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Voyez Fénblon, Direction pour la conscience d'un roi

206 DEVOIRS DBS INSTITUTEURS

parmi les générations qui ont porté le nom qu'il porte, eii a tant compté de fidèles à son culte ; c'en est un encore de recevoir intact le pieux dépôt de la foi qu'elles se sont transmis jusqu'à lui, et qu'un père même ne saurait répudier pour son enfant, sans le frustrer de la plus précieuse partie de son héritage.

Mais la volonté des parents entraînera-t-elle la vôtre» et, portant tour à tour le joug des croyances les plus opposées, devrez-vous, dans la même école, donner le triste exemple d'un homme qui, n'en ayant aucune par luimême, les discrédite toutes en les enseignant avec une égale indifférence? Non encore, Messieurs; vous ne seriez pas assez mal inspirés pour aller vous mettre à la tête d'une école où la majorité de vos élèves ne confesserait pas la même foi que vous, et l'autorité n'aurait pas assez d'imprévoyance pour vous y placer : la plupart de ces enfants et vous, vous n'aurez donc qu'une même religion, et l'enseignement religieux qu'ils recevront de vous sera celui de votre propre foi; vous la retremperez en remontant fréquemment à sa source, et ils seront à la fois éclairés par vos leçons et édifiés par vos exemples. Quant à ceux qui suivront un autre culte que le vôtre, vous n'essayerez pas de leur enseigner des principes que vous ignorez ; ils seront libres de quitter votre école, quand vous parlerez à leurs camarades de leur religion, et vous laisserez aux parents, aux pasteurs des jeunes dissidents le soin de leur apprendre ce que vous ne pouvez leur enseigner. Pour ne pas embrasser une ligne de conduite aussi sage, il faudrait, chose presque impossible, que divers cultes fussent représentés dans votre école par un nombre égal d'enfants, qu'il y eût nécessité absolue, pour vous, d'enseigner concurremment toutes ces religions, et que vos supérieurs vous en eussent adressé l'injonction formelle. Toutefois vous ne le feriez pas sans danger pour vous et pour vos élèves ; car on n'enseigne bien que ce dont on est profondément convaincu ; et comme on ne peut à la fois admettre la vérité et Terreur, l'homme qui les enseignerait toutes deux, ferait penser

qu'il ne croit ni à l'une ni à l'autre, et frapperait de stérilité une parole incapable de porter aucun fruit.

Si votre foi est vive, si vous aimez tendrement vos élèves, il vous en coûtera, sans doute, de laisser gémir dans l'ignorance une jeunesse que vous pourriez éclairer. Défiezvous vous-mêmes alors de la bonté de votre cœur, et quelque violence que vous deviez vous faire, ne vous laissez pas aller & un désir immodéré de prosélytisme ; ne témoignez rien surtout de votre pieuse sollicitude aux élèves qui en sont l'objet : que leur foi ne vous surprenne aucun regret, qu'elle ne soit de votre part le sujet d'aucun reproche ; qu'un mot sorti de votre bouche, qu'une allusion même éloignée ne les blessent jamais, eux ou leur parents, dans leur convictions religieuses. Cette contrainte est-elle donc si difficile à supporter, et ne peut-on pratiquer un culte, enseigner un dogme, sans insulter aux autres religions T Habituez-vous, en aimant la vôtre, à respecter celle des autres, et bientôt vous ne sentirez plus le poids de cette contrainte.

La tolérance est un devoir pour tous : c'est une vertu chez l'instituteur, car il doit la pousser plus loin que personne. La tolérance, ce n'est pas le silence gardé en présence du dissident, ce n'est pas l'injure qui se renferme au dedans de l'ardent sectateur, et qu'une bienséance purement humfeine empêche d'éclater aux yeux de ce dissident qu'elle brûle d'atteindre, c'est un respect profond pour les croyances des autres, un sentiment de bienveillance et d'estime qui s'attache à teutes les formes que peut revêtir le sentiment religieux; l'instituteur l'exerce dans son école, comme le père de famille au milieu des siens, avec douceur, avec bonté ; on sent, à le voir partager également sa tendresse à tous ses élèves, que chez lui la tolérance n'est pas le pardon qu'il accorde à une faute, mais l'oubli que commande une erreur. Hélas ! qui d'entre nous oserait adresser un reproche à l'homme qui se trompe, s'il réfléchissait combien il lui en a coûté pour acquérir la vérité, combien il est facile de la perdre ? l'ombre du doute qui passerait sur notre esprit, une répugnance qui saisirait notre cœur,

suffiraient pour nous voiler un instant la lumière de la foi et peut-être pour la dérober à jamais à nos*yeux.

Le respect pour la religion des autres n'est pas l'indifférence pour la nôtre : tandis que nous tolérons celle-là, celle-ci seule a notre amour ; elle règne sans partage sur notre cœur, elle anime toutes nos pensées, elle dirige toutes nos actions ; c'est elle seule que nous confessons, c'est elle seule qui reçoit nos hommages, ce n'est qu'aux pieds de ses autels que nous portons notre culte et nos prières. Toutes les religions se rencontrent cependant dans une pensée commune, dans cette croyance universelle de l'existence d'un Être suprême, de celte d'une autre vie, de la spiritualité de l'âme et de son immortalité. Cette communauté d'origine est le lien qui les unit, en quelque sorte, à leur insu ; elle amène celle de la morale, et ne laisse plus guère subsister de divergence que dans le dogme 1 . Ces vérités fondamentales de la morale religieuse peuvent faire la base d'un enseignement que vous donnerez à tous vos élèves en même temps. Tous vous comprendront quand vous leur parlerez d'un Dieu qui a crée tout ce qu'ils voient, qui leur a donné leurs parents qui sont son image, leurs parents qu'ils aiment, leurs parents qui les chérissent; d'un Dieu qui, père de tous les hommes, les a tous faits frères et les enveloppe tous dans son affection, qui leur a aussi donné une loi commune, promet le ciel à ceux qui l'observent et menace de sa colère ceux qui la transgressent. Mais gardez-vous d'aller trop loin dans cette voie difficile : il faut craindre, en y conduisant l'enseignement général de la religion jusqu'au point où les dogmes se séparent, de se jeter imprudemment dans l'examen pour éviter la contradiction.

Dieu et sa loi seront l'objet de cet enseignement ; ils en seront l'âme et le charme : rien n'est plus naturel que d'entretenir l'enfant de l'idée de Dieu lorsqu'il sort à

1. Plus une religion a sanctionné cette morale commune à toutes, plus elle a été sainte, et c'est l'honneur immortel du christianisme de l'avoir portée au dernier degré de pureté et de sublimité. (M. de Serre, Discours sur Vart. 8 de la loi du 17 mai 1819.)

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peine de ses mains, et que son cœur innocent porte encore l'empreinte récente du doigt divin qui l'a créé. Présentezlui cette idée sous une image attrayante, vous serez étonnés de la promptitude avec laquelle vous la ferez pénétrer, vive et nette, dans cette jeune intelligence d'où il vous semble qu'elle jaillit au moment où vous voulez l'y faire entrer. Remontez, en effet, l'humble ruisseau ; ne voyez-vous pas qu'il coule toujours, clair et limpide, en sortant de sa source?

Le joug que la loi de Dieu impose à l'enfant lui sera léger; il s'y pliera volontiers si vous lui en faites comprendre la douceur et la nécessité, si vous lui faites sentir qu'en même temps qu'une volonté plus inflexible pèse sur la sienne, un prix plus grand est promis à sa docilité. Il l'adorera, si vous lui dites que Dieu veut qu'il aime ses amis comme des frères ; vous le prémunirez contre l'orgueil, si vous lui rappelez qu'il les a tous faits égaux ; vous l'habituerez à la soumission, si vous lui apprenez qu'il prescrit au riche la charité, au pauvre la reconnaissance, à tous l'amour et l'humilité.

Restera le dogme, que vous n'enseignerez qu'aux élèves de votre religion : encore ne vous méprenez pas sur le caractère de cet enseignement. La loi n'exige pas que vous soyez de savants théologiens, elle ne vous a pas envoyés sur les bancs approfondir toutes les questions que fait naître le dogme ; elle ne vous demande pas non plus de les poser de nouveau au sein de vos écoles, et d'agiter devant vos élèves une controverse où comparaîtront toutes les opinions pour être pesées et jugées. Tous êtes homme de bonne volonté, vous enseignez la religion, comme vous la pratiquez, dans toute la simplicité de votre cœur, et, pour communiquer à l'enfant qui vous écoute la foi du centenier, vous lui apprenez la lettre de l'Évangile, en vous attachant plus à lui en faire comprendre le sens grammatical qu'à lui en donner les développements scientifiques ; le prêtre y suppléera. Pous vous, vous devez craindre que votre zèle n'aille au delà de votre savoir, qu'une hardiesse philoso-

phique ne s'aventure dans vos instructions, et que vous ne déposiez dans l'esprit de vos élèves le germe de ces erreurs si dangereuses qui exposent la foi en cherchant à raffermir, ou qui la profanent par l'hérésie en voulant l'éclairer. Bornez-vous donc à enseigner à vos élèves le catéchisme, qui leur apprend en même temps l'histoire et les principes de la religion ; assurez-vous qu'il est entré tout entier dans leur mémoire, que leur intelligence en a saisi la lettre, et arrêtez vous au point où l'enseignement de la chaire évangélique doit reprendre le vôtre, pour l'étendre et le continuer. Ajoutez - y encore de temps à autre une lecture pieuse; un trait touchant, puisé dans les livres sacrés et raconté dans une de ces narrations auxquelles la simplicité biblique prête une grâce si naïve, sera plus puissant stfr l'esprit de l'élève qui la controverse la plus habile ou l'allocution la plus éloquente. Vous parlez de l'empire du père de famille, du respect des enfants pour leurs parents, de celui qu'ils doivent toujours témoigner aux vieillards, ouvrez l'Hjcriture et lisez l'histoire de ces patriarches qui ont vécu aux premiers jours du monde ; lisez encore la malédiction de Cham et le terrible châtiment que le Seigneur infligea aux quarante enfants qui insultèrent à la vieillesse du prophète Elisée : vous exhortez vos élèves à s'aimer entre eux, à se pardonner réciproquement leur torts, et vous recommandez aux grands de protéger les petits; citez Jacob, citez Joseph, citez ses frères et ces pages de la Bible où leur vie est retracée : vous prêchez la charité, la probité, la patience, la douceur et la soumission à la volonté de Dieu, rouvrez la Bible et rappelez l'hospitalité d'Abraham, la résignation de Job, l'amour de Ruth pour la mère de son époux, la tendre et pure admiration de Booz pour cette vertueuse fille, la charité de Tobie envers tous les malheureux, enfin la probité sévère de ce saint homme qui refusait un chevreau qu'on avait donné à sa femme Anne pour son travail, et l'invitait â le reporter à son maître, parce qu'il craignait qu'il n'eût été volé. Un enfant a commis une faute, punissez-le, s'il le faut, mais remettez-lui sous les

yeux, avec le précepte de l'Évangile qu'il a méconnu, la parole du Christ qui a condamné sa mauvaise action.

La sécheresse didactique répugne à l'enfance, l'actualité intuitive est son élément; elle aime à juger de la vertu par ses avantages, du vice par ses dangers et ses châtiments ; si vous voulez que la morale lui sourie, peignez ses vérités sous les formes si simples et si saisissantes de la parabole : dans la bouche du Sauveur, n'était-elle pas le commentaire sacré dont il ne manquait jamais d'accompagner les préceptes delà loi que sa mission était de promulguer?

Le livre saint vient-il à vous manquer, ou quelqu'un de ses traits s'est-il perdu dans votre mémoire, recourez aux livres des hommes, descendez même aux contes familiers, à 'ces fables ingénieuses où le cœur de l'enfance trouve une instruction si solide en même temps que sa curiosité un récit qui la satisfait.

A cela joignez les exercices religieux, surtout ceux de la prière et des cérémonies du culte : dans la famille, l'enseignement de la religion commence par la prière, vous devez le continuer dans votre école. La prière est un élan du cœur vers la Divinité pour rendre hommage à sa toute* puissance, lui demander ce dont nous avons besoin, ou la remercier de nous l'avoir accordé. Ce sentiment, dans une certaine mesure, n'est donc pas hors de la portée de l'enfant : il le comprend, il l'exprime et, en s'y abandonnant, il se forme à l'amour et à la reconnaissance ; mais, pour que la prière lui soit profitable, qu'elle ne devienne pas chez lui un exercice purement corporel et dès lors inutile ou dangereux, proportionnez-la à son intelligence et à ses besoins. Sa langue s'est déliée et la parole lui est venue, enseignezlui d'abord ces prières, où il reconnaît toute la plénitude de la puissance et de la bonté divine, et qui lui apprennent à aimer ses parents et son prochain, à ne désirer que les choses qui lui sont nécessaires, à faire le bien, à pardonner le mal, à révérer sa mère, par les hommages qu'il rend à celle du Christ, à obtenir tout ce qu'il désire par l'intercession maternelle. Plus tard, avec le développement de la

lorsqu'il

conviction, et souvent nous la rendent lorsque nous l'avons perdue.

C'est alors que la prière s'épanche du cœur de l'homme plus tendre, plus puissante, plus irrésistible; rien ne peut plus la contenir, il faut qu'elle s'échappe et qu'elle coule ; les passions se taisent dans celui qu'absorbe ainsi sa pieuse oraison ; son cœur seul parle et gémit; il oublie ses haines, il ne se souvient plus que de son amour ; il prie pour tous : humble chrétien, il prie d'abord pour confesser sa foi et exprimer son repentir; puis, le cœur purifié par le pardon, il prie pour tout ce qui l'entoure, pour ses parents qui lui sont si chers, pour ses amis qui l'aiment, pour ses ennemis qui le haïssent, pour ceux que l'affliction éprouve, pour ceux que la foi ne console pas encore, pour ceux que l'humanité revendique comme ses bienfaiteurs... Guides de la jeunesse, ne priez-vous pas alors pour la patrie et pour celui qu'elle charge de ses destinées? Ah ! dites à ces enfants qu'il ne sera bon, qu'il ne sera grand, qu'il ne gouvernera son peuple avec sagesse, qu'autant que Dieu sera avec lui, que son esprit descendra sur lui, et que son bra ■soutiendra le sien ; dites-leur de prier pour lui, parce que les grandeurs ont leurs périls, les jouissances leurs soucis, et toutes les couronnes leurs épines; parce que, avant de porter le sceptre et de faire régner la paix sur la France, exilé, proscrit, il honora son malheur par la résignation ; qu'il sut enseigner la jeunesse alors qu'il ne pouvait p^s encore gouverner les hommes, et que, monté sur le trône, il fait fleurir cette instruction du peuple qu'il commença par lui donner lui-même; dites-leur de demander à Dieu, pour lui, la justice, la sagesse et la force qui font les bons rois, ces rois que les peuples aiment et révèrent tant qu'ils vivent, et que la postérité aime encore et admire lorsqu'ils ne sont plus.

Dites-leur de demander, pour leur patrie, non la gloire des conquêtes, mais le bonheur de la paix, ce génie bienfaisant des arts utiles, qui féconde les champs, anime l'industrie, agrandit le commerce et répand partout l'abon-

dance, et ce génie brillant des beaux-arts qui développe les facultés de l'homme, utilise ses loisirs, embellit son existence, donne de l'éclat à la richesse, du lustre même à l'aisance, et communique aux allures d'une nation tout entière un air de noblesse et de grandeur; mais dites-leur de demander surtout ces lois sages, qui rendent les nations fortes et puissantes, ces hommes habiles, qui les conduisent pendant la paix, et ces grands citoyens, plus généreux encore, qui se dévouent pour elles aux jours de leurs dangers. Sans doute, les prières de tout un peuple ont pu lui faire envoyer un sauveur; celle même d'un seul, dans ces grandes crises, a pu inspirer au plus obscur le courage, qui donne aux faibles cette force qui relève les esprits abattus et soutient les empires qui tombent.

Ainsi apparut l'héroïque Jeanne d'Arc, qui fera l'éternel honneur de notre Lorraine. Fille d'un laboureur de Domremy, village de notre province, elle s'était fait remarquer par la simplicité de ses goûts, la pureté de ses mœurs, la candeur de sa foi et la ferveur de sa piélé : ce caractère si calme en apparence couvrait une grande énergie, une fermeté inébranlable, un ardent amour de la patrie et une âme tendre et généreuse, qui pouvait s'exalter jusqu'au dévouement. Jeanne avait dix-huit ans, elle s'occupait à conduire au pâturage les brebis de son père ; c'était l'époque où, envahie par les Anglais, épuisée par la guerre, abandonnée même par son roi, qui se consolait de ses défaites dans les plaisirs d'une molle indolence, et oubliait les misères de son peuple aux pieds d'une courtisane, la France n'était plus dévenue' qu'une province de l'Angleterre. Partagée entre deux factions, elle avait vu les Bourguignons s'unir aux Anglais contre le parti national : poursuivie par ces deux ennemis, qui lui avaient ravi la plus grande partie de ses provinces, elle semblait se replier sur la Lorraine, qui la soutenait dans ses revers et partageait sa haine pour les Anglais et pour les Bourguignons. Cette haine était si vive et si profonde, qu'elle possédait jusqu'aux enfants, et que ceux des marches de ces deux provinces en venaient

aux mains lorsqu'ils se rencontraient. Jeanne fut témoin des malheurs de son pays ; elle avait môme vu ses parents fuir devant les Bourguignons , qui avaient dévasté leur chaumière ; elle s'émut vivement des maux qui désolaient la France : elle y pensait en conduisant son troupeau, elle y rêvait, la nuit, en se promenant dans le jardin de son père, qui s'étendait sous les murs de l'église du village ; elle priait, en pleurant, Dieu d'y mettre un teripe, elle ininvoquait l'appui des saints pour sa patrie, elle conjurait le ciel de lui susciter un vengeur; rien ne pouvait la distraire de ses soucis ; elle y revenait sans cesse, et, dominée par les inspirations de l'extase, elle crut dans sa foi, qu'elle était l'instrument dont Dieu voulait se servir pour délivrer la France. Elle se sentait appelée à cette glorieuse mission, et cependant elle luttait contre la puissance intérieure qui l'y entraînait; à la fin elle cède, elle communique son enthousiasme à un chevalier du pays qui la conduit auprès du roi. Elle paraît devant lui ; sa naïveté et son audace Tétonnent ; le courage d'une bergère le fait rougir de sa mollesse ; il reprend confiance dans son droit et dans le secours que Dieu lui envoie ; il lève de nouvelles troupes, Jeanne marche à leur tête, délivre ou reprend Orléans et dix autres places, et le conduit à Reims, où la religion raffermit son autorité aux yeux des hommes, en posant la couronne sur sa tête. Ce sacre était son œuvre, et, croyant qu'il devait terminer sa mission, humble autant que courageuse, elle voulait abandonner les grandeurs de la cour et aller reprendre, dans son hameau, ses grossiers habits de bergère. Elle dut y renoncer; quelques villes encore étaient au pouvoir de l'ennemi ; elle marcha à leur délivrance, et, sous les murs de l'une de ces villes, elle tomba prisonnière entre les mains de l'ennemi. Suscités par la haine jalouse de l'étranger, les ministres d'une religion qu'elle avait honorée par ses vertus l'accusèrent d'hérésie et de sorcellerie, et la livrèrent au bras séculier pour être brûlée. Ainsi mourut, sur un bûcher, avant sa vingtième année , cette fille admirable, qui ne sentit son cœur fail-

lir qu'en pensant à ses champs qu'elle ne reverrait plus, et qui mourut en confessant son Dieu, sa patrie et son roi!

La candeur et la simplicité de sa vie respirent jusque dans les honneurs rendus à sa mémoire : des poètes ont chanté ses exploits, d'autres ont pleuré sur sa mort; de nos jours, un monument lui a été érigé aux lieux où elle faisait paître son troupeau ; une école de jeunes filles a été élevée sur, ce verger où elle rêvait aux malheurs de son pays, où son courage s'exaltait en croyant entendre des voix célestes qui lui commandaient de prendre en main sa défense. Divinisée dans les temps anciens, elle obtient ainsi, de nos jours, un temple plus digne d'elle : deux sœurs de la Providence en sont les gardiennes, l'enfance y chante ses louanges, et la charité y fait bénir son nom, en desservant ses autels.

Cependant la statue de l'héroïne a sa place dans cette chaumière où fut son berceau ; le ciseau d'une princesse qui est née de ce sang pour lequel Jeanne d'Arc s'était dévouée, y a fait revivre son image : cette statue était la première qui fût sortie des mains de Marie d'Orléans; ce devait être aussi la dernière : son génie s'est éteint en achevant cette œuvre que la mort a consacrée, et maintenant la même immortalité glorieuse réunit l'humble bergère qui a sauvé son pays, et la royale artiste qui a reproduit ses traits.

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Enseignement de l'agriculture. — Grange. — Parmentier.

Chaque chose a son temps.

Il y a un temps pour semer et un autre pour arracher ce qu'on a planté.

(Ecclésiaste, ch. 3, y. 1 et 2.)

Ne fuyez point les travaux pénibles, ni les soins de l'agriculture, qui a été créée par le Très-Haut. [L'Ecclésiastique, ch. 7, v. 19.)

Cultiver la terre n'est pas seulement pour l'homme un devoir, c'est aussi une source de jouissances et de richesses.

(CictuoN, Dialogue de la Vieillesse.)

La vie d'un agriculteur est de toutes la plus délicieuse : elle est honorable; elle est amusante, et avec des soins judicieux, elle est profitable.

(Washington, Introduction à ses Œuvres par M. Guizot.)

Messieurs,

Ce que je tous disais de la morale, dans une précédente Conférence , je dois le répéter aujourd'hui de l'agriculture, car Tune est à la vie du corps ce que l'autre est à la vie de l'àme 1 ; chacun en proclame les bienfaits, mais rarement on en recherche les principes, et personne ne songe à l'en-

1. Le seing principal des biens et de ceux qui sont selon la nature, entre lesquels l'agriculture tient le premier lieu. (Aristote, Les (Economiques, trad. de la Boêtie.)

^S^iôwwû^û5Siiï§3*^fl^IîoS apprendra à

les tailler, à les poser, à les lier par le ciment ; enfin il dresse ses murs, et le plomb et, le mètre à la'main, il les préserve de toute inclinaison, et calcule leur hauteur et leur épaisseur sur leur charge et leur portée; il s'aide même, dans ses travaux, de compagnons qui se forment à son école, et, avec eux, il élève un édifice d'humble apparence, auquel l'art, cependant, non moins que son concours matériel, communique une solidité qui résistera aux outrages du temps.

Cet homme ne bâtira que des chaumières toute sa vie, et pourtant il ne s'y est pas hasardé sans l'avoir appris. Qu'il est peu* de nos cultivateurs qui imitent sa sagesse et sa prudente circonspection 1 ! Rien n'est plus varié que les travaux de la profession qu'ils ont embrassée ; il en est pour toutes les saisons, il en est pour tous les genres de produits ; il en est pour les champs, il en est pour la ferme : le laboureur ne quitte l'une que pour reprendre l'autre ; la terre à cultiver, les semences à y assortir, l'engrais à y répandre, son arsenal à pourvoir, son bétail à élever, ses moissons à recueillir, ses grains à vendre, sa maison à diriger, et, au bout de l'année, des comptes à se rendre, qui [attesteront sa bonne ou sa mauvaise administration et lui révéleront sa fortune ou sa ruine. Tout cela, pour le bien faire, doit être l'œuvre d'un long et studieux apprentissage; tout cela, nous le voyons autour de nous, est abandonné à la routine, qui laisse la terre s'engourdir sans la stimuler à propos, ou la tourmente incessamment sans la féconder. Un jeune laboureur veut se créer un établissement, il va au loin louer une métairie; il y place son train, qui est l'image de celui qu'il a conduit dans la maison paternelle; il eultive ses nouveaux champs comme il a cultivé ceux qu'il vient de quitter, il

1 . Rien n'égale mi surprise, quand je considère, d'un côté, que ceux qui veulent apprendre à bien parler choisissent un orateur dont l'éloquence puissent leur servir de modèle,.... au lieu que l'art le plus néceasaire à la vie et qui tient de plus près à la sagesse, n'a ni disciples qui l'apprennent , ni maîtres qui l'enseignent. (Columelle , de l'Économie rurale, liv. \, Préface.)

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QUINZIEME CONFERENCE 22t

d'utiles épreuves, ce n'est pas tout détruire pour tout changer, c'est continuer la chaîne des observations, rectifier les erreurs, perfectionner les procédés et marcher du bien au mieux, en s'appuyant sur le temps et l'expérience.

Enseignez donc l'agriculture aux populations au milieudesquelles vous vivez; enseignez-leur à rendre leurs sueurs plus fécondes et à retirer des fruits plus abondants de leurs travaux.

Vous apprenez à vos élèves la lecture, la grammaire, le calcul, la morale, la religion; apprenez leur aussi l'agriculture, cet art que Dieu bénit entre tous les autres, parce qu'il n'en est point qui entretienne plus souvent et plus haut Thomme de ses bienfaits.

Vous aurez sur vos bancs le fils du grand et du petit propriétaire, celui du fermier et l'enfant que le malheur de ses parents condamne à servir avant qu'à force de travail,, - d'économie et de bonne conduite, il parvienne à commander : vous aurez donc à former des laboureurs qui exploiteront des finages tout entiers, et d'autres qui creuseront, à grand'peine, de leurs mains, le sillon qui nourrira leur famille, ou qui tailleront la vigne d'un maître, conduiront sa charrue et soigneront son étable. Obligés de vous borner, enseignez-leur de l'agriculture ce que tous pourront en pratiquer, ces principes généraux, ces vérités fondamentales qui, rapprochées de leurs résultats, ouvrent l'intelligence, stimulent la curiosité de l'esprit, le font réfléchir et lui inspirent le goût de l'étude et de l'observation. C'est un art que vous allez leur apprendre, c'est à une profession que vous allez les préparer; pour la comprendre,, il faut que la raison ait reçu chez eux un certain développement : vous n'admettrez donc vos élèves à cet enseignement que dans leurs dernières années d'école, lorsque vous serez certains que, devenus grands et déjà instruits, ils écouteront attentivement vos paroles et ne perdront aucune de vos leçons.

Mais, encore une fois, qu'allez-vous leur enseigner de l'agriculture? D'abord ces notions élémentaires qui s'appli-

quent à celle de tous les pays, puis ensuite ces notions spéciales qui sont plus appropriées à celle de votre province.

Vous leur parlerez de la composition des sols et des moyens de les reconnaître, de l'atmosphère et de ses variations, des climats et de leur influence sur la culture.

Les sols connus, vous passerez à l'étude des plantes à la production desquelles on peut les employer; vient ensuite la culture, ses systèmes et ses divisions, les engrais et les amendements qui la fécondent, les diverses opérations qui la composent et les instruments qui les exécutent.

La semence est déposée dans la terre, elle a germé; vous direz les dangers qui la menacent, les soins qui la préservent ou qui hâtent son développement, et ceux qui, lorsqu'elle est parvenue à sa maturité, vous mettent en possession de la riche récolte dont elle récompense vos travaux. Vous direz aussi comment la plante récoltée se conserve dans -la grange, et comment le fléau ou la machine lui font répandre le grain qu'elle recèle.

Le blé, le seigle, l'orge et l'avoine ne sont pas les seules récoltes qui fixeront vos regards; portez-les aussi sur les récoltes fourragères et les récoltes industrielles; portez-les en même temps sur ces denrées que l'humble manœuvre fera croître dans l'unique champ qu'il possède : ses efforts ne consentiront jamais à y laisser reposer la terre; apprenez-lui quelles graines il devra y semer pour ne pas l'épuiser, quels engrais, quels amendements, peu coûteux d'argent, mais riches de propriétés fécondantes, stimuleront les sucs énervés de la terre ; qu'il sache comment, avec le fumier de son mince bétail, avec les plantes parasites de son jardin, qu'il y mêle et qui s'y consument, il fera, par les heureuses combinaisons d'un assolement particulier, croître successivement dans ce champ précieux la céréale, la plante sarclée, la plante textile ou l'herbe de la prairie artificielle *. Il a un pré qui nourrit une vache, montrez-lui qu'en mettant à profit pour l'arroser, l'eau qui le traverse, ou en le

1 . Celui qui laboure sa terre sera rassasié de pain. (Proverbes, ch. 12, v. 11.)

chargeant de certains engrais, il en nourrira deux et doublera ses profits.

Il a un jardin, enseignez-lui, autant qu'il en aura besoin, cette science du jardinage qui voit, grâces à ses procédés, la terre se charger, dans une seule année, de trois ou quatre récoltes et lui livrer, presque en tout temps, des légumes frais et abondants. Souvent un sol s'épuise autant à produire la ronce que l'arbre fruitier, et le fruit âpre et chétif que le fruit puissant, doux et savoureux : vos élèves sauront donc distinguer les bonnes espèces des médiocres, et ils apprendront de vous la culture des arbres, leur greffe, leur taillé et la conservation de leurs fruits.

Ne leur laissez pas ignorer les avantages de ces grandes plantations qui assainissent un terrain humide et marécageux, ou mettent en rapport une côte aride, et garnissent, par le simple émondage, le foyer du laboureur d'un chauffage que la rareté du combustible ou l'éloignement des forêts lui ferait payer si cher.

La culture de la vigne fait-elle la richesse de la contrée? donnez un soin particulier à son enseignement; c'est là que la connaissance exacte, approfondie des sols, des climats, des expositions, des terroirs enfin, car ce mot dit tout, et des rapports qu'ils ont avec la production des espèces, est si indispensable, que l'homme qui ne la posséderait pas ne devrait jamais toucher une pioche pour planter la vigne. Avant d'enseigner cette branche de l'agriculture, sachez donc quelle espèce croîtra le mieux autour de vous, et qu'une étude particulière vous familiarise avec sa culture.

Le bétail réclame aussi vos moments : il y a une grande distance du riche cultivateur au journalier qui l'assiste ; si celui-ci possède une vache, un porc, quelques volailles et deux ou trois brebis, la distance est plus grande encore de lui au prolétaire qui ne les possède pas : elle est celle de l'aisance à la misère. Ainsi vous parlerez de l'élève du bétail, des moyens de le multiplier, d'améliorer sa race, de le nourrir, de le conserver, d'en obtenir des produits journaliers, soit par le travail, soit par les aliments qu'il offre à

l'homme, soit par les engrais qu'il livre à la culture; vous parlerez enfin du dernier produit qu'il procure, quand le laboureur l'engraisse pour la boucherie.

N'oubliez pas l'abeille, dont l'éducation est devenue une branche de l'agriculture, et qui est, pour l'habitant de la campagne, une source de si douces distractions et de profits si abondants. \os champs sont chargés de denrées, le rucher que vous y placez en fait sortir un produit nouveau, sans contrarier les combinaisons de votre assolement. Il vous offre une cire que le commerce recherche toujours, et un aliment que la table du riche n'a pas encore appris à dédaigner. A la ville, ce miel ne sert que la sensualité; au village, il peut; en multipliant ses usages, se promettre plus d'utilité ; dans les mains de là ménagère, il se mêle aux fruits qu'elle confit pour les conserver, et adoucit la boisson du malade que la charité a prises sous sa protection. Enfin l'industrie s'en est emparée et Ta fait servir, en le transformant, à la pratique des arts.

N'oubliez pas non plus plus le ver à soie, qui est la ri- . chesse de nos départements du midi, et qui pourrait devenir celle de toute la France; montrez à vos élèves comment,, en plantant de mûriers nos terres incultes, nous finirions par conserver à notre pays ces millions dont nous allons encore, tous les ans, porter le tribut à l'étranger.

L'agriculture a de nombreux instruments, donnez -en brièvement la théorie, le modèle sous les yeux; que les avantages et les inconvénients de chaque ustensile soient comparés et appréciés, et que l'élève, après vous avoir entendus, sache comment un jour il reconnaîtra celui qui servira le mieux sa culture. La charrue, le char, la herse et le hoyau ne sont pas les seuls instruments de l'agriculteur; la ferme a les siens comme les champs. Si le temps ne vous manque pas, ne craignez point d'entrer dans trop de détails; aucun n'est indigne de votre enseignement, puisqu'il a pour objet l'instruction de vos élèves, et pour résultat l'amélioration de leur existence ; apprenez-leur donc les usages de ces instruments; apprenez-leur même à les

construire, à les réparer; mais, quand vous en discourez, attachez- vous de préférence à faire ressortir la supériorité, à populariser l'emploi de ceux qui concourent au bien-être de l'homme, en conservant sa santé et en ménageant ses forces et ses peines.

Il n'y a pas d'aisance et de prospérité sans ordre, sans exactitude et sans économie ; faites donc sentira vos jeunes agriculteurs le prix du temps, instruisez- les de la marche des saisons, recommandez-leur surtout de se hâter dans les travaux des champs, de se défier des caprices de la température, de profiter de ses moindres faveurs, pour se mettre en garde contre leurs sévères et brusques retours. L'ordre est le complément de la science, il en règle l'application, il en signale les avantages, il en révèle les imperfections. Si grande ou si petite que soit une exploitation, il faut que, jour par jour, l'agriculteur sache ce qu'il y a mis, ce qu'il en a retiré, et que, le dernier arrivé, il puisse dresser son inventaire et se rendre compte des profits et des pertes de cette exploitation, de chacune de ses parties, de celles surtout dans lesquelles il a introduit des perfectionnements ou tenté des innovations.

C'est là la branche économique de l'agriculture; il en est une autre que vous ne négligerez pas : sa connaissance raisonnée est le premier pas vers la fortune ; c'est la première garantie contre l'échec ou la ruine. Pour réussir dans une entreprise agricole, il ne suffit pas d'être un cultivateur laborieux et éclairé, d'avoir découvert la terre que vous vous proposez d'exploiter et de vous y être installé ; d'autres ressources, un élément nouveau vous deviennent nécessaires : cet élément, c'est le capital d'exploitation, c'est-à-dire l'ensemble des moyens de culture, tels que denrées, instruments, bétail, argent, que vous possédez, et que nous résumons assez bien, dans nos contrées, par l'expression d'avances, de train de culture. Ce capital doit être dans un certain rapport avec la terre à exploiter : il se proportionne à toutes les exploitations , il n'est pas le même pour cent hectares que pour un seul ; qui sait toutes les autres parties

â26 DEVOIRS DBS INSTITUTEURS

de l'agriculture sait bientôt celle-ci; ne la laissez pas ignorer à vos élèves, et faites qu'après en avoir appris de vous l'importance, jamais, dans la suite, ils ne la perdent de vue.

Mais déjà vous vous effrayez de ce nouvel enseignement, de son étendue et de cette variété même, qui en fait le charme et les difficultés : ne va-t-il pas exiger de vous des connaissances que vous ne possédez point, et vous demander plus de temps que vous ne pouvez lui en donner ? Ne vous laissez pas décourager par ces obstacles : ce que vous ne savez pas encore, un peu d'étude vous l'apprendra ; les livres abondent où vous pourrez le puiser, où vos élèves viendront le puiser avec vous. Commencez donc par étudier l'agriculture, mais particulièrement dans ses rapports avec l'exploitation du sol de votre contrée et de votre commune. À la théorie , à laquelle les livres vous initieront, joignez l'expérience, la vôtre, si vous le pouvez, celle des autres, si la vôtre vous manque; consultez les cultivateurs les plus intelligents du lieu et des environs; faites- vous rendre compte de leur pratique ; suivez leurs essais, assistez à leurs expériences, notez leurs résultats; consignez-les sur un journal, et que son recueil devienne les annales de l'agriculture dans la commune que vous habitez. Vous vous applaudirez, un jour, d'en avoir accepté le dépôt, car elles instruiront vos élèves, les jeunes cultivateurs les consulteront avec fruit, et les anciens du hameau seront fiers d'y retrouver les souvenirs d'une pratique éclairée, qui fut le gage de leurs succès et le fondement de leur fortune.

Je le sais, l'homme tient à sa méthode, à ses procédés comme à ses habitudes; il est difficile de ramener à les changer, à le faire consentir même à tenter des essais qui les modifient : avec de la patience vous y parviendrez. Tout n'est pas conjecture dans l'art du laboureur, tout n'y est pas mis chaque jour en question, et des années peuvent se passer sans qu'on agite un perfectionnement et qu'on en appelle à l'expérience pour le juger. Lorsqu'on l'annonce, s'il paraît sérieux, s'il vous semble profitable, prenez Fini-

tiative; essayez-le vous-mêmes dans ce champ que la commune aura mis à votre disposition, pour y exercer la jeunesse à la pratique de l'art dont vous lui aurez donné les leçons; si vous n'avez pas ce champ, adressez-vous à un ami, à un de ces bons élèves, de ces cultivateurs qui se sont formés à votre école, et qui en ont rapporté, avec la reconnaissance qu'ils vouent à leur maître , l'amour de leur profession et le désir de s'associer à sa gloire, en hâtant ses progrès. Ou je me trompe, ou peu d'années auront suffi pour vous rendre familiers tous les principes de l'agriculture, et pour vous mêler à sa pratique, dans votre commune, afin de lui communiquer le mouvement et de guider sa marche.

Yous n'aspirez pas à former de savants agronomes, qui approfondissent avec vous toutes les parties de cette science : votre but sera atteint si vous en avez gravé les principes les plus essentiels dans l'esprit du jeune agriculteur, si vous Tamenez à réfléchir sur les procédés en usage, à ne pas accepter, sans examen, les données de la routine, et à compter quelquefois avec elle, et si, après lui avoir appris un peu, vous lui inspirez le désir et vous lui faites prendre la résolution de savoir davantage.

Maintenant ne vous effrayez pas des instants que ce nouvel enseignement va dérober aux heures déjà si courtes et si bien remplies de vos classes : ne changez rien à la distribution du temps dans votre école, et que l'agriculture y trouve sa place, sans rien usurper de celle des autres sciences. On apprend facilement ce qu'on voit, les choses au milieu desquelles on est né, parmi lesquelles la vie doit se passer tout entière : il semble, quand on vous les enseigne, que vos souvenirs vous rendent ce que votre mémoire possédait déjà. 1,1 en sera ainsi de l'agriculture, dans voire école : vous l'enseignerez succinctement à des intelligences déjà mûres, vous la leur enseignerez en présence de ses merveilles, au milieu des travaux de la campagne, où une promenade que vous faites avec vos élèves les aura conduits un jour de congé. Ces promenades seront pério-

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du sillon qu'ils se disputent, mais pour se tendre la main *.

Ces leçons, données à propos, feront peut-être plus, pour prévenir les procès, que les sentences de la justice V pour les terminer.

Vous allez donc, Messieurs, former des laboureurs qui embrasseront leur profession avec ardeur, parce qu'ils l'auront comprise; qui l'exerceront avec succès, parce qu'elle les aura trouvés instruits. Formez aussi, pour eux, des aides intelligents qui les secondent dans leurs travaux, qui les y remplacent au besoin. Deux choses m'ont toujours affligé : l'ignorance des serviteurs de l'homme qui cultive la terre, l'abaissement profond dans lequel ils vivent presque tous près de lui. Le compagnon de l'artisan, celui du maçon, du tailleur, ont fait l'apprentissage de leur profession; ils la raisonnent aussi bien que leur maître, ils sont ses subordonnés ; mais, quand ils sont si nombreux, les premiers d'entre eux ont sa confiance et vivent avec lui dans une intimité respectueuse comme des enfants le feraient avec leur père. Allez dans la plupart de nos fermes, prenezles premiers des aides du laboureur , ceux qui tiennent la charrue après lui, et qui doivent être ^'autres lui-même, vous serez humiliés de ne voir en eux le plus souvent qu'une machine qui fonctionne sans intelligence, et qui suit, sans réflexion , l'impulsion qu'on lui communique, ou de pauvres valets qu'on recherche moins pour leur savoir et leur expérience, que pour leurs bras robustes, et que l'exiguïté de leurs gages et le peu de considération dont on les entoure placent au-dessous des compagnons des professions les plus grossières.

Relevez les aides de l'art divin de l'agriculture de cette déplorable abjection ; ils s'asseyent sur vos bancs avec des enfants qu'ils serviront un jour : donnez à tous la même instruction, développez également leur intelligence, et qu'en

1. Les Romains avaient fait des dieux des bornes qui séparaient leurs champs : à certains jours de l'année, les voisins y attachaient, chacun de son côté, des guirlandes de fleurs. (Voyez Ovide, Fastes, liv. n, • *5.)

même temps que l'un apprendra à cultiver pour son propre compte, l'autre apprenne à cultiver pour un maître. Que dans cet art il n'ait pas moins de lumières que ceux qui vont l'employer; qu'en certains cas il en ait plus, s'il est possible. Instruit, honnête, laborieux, il vaudra par lui-même et le travail lui créera des titres à notre estime; il ne portera point une livrée servile, il aura un état ; de serviteur, il se sera fait compagnon, contremaître; le fermier comptera sur lui comme sur lui-même; absent, il se reposera sur lui de la conduite de son labourage; présent, plus d'une fois il recourra à ses conseils ; un large gage récompensera ses services, des économies en feront peut-être, à son tour, un fermier; ou bien un riche propriétaire, confiant dans'son savoir et dans sa probité, le placera un jour à la tête de quelque grande terre pour la régir et la cultiver.

Éclairez donc ceux qui ont besoin de lumières et qui peuvent en répandre. L'étincelle du génie a quelquefois jailli spontanément d'un esprit inculte : il n'y. a que peu d'années qu'où vit sortir d'une ferme de notre province une de ces inventions merveilleuses qui décèlent un esprit puissant et qui promettent des bienfaits à l'humanité, c'est la charrue Grange. Grange, son auteur, était garçon de labourage; frappé de cette idée que les forces de deux hommes n'étaient pas nécessaires pour conduire une charrue, ils réfléchit longtemps aux moyens d'économiser celles de l'un d'eux. Ce moyen était pour lui un problème dont il ne pouvait se distraire ; il le portait avec lui dans les champs, son idée le poursuivait dans ses heures de repos : enfin, un jour, il a vaincu le problème contre lequel il lutte avec une fermeté si opiniâtre, et sa solution est trouvée : il ajoute un levier à la charrue que nous connaissons, les chevaux qui la conduisent pèsent, par la traction, sur le" soc pour le maintenir dans la terre, et la charrue nouvelle trace un sillon profond, droit, égal, que l'ancienne pourrait lui envier. Grande et belle invention, qui est un bienfait, puisqu'elle épargne à l'homme un travail pénible ! Celui à qui nous la devons s'était élevé au-dessus de la condition

à laquelle sa naissance l'avait voué; elle l'en a fait .sortir, mais il l'a honorée, pour y avoir appartenu, et la récompense réservée à tous les mérites éniinents, a pu, sans rien perdre de son lustre, être décernée au garçon de ferme.

Le nom de Grange ne périra pas ; il vivra avec ceux de tous ces hommes dont des services rendus à l'agriculture font bénir la mémoire .

Accueillie d'abord avec enthousiasme, son invention n'a plus ensuite rencontré que l'indifférence; son jour reviendra, dans d'autres temps, et elle prendra dans l'arsenal rusique une place qu'elle ne quittera plus. L'inconstance et la légèreté, l'engouement et la crédulité sont des traits de votre caractère ; ils ont failli nous faire perdre une plante précieuse qui nous a à jamais préservés du fléau de la famine. Un savant, un homme de bien, avait doté l'agriculture de la pomme de terre; en vain il en avait reconnu, éprouvé, publié les innombrables propriétés, le laboureur s'obstinait à ne pas la cultiver ; Parmentier en fait planter, aux portes d'un village, un champ d'une immense étendue; -la récolte arrivée, il y poste des militaires pour le garder ; la curiosité fut plus forte que la crainte et que la répugnance ; on déroba le tubercule pendant la nuit. Bientôt on comprit tout ce qu'il valait, on le planta partout, et cette fois Dieu permit que le larcin servit à répandre un bienfait.

Nous parlons des obstacles que l'ignorance, les préjugés et la routine opposent aux progrès de l'agriculture; qui lutta avec plus de persévérance et d'énergie contre cette résistance redoutable que le grand agriculteur dont les efforts, si longtemps accueillis par l'indifférence et l'incrédulité, ont, cependant, renouvelé la pratique de cet art parmi nous, et qui est devenu une des illustrations de la terre dont, en vingt ans, son génie et ses exemples ont doublé les produits ? Élevé dans l'étude des sciences, M. Mathieu de Dombasle les abandonna pour les armes, au moment ou la France avait à se défendre, au dedans, contre les ennemis de l'ordre, et au dehors, contre ceux de son indépendance. La retraite fut pour le jeune volontaire le loisir, mais

non 1er repos : maître de son temps, libre d'en choisir et d'en régler l'emploi, il revint aux études de sa jeunesse, pour en faire, dans l'âge mûr, la plus haute et la plus utile application. La pensée de l'homme qui avait voulu abattre l'Angleterre, en l'éprouvant par le blocus continental, était d'affranchir la France du tribut que la perte de ses colonies lui imposait, alors au profit de celles des autres puissances ; la chimie venait d'obtenir de la betterave un sucre qui ne le cédait en rien à celui de la canne : l'Empereur comprit tout le parti que sa politique pouvait tirer de cette découverte ; sa volonté puissante en fit sortir une industrie nouvelle qu'il aida de toute la faveur de son gouvernement et qu'il convia à concourir avec ses armes à l'accomplissement de sa gigantesque entreprise. M. de Dombasle fut l'un des premiers à s'associer à ses vues et à répondre à ses encouragements; mais il ne se contenta pas de fabriquer le sucre indigène, il en perfectionna la fabrication et l'enrichit de procédés qui ajoutèrent encore à sa prospérité ; cette fabrication l'avait naturellement conduit à étudier la production de la plante qui en est la matière première. Une fois qu'il eut touché à la culture de la terre, sa vocation fut révélée, et lorsque les revers de deux invasions l'eurent mis sur le penchant de sa ruine, en anéantissant les établissements qu'il avait créés, elle lui resta pour faire l'occupation de toute sa vie, et pour rétablir, par une industrie nouvelle, une fortune qu'une industrie malheureuse avait presque détruite. De toutes les sciences aucune ne lui était plus étrangère que celle qui s'occupe de la culture des champs ; entraîné par le penchant qui le portait vers elle, il résolut aussitôt de se la rendre familière. Le gentilhomme se mit donc à étudier l'agriculture du pays; peu d'années suffirent pour l'initiera sa pratique et pour lui dévoiler ses imperfections; il se promit de les corriger; pour cela rien ne lui coûte, ni le temps, ni les sacrifices : ses essais, ses expériences, ses observations ne peuvent se compter que par le nombre des instants qu'il a passés dans les champs, depuis le jour où il y fut appelé par sa vocation. Il ne négligea aucune partie

de la science agricole; système d'assolement, engraissement et amendement des terres, choix et production des denrées, invention ou perfectionnement d'instruments aratoires, amélioration du bétail, conduite du labourage, il revit toutes les parties de cette science pour y introduire les changements, dont le temps lui avait fait reconnaître la nécessité et les avantages, et tel est, cependant, l'opiniâtre aveuglement des préjugés, que c'est à peine si, jetant ses regards en arrière et comparant l'ancienne indigence de notre agriculture avec son opulence actuelle, la routine avoue qu'elle a été vaincue par une réforme, qui lui a ouvert une source de richesse, en modifiant si heureusement toutes ses pratiques.

L'agriculture française doit à M de Dombasle, non-seulement des méthodes nouvelles de culture, des instruments qui aident à ses travaux, des combinaisons savantes qui accroissent les produits de la terre en les variant avec discernement, des ouvrages qui ont mis la science des agronomes étrangers à la portée de nos agriculteurs et qui ont étendu partout l'influence de ses propres exemples, elle lui doit encore l'introduction de son enseignement méthodique dans notre pays. C'est lui qui a doté la France de la première ferme modèle et de la première école d'agriculture; réunies l'une à l'autre, elles se sont, pendant vingt ans, réciproquement servi d'épreuve et d'appui : grâce à cette réunion, la parole du maître fut, sans cesse, sous les yeux de l'élève, vérifiée par la pratique, et, quand elle eut pour elle l'autorité de l'expérience, elle trouva dans les trois cents disciples, formés sous les ombrages de Roville , autant d'apôtres qui sont allés porter cette semence précieuse dans tous les coins du monde, où la terre connaît la bêche ou la charrue. C'est par ce côté, Messieurs, que la gloire de M. de Dombasle nous appartient, car ce n'est pas moins au célèbre professeur qui popularisa parmi nous l'enseignement de l'agriculture, qu'au grand praticien, dont les travaux offrirent une si riche matière à cet enseignement, que la France reconnaissante a

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Éducation des filles par les instituteurs. — Fénelon,

Qui trouvera une femme forte ? Elle est plus précieuse que ce qui s'apporte de l'extrémité du monde. (proverbes, ch. 31, v. 10.)

Retenez leur esprit le plus que vous pourrez dans Ms bornes communes, et apprenez-leur qu'il doit y avoir pour leur sexe une pudeur pour la science presque aussi délicate que celle qui inspire l'horreur du vice.

(Fénelon, de l'Éducation des Filles, oh. 7.)

Messieurs,

Jusqu'ici les conseils que je vous ai donnés sur l'éducation et l'instruction de la jeunesse s'appliquaient aux écoles dos deux sexes, ou plutôt, ne voyant en vous que des instituteurs, je n'ai vu dans vos élèves que de jeunes garçons. Peut-être est-il bon maintenant que nous nous ressouvenions que beaucoup d'entre vous sont chargés d'instruire en même temps de jeunes filles, et qu'il est, dans la mise en œuvre des procédés généraux d'enseignement, des moyens plus propres à agir sur les enfants d'un sexe, tandis qu'il en est, au contraire, qui ne réussissent qu'avec les enfants de l'autre. Je ne vous l'ai pas caché, Messieurs, je désire yivement que chaque sexe ait, dans chaque commune, son école séparée, et que les garçons soient placés sous la direction de l'instituteur et les filles confiées à celle de

pour jouer en commun jusqu'à l'ouverture de la classe: vous veillerez même à ce que, pendant les heures de récréation, ils ne se donnent pas rendez-vous sur des places ou sur des promenades, où ils les passeraient ensemble.

L'âge, dans les deux sexes, nivelle les intelligences; dans l'extrême enfance, au moins, elles n'ont pas pris assez d'accroissement pour qu'il fasse ressortir leur différences ; mais, avec les années, les nuances se dessinent, le germe des contrastes ou des oppositions commence à poindre, et alors, comme le jeune arbre qui, arrivé à une certaine hauteur, divise ses rameaux et les étend dans des sens souvent opposés, sans cesser cependant de les alimenter de la même sève, les facultés de l'esprit reçoivent de la nature, en se développant, chez le jeune garçon et la jeune fille, une direction qui n'est plus la même, quoiqu'elle tende toujours au progrès.

Suivons donc, Messieurs, chez celle-ci le développement de ces facultés, et, en étudiant sa forme, recherchons les moyens de le seconder.

La destinée de l'homme n'est pas celle de la femme; une organisation plus robuste, une intelligence plus ferme et plus étendue, un besoin pius impérieux de mouvement et d'action, lui assignent en partage ces longs travaux de l'esprit, qui l'absorbent tout entier dans une application dont rien ne peut le distraire, ces travaux plus durs des mains, qui l'appellent aux champs ou l'éloignent du toit domestique ; une constitution plus délicate, une sensibilité plus impressionnable, une intelligence en même temps plus légère et plus déliée, moins solide et plus bornée, fixent, au contraire, la femme au sein de sa famille, où la retiennent les soins du ménage, les embarras et les soucis de la maternité, où même elle reste attachée et par ses besoins et par ses affections, et par l'impossibilité de se mouvoir avec facilité et de supporter des travaux au-dessus de ses forces. Ainsi renfermée dans son intérieur, elle reconnaît dans le seuil de sa maison la borne de son domaine ; dans les limites de cet empire, elle sera fille, épouse et mère, peut-être même

sera-t-elle réduite à la dure condition de servir autrui et de vivre du prix de sa journée; puisque telle est sa destinée, élevons- la pour la remplir, élevons-la surtout pour trouver le bonheur dans une vie modeste et uniforme et dans l'accomplissement de tous ses devoirs.

A ne considérer que la marche de l'intelligence, une différence notable se manifeste entre les jeunes garçons et les jeunes filles, lorsqu'elle a reçu ses premiers développements; moins ouverte ou plus tardive chez les premiers, elle est plus . précoce et plus vive chez les secondes ; un rien l'y éveille, mais aussi un rien l'y distrait; si le jugement saisit vite, l'attention s'y soutient moins longtemps ; les études qui se prolongent, les méditations qui approfondissent ne sont pas le lot des élèves du sexe ; une imagination plus mobile, jointe à une sensibilité extrême, hâte chez elles le jeu de la pensée, excite de bonne heure la mémoire, et facilite son action. Ainsi, dans toutes les matières où elle a le rôle principal, les jeunes filles remportent sur les garçons : ils sont plus forts en arithmétique, mais elles apprennent mieux le catéchisme et l'histoire ; ils raisonnent mieux les règles de la grammaire, mais, dans leurs compositions, des pensées plus fines nourrissent leurs récits, des images plus douces, des couleurs plus tendres peignent leurs sentifnents. Cultivez donc la mémoire chez les filles, et précisément parce que cette promptitude de l'esprit nuit au travail de la réflexion, et pourrait, en le laissant aller si légèrement sur les choses, lui faire perdre de sa solidité, ramenez-les souvent sur ce qu'elles ont appris, demandez-leur-en la raison, et, grâce à ces exercices d'analyse, assurez- vous qu'avec les mots elles ont classé des idées dans leurs souvenirs.

Tout, dans les jeunes filles dispose à l'obéissance : un naturel craintif, un caractère plus doux, une sensibilité plus tendre et plus affectueuse, et jusqu'à cette faiblesse de la constitution qui cède à ce qui impose, ou qui emprunte les dehors de la soumission, alors môme que, n'osant opposer un refus au commandement, elle s'y rend en apparence, pour mieux y résister. Elles s'assujettissent donc fa-

cilement à la discipline ; l'exactitude n'a rien qui leur pèse, le travail rien qui les rebute ; dociles â la voix du maître, elles remplissent avec une régularité ponctuelle la tâche qu'il leur donne; seulement parfois leur application se relâche, et pendant qu'un même exercice semble les occuper toutes en même temps, des regards qui errent dans la salle sans s'y fixer, un léger murmure qui se fait entendre sur les bancs, quelques rires mal contenus qui éclatent, quelques plaintes qui s'expriment par une exclamation, trahissent ici une attention distraite ou des causeries, et là une espièglerie ou une querelle. Ce sont des fautes sans gravité, qui pourraient néanmoins dégénérer en abus ; il faut y veiller, de crainte qu'elles ne vous échappent, et les corriger pour les empêcher de s'étendre.

Ne les négligez donc point, et, sans compter tout réprimer, appliquez-vons constamment à diminuer le mal pour faire naître le bien ; revenez souvent à l'élève inattentive, ne perdez jamais de vue la causeuse, et éloignez Tune de l'autre celles en qui vous remarquez une disposition à la contrariété, et qui ne peuvent se sentir voisines sans se quereller.

Variez le travail pour le rendra attrayant, les exercices pour soulager l'attention) multipliez les questions pour faire réfléchir, faites répéter sans cesse les choses pour qu'elles se gravent dans l'esprit.

L'éducation a plus d'importance encore chez les jeunes filles que l'instruction; l'homme vit surtout de celle-ci, mais la femme de celle-là, car c'est l'éducation qui forme son caractère et ajoute à ses vertus, en lui ôtant de ses défauts. Quelle que soit la condition où le ciel la fasse naître, la femme, d'abord et avant tout, est fille, épouse et mère ; or, les devoirs que lui imposent ces divers états lui demanderont plus encore de soumission, de tendresse, de patience et de dévouement, que d'instruction littéraire et de talents d'agrément. Ici le cœur doit avoir autant de part que l'esprit, si ce n'est plus : ne soyez donc pas moins attentifs â les former l'un que l'autre.

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L'intelligence unie à la faiblesse produit quelquefois la finesse et l'artifice; alors, sentant leur impuissance relative, les femmes demandent à la ruse ce que la force leur refuse : de là viennent'ces pièges que les jeunes filles tendent à la crédulité du maître pour tromper sa vigilance, cette dissimulation à laquelle elles recourent pour cacher leurs fautes, ces mensonges qu'elles emploient pour les excuser.

Ne vous laissez donc pas prendre à leurs ruses; corrigez la dissimulation en la rendant inutile, et réprimez le mensonge en lui réservant vos châtiments. Modérez la curiosité par vos conseils et vos avertissements; faites suivre l'indiscrétion de la réprimande, et prévenez la médisance en mettant un frein à l'intempérance du babil. Voulez-vous faire toucher du doigt l'absurde et l'odieux de la calomnie, remontez pour cela à la source d'un de ces propos que vous avez saisi au passage, lorsqu'ils couraient de banc en banc sur les lèvres des jeunes filles; montrez comment un fait, innocent à son origine, s'est transformé en faute en circulant par la classe; comment l'indiscrétion en produit le récit avec empressement, comment le mensonge l'a enflé de ses exagérations ; comment la calomnie , même chez les enfants, l'a empoisonné de son venin. Dites ensuite que le méchant est puni par où il a péché, et que celui qui a médit des autres doit s'attendre à voir un jour médire de lui-même; que s'il n'y a rien de pire que de mentir, de plus imprudent que de publier tout ce qu'on a entendu, il n'y a rien de meilleur que la vérité et de plus sage que la discrétion. Dites de même que, loin d'ouvrir l'oreille a des conversations qui nous sont étrangères, nous devons nous éloigner des personnes qui les tiennent; que, loin de répéter ce que des amis nous confient, nous devons même renfermer dans notre conscience ce que le hasard nous a fait apprendre des secrets de nos ennemis. Dites enfin que le plus sûr est d'atténuer, pour l'excuser, le mal qu'on nous rapporte des autres, et que nous ne l'aurons pas encore dépouillé de tout ce que la malveillance y aura ajouté avant qu'il n'arrive jusqu'à nous. Celte générosité n'est que de la rai-

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plaisance, aller à leurs caprices. Cette sensibilité a, chez elle, la spontanéité de l'instinct; les larmes d autrui font couler les siennes : dans vos écoles, il n'est pas rare de voir la punition d'une seule élève devenir une désolation pour toute la classe, et toute la classe s'offrir pour la racheter au prix d'une privation. Qu'un accident y survienne, on s'empresse autour de l'enfant qui en a souffert, et toutes volent pour lui porter secours. Vous n'eussiez pas rencontré ces émotions chez les garçons; ils vous auraient vus, les yeux secs, punir leur voisin, et la compassion ne les aurait pas si promptement portés autour du camarade affligé, pour essuyer ses larmes.

La vie d'intérieur est pour la femme comme son élément; toutes les qualités, toutes les habitudes qui sont propres à y procurer le bien-être, à y répandre le contentement et la joie, y sont le produit de la sensibilité, ou empruntent de cette sensibilité même un nouveau stimulant; par amour pour ses parents, pour son époux, pour ses enfants, pour tous ceux qui l'entourent, et qui attendent quelque chose de ses soins, la jeune fille, la mère de famille, la maîtresse de maison se livre tout entière à ces travaux si pénibles, si assujettissants du ménage, qui l'occupent si exclusivement, que, renfermée dans sa demeure, elle ne s'imagine pas qu'on puisse vivre hors de là *. Préparez donc vos élèves à cette vie d'intérieur en louant ses douceurs, en faisant ressortir son utilité, surtout en leur inspirant cet esprit d'exactitude, d'ordre et de propreté qui en est la première et indispensable condition. L'ordre suit de lui-même dans la maison l'enfant qui l'a connu dans la

1. Elle a porté la main à des choses fortes, et ses doigts ont pris le fuseau.

Elle a considéré les sentiers, et elle n'a point mangé son pain dans l'oisiveté. {Proverbes, ch, 31, v. 19 et 27)

Rapprochez du portrait de la femme forte tracé par le moraliste sacré, au 31 e chapitre du livre des Proverbes, celui que Pénelon a fait, avec des couleurs si fraîches, de la jeune femme de ménage, sous le. nom d'Antiope, à la fin du 22« livre de son Télcmaque : « Antiope est douce, simple et sage. etc. etc.

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sorte de luxe qui nous séduit toujours et ne nous offense jamais. Quelque vieux qu'il soit, un vêtement, s'il est réparé, ne fait pas moins d'honneur au pauvre qu'un habit neuf à l'homme opulent; une jeune fille, une femme, doivent mettre leur gloire à ce que personne de la famille ne paraisse en public avec un habit déchiré, à ce qu'on n'entre jamais dans la maison que les regards ne soient charmés par l'ordre qui règne dans toutes ses parties, et par la propreté qui reluit sur toutes les pièces du mobilier *.

C'est surtout dans la confection des habillements que se montre le goût; il peut s'exercer à l'école, car la femme de l'instituteur y apprend aux jeunes filles que ce n'est pas la richesse qui fait le mérite d'une parure, mais les rapports de convenance qui existent entre cette parure et la personne qui la porte : la connaissance de ces rapports est le goût, chose qui est moins d'étude que de sentiment et de pratique ; il assortit les couleurs et les étoffes à l'âge et aux saisons, à l'état et à la physionomie; il ajuste les vêtements à la taille pour faire ressortir la beauté des formes, et s'attache à faciliter les mouvements du corps en lui laissant toute sa liberté; il exclut la recherche et la bizarrerie, il accorde l'élégant avec le solide, et met au-dessus de tout le naturel et la simplicité : « Car les véritables grâces, dit Fénelon, suivent la nature et ne la gênent pas 2 . » Une chose doit passer avant toutes les autres dans la mise des femmes, c'est la décence, qui est la gardienne de la pudeur et la compagne de la modestie 3 ; on ne l'apprend pas aux jeunes

i. Il fait beau voir les habillements tous séparez, soient-ils bons, soient-ils mauvais; les garnitures des licts, les vases d'airain, la vaisselle pour la table ; et encore une autre chose, (dont se rira plus que tout le reste, non pas quelque homme grave, mais possible quelque brave railleur), avoir mesmes les pois de fer bien ordonnez, cela est beau à l'œil, et à mon gré semble avoir bonne grâce. (Xénophon. "L'Economique, trad. de la Boëlie.)

2. Education des Filhs, ch. 10. La femme pleine de grâce s'empare de la gloire comme l'homme fort de la richesse. (Les Proverbes, ch. 11, v. 16.)

3. La beauté d'une femme sans pudeur est comme un collier d'or au cou d'un animal immonde. (Les Proverbes, ch. 11, v. 22.)

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ces vertus dont on ne parle jamais si éloquemment que quand on les pratique, et qui trouvent, dans les relations domestiques, de si fréquentes occasions de s'exercer. Il en est une dont elle doit s'entretenir sans cesse; c'est la charité : la charité, la plus douce, la. plus tendre et la plus utile de toutes les vertus; si naturelle chez les femmes que, pour la connaître, elles n'ont besoin que d'écouter leur cœur, et que, pour la pratiquer, elles n'ont qu'à suivre leurs inclinations. Ici l'institutrice ne dissertera pas pour faire ressortir le caractère éminent de cette vertu, et pour établir les devoirs qu'elle impose à tous les hommes; des récits empruntés à la Bible, une parabole puisée dans le Nouveau testament, un conte tiré des nombreux ouvrages destinés à l'éducation de l'enfance, tiendront lieu de préceptes; il ne restera plus, pour exercer ces jeunes cœurs à la bienfaisance et pour féconder les élans de la sensibilité émue par cette lecture, qu'à diriger ses mouvements, en indiquant toutes les formes que la charité peut revêtir pour servir l'humanité. Ici c'est l'infirme qu'elle visite, l'affligé qu'elle console, le voyageur auquel elle offre un abri; là, le malade qu'elle entoure de ses soins, l'orphelin qu'elle habille, le pauvre honteux auquel elle porte ces aumônes discrètes, qui sont de toutes les plus utiles à l'homme et les plus agréables à Dieu *. Mais, pour opérer des merveilles, la charité a besoin d'intelligence : l'institutrice éclairera donc celle de ses élèves ; elle leur montrera à recueillir, en temps utile, ces graines qui ensemenceront le champ du pauvre, à préparer, en automne, ces conserves dont elles feront, en hiver, l'aliment choisi du convalescent, ou bien elle leur apprendra à donner au blessé, les premiers soins, en attendant l'arrivée du médecin, à traiter ces indispositions légères, qui ne réclament point la présence de l'homme de l'art, et se guérissent au moyen du régime ou d'une boisson adoucissante 2 .

1. Elle a ouvert sa main à l'indigent; elle a étendu son bras vers le pauvre (Proverbes, ch. 31, v. 20.)

2. Un autre pansement auras-tu, qui est de ta charge, et te sera, à

L'homme enseigne la science du bien, la religion seule peut nous donner le courage d'accomplir les bonnes œuvres, en dépit des répugnances et de l'ingratitude, et de faire part de nos bienfaits à ceux qui nous haïssent en même temps que nous les répandons dans le sein de ceux qui nous aiment. La religion entrera donc aussi dans l'enseignement de l'institutrice, mais je ne veux rien ici qui sente la méthode ou la controverse, la contrainte du devoir, ou l'application de l'étude; que votre compagne se souvienne qu'elle est mère, et qu'à toutes ces jeunes filles elle enseigne la religion comme aux siennes, en empruntant sa voix pour donner des conseils, en chargeant sa propre pratique de prouver la douceur de son empire. Qu'elle la mêle parfois aux entretiens, avec à-propos, avec précaution, pour en augmenter l'intérêt, mais non pour les remplir; qu'elle rattache à tout une pensée religieuse; que cette pensée soit douce et riante, et qu'elle montre ainsi que cette religion, dont elle procède, ne nous impose sa loi que pour rendre notre existence plus heureuse et plus tranquille. Formée par ces leçons, l'enfant verra en elle sa protectrice; elle croîtra dans son amour et, devenue plus grande, elle s'habituera à l'invoquer dans toutes les situations de la vie : dans la prospérité, afin qu'elle lui apprenne à en faire un bon usage; dans le malheur, afin qu'elle lui donne la force nécessaire pour en supporter l'épreuve avec résignation. La foi peut naître de l'enseignement, mais elle s'affermit par le culte ; la pratique vaut donc mieux en cette matière que le raisonnement. Heureuse la femme qui croit! elle ne pleurera jamais que la foi ne vienne sécher ses larmes. Elle demanderait en vain à une religion qui lui aurait laissé le doute, d adoucir ses peines; en descendant au fond de son âme, elle n'y trouverait que le vide et la solitude; elle aurait beau y discuter avec elle-même; Dieu,

mon advis plus agréable que nul autre, c'est qu'il faut, quand il y aura des malades dans notre famille, que tu prennes garde à les faire tous bien guarir et bien traiter : (Xénophon, l'Economique, trad. de La Boëtie.)

qui ne l'habiterait point, ne viendrait pas à sa voix lui offrir

ses consolations *.

Ne croyez pas , Messieurs, qu'en vous entretenant ainsi de la manière d'élever les filles, je vous indique une voie nouvelle : un homme de génie , un de ces apôtres de l'humanité dont les derniers siècles entendront encore bénir le nom et les bienfaits, Fénelon l'avait ouverte avant nous ; je ne sais s'il y est entré le premier, mais, depuis qu'il a écrit deT 'Éducation des Filles, on ne s'est pas souvenu qu'aucun autre en eût parlé avant lui. Il fut la gloire de l'épiscopat français; disons-le cependant, à l'honneur de{ l'instruction élémentaire, il commença par être la sienne. Cet homme, qui possédait dans sa mémoire tous les trésors de l'antiquité et qui portait en lui-même le don du génie , cet homme se fit humble, et, pendant dix ans qu'il se livra à l'enseignement des Nouvelles converties, ou au ministère de la parole dans les Missions du Poitou , il fit entendre, dans des temples couverts de chaume, une éloquence qui n'eut peut-être point d'égale en son temps. Il prêcha la foi aux simples de cœur, pour se préparer à les prêcher aux grands de la terre; il avait près de quarante ans, qu'il n'avait encore rien écrit, et celui qui devait doter la langue française de l'immortel Télémaque , débuta dans la carrière littéraire par le petit traité de l'Éducation des Filles. Ce livre est le guide de la mère du pauvre comme de celle du riche : celle qui le suivra élèvera ses filles pour toutes les conditions ; elle pourrait les mener dans la maison d'un maître pour le servir ou dans celle de l'homme opulent pour

1. Rien n'est plus heureux et plus nécessaire que de conserver un sentiment qui nous fait aimer et espérer, qui nous donne un avenir agréable, qui accorde tous les temps, qui assure tous les devoirs, qui qui répond de nous-mêmes, et qui est notre garant envers les autres. De quel secours la religion ne vous sera-t-elle pas ainsi contre les disgrâces qui vous menacent ? car un certain nombre de malheurs vous est destiné. Un ancien disait qu'il s'enveloppait du manteau de sa vertu ; enveloppez-vous de celui de votre religion ; elle vous sera d'un grand secours contre les faiblesses de la jeunesse, et un asile assuré dans nn âge plus avancé. (M* 6 db Lambert; A vis d'une Mère à sa Fille.)

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bienfaits qu'il attendait d'une si noble éducation, l'histoire néanmoins tient compte des espérances qu'elle avait fait concevoir; la France se souviendra éternellement que Fénelon lui avait préparé un bon roi dans le duc de Bourgogne, et, quoique ce prince soit mort sans avoir régné, la gloire de l'avoir élevé lui a survécu.

Des modes et des méthodes d'enseignement. — Pestalozzi.

11 y a plusieurs moyens de conduire les enfants dans la voie d'une éducation chrétienne.

(Gerson, de P Éducation chrétienne des enfants»)

La méthode décide du succès de l'enseignement car elle est le guide de l'étude.

(M. De Gérando, Cours normal, 7« entretien.)

Messieurs,

L'instruction est votre profession : les méthodes d'enseignement en sont les instruments ; de leur choix et de leur perfection, non moins que de votre aptitude et de votre dévouement, dépend l'accomplissement de cette tâche difficile.

Il ne suffit pas que vous sachiez ce que vous devez enseigner, il faut encore que vous sachiez comment vous l'enseignerez.

Quand vous vous mettez à l'œuvre, si, au lieu de prendre la science à ses éléments les plus simples, vous débutez par les plus abstraits ; si, au lieu d'adopter une seule méthode, vous en suivez une un jour,- et le lendemain une autre, vous pourrez consacrer beaucoup de temps à votre entreprise ; mais ce travail sera ingrat, et la terre que vous aurez cultivée sans discernement ne portera aucun fruit. De même si, attaquant brusquement l'intelligence de l'enfant , vous

lui laissez entrevoir des difficultés tellement grandes qu'il ne saurait les envisager sans effroi, il vous sera possible, à force de surveillance, de les lui tenir constamment sous les yeux, mais vous ne l'amènerez jamais à les résoudre.

La méthode vous est donc indispensable dans l'enseignement; elle est le meilleur moyen pour simplifier le travail du maître et abréger celui de l'élève. Une science dont les principes sont bien exposés est une science réduite à moitié. L'observation nous signale les faits, l'attention nous fait découvrir les difficultés, et la réflexion, qui n'est que l'étufle, nous en révèle la solution. Elle nous montre comment elles naissent, comment elles résistent à nos efforts ; grâce à elle enfin, découvrant leur côté accessible ,nous les abordons et nous parvenons à les surmonter. L'expérience enregistre toutes nos découvertes, elle suit tous nos- pas, elle s'empare de tous nos progrès. Le fil qui nous conduit et qui règle notre marche à travers les écueils, est la méthode ; il guidera ceux qui , venant après nous r entreront dans la même voie pour poursuivre le même but.

Il faut donc des méthodes pour fixer l'enseignement des connaissances humaines, mais il en faut surtout pour les mettre à portée de l'enfance et les proportionner à son intelligence. Ainsi un maître habile ne possédera pas seulement les éléments de la lecture, mais il saura encore comment il les fera pénétrer dans l'esprit de ses élèves ; de tous les principes qui composent cet art, le plus merveilleux et le plus utile de tous, il saura quel est celui qu'il faut présenter le premier à l'enfant, sous quelle forme il devra le lui offrir, pour qu'il le saisisse et se l'approprie ; quelles conséquences il lui en fera déduire, et quels autres principes il devra y rattacher ; il l'amènera à deviner les obstacles ; il l'aidera à s'en rendre compte et à les vaincre lui-même, en profitant des forces que l'étude lui a déjà communiquées.

Ceci suppose une chose dont je n'ai cessé de vous signaler l'importance, c'est la connaissance exacte du caractère des enfants en général, et de l'intelligence de chaque élève en particulier. Cette connaissance acquise, sans recourir à

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sagères des esprits ou des préjugés, qu'il faut travailler à éteindre plutôt que de risquer de les perpétuer en les respectant ! Mais vous sentirez qu'il est des situations cortfre lesquelles on ne peut rien , des circonstances devant lesquelles il faut courber la tête, et une impuissance à laquelle il faut se résigner, parce que ce sont les choses autant que les hommes qui les produisent. Seulement ne vous exagérez pas leur importance pour vous dispenser de la lutte, étudiez bien et vous-même et la population qui vous a appelé parmi elle, dressez le tableau de vos ressources, et lorsque vous aurez reconnu le terrain sur lequel vous devez agir et les moyens dont vous pouvez disposer, d'accord avec l'autorité locale, choisissez la méthode qui s'appropriera le mieux au pays, aux hommes et à votre aptitude. «Votre choix fait avec sagesse, avec maturité , n'épargnez ni le temps ni la peine pour obtenir de celle que vous avez préférée tous les résultats que le zèle et le dévouement peuvent en retirer.

Ici, Messieurs, il faut distinguer entre les modes et les méthodes d'enseignement : les modes sont les moyens généraux que le maître emploie dans sa classe, quelle que soit la matière qu'il enseigne, ou plutôt abstraction faite de ce qui est l'objet de cet enseignement, dont ils sont la forme extérieure; les méthodes consistent dans la manière d'enseigner chaque science prise à part, et elles comprennent l'ensemble et la distribution des moyens particuliers jqui concourent à ce but. Je dirai, si vous me permettez une comparaison, que, dans l'ordre d'idées qui nous occupe, les méthodes sont aux modes ce que, dans celui des intérêts matériels, les moyens de transport sont aux voies de communication.

Les modes d'enseignement se réduisent généralement à trois : l'enseignement individuel, l'enseignement simultané et l'enseignement mutuel. L'enseignement mixte n'en diffère point, il n'est que le produit de la combinaison des trois premiers. Quand aux méthodes, chaque science a les siennes, et elles sont en si grand nombre, que le maître qui

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Maintenant, Messieurs, de ces trois modes quel est celui que nous devons préférer ? A quels signes le reconnaîtrons- . nous?

Évidemment ce sera celui qui économiserale temps et la peine du maître et des élèves; qui, aidant à l'intelligence de ceux-ci, en facilitera le plus le développement; qui sera le plus propre à porter les enfants au travail, à soutenir leur attention sans la fatiguer, à exciter parmi eux l'émulation et à y entretenir la discipline, et qui enfin, en favorisant le plus leur éducation morale, assurera le plus de progrès à l'enseignement .

Le règlement fixe ordinairement la durée de la classe à trois heures le matin et autant le soir; rélève fréquentera donc l'école six heures par jour. Supposez que le maître en ait quarante sous sa direction, c'est le chiffre moyen des élèves de commune de moindre importance ; avec le mode individuel, il ne consacrera donc que neuf minutes à l'instruction de chacun d'eux, et pendant la durée presque entière de la classe, il ne s'occupera plus de l'enfant. Le maître partageàt-il son attention entre cet enfant et ses autres élèves, il est impossible, lors même qu'il ne tomberait pas dans l'inconvénient de ne leur donner qu'une attention distraite, que chez eux la légèreté et la paresse ne l'emportent pas sur l'étude, et qu'ils ne passent pas dans l'oisiveté ou dans des causeries la plus grande partie du temps qu'ils devraient employer à étudier chacun de leur côté; il n'est pas possible, noiiplus, que neuf à dixminutes suffisent au maître pour faire réciter utilement des leçons et corriger à fond des devoirs qu'ils auront dû mettre plusieurs heures à préparer. Ainsi l'enfant, n'étant point guidé et secouru dans son travail, n'avancera pas, et sera arrêté à la moindre difficulté ; son intelligence ne se développera pas, parce qu'elle ne s'exerce point; il ne sera pas porté au travail, parce que, n'en obtenant aucun résultat, il n'en comprendra ni la nécessité, ni les avantages. Son attention ne sera pas fatiguée, mais, rien ne l'éveillant, elle ne sera pas soutenue; il ne sera pas exposé aux inconvénients de

la rivalité, mais il ne sentira pas l'aiguillon de l'émulation, et, ne mesurant point ses forces avec ses camarades, il ne sera pas possédé de l'amour d'une supériorité que rien ne pourra constater et faire ressortir; la discipline aura peu d'empire sur lui, dès que, n'étant pas surveillé par le maître il restera abandonné à lui-même et à ses voisins, et que leurs bruyantes distractions seront, dans la classe, une cause permanente de désordre; enfin, l'éducation morale y perdra, car l'enfant ne saurait changer ses mauvaises habitudes ou en contracter de bonnes dans une école où l'ennui, l'inattention et les jeux clandestins se font le partage exclusif de son temps. Nul progrès n'est donc possible avec le mode individuel, et tel est l'effet naturel d'une méthode vicieuse, que ce mode, qui nous a paru si imparfait, est aussi celui qui inspire le plus de répugnance à l'enfance, et que les rares écoles où il est encore en usage sont précisément celles où l'enfant, travaillant le moins, soupire avec le plus d'impatience après l'heure qui lui ouvrira, pour le rendre à la liberté, les portes d'un réduit que son imagination ne lui présente que sous le sombre et redoutable aspect d'une prison.

La critique du mode individuel a fait l'éloge du mode simultané et du mode mutuel : les avantages que ne comporte pas le premier se rencontrent, mais à des degrés différents, dans les derniers.

Dans le mode simultané, les divisions qui composent l'école, sont toutes successivement exercées par le maître, pendant un temps assez considérable : les moments qu'il consacre à l'une d'elles ne sont pas perdus pour les autres; une tâche leur est donnée, et elles les emploient d'autant plus utilement à le remplir, qu'elle sera vue par le maître, qu'elle fera l'objet de la leçon et sera corrigée.

Il y a attention et application, parce qu'il y a travail proportionné aux forces de l'élève et jugé par le maître ; il y a émulation, parce qu'il y a lutte et récompense ; il y a discipline, parce que la surveillance du maître n'est pas impossible, et qu'un bon emploi du temps la rend facile ; l'in-

DIX-SEPTIÈME fcONFÊRENCÉ 259

f elligence de l'enfant se développe, parce qu'elle est exercée ; son caractère se forme, parce que le travail préserve de l'ennui et des mauvaises habitudes, et que des Communications plus fréquentes du maître avec ses élèves lui permettent d'en étudier, d'en suivre ou d'en rectifier la pente; il y a progrès, parce qu'il ne saurait manquer dans l'école, dont le travail occupe toutes les heures, et dont l'oeil qui la surveille dirige tous les exercices ; enfin là tâche du maître est moins pénible, parce que Tordre et un bon emploi du temps bannissent l'indiscipline de sa classe, le prémunissent contre le découragement et le préservent de l'impatience et de la colère, sources ordinaires de ces reproches violents, de ces réprimandes passionnées, qui soulèvent la bile et engendrent les maladies; parce que, ne s'adressant pas nécessairement à tous ses élèves, il parle moins, et que, pendant que son oreille suit l'enfant qui récite une leçon ou lit un devoir dans lequel un travail intelligent n'a laissé glisser que quelques fautes, son attention seule est occupée et sa voix se repose.

Un avantage immense de l'enseignement simultané* c'est qu'il est applicable partout et en tout temps, et que, du moment qu'une école compte huit ou dix élèves et que ceux de même force sont pourvus des mêmes livres, on peut le pratiquer.

Tous les fruits qu'on recueille de l'enseignement simultané, on peut les obtenir de l'enseignement mutuel ; il est cependant quelques défauts qui lui sont propres et quelques avantages qui n'appartiennent qu'à lui. Il économise plus de temps encore que le premier : dans celui-ci, les élèves ne se livrant à aucun exercice que sous la direction immédiate du maître, il s'ensuit que son temps se partage entre les diverses divisions de son école, et qu'elles n'en ont chacune qu'une partie ; dans l'enseignement mutuel, au contraire, toutes les divisons s'exerçant en même temps, le maître les surveille toutes à la fois et donne ainsi à chacune tout son temps; et dès lors, les enfants faisant tout sous ses yeux, ou sous ceux des moniteurs qui sont d'autres lui-

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le maître qui l'a adopté peut réunir dans son école un plus grand nombre d'élèves que s'il eût donné la préférence à l'enseignement simultané : dans celui-ci le maître n'en peut instruire qu'autant qu'il en peut suivre et interroger dans le temps qu'il donne à chacune des cinq ou six divisions qui se le partagent ; dans celui-là il en instruira autant qu'il pourra en surveiller, ou qu'il pourra en ranger sous les moniteurs qu'il est parvenu à se former : cent élèves sont un chiffre qu'il ne saurait guère dépasser dans le premier cas, trois cents celui qu'il atteindra facilement dans le second.

Le mode mutuel est essentiellement propre à discipliner le caractère des enfants : le mérite y étant constamment le motif de la préférence, il les habitue à en reconnaître l'empire, ils se forment, de bonne heure, au commandement en s'y exerçant sous la direction d'un maître qui ne laisse jamais passer, sans les réprimer, les saillies de la suffisance ou les procédés violents d'une sévérité injuste ; ils se forment plus sûrement aussi à la soumission, quand ils sont obligés d'obéir non-seulement à ce maître, mais à des moniteurs ; non-seulement une fois, mais tous les jours, mais à tous les instants de la classe. Ajoutez qu'ayant ainsi plus de relations avec leurs camarades et avec des supérieurs, qui n'ont sur eux l'avantage ni de l'âge, ni de la condition, et pour lesquels cependant ils doivent avoir une déférence fondée sur la justice et sur le droit, leur caractère se prépare de bonne heure, parle contact de l'école, au contact social, et qu'ils ne le portent dans le monde que lorsque le poli qu'il a contracté dans ce rapprochement continuel, en a fait disparaître les imperfections 1 .

Tel est l'enseignement mutuel ; le meilleur de tous, quand il est manié par une main intelligente, il en est le pire, quand il tombe dans celle d'un homme qui manque d'aptitude et de bonne volonté.

1. Voyez : de renseignement régulier de la langue maternelle par le P. Girard, livre v, ch, 2.

Ce que nous en avons dit vous a fait comprendre qu'il repose sur deux éléments indispensables, le bon maître et les bons moniteurs. Le bon maître, dans l'enseignement mutuel, n'est pas seulement celui qui joint aune excellente conduite le caractère le plus heureusement constitué, à l'instruction la plus solide le dévouement le plus absolu : il a bespin de la force du corps et de la force de l'esprit, de la bonté du cœur et de la perfection des organes. Ce n'est pas une, mais deux écoles qu'il conduit tous les jours; il ne peut rien, en effet, que par les moniteurs, et, pour les former, il est obligé de s'imposer deux heures de classe au moins au delà du temps qu'il consacrerait à son école, s'il la dirigeait suivant le mode simultané ; il faut donc qu'il se crée des auxiliaires à qui il aura communiqué une instruction que leurs subordonnés ne surpendront jamais en défaut, et cette manière d'enseigner les enfants, de les plier à l'obéissance et de les classer suivant l'appréciation équitable de leurs forces et de leurs succès, qu'ils doivent comme lui, posséder à un haut degré. Mais, pour se faire obéir d'un grand nombre d'élèves, il faut tout à la fois s'en faire aimer et s'en faire craindre, leur inspirer de la confiance et leur imposer ; il faut cette rapidité de coup d'œil qui, plus prompte que la pensée, parcourt en un instant la vaste étendue d'une salle d'école, qui embrasse tout ce qui se passe dans ses diverses parties, qui saisit tout ce que l'enfant veut soustraire à sa vue ; cette finesse de l'ouïe qui entend jusqu'au moindre bruit, qui surprend jusqu'au plus léger murmure ; cette sagacité à laquelle l'expérience ne laisse ignorer aucune des ruses de l'écolier, et qui de* vine, pour ainsi dire, tout ce que les sens ne lui auraient pas révélé ; il faut enfin qu'une fermeté, aussi inflexible qu'intelligente, étende partout et sur tous l'autorité du maître, et soutienne constamment celle des moniteurs, qui en est une émanation.

Ce n'est pas encore assez pour le maître de posséder toutes ces qualités dont la réunion est si rare, et d'avoir formé les aides qu'il destine à le seconder; les unes seront

stériles, s'il ne conserve les autres près de lui, si ses moniteurs ne restent pas à sa disposition pendant toutes les saisons de Tannée jusqu'à l'âge où, leur éducation étant une œuvre achevée, ils quittent sa classe pour embrasser une profession, et s'ils ne sont pas assez nombreux pour que, tour-à-tour surveillants et élèves, ils puissent, en changeant alternativement de rôle, suivre, en cette double qualité, l'enseignement de chaque matière, et rendre, le lendemain, à leurs camarades la leçon qu'ils ont reçue, la veille, du maître commun. Cette dernière condition ne vous détournera pas d'introduire le mode mutuel dans vos écoles, si vous croyez pouvoir l'y installer avec succès ; mais, en augmentant votre zèle par la vue des difficultés qu'elle entraîne avec elle, elle vous fera comprendre celles que l'adoption de ce mode d'enseignement rencontre dans les campagnes. Hélas ! l'enfant le plus jeune ne revient à votre école que lorsque les rigueurs de la saison l'ont banni des champs, il l'abandonne quand les premiers beaux jours le rendent à ses occupations rustiques ; plus il aura appris à vos leçons, plus il aura fait de progrès avec le temps, plus ses parents trouveront de raisons de l'appeler à partager leurs travaux et de vous ravir ainsi l'aide que vous attendiez de vos soins et de vos peines. Commençons donc par affranchir l'enfance de ce dur servage que le travail impose à leurs jeunes années. Bons maîtres, l'instruction que vous aurez communiquée à vos élèves, l'heureuse influence que vous aurez exercée sur leur éducation morale ébranleront, sans doute, les préjugés de leurs parents ; mais peut-être aussi résisteront-ils à vos sages conseils. Ne vous laissez pas abattre, pressez, priez et, vous appuyant de l'autorité que le bon sens et la religion donnent aux exhortations du pasteur, à celles du maire ou de ces vieillards qu'une longue expérience, une vie honorée par la probité et une aisance qui les met en relief, entourent toujours d'une juste considération, essayez, en les suppliant de joindre leurs efforts aux vôtres, de ramener à vous les enfants que leurs parents en ont éloignés : une fois qu'il vous seront rendus,

demandez-vous si vous êtes propres à diriger une école d'enseignement mutuel ; réfléchissez-y mûrement, et si vous pouvez répondre de vous, de concert avec l'autorité locale, prenez résolument votre parti : entrez dans cette carrière où le succès fait honneur, mais n'est cependant que le prix du travail, de la persévérance et du dévouement; poursuivez-le sans que les obstacles vous découragent, et ne cessez pas encore vos efforts alors même que vous l'avez obtenu.

Toutefois, ne perdez pas de vue que, du moment que le nombre des enfants réunis dans votre école est très-restreint, l'enseignement mutuel ne vous présente plus d'avantage que l'enseignement simultané ne vous les offre au même degré : vous avez alors du temps à vous, et, partageant votre attention sans la détruire, vous pouvez facilement surveiller tous vos élèves à la fois, et devenir ainsi leur maître et leur moniteur.

L'enseignement simultané prospère, même sous un maître médiocre ; l'enseignement mutuel, au contraire, y végète et y dépérit. Si sa main est trop molle, elle abandonne les rênes de l'école à des mains trop faibles pour les tenir avec fermeté : l'obéissance diminue, la discipline se relâche, et une continuelle distraction prend la place du travail et de l'application ; le maître commande et le moniteur l'écoute à peine ; celui-ci parle à son tour et n'est pas obéi ; enfin il ne reçoit de celui de qui toute science découle dans la classe qu'une instruction dépourvue de force et de vertu, et ne transmet plus à ses subordonnés qu'une leçon mal digérée et un savoir dont il ne reste plus rien quand il arrive jusqu'à eux.

Que sera-ce encore si l'instituteur, s'en reposant sur ses moniteurs, n'interroge jamais ses élèves et leur reste étranger? Il perdra son autorité, et les connaissances qu'il possède seront pour son école comme si elles n'existaient pas.

L'éducation morale ne s'accomplit guère que dans les communications du maître avec l'enfant; l'enseignement mutuel lui deviendrait fatal si l'instituteur, ne s'attachant à

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aucune division, à aucun cercle exclusivement, et allant incessamment de l'un à l'autre, ne les suivait tous en même temps, et ne donnait fréquemment à la classe tout entière, sur la morale et la religion, des instructions pendant lesquelles les moniteurs n'auront rien à faire qu'à maintenir le silence et à gouverner l'attention des élèves.

Le choix' des méthodes d'enseignement n'est pas moins difficile que celui des modes : toutes les branches de l'instruction primaire ont les leurs, et elles y sont si nombreuses qu'on ne comprend pas comment elles ont pu s'enter sur le même tronc. Il ne s'agit donc pas pour vous de les interroger toutes et de les éprouver, pour ensuite en adopter une qui exclura toutes les autres : les meilleures vous sont probablement connues \ elles vous sont conseillées ou prescrites par les supérieurs que l'Université place au-dessus de vous pour vous diriger et vous surveiller. Votre choix se renfermera donc dans le petit nombre de celles qu'il vous est permis d'appeler à votre secours : votre aptitude particulière, l'empire de la coutume, un mécanisme qui se coordonne mieux avec vos idées, la tournure de votre esprit et votre propre organisation sont, sans doute, des raisons concluantes pour accorder votre préférence à l'une plutôt qu'à l'autre, mais elles ne sont pas les seules qui doivent agir sur vous. Il est des circonstances de lieux et de personnes que vous ne devez pas plus négliger ici que lorsqu'il s'agit du choix du mode d'enseignement. Voyez donc d'abord ce que vous pouvez par vous-mêmes et comment vous le pouvez, mais voyez aussi quels enfants vous avez à instruire, de quel degré d'intelligence ils sont généralement pourvus, quel but ils se proposent en suivant votre école, combien d'années et combien de mois de Tannée ils la fréquenteront, quel concours vous devez attendre des parents, ou quels obstacles vous aurez à redouter de leur part ; et quand vous aurez apprécié toutes ces données, dont aucune n'est à négliger, examinez les méthodes, faites-leur - subir le préalable d'une pratique expérimentale, puis alors adoptez celle qui vous paraîtra la plus propre à vous con-

duire au résultat que vous recherchez. Si vous êtes maîtres de votre temps et de vos élèves, si vous pouvez les garder auprès de vous aussi longtemps que vous voudrez vous en charger, si, loin de contrarier vos vues, les parents les secondent ; si vous habitez un pays où les enfants se font remarquer par un jugement droit, une intelligence rapide et par une disposition naturelle au travail et à la réflexion, ne craignez pas de recourir aux méthodes qui tiennent compte de tous les éléments des matières que vous enseignez. Avec elle le maître pose tous les principes, à l'aide du raisonnement l'élève en déduit les conséquences, il s'exerce à leurs applications, et un savoir solide et approfondi devient, pour lui, la récompense d'études longues et sérieuses. Mais si, au contraire, vous avez à traiter des intelligences lourdes et paresseuses, des esprits légers et incapables d'efforts soutenus ; si vos élèves viennent à peine quelques années de leur enfance et seulement quelques mois tous les ans, écouter vos leçons ; si l'impatience et la mauvaise volonté des parents enchaînent votre zèle et ne vous permettent de communiquer à leurs enfants qu'un savoir borné, s'il n'est superficiel, attachez-vous aux méthodes qui, résumant les éléments des sciences n'en prennent que ce qu'elles ont de plus essentiel et qui, simplifiant, autant qu'il est possible à la raison, les moyens de les communiquer, mettent des connaissances usuelles à la portée des intelligences les plus communes, et réduisent ainsi l'enseignement à des procédés en quelque sorte mécaniques.

Il n'est plus qu'un point sur lequel j'insisterai encore, c'est que votre enseignement ne doit pas aller au hasard, et qu'il serait imprudent de vous engager sans méthode dans la carrière de l'enseignement, laissant à toutes celles que vous rencontrerez sur votre route le soin de guider votre marche, au risque de l'égarer. Il en faut une pour l'éclairer, soit que, la tenant d'un seul, vous l'acceptiez sans la modifier, soit que, l'empruntant aux efforts de plusieurs vous vous la soyez appropriée en la pliant aux né-

cessités qui vous environnent. Etudiez donc les méthodes, comparez -les, combinez-en plusieurs, et si vous avez le bonheur de résoudre, à la satisfaction de votre école, ce problème qui est celui de votre avenir et du sien, suivez avec confiance cette méthode qui a fixé toutes vos incertitudes, pratiquez -la avec persévérance et aimez-la, puisque c'est vers elle que vous ont porté vos penchants et votre raison. N'attendez rien de celle pour laquelle vous ne vous sentez aucune inclination, qui vous inspirera de la défiance ou vous laissera le doute, et que vous aurez adoptée malgré vous : fût-elle excellente, elle périra dans vos mains, et jamais elles n'en recueilleront les fruits que d'autres lui feront porter.

Il est une vérité qu'on ne saurait proclamer trop haut, c'est qu'il n'y a de maître digne de ce beau nom que celui qui a foi dans les méthodes qu'il emploie, et que, dans la pratique, les résultats qu'il en obtient dépendent de la conviction qu'il a de leur mérite. Il en est une autre qu'il faut aussi redire sans cesse, c'est que les bons maîtres trouvent les bonnes méthodes *, et que les bonnes méthodes font les maîtres excellents.

Ce fut un bon maître, un instituteur excellent que ce Pestalozzi qui, destiné par sa naissance à ces professions libérales où la considération, la fortune et la renommée sont ordinairement le prix du travail, et après avoir exercé . quelque temps, non sans succès, celle d'avocat, revint à l'enseignement de l'enfance, à cet enseignement primaire pour lequel il se sentait au dedans de lui-même une vocation irrésistible, qui fut l'emploi de toute sa vie. A trente ans, il l'avait embrassée ; des contrariétés, des malheurs, des revers de fortune et même des persécutions ne purent la lui faire abandonner ; et, à quatre-vingt-deux ans, lorsqu'il rendait le dernier soupir, elle lui inspirait encore les

1. Autant vaut le maître, autant vaut l'école elle-même. (M. Guizot, {Discours de présentation de la loi sur l'Instruction primaire à la Chambre des Députés,)

livres où il expose ces méthodes si ingénieuses et pourtant si simples, qui sont le fruit de ses longues observations. Il n'instruit pas seulement l'homme, il rélève, et, s'adressant à toutes ses facultés à la fois pour en procurer le développement harmonique, il fait marcher de front l'éducation physique, l'éducation morale et l'éducation intellectuelle. Il ne tourmente pas l'enfance pour la contraindre à retenir ce qu'elle ne comprend pas, ou lui inculquer de force des notions au-dessus de son intelligence ; il interroge ses facultés, ses penchants, ses appétits, et, mettant à profit ses diverses dispositions, il leur proportionne ce qu'il lui enseigne : il semble en faire sortir ce qu'il lui apprend, et ne lui apprend que ce qu'elle lui demande, que ce qu'elle recherche, que ce qu'elle a, pour ainsi dire, deviné. Tel est le charme, telle est l'immense utilité des méthodes intuitives dont il est l'inventeur, qu'elles épargnent à l'enfant ce que l'étude a de plus pénible et de plus aride, et qu'elles en font une sorte de délassement. L'humanité, qui lui doit cette heureuse découverte, lui doit aussi les écoles normales primaires : ce fut lui qui fonda à Yverdun le premier séminaire d'instituteurs laïques que la Suisse ait vu s'établir sur son territoire, et, s'il ne fut pas le créateur de cette heureuse institution, ce fut lui au moins qui lui donna ce développement et cette importance qui en ont fait, chez tous les peuples civilisés, un établissement national. L'exemple de la Suisse nous a éclairés, et le nom de Pestalozzi se rattache de plus près qu'on ne pense, pour sa gloire et pour la nôtre, à l'érection de nos écoles normales, sans lesquelles renseignement primaire ne pourrait, nulle part, faire de progrès, parce qu'elles seules maintiennent l'unité de doctrines et de direction, et que, dans cet enseignement plus qu'en toute autre chose, l'union fait la force et assure la durée des succès qu'elle produit.

Des préjugés.

Le fils do portera pas l'iniquité du père, et le père ne portera point l'iniquité du fils.

(Ézéchiel, ch. XVIII, v. 20.)

Des préjugés aussi préservez le jeune âge.

(Delillk, l'Homme des champs.)

N'opposez-vous pas à leur malignité cette maxime d'équité, que les fautes sont personnelles, et qu'il est injuste de faire retomber sur tous ceux qui ont porté votre nom, la mauvaise conduite d'un seul qui Ta déshonoré?

(Massillon, Grand Carême, Sermon sur l'Injustice du monde.)

Messieurs,

L'homme ne devrait connaître, on ne devrait lui enseigner que la vérité. Il faut se hâter de la lui offrir, si l'on ne veut pas laisser l'erreur prendre les devants sur elle, et trouver l'une établie dans son esprit, lorsqu'on entreprend d'y faire pénétrer l'autre. Le plus souvent instruire, chez l'homme fait, c'est l'affranchir des préjugés ; chez l'enfant, c'est l'en préserver.

' Le préjugé, vous le savez, est presque toujours une erreur que nous acceptons, sans examen, pour une vérité ; qui s'identifie avec nos convictions, qui passe dans nos habitudes et qui ne devient que trop tréqeumment la règle de nos opinions et de notre conduite.

270 devoirs des instituteurs

Il est des préjugés qui ne font qu'obscurcir les lumières de l'esprit, il en est d'autres qui dessèchent le cœur en même temps qu'ils égarent la raison. L'homme qui croit aux revenants n'est que faible et que pusillanime, celui qui rompt avec un ami, parce que la justice vient de noter d'infamie un de ses parents est injuste et cruel.

Quels qu'ils soient, les préjugés qui procèdent de Terreur deviennent funestes à l'homme ; c'est donc un devoir pour vous, qui êtes chargés de le former, de veiller à ce qu'ils n'envahissent pas l'intelligence et le cœur si impressionnables de l'enfance.

A part les choses mystérieuses de la religion, que vous devez lui enseigner suivant leur lettre, et suivant leur esprit, et qui ne lui rapporteront jamais autant de paix et de bonheur que lorsque sa raison , sans chercher à pénétrer leur sens profond et caché, les accepte avec les yeux soumis de la foi, ne lui parlez de rien qui contredise les lois de la nature et que vous ne puissiez sur-le-champ lui expliquer. Donnez accès à une erreur dans l'esprit d'un enfant, vous courrez risque de jeter le désordre dans ses idées, de fausser son jugement et de paralyser chez lui des facultés qui devraient faire sa force et sa supériorité.

Ainsi, mettez vos élèves en garde contre ces croyances populaires qui prêtent à certaines paroles, prononcées par un ignorant ou un fripon, à certaines pratiques, à certaines combinaisons de nombres ou de couleurs, une puissance que toute la science de l'homme ne peut revendiquer pour elle.

Rien n'est plus contraire que ces préjugés au progrès des lumières, rien n'est plus propre à diminuer l'empire des idées religieuses.

La religion enseigne un Dieu bon et juste, qui compatit à nos maux, qui soulage nos misères, qui récompense les bonnes actions, qui punit les mauvaises, qui embrasse le monde entier dans sa vaste intelligence, qui gouverne les esprits par les principes de la morale éternelle, qu'il révèle p; à la raison ; qui régit les corps par ces lois si constantes,

qu'observées depuis des siècles, jamais elles n'ont été trouvées en défaut. Que restera- 1- il de tout cet admirable enseignement à l'homme qui croira aux revenants et aux apparitions; qui courbera son intelligence devant la puissance de la magie et de la sorcellerie, qui leur demandera une guérison qu'il n'attendra pas des procédés.de la science ; qui lira sa destinée dans les combinaisons fortuites d'un jeu de cartes ou de dés ; qui renoncera aux entreprises les plus sagement préparées ou les plus habilement conduites, parce qu'un oiseau de mauvais augure aura frappé ses regards et lui aura fait entendre son cri à sa droite ou à sa gauche, et qui se croira menacé d'une mort prochaine, parce qu'en s'asseyant à un banquet de famille , il aura compté treize convives autour de la métne table, ou que sa main aura heurté un vase et répandu le sel? La raison n'est plus pour lui, du moment qu'il subit le joug de la superstition : les hommes les plus renommés pour leur science et pour leur sagesse ont, à ses yeux, perdu leur autorité ; toute sa foi est acquise aux oracles (F une sibylle qui n'a jamais pu apprendre à tracer les lettres de son nom et su tirer du travail de ses mains ce qu'il lui faut de pain pour sa nourriture : Dieu n'est plus un être infiniment bon, il ne veut plus que l'homme lui ressemble, puisqu'il envoie contre le monde cette nuée de sorciers et de magiciens, qui n'ont qu'à lire une conjuration cabalistique dans un grimoire pour jeter un sort sur tout le bétail d'un honnête fermier, appeler la grêle sur ses récoltes et faire tomber la foudre sur sa maison, ou le frapper lui-même de vertige et le faire mourir de langueur : il n'est plus le Dieu dont la parole est stable et ne trompe jamais, et qui avait promis à l'homme qu'il ressusciterait, mais seulement à la fin des siècles, puisqu'il laisse les morts sortir de leur tombeau et leur apparition troubler le repos des vivants ; ni le Dieu qui commande la décence et qui fait de la chasteté des vierges une vertu, puisqu'il souffre que d'affreuses sorcières composent ces philtres souverains qui dépouilleront la jeune fille de sa pudeur et feront triompher un séducteur

de sa résistance ; il n'est pas davantage ce Dieu de l'Évangile, ami des petits enfants et qui les appelle à lui, puisqu'il permet à des êtres immondes de se rassembler dans le silence des nuits, de répandre le sang des nouveau-nés qu'ils immolent aux démons, et de faire entendre dans les airs ces chants du sabbat, dont le seul récit fait frémir l'enfance, et frappe son esprit de ces terreurs profondes dont l'âge mûr n'affranchit pas toujours les constitutions les plus fermes et les plus vigoureuses.

L'homme n'a pas d'ennemi plus redoutable que les préjugés ; ils s'asseyent auprès de son berceau pour l'envelopper de ténèbres, quand son intelligence naissante s'ouvre à peine à la lumière ; ils le suivent dans vos écoles et s'y installent avec lui ; ils y entravent la marche, ils y ralentissent les progrès de votre enseignement. Lors donc que vous rencontrez une erreur populaire sur vos pas; lorsque vous apercevez chez un enfant, dans ses actions, dans ses paroles et jusque dans ses frayeurs, les traces d'une de ces dangereuses croyances qu'une mère imprudente, qu'une nourrice superstitieuse y aura déposées pour obtenir de lui, par la menace, une obéissance qu'il aura refusée au commandement, ou pour fixer, en la frappant vivement, son attention, par le récit d'une histoire de revenant ou de haute chasse, attaquez ce préjugé par les armes de la raison 1 . Vous n'eussiez pas été assez imprudent pour entretenir l'enfant d'un sujet qu'il ignore ; mais dès que ces menaces et ces récits le préoccupent, vous l'abordez pour le guérir de ses vaines terreurs Dites-lui qu'il ne doit rien admettre de ce qui contredit l'ordre de la nature, de ce qui ne lui est "attesté que sur la parole d'ignorants incapables d'observer par eux-mêmes, ou d'imposteurs qui ont intérêt à entretenir la crédulité de leurs dupes; dites-lui encore que c'est offenser Dieu que de croire qu'il a accordé à des hommes qui ne sont dignes que du mépris des honnêtes gens, ce pouvoir de suspendre les lois du monde qu'il re-

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