‹ Conférences sur le christianisme dans son application aux questions socialesChapitre 7 sur 69 · IMPUISSANCE DES DIVERSES ÉCOLES · texte numérisé non relu

IMPUISSANCE DES DIVERSES ÉCOLES

N'allez pas plus loin que notre pensée, Messieurs : nous croyons qu'elles ont concouru dans une certaine mesure à la solution du problème social. Les unes l'ont posé et c'est beaucoup; les autres ont cherché à sauvegarder les principes sans lesquels il n'est qu'une folie et un malheur. Toutes ont rendu des services, mais plutôt à l'avenir qu'au présent. Elles ont rassemblé les matériaux de l'édifice, mais elles n'ont pu le construire de manière à ce que nous nous y logions. Elles ont amassé les pierres et le bois: on s'en servira plus tard; mais elles n'ont pu dresser un plan convenable. Voilà tout ce que nous voulions dire. Mais il est trop important que sans retard nous marchions résolument en avant pour que nous hésitions à insister sur l'impuissance relative de ces écoles. Elle se trahit encore par plusieurs symptômes et d'abord par les divisions et le morcellement infini des partis. Ce morceHemejit ne saurait survivre à l'avéncment d'une grande vériié. Les filets d'eau peuvent couler séparés tant que le fleuve aux larges ondes n'est pas sorti de la montagne ; mais quand il s'en est échappé, il les emporte et les confond dans son courant. Toute doctrine qui a l'avenir pour elle sert de confluent à la plupart des autres. Oh ! sans doute, les individualités se dessineront de nouveau, on trouvera le moyen de se quereller encore ; mais on attendra que le principe commun ait triomphé. On

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se disputera pour le partage du butin, roais non pendant que les chances de la lutte sont incertaines. Si l'on marche alors sans ordre et sans harnaonie, c'est que le principe vainqueur n'a pas surgi. On en est aux vagues pressentiments, et Ton ne peut se vanter d'inaugurer une phase nouvelle de l'histoire de l'humanité. Or, Messieurs, si nou^ regardons autour de nous, de quoi serons-nous frappés? De la multitude des querelles engagées* Est-ce que les diverses fractions du socialisme se sont rapprochées? Au contraire. Elles suivent bien une direction générale, mais comme des lignes parallèles sans se rencontrer jamais. Nous ne croyons pas qu'une seule de ces écoles ait fait un pas vers une autre. La discorde est au camp socialiste et sans cesse attisée \ On s'en est beaucoup réjoui dans le camp opposé. On a sonné à ce sujet plus d'une éclatante fanfare, et cependant au fond y trouvons-nous beaucoup plus d'harmonie?Pour cela il faudrait que depuis quelque temps il eût surgi au milieu de lui une vérité, ou plutôt une application delà vérité assez eflScace pour absorber les divisions profondes qui le partageaient. S'il en est ainsi qu'on veuille bien nous le dire, car nous n'avons rien su voir de pareil. A part un certain accord dans les répugnances et dans les craintes, nous croyons que les divisions subsistent tout

* Voyez la note (1), à la fin du volume.

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entières. Nous ne parions qu'au point de vue moral; nous n'avons pas à apprécier les alliances poliliquos qui peuvent se former, les traités qui peuvent se passer entre les hommes d'opinion différente. Cela peut être très légitime , nous n'avons pas à nous prononcer sur ce point. Mais ce qui nous importe, ce qui nous r^arde, c'est de savoir s'il y a eu alliance entre les idées et les. opinions* Or nous le contestons tout à fait. Il y a aujourd'hui autant de distance, sauf les exceptions, entre les philosophes et les catholiques que par le passé. Pour nous, nous n'avons que de l'estime pour ceux qui ont pu, avertis par ces temps sérieux, embrasser une foi qu'ils avaient combattue. Mais il faudrait s'aveugler complètement pour méconnaître qu'il y a eu souvent dans les hommages rendus à la religion une affectation et un calcul que nous avons le droit do relever comme chrétien. Nous avouerons que plusd'une fois, en lisant certaines phrases édiOantes, nous nous sommes permis de lire entre les lignes. Ces religions improvisées nousont semblé de commande et comme percées à jour; le matérialisme nous est apparu sous ces pieux dehors. Le pouvoir vaut bien une messe, se dit-on, et l'on va à cette messe politique avec une componction admirable; mais souvent de fâcheuses distractions, de mauvaises réminiscences en détruisent l'effet; et des souvenirs profanes trahissent des habitudes d'immoralité invétérée et

là iUrVlSSAlfCi DES DIVERSES ÉCOLES.

démasquent le faux pénitent. Ou surprend le secre! de ces lamentations sur Tirréligion croissante. Ce qu*on regrette, ce n'est pas une foi plus solide, une piété plus générale, comme certains écrits l'auraient laissé croire : ce sont ces fêtes, eette vie élégante, futile, à laquelle il a fallu renoncer ^ La religion, devient une sorte de haie qu'on plante momentanément autour de son bien , quand on le croit attaqué. Elle n'est pas une foi sincère, renouvelant l'ame; c'est une tactique habile et rien de plus. Mais l'habileté n'est pas de la force; les pensées diverses ne sont pas réunies en faisceau*, elles sont éparses, contradictoires, comme auparavant, et au lieu de hâter l'avènement de la vérité réconciliatrice, on l'a retardé par un accord factice et anticipé.

Il n'est d'ailleurs pas étonnant que cet accord ne se soit pas encore réalisé. Il n'y a eu aucune modification dans le sein des diverses écoles depuis un an; chacune a redit son thème invariablement, chacune a poussé sa note. La plupart des avocats, pour ou contre la société, ont tourné les pages d'un plaidoyer * dès longtemps appris. Nous nous sommes considérablement répétés, nous avons récité une leçon. C'est un mauvais signe. On peut dire ses litanies en temps de calme, quand tout va de soi-même; mais

1 Voyez la noie (2) , à la fin du volume.

LSS INTÉal^TS AU UEtJ DBS PftiNCiPES. i3

lorsque les événements parlent et interrogent, il faut leur répondre autrenaenl qu'avec de vieux refrains. C'est alors qu'une doctrine révèle sa valeur. Si elle a un principe de vie en soi, elle aura la souplesse et le mouvement de la vie; et en face de circonstances nouvelles elle saura tirer de son sein fécond des conséquences nouvelles qui s'y prêtent. Elle se développera nécessairement, et son développement ne sera que la manifestation de ses ressources intérieures pour pourvoir aux besoins moraux d'une époqueS Que devons nous donc penser de nous, qui avons défilé grain à grain le même chapelet?

Il faut savoir d'où vient cette incapacité étrange dont nous avons signalé les symptômes, et à laquelle il semble que nous soyons condamnés. Ce n'est pas le talent, Tardeur, le travail qui manquent ; on a mis une activité passionnée à tourner et retourner la question sociale. Pourquoi donc cette impuissance?

Pourquoi? Je vais vous le dire, ou plutôt l'histoire de cette année vous le dira elle-même. Nous avons reconnu que les diverses doctrines , les divers systèmes , n'avaient rien appris ni rien oublié dans la discussion. Qu'en devons -nous conclure? C'est qu'au fond la lutte n'a pas été entre ces systèmes et ces doctrines, car il eût été impossible

A Voyez la note (3), k la fin du volume.

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qu'ils se fussent rencontrés, étreînts, sans se modifier, sans que l'un restât sur le carreau et que l'autre l'emportât. Il y a donc eu en réalité d'autres champions en présence auxquels les théories diverses servaient de visières. Et ces champions» quels sont^ ils? Des intérêts de classe, ou grossiers ou déguisés , qui se sont brisés réciproquement. Lisez avec attention les nombreux écrits, soit livres, soit journaux , publiés depuis quelques mois, et vous verrez si nous nous trompons. Nous pouvons résumer en deux mots la discussion dans sa généralité : d'une part, elle a été une convoitise ardente et une colère, et de l'autre une peur pleine de violence. Si quelques-uns ont fait de la question sociale la mèche enflammée qui pouvait mettre le feu aux poudres , d'autres ont ameuté contre elle les terreurs égoïstes. En un mot, nous avons eu, au lieu d'une lutte de principes, la mêlée d'intérêts contradictoires. Les principes, on les invoquait bien de temps à autre, mais ils étaient au second rang ; les premiers bataillons ont seuls donné , et ils se composaient de cette masse confuse et tourbillonnante d'intérêts et de passions. Nous verrons bientôt que, s'ils ont été ainsi déchaînés, c'était la conséquence naturelle des principes eux-mêmes , tels qu'ils étaient professés dans les diverses écoles socialistes et antisocialistes.

Toujours est-il que nous pouvons comprendre le

LA SOaÊTÊ CONDUITS PAR DES IDfiSS. i5

peu de progrès que nous avons fait jusqu'à aujourd'hui. Comment, voulez-vous arriver à une solution quelconque , lorsque des intérêts seuls sont aux prises? L'intérêt est une force matérielle en quelque sorte; or, une force matérielle n*a aucun motif pour céder à une autre force matérielle. Le vent du nord souffle contre le vent du midi, et le vent du midi contre le vent du nord> sans qu'il y ait aucune raison appréciable pour que l'un s'apaise avant l'autre. C'est un combat aveugle, indéterminé, qui s'arrête, reprend, s'anime au hasard.

On dira peut-être : mais qu'avaient à faire les grands principes quand il s'agissait uniquement de réparer la vieille organisation sociale? Ne devait-on pas concentrer ses efforts sur son mécanisme, soit pour lui monter des rouages nouveaux, soit pour conserver les anciens? Toute préoccupation qui aurait détourné d'une application im-médiate n'aurait-elle pas été une perte de temps déplorable? Pour moi, Messieurs, ce qui me parait le plus important quand une machine est détraquée, c'est de remonter son ressort, le principe de son mouvement. Or, où placez-vous le ressort de la machine sociale ? Qu'est-ce qui la fait marcher, qu'estce qui précipite sa course et parfois rompt ses essieux? — Des idées et toujours des idées* Ce qui la meut, c'est cet esprit général , ces idées communes, ce sentiment universel, qui nous enveloppent et nous

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