‹ Conferences sur le CongoChapitre 2 sur 6 · AUTOUR DU CONGO · texte numérisé non relu

AUTOUR DU CONGO

A deux reprises j'ai visité le Congo. La première fois, en i8g3, j'ai parcouru le Bas-Congo, c'est-à-dire la région située au voisinage de l'Océan Atlantique, grande comme trois de nos provinces et qui comprend la forêt du Mayombc.

La seconde fois, en iSçp-1896, j'ai fait dans le Haut- Congo un voyage circulaire de plus de 5ooo kilomètres de parcours.

11 y a dans la zone forestière du Bas-Congo des territoires très fertiles qui conviennent aux entreprises agricoles; celles que l'on y a installées en ces dernières années ont, d'ailleurs, donné d'excellents résultats. Mais les ressources du pays ne m'avaient point paru pouvoir compenser les frais d'organisation et d'administration. A mon premier retour en Belgique, bien que partisan de la politique coloniale, je ne pouvais me ranger parmi les congophiles enthousiastes. Ceux-ci objectaient avec raison que je n'avais vu du Congo que le vestibule et assuraient que la région centrale du bassin est infiniment plus riche, plus favorable à la colonisation.

Ce fut donc pour moi une bonne fortune exceptionnelle lorsque je pus, en septembre iHcp, reprendre, la route du Congo avec la mission d'aller visiter les territoires situés au delà du Stanley Pool. Voici en quelques mots les étapes principales de ce voyage inoubliable.

Chaque jour, avant la nuit, le steamer s'arrêtait au bord du fleuve pour faire provision de bois destiné au chauffage de la machine.

Nous allâmes d'abord au lac Léopold II, puis revînmes sur nos pas pour nous diriger vers Luébo, station située dans une région très pittoresque, riche en caoutchouc et qu'habite une population très intelligente.

Les bords du Sankuru, que nous remontâmes ensuite sont aussi très remarquables par leur relief; en maints endroits, des masses de grès rouge très friable s'élèvent à pic et rappellent par leur aspect les beaux rochers de Marche-les- 1 )ames.

Le 3o novembre, nous étions à Lusambo, la station centrale du Haut-Congo et l'une des plus importantes au point de vue militaire. Ouatre jours plus tard, le steamer nous conduisait à Pania Matumbo, résidence d'un important chef nègre qui devait fournir les porteurs pour la caravane. Celle-ci quittait le Sankuru le 6 décembre et se dirigeait vers l'Est, dans la direction de N yangwé. Ce pays venait d'être parcouru par les bandes de Batétélas révoltés et par des troupes de l'Etat. Outre une bonne centaine de porteurs, on m'avait donné une trentaine de soldats bien armés, et un certain nombre d'hommes de guerre de Pania Matumbo, très diversement équipés. Tous ces nègres étaient accompagnés de leurs femmes, chargées de préparer la nourriture des porteurs et des soldats. Naturellement, ces dames emportaient avec elles leurs marmots de toutes tailles.

C'était une caravane imposante, qui comprenait près de 25o noirs avec mes boys et mes soldats venus de Borna. Un sous - lieutenant de la force publique, M. (ihysen, avait été chargé de m'accompagner jusqu'à Xvangwé.

Pendant plus de vingt jours, nous eûmes une vie assez

mouvementée : perchés sur les épaules de porteurs de haute taille, nous traversâmes de larges rivières et de vastes marais; nous vîmes deux des champs de bataille où trois semaines auparavant les révoltés avaient été battus par le commandant Lothaire. Plusieurs des villages où nous fîmes étape sont des agglomérations de 5 à 10.000 habitants, entourées de vastes étendues de terrains bien cultives.

Le 28 décembre, nous arrivâmes à Xvangwé, grande ville fondée autrefois par les Arabes, mais qui avait été presque complètement détruite lors de la conquête du pays par le baron Dhanis. Xvangwé était un petit paradis terrestre congolais où l'on avait chaque matin en abondance du lait frais, du fromage, du beurre, des œufs et des fruits très variés. C'est là que j'ai passé le nouvel an en 1896 ; j'en étais d'autant plus heureux que, avant de quitter la Belgique, j'avais annoncé mon intention d'y fêter le I er janvier.

Nyangwé était la station la plus éloignée que je devais visiter. Néanmoins, je ne pus résister à l'invitation que m'adressait le commandant Lothaire d'aller le voir à Kassongo. Le voyage se fait dans de grandes pirogues mises en mouvement par de nombreux pagayeurs. Le fleuve, appelé Lualaba par les indigènes, est majestueux, large de 1200 à 2000 mètres, bordé de villages nombreux et de belles cultures.

Le deuxième jour, vers midi, la pirogue s'arrêtait à Kassongo, saluée par une vigoureuse Brabançonne exécutée par la musique de la garnison.

Lothaire me fit le plus gracieux accueil et me montra avec fierté les immenses avenues de la nouvelle cité, les admirables cultures des populations voisines et me fit assister à une revue de ses valeureux soldats.

Le 5 janvier, le commandant Lothaire, le lieutenant

Henry et moi nous quittions Kassongo et faisions route pour Stanleyville, Borna et la Belgique.

La descente du Lualaba fut un voyage vraiment triomphal. Chaque blanc avait sa pirogue, brillamment décorée de tissus rutilants. La musique de Kassongo nous accompagnait et occupait de nombreuses pirogues avec les soldats et les boys. Jamais le Lualaba n'avait vu une pareille flotille ; jamais ses échos n'avaient fait retentir des sons aussi harmonieux, bien différents des cris de guerre d'autrefois. A chaque village où nous faisions escale, des milliers de nègres venaient acclamer Lothaire. De tous temps, les foules ont encensé les césars victorieux.

A Nyangwé, les notables arabes vinrent faire leurs adieux au commandant ; il y eut de grandes réjouissances qui se prolongèrent jusqu'au milieu de la nuit.

A quelques lieues en aval, commence la grande forêt équatoriale qui borde les rives de ses teintes sombres jusqu'à Bolobo. Nous ne devions plus la quitter avant deux mois de navigation.

Un soir, notre petite flotte fut menacée d'un désastre: une tornade nous surprit et nous n'eûmes que le temps de nous réfugier à la rive.

Le cours du fleuve est en plusieurs endroits interrompu par des rapides, prolongements des chaînes de collines qui séparent les grands affluents de la rive orientale. On traverse les moins dangereux en pirogue ; pour les plus torrentueux, où les eaux bondissent sur les rochers, les légères embarcations sont confiées à d'habiles pagayeurs habitués aux rapides, et on les voit passer avec une vitesse vertigineuse.

Notre arrivée à Stanleyville fut l'objet de grandes démonstrations de joie de la part des indigènes et même de chefs arabes qui s'étaient soumis à l'autorité de l'Etat.

Nous n'étions pas trop fatigués de la vie en pirogue au milieu du fleuve géant. Nous descendîmes successivement à Romée, Isanghi, Basoko, où nous eûmes le plaisir de rencontrer un steamer qui nous ramena à Stanleyville.

La Ville de Bruxelles quitta cette station le 12 février emportant vers Léopoldville une douzaine d'Européens et près de deux cents nègres de toutes catégories. Nous eûmes l'occasion de revoir les belles plantations d'Isanghi et de Basoko, de nous arrêter pendant plusieurs jours à Nouvel le- An vers (Bangala), et à Coquilhatville, les deux stations les plus remarquables du Haut-Congo et de visiter Irébu et Lukoléla. Peu après, nous sortîmes de la grande forêt centrale et le 4 mars, j'arrivai à l'embouchure du Kassaï, où j'étais passé exactement quatre mois auparavant. A Léopoldville, je me reposai pendant une dizaine de jours avant de reprendre la route des caravanes et de la suivre jusqu'à Kimpessé, au kilomètre 157. Pendant que je parcourais le Haut-Congo, en l'espace de cinq mois, il avait été construit et mis en exploitation 77 kilomètres de chemin de fer !

Nombreuses furent mes tribulations pendant mes dernières journées de caravane ! Aussi, je saluais avec allégresse la locomotive qui fumait dans la gare de Kimpessé ! N'était-elle pas un prolongement de la patrie vers laquelle tendaient maintenant tous mes efforts ?

Le 9 avril, je retrouvai dans le port de Matadi YEduard Bohleit, qui m'avait amené en octobre au Congo et je m'installai dans la cabine que j'y avais retenue avec la résolution formelle de ne la quitter que pour remettre le pied sur le sol natal. Je le fis avec bonheur le soir du 14 mai 1896 : je rapportais en Belgique comme je l'avais promis «mes os dans ma peau», le tout en bon état. J'avais aussi la satisfaction d'avoir

intégralement rempli la mission que l'on m'avait confiée et de revenir au pays en retard seulement de deux jours sur le programme que je m'étais imposé lors de mon départ : taire un voyage autour du Haut-Congo en l'espace de huit mois. Programme assurément audacieux qu'un concours de circonstances peu ordinaire m'a permis de réaliser !

Après avoir ainsi parcouru les principales régions de cette vaste contrée, nous pouvons répondre «à cette importante question : qu'allons-nous faire au Congo ?

Si vous étiez Français, ma réponse serait très simple : nous allons en Afrique planter le drapeau tricolore. Xous sommes en Belgique, dans un pays qui a la réputation assez justifiée d'être un foyer d'utilitarisme, conséquence de l'intensité de la lutte pour la vie entre d'étroites frontières. Pour vous convaincre que la colonisation du Congo est une bonne chose, il faut que je vous prouve que c'est là une entreprise avantageuse, utile ti nos inté rêt s éco nomiq u es .

Examinons en premier lieu les ressources du pays. Le Congo comprend une immense forêt centrale entourée de territoires recouverts de grandes herbes entremêlées d'arbres plus ou moins élevés et que l'on appelle des savanes. La forêt est la région la plus riche, par son climat humide presque toute l'année, par son sol, par ses produits, dont les plus importants sont le caoutchouc, le copal, les graines grasses, les fibres. Dans la forêt vivent à l'état sauvage diverses espèces de Caféiers et entr'autres le Caféier de Libéria, qui a été introduit dans les plantations. Celles-ci occupent actuellement plus de j5o hectares autour des principales stations, et leurs

résultats sont remarquables ainsi que je l'ai constaté à Coquilhatvillc, â Basoko et à Stanley ville. Il existe aussi une bande forestière le long de l'Océan Atlantique ; le Mayombc en est le prolongement méridional, mais il comprend à peine 100.000 hectares très favorables, du reste, aux entreprises agricoles.

La richesse des savanes est de beaucoup inférieure. Elles produisent en abondance, autour des agglomérations indigènes, de grandes quantités de maïs, sorgho, manioc, bananes, riz, patates, etc., dont les nègres se nourrissent, mais qui ne peuvent, à cause de leur faible valeur, être importés en Europe. Grâce à leur production agricole, les savanes sont très peuplées. Il est nécessaire de s'y établir et de s'y maintenir pour empêcher les entreprises guerrières de leurs habitants.

Je néglige, comme secondaires, les produits tels que le caoutchouc dit des herbes, l'ivoire, les arachides provenant des savanes, pour insister surtout sur les richesses de la grande foret. Actuellement encore, elle renferme un très grand nombre d'éléphants. Anvers est devenu le marché d'ivoire le plus important du monde. Sans doute, cette précieuse ressource diminuera par la suite ; en attendant qu'elle soit épuisée, que de dizaines de millions auront ainsi été importés dans notre pays ! Il en est de même du caoutchouc : il est produit au Congo surtout par des lianes, de gigantesques plantes grimpantes, et quelques espèces d'arbres dont le suc est blanc comme du lait. Les nègres le recueillent et en retirent ces boules élastiques dont vous avez vu des échantillons à l'exposition de Tervueren. En échange de leur travail, nos compatriotes leur donnent des tissus, des couvertures, des objets de quincaillerie, des couteaux, toutes choses utiles aux nègres comme aux blancs, ou bien des objets qui servent à la parure. Les négresses sont

coquettes comme les blanches : elles aiment les bijoux et ceux qu'elles affectionnent le plus sont les perles de verre et les petits coraux. Vous devinez que leurs maris tiennent à mériter leurs sympathies et à conquérir leurs bonnes grâces. Et il faut qu'ils travaillent pour pouvoir leur procurer ces petites satisfactions.

De cette façon, naissent des besoins chez les primitifs ; ils ne tardent pas à se développer et à accroître les chances de bonheur.

Ces objets recherchés par les nègres et les négresses, sont fabriqués en Belgique. Ainsi, Gembloux est un centre de fabrication de coutellerie qui annuellement en expédie pour plus de 5o.ooo frs. dans l'Afrique tropicale.

De Gand et des environs, on exporte pour plusieurs millions de cotonnades. Sans les exportations vers le Congo, d'importantes manufactures devraient congédier des milliers d'ouvriers.

Ces couteaux, ces carrés d'étoffes, ces objets de quincaillerie et de verroterie sont les pièces de monnaie avec lesquelles nos compatriotes établis là-bas payent les nègres pour les produits qu'ils ont récoltés. Nos ouvriers sont donc de véritables fabricants de monnaie à l'usage des Congolais. Un couteau valant à Gembloux, quatre sous, transporté à peu de frais au Kassaï ou dans la Mongalla, permet d'obtenir un kilogramme de caoutchouc qui, à Anvers, sera vendu 8, 9 et même io francs. Assurément la différence ne représente pas tous bénéfices : il faut tenir compte des frais de séjour des commerçants, du prix de transport et aussi, sous forme d'impôts, des frais d'administration du pays. Sans crainte d'exagérer, on peut affirmer que par kilogramme de caoutchouc du Haut-Congo vendu à Anvers, nos compatriotes gagnent de 5 à 8 francs. Vous comprenez dès lors les dividendes fantastiques que don-

nent certaines sociétés commerciales établies au Congo.

Ce n'est pas tout. Le travail des indigènes peut être utilisé non seulement pour la récolte de produits naturels, mais aussi pour la culture de produits de grande consommation que nous ne produisons pas dans le pays. Tel le café. Xous importons actuellement 26 millions de kilogrammes de café valant 40 millions de francs, rente énorme que nous payons chaque année au Brésil et à Java. La culture du caféier réussit au Congo. Si nous voulons, nous établirons là-bas de vastes cultures de café afin d'utiliser ainsi nos capitaux et nos jeunes gens inoccupés. Xos jeunes agronomes se plaignent qu'il n'y a plus pour eux d'avenir sérieux en Belgique. Avec de l'énergie, de la vaillance, ils trouveront en Afrique de brillantes situations qui leur permettront d'arriver à la fortune.

Les Européens supportent difficilement un travail soutenu sous le soleil équatorial. On ne doit en exiger que l'organisation et la surveillance du travail indigène, rétribué à l'aide d'objets d'importation européenne.

Il en est qui prétendent que la race blanche pourrait s'installer à demeure dans l'Afrique équatoriale. C'est inexact : notre race y dépérit rapidement. Nécessairement, le Congo sera pour nous une colonie d'exploitation et non de peuplement.

Quand je dis colonie d'exploitation, je ne veux pas laisser supposer que nous sommes injustes pour la race nègre. Abandonnée à elle-même, elle est incapable de se civiliser, comme le démontre son histoire. Certains philosophes affirment volontiers que nous allons troubler par notre intervention la quiétude des peuples primitifs. Leur bonheur est bien discutable et l'illusion disparaît quand on connaît l'état de guerre perpétuelle des sauvages, leur mépris de la liberté individuelle, les

ravages qu'y font la famine et les épidémies. Xon, la vie des sauvages n'est pas une félicité sans fin ; pour eux, comme pour nous, la civilisation est, en réalité, un immense bienfait.

Nous avons donc le droit de coloniser le Congo, d'y chercher des débouchés pour nos industries, nos bras et nos capitaux sans emploi.

Nos industriels n'espèrent pas seulement des commandes d'objets directement utiles aux nègres. En tout pays cjui se développe, il faut bâtir des villes, construire des chemins de fer, des ponts, des steamers ; ce sont là des entreprises qui exigent des matériaux de provenance industrielle. Le chemin de fer de Matadi au Pool a demandé à nos usines métallurgiques des locomotives, des vagons, des rails, des traverses, des ponts dont la valeur représente des millions de journées d'ouvriers belges.

Dans un pays dont la population est croissante, il est de toute nécessité de rechercher les moyens de donner de l'extension aux industries et de permettre à l'émigration d'avoir un but national. Assurément, on peut faire de grandes entreprises en pays étranger et même y aller demander du travail. Mais on s'expose à subir tôt ou tard les effets parfois violents de la concurrence devant laquelle s'évanouissent les plus chaleureuses déclarations de liberté et de fraternité. Aux jours critiques, chez les nations comme chez les individus, ventre affamé n'a point d'oreille.

Quand à nos capitaux, ils ont encore droit à quelque sympathie, même sous le régime de la pure démocratie. Et il n'est pas inutile de rappeler que notre épargne nationale, surtout celle de la petite bourgeoisie, a vu depuis vingt-cinq ans des centaines de millions engloutis dans des emprunts étrangers d'une moralité fort douteuse.

Dans une colonie où nous serons les maîtres, nos compatriotes retrouveront la même langue, les mêmes idées, les mêmes habitudes que sur le sol natal. Les lois seront des émanations de la métropole et seront appliquées par des fonctionnaires soumis au contrôle de la nation. Ce sont des garanties que seuls peuvent nier ceux qui n'ont jamais quitté leur province.

La colonisation a une influence morale non moins évidente.

Les petits pays, sans horizons lointains, sont comme nos petites villes, exposées aux idées étroites, aux rivalités mesquines et vouées fatalement à la décadence.

La vie coloniale élève les caractères, habitue les hommes à compter sur leurs propres forces. En Belgique le moindre emploi vacant excite la convoitise de nombreux jeunes gens qui se réclament surtout d'un favoritisme trop souvent immoral. En Hollande et en Angleterre, les fils de la bourgeoisie n'hésitent pas à aller aux antipodes conquérir des situations qui leur donnent l'indépendance.

Il y a plus. Les peuples qui n'aspirent à jouer aucun rôle dans le monde sont, comme les individus médiocres, condamnés à disparaître, à subir la domination étrangère. Un peuple vaillant, qui a conscience de sa force, et de son rôle, impose le respect de ses droits, même aux plus forts.

Certes, les entreprises coloniales ne sont pas sans dangers. Les esprits timorés évoquent volontiers le spectre de révoltes sanglantes, de compétitions redoutables. Je me borne à leur dire qu'aucune grande entreprise humaine n'est dépourvue de risques proportionnels aux résultats à obtenir. Certes, il convient de les mesurer, mais sans défaillance. Ainsi raisonnent les vaillants !

Page 1