LE PRINCIPE DE CHARITÉ CONSACRÉ A LA CROIX
nier terme de sa détresse, un rapport mystérieux, mais essentiel, par lequel il la représentait. C'est alors que s'est consommé sur la terre le sacrifice consommé déjà dans réternelle pensée de Dieu! A la croix Dieu et cette humanité nouvelle, chargée de toutes nos douleurs, se sont rencontrés dans un double sacrifice. Le voilà, ce Dieu miséricordieux, qui a si longtemps attendu le retour de rhomme, qui a préparé ce retour pendant les siècles, et qui n'a désolé la terre qu'afin de lui faire reprendre le chemin de la maison paternelle ; te voilà prêt à déchirer le voile qui cache sa face, pour n'y plus laisser lire qu'apaisement et tendresse, le voilà!.... Qui percera le mystère de douleur que son cœur a dû renfermer! Car c'est aussi pour lui l'autel d'un sacrifice. Celui qui soufTre, qui meurt, qui gémit, c'est le Fils de son éternel amour î Et vous pourriez croire que ce cri de détresse et d'abandon n'a pas eu d'écho dans son sein !
Et en face du Dieu qui l'attendait, voyez le fils de l'homme, pur, innocent, ne prenant de nous que nos douleurs, que la mort, pour accomplir en souffrant et en mourant l'acte de l'obéissance suprême et pour anéantir, par les douleurs volontaires et saintes du Calvaire, les conséquences de la révolte du paradis ! Il y a sous ces ténèbres, au sein de ces souffrances infinies, un embrassement ineffable entre Dieu et l'homme. C'est bien Tamour dans sa réalité. Dieu pardon-
us PRINCIPE D£ CHARITÉ CONSACRÉ A LA CROIX. 293
nant à l'humanité et Thuinanité se donnant à Dieu dans une personnalité sainte, victorieuse du mai, et toute la gloire de cette œuvre sublime, remontant à la miséricorde infatigable qui , depuis le sacrifice jusqu'à la victime, a tout préparé pour notre salut! * Et cette œuvre n'est pas d'un jour, elle se renouvelle continuellement. Chaque chrétien, par la foi, acceptant la mort du Rédempteur, se l'assimile en quelque sorte, et Dieu, dans le mystère de son cœur, se donne à lui et l'inonde de ses meilleures joies; la Croix demeure Tautel du sacrifice, le lieu de la reconciliation, où Dieu et l'homme se retrouvent dans la personne sacrée du Christ.
Comprenez-vous maintenant, Messieurs, que la croix soit pour nous la consécration du principe de charité? Si les deux conditions essentielles à sa réalisation sont la liberté et la réalité du don de la part de l'homme comme de la part de Dieu, nous pouvons dire qu'il est pleinement réalisé dans le christianisme.
Nous voyons donc que plus on se rapproche du fait chrétien, plus on comprend simplement le sacrifice du Christ , et plus le principe de charité apparaît pur et lumineux. Nous n'espérons une rénovation sociale que parce que nous espérons que le christianisme est à la veille de donner une forte impulsion au monde dans ce sens. Qu'on
1 Voyez ta note (25] k la fin du volume.
nous comprenne bien. Nous ne nous berçons point de l'espérance que l'Évangile va être accepté par la société tout entière, tellement que la plupart de ses membres deviennent chrétiens. Nous savons qu'ils seront toujours rares les hommes qui acceptent sérieusement le dévouement et font du sacrifice la régie de leur vie. Mais admettant un double développement du christianisme, un développement individuel et un développement social , nous admettons aussi que le second précède souvent le premier, parce qu'il est impersonnel et par là même plus facile. Il a son point de départ dans la foi de quelques grands chrétiens dont la croyance fervente est, pour elnployer une image d'une expressive familiarité, le levain qui fait lever la pâte. La société, tout en subissant leur influence, peut demeurer très éloignée du christianisme pratique. La réno vation religieuse n^en a pas moins eu une portée sociale.
Nous sommes en mesure maintenant , Messieurs , de considérer cette rénovation religieuse et sociale dans son rapport avec le développement historique de la vérité chrétienne. ^ Si nous mettons de côté Tâge apostolique qui appartient au fait chrétien, à la révélation immuable, et l'époque qui le suit immédiatement et en subit l'influence, nous pouvons dire qu'il y a eu deux grandes périodes dans l'histoire du christianisme : d'abord la période du
CONCLUSIOIV. Î95
paganisme ehréiien, le christianisme étant ramené
autant que possible à Tidolâtrie par le catholicisme du moyen âge : à ce paganisme chrétien correspond la société féodale, basée non sur le droit, mais sur la force, sur la conquête, comme les sociétés anciennes. La seconde période est celle de la Réforme, qui est le judaïsme chrétien, relevant la souveraineté de Dieu comme le judaïsme ancien, traînant après soi les anneaux non brisés de la servitude légale, et ne s'écartant de l'ancien testament que pour la doctrine des œuvres; à ce dogme correspond un état social où l'indépendance individuelle s'associe avec des institutions à demi théocratiques. Une troisième période ne doit-elle pas venir qui soit la période chrétienne par excellence, dégagéant la pensée du Christ de tout ce qui dans le passé a pu l'altérer; et cette période ne sera-t-elle pas celle qui, dans la conception religieuse comme dans l'organisation sociale, consacrera le principe de charité? Ainsi, il y aura eu pour la réalisation du christianisme dans Thistoire moderne, les mêmes phases que pour la préparation à sa première apparition au sein de l'humanité dans l'histoire ancienne. Car alors aussi le paganisme et le judaïsme ont été les deux degrés franchis par elle, le second, il eât vrai , sous la conduite spéciale de Dieu. Ils correspondent à deux phases àe notre état moral , qui se sont reproduites naturellement quand il s'est agi pour
296 GOHCLUSION.
rhomme de s'assimiler le christianisme : la phase du matérialisme, de l'adoration de la nature et du moi humain, et la phase de la réaction contre la nature et contre Torgueil humain, dans laquelle l'homme lui-même est sacrifié, comme être moral, devant l'irrésistible souveraineté de Dieu. La troisième phase est celle oà l'homme et Dieu seretrouveront par l'amour, par le sacrifice bien compris, la souveraineté divine apparaissant moins foudroyante et plus puissante dans son accord mystérieux avec la liberté. Évidemment, c'est cette période qui correspondra le mieu»à la nature, à la personne du Christ, de celui qui s'appelle V Homme-DieuAîioas n'en conce-
* vons pas d'autre après elle dans l'économie historique. Quelle sera sa durée , quelles seront ses épreuves? Nous l'ignorons : toutefois nous sommes por-
. tés à croire que, comme il y a toujours en face des grandes manifestations de la vérité, des manifestations éclatantes du principe de mal avec lequel elle combat, la lutte sera alors plus terrible que jamais. Ce sera la crise suprême de l'histoire !
Il nous reste. Messieurs, à préciser dans quelle mesure nous croyons que doit s'opérer la rénovation sociale amenée par la rénovation religieuse. Dans tout le cours de ces entretiens nous avons repoussé cette distinction qu'on a faite si souvent entre deux parties de la morale , une partie d'une application universelle, et une autre qui ne se-
rait réalisable que dans la vie individuelle. 11 n'est qu'un seul principe de morale, dont les applications peuvent varier, mais qui ne saurait varier lui-même. Si le principe de justice est le principe (premier , il doit être seul mis en pratique par la société; mais si l'on reconnaît que le principe de charité est à la base de la morale , nous ne pouvons concevoir une raison quelconque pour lui refuser sa réalisation dans les institutions sociales. Est-il vrai que Dieu ayant abandonné son droit, nous ne sommes plus libres de le conserver dans son exclusion, sans songer à nos Qrères? Si cela est vrai , la doctrine du droit pur n'est pas plus à sa place dans la sphère de l'État que dans celle de la vie privée. Vous avez peur, dites-vous, de diminuer les saints devoirs de la charité chrétienne. Rassurez-vous , vous aurez suffisamment l'occasion de la déployer, alors même que les individus n'en auront plus le monopole. Car, comme nous venons de le dire, les applications du principe de charité diffèrent, et l'une d'elles n'exclut point l'autre. Il s'agit seulement de bien déterminer quelle application spéciale il doit recevoir dans l'État, et pour cela, nous devons nous demander quelle est la mission providentielle assignée à l'État ; c'est dans ces limites seulement que le principe de charité devra se réaliser. Il est extrêmement important de ne pas les étendre outre mesure,
pour ne pas tout confondre et tout bouleverser.
Il y a ici deux extrêmes à éviter : d'une part, trop attribuer à TÉtat; d'une autre part, le voir tout entier dans la préfecture de police. D'après le socialisme, l'État est charge de notre développement moral ; il doit l'accomplir pour nous , enlevant tous les obstacles, faisant disparaître les mauvaises chances. C'est le gouvernement paternel renouvelé. D'après Véconomisme strict, TÉtat n'est que le milieu où nous vivons, et il doit se tenir absolument à l'écart, ne se souciant que de nos délits et jamais de nos ntlsères. Il y a un juste milieu à prendre entre ces deux théories. L'État ne doit pas se charger de notre développement moral , car ce développement moral est un fait de conscience et de liberté; il ne doit pas non plus être simplement une puissance de répression.
La société est le cadre de notre développement moral. 11 est évident que nos facultés ne trouvent de l'emploi, que dans les relations variées de la vie sociale; elle fournit en quelque sorte les matériaux de notre activité qui s'éteindrait dans f isolement. Mais ce n'est pas assez pour que notre développement moral s'accomplisse sans entraves. La vie sociale pourrait, en même temps qu'elle stimule notre activité, la briser et la frapper de mort, si elle n'était pas réglée par des lois; si les intérêts, les passionss'y déchaînaient sans frein, si le droit ne se sub-
stituâit aux hasards de la force. C'est là Ja mission sublime de TÉtat. Il est la haute magistrature sociale, destinée à sauvegarder à chacun la capacité de remplir sa destinée; le droit, à ce point de vue, n'est que la possibilité du devoir. L^tat est non-seulement le cadre, mais encore Tune des conditions du développement moral. C'est de cette notion élevée qu'on doit partir toutes les fois qu'on veut chercher l'intention providentielle de cette grande institution. Supposez que le principe de charité soit déclaré prédominant dans la société , il est clair qu'alors on ne se contentera pas de donner à TÉtat une mission uniquement négative, comme le serait la mission de pro téger les individus les uns contre les autres , et d'écarler toute violence qui nuirait a la liberté de leur développement moral : on voudra qu'il le favorise positivement. Les droits qui garantissent la liberté individuelle ne satisfont complètement que quand on ne songe qu'à soi; dès qu'on pense à la multitude qui est en dehors du cercle restreint des privilégiés, on comprend que ces droits ne sont que trop souvent fictifs. Pour qu'ils deviennent réels, il faut que l'État rende le développement moral possible à tous; rien de plus, rien de moins, et il doit y arriver par un ensemble d'institutions sociales, que nous n'avons pas à déterminer, mais que l'on saura bien trouver quand la révolution religieuse aura été accomplie, et quand elle aura répandu Tesprit de
sacrifice, et fait comprendre qu'il découle des principes premiers de la morale.
Un État constitué d'après le principe de charité mettrait chaque individu à môme de ren>plir sa destinée. C'est dire d'abord qu'il respecterait sa liberté encore plus qu'on ne le fait aujourd'hui , et la couvrirait du bouclier du droit contre toute atteinte; car, sans liberté, il n'y a pas de développement moral possible, et l'État qui la violenterait, fût-ce pour nous accaWer de bienfaits, bien loin de favoriser ce développement, serais le plus grand obstacle qu'il pût rencontrer. Nous repoussons de tout notre pouvoir les utopies dangereuses qui ne respectent pas la liberté individuelle et prétendent la remplacer par un bien-être universel ; ce bien-être serait l'abrutissement de l'humanité.
Mais en même temps il ne faut pas que le développement moral soit entravé par la misère absolue; elle a les mêmes résultats que la jouissance excessive , elle abrutit l'âme. La terre ne doit être ni un lieu de délices ni un enfer; ceux qui veulent faire de la vie de l'humanité une fête éternelle , un festin, détournent ses regards du grand avenir. Nous regarderions comme le plus grand des malheurs la réalisation momentanée de leurs rêves grossiers. Ce serait le plus sûr moyen de nous fermer le chemin du ciel. Mais ceux qui se résignent à ce que tant de milliers d'infortunés endurent les
COIHCLUSION.
tortures, les angoisses de la faim^ oublient tout autant le but sacré de Texistence; du moins ils oublient qu'une souffrance matérielle extrême est aussi un voile qui le cache. La souffrance est salutaire au monde, et quand elle vient directement de Dieu , fût-elle Tun de ces fléaux horribles qui fauchent nos cités, elle exerce une mission de miséricorde. Mais il y a des souffrances physiques, des privations, de rongeantes inquiétudes, qui brisent et matérialisent l'âme. Les convoitises ardentes de la privation sont aussi dangereuses que la satiété des voluptés. Eh bien ! un État bien ordonné devrait, par la solidarité des intérêts, empêcher ces misères pervertissantes. Il devrait assurer le pain de la pensée , c'est-à-dire cette instruction première sans laquelle elle est stérilisée; et le pain du corps, sans lequel les plus beaux droits écrits sur le papier ne sont qu'illusion et duperie. Alors seulement, l'État sera en réalité la condition de notre développement moral. Mais pour cela encore une fois, qu'il n'aille pas plus loin , et qu'il nous laisse nous développer nous-mêmes. Nous reconnaissons qu'il y a là un péril , le péril des empiétements de l'État. Aussi est-il plus nécessaire que jamais de faire ses réserves, et nous croyons vous avoir indiqué la plus importante de toutes dans notre dernier entretien, en réclamant la rupture des liens qui unissent les anciennes églises à l'État. C'est là un détestable
communisme, puisque les droits de rindividualité religieuse ou de la conscience ^ont aliénés. Aussi nous croyons qu'à proportion que Ton aura rendu les intérêts plus solidaires les uns des autres, il faudra diminuer la solidarité entr^ les convictions, et leur rendre leur a))solue liberté. Mais une fois qu'elles auront retrouvé cette liberté, la question sociale aura perdu son plus grand danger, celui qui menace les intérêts éternels de l'humanîté \
Messieurs, ce sont ces intérêts éternels que nou^ avons eu surtout a cœur dans le cours de ces entretiens. La justice sociale ne nous préoccupe que par la relation qu'elle peut avoir avec la vérité c)iré tienne et sa réalisation &ur la terre. Car une seule chose nous parait nécessaire : le triomphe de cette vérité. Nous serons sans doute traités de rêveurs et d'imprudents par les uns, et renvoyés par les autres
au nombre des morts , qui enterrent une société
morte« Nous nous y attendons , puisque nous som* mes à égale distance des uns et des .autres. D'une part on trouve étrange que nous mêlions le chris* tianisme aux choses de la terre, et que la préoçpa^ pation de la question sociale puisse s'associer à des préoccupations plus hautes, mais nous ne pouvons comprendre comment la cause de l'humanité serait étrangère au christianisme. Nous avouons franchement que, s'il était vrai qu'il renfermât ses adep-
1 Vqir la note (26) à la fin du .volume.
tes dans une orgueilleuse solitude où ils goûtassent par avance la l)édtitude céleste , sans se soucier des destinées de ceux qui n'y seraient pas avec eux, nous ne serions pas chrétiens; car le christianisme ne nous apparaîtrait plus comme une religion divine*, une religion ne peut être divine qu'en étant en même temps humaine. D'une autre part, on nous accusera de perpétuer les préjugés qui consacrent les abus anciens, en proclamant la foi à une autre vie. C'est entre ces deux extrêmes que nous avons voulu marcher y et c'est dans cette voie qu'est à nos yeux la conciliation.
Nous voyons monter à l'horizon les nuages enflammés dans lesquels gronde sourdemept la plus grande tempête qui ait peut être agité la société. Bien Ipiix de compter sur une victoire prochaine de la vérité, nous nous atttendons à la voir momentanément écrasée. Il y a de terribles prémisses posées dans le monHe; elles ne mourront que dans l'horreur de leurs conséquences. Peut-être le moment doit venir où le principe de charité semblera tout à .fait étouffé et vaincu. Soyons tranquilles, ce ne sera qu'une apparente défaite. N'a,-t-il pas triomphé dans la personnne de celui qui l'a incarné, au jour même où il paraissait rejeté' de l'humanité, sur cette croix où il a été comme exposé à l'ignominie? L'erreur s'ensevelit dans sa victoire, parce que la victoire pour elle, c'est le moment de tenir ses promesses.
Il ne faudra que quelques heures de triomphe au panthéisme pour qu'il révèle ce qu'il a de clécevant à ceux qu'il enivre de ses espérances impies. Ne perdons pas courage , mais préparons-nous pour la lutte. Il n'y a qu'un moyen pour nous y préparer, c'est de l'engager en nous, dans notre propre cœur, de mettre aux prises le principe d'égoïsme et le principe de charité, et de vaincre le premier chacun pour notre compte. IN 'oublions pas que les grandes individualités sairvent seules les sociétés , parce que seules elles donnent vie aux principes ! Le verbe doit toujours se faire chair. Que les hommes de sacrifice, dévoués par le fond du cœur, se multiplient, et alors on osera parler du principe de charité sans rencontrer l'incrédulité. On Tauravu, il faudra bien qu'on y croie; mais on ne le verra que quand le Christ sera servi et adoré, et suivi non pas comme un tribun, comme un simple apôtre de la liberté humaine, mais comme une sainte victime; quand, suivant ses propres expressions, on aura pris sa croix! Nous finissons comme nous avons commencé, en prononçant son nom sacré. En lui seul est la paix, la consolation, la force et la lumière* Il ne nous reste plus , Messieurs , qu'à vous remercier de l'attention sympathique que vous m'avez prêtée; malgré les agitations croissantes de la politique, vous avez bien voulu me suivre dans la haute sphère où j'ai essayé de m'élever avec vous.
Laissez-moi esp<^rer que quelque joirr nous nous retrouverons pour considérer de plus près le grand fait chrétien que je n'ai qu'effleuré avec vous , et qui doit être la pierre angulaire de l'édifice social de l'avenir, si nous voulons avoir autre chose que des ruines.
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NOTE i.
La révolution de février 1848 a trouvé les écoles socialistes extrêmement divisées ; mais ces divisions ne faisaient point d'éclat. Il n^y avait qae M.Proudhon qui, sans ménagements, distribuait les coups de sa critique impitoyable aux écrivains socialiste.; comfne à leurs adversaires. Déjà, dans son livre des Contradictions économiques ^ il les flagellait tout autant que les économistes. Depuis la révolution, qui a mis le socialisme en lumière, il n'a été bruit que de ses débats, nous allions dire de ses disputes. On se rappelle la polémique plus qu'animée qui s'est engagée entre le journal la Révolution démocratique et sociale et le Peuple, L'espèce de pugilat littéraire auquel MM. Proudhon et Y. Considérant nous ont convié, a également révélé des dissentiments profonds dans le sein du socialisme. On ne peut objecter l'espèce d'action commune qu'il manifeste dans les grands jours. C'est tout simplement une coalition forcée , et on sait que les coalitions sont un accord dans une haine commune et non pas une réconciliation sérieuse.
Plusieurs journaux du parti anti-socialiste nous ont donné le triste exemple de ces conversions improvisées, et peu sincères.
aux idées religieuses. N'est-on pas fondé à porter contre eux cette grave accusation quand on lit au bas de la page, où Ton a bruyamment invoqué la morale éternelle et la religion , nonseulement de frivoles récits , mais encore des impiétés. Nous pourrions citer tel article de journal où Timpiété du socialisme est combattue par des impiétés plus effrontées peut-être, et qui touchent au bl^spbèn^. Tel autre journal publiait un roman franchement socialiste, tandis qu'il fulminait dans ses grands articles les anathèmes d'une dévote colère contre les idées subversives de la société et de la morale. Le ton général de ces feuilles n'a pas changé; il eat aussi léger, aussi peu charitable. On est bien forcé d'en conclure que des convictions religieuses qui laissent tellement à l'aise, sont une ruse de guerre et rien de plus.
Le christianisme nous fournit la preuve la plus frappante de ce fait, que toute doctrine puissante se développe. Renfermant en lui la vérité et la vie , il a montré constamment cette nierveilleuse facilité à répondre aux nécessités de tous les temps et de tous les peuples, par l'application variée de son principe absolu. Le développement historique de la doctrine chrétienne est la preuve de sa sufûsance parfaite. Elle suffit à tous les siècles , puisqu'elle a pourvu aux besoins de chaque époque en s'appropriant à elle d'une manière spéciale. Rien ne montre mieux qu'il n'est pas une lettre morte, mais une puissance de Dieu destinée à régénérer l'individu et la société. Le christianisme n'est pas un amas de cendres froides qu'on renferme soigneusement dans une urne, de peur qu'elles ne se dispersent et ne se .perdent: c'est un fait vivant, agissant perpétuellement, et ceux-là ne Tont pas compris qui le condamnent à l'immobilité.
H y a ici une réserve à faire. Les religions idolâtres, tout en manifestant la déchéance profonde de l'humanité , ne sont pas le signe d'une déchéance absolue. L'idée seule de religion, d'à-
doration , est comme un débris daiis Pâme humaine de sa condition première, et ce besoin d'adorer, même alors qu'il est si grossièrement satisfait , prouve qu'il y a en elle encore quelque chose de Dieu. On ne peut s'imaginer une religion quelconque en enfer. Aussi, cette dernière étincelle de la vie divine ne permet pas au cœur de l'homme de se corrompre tout à fait. Il ne peut demeurer paisible au sein de ce paganisme abominable, et aussitôt commence la série d'un développement religieux qui le pousse de religion en religion , depuis le féticbisniie jusqu'à l'adoration des astres, et depuis Padoration des astres jus* qu'au panthéisme indien. On m peut placer sur le même rang ces diverses formes religieuses; elles s'échelonnent et, suivant la belle pensée de Schelling, chaque mythologie est un pas de l'humanité dans cette route où chaque progrès se paye au prix de la ruine d'une natiion mourant avec ses dieux.
Le panthéisme grec est bien supérieur au polythéisme indien. Il est peut-être moins panthéiste. Dans le premier, le monde moral disparaît bien plus dans la vie de la nature; l'histoire n'est qu'un sablier retourné de temps à autre par la divinité. Toujours identique à elle-même, elle se déroule de nouveau après quelques milliers d'années, époque par époqpe, événement par événement. C'est une marée monotone, dontles flux et les reflux arrivent à jours fixés ; évidemment, il n'y a pas là vestige de la loi morale et de la liberté humaine. On voit bien apparsutre dans le poëme du Baghavad-gita un point de yue supérieur. Mais le boudhisme a bientôt tout englguti dans son aihilisme désolant. La mythologie grecque au contraire, admet un développement historique réel. L'histoire, pour elle, est une succession de luttes dont chacune a son dénoûment; ce qui suppose des personnalités libres et distinctes en présence, et quelles que soient les fictions grossières, ou informes qui dégradent ridée dç la divinité, on ne saurait cependant contester que la loi morale n'obtienne une certaine sanction dans les mythes delà poésie grecque.
Sans doute , les dieux grecs sont des hommes , mais ils ont, à
3iO NOTES EXPLICATIVES.
un certain degré, avec les passions de Thomme, la conscience de rhomme, c^est-à-dire ce qui est plus qu'humain , ce qui est déjà divin. Toilà pourquoi ils sont supérieurs aux divinités des religions de la nature. La philosophie grecque à pu, en faisant toujours plus ressortir cet élément moral au-dessus des autres éléments impurs et inférieurs, arriver, avec Socrate et Platon, aune notion très élevée de la divinité, presque monothéiste.
( Voir Stuàr^ Allgemeine Gesehichte der Religionsformea. )
On comprend que nous ne parlons ici que An fcriiest» èniploi que le panth^sme moderne a fiiit 4e la logique. Ce n'est pas renchatnement de« faits , des raisonnements, la faculté philosophique prise en soi , que nous condamnons , cela va bien sans dire ; mais c'est la prétention de tout ramener au raisonnement, de ne vouloir accepter que ce qui découle d'un syllogisme. La logique, c'est la législation du nionde naturel , puisqu'elle se borne à déduire les conséquences de ses lois. Vouloir tout ramener i la logique , c'est prétendre que le monde naturel est tout, c'est nier le monde surnaturel, le monde de la liberté divine, le monde moral; c'est tomber dans le panthéisme, car le déisme n'est qu'un temps d'arrêt dans la route qui y conduit* Et ce panthéisme est le plus perfide de tous , parce qu*il n'est pas dégradant comme le panthéisme idolâtre , et qu'il satisfait l'intelligence. Mais autant nous repoussons cet exclusisme de la logique , autant nous sommes persuadé de sa nécessité^ même dans les choses religieuses. Trop souvent on a enveloppé dans un même blâme, l'usage et l'abus dé la raison humaine. Â entendre certains croyants, il semblerait que la foi abroge toutes ses lois. Rien de plus faux. La foi part de l'acceptation d'un faU surnaturel qui n'est pas logiquement déduit d'un principe déjà connu, mais nous avons la mission d'organi^r autour de ce fett surnaturel toutes nos pensées comme toutes née actions, et la spéculation chrétienne a pour mission d'ordonner toujours mieux, en partant de l'objet immédiat et supra<-ratiortnel de la foi, l'ensemble dé nos idées.
IfOTBS EXPLIGATIVES* 311
S'il est vrai que la plupart des philosophes, depuis Spioo^, oht travaillé à produire le j^anthéîsme contemporain^ il n'e^ pas moins vrai que beaucoup d^eritrë eui y ont travaillé sans le vouloir. Nous ne croyons pas nous être trompé quand nous avons donné pour origine ë^ ^iiilliéisme philosophique, l'orgueil impie de Thomme qui veut, pour la satisfaction de ses convoitises, •secbuer le joug ëa monde moral; Mail cela ne veut peint dire ^ue le i^ilôsopte liii-mèmiB, qui a formulé un système panthéiste , ait eu ooQaèiènce de ces sentiments de révolte. U subit rinfiuenée de sentiments coUe^^lilî , généraux , et il serait injuste de fidre peser sur lui toule la responsabilité d'une rébellion dont il eàt le porte*-étendard en quelque sorte, mais qu'il n'a point f»rov6quée le premier.
. Nous n'avoas pas besoin de prouver que le spinonsme é(^ du panthéisme pur. Tout le monde en convient. Quel autre nom donner à un système qui ne reconnaît qu'une substance dans Tutfivers, la sobstancè divine dont les êtres divers ne sont que les .modes,. sem3)hibles aùt vagues d'une mer immense: un système posant hardiment la fatalité à la base de Ift morale? Le spinozisme, eomme on l'a souvent ifit , n'éthit que là première éditioil île la philosophie dé t'identité , et Schelling n'a ftit que llllustrer de son brillant ^ahgage. Le monde Intellec-' tuel n'était pas encore mûr pour te s^l&Aènie. Les philosophes qui. ont suivi Spinoza ont ménagé la transition du cartésianisme au B[^inosisme.
. Le dualisme entre la matière et l'esprit subsistait, tout eiitier dans la philosophie de Deifcartes; aussi , deux grandes tendari"» ces philoso^iques se produisirent , l'une , pouvant Hu sehsuàhsme, l'école de Locke et de Condiliac; l'autre, àl'idéali^inie, l'éeole de Leiimitzèt de Wolf, faisant du mo'tide coiWmè de dia^ére indrii{idu^ui le réproduit en peât, nne^pensée, ub fève de IHeu, dominé lui-^mêmepar^une mystérieuse nécessité, bans l'utfe et l'autre tendance,' la liberté morale était sacrifiée; et le résul* tat le phis clair de ee double exciusismé ftit de fropilger l'idée que tout est à la fois matière et esprit , ce qui conduisait droit
312 NOTES EXPUGATIYES.
au panthéisme spinoziste, rajeuni par des formules nouvelles* N'oublions pas qu'à part sa tendance générale, chaque phi* losophe mettait en lumière certaines vérités, et rendait service à la cause de l'humanité.
(Voir ErdmanUy Geschichte der neuern PhilofiiOphie, i^^'Band, «• AbtheUung, p. 1 02 - 1 07. )
Hegel a pu achever complètement son système, et le plan vaste et hardi qu'il .en donnait dans son Enctfclopédie des Sciences philosophiques , a été presque entièrement réalisé par lui. Dans sa logique , développement de sa Phénoménologie , il s'efforce de faire sortir du premier, du plus élémentaire de nos concepts, tous les autres , au moyen de ce qu'il appelle la mé* thode dialectique; cette méthode, d'après lui, n^est que le mouvement de la pensée elle-même , passant^ par une nécessité logique , d'une idée à une autre, jusqu'à ce qu'elle arrive au terme, à l'idée suprême , à Dieu. Chaque affirmation enfante uw négation , et Taffirmation et la négation se concilient dans une synthèse, qui, à son tour, se décompose jusqu'à ce qu'on en arrive à une nouvelle synthèse. On a comparé avec justesse la philosophie de Hegel à une pyramide toute en triangles.
. La logique, comme nous l'avons dit , est pour lui le code de l'univers. La philosophie de la nature nous la montre imparfaitement réalisée dans le monde inférieur ; sa psychologie nous la fait relire dans l'individu en caractères bien plus nets. La philosophie du droit, l'esthétique, la philosophie de la religion la développent en grand dans les destinées de l'humanité. Hegel se tenait encore dans les limites d'une apparente orthodoxie; ses disciples immédiats se sont efforcés de conserver cette bonne position; mais la jeune école hégélienne a toujours plus poussé à une rupture éclatante avec le christianisme. Strauss, dans la critique sacrée; dans la philosophie spéculative, Feuerbach , qui a le premier mis une. sorte de lyrisme piassionné au service de l'athéisme, ont été les chefs les plus illustres de cette tendance ; elle a eu malheureusement la plus
grande action sur le peuple* M. Proudhon n'a fait que se mettre à la remorque de Feuerbach.
(Voir les articles de M. Ch. Secretan sur les leçons sur la philosophie de Kant, par M. Cousin. Journal k Semeur, tome XI, numéros 22, 23, 25. )
Toutes les dernières productions de Georges Sand sont empreintes de ce caractère panthéiste. Dans Consuêloy en particulier, le panthéisme est prêché à chaque page. Qu'on se rappelle le morceau où Tauteur cherche à réhabiliter Satan. (Test également le panthéisme qui déborde , en même temps qu'une luxuriante poésie , du dernier ouvrage de M. de Lamartine , de Raphaël, Ici il ne s'agit pas de prédication , mais de poésie, et d'une poésie magnifique, ardente. Jamais encens plus parfumé ne fut brûlé au pied de la créature , et jamais cette adoration ne fut plus hardiment avouée. C'est même là ce qui fait l'imperfection littéraire de l'ouvrage, car il n'y a pas cette lutte entre la passion et le devoir, qui est la grande inspiration de Part chrétien. Il n'y a que l'abandon à une extase d'amour, qui débilite et dessèche en définitive. Il n'y a pas ces péripéties morales^ qui donnent seules un intérêt salutaire aux créations du génie. Si la littérature s'engageait dans cette voie, on pourrait lui prédire un prompt épuisement. Elle en viendrait bientôt à ce grandiose monotone de la poésie orientale, abondante et touffue comme ces immenses forêts de l'Inde, où la nature fascine et enivre l'homme , au lieu d'être vaincue par lui, et de recevoir l'empreinte de son activité morale. Peutêtre pourrait-on attribuer à cette influence panthéiste la décadence de la poésie dramatique parmi nous, car le drame est mort dès que la lutte morale n'est plus comprise dans son sérieux. Il faut au drame, dans le sens élevé du mot :
Phèdre malgré soi perfide, incestueuse!
Fourier assure les plus éclatantes récompenses aux poètes des phalaùistères futurs; nous trouvons qu'il ne se compromet pas
beaucoup par ces promesses , car avec le socialisme , la poésie n^est plus possible.
NOTE iO.
M. Michelet, depuis le livre du Peuple, a encore plus ouvertement rejeté le christianisme dans Tintroduction de son Histoire de la Révolution française. Pour lui , le grand mérite de la révolution française est d'avoir rejeté le christianisme, qui , à ses yeux , est la religion du moyen âge, consacrant tous les abus. La religion de l'avenir es( décidément pour Jui cette fière religion de la liberté, qui, au fond , est le culte de Thomme.
NOTE il.
CrrATION DE M. LiOIEmiAIS :
« Aucune erreur n'a jeté de perturbation plus générale et plus profonde dans les idées humaines, ni, par une conséquence nécessaire , dans les relations des hommes entre eux , dans la société tout entière , que celle de Texistence d'un ordre surnaturel , dont les lois ne sont ni les lois internes de Dieu, ni les lois propres de l'univers, mais des volontés de l'être absolu, lesquelles n'ayant de raison qu'elles mêmes, ne peuvent, en ce sens, être conçues que comme arbitraires. Par là même elles échappent à Tesprit ; car, si de l'effet on peut remonter à sa cause, si de la cause on peut descendre à son effet , comprendre le lien qui les unit , la volonté pure se résout dans un acte pur qui n'a de rapport qu'à elle et la représente extérieurement; on ne saurait la déduire de rien, en rien induire, simple fait isolé de toute loi. ( Lamennais, de la Société première et de ses lois, liv. Il, chap. II, p. 77. )
« Pour réduire la question à ce qu'elle a de plus général, n'estil pas visible, en effet, que Dieu et l'univers, ou Têlre sous les deux modes , infini et fini , épuisent l'idée de toute existence possible? L'univers constitue l'ordre de la nature, laquelle n'est que l'ensemble des manifestations de l'ordre fini. Dieu, ou l'être infini, constitue, dans son unité absolue et ses nécessités interne, l'ordre surnaturel ou l'ordre en dehors de^ la na^ ture, en dehors du fini. Et comme le fini a sa racine dans l'in-
fini, rêlre limité dans Têlte illimité , de qui il emprunte tout ce qu*il a tl^être et auquel il doit demeurer uni pour conserver son être, Tordre naturel a sa racine dans Tordre surnaturel ; eti d^ÂUtres termes, la nature ne subsiste que par son union avec le principe distinct d'elle et au-dessus d'elle ; d'où dérivent et son être et les lois de son être , simples limitations contingentes de {*étre nécessaire et de ses lois nécessaires.
c< Ainsi donc, Tordre naturel c'est la nature même et ses lois ; Tordre surnaturel c'est le principe de la nature ; le principe de l'être ou TEtre absolu c'est Dieu et ses lois. Gonséquemmentrien n'est produit, ne se conserve, ne subsiste dans Ttlnivers que par l'union de ces deux êtres et suivant leurs lois. Tout phénomène de la nature implique à son origine l'action surnaturelle du principe de la nature même, ou l'action de Dieu. Tout acte de Dieu différent de l'acte interne par lequel il se réalise éternellement selon tout ce qu'il est, implique, comme une condition nécessaire, les lois du terme de cet acte, et Dieu n'agit, ne saurait agir sur la nature et dans la nature , que suivant les lois de la nature : autrement, chose contradictoire, il n'existerait aucun rapport entre l'acte et le terme de l'acte. (Lamennais, de la Société première, livre II, chapitre II, page 79.)
cr On a vu que Texistence des êtres finis dépendait de certaines conditions, nécessaires qui constituent les lois universelles de la création. Dans leur application à chaque nature distincte, elles représentent et règlent les rapports de chacun de ces êtres avec Dieu ou le principe de l'être , et avec les autres êtres soit de même nature, soit de nature diverse. La religion, ou ce qui relie, ce qui unit, n'est donc que ces lois mêmes, et puisqu'elles s'étendent à tous les êtres, quelle que soit la distance qui les sépare d'ailleurs, la religion également les embrasse tous dans sa vaste enceinte. Cependant, par une restriction qui n'affecte que le langage, on est convenu d'appeler religion les lois supérieures des êtres intelligents et libres, et spécialement de l'homme. Ainsi, en ce sens moins général, la religion est ce qui unit les hommes à Dieu et les hommes entre eux.
« 11 suit de là qu'à l'égard de l'homme comme de la création entière, la religion dérivant de la nature ie TEtre infini et de la nature des êtres finis, ne diffère aucunement de Tordre na-
turel, qui comprend les relations del>ieu et de son œuvre, et les relations réciproques des parties de son œuvre, ou des êtres dont elle se compose. Cest pourquoi , avec une sagesse profonde, la haute antiquité reconnaissant en elle la base première de toute société, la source du droit et du devoir, la définissait par son caractère éternel , souverain , et la nommait la loi. » (Lamennais, de la Société première^ livre II, chap. III, page 91.)