‹ Conférences sur les devoirs des instituteurs primairesChapitre 8 sur 20 · Tous deux en pèlerins vont visiter ces lieux · texte numérisé non relu

Tous deux en pèlerins vont visiter ces lieux

Mille logis y sont; un seul ne s'ouvre aux dieux. Prêts enfin à quitter un séjour si profane, Us virent à l'écart une étroite cabane, "• Demeure hospitalière, humble et chaste maison.

(La, Fontaine, Philémon et Baucis.)

Oh ! ne laissez pas passer celle benne aolion sans ta louer. Sites à eet enfant charitable qu'elle est agréable à Dieu, qu'il Va vue et qu'il la récompensera un jour, parce qu'il a promis de se souvenir du pauvre qui puise de l'eau dans le creux de sa main pour humecter les lèvres du paralytique *, comme de l'homme opulent qui élève ces palais eu la charité recueille les infirmités et la vieillesse de l'indigence.

liais je vous dois un exemple; Dieu me carde de vous le dérober, car je puis le prendre près de vous : le dévouement admirable d'un homme, qui a appartenu à votre profession, va me le fournir.

Nicolas Godard est né à Messein, commune de ce département, le & février 1808, de parents qui n'avaient, pour toute lortune, que les produits du travail de leurs mains. Dés son âge le plus tendre, il fréquenta l'école de son village : son intelligence et son application lui eurent bientôt eonquis la première place parmi ses camarades; il y Ait constamment un modèle de douceur, de bonté et de soumission. Nul enfant n'était plus sage, aucun ne faisait plus de progrès. Aussi à peine eut-il accompli sa huitième année que l'instituteur se l'adjoignit pour sous-maître, et l'enfant, qui ne cessait pas encore d'apprendre, n'enseignait pas moins bien que le mattre d'autres enfants, qui étaient ses égaux, et n'en était pas moins bien obéi. C'était une vocation. Nicolas Godard la suivit avec l'entraînement et l'ardeur d'une inclination satisfaite. A seiie ans, il obtenait le brevet d'aptitude, et, le jour où il le recevait, en lui confiait la direction de l'école municipale de MéréviHe, qui ne comptait pas moins de cinquante enfants. Là, devenu maître, il fut ce qu'élève, il avait été ailleurs, exact, laborieux, appliqué, mettant à tout le discernement et la mesure, montrant un caractère qui plaisait par son égalité comme par sa droiture, et qui attirait par sa douceur en

i. Et quiconque vous donnera un verre d'eau en mon nom, parce que vous êles au Christ, je vous le dis en vérité, il ne perdra* point sa récompense. (&v. S. Marc, ch. ix, y. 40.)

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des morts pour ensevelir, aux côtés du prêtre pour assister avec lui les mourants, conduire ou même porter ceux qui succombaient à leur dernière demeure. On était à une lieue et demie 0e la ville : trois fois par jour, Godard courait y chercher des remèdes ou des provisions, et, à peine de retour, allait de maison en maison, distribuant ce qu'il avait apporté, relevant les courages par ses exemples et par ses discours, et prodiguant à tous ceux qui souffraient ses soins avant de songer à satisfaire ses propres besoins. Ce n'est pas tout; il avait fait de ses enfants, dont l'aîné comptait tout au plus quinze ans, ses auxiliaires et ses aides. Si les malades ou les morts le retenaient au village, il envoyait, à sa place, un ou deux de ses cinq fils à la ville, et souvent se croisait, en chemin, avec eux. On ne voyait plus que le curé, eux et lui aux funérailles; un enfant portait la croix et le père les cercueils, en répondant aux chants du prêtre. Ii arriva un moment où le cimetière menaçait de devenir trop étroit : le curé y conduisit son maître d'école, et, y marquant deux places : « Mon cher ami, lui dit-il, nous ne nous sommes pas quittés depuis qu'on souffre tant dans ce monde ; j'espère que Dieu ne nous séparera pas dans l'autre, et qu'il permettra, s'il nous appelle à lui au milieu de cette épreuve, de reposer l'un à côté de l'autre en terre sainte. Si nous mourons, voici votre place, voilà la mienne : le premier qui succombera viendra en prendre possession pour tous deux. » Le curé tomba malade, crut que ce serait lui et s'y apprêta. Mais il revint à la vie, l'instituteur l'y aida, puis, hélas ! tomba malade à son tour. Le fléau, qui en était à la fin de ses ravages, devait, avant de les cesser, le prendre pour dernière victime. Godard, épuisé par un mois de fatigues et de privations, ne trouva pas dans sa constitution, les forces nécessaires pour résister au mal : il ne se fit pas illusion sur sa position, se résigna, sans se plaindre à la volonté de Dieu, s'en remit, avec confiance, à sa bonté du soin de pourvoir au sort d'une famille à laquelle il ne laissait, pour tout héritage, que l'exemple de ses vertus, et, s'animant du courage que la foi et la piété peuvent commu- ,

apportez-y sans cesse, à l'égard des chefs de famille, les plus pauvres comme les plus riches, une prudence et une politesse, des attentions et souvent même un respect qui vous concilient leur bienveillance et leur affection. Auriezvous à vous plaindre de l'inconvenance de leurs procédés? Auriez-vous essuyé de leur part de durs et injustes reproches? Répondez -leur avec calme et dignité : que la colère ne hausse jamais votre ton, que l'injure n'envenime jamais vos explications, et que la réserve parfaite de votre langage soit, pour le père qui vous a blessé, une censure, et pour l'enfant qui vous écoute peut-être, une leçon. L'homme est fort quand il se possède; il suffit qu'il se modère pour mettre la raison de son côté.

Je viens de supposer la mauvaise volonté, une exigence déraisonnable chez les parents; attendez-vous à y rencontrer quelquefois une ardente inimitié. Ces dispositions fâcheuses pourront vous rendre plus circonspects, mais elles ne changeront rien à vos devoirs, si ce n'est qu'elles vous feront une étroite obligation de veiller sur vous-mêmes, afin que votre cœur reste inaccessible au ressentiment, et que vous ne rendiez point au fils, en sévérité et en injustice, ce que le père vous a fait endurer de vexations. La conduite de celui-ci ne saurait relâcher les liens qui vous attachent à celui-là, et il serait cruel de lui faire porter la peine des torts auxquels son âge et son innocence l'ont laissé étranger : que le père vous aime ou vous haïsse, vos devoirs restent les mêmes, et vous ne devez pas passer un jour sans répéter à son fils qu'après Dieu, ce qu'il doit le plus aimer et honorer sur la terre, ce sont ses parents.

N'est-ce point le plus sérieux et le plus saint des contrats que vous formez avec le père de famille le jour où il vous présente son enfant, où sa compagne vous le conduit par la main? Jeune encore, il ne s'est jamais éloigné du toit paternel; les yeux d'une mère ont suivi tous ses pas, sa main a essuyé toutes ses larmes, son giron est un abri où il a oublié tous ses chagrins; souvent les douleurs qui ont éprouvé les premières années de cet enfant ont fait à sa

mère un devoir de céder à toutes ses volontés; des caprices, auxquels elle n'a jamais su résister, sont loin de l'avoir préparé à porter le joug de l'obéissance, et, tout en désirant que la fermeté d'un maître mette un frein à son ingouvernable pétulance, elle redoute pour lui les sévérités de la discipline. Son cœur s'émeut , son esprit se préoccupe des plus tendres inquiétudes, et c'est les larmes aux yeux que ses bras s'ouvrent pour remettre en vos mains l'enfant chéri qu'elle confie à vos soins. Comprenez-le bien; dès ce moment vous devenez auprès de lui le dépositaire de la puissance paternelle, de cette puissance qui commande par l'amour, qui gouverne par la justice et qui se fait aimer en se faisant obéir : vous assumez sur vous une responsabilité sous laquelle vous succomberez, si le sentiment du devoir ne se charge de vous en alléger le poids. Travaillez donc avec zèle, avec dévouement, à l'accomplissement de cette tâche; mais pour vous la rendre plus facile, cherchez d'abord à vous ménager la confiance de votre élève; lorsqu'il vous sera présenté, accueillez-le avec bonté : que le sourire soit sur vos lèvres et le rassure; qu'une caresse l'encourage et qu'une parole affectueuse provoque la sienne et vous conquière son affection : un mot dit à propos vous vaudra cette victoire; il aura séché ses larmes et dissipé ses craintes; l'école aura perdu à ses yeux cet aspect formidable dont une mère irritée l'aura menacé dans ses moments d'insoumission.

Une fois qu'il en aura franchi le seuil et qu'il se sera assis au milieu de ses camarades, il se croira encore au sein de sa famille, et lorsqu il aura pris part à leurs exercices, qu'il aura vu leurs yeux se fixer sans peine sur la leçon qu'ils étudient, leur oreille attentive rester, sans fatigue, ouverte à la parole du maître, il se pliera de lui-même à une règle qui lui deviendra facile ; l'école aura pour lui un attrait qui la lui rendra chère, et quand le son de la cloche viendra interrompre ses récréations, il ne la maudira point et quittera sans regret ses jeux pour les travaux de la classe.

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chargés de réformer les erreurs ou les préventions de ceux qui vous les adressent; ne laissez donc percer, ni sur votre figure, ni dans vos discours, le sentiment d'une vive désapprobation. Vous êtes les mandataires de ceux qui vous ont exprimé ces vœux inconsidérés; écoutez-les avec l'attention et la déférence que cette position commande.

Vous avez des devoirs à remplir, et les règlements qui vous les prescrivent ne vous laissent pas la liberté de vous en écarter; ayez -les constamment sous les yeux, et avec ce calme, cette douceur, celte modération qui inspirent la confiance et réduisent plus facilement les prétentions extrêmes qu'un refus désobligeant, répondez que ces règlements sont votre loi, qu'ils exigent de vous une obéissance aveugle, que votre avenir dépend de votre soumission à ses commandements, que vous ferez tout ce qu'ils vous permettront peur les accommoder aux dispositions de l'enfant qu'on vient soumettre à son régime; qu'en voyant passer avec lui tous ses camarades sous le niveau d'une règle commune, il s'habituera plus facilement à se plier sous son joug, et qu'on pourra compter, pour assouplir son caractère et ménager sa constitution, sur tout ce que la douceur la plus inaltérable, la fermeté la mieux raisonnéeet la tendresse la plus attentive peuvent inspirer à l'inquiète sollicitude d'un bon père de famille.

Les parents de vos élèves ne s'arrêteront pas toujours à ces vagues recommandations, qui ne vous causeront d'embarras qu'au moment ou vous les recevrez; quelquefois ils iront plus loin î trop peu éclairés pour juger des méthodes d'enseignement, et imputant à la vôtre des torts qu'ils ne devraient attribuer qu'à l'intelligence bornée ou i l'inapplication de leurs enfants, ils blâment vos procédés et vous prescrivent, de leur autorité privée, une méthode que l'expérience condamne et que le règlement proscrit. Si vous vous y soumettez, vous enfreignez .vos devoirs, et le dépérissement des études, dans votre école, vous punit de votre molle condescendance; si vous résistez à ces conseils qu'on vous intime comme des ordres, vous indisposez, par votre

refus, des hommes qui se répandront contre vous en plaintes, qui trouveront des échos dans leur famille et parmi leurs amis, et prépareront ainsi, de longue main, une opposition qui s'élèvera un jour contre vous.

Certes, il y a danger dans cette situation, mais il viendrait surtout du laconisme ou de la dureté du refus que vous feriez alors entendre à des pères de famille. Exprimez ce refus avec réserve; que le regret de désobliger s'y fasse sentir à chaque mol; raisonnez-le, ouvrez les livres, montrez-y les règlements et les instruclions ; dites que vous accueillez toutes les modifications à votre méthode qui peuvent être pratiquées, mais que vous ne pouvez en avoir une pour chaque élève, ou employer pour un seul une méthode qui ferait souffrir tous les autres ; que celle que vous suivez vous est imposée par vos supérieurs, qui en surveillent Temploi dans votre école, et que vous seriez punis, si une autre y obtenait sur elle la préférence. Appelez à votre secours, pour convaincre, l'ascendant du maire, les exhortations du pasteur : invoquez l'autorité du comité local, du comité supérieur, de l'inspecteur des écoles, et vous verrez bientôt les caprices ou la volonté de l'individu céder à l'autorité du nombre, de l'expérience, jle la raison, et renoncer à des exigences dont on juge la satisfaction impossible.

Toutefois, vous devez le reconnaître, Messieurs, ces parents exigeants sont rares, et la plupart, lorsqu'ils vous confient leurs enfajits, se reposent sur vous de la direction qu'il convient de donner à leurs études et du choix des méthodes dont il faut user avec eux. Ces obstacles écartés, vos rapports avec les familles deviennent faciles. Du jour où l'enfant s'est assis sur vos bancs, vous ne vous êtes pas contentés de le ranger parmi vos autres élèves pour ne plus porter sur lui votre attention. En effet, vous devez cultiver le cœur et l'intelligence de ce nouveau venu, et, comme il va se trouver par ces deux points en contact avec les enfants qui partagent comme lui votre temps et vos soins, vous devez veiller à ce que ce contact ne nuise ni à ceux-ci,

ni à celui-là, et même employer lotis vos efforts pour le faire tourner à leur profil commun. Vous allez donc observer cet enfant, étudier son caractère, interroger son esprit, éprouver son cœur, et reconnaître en même temps les facultés que recèle son intelligence et les germes de vice ou de vertus qu'il renferme en lui-même. Et pour cela vous ne devez laisser échapper aucune occasion; vous écouterez ses discours , vous noterez ses démarches , vous suivrez sa conduite, à l'école et hors de l'école, pendant les heures d'étude et pendant celles qu'il donne aux récréations : vous ne négligerez non plus ni ses liaisons ni ses habitudes, et lorsqu'enfin il vous est connu tout entier, vous faites part à ses parents de vos observations; mais vous le faites avec circonspection, de manière à ne pas blesser leur susceptibilité ou effrayer leur tendresse outre mesure, et en vous gardant bien de caresser leur amour-propre par un rapport mensonger, ou de les laisser s'endormir dans une funeste sécurité.

Ce n'est pas tout encore : l'enfant a un défaut, vous le signalez à ses parents pour qu'ils vous aident à l'en corriger; vous avez découvert chez lui un noble penchant, vous les en félicitez, afin qu'ils concourent avec vous à le développer. Les défauts, révélez-les avec mesure et comme à regret, sans vous plaindre de ce que vous en avez souffert, sans vous répandre en reproches contre l'enfant qui en est affecté : peut-être le tient-il de ses parents, et vos censures atteindraient-elles, en les indisposant, des personnes qui doivent toujours rester en dehors de votre blâme. Cet enfant est colère : dites à ses parents, avec une douceur et une modération qui devront leur servir d'exemple, qu'il faudrait éviter les occasions d'exciter chez lui cette passion, et que, pour votre compte, vous êtes biçn résolu à l'en reprendre, quand son courroux passé lui permettra d'entendre le langage de la raison, et à opposer à ses emportements une fermeté et un calme qui seront suivis de châtiments, s'ils ne suffisent pas seuls pour en triompher.

Celui-ci est menteur, il trompe ses maîtres et ses cama-

rades, il aime à dire du mal des uns et des autres : il enchérit sur celui qu'il sait, il invente celui qui n'existe pas ; il prend plaisir à dénoncer ses amis, à faire naître, par de faux rapports, la discorde parmi eux. Dites que vous ne lui passerez pas une assertion équivoque sans la vérifier, que vous l'avez averti, et que vous avez cru prévenir leurs vœux en prenant le parti de le punir chaque fois que vous surprendrez chez lui un mensonge ou une dissimulation.

Celui-là est négligé dans sa personne : sa mise décèle la misère, il faut l'en plaindre intérieurement; mais il ne soi» gne pas ses livres, son visage et ses mains attestent, par leurs souillures, que la propreté est une qualité qu'il ne possède pas non plus que ses parents : avertissez ceux-ci qu'il manque de se laver aussi souvent qu'ils le lui recommandent, invitez-les à y veiller, pour qu'il ne reçoive pas un affront lorsque l'inspecteur visitera votre école.

Cet autre a encouru un châtiment, vous lui avez imposé une tâche qu'il devra faire chez lui, et vous l'avez consigné dans la maison paternelle pendant une récréation : ses parents en seront informés, et vous verrez ainsi vos punitions devenir efficaces, parce que ceux à qui elles auront été infligées seront assurés qu'ils ne pourront s'y soustraire.

Cet autre encore a contracté de mauvaises habitudes; il a manqué tel jour à l'école, et le temps de la classe, il est allé le passer avec un autre enfant à courir dans les bois ou dans la campagne; il fréquente de mauvaises compagnies, il ne se plaît qu'avec les jeunes gens désœuvrés ou paresseux ; il contracte de dangereuses habitudes, ses mœurs ont déjà perdu de leur pureté; des enfants livrés à une dépravation précoce l'ont initié à des pratiques qui outragent la morale et la religion, et qui énerveront son intelligence et compromettront sa santé : pressez-les de ne pas le perdre de vue et, comme vous le faites vous-mêmes, de lui interdire ces sociétés qui finiraient par le perdre*

Vous avez révélé les défauts et les punitions qui affligent le cœur des parents; annoncez les vertus naissantes, les succès, les récompenses qui réjouissent ou qui consolent;

félicitez ces parents d'avoir donné le jour à des enfants dont l'intelligence est si ouverte et le cœur si bon. Mais ici, je veux encore de la réserve et de la discrétion; quand vous ferez à une mère l'éloge de son fils, ne lui faites pas la censure de celui de sa voisine; quand deux pères sont réunis,, ne prenez pas à tâche de louer l'enfant de l'un, si vous n'avez que des plaintes à 'former contre l'enfant de l'autre. En général, ne confiez aux parents que les défauts de leurs propres enfants; que ceux des enfants étrangers soient pour eux un mystère, à moins que la société de tes derniers n'offre des dangers que vous deviez signaler aux pères de famille* Vous le savez, si nous rougissons de nos défauts, nous rougissons aussi des défauts de ceux qui nous appartiennent : vos révélations indiscrètes seraient accueillies avec joie et propagées avec empressement; elles vous seraient un jour durement et justement reprochées et deviendraient ainôi, pour vous, une source de disgrâces et de regrets.

Hais vos occupations vous permettent-elles de communiquer fréquemment avec les parents? Pourquoi, pour les rendre plus faciles et plus profitables, ne recourriezvous pas , une fois par mois , par trimestre , â l'heureuse invention de ces bulletins imprimés et peu coûteux sur lesquels les professeurs des collèges rendent compte. aux parents de la conduite et du travail de leurs enfants?

Omettrai je un point sur lequel les pères de famille ont droit de vous commander le respect le plus grand, la réserve la plus absolue? Je veux parler de ce qui leur est personnel et surtout de leur vie intérieure. N'interrogez jamais vos élèves sur ce qui s'y fait, sur ce qui s'y dit. Si, dans leur naïveté, ils allaient jusqu'à vous le rapporter ou le raconter à leurs camarades, arrêtez-les, ne souffrez pas qu'ils continuent ces imprudentes causeries : prescrivezleur à tous le silence et soyez le premier à l'observer. Soit que vous questionniez l'enfant, soit que vous laissiez aller ses récits, vous seriez également coupables, et. plus cou-

pables encore de vous rendre, en les répétant, les échos de ses indiscrétions.

Une dernière fois, Messieurs, vous allez vous trouver en présence du père de famille ; il vous a confié son fils, vous allez le lui rendre, non plus l'esprit inculte, le cœur enclin à des penchants équivoques, et la vie déjà façonnée à de •dangereuses habitudes; mais l'intelligence développée, l'esprit pourvu de connaissances solides et utiles, le cœur rempli de bonnes maximes sur lesquelles il s'efforce de régler sa conduite*. Ce n'est pas sans émotion que vous remettrez aux mains d'un père, ce n'est pas sans attendrissement qu'il recevra des vôtres cet élève qui vous honore, ce fils dont il sera fier. Cet arbre était jeune quand il fut livré à votre culture; mais quels fruits devait-il porter ? Doutes pénibles et incertitudes alarmantes! Maintenant tout est résolu : votre œuvre vous glorifie, elle remplit de joie le cœur du père à qui maintenant elle appartient; elle le remplit aussi de reconnaissance : il se souviendra toujours que c'est à vous surtout qu'il doit le nom honorable qu'il va inscrire dans ceux de sa race. Le vôtre s'associera à ceux des bienfaiteurs de sa famille; il le prononcera dans toutes les bénédictions qu'il appellera sur eux. Votre élève aussi perpé- - tuera la mémoire du bien que vous lui avez fait : vous l'avez de bonne heure gravé dans un cœur où il ne s'effacera jamais; il reviendra à son esprit dans toutes les grandes circonstances de sa vie. IL inaugure avec vous la profession qu'il embrasse, l'emploi qu'il va occuper; vous assistez à son mariage, il vous appellera au baptême de son* enfant; si sa jeunesse est citée pour sa décence, il en reportera l'honneur à vos préceptes ; s'il devient l'époux d'une compagne qui lui apporte l'aisance et le bonheur, il se rappellera qu'il doit à vos leçons un mérite sur la foi duquel un père de famille l'a choisi pour son gendre ; si la fortune sourit à ses efforts et récompense ses travaux, en la remerciant de ses faveurs, il songera à l'ordre et à la régularité dont vous lui avez fait contracter l'habitude. Dans toutes les positions, les plus humbles comme les plus éclatantes,

le souvenir de vos bontés le suivra toujours, vif et reconnaissant. Ce pauvre serviteur que le sort condamne à aller au loin gagner, à la sueur de son front, ce mince argent qui soutiendra sa vieille mère, revient-il lui apporter son épargne; il l'embrasse, puis sa première visite est pour le pasteur, la seconde pour vous. Ce jeune homme est parti du hameau avec le fusil sur l'épaule, il y revient avec l'épaulette ; elle brille, sans doute, à ses yeux d'un éclat qui le charme; mais il sera fier de vous la montrer, mais sa main qui tremble en pressant la vôtre, vous rappelle la part qu'il vous doit de ses honneurs. Vous répandez partout vos élèves; on pratique vos leçons dans toutes les conditions. Qu'on me dise où ne vivra pas la mémoire de vos services? N'en doutez pas, Messieurs, le prêtre au pied des. autels, le magistrat sur son siège, l'homme éminent au faîte de la puissance, gardent dans leur cœur à leur premier maître, qui fut bon, qui fut doux, qui fut juste, une place qu'il y occupe avec ces souvenirs de l'enfance sur lesquels nous aimons tant à revenir.

Et naguère, n'avez -vous pas vu la reconnaissance s'asseoir sur un trône, et ses bienfaits en descendre pour s'arrêter sur le maître d'école d'une ville du midi? Vous le savez, Messieurs, un homme était né dans notre condition : élevé à l'école de son quartier, le maître avait plus d'une fois attaché sur le cœur de l'enfant la croix de mérite, qui avait récompensé son application. Cet enfant, qui se nommait Bernadotte, partit soldat; il devint, un jour, un grand capitaine, un autre jour, ce roi heureux et habile qui règne sur la Suède. Il est au déclin d'une vie qu'il a commencée dans la gloire, et qu'il achève plus doucement dans la paix. Il y a peu que, sortant de son palais pour aller passer la revue de ses troupes, il vit un vieillard fendre la foule qui l'entourait, et venir se jeter à ses pieds, ému, ne pouvant prononcer une parole, mais les yeux remplis de larmes, et tenant -dans sa main, qu'il agitait en l'air, une petite croix d'argent suspendue à un ruban tout usé. Charles-Jean fixe quelque temps les yeux sur cette croix ; c'est la première

qu'il a portée, il la reconnaît, et son cœur, couvert de tant de crachats, tressaille en s'en approchant. Il relève le vieillard qui la lui montre : c'est son premier maître; il l'embrasse, il le conduit dans son palais, et ne l'en laisse sortir, quelques semaines après, que pour revenir vivre sous le ciel de la France, d'une pension que lui a assurée son royal écolier.

Bienfait touchant, qui honore la main qui l'a offert non moins que celle qui l'a reçu ! Honneur insigne qu'un maître d'école partage avec Fléchier, avec Bossuet, avec Fénélon, que des élèves nés à côté du trône comblèrent de leurs mu* niflcences.

C'est Dieu qui le veut, Messieurs : les gloires les plus modestes sont voisines des plus éclatantes; elles associent un nom jusque-là ignoré à ces trois noms qu'aucun ami de la vertu n'oserait prononcer sans incliner respectueusement le front. Ici même la gloire la plus humble n'est-elle pas la plus enviable ? Ces illustres prélats ont pleuré sur leurs élèves qu'ils ont vus descendre dans la tombe avant d'avoir porté la couronne, mais le maître d'école a vu régner le sien.

Age où l'instituteur doit ae retirer de l'enseignement* — L'exactitude, l'ordre et l'économie sont, pour lai, les seuls moyens de faire fortune. — Il ne doit pas s'occuper de commerce. — Il ne doit pas non plus, par amour de l'argent, contrarier rétablissement des écoles de filles, se mêler de chicane et de procès, faire travailler ses élèves à son profit et changer d'école, dans la seule vue d'une augmentation de traitement. — Sa vie. — • Ses distractions littéraires. — Sa demeure. — Le pasleur Oberlio.

Cet homme était simple et droit de oœur; il craignait Dieu et fuyait le mal.

(Job, chap. 1, t. 3.)

Àpproehe-t-il du but, quitte-t-il oe séjour, Rien ne trouble sa fin : c'est le soir d'un beau jour. (La Fontaine, Philémon et Baucxs.)

Messieurs,

Un prêtre vous a enseigné vos devoirs envers le pays, un instituteur va se charger de vous tracer ceux que vous avez à remplir envers vos concitoyens ; le tableau de sa vie sera le guide de la vôtre. Cette fois encore, j'ai emprunté à un autre les conseils que j'avais à vous donner, et j'ai mieux aimé qu'un confrère, vous instruisant par son exemple, vous montrât ce que devaient être, au dehors de l'école et dans la commune, vos relations habituelles, que de vous le dire moi-même, en vous apprenant à les former. Écoutez la lettre que ce vieillard écrit à son fils, élève d'une école normale; peut-être votre vie vous plaira-t-elle davantage,

quand vous verrez de quel calme et de quel bonheur il a joui durant les longues années de la sienne.

Mon cher enfant,

Nous touchons à une époque qui me remplira de joie, et cependant je ne puis y songer sans en concevoir à l'avance une véritable affliction : c'est que le jour où tu entreras dans la carrière, j'en sortirai; je le sens, alors que mon cœur, mes habitudes, et peut-être aussi ce besoin d'action qui n'abandonne jamais entièrement l'homme dont la vie a été occupée par le travail, me retiennent encore dans mon école, un autre besoin, celui de la tranquillité, l'âge, qui a diminué mes forces, et le devoir, qui est notre première loi, me pressent d'en sortir.

Ce qu'il me faut à soixante-dix ans, c'est un exercice moins violent et mêlé de plus de repos, une vie animée d'une action plus douce et plus égale, surtout moins tourmentée de secousses et d'agitations. La tenue de ma classe exige de mon esprit une tension qu'il ne peut plus lui donner sans fatigue, une exactitude à laquelle je ne puis plus m'astreindre sans augmenter mes infirmités; si je veux vivre encore un peu, si je veux te voir reprendre ma tâche, pour la continuer, et réjouir ma vue par le spectacle du bien que le temps ne m'a pas permis de faire, et qu'il te sera donné d'accomplir, il faut que je te cède ma chaire et que je te remette un fardeau que je ne puis plus porter.

L'instituteur, mon cher enfant, ne doit pas s'abuser; il ne peut pas jusqu'au dernier jour de sa vie rester propre à l'enseignement : dès que son intelligence s'affaiblit, que sa mémoire se perd, que sa vue baisse, que son oreille s'endurcit, qu'en même temps que sa fermeté moins soutenue s'est relâchée de sa vigueur, sa patience aigrie s'est changée en rudesse; que chez lui la vocation refroidie a transformé le dévouement en une exactitude qui n'a plus rien que de matériel; que la sagacité toujours défiante et sur ses gardes a fait place à une crédulité qui donne dans tous les pièges

de l'écolier, et qu enfin tout à la fois l'intelligence et les organes, lui faisant défaut, trompent sa volonté et lui refusent leur concours, le moment est venu pour lui de se retirer, emportant les bénédictions de la commune et des pères de famille, s'il ne veut pas, en continuant d'occuper un poste auquel il est devenu désormais insuffisant, détruire le bien qu'il a fait, compromettre celui qu'un autre .peut faire après lui, subir l'ignominie d'une retraite imposée par la force, et n'obtenir, pour tout prix de ses jours usés dans le travail, que la tiède indifférence des amis, qui ont cru le servir assez en ne se joignant pas aux ennemis qui ont fait prononcer son expulsion.

Je me retire donc, mon cher enfant, assez à temps pour qu'on me regrette peut-être, ou pour qu'on se souvienne de moi ; je me retire surtout pour rester considéré, si j'ai été aimé : mais est-ce une retraite que de t' avoir pour succès* seur et de voir la commune, satisfaite des services du père, réclamer ceux du fils? Ah ! cette retraite après laquelle je soupire est pour moi un bonheur et un triomphe : accours donc avec ton brevet, et que bientôt je puisse dire à mes élèves, qui sont maintenant mes concitoyens : « Vous ne m'éloignez pas de vous, puisque vous appelez mon fils dans mon école; je ne vous abandonne point, puisque je vous le laisse pour me remplacer ; je travaillais pour vous quand je vous donnais mes leçons, j'y travaillais encore en aidant l'État à former un maître pour vos enfants. »

Viens donc, mon cher fils, tu me verras encore quelque* fois dans Ion école ; mais, plus souvent, tu entendras mes conseils ; nous parlerons de tes devoirs, de ta tâche, de ses difficultés, et mon expérience te livrera plus que tu ne crois de ces secrets de l'enseignement que le temps seul révèle à ceux qui se sont voués à sa pratique Je voudrais t'aplanir la route que tu vas parcourir; car, sous les fleurs dont elle est semée, elle cache des écueils, et ceux qui te convient maintenant à y suivre la voie que je l'y ai tracée seront bientôt peut-être les premiers à t'y susciter des obstacles. Rien n'est changeant comme la faveur populaire ; plus qu'à

jour, les jeunes filles devenues orphelines étaient, abandonnées, pour leur éducation, aux soins de leurs pères . c'est cependant ce qui airive à toutes celles qui sont élevées par des instituteurs. Donnée par des femmes, l'éducation n'est pas assez mâle pour de jeunes garçons; donnée par des hommes, elle Test trop pour de jeunes filles.

D'ailleurs, il y a dans l'enseignement, comme en toutes choses, des convenances qu'il faut observer pour produire l'harmonie : en alliant les contraires, on marche droit au désordre, ou du moins Ton court le risque de s'égarer en chemin, au lieu d'atteindre. le but qu'on se proposait. La jeune fille timide se sent bien plus de penchant pour la maîtresse que pour l'instituteur : elle s'approche sans craint» et riante de la première, tandis que la voix pleine et l'air sévère du second l'étourdissent et l'eflravent. Il en est ainsi dans la famille : tremblante devant le père, la jeune fille n'ose rien lui avouer ; rassurée à la vue de sa mère, elle lui confie tous ses secrets. Convenons-en, mon enfant, les femmes ont pour élever les femmes une douceur, une bonté) un certain tact, un certain art de se faire comprendre, de se faire aimer et de se faire obéir, un je ne sais quoi enfin qui compose une aptitude particulière que les hommes ne posséderont jamais.

Mon voisin, que j'ai un peu perdu de vue (c'est l'effet de l'âge), contraria les sages intentions du maire et du curé ; à l'aide de ses parents et de ses amis, il organisa, dans le sein du conseil municipal, une opposition qui lutta longtemps contre leurs projets et qui produisit dans la commune une division d'autant plus fâcheuse, qu'elle réagit sur l'administration des affaires et sur les relations privées. Enfin, le maire et la raison l'emportèrent; celle-ci se serait contentée, pour son triomphe, de l'érection d'une école de filles, celui-là exigea plus, et il obtint le changement de l'instituteur, qui avait si imprudemment levé son drapeau contre le sien.

Réjouis-toi, mon enfant, tu n'auras pas à lutter contre de pareilles difficultés : appelées par mes vœux et par les

avances des autorités, des Sœurs d'école sont venues alléger ma tâcher et prendre la motié de mon fardeau la plus lourde, puisque je sentais que je ne pouvais plus convenablement la porter.

La cupidité, qui inspira l'opposition dont je viens de te faire voir les dangers, ne te compromettrait pas moins, si, au contraire, dans d'autres circonstances, elle te conseillait certaines complaisances.

L'instituteur est ordinairement un des hommes les plus lettrés de la commune, et c'est à lui qu'on recourt généralement quand il s'agit de sanctionner , par un titre, un marché important ou un arrangement qui termine un procès : on ne saurait que le louer de devenir ainsi l'instrument de la réconciliation et le rédacteur d'une transaction qui sera la loi des parties ;. cependant ce ministère d'arbitre a ses dangers qu'il doit soigneusement éviter. Un jour, l'instituteur prête sa plume pour obliger, il en refuse le loyer, mais on le force à l'accepter, et, à la fin, cet argent qu'il reçoit lui sourit plus que le service dont il est le prix : dès ce moment, il n'a plus pour mobile que le gain, et comme, à mesure que l'on vient à lui, la bonne opinion de sa capacité se répand plus loin, sa clientèle s'étend, il ne tarde pas à se pénétrer de son mérite et à croire à sa propre importance ; il se regarde comme indispensable, et ne se refuse plus à personne : il n'écrit plus seulement pour ceux qui se réconcilient, mais aussi pour ceux qui plaident; il n'est plus un tiers qui s'entremet, mais un adversaire dangereux qui, sans s'inquiéter de quel côté est le bon droit, prend parti pour celui qui flatte le plus sa vanité ou paye à plus haut prix son patronage mercenaire ; les actes les plus communs et les plus faciles sont au-dessous de lui; il aborde les partages et les liquidations ; le simple bon sens ne lui suffit plus, il ouvre la loi, pâlit sur ses commentaires, et, quand il s'est fait entrer un peu de droit dans l'esprit, il s'imagine qu'il est devenu un homme savant et habile et se pose en jurisconsulte. Le public en cela est d'accord avec lui, et, en lui donnant le titre de notaire

sous seing privé ou A % avocat de village, 11 attache à son nom une appellation qui est auprès des hommes sages tout à la fois le cachet du ridicule et le sceau de la réprobation.

Malheur à l'instituteur qui là mérite : il est plus craint qu'il n'est aimé ; la confiance des plaideurs lui a fait perdre l'estime des honnêtes gens. Laissons à chacun son métier, c'est le moyen de bien faire le nôtre. Nous nous plaignons de l'instituteur qui ouvre une école à côté de la nôtre ; que voulons-nous donc que pensent de nous l'avocat, le notaire dont nous usurpons les fonctions, sans diminuer leurs profits, car nos partages brouillent plus de familles qu'ils n'en réconcilient, et nos conseils font naître plus de procès que nous n'en terminons ?

En effet, la rédaction des actes, l'intelligence et l'application de la loi ne sont pas des choses qui tombent sous le sens du premier venu ou qui s'apprennent en un jour ; ce n'est pas l'arpentage que nous faisons pour nos voisins, le bail d'un champ que nous rédigeons pour le cultivateur et le manœuvre, qui sont difficiles, mais les ventes de prés, de vignes, de maisons, ces contrats de société, ces constitutions de servitudes, ces obligations nombreuses que nous essayons en vain de faire passer dans une rédaction correcte et prévoyante; ce ne sont pas ces textes naturels comme la raison, clairs comme la lumière du jour, qui se conçoivent avec peine, mais le sens intime et presque caché d'un mot, d'une lettre, d'une virgule qui nous échappe; l'esprit du code dont nous ne saurions nous pénétrer, l'ensemble de ses dispositions que nous ne saurions embrasser, les relations des moindres d'entre elles que nous ne saurions saisir.

Tout cela, l'homme seul avec le secours des livres ne l'apprend pas ; il lui faut pour y parvenir des études prélirminaires, plusieurs années de sa vie, la direction de savants maîtres, les conseils de l'expérience et les indispensables enseignements de la pratique. L'instituteur le trouvera-t-il seul, au coin de son feu, dans l'intervalle d'une classe à

l'autre et dans ces livres superficiels que des écrivains mal inspirés ont publiés pour mettre, non la loi, mais les procès à la portée de tout le monde i *? On dit qu'il faut travailler six ans chez un notaire avant de l'être en titre, et étudier trois ans le droit dans une école avant d'obtenir le titre d'avocat et de donner un conseil ; d'après cela, je ne comprends pas qu'il puisse se trouver des instituteurs qui ouvrent, pour ainsi dire, sous le môme toit que leur école, des études et des bureaux de consultation, et qui se présentent sur la place publique pour y faire des enchères, ou en justice pour y assister des plaideurs 2 .

Oh 1 loin de les louer ou d'envier l'argent qu'ils retirent de ce triste métier, il faut les maudire, car Dieu leB a abandonnés, puisqu'il leur retire cet esprit de justice et de concorde, de charité et de désintéressement qui est l'âme de notre glorieuse mission. Qu'ils desservent chèrement cet argent que la chicane fait tomber dans leurs mains t pour un de leurs concitoyens qu'ils ont aidé de leur concours et qui ne leur en est pas plus attaché, il en est dix qu'ils ont désobligés et dont ils se sont aliéné l'estime et l'affection.

Ici l'homme de loi ne s'est créé aucun appui, tandis qu'il a enlevé à l'instituteur tous ses amis, et les plaideurs dans lesquels l'avocat véritable n'eût trouvé que des adversaires, le maître d'école s'en est fait d'irréconciliables ennemis.

Mon cher enfant, quand tu auras mon âge, tu le comprendras comme moi : pour les gens tracassiers, les procès ont un attrait irrésistible. Souvent le moyen de les augmenter, c'est d'en rapprocher les instruments de ceux qui les

1. Ceci ne doit pas s'entendre des principes élémentaires du droit, qui ne sont autres que ceux de la morale. Heureux qui pourrait en les enseignant aux enfants, éclairer les hommes sur leurs devoirs, et les leur faire aimer pour mieux les remplir !

2. On prétend leur (les élèves des écoles normales) enseigner le droit civil et administratif. Ce sont là des aberrations aussi contraires au vœu de la loi qu'au réel et légitime intérêt des instituteurs et du peuple.

M. Guizot, Circulaire du 11 octobre 1834 aux directeurs des écoles normales primaires.

intentent. Ne deviens pas un de ces instruments, n'accepté pas un pareil rôle ; le seul qui te convienne, qui convienne à l'instituteur, c'est de contribuer à prévenir les contestations, en répandant cet esprit de douceur et de patience, de bienveillance et d'équité, qui procède de celui dont je te parlais tout à l'heure, et qui fait plus pour les empêcher de naître que tous les tribunaux du monde pour les terminer, quand elles ont vu le jour.

je n'entends pas cependant te fermer tous les titres du Code civil, et t'interdire la lecture de toutes les lois que contient le Bulletin ; tu seras secrétaire du maire de la commune; en cette qualité tu rédigeras les actes de l'état civil, tu prépareras le budget municipal, et tu feras toutes les écritures que nécessitera l'administration municipale; il faudra bien que tu étudies les dispositions de nos codes, les lois, les ordonnances, les instructions et les circulaires qui règlent la forme de cette administration. Cette étude sera sans dangers, car elle n' engendrera pas de procès; elle sera sans difficultés, car. les otyets qu'elle comprend, quoique variés, sont assez bornés, et les formulaires ainsi que les manuels y pourvoient ; cependant, il faut que je te l'avoue, je n'en connais jusqu'à ce jour aucun qui me satisfasse entièrement. Il viendra sans doute un temps où, dans les écoles normales, le jeune instituteur recevra des notions élémentaires d'administration municipale, qui le mettront en situation d'assister utilement, dans cette partie de ses fonctions, un maire qui, pris à sa charrue pour devenir le chef de la commune, est plus étranger que lui à la pratique de son administration. Ces notions compléteraient digne- 9 ment le cours de tenue des registres de l'état civil ; elles comprendraient la rédaction du budget, le règlement des comptes, la liquidation et l'ordonnancement des dépenses, l'adjudication des travaux, la location et le partage des biens communaux, la distribution des affouages, l'entretien des édifices publics et des chemins vicinaux, l'ouverture des parcours, le curage des ruisseaux, le contrôle de la garde nationale, le recrutement de l'armée, la rédaction des

listes électorales, l'alignemeut des rues, l'inscription des mutations, la répartition de l'impôt direct, la vaccine et la police municipale. Le nombre de ces matières ne doit pas t'effrayer, l'étude de chacune te demandera assez peu de temps; les circulaires de l'administration te serviront de guides ; mais sa tâche serait moins pénible, et la tienne serait rendue singulièrement facile, si on t'avait préparé, à l'école, à la remplir ; si un manuel de quelques pages, enrichi de quelques formules, écrit d'un style simple et correct, exposant dans un ordre méthodique les principes les plus élémentaires, et s'appliquant à tracer à l'administrateur sa marche, plutôt qu'à lui faire connaître pas à pas le terrain qu'il doit parcourir, t'initiait aux secrets d'une science où la pratique a une plus grande part que la théorie, où même le contentieux est réservé au magistrat supérieur, tandis que son subordonné doit alors se renfermer dans la production des renseignements qu'il réclame.

La cupidité est un démon dont il faut te défier; je t'ai signalé quelques uns de ses pièges, dont, je l'espère, tu sauras te préserver; en voici d'autres qu'il pourrait te tendre, et dans lesquels tu dois te garder, avec autant de soin, de tomber.

Il arrive souvent que, parmi ses élèves, l'instituteur en compte qui, parvenus' à l'adolescence, et déjà habitués aux travaux du ménage ou des champs, ne demandent pas mieux que de lui rendre, les jours de congé ou dans l'intervalle des classes, des services qu'il met à profit pour sa culture et pour la tenue de sa maison. Il doit renoncer à tirer parti de leur bonne volonté ; leurs études en souffriraient; car il n'est guère possible de faire marcher de pair les travaux du corps et ceux de l'esprit; les bras ne s'arrêtent pas toujours où la fatigue commence, et l'intelligence, qui se fût reposée à la faveur d'un exercice modéré, fléchit et s'épuise, accablée sous le poids d'une action trop vive et trop prolongée. D'ailleurs, les parents des élèves peuvent trouver mauvais qu'ils travaillent pour le maître, ou se mon-

66 v DEVOIRS DES INSTITUTEURS

trer plus exigeants envers lui, en raison des services que ces enfants lui rendent ; d'un autre côté, je suis convaincu que l'instituteur qui accepterait leur travail un jour, leur témoignerait son mécontentement, s'ils s'en relâchaient le lendemain, et peut-être arriverait-il que, spéculant sur le profit qu'il peut en retirer, il songeât plutôt à les exploiter qu'à les instruire. Ah ! je n'aurais jamais souffert, mon enfant, qu'un élève labourât mon champ ou portât ma récolte ; qu'une jeune fille, assistant ma compagne, lavât notre linge ou réparât nos vêtements. J'ai toujours pensé que, si mon école était ma seconde famille, ce n'était pas pour partager les peines et les labeurs de la première, mais pour participer avec elle à ma tendresse, à mes soins et à mes instructions.

L'homme cupide est ingénieux à se tourmenter luimême ; mécontent de sa position, jaloux de celle des autres, il n'aspire qu'à quitter la sienne pour s'emparer de celle qu'ils occupent : instituteur, il ira de commune en commune, d'école en école, et, pour peu qu'il conçoive l'espoir d'ajouter quelques francs à ses émoluments, il se présentera à tous les concours, desservira tous ses confrères pour l'emporter sur eux ou se faire appeler dans la chaire qu'il leur dispute ou dont il s'efforce de les déposséder. Que dire d'un pareil homme, mon enfant? Qu'il est impossible que la vocation et la religion lui aient fait entendre leur voix, et que l'enseignement, malgré la grandeur de sa mission, ne lui est apparue que comme un métier. Je te garde ma place, mon enfant, et j'espère que le ciel, dans sa colère, ne t'obligera pas un jour à en chercher une autre ; mais, s'il arrivait que tu fusses exilé de ma chaire, au nom de Dieu, je te le recommande, ne frappe jamais à la porte d'une autre qu'elle ne soit vide, ou que celui qui l'occupe ne te réponde qu'il la quitte volontairement et ne te tende la main pour y monter. Oh! fasse le ciel que tu n'en sois pas réduit à cette extrémité, et qu'appelé par la bonté et la confiance de tes concitoyens à élever leurs enfants , tu t'attaches à cette commune , en contractant avec elle une de ces unions

saintes et indissolubles, qui enchaînent la conscience parle lien du devoir, et le cœur par celui de l'amour et de la vocation 1 L'un et l'autre sont bien plus forts, quand ils se fixent et qu'ils ne sont plus troublés par les mouvements de l'ambition ; car , dédaignant ce qu'elle possède, elle aspire sans cesse à un mieux qu'elle ne rencontrera nulle part. Il en est qui, par une noble émulation, se dévouent tout entiers à l'accomplissement d'une tâche facile, afin qu'une plus importante leur soit confiée ; mais ils sont bien plus nombreux ceux qui méprisent un emploi modeste et le négligent dès que l'espoir d'un plus élevé leur sourit ; ils sont indignes de notre ministère, du moment qu'ils ouvrent leur âme à de pareils sentiments, et que l'orgueil, non moins que la soif du gain, les tourmente de cette fièvre de changement. Grande ou petite, largement ou étroitement rétribuée, â la ville comme à la campagne, partout une école nous impose les mêmes devoirs. Ne devons-nous pas, en effet, dans le sein d'une contrée opulente, comme dans ces pauvres hameaux qui se perdent au fond des montagnes, élever la jeunesse, répandre les lumières, et former des citoyens ? Partout donc le môme prix est promis à nos efforts, partout la protection du gouvernement, la bienveillance de la commune, la reconnaissance des pères de famille, la conscience du tien que nous faisons nous attendent et nous promettent, pour nous reposer de nos fatigues, cette sérénité de l'âme, ce calme des passions, cette douce uniformité de la vie qu'il est donné à un si petit nombre de goûter ici-bas.

Une fois que tu seras assis à la place que je te réserve, bannis de ton cœur toute idée de changement, tout désir d'une position meilleure, tout projet qui t'éloignerais de cette école avec laquelle tu as fait une alliance que tu ne rompras pour aucune autre, et tu trouveras dans la vie de l'instituteur, qui t'avait jusqu'alors paru remplie de tant de fatigues et semée de tant de difficultés, une tranquillité, une joie, un bonheur que tu n'aurais jamais osé lui demander. Ce qui rend celle des autres hommes si malheureuse,

ce qui fait que si peu en soient contents, ce sont les passions qui l'agitent, les vicissitudes qui la traversent, les excès mêmes qui y jettent le désordre et en précipitent le dénoûraent. Pour celle de l'instituteur donc, rien n'en trouble le calme et la régularité; une pensée unique, celle du bien, l'anime constamment; la modération, qui l'ordonne et qui en est le principal caractère, la préserve des langueurs et des secousses ; rassuré sur cette existence matérielle qui fait le souci de tant d'autres, l'homme dont elle est le lot n'a qu'une tâche qui est toujours la même, et mille succès pour le récompenser quand il l'a remplie ; car, s'il enseigne sans cesse, sans cesse ceux qu'il forme et qu'il instruit se succèdent et se renouvellent.

Comptable de son temps envers la commune qui s'est attaché ses services, il sait ce que le devoir lui prend d'heures de la journée, ce qu'il lui en laisse pour les donner aux soins de la famille ou à d'innocentes distractions. Libre alors pendant les heures dont le règlement lui permet de disposer, il s'appartient à lui-même. Que de jouissances lui ménage un bon emploi de ses heures de relâche : il a un petit champ, un jardin, une vigne; la saison venue, il prend la houe ou la serpe et y va cultiver la terre, émonder ses arbres on tailler ses ceps ; utile exercice, qui ranime ses forces en les excitant, et les empêche de s'engourdir, sans cependant les fatiguer II a des voisins, il tiendra à vivre avec eux sur le pied d'une bonne intelligence; prudent, réservé dans les relations qui naîtront nécessairement d'un fait purement accidentel, il ne les a commencées qu'après s'être assuré qu'il ne rencontrerait dans ses voisins que d'honnêtes gens ; il ne les entretient qu'autant qu'un commerce facile, des habitudes régulières et des mœurs irréprochables les rendent pour lui sans dangers. Par goût, par raison, il ne se livrera qu'à un petit nombre d'amis intime ; par position et par nécessité, il devient cependant l'homme de tous, et chacun se met en contact avec lui. Que ces rapports se ressentent de la gravité et de la douceur de son caractère : poli, respectueux, suivant l'âge et non £ui-

vant la condition, il se montrera empressé, obligeant pour le pauvre comme pour le riche ; ils le trouveront également reconnaissant des services qu'ils lui auront rendus, également prêt à les payer de retour ; son conseil sera modeste, son aumône discrète, sa bouche, fermée au mensonge, ne s'ouvrira que pour la vérité, et, soigneux de se tenir à l'écart de toutes les querelles, il ne consentira à y intervenir que comme un messager de paix et un instrument de réconciliation.

Cependant toutes ces heures que l'école ne réclame point ne seront pas oisives ; l'étude lui en prendra quelques-unes soit qu'il les consacre à cette préparation qui, chaque jour, précède la classe et rappelle l'attention de l'instituteur sur ce qu'il y enseignera, soit qu'il les emploie à sa propre instruction, soit enfin qu'il les donne à une simple lecture, qui n'aura d'autre but que de le distraire ou de lui faire acquérir des connaissances nouvelles, utile accessoire de sa profession. Le choix des livres où il les puisera n'est pas indifférent ; beaucoup se disputeront l'honneur de le fixer, car beaucoup n'ont vu le jour que parce qu'ils en affectaient la prétention. J'accueillerai volontiers ces ouvrages, et je les mettrai avec joie dans ses mains, si, par le fond des idées, ils tendent à développer, à entretenir chez lui l'intelligence, le sens moral et le sentiment religieux ; si, par la forme, ils l'attachent et le rendent accessible aux charmes du style ; si enfin un goût pur, un langage élégant, un ton simple, mais noble et sérieux, élèvent son âme pour mieux soutenir son attention. Je les éloigne de lui comme une insulte, je les proscris presque comme un danger, si une parole si commune qu'elle en est devenue triviale, des idées et des sentiments si rétrécis qu'ils l'humilient eu se rapetissant pour se mettre à sa portée, une allure si familière qu'il rougit de voir la science ou la morale descendre si bas pour arriver jusqu à lui, viennent le dégoûter de la lecture, en lui offrant dans ces livres un tableau de la vie plus vulgaire encore que celui qui frappe sans cesse ses regards. Il n'y a rien qui rehaussç l'homme à ses propres yeux et l'encourage au tra-

voit comme la confiance qu'on témoigne dans ses facultés* Comptez sur son intelligence, elle ne vous manquera pas ; croyez à son instruction, il fera tous ses efforts pour justifier votre bonne opinion. Autant je redoute pour l'instituteur un auteur prétentieux, ampoulé, dont les ouvrages cachent le vide des idées sous l'enflure de la phrase, autant me fout trembler pour lui ces traités pâles et décolorés, où une instruction dépourvue de solidité se revêt de la forme grossière d'un racontage populaire, pour s'aliéner au lieu de se concilier l'attention du lecteur. Conservez cette forme élémentaire pour l'enfance, si elle seule peut s'ouvrir un passage jusqu'à son intelligence ; mais avec l'instituteur allez droit au but, traitez sérieusement les choses sérieuses, veillez sur votre langage pour lui maintenir sa gravité, ne le laisses pas tomber de la hauteur du sujet, et ne vous exposez pas à manquer votre but en le rabaissant

Il n'est pas une vérité qui ne gagne à emprunter, pour se produire, ces grâces du style qui enchantent l'oreille par leur harmonie, qui séduisent l'imagination par les tableaux animés qu'ils semblent incessamment placer sous les yeux du lecteur. La raison elle-même aime les images ; elle s'en nourrit, et les plus riantes sont souvent celles qui sont les plus sûres de lui plaire K

Toutefois, je ne veux pas jeter l'instituteur dans des études littéraires dont le puissant et dangereux attrait l'éloignerait peut être de ses devoirs, ou éveillerait en lui des besoins que, dans sa position, il ne pourrait pas satisfaire ; la littérature ne saurait lui faire oublier l'enseignement; ses lectures doivent toujours se proposer une (in utile, et, alors même qu'elles n'auraient pour objet que de remplir de courts loisirs par les pures jouissances de l'esprit, il doit encore, par les impressions qu'elles déposeront dans son âme, les faire concourir à l'œuvre toujours inachevée, quoique toujours poursuivie , de son perfectionnement

1. Il ne faut pas croire que les hommes les plus simples soient insensibles aux beautés de l'art plastique et de l'art intellectuel. (M. de Gormenin, Entretiens de village, xv* Édition.)

moral. Il aura beaucoup fait et beaucoup obtenu, si, après avoir lu quelques pages, il se sent, en fermant le livre, plus de résignation aux peines de la vie, plus de dévouement pour sa profession, plus d'amour pour l'humanité. Tel est l'effet des nobles sentiments, que les paroles qui les expriment trouvent toujours le cœur ouvert pour les recevoir, et qu'elles y pénètrent d'elles-mêmes, comme ce délicieux parfum des fleurs qui, avant que l'œil ne les aperçoive, ravit les sens à leur insu. Que l'instituteur se compose donc une petite bibliothèque où il n'admettra que ces auteurs peu nombreux, qui ont reçu du ciel le don précieux, faut-il dire la mission divine, de nous charmer, en nous portant à la vertu, et de nous rendre meilleurs, en nous procurant de si douces jouissances.

Voilà, mon fils, la vie que te prépare la profession que tu vas embrasser ; le bonheur y dépend de toi, il dépend un peu aussi des autres, des relations que tu entretiens avec eux, des rapports qu'ils ont avec toi; il dépend encore, et plus que tu ne crois, d'un accident qui tient cependant de la volonté de la commune, je veux parler du toit sous le* quel tu dois résider *. Le bonheur ne va point sans la corn* modité de l'existence, et cette commodité se lie intimement à l'heureuse distribution de notre logis, à sa salubrité, à sa situation triste ou riante, au jour qui l'éclairé, aux aisances qui l'entourent ; il n'y a pas de doux rêves que tu ne puisses faire dans une maison où tu respires un air pur, où le soleil vient te réjouir à toutes les heures de la journée, où l'ombre d'un verger te protège contre ses ardeurs, où sa verdure repose tes yeux fatigués par l'étude. Partout le contentement et la joie y sont sous ta main ; car, d'un côté, tu as ton école, et, de l'autre, ta famille, où le maître, le père et l'époux trouvent enchaînés l'un à l'autre un travail dont les fruits sont des bienfaits, et ces tendres émotions qui font si aisément oublier la peine et les soucis. Je t'en parle par

1. Voyez, à h fin du volume, la conférence sur la comiruction des maiêons à'écoU*

expérience, car tout ce que je te rappelle, je l'ai ressenti dans l'humble maison que la commune a bâtie pour moi ; plus d'une fois elle m'a été enviée par des voisins qui mouraient de tristesse et d'ennui dans les vastes appartements d'un palais que la vanité municipale leur avait élevé au milieu des chaumières ; le faste s'y étalait partout, mais les commodités de la vie y étaient négligées, et tandis que les pauvres du village maudissaient ce luxe qui avait épuisé les ressources locales et chargé outre mesure les portions du champ commnn, l'instituteur lui-même, embarrassé de tant d'espace, n'était point à l'aise dans cette maison immense. En vain il s'était ruiné à la meubler, les murs en étaient toujours à nu ; en vain sa famille s'y rassemblait, elle ne parraissait jamais réunie ; il sentait ses exigences augmenter avec son local ; car, sans que nous nous en doutions, nos pensées et nos désirs se mesurent à notre vie, et ils prennent, en quelque sorte, le moule du lieu que nous habitons ; content de peu sous le chaume, il ne l'était de rien sous ce dôme qui s'étendait sur sa tête ; le traitement n'était pas en rapport avec le logement, les déférences avec la position, et lorsque intérieurement il se plaignait qu'on ne fit pas assez pour lui, il n'était pas un citoyen qui, jaloux de sa magnifique résidence, ne se plaignît hautement d'avoir plié, pour la lui élever, sous le poids des contributions.

Inconvénient grave que tu n'auras pas à redouter. : en te cédant ma chaire, je t'installerai dans ma maison, dont l'heureuse distribution t'offrira le double avantage de la solidité et de la commodité unies à l'agrément. Tu l'entretiendras, (c'est un devoir que tu contracteras envers la commune), avec le soin diligent du propriétaire ou du père de famille, en y faisant régner sans cesse l'ordre et la propreté, qui augmentent la durée des choses ; en y pratiquant, sans relard, les réparations que commandent, au moment où ils se manifestent, ces petits dommages que la négligence transforme bientôt en avaries considérables. Cette sollicitude vigilante enrichira la caisse municipale, en lui

épargnant tes dépenses ruineuses d'une grosse réparation, ou peut-être d'une entière reconstruction. Chaque fois que le maire, que le curé, qu'un délégué de l'Académie, qu'un étranger même mettra le pied dans ta maison, s'il lui prend envie d'en faire la visite, de passer l'inspection du mobilier de ton école, regarde comme un honneur qu'un livre ne soit point égaré, qu'un tableau ne soit point dérangé de sa • place, qu'il ne manque pas un clou à une porte, qu'un plancher ne soit point enduit d'ordure, qu'une pierre ne soit point détachée de i'àtre du foyer, qu'une gouttière ne menace pas l'existence d'une poutre ou d'un mur. Fais-toi enfin une loi de pouvoir, à tous les instants de ton exercice, remettre ta maison à la commune en aussi bon état que tu l'auras reçue 1 .

J'ai connu, j'ai aimé longtemps et je regretterai toujours un grand maître qui tut le bienfaiteur d'une contrée, qui tira de la simplicité de sa vie un nouveau lustre pour son nom, et qui rencontra, dans un intérieur modeste, cette simplicité même sans laquelle il n'aurait pu accomplir sa noble mission. Si le pasteur Oberlin eût habité un palais, on l'aurait certainement admiré, mais il n'eût pas attiré vers lui par le contraste de si grands résultats obtenus par de si faibles moyens. Il semblait que la vertu fût descendue dans sa demeure pour n'y être que l'égale des plus humbles, et leur apprendre de plus près à bien faire par la seule et persévérante volonté de faire le bien. Laisse-moi te parler de ce digne instituteur; au lieu de t' entretenir de tes devoirs, de l'ouvrir la carrière et de te signaler des écueils, j'aurais dû te raconter sa vie et te montrer ses exemples pour soutenir ta faiblesse. Car rien ne nous préserve du mal comme la vue du bien ; l'homme qui hésite entre les deux se résoudrait pour celui-ci, si une bonne action, en frappant ses regards, le détournait de celui-là.

La Providence, qui avait, sans doute, fondé sur Oberlin

t. Voyez à la fin du volume, la cohérence sur la conservation des maisons et des mobiliers d'école*

de grands desseins, renvoya, en 1767, dans une pauvre paroisse, située sur le versant de la chaîne des Vosges et comme perdue au milieu de ces montagnes On la désignait sous le nom de Ban-de-la-Roche ; elle comprenait cinq villages qui comptaient tout au plus six cents âmes de population ; le sol y était inculte, l'homme essayait à peine d'en tirer sa nourriture ; quelques chaumières éparses, quelques sillons couverts d'une maigre récolte ou d'une herbe rare et chétive, étaient les seuls signes auxquels on pût reconnaître que cette contrée était habitée. Il n'y avait qu'une école pour ces cinq villages; une salle basse, étroite et malsaine, où un petit nombre d'enfants étaient entassés pendant quelques mois de l'année, en formait tout le local. L'aspect d'une si grande misère ne découragea pas Oberlin, et, loin de se résigner à la partager avec son troupeau, il résolut de l'en faire sortir; il sentit son ardeur s'accroître avec les difficultés, et peu s'en fallut qu'en voyant sa misère, il ne s'en réjouit pour se donner la joie de la soulager. Pour mieux servir ses ouailles, il se fit pauvre comme elles ; négligeant ce qui le concernait, au lieu de songer à relever ou à embellir son presbytère, il resta dans sa chaumière afin de se faire aimer davantage, et certain de diriger la volonté de ces pauvres gens, du moment qu'il posséderait leur amour, il porta ses regards sur leur besoins pour les satisfaire.

L'instruction de l'enfance fixa d'abord son attention.

Il obtint des habitants des cinq villages qui composaient sa paroisse, qu'ils se cotiseraient pour construire une maison d'école; il y contribua de sa bourse pour une part considérable, prit l'engagement d'entretenir à ses frais cette maison une fois qu'elle serait bâtie, et en dirigea lui-même la construction. Bientôt, grâce à sa persévérance, l'édifice fut élevé, et, une noble émulation s'em parant des autres villages du Ban-de-la-Roche, ils ne tardèrent pas à en fonder de pareils. En peu de temps, tous eurent chacun leur maison d'école. Les enfants y accouraient en foule, mais Oberlin les voyait avec chagrin perdre inutilement les

heures si longues qu'ils passaient hors dé la classe ; d'un autre côté, beaucoup étaient trop petits pour fréquenter récote, leurs mères étaient obligés de rester à la maison, pour les garder, ou de les emporter avec elles à la campagne, au risque de compromettre leur santé . Il eut l'idée de les réunir dans des salles spacieuses qu'il disposa à ses frais dans chaque village ; il leur donna, pour «les diriger, des conductrices qu'il instruisit lui-même et qu'il paya de ses propres, deniers. Les jeux mêlés de' chants, le dessin Ressayant à l'enluminure des estampes, des promenades dans les champs et la récolte des simples, le travail du tricot et de la couture, le filage de la laine et du coton, c'étaient là des exercices auxquels ces enfants se livraient, sous la direction de ces conductrices. Telle fut l'origine des salles d'asile et des écoles d'adultes, dont la France doit revendiquer la création pour sa gloire et pour celle d'Oberlin.

L'éducation de la jeunesse avait la première place dans sa sollicitude ; rien ne lui coûtait pour l'étendre et l'assurer. C'est dans ce but qu'il voulut ne s'en rapporter qu'à luimême du soin de former les maîtres qu'il plaçait à la tête des écoles de sa paroisse ; pour entretenir leur savoir et assurer les progrès de renseignement en y maintenant l'u-» nité, qui est le germe de l'émulation et le gage de la durée, toutes les semaines, il les réunissait près de lui, dissertait avec eux des diverses matières de l'enseignement, ranimait leur zèle, encourageait leurs efforts et organisait ainsi, près d'un siècle avant nous, ces conférences que nous avons tant de peine à établir de nos jours et à maintenir, quand elles sont établies. Ce n'était pas assez de former des instituteurs, de les éclairer par ses conseils ; souvent, pour les juger à l'œuvre et leur montrer comment il fallait instruire l'enfance, il se rendait dans leurs écoles, y examinait leurs élèves et leur donnait lui-même ses leçons. Nul effort n'était perdu, tous les succès avaient leur récompense : la fin de l'année arrivée, il réunissait les diverses écoles de sa paroisse, distribuait des prix aux maîtres et aux enfants qui les avaient mérités, et apportait dans cette distribution

cette réserve dans la louange, celte simplicité dans l'appareil, qui entretiennent l'émulation saps faire naître l'ambition, et satisfont le mérite sans exalter l'orgueil.

Il avait conçu l'instruction comme un système complet d'enseignement, qui comprenait toute l'éducation de l'homme; pour le compléter, il créa une bibliothèque où des livres, imprimés exprès pour le Ban-de- la-Roche, étaient constamment à la disposition des maîtres et des élèves, et secondaient leur ardeur pour l'étude. Il enseigna l'agriculture aux premiers, et ceux-ci l'enseignèrent aux seconds. Elle ne pouvait occuper tous les bras de ce peuple qui croissait et multipliait sous la protection de son bienfaiteur. Ce peuple avait d'ailleurs besoin d'ouvriers de divers métiers pour se suffire à lui-même. Le pasteur, qui pourvoyait si bien à tous ses besoins, envoya à l'étranger des enfants apprendre, à ses frais, les professions les plus utiles; de retour dans la paroisse, qu'ils transformèrent, pour ainsi dire, en une école d'arts et métiers, ils eurent des apprentis qui furent bientôt des maîtres, et, dans peu d'années, le Bande-la-Rocbe, simple colonie agricole, devint un pays manufacturier. Oberlin créa des chemins pour en exploiter les produits, une caisse d'emprunt pour y répandre les capitaux, une caisse d'amortissement pour y faciliter l'extinction des dettes; il organisa un service de santé pour venir au secours des malades, et bannit la mendicité de sa paroisse, en régularisant la distribution des aumônes.

Ainsi tout ce qui constitue la société, tout ce qui compose cet ensemble d'institutions dont le jeu produit la civilisation, la haute intelligence et la volonté persévérante d'un seul l'ont créé dans un petit canton où l'homme, avant son arrivée, végétait misérablement au milieu d'une nature ingrate et stérile. Cette terre semblait appartenir à celui qui l'avait fécondée; ce peuple était le sien; il régnait sur lui par l'amour qu'il lui portait, par le désintéressement dont il lui avait donné tant de preuves. Pour fonder son empire, il n'avait employé d'autres armes que celles de la charité, il n'avait recouru à d'autre force que celle de la persuasion ;

ses conseils étaient des lois, l'affection de ses sujets, son autorité ; il commandait par ses exemples, et on lui obéissait pour l'imiter. Il mourut plein d'années, adoré de toutes les générations qu'il avait vues descendre dans la tombe, pleuré de celles qui l'y conduisirent pour les rejoindre ; son œuvre, la meilleure qu'il soit donné à l'homme d'accomplir, lui a survécu et subsiste encore.

Franchis, mon fils, la montagne qui nous sépare de ce lieu où il a passé, en s'arrêtant plus d'un demi-siècle, et lorsque tu apercevras cette heureuse paroisse qui fut son royaume, demande où s'élève le palais du haut duquel régna ce souverain ; on te répondra, pour ton éternelle leçon, en te montrant une chaumière. Edifié, attendri, tu comprendras alors qu'oubliant que Celui qui Ta habitée fut autre chose, on se souvienne pourtant qu'il n'aurait rien fondé, s'il n'eût été toute sa vie un instituteur.

Voilà quel fut l'homme que tous les maîtres devraient placer au premier rang de leurs modèles ; je l'ai connu vivant, et, maintenant qu'il n'est plus, je ne me console de sa perte qu'en parlant de ses vertus. Il arrive un âge où, séparés de tous ceux qui nous furent chers, nous allons par la pensée les retrouver au delà du tombeau ; nous ne sommes plus que leurs ombres ici-bas, et nous mourons plutôt au monde, pour vivre avec eux, que nous n'évoquons leur souvenir pour les faire revivre avec nous. Cet âge est venu pour moi ; je sens que la place commence à me manquer sur la terre, et qu'une partie de moi-même Ta déjà abandonnée ; l'affection de tant d'élèves, qui m'entourent, ne saurait elle-même m'y rappeler, et, renfermé tout entier dans cette vie solitaire de l'âme, qui nous détache des choses humaines, je suis parmi eux comme si je n'y étais plus. Il fut un temps où j'aurais pu m'asseoir à tous les foyers et y recevoir les bénédictions de tous les pères de famille; maintenant, quand je passe au seuil de leur maison, c'est sans appeler le sourire sur mes lèvres que les joyeuses acclamations de leurs enfants m'y offrent la bienvenue. Que te dirai-je? mes pensées suivent mes pas, et je

98 DEVOltlS Î)E5 INSTITUTEURS

m'achemine vers la tombe, emportant avec moi ces souve* nirs avec lesquels je dois l'habiter. J'y descendrai calme efc résigné, car j'y retrouverai ce vénérable prêtre que les teifl* pêtes et l'exil nous avaient ravi, que le calme et la paix nobs ont rendu pour foire pendant vingt ans encore l'édification de la paroisse 1 . Je veux reposer près de lui dans la dernière demeure, c'est le vœu d'un père et presque d'un mourant ; il doit être cher à son fils, et j'impose à sa piété, comme Une loi, son accomplissement. A côté de cet homme de bien, le ciel a toujours marqué ma place pour qu'il fût mon appui; il me protégera jusque dans le sépulcre; la main reconnaissante qui viendra répandre l'eau sainte sut* sa cendre, en laissera tomber quelques gouttes sur la mienne ; ces chrétiens, qui furent ses ouailles et qui furent aussi mes élèves, après le nom de leur pasteur, prononceront celui de leur maître dans leurs prières, et la mémoire de l'un participera aux honneurs rendus à la mémoire de l'autre.

Adieu, mon cher fils, je t'embrasse et suis ton père dévoué.

J. Voir, 3« Conférence, la lettre du prêtre émigré.

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un certain ascendant qui imprime le respect et se fait obéir. Ce n'est ni l'âge, ni la grandeur de la taille, ni le ton de la voix, ni les menaces, qui donnent cette autorité ; mais un caractère d'esprit égal, ferme, modéré, qui se possède toujours, qui n'a pour guide que la raison, et qui n'agit jamais par caprice ni par emportement. » Le signe de l'autorité , c'est le respect ; tenez donc à ce que jamais les élèves ne manquent à celui qu'ils vous doivent, et donnez-leur l'exemple, en témoignant, par votre déférence et votre soumission, de votre respect pour vos supérieurs, par la dignité de votre conduite et l'exacte observation de toutes les bienséances, de votre respect pour vous-même. Mais l'autorité, dans laquelle l'un des plus grands maîtres de l'enseignement vous montre une puissance qui agit sur l'enfant pour le soumettre et le conduire, est aussi un moyen qui sert d'instrument à l'éducation. Quand on étudie attentivement tous ceux qu'elle peut employer pour arriver à son but, et qu'on cherche à s'en rendre un compte exact, quels ils soient, on trouve qu'ils se réduisent, en effet, à deux principaux, l'autorité du maître, la liberté de l'enfant ; la liberté qui fait tout procéder de l'initiative de celui-ci, en ne laissant à celui-là que le soin de le diriger dans le développement et dans l'emploi de ses facultés; l'autorité, qui sans s'opposer aux élans spontanés de l'intelligence qu'il s'agit de former, cherche d'abord à s'en rendre maître pour la diriger, en contenant ou en suscitant son action : la liberté a pour elle ces rêveurs et ces sophistes, qui ont plutôt écrit des romans sur l'éducation, qu'ils n'en ont éclairé la science, en l'enrichissant de procédés nouveaux ; mais l'autorité a, de son côté, tous les hommes qui , comme Rollin , comme l'ancienne Université et la nouvelle, comme le clergé, depuis les Jésuites jusqu'aux doctrinaires et aux oratoriens, répudiant les systèmes conçus à priori et reconnus impraticables, quand on a voulu les mettre à répreuve, ont composé la science pédagogique sur l'observation des faits et les déductions de l'expérience.

Dans le système de la liberté, chaque âge n'a pas ses matières et son enseignement qui lui sont propres, l'emploi méthodique du temps qui assigne à chacun sa forme, son étendue, son jour et son heure ; c'est la tournure de chaque intelligence qui décide du moment où les avenues de la science lui seront ouvertes, les dispositions actuelles du tempérament qui règle la marche du travail ; l'intervention du maître est, pour ainsi dire, subordonnée à la volonté de l'élève; pour imposer la sienne il faut que ce maître timide la dissimule ; pour faire naître les désirs il doit au moins avoir l'air de subir les caprices : aussi les procédés de l'enseignement ne sont-ils là que des expédients qui naissent de chaque occasion, et la confiance que l'élève devrait avoir dans le maître n'y est-elle que la foi qu'il a en lui-même. On peut, avec un seul eufant, avec une intelligence vive et alerte, essayer du système de la liberté ; on a toujours échoué lorsqu'on a voulu l'appliquer à plusieurs à la fois ; les esprits, les caractères, les tempéraments et les volontés varient à l'infini d'individu à individu, il implique contradiction d'abandonner les intelligences à leur propre initiative, les volontés à leur pleine liberté, et de prétendre les assujettir à une marche uniforme et les ramener sous le joug d'une règle commune; Socrate, par une entente parfaite de chaque matière, par une savante et logique disposition des principes, par l'arrangement ingénieux de ses questions, faisait, sans effort, sortir des réponses de ses disciples l'exposé de ses propres principes ; mais il enseignait à tous en même temps, il n'avait pas une méthode pour chacun ; le procédé qui mettait un interlocuteur en scène servait à l'instruction de tous ceux qui écoutaient, en les y mettant avec lui, et de la critique des doctrines mauvaises jaillissait la bonne, que le maître imposait, en ajoutant le poids de son suffrage à celui de la vérité pour la faire accepter.

L'autorité vous paraîtra, sans doute, un principe d'édu-, cation plus logique et plus salutaire que la liberté ; avec ce principe le maître ne pose pas sa volonté en. face de celle

de l'élève pour enfanter la lutte ; où il n'y a pas encore eu d'examen et de parti pris, il la place pour en faire naître une qui s'affermira en s'y conformant ; ici l'autorité n'est pas la contrainte qui agit en aveugle, c'est l'ascendant qui s'établit par la supériorité des lumières et par le dévouement, et qui fait reposer la confiance et la soumission sur le respect et l'attachement. Le maître ne suit pas l'enfant pour s'efforcer de le ramener à la voie droite, quand il s'en écarte ; il le précède pour le diriger, et le maintient docile parce qu'il ne lui a pas laissé les moyens d'être désobéissant.

L'autorité n'entraîne pas nécessairement à sa suite la rigueur ; pour être ferme elle n'a pas le soin d'être dure, et elle s'accommode plus encore de la douceur que de la sévérité.

L'obéissance de l'élève sera mêlée de crainte; mais cette crainte sera comme celle que Dieu inspire à l'homme et que lui inspirent aussi son père et sa mère ; elle tient tout à la fois de l'amour et du respect ; l'enfant qui la ressent ne tremble pas à l'aspect du maître, mais parce qu'en l'approchant, il appréhende de ne pas le trouver satisfait, il s'est appliqué à le satisfaire en remplissant exactement tous ses devoirs.

L'autorité, dans l'école, sert à maintenir l'autorité dans la famille; et, quand elle est ébranlée dans la société, peutêtre qu'un des moyens les plus sûrs de l'y raffermir, c'est de lui rendre ou plutôt de lui conserver, dans l'éducation, l'empire qu'elle tient autant de la -nature des choses que de la tradition. L'enfant qui a appris de bonne heure à obéir et qui s'est fait une habitude de la docilité, devenu homme, sera moins tenté de s'insurger contre les lois et de secouer le joug de la soumission.

Votre vie se passe presque tout entière dans vos écoles ; c'est donc là que nous attendent les plus nombreux et les plus importants de vos devoirs : mais quel ordre adopterons-nous pour les examiner? Ce n'est pas leur importance qui nous signalera ceux qui devront les premiers fixer notre

attention ; il a en est point qui n'ait sa gravité ou qui puisse être négligé sans péril pour le maître et pour rélève ; leur ensemble fait la loi du premier, il est rare que leur accomplissement ne garantisse les succès du second. Nous nous attacherons de préférence à Tordre de leur déduction, à celui suivant lequel ils naissent dans la carrière de l'instituteur et se manifestent à lui, lorsqu'il se trouve, pour la première fois, en présence des élèves que la sollicitude de l'autorité et des pères de famille a placés sous sa conduite» Il est peu de ces enfants qu'il ait vus, et voilà qu'il est chargé de développer en eux une intelligence dont il ignore les ressources, de former un cœur dont les penchants lui sont inconnus. Déjà je vous l'ai dit, s'il veut que ses rapports avec les parents soient faciles et profitables, il faut qu'il étudie les dispositions des enfants; j'ajouterai aujourd'hui que, si cette étude, par laquelle il doit commencer, ne lui a pas révélé toutes les facultés qu'ils recèlent, si elle ne lui a pas découvert toutes les pentes de leur esprit, si elle ne Ta pas initié aux tendances, au* caprices, eux exir gences même de leur caractère, si enfin elle ne l'a pas mis dans le secret de leurs habitudes, il marchera en aveugle dans la voie périlleuse où il s'est aventuré, et il ne devra qu'au hasard les rares succès que, par extraordinaire, il aura obtenus. On a dit que toutes les intelligences sont capables de tout et qu'elles ne diffèrent entre elles que par l'intensité de la volonté ; ce n'e6t, sans doute, qu'un paradoxe imaginé pour relever la faiblesse et la soutenir dans ses efforts ; mais, en l'admettant comme une vérité incontestable, on devrait reconnaître que, si tout est à la portée de toutes les intelligences, elles ne le peuvent pas toutes dans le même temps et de la même façon. De là vient pour le maître, la nécessité d'interroger, les dispositions de l'élève et de connaître jusqu'aux erreurs et aux préjugés qu'il a sucés avec le lait maternel. A l'enfant dont l'intelligence est prompte et ouverte, donnes un principe, il s'en empare, et en fait sortir toutes les conséquence? $ montrez une vérité, son évidence, comme une lumière soudaine, le

frappe et le saisit. A celui dont la mémoire est large et s'ouvre avec aisance pour recevoir tout ce qu'on lui confie, citez un fait, elle le retient et se l'approprie; d'autres pourront y entrer, mais ils n'y prendront pas sa place et elle les conservera tous sans se surcharger. Avec de pareils enfants le maître n'a rien à faire qu'à guider leur marche pour la régler, qu'à la suspendre quelquefois pour reposer leur esprit dans la réflexion, qu'à la modérer pour qu'une faculté ne souffre pas par la tension,- quand l'autre la devance.

Cet enfant est pétulant, il est étourdi et dissipé ; mille choses futiles se partagent sa pensée et ne l'occupent pas : elle erre, elle vole de Tune à l'autre sans s'arrêter à aucune. Vous croyez fixer son attention, elle vous échappe ; vous la poursuivez dans ses écarts, vous la ramenez à l'étude, en chemin elle glisse et vous fuit; vous la gour mandez, elle s'émeut ; vous insistez, elle n'est plus à vous.

Cet autre a de l'ardeur et de la persévérance ; le calme et la réflexion viennent au secours de son intelligence ; mais elle manque de soudaineté et de lumières ; elle ne se meut qu'avec peine, elle ne se tourne d'aucun côté qu'elle ne rencontre des bornes. Accolez au hasard ces deux enfants, imprimez-leur la même allure, ils s'épuiseront en vains efforts et n'avanceront pas d'un seul pas; Prenez-les à part et armez- vous de patience; au premier, offrez des choses légères comme lui, qui l'arrêteront, quand il comptait passer, qui fixeront ses caprices, quand il se laissait aller à sa frivole humeur," et qui vous le rendront, quand vous voudrez sérieusement l'occuper. Au second, donnez peu à la fois, mais donnez souvent ; présentez d'abord à son esprit les choses les plus élémentaires , décomposez-les pour qu'elles y entrent .plus facilement, et montrez-les-lui sous toutes les formes pour qu'il s'attache à celle qui l'aura le plus vivement frappé. Le principe est abstrait, il ne se lasse point de le tourner en tout sens, et pourtant il ne saurait le concevoir; vous l'éclairez par un exemple, il devient moins obscur ; vous le développez par un autre, il le saisit ; vous

le matérialisez, pour ainsi dire, en l'alliant aux espèces, et, à la fin, à force de l'approcher de son intelligence, il y pénètre ;. à force de le rendre à sa mémoire, il s'y grave et s'y établit.

Celui-ci est sensible, il est né da parents honnêtes; dans la maison paternelle ses yeux n'ont rencontré que de bons exemples. Commandez, il obéit ; parlez-lui d'amour, il s'attache; d'un malheur, il s'émeut; d'une douleur, ses larmes coulent et il est hors de lui, parce qu'il ne peut la consoler.

A celui-là, la nature a donné un cœur sec; les exemples familiers lui ont été funestes : son père mettait devant lui la main sur le bien d'autrui comme sur le sien ; toutes les misères humaines auraient heurté à la porte de son logis, que sa mère les aurait toutes repoussées impitoyablement ; Û ne comprendra donc la parole du Christ, qui nous commande d'aimer notre prochain comme nous-mêmes, que lorsque, profitant d'un dommage qu'il aura éprouvé, vous lui aurez fait sentir, par le commentaire d'un exemple qui lui est personnel, la sagesse de cette autre parole de l'auteur de notre religion : « Ne faites à personne ce que vous ne voulez pas qu'on vous fasse. »

Rien donc n'est plus évident que cette vérité, que tous les caractères, que toutes les intelligences ne se ressemblent pas ; leur pente varie, on n'arrive pas à toutes par le même chemin, et le maître doit chercher celui qui l'y conduira chez chacun de ses élèves, puisqu'il est, dans la limite de ses efforts, responsable de leur avenir.

Guides de la jeunesse, connaissez-la pour mieux la diriger, Si vous débutez dans la carrière, si un changement vous appelle dans une nouvelle école, si. des élèves nouveaux vous sont confiés, à mesure qu'ils vous arrivent, étudiez le caractère de ces enfants qui vont fréquenter votre classe ; sondez leur intelligence, et que votre premier soin soit de vous rendre un compte exact des moyens dont elle est pourvue. Sachez donc au plus tôt ce que vous pouvez en obtenir et comment vous l'obtiendrez ; sachez par quelles gradations vous amènerez l'élève à se plier sous le joug de

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la discipline, et de quels ménagements il faut user pour ne pas compromettre le succès de voire entreprise; sachez comment vous devez lui parler pour être compris, et sachez le comprendre lorsqu'il s'adresse à vous ; ne vous lassez pas de dire et de répétée souvent* les mêmes choses; donnez & vos explications cette clarté qui lps rend intelligibles aux esprits les moins ouverts ; surtout, recourez aux exemples qui prêtent à l'exposition des prmcipes»quelque chose de pratique et de familier, et qui si souvent réussissent on les définitions échouent; enfin, ne vous arrêtez que lorsque vous avez trouvé le point accessible de l'esprit que vous devez cultiver, et la forme dont la science doit se revêtir pour y pénétrer.

Cette t&che est pénible, sans doute, mais elle n'est pas au-dessus de vos forces i une difficulté seule pourrait en ralentir l'exécution; elle naît du système d'enseignement que yous avez adopté dans votre classe. L'enseignement simultané, qui n'est que l'enseignement individuel moins ses vices et ses imperfections, vous met en rapport avec tous vos élèves : il est donc singulièrement propre à vous initier aux secrets de leur organisation intellectuelle. Au premier aperçu, il semblerait que l'enseignement mutuel ne vous y fera parvenir qu'avec plus de peines : d'un côté, avec cet enseignement, vous n'arrivez à l'élève que par le moniteur ; de l'autre, le moniteur, que vous vous substituez, n'aura ni la volonté ni la possibilité de se livrer à cette étude si longue et si difficile du caractère de l'enfant, et dès lors il abordera ce dernier au hasard; le succès dans ses mains devient un problème, et le résultat le plus probable, c'est que vous verrez languir dans l'ignorance un certain nombre d'élèves que vos soins intelligents en auraient fait sortir.

Ne vous effrayez pas de cette difficulté. La méthode mutuelle est l'ennemie de la médiocrité, mais c'est renseignement des bons maîtres; pour avoir besoin d'aides et pour s'en servir, l'instituteur n'y renonce pas à travailler par ui-juême ; rien ne s'y fait sans lui, il est à tout, et surveille

tout; il forme ses moniteurs, et, de ses élèves d'élite, il fait des maîtres qui apprennent de lui à étudier le caractère de» enfants qu'ils dirigent. D'ailleurs, il est derrière eux, il les suit, les voit, les reprend ; chaque enfant a tour à tour part à son attention; il est observé et compris, et, loin d'aller seul et abandonné dans la voie de renseignement, il a, pour s'appuyer, un camarade qui le conduit, et un maître qui le soutient.

Pourtant, il faut le reconnaître, ce n'est pas une tâche ffLcile que d'observer sans cesse des natures aussi diverses, d'apprécier des aptitudes dont la mesure varie à l'infini, de proportionner le travail à leurs forces, et de les conduire au bat que la raison a su leur poser; je ne connais qu'une vertu qui puisse l'envisager sans effroi, qu'une puissance capable de la remplir, c'est le dévouement : vertu sublime, mais en même temps simple et modeste, qui ne dépend pas de la constitution de l'homme; qui s'allie aux caractères les plus calmes et les plus doux, comme elle pénètre les trempes les plus fortes; qui ennoblit toutes les professions, qui s'attache à la vôtre, se place au premier rang de vos devoirs et en devient la gloire et le soutien. Sans dévouement, nous, ne faisons rien qu'avec peine, le devoir est une contrainte, Vàme résiste quand la raison obéit, et celle-ci n'agit enfin que parce que l'autre est chargée de chaînes, La tâche que nous entreprenons ne nous offre que des dégoûts, celle que nous avons achevée nous apporte le repos saps nous donner la satisfaction; nous n'en souffrons pas seuls, les étrangers que la nécessité met en rapport avec nous ont leur part de nos ennuis, nous leur faisons sentir la joug que nous portons, et tout, jusque dans les mouvements de notre mauvaise humeur ou dans les excès de nos emportements, atteste la gêne que nous impose notre profession ou les tourments qu'elle nous fait endurer. Dans toutes les autres, il suffit que la raison adhère, que la volonté se plie et exécute avec exactitude et fermeté, pour que le devoir soit accompli et que l'homme ait fait preuve de dévouement; dans la vôtre, le dévouement est placé

plus haut, et vous ne l'atteindrez pas si facilement : vous n'y parviendrez qu'au prix d'une entière abnégation. Vous êtes revêtus d'une sorte de sacerdoce, il réclame tout votre temps, toutes vos facultés et tous vos efforts; quand vous envisagez votre tâche, ses difficultés sans nombre et son apparente aridité ne sauraient désenchanter votre cœur ou effrayer votre raison; vous l'embrassez avec transport et vous tendez sans cesse vers l'accomplissement de cette tâche, qui est l'objet de toute votre prédilection. Oh! loin de vous la belle et douce mission d'élever l'enfance, si vous ne l'abordez qu'avec ce dévouement sec et contraint qui n'est que de l'obéissance et de la résignation ! M'armant des paroles du Dieu qui appelait â lui les petits enfants, je vous déclare indignes d'en approcher, si vous ne vous sentez entraînés vers eux par un penchant irrésistible, si, dans leurs plus grands écarts, vos réprimandes les plus sévères ne se teignent de tendresse et d'amour, et si votre ardeur â servir la jeunesse ne devient l'aliment de votre âme et la passion de votre vie.

Rollin, le bon Rollin, qui est peut-être la plus belle gloire de l'Université, donna l'exemple de ce simple et long dévouement. Il naquit dans une humble condition ; fils d'un artisan, il avait embrassé la profession de son père pour lui complaire ; devenu orphelin, il dut l'exercer pour soutenir sa mère, qui était restée veuve avec deux enfants. La Providence en décida autrement : un religieux avait remarqué d'heureuses dispositions dans le jeune Rollin, il le fit admettre par charité dans un collège de Paris. L'enfant ne tarda pas* à s'y distinguer par son ardeur pour l'étude et ses progrès dans ses classes : une bourse lui fut accordée, et dès lors, l'Université l'adopta. Elle l'avait compté parmi les premiers de ses élèves, elle le compta parmi ses maîtres les plus renommés, et bientôt, rendant hommage à sa science et à ses vertus, elle le choisit entre tous les hommes éminents qu'elle renfermait dans son sein, l'élut son Recteur et le plaça à sa tête. Rollin fut reconnaissant : il consacra sa vie tout entière au service de cette antique

corporation qui l'avait accueilli dans son enfance et qui l'avait promu, jeune encore, à de si grands honneurs. Professeur à vingt-deux ans, il mourut à quatre-vingts, et, lorsque la mort vint le visiter, il traçait les dernières pages de cette suite d'ouvrages qu'il a composés pour l'instruction de la jeunesse. L'intervalle qui sépare le moment où il est entré dans la chaire de celui où il est descendu dans la tombe, il le passa tout entier à enseigner, à administrer et à écrire. Ce dernier emploi de son temps ne vint qu'après les deux autres, lorsqu'ils lui demandaient des forces que l'âge commençait à lui refuser, à l'époque où, fatigués du travail, les hommes cherchent ordinairement le repos. Il songeait si peu à la gloire et à la fortune, qu'il avait plus de soixante ans quand il entreprit son premier livre, et qu'ayant à peine de quoi vivre, il abandonna le profit de ses ouvrages à son libraire qu'ils enrichirent.

Ses habitudes étaient simples et modestes, son caractère doux et facile ; sa vie comme ses écrits respirent un calme, une candeur, une bonté qui ont fait de l'une le modèle de celle des instituteurs de la jeunesse, et qui prêtent aux autres un charme inexprimable. Ce sont ces traits distinctifs de son caractère qui ont fait attacher à son nom l'épithète de bon : titre glorieux qui lui fut décerné par ses contemporains et que la postérité lui a conservé.

La modération des goûts et l'ascendant de la vocation expliquent seuls chez Rollin la simplicité de la vie dans une aussi haute position. Il se croyait appelé à élever la jeunesse, et, ayant formé le projet d'écrire pour elle un ouvrage sur l'histoire ancienne, il sentit qu'il devait, avant de le réaliser, se recueillir dans la retraite et dans l'étude. Il était lecteur * au collège de France, principal du collège de Beauvais et membre de l'Académie des inscriptions et belles-lettres; il renonça à tous ces titres, à tous ces emplois, à tous les émoluments qui y étaient attachés, et alla se retirer, avec une rente de six à sept cents livres, dans

1. Ancienne dénomination des professeurs de cet établissement.

une petite maison qu'il possédait dans un des quartiers les plus lointains et les plus obscurs de Paris. Il l'habita la plus grande partie de sa vie, il y reçut les hommes les plus célèbres de l'époque, et, lorsqu'il mourut, le recteur émérite n'y avait d'autres meubles que ceux qu'avait achetés à vingtdeux ans le professeur de rhétorique.

Sans être sévère à l'excès, il avait de la fermeté, mais elle était tempérée par une douceur et une bonté inaltérables. 11 aimait la jeunesse ; ses manières avaient avec elle quelque chose de tendre et de paternel. Rien ne peut égaler l'attachement que ses élèves avaient pour lui; si ce n'est la confiance que les parents avaient dans la sagesse et l'habileté de sa direction. Les pensionnaires accouraient en foule dans le collège dont il était principal. Un père de fa* mille, sur la simple recommandation de son nom, lui amenait son fils du fond de la province; le collège n'avait plus une place qui ne fût pleine : Rollin fut donc contraint de lui faire entendre un refus. Le père en fut affligé, mais ne se découragea pas : « Je n'ai que cet enfant, dit-il, je vous le laisse; vous le logerez dans la cave ou à la cour, mais il faut que vous l'éleviez. » Le bon Rollin ne put résister â Une confiance aussi opiniâtre, il céda et logea l'enfant dans son propre cabinet.

Qui le croirait? uû homme aussi excellent et aussi inotfensif Ait persécuté; il n'avait point d'ennemis, mais l'amitié le trouva fidèle, et de dures et longues épreuves lui firent expier son dévouement.

Des liaisons qu'avait amenées la conformité des caractères, des goûts, des études et des opinions l'avaient attaché à ces solitaires jansénistes de Port-Royal, qui avaient le tort, que des adversaires pardonnent rarement, d'avoir fait éclore dans leur retraite des hommes de génie et de pousser la vertu jusqu'au rigorisme. Il ne les renia point et souffrit avec eux sans se plaindre. L'Université non plus que l'Église n'est ingrate : comme elle, elle a eu ses apôtres et ses martyrs, et comme elle, lorsque le calme a succédé aux orages qui Vont tourmentée, elle a appelé au partage

de sa gloire ceux qui avaient combattu pour elle. Elle n'a point oublié Rollin : elle le nomme parmi ses plus hautes célébrités et, tandis que l'éloquence épuisait pour lui toutes les formes de l'éloge, et qu'à l'envi le marbre et la toile reproduisaient ses traits, naguère elle a, pour ainsi dire, canonisé ses vertus en plaçant un collège de ta capitale sous son invocation.

Douceur. — Patience. — Persévérance. — Fermeté. — Complaisance.

Quiconque ayant mis la main à la charrue, regarde derrière soi, n'est pas propre au royaume de Dieu.

(Evangile y S. Luc, ch. 9j v. 62.)

Son austérité n'a rieii de rade, sa douceur ne dégénérera point en faiblesse : l'une produit la haine, l'autre le mépris.

(Quintiliem, liv. ii, ch. 2.)

Au demourant, cette institution se doibt conduire par une sévère doulceur.

(Montaigne, Essais, liv. i. ch. 25, n° 8.)

Messieurs,

Plus j'avance, plus j'hésite; chaque vertu dont je vous entretiens est un devoir que je vous impose. L'accomplissement de tous ceux de votre profession atteste chez vous la réunion des qualités les plus rares, l'alliance des inclinations les plus opposées : la perfection s'y compose de contrastes, et celui d'entre vous qui l'atteint ou qui en approche ne sera pas seulement laborieux, intelligent, instruit, recommandable par ses mœurs et dévoué à son état, il joindra encore la douceur à la fermeté, l'activité à la patience, lindulgence à la sévérité; à l'amour de l'ordre et de la discipline cette complaisance pleine de tact et de bonté qui s'en relâche quelquefois pour y ramener plus sûrement, y assujettir sans résistance l'enfant qui s'en écarte ou qui

s'effarouche, du moment qu'on lui en fait toucher le joug. L'action la plus puissante qu'il vous soit donné d'exercer sur lui, c'est celle que vous assure la douceur inaltérable qui règne dans tous vos rapports avec vos élèves et la constante égalité de votre humeur. La douceur a sa source dans la bonté du cœur; elle se produit par un abord facile, elle se manifeste dans l'aménité des formes et jusque dans cette modération de l'organe qui assouplit les intonations de la voix; rien de brusque dans ses mouvements, de dur dans son regard, de sec dans ce qu'elle commande, de contraint dans ce qu'elle accorde, ou de blessant dans ce qu'elle refuse. La douceur, chez le maître, sollicite la confiance et l'attachement chez l'élève; elle lui fait rechercher l'école comme un lieu de plaisir, et la présence de ce maître comme la société d'un parent ou d'un ami. S'il commande, on lui obéit sans peine et sans murmure ; s'il reprend, on l'écoute sans le maudire, et la douleur qu'on en éprouve vient plutôt de la faute que du 'reproche; sa censure est plus vive parce qu'elle est mieux sentie, son châtiment plus efficace parce qu'il semble le partager en l'infligeant, et que la crainte de lui déplaire en augmente l'amertume. La rudesse du ton, la brusquerie des manières effrayent l'enfant, et l'effroi paralyse toutes ses facultés : la parole, que l'impatience aigrit, que la mauvaise humeur a rendue menaçante, éclate sur lui sans qu'il l'entende; au contraire, celle qui sort de la bouche d'un maître toujours calme et doux, trouve toutes les oreilles tendues pour la saisir, toutes les intelligences ouvertes pour la comprendre *.

\ . Je dy donc notamment que l'on doibt attraire et amener les enfants à faire leur debvoir par bonnes paroles et doulces remontrances, Doapar coups de verges, ny par les battre : pour ce qu'il semble que ceste voye là convient plutost à des esclaves, que non pas à des personnes libres, pour ce qu'ils s'endurcissent aux coups, et deviennent comme hébestés, et ont le travail de Pestude puis après en horreur, partie pour la douleur des coups, et partie pour la honte.

(Plutarqub, Comment il faust nourrir les enfants, frad. fl'Amyot.)

iU DEVOIRS DES INSTITUTEURS

. La compagne de la douceur est la patience : celle-ci ne serait plus elle-même si elle pouvait s'en séparer. Il n'y a de mérite à être doux que lorsque de vives contrariétés éprouvent notre longanimité et provoquent notre emportement; le phie difficile, chez l'instituteur, est de se posséder sans laisser voir la lutte qu'il soutient contre ses propres passions, de résister à toutes les désobéissances de ses élèves sans sortir de son calme habituel, et de rester toujours maître <jte lui-même pour l'être toujours des autres.

La douceur u f est pas eu lui une vertu de circonstance, -elle doit raccompagner partout; de même la patience ne doit jamais l'abandonner; elle subit toutes les épreuves sans se démentir, et, loin de la lasser, le temps la fortifie ; ekez l'homme qui sent vivement, ce n'est pas sans peine qu'elle établit son empire; mats, à la fin, il plie sous son joug, elle pénètre dans ses habitudes, il n'a plus besoin de mordre son foein pour 5e contenir, et, s'il n'envisage cas froidement le désordre, il sait se modérer pour le réprimer fîtes sûrement.

Tout dam la vie de l'instituteur concourt à exercer sa patience : ses leçons qu'il donne et que l'enfant distrait n'écoute point, ses explications qu'il prodigue et qu'il répète vingt fois avant qu'il ne les comprenne; la légèreté qu'il poursuit sans la fixer, la pétulance qu'il châtie sans la contenir, la paresse qu'il gourmande sans la vaincre ; enfin les défauts qu'il reprend sans les corriger, et les vices > qju'il attaque sans les détruire. L'inutilité de ses efforts ne saurait l'abattre; il sait que le temps est à lui» il les renouvellera tous les jours, s'il le faut, certain qu'il est que l'emportement crée les résistances, au lieu de les réduire, et que le découragement enlève aux entreprises les mieux raisonnées un succès qu'une volonté qui dure, peut seule leur assurer.

La patience nous met en garde contre les autres, la persévérance contre nous-mêmes; eHe accroît nos efforts, elle féconde nos peines, elle empêche qu'aucune ne soit perdue.

La raison daus tout ce que nous entreprenons, nous montre un tait ; la persévérance qui, dans l'action, est à la volonté ce que la patience est i l'humeur, nous aide à l'atteindre, en y fixant constamment notre vue. Avec la patience le maître ne brusque pas le progrès; avec la persévérance il le continue ; chaque jour a le sien, il ajoute à celui de la veille, il prépare celui du lendemain, et si l'œil ne les aperçoit pas toujours au «moment où ils sont acqufs, qu'il laisse ie temps les accumuler, et il ne tardera pas à ies lui découvrir. L'art d'enseigner est susceptible de perfectionnement ; le perfectionnement est le fruit de la persévérance; il faut longuement observer et réfléchir avant d'innover; H faut «ne longue et persévérante pratique avant de juger «ne tftuevatioii. Quand vous avez apprécié les facultés d'un eniaat, quand voua avez reconnu ce qu'elles comportent, ne «nénagez m votre temps ni votre peine pour l'obtenir : l'arbre 4e plus robuste est le plus longtemps à croître, et il «rient un temps ou il porte -son fruit. On vous amène un élève à qui l'intelligence ne fait pas défaut, mais, cher lui, elle est lente, et les vices de l'éducation première, loin 4? en faciliter la culture, ont semé de nouveaux obstacles sur le terrain; de lente, celte intelligence est devenue épaisse ; la grossièreté des mœurs, la misère de la vie ont •engourdi, sinon «se, ses ressorts, et des années entières vos exhortations l'excitent avant de l'éveiller, vos châtiments la stimulent avant de l'émouvoir ; ou bien l'enfant qu'on vous confie est léger et étourdi, son attention a des caprices, et sa volonté, dont vous voulez régler les mouvements, se révolte en présence d'une discipline inflexible à laquelle il faut qu'il se soumette. Contrastes vivants, contrastes perpétuels, qui se renouvellent sans cesse, et qui offrent, dans leur réunion, le tableau le plus fidèle des écoles que vous dirigez. L'observation vous aura bientôt initiés à tous les secrets de ces divers caractères, et vos élèves n'auront pas fréquenté quelques jours votre classe, qu'elle vous aura révélé toutes leurs qualités et tous leurs défauts. Votre dé dévouement vous a fait embrasser, sans hésitation, la tâche

difficile de faire tourner les unes et les autres au profit de leur éducation. Cette tâche est entreprise, vous la poursuivez sans relâche, et, après de longs efforts, vous ramenez à sa fin; vous pouvez vous en applaudir, car c'est le miracle de votre patience et de votre persévérance.

Le découragement est le mortel ennemi de la persévérance, l'aigreur ou la colère celui de la patience : le premier, â quelque point de la carrière qu'il s'empare de vous, vous enlève le fruit de vos travaux; le second substitue à une vertu qui devait vous faire surmonter toutes les difficultés, un défaut qui les augmente et en crée "de nouvelles. En effet, si la patience fait que nous nous possédons, et nous permet d'user avec discernement des ressources de notre esprit, la colère nous les ravit, en nous mettant hors de nous-mêmes ; elle diminue la puissance de la raison, parce qu'elle lui enlève le calme qui fait sa force, et elle l'empêche de surmonter les obstacles qu'elle rencontre, parce qu'elle se les exagère et ne leur mesure pas les moyens qu'elle veut leur opposer. D'un autre côté, si l'élève est vif et résolu, la colère du maître provoque sa résistance et le dispose ainsi à l'insoumission; s'il est doux et timide, elle l'étourdit : son intelligence éperdue ne comprend rien à ce qu'une voix courroucée lui explique, ou l'explication qu'il allait saisir, parce qu'elle s'était adoucie pour la donner, il la laisse évanouir, parce qu'en haussant le ton, elle lui a inspiré une frayeur qui suspend l'usage de ses facultés, comme le ferait l'approche d'un danger imminent.

La colère du maître rencontre donc toujours ou la crainte ou la résistance; elle est impuissante à corriger, elle finit par corrompre, et d'injuste elle devient cruelle. En effet, il est peu des actions de l'homme, même dans ses premières années, auxquelles ne vienne se mêler l'amour- propre ; il se fait un point d'honneur de désobéir au maître qui lui commande durement, ou de ne tenir aucun compte d'un reproche adressé dans un moment d'emportement. L'instituteur, d'ailleurs, court risque de rencontrer parfois un en-

fant dont le caractère ne sera pas moins violent que le sien; si la colère s'empare de l'un, elle ne tardera pas à gagner l'autre; un mouvement de l'élève l'excite chez le maître, un mot de celui-ci l'éveille chez celui-là, car le sage de l'Écriture a dit : « Une réponse douce apaise la colère, et une parole dure excite la fureur *. > Dès lors tous ces sentiments de confiance mutuelle, de bienveillance, de respect, d'attachement et de reconnaissance, qui doivent faire la base de l'union intime qui s'est établie entre eux, se sont évanouis pour faire place, d'un côté, à la défiance et à l'aversion, et, de l'autre, à l'injustice et à la sévérité : la haine succède à l'affection, et la paix s'est transformée en guerre ouverte; l'élève ne reçoit plus un châtiment qu'il ne l'attribue à la rancune ou à la vengeance, et le maître lui-même, abusant de son droit de punir, l'exerce avec une rigueur outrée, en saisit les occasions avec bonheur, et s'oublie peut-être au point de porter la main sur des enfants qui ne devaient attendre de lui que des caresses.

. Comment donc l'enfant enclin à la colère croira-t-il qu'elle soit un mal, s'il voit son maître s'y abandonner? Comment le maître osera-t-il l'en reprendre, si lui-même a ce défaut à se reprocher? Comment l'en corrigera-t-il s'il lui montre, par son exemple, qu'il est impossible à l'homme de commander à ses passions? Un maître, aux yeux de ses élèves, devrait être, autant qu'il est permis à la faiblesse humaine, le modèle de toutes les perfections : là est la gloire de Socrate, qui fut le plus grand de tous les philosophes de l'antiquité, et qu'on devrait imiter en tout, si l'on voulait toujours être sûr de bien faire. C'est aussi celle de Platon, qui fut le plus grand des disciples sortis de son école. Rentré dans la maison paternelle, un jeune homme qui avait suivi ses leçons, vit un jour une querelle s'élever entre ses parents; effrayé de la colère qui se peignait dans les traits de son père et dans la violence des reproches qu'il adressait à sa femme, il ne put s'empêcher de témoigner la peine que

i. Proverbes , ch. 15, v»l.

M faisait éprouver un semblable spectacle : nue exctamatiow trahit son douloureux étonnement. Son, père, interdit à son tour, lui en demanda la raison : « C'est que, dit-il, je n'ai jamais rien entendu de pareil chez Platon. »

Imitez donc la douceur, le calme, la patience de ces premiers de tous les maîtres; mais ne vous laissez pas aller à une molle faiblesse, et, pour tous préserver de cet excès qui à'est pas moins à craindre que celui de la colère, babituez-voas à une sage fermeté. Lai fermeté n'est point la sécheresse du cœur, la dureté des procédés, la rudesse des manières et du ton; c'est cette volonté persévérante de l'homme, du maître éclairé qui, lorsqu'il a pris un parti, 1er suit jusqu'au bout, et maintenant avec une égale résolution la loi qui lui commande et celle qui le charge de commander aux autres. Le devoir est sa règle; il s'j soumet, et jamais dans ses mains elle ne fléchit inconsidérément. Chargé de rappliquer à des enfants, il le fait dans une juste mesure ; mais une fois qu'il Ta fait, il n'y apporte plus de tempérament pour l'accommoder à leur paresse, à leurs caprices, ou à leur légèreté. Il ne leur demande rien qu'il n'y ait ré-» fléchi, ne leur impose aucune tâche qu'ils ne puissent ac-» complir; mais, la loi établie dans son école, il ne souffre pas qu'aucun élève s'en écarte ; le devoir donné, il tient là main à ce que chacun le rapporte ponctuellement, et à ce que l'œuvre corresponde aux moyens : il ne comprend point, lorsqu'il a commandé, de milieu entre la soumission et la désobéissance; il ne reconnaît ni au mérite de l'élève, ni fl la condition dans laquelle il est né, le droit de le mettre au-> dessus de la règle commune, et comme il est juste, s'il est convaincu qu'il importe à la bonne tenue de éon école que cet élève plie sotis le joug de la discipline, les supplication» comme les prières des parents le trouveront inflexible. Du moment que les enfants qui fréquentent sa classe auront compris que plus leur maître est bon plus il est ferme, que plus sa parole est douce plus elle est stable, ils renonceront aux expédients que l'indocilité et la dissipation inventent pour se soustraire à ses légitimes exigences, et,

convaincus que la résistance est inutile, 9s ne seront même pas tentés de toi désobéir. Sa fermeté entretient )e«r obéissauce; Tune se relâche, si l'autre fléchit, et ce relâchement, que l'oubli d'un jour a produit, a plus d'une fois, dans la classe, amené à sa suite l'indiscipline et arrêté les progrés des études.

Cependant cette fermeté, dont je vous fais une obligation si étroite, n'est point cette dureté impitoyable qui n'établit jamais qu'une règle à laquelle les organisations parfaites peuvent seules se conformer, cette roideur méthodique qui mesure tous ses mouvements et croirait tout perdre si elle se prétait aux allures de l'enfance : pour être ferme, le maître ne cessera point d'être bon, et il ne se passera pas un instant de sa classe où il ne descende à une de ces complaisances qui n'affranchissent pas l'enfant du devoir, mais qui l'aident à le remplir ou le lui rendent plus facile; il ne transige pas avec les caprices, mais il sait, il devine les infirmités du corps et de l'intelligence ; il court au-devant des exigences de la nature, et l'enfant s'attache au maître qui ne l'ar pas empêché d'y céder; l'œil de ce maître le suit constamment; il lit dans le sien son embarras, il prévient une question qu'il n'oserait pas lui adresser, il y répond, en répétant ce qu'il avait dit d'abord et en y joignant des explications qui sont si claires, si simples, si bien adaptées à la tournure d'esprit de cet enfant, qu'il est désormais impossible qu'elles n'y fassent pas pénétrer la lumière.

Il est surtout, dans chaque école, des élèves sur lesquels les yeux du maître doivent se porter plus souvent; ordi-* nairement ils ne sont ni les plus nombreux ni les plus intelligents. Leur regard, qui n'ose s'arrêter sur vous quand il vous rencontre, leur bouche qui craint de s'ouvrir pour vous adresser la parole, leur front qui se baisse quand ils approchent de vous, accuseraient la stupidité si l'on ne savait que les privations du corps engourdissent les facultés de l'esprit et contrarient leur dévoloppement. A l'embarras ç)e leur démarche, à cette contenance humiliée qui les suit

môme au milieu de leurs camarades, à cet air honteux que vous remarquez dans toute leur personne, aux vêtements souillés dont ils sont couverts, vous reconnaissez les enfants du pauvre, qui vivent de la charité publique et pour qui vos leçons mêmes sont encore une aumône. A ceux-là vous ne devez pas plus qu'aux autres, mais vous leur devez autre chose. Hélas! la misère corrompt l'homme, alors qu'elle ne vient pas de la corruption; en enlevant aux manières leur douceur et leur délicatesse .naturelles, elle leur communique quelque chose, oserai -je le dire? de grossier et de brutal qui ne se réfléchit que trop souvent dans les rapports des enfants avec leurs parents. Qui n'a remarqué que ceux de l'indigent sont, la plupart du temps, les plus mal menés? Les coups provoquent leurs plaintes et y répondent; les caresses maternelles sont des biens qu'ils ignorent ou qu'ils envient à ceux du riche. Donnez-leur donc ce que leurs parents leur refusent : quand vous êtes contents de leur travail, accordez-leur ces caresses, adressezleur ces paroles douces et bienveillantes qui encouragent si puissamment les enfants à bien faire. Le pain n'est pas leur seul besoin : à l'un il faudrait un livre; à l'autre le papier, les plumes sans lesquels il ne pourrait pousser plus loin les progrès que vos efforts ont, à la longue, obtenus d'une nature ingrate ou devenue stérile par le manque de culture; à celui-ci un vêtement que la pitié et la pudeur réclament pour lui; à celui-là des aliments qui apaisent la faim qui le tourmente jusque dans votre école. Vous connaissez des âmes dont les inclinations sont charitables et discrètes, et qui aiment à secourir l'indigence, en lui laissant ignorer la main qui la soulage : armez-vous de courage, vous qui n'avez jamais osé solliciter pour vous, et, choisissant bien ceux à qui vous allez vous adresser, de crainte d'échouer dans votre généreuse mission, priez pour ces enfants qui sont devenus les vôtres, puisque vous remplacez près d'eux leurs parents; priez avec réserve, avec prudence, mais priez avec instance et même priez habilement auprès du riche, et vous verrez sa bourse s'ouvrir et verser dans votre main

l'aumône précieuse qui satisfera aux besoins de vos enfants; tous les jours son pain les attendra à votre porte, et les vêtements des siens iront babiller, sur vos bancs, cette famille délaissée que votre cœur vous aura fait adopter.

C'est ainsi, Messieurs, que toutes vos vertus aboutissent à une seule, qui résume toute votre vocation, et que, parcourant le cercle de vos devoirs pour vous les enseigner, je semble, à chaque pas, revenir sur moi-même et vous les montrer tous réunis dans un seul, la charité. En effet, tous ne se réduisent-ils pas là pour l'homme que la loi place au milieu de la jeunesse pour la former et l'instruire, lui donner des leçons et lui offrir des exemples? Remplissez donc avec ardeur, avec amour, cette noble tâche de montrer la voie du bien et d'apprendre à l'enfance à y marcher : apprendre à bien faire, c'est faire le bien ; c'est encore le faire que de signaler une souffrance à celui qui ne demande qu'à la soulager : celui qui dirige la main qui répand un bienfait s'attribue la moitié du mérite de cette bonne œuvre *. Nousmêmes ici-bas que sommes-nous? les instruments de la Providence divine : quand elle nous y crée, elle nous donne des droits égaux à ses bienfaits, et cependant, dans sa bonté, elle y place avec nous l'inégalité des conditions, pour que l'amour, en les rapprochant, resserre les liens de la fraternité originelle qui les unit; l'inégalité des fortunes, pour que la charité les fasse disparaître toutes deux, pour que le fort protège le faible, que celui qui a plus aide celui qui a moins 2 , que deux vertus de plus, la bienfai- •

1 . Le directeur de l'asile ne serait point à la hauteur de ses fonctions, s'il ne devenait pas l'intermédiaire du piuvre et du riche, et s'il n'était pas on même temps l'exemple des enfants et le consolateur des familles. (M. Gochin, Manuel des Fondateurs et des Directeurs des salles d'asile, n° 206.)

2. Le riche et le pauvre se sont rencontrés : le Seigneur a fait l'un et l'autre. (Proverbes, ch. 22, v. 2.)

Si les richesses avaient été données à tous également, ii n'aurait plus fallu d'aumônes ; et la charité, devenue un vain nom, n'aurait pas eu occasion de s'exercer. Les biens de la nature sont communs ; cela devait être pour le soutien de la vie. Les richesses ne le sont pas ; cela devait

sauce qui donne et la reconnaissance qui se sourient cTaroir reçu, réjouissent la terre et serrent ainsi de fondement à la société.

être pour nous ménager le mérite et la récompense des bonnes cuivres. (S. Jean Ghrysostome, 2 e homélie sur la sédition d'Antioche.)*

Je suis émerveillé de cette providence

Qui fit naître le riche auprès de l'indigent.

L'un a besoin de bras, Tan Ire a besoin d'argent.

(Golun d'Harlbvilib, V Optimiste, ad i r se, VI II.)

Exactitude. — Assiduité. — Attention. — Application* — ■ SSlence* — • Préeision. — Obéissance. — Ord?e. — Discipline. — Dévouement. — L'aibbê Se Lasalle. — Le chevalier Paulet.

Personne ne sait commander s'il ne sait obéir.* [Imitation de Jésus-Christ, fiv. i, eh. 20, v. 2).

Simple dans l'enseignement, laborieux, exact sans être trop exigeant, il répondra volontiers aux questions et prendra même plaisir à en provoquer. (Quintilien, liv. h, ch. 3.)

Il n'y a an monde ny chose plus aysée pour l'usage, ny plus belle que le bon ordre.

(Xénophon, l'Economique^ trad* de La Boëtie.)

Messieurs,

Vos fonctions vous imposent des devoirs; tous en imposez, à votre lotir, à vos élèves; vous n'atteindrez le but que vous avez en vue* c'est-à-dire l'éducation et l'instruction de la jeunesse, qu'autant que tous ces devoirs seront accomplis; élèves ou maîtres, vous en avez pour tous les jours de la semaine, pour toutes les heures de la journée; il n'en est pas un seul qui puisse être enfreint sans péril, ou négligé sans que son omission n'amène des regrets à sa suite; chaque devoir a donc son temps qui lui est réservé, et le maître, qui en connaît tout le prix, ne doit jamais permettre que rien lui en soit dérobé. L'exactitude, qui veille à ce que des futilités ou des occupations, qui lui sont

étrangères, n'anticipent pas sur son domaine, est une vertu du maître, il doit y former ses élèves. '

Le règlement de son école fait à l'avance, entre le travail et le repos, le partage de l'année scolaire; il fixe la durée des classes, il y répartit avec une rigoureuse précision les divers objets de l'enseignement : l'instituteur se fera donc une religion de n'y rien changer, dans la pratique, et d s'y conformer presque aveuglément. Il ne peut guère prolonger la durée des classes, sans fatiguer l'attention de ses élèves, il ne peut la raccourcir sans nuire à leur instruction. D'un autre côté, prendre sur le temps d'une leçon pour le donner à une autre, lorsque les instants assignés à chacune sont déjà si courts, et lorsque l'enseignement primaire est si restreint qu'il ne comporte rien que d'essentiel et d'indispensable, c'est épuiser une de ses branches sans profit peut-être pour les autres, et s'exposer à la voir dépérir, au risque de ne pas augmenter leur vigueur. D'ailleurs, n'est-ce pas méconnaître la loi, s'affranchir de la discipline et s'écarter, dans une entreprise si difficile, des pas d'un guide sans lequel personne de vous ne peut se flatter de ne pas s'égarer? N'est-ce pas enfin donner à l'enfant l'exemple d'un relâchement ou d'une désobéissance à laquelle il n'a que trop de penchant à se laisser aller? Le règlement vous offre une carrière et la limite; dans les bornes de cette carrière, tracez-vous vous-mêmes une route sur laquelle vous marquerez, pour ainsi dire, à l'avance, tous vos pas et vous mesurerez votre allure. Votre école se divise en plusieurs classes, les élèves y passent successivement de Tune à l'autre ; répartissez donc le travail dans chacune pour toute Tannée, distribuez-le suivant un ordre mûrement réfléchi et sagement arrêté, et, au lieu de faire marcher ces classes à l'aventure, à travers les retards et les répétitions, assignez-leur, dans votre plan, dès les premiers jours de l'année, ce qu'elles devront faire le dernier; sachez ce que votre enseignement doit avoir produit, à quelque époque que vous lui demandiez compte de vos efforts; ses progrès seront certains dès que vous vous en serez fait une loi.

Observez donc vous-mêmes celte loi, et ne souffrez pas que vos enfants s'en écartent; les premiers dans vos écoles, vous ne vous en éloignerez* jamais pendant la classe, et vous y serez toujours les derniers * ; chaque élève s'y rendra â son ouverture, il ne la quittera que quand l'heure de la sortie aura sonné. Vous enseignez une chose, ne le laissez pas s'occuper d'une autre; vous faites une leçon, vous exigez qu'il l'écoute; vous l'interrogez, vous voulez qu'il réponde; une branche de l'enseignement lui sourit, il la cultive avec plus de zèle et de goût, vous l'encouragez, mais vous ne permettez pas que, cédant aux fantaisies de son imagination ou à des répugnances qui décèlent moins le défaut d'aptitude que la paresse, il en néglige une autre qui a pour lui moins d'attraits. Ses succès ne seront pas égaux dans toutes les matières, parce que la variété et l'inégalité sont la loi de l'esprit humain; mais il aura obtenu tous ceux que comportait son intelligence, et vous en aurez retiré ce que lui-même n'en aurait pas osé attendre.

Ainsi vous serez exacts, et vos élèves le seront à votre exemple; mais ce n'est pas encore assez, les uns et les autres vous serez assidus. L'exactitude est une obéissance à no^ devoirs, dans laquelle le corps a souvent plus de part que l'esprit; elle ne tient pas moins alors de la contrainte que de la volonté, et, si elle suffit pour empêcher l'enfant de s'écarter de la route, elle ne suffit plus pour l'y faire marcher : l'assiduité le porte où l'exactitude l'entraîne et le retient; avec elle, animé d'une généreuse ardeur, il n'attend pas que l'aiguillon le presse, il se meut de lui-même ; le travail, à ses yeux, n'a plus rien qui le rebute, l'exactitude rien qui le tourmente : il arrive à l'heure comme un soldat vole à son poste; le devoir, loin de l'abattre, augmente son courage; les difficultés, loin de lui inspirer des dégoûts, lui offrent des attraits, et lorsqu'il est sur les bancs où l'appelle l'étude, il n'y est pas enchaîné par une rigou-

. 1. Sois le premier à l'école et le dernier à en sortir. (F. C. Strnsser, instituteur, sa vie par M. Spindler.)

m DEVOffia DES ItfSTtTCJTEUftS

reuse exactitude, mais il s'y maintient avec tonte son ardeur et sa pleine volonté.

L'attention naît naturellement de {'assiduité; vous la solliciterez en vain d'une exactitude purement mécanique, phez rélève qui n'est qu'exact; sa répugnance four l'étude aie la lui montre que hérissée d'épines et entourée de contrainte ; il eu détourne son esprit et lui refuse sa volonté ; or, sans volonté point d'attention, sans attention point d'instructien possible *. Comment l'enfant coraprendra-t~il un principe, en saisînt-t-il les applications, si, lorsqu'il en Ut l'exposé 4ans «on Hw», son oeil seul <e* parcourt le texte, tandis que «on esprit s'occupe «d'un antre objet? Gomment voulez* vous qu'il comprenne les développements du maître, s'il ne lui prête qu'une oreille fugitive, s'il la partage ente ce maître, déni il saisit quelques paroles an hasard, et ce jouet qui l'amuse à la dérobée, ou ce voisin qui te distrait par une espièglerie. 11 fout donc, « l'instituteur tient au progrès «de «es élèves *t à l'honneur de «on enseignement, qu'il s'assure de leur attention, qu'il la captive par la clarté 4e ses leçons et le charme qu'il sait y répandre; qu'il l'arrache, pour ainsi dire, par sa sévérité, si sa douceur n'a pu se la concilier, et qu'il se la conserve, par une surveillance 4e tons les instants, sur l'enfant que la légèreté (de son caractère on son mauvais vouloir disposerait à la lui retirer, Souvent «bez lui l'inattention n'est pas sa faute ; il la tient 4e la versatilité de son .esprit, il a besoin que le maître l'aide à lairc violence à ses penchants et le soutienne quand il les domine. Sa légèreté résistera d'abord .à la main qui veut la gouverner, elle lui échappera quand eïïe croyait la tenir; mais,, fatiguée de lutter, ou réduite à force de ménagements, elle se modère et se discipline, et l'attention, qui la remplace, conduit l'entant dont elle s'empare pour ne

1. Vous ferez tout sans ordre, si vous ne vous accoutumez dès votre enfance à tenir votre esprit attentif, à régler ses mouvements vagues et incertains, et à penser sérieusement 'en vous-même à ce que.» vous avez à faire. (Bossuet, Conseil eut Dauphin.)

plus l'abandonner, et perd ce qu'elle a de pénible, en passant dans ses habitudes.

L'attention vous rend maîtres de toutes les facultés de l'élève pendant vos communications avec lui ; l'application vous permet encore de compter sur elle lorsqu'il vous a perdu de vae; c'est l'attention, non plus guidée parla voix du commandement, mais agissant d'elle-même et sans aucune assistance étrangère, concentrant toutes ses forces pour augmenter leur puissance, recherchant les difficultés pour les vaincre, les creusant pour les approfondir, ne se laissant pas décourager par leur nombre ou abattre par les obstacles qu'elles lui opposent, et marchant sans cesse à &m but, en s'appuyant sur la persévérance et la réflexion . Jtan moins qu'à lui l'application vous est nécessaire : sans •elte U #e fera point de progrès, sans elle nûâ succès ne viendra couronner vos efforts ; elle fait que votre enseigneméat «absorbe toutes vos pensées, que vous y consacrez tout votre temps, qu'il est l'objet constant de vos préoccupation^ et que, domptant la nature, vous contraignez les intelligences les plus rebelles à recevoir de vos leçons un développement qui n'était dans les espérances de personne ; elle fait encore que l'élève saisit vos moindres paroles, qu'aucun principe ne lui échappe, qu'il les étudie, qu'il les uridite, et que l'exercice les lin rend familiers. Alors elle n'a plus chez lui le caractère d'une disposition fugitive et passagère; l'amour du travail le possède, la paresse ne vient fins refroidir son ardeur et le jeu le détourner du travail par ses distractions \ il ne les goûte que dans une juste meswi, et, du mentent que son esprit s'est retrouvé en présence de l'étude, il l'embrasse avec joie et lui reste attaché, jusqu'à ce que, prévenant la fatigue, vous commandiez au repos de l'en séparer. Rien donc n'est plus nécessaire que l'application dans renseignement le plus élémentaire comme le pl«s élevé; elle seule fait les bons «naitres, et, sans elle, l'élève te plus intelligent ne remportera jamais de l'école du atëil&ur maître «ne solide instruction.

l§e «tance vient m secoure de l'atieiaikui ; il favorise tel-

lement l'application, qu'elle deviendrait impossible dans une classe où il ne serait point observé : la leçon du maître s'y perdrait au milieu du bruit, il la donnerait sans clarté, parce qu'il n'y mettrait pas de suite ; les élèves la recevraient sans profit, parce qu'ils ne l'entendraient pas tout entière; l'esprit le plus calme et le plus réfléchi se laisse* rail aller à la distraction, dans cette école où il serait constamment aux prises avec le bourdonnement des causeries ou le bruit des jeux. Rien ne doit interrompre le silence de la classe, que la voix du maître et du moniteur qui commandent, enseignent et interrogent, et celle des élèves qui récitent et répondent, ou le bruit régulier que produisent les évolutions qu'ils exécutent, pour mettre, dans leurs divers exercices, cet ensemble et cette précision qui font gagner du temps en le ménageant, et empêchent de le perdre en réglant son emploi.

La précision dans tous ces exercices n'est qu'un moyen mécanique, mais c'est un précieux élément d'ordre et de succès. L'école où maître et élèves seront assidus et exacts, attentifs et appliqués, où le silence sera observé, où tout tendra à le maintenir, verra tout s'y accomplir avec cette régularité ponctuelle qu'on nomme la précision, et sous l'influence de laquelle chaque chose se fait comme d'ellemême, dans son temps et dans l'ordre qui lui est assigné.

Mais, pour faire régner la précision dans sa classe, le maître doit s'assurer de l'obéissance de ses élèves : le règlement lui commande, il doit lui obéir, pour qu'ils obéissent à leur tour à l'un et à l'autre; qu'en aucune occasion donc il ne se mette au-dessus de ses prescriptions, pour qu'euxmêmes ne soient jamais tentés, à son exemple, de lui désobéir. Où le maître n'est pas obéi, c'est la volonté de l'élève qui gouverne; ses caprices sont la loi, ses penchants la seule impulsion à laquelle il ne résiste point; le paresseux se complaît dans l'oisiveté, et le maître essaye en vain de l'en faire sortir; le pétulant s'abandonne à toute sa vivacité naturelle, et il rejette le frein que ce maître lui impose; le

raisonneur ouT opiniâtre ne fléchit point devant lui, il suffit qu'il exige pour qu'il refuse, ou qu'il commande pour qu'il discute ses ordres et se fasse une sorte de point d'honneur de conserver la parole le dernier. Dans la classe, au contraire, où la volonté de l'élève plie devant celle du maître, où le premier a contracté l'habitude d'obéir rien qu'au regard ou au geste du second, où celui-ci surtout a réfléchi à tout ce qu'il commande, où il ne demande rien que de raisonnable, où il l'exige impérieusement après l'avoir commandé, où l'obéissance a son prix et la désobéissance son châtiment* jamais de colère chez le maître, de résistance chez l'élève ou de conflit entre eux; la parole de l'un se fait toujours entendre sur le même ton, l'obéissance de l'autre se manifeste avec le même empressement; rien n'y provient de la force ou de la contrainte : la sagesse et la bienveillance, le respect et l'attachement y sont devenus la source du commandement et le mobile de la soumission.

Si une fois vous avez introduit dans votre école l'exactitude et la précision, le silence et la soumission, Tordre ne s'y fera pas attendre. Il est le règlement mis en action, et se confond avec lui, en le reproduisant dans la pratique ; quand l'un a fait, avec méthode, la distribution du temps et des exercices, que la sagacité du maître a classé les élèves suivant leur degré d'aptitude ou d'instruction, et que son attention vigilante a pris soin que cette sage distribution ne soit pas intervertie, l'autre vient de lui-même, ou plutôt l'école le possède, et son simple aspect y révèle sa présence. L'odre veut surtout la fermeté et la persévérance; un acte de faiblesse le trouble, un relâchement le détruit. Un maître qui comprend sa mission, l'apporte avec lui dans sa classe, il l'y établit sans violence; mais il l'impose, si la résistance des élèves le repousse, et, du moment qu'ils s'y sont façonnés, il devient, parmi eux, une tradition que les anciens transmettent aux nouveaux, et que tous conservent, en la suivant.

C'est ici le lieu de vous parler du matériel de l'école,

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dans lequel Tordre trouve un auxiliaire si utile *. Des bancs et des tables, en nombre suffisant et convenablement disposés, rendent la surveillance du maître plus facile; des livres et des tableaux uniformes lui permettent d'occuper tous les élèves d'une même division à la fois, et préviennent ainsi les désordres, qui sont toujours la suite du désœuvrement; enfin les registres où est inscrit le personnel de sa classe le lui tiennent constamment sous les yeux : il y marque les absences que les appels ont constatées; il y consigne aussi, au jour le jour, les résultats des exercices ordinaires, des compositions et des examens; chaque enfant y a son compte ouvert, où sont notés, avec les récompenses, les progrès qui les ont amenées, avec les punitions, les fautes qui les ont fait encourir. Le résumé de ces registres offre le tableau fidèle du travail de Tannée, et présente, en quelque sorte, le bilan moral et intellectuel de tous et de chacun*

La discipline est le résultat de Tordre, et, si elle en diffère, elle en est tellement dépendante, que rien ne peut Ten séparer; cette fois encore, le règlement et la sagesse du maître pourvoient à tout ce qu'elle peut exiger, et la soumission des élèves concourt avec eux à l'établir. Voulezvous la maintenir dans vos écoles? ne souffrez pas que personne l'enfreigne impunément ; ayez des éloges pour ceux qui l'observent, des punitions pour ceux qui pèchent contre ses commandements. Elle devra être sévère en ce sens, non pas qu'elle multipliera ses exigences ou imposera des gênes ou des privations inutiles, mais qu'elle pèsera également sur tous, que les infractions à ses règles vous trouveront inflexibles, que vous saurez de loin les prévoir, les prévenir quand vous les aurez prévues, ou les réprimer quand vous n'aurez pu les empêcher. La discipline est le nerf de renseignement; sans elle, il ne saurait aspirer au succès :

1. L'ordre et l'arrangement devront aussi nous paraître une même chose ; car les stoïciens définissent l'ordre, l'arrangement desjchoses dans les lieux qui leur sont propres et convenables. (Cicéron, Dès Devoirs, liv. i, ch. 40.)

NEUVIÈME CONFÉRENCE i3i

d'an enfant médiocre, elle fait un bon élève ; souvent, chez le maître, elle peut plus que le savoir, et supplée à l'insuffisance de son instruction ; et, si c'est par elle que le caractère de l'un se forme, presque toujours aussi c'est par elle que l'autre se juge. Nous présumons bien, en effet, du maître qui la fait régner autour de lui; au contraire, une prévention fâcheuse s'empare de notre esprit, quand nous entrons dans une école où l'instituteur ne l'a pas installée avec lui.

Maintenez-la donc parmi vos élèves pour qu'aucun de vos efforts ne soit perdu, pour que vous soyez jugés comme vous le méritez. Elle est le produit de trop de conditions différentes, attachée à l'accomplissement de devoirs trop nombreux, pour qne vous ne soyez pas soucieux de tout ce qui contribue à affermir son empire dans vos écoles. Je viens de vous dire d'où elle y viendra et ce qui pourra l'y retenir ; ce n'est pas assez, je reviens encore sur ce que je ne cesse de vous prêcher : n'entrez dans la chaire que si votre vocation vous y appelle, passionnez-vous pour votre état; que l'amour du bien vous fasse embrasser votre noble tâche avec l'ardeur de l'enthousiasme; que la conscience, que le sentiment religieux vous aident à la poursuivre avec la persévérance opiniâtre, avec l'abnégation profonde du dé* Vouement; en un mot, que toutes vos pensées se rapportent à un seul objet, votre profession. Vous ne pouvez vous faire une juste idée de tous les miracles que peut enfanter l'esprit de l'homme lorsque toute son attention se concentre sur un seul point, lorsque le cœur, d'accord avec l'esprit, le suit dans ses efforts et s'attache à ses préoccupations. Est-ce une autre pensée que celle du dévouement, fécondé par la réflexion, qui anima toute la vie de l'abbé de Lasalle, qui illumina soudain le cœur et l'intelligence du chevalier Paulet?

Ils aimaient les pauvres et les enfants; comme à leur insu, une vocation secrète les entraînait vers eux, l'un ne vécut que pour la remplir, et, à une époque où l'instruction des classes inférieures était si loin de devenir une sol-

licitude publique, il créa une congrégation religieuse qu'il voua exclusivement à cette pieuse et pénible mission; l'autre sorti de l'armée où il avait servi toute sa vie, croyait avoir, en la quittant, terminé sa carrière, et la plus glorieuse partie de celle que le ciel lui avait donnée à parcourir allait seulement commencer. A force de réfléchir aux modes d'enseignement, le premier inventa celui qui multiplie le maître, en lui permettant d'enseigner un grand nombre d'élèves à la fois; le second dut au hasard, ou trouva comme par instinct, celui qui, en mettant à profit le savoir de ceux-ci, lui adjoint, pour ainsi dire, autant de maîtres qu'il y a de disciples. Hais, tel est l'empire de la prévention ou l'aveuglement fanatique de l'ignorance, qu'à leur naissance et longtemps après, ces inventions admirables qui, de nos jours, font la gloire de ces deux hommes de bien et sont la vie de l'enseignement élémentaire, furent considérées comme des créations dangereuses, et que ceux qui Jes mirent au jour ou qui les propagèrent eurent à souffrir pour les avoir publiées, pour en avoir popularisé l'emploi. Maintenant encore l'esprit de parti ne leur oppose- t-il pas ses défiances? Ah! je vous en conjure, ne partagez jamais ces répugnances aveugles; avant de juger une invention, éprouvez-la longtemps, avec bonne foi et intelligence ; acceptez-en le bienfait quelle que soit la couleur de la robe de celui qui vous l'apporte; n'importe la main qui vous l'offre, bénissez-la, si cette invention doit vous aider à faire des honnêtes gens, des hommes éclairés et de bons citoyens.

Justice. — Égalité. — Récompeases. — Punitions.

Si quelqu'un aime la Justice, ses travaux produisent de grandes vertus.

(Livre de la sagesse, ch. 8, v. 7.)

Une école doit être l'asile de l'égalité o'esUa-dire de la justice.

(M. Guizot, Circulaire aux instituteurs sur la loi sur l'instruction primaire.)

Car ce sont comme les deux éléments et fondements de la vertu, l'espoir de prix et la crainte de peine.

(Plutaroue. Comment il faut nourrir les enfants, trad. d'Amyot.)

L'enseignement élémentaire suffit pour exciter les intelligences d'élite et les découvrir où Dieu lés avait cachées.

(M. Villemain, Discourt au concours général des collèges de Paris de 1841.)

Messieurs,

La justice est ce sentiment intérieur qui nous porte à rendre à autrui ce que nous lui devons, et qui fait qu'à son tour, respectant nos droits comme nous respectons les siens, il nous rend ce qu'il nous doit. Ce qui prouve qu'il est inhérent à notre nature , c'est que , si nous avons retenu quelque chose de ce que les autres pouvaient attendre de nous, si nous n'en avons pas reçu ce que nous pouvions en exiger, notre conscience se soulève contre eux ou contre nous et nous fait entendre ses reproches ou ses plaintes.

signée; niais s'ils sont injustes, notre sens intime est froissé, et notre conscience se révolte malgré la force qui nous impose. Ce qui est vrai de l'homme ne Test pas moins de l'enfant, en qui les premières impressions laissent toujours des traces 6i profondes. Nous parlons avec respect de nos premiers maîtres, nous bénissons leur mémoire, si nous n'avons reçu d'eux que des récompenses ou des châtiments que l'équité nous destinait; mais si la faveur et une sévérité aveugle nous les ont départis, leur injustice est encore présente à nos yeux, lorsque, devenus vieux, nous en parlons à nos enfants. Telle est notre nature, que nous oublions des persécutions que nous venons d'essuyer, et qu'en les rappelant, nous souffrons encore des vexations qu'un maître nous a fait éprouver t.

L'injustice, chen un instituteur, entraîne un autre danger. S'il est équitable, en même temps qu'il pratique la justice avec ses élèves, il les façonne à celte vertu; ils peuvent ne pas l'écouter quand il parle, ils limitent quand il agit ; mais qu'il soit injuste, ils le deviendront comme lui ; comme lui ils auront des aversions aveugles et des préférences capricieuses. L'habitude de l'injustice dénaturera leurs penchants, corrompra leurs cœurs et faussera leur jugement.

C'est ainsi que les leçons d'un mauvais maître et l'influence de ses exemples jetteront dans le monde des hommes qui n'y apporteront d'autres principes de conduite que l'égoïsme, le mensonge, et la violence, et deviendront un jour le fléau de la société! La forme sous laquelle la justice du maître se manifeste d'abord à ses élèves est celle de l'égalité qu'il fait régner parmi eux ; si tous lui sont chers, tous réclament ses soins au même titre, la confiance de l'autorité et celle de leurs parents, la faiblesse de leur âge et le besoin qu'ils ont de ses leçons. Sans doute, les

1 . Les enfants eux-mêmes démêlent aveo un tact exquis la juste mesure des punitions dues à leurs fautes s et ils s'indignent, et ils résistent avec toute l'énergie et la vivacité de leur âge, lorsqu'un instituteur imprudent dépasse, en les corrigeant, la mesure, de la justice. (M. Rossi, traité de droit pénal, liv. m. ch. IV.)

136 DKVOIHS DES INSTITUTEURS

uns l'attireront par les charmes d'une heureuse physionomie, d'un extérieur plus propre, d'une intelligence plus ouverte et plus vive; les autres l'éioigneront, en quelque sorte, par la laideur ou la difformité de leurs traits, la saleté de leur mise ou la médiocrité désespérante d'une intelligence presque stupide; mais avantages ou imperfections, ils ne les doivent pas à eux-mêmes, ils leur viennent de Dieu et de leurs parents , du hasard de leur naissance et de la misère de leur position, et votre seul devoir est d'accepter les enfants comme ils sont, de les accueillir tous avec la même bonté, de leur prodiguer les mêmes soins et de les élever le mieux que vous pourrez. La Providence a ses vues en les plaçant sous votre tutelle; ce n'est pas sans raison qu'elle vous a inspiré votre vocation, et elle ne vous a chargés de cultiver des intelligences si diverses, que parce qu'elle réservait un prix plus grand à vos efforts.

Elle les fécondera, croyez-le, si, faisant ce qu'elle fera plus tard, vous vous considérez comme le père de tous vos élèves, et si, les voyant tous du même œil , vous invitez l'égalité à s'asseoir parmi eux. Vous avez éloigné de vos bancs tous ceux dont une maladie contagieuse ou la saleté, poussée si loin qu'elle les couvre de vermine, rend le contact dangereux pour leurs camarades ; le plus riche s'y placera donc sans répugnance à côté du plus pauvre, et ils ne devront qu'à leur travail et à leurs succès le rang plus ou moins élevé qu'ils y occuperont. Ainsi vous vous garderez bien d'accorder à aucun d'entre eux* quelle que soit la classe de la société à laquelle il appartienne par ses parents, une place qu'il n'aurait pas méritée ou que vous n'accorderiez pas à tout autre pris dans une condition différente ; le désir d'exciter chez lui l'émulation ou d'y soutenir le zèle serait un prétexte dont vpus coloreriez en vain cette préférence sans la justifier.

Àvez-vous, dans votre école , vos propres enfants? que rien ne les y distingue des autres élèves; du moment que votre classe est ouverte, traitez-les comme s'ils vous étaien étrangers; vous serez pour eux, non un père faible et

complaisant, mais un maître ferme et juste. Votre ton, sévère avec les voisins de votre fils, ne s'adoucira pas en approchant de lui pour lui parler; il n'aura pas une plus grande part à vos soins, et si vous ne le punissez que quand il aura failli, vous ne le récompenserez que suivant la mesure de son mérite.

Il an sera de même des enfants de vos parents, de vos amis, des autorités du lieu; vous ne ferez rien pour eux afin de complaire à un père, à une mère, ou d'éviter leurs ressentiments. Il ne vous sera pas toujours aisé de vous maintenir, à leur égard, dans les bornes d'une rigoureuse impartialité : on vous fera des avances, vous serez conviés à des dîners; au jour de votre fête, au nouvel an, à telle autre époque de l'année que je ne puis prévoir, on vous offrira des cadeaux, on labourera votre cbamp, on conduira vos récoltes, on vous donnera une portion de denrée, et, tandis que les parents n'auront voulu peut-être qu'augmenter votre vigilance, leurs politesses modifieront vos dispositions à l'égard de l'élève, et, pour ne pais les reconnaître par une sévérité ou une justice que vous croiriez imprudente, vous fermerez les yeux sur ses fautes, vous dissimulerez son infériorité, ou vous lui accorderez de ces récompenses équivoques que tout autre n'eût pas obtenues. Il est mieux, croyez-moi, de refuser les cadeaux, de n'accepter de politesses que celles que Ton peut rendre et de ne profiter des prestations de vos concitoyens ou d'une classe d'entre eux, qu'autant que', fournies publiquement, vous pouvez hautement les avouer, que la gêne et le peu de ressources de la commune en ont fait un accessoire de votre traitement, qu'elles sont passées dans les usages du lieu et que vous pouvez les réclamer comme un droit.

Les préférences- du maître , les" faveurs qu'il distribue, n'ont pas le seul inconvénient de blesser la justice, elles en comportent d'autres qu'il ne vous sera jamais possible de calculer. L'enfant docile et instruit qui a vu placer un camarade avant lui par la seule raison que son père est plus riche que le sien, s'en afflige et s'en irrite ; il ne croit plus

à la justice du maître, il lui retire sa confiance et son attachement; il n'a plus qu'un pas à faire pour arriver au manque de respect et à la désobéissance. En même temps que l'esprit de résistance a pris racine chez lui, le découragement s'y est mêlé; il renonce à faire des efforts qui seraient méconnus, ou à tenter des succès dont un autre lui ravi* rajt le prix. Témoins des injustices qu'il a souffertes, ses camarades partagent ses chagrins et ses ressentiments ; ils ne les renferment plus dans la classe, ils les confient à leurs parents, ceux-ci épousent leurs querelles et reprochent du* remeut au maître ses procédés. Tandis que l'arbitraire, en détruisant dans la classe le stimulant de l'émulation qui y animait le zèle et y faisait fleurir les études, les laisse tomber dans la langueur et le' dépérissement, le maître s'est créé, dans la commune, des inimitiés d'autant plus dangereuses qu'elles ne manqueront pas de prétextes pour éclater.

De nos jours, Messieurs, de grands et de beaux exemples nous sont donnés par les dépositaires du pouvoir su-» préme : les fils de nos rois ne sont pas élevés autrement que ceux du plus humble citoyen ; les mêmes collèges les reçoivent, les mêmes maîtres les instruisent, les mêmes prix récompensent leur travail, et les enfants, qui doivent un jour porter la couronne, ne ceignent leur front d'un simple feuillage, que lorsqu'ils l'ont remporté sur des camarades qui sont maintenant leurs égaux, et sur lesquels ils régneront un jour.

Tel est l'empire de la justice sur la jeunesse, que, tandis que la faveur l'indigne et la dispose à la haine, l'égalité, dans vos écoles, rapproche les rangs, unit les rivaux et fait naître dans de jeunes cœurs, grâce à une estime réciproque, les germes d'une solide amitié, qui est souvent elle* même l'origine d'une heïureuse et hotforable protection.

Et l'évangile ne vous offre-t-il pas le plus beau modèle de l'égalité qui doit régner parmi les enfants? Il ne nous dit rien des premières années de Jésus-Christ; jusqu'à la douzième, il nous le montre vivant avec ceux de son âge; rien n'en distingue l'enfant auguste qui portait en lui le

caractère de la divinité ; il n'est à leurs propres yeux que le fiU d'un charpentier, Si, à douze ans, il entre un jour dans le temple et se met à y enseigner» c'est moins pour s'élever au-dessus de l'enfance que pour rabaisser l'orgueil des docteurs de la loi, par l'exposé d'une doctrine qui tient sa force de sa simplicité. Aussitôt qu'il a parlé, il rentre dans la foule et va se perdre parmi les jeunes Hébreux; et quand, plus tard, devenu homme, il appelle à lui les petite enfants, il accueille celui du pauvre comme celui du riche, et il im* pose les mains à celui de Laiare comme à celui du publicain,

Voilà votre modèle, Messieurs, voilà celui des enfants; efforcez-vous les uns et les autres de vous y conformer; la douceur et l'esprit de justice vous feront approcher de sa perfection, la douceur et l'esprit de justice leur communiqueront ses vertus. Il n'est point nécessaire de faire de violents efforts pour, établir le règne de l'égalité parmi vos élèves; ils la rejetteront, si vous voulez la leur imposer; laissez-les faire, d'elle-même elle s'introduira dans leurs rangs; elle viendra de l'étude et, se mêlant à leurs jeux, elle pénétrera bientôt dans leur» amitiés. L'enfant ne saurait soutenir longtemps l'orgueil de la naissance, l'amour du plaisir le lui fait déposer avec aes camarades, et c'est ainsi que, l'habituant dès son jeune âge à l'égalité de l'individu, à l'inégalité du mérite et à celle des droits, qui en dérive, leur joug lui paraîtra moins lourd à porter lorsqu'il entrera dans la société.

Les enfants ne sont pas organisés autrement que nous -ï moins développées à la vérité, leurs facultés sont cependant de marne nature que les nôtres; ils ont, comme nous, une intelligence qui dirige leurs actions, un sens moral, une conscience qui leur font distinguer le bien du mal et qui leur révèlent ce principe fondamental de la morale et de la sociabilité. Ils comprennent qu'il y a en eux quelque chose qui leur dit que, s'ils font le bien, ils en seront récompensés, que, s'ils font le mal, ils en recevront le châtiment. Ainsi, l'arbitraire ne doit être pour rien dans les récompenses et les punitions que vous distribuez à vos élèves, et

ce qui en assure le succès, c'est qu'elles découlent de la justice. Je ne fais, quant au droit, quant aux avantages qui résultent de son exercice, aucune différence du juge qui monte sur son siège pour prononcer des peines, au maître qui, assis dans sa chaire, inflige des punitions : l'un et l'autre poursuivent le mal et le punissent pour l'empêcher de se reproduire, et soyez persuadés que celui qui le tarit dans sa source, qui l'étouffé lorsqu'à peine il commence à éclore, n'est pas celui qui rend les services les moins importants à là société. N'oubliez donc jamais que, si voua approchez de l'enfance pour lui enseigner à bien vivre, vous vous revêtez d'un sacerdoce, et que vous exercez une sorte de magistrature, lorsque vous imprimez à ces actes le sceau du blâme ou de l'approbation : tâche grande et difficile, qui ennoblit votre mission et doit constamment vous animer de ces sentiments de scrupuleuse équité sans lesquels vous ne pourrez jamais l'accomplir! Ainsi vous récompensez et vous punissez dans vos écoles comme on punit et récompense dans ce monde, parce que c'est la suite inévitable du bien et du mal, parce qu'il faut aussi porter à l'un par la vue des avantages qu'il procure, et détourner de l'autre par celle des inconvénients qu'il entraîne.

Du désir de bien faire ou mieux que nous n'avons fait, naît celui de faire mieux que les autres; de là l'émulation, et de l'émulation une nouvelle source de récompenses et de châtiments. Car, indépendamment des autres encouragements et des autres punitions que comportent le succès et la défaite, lorsqu'ils proviennent du travail ou de l'omission des devoirs, la supériorité et l'infériorité relatives et le signe qui les atteste n'en sont-ils pas eux-mêmes? Ce principe a ses dangers, sans doute; il fait naître l'orgueil, il amène le découragement, mais il ne les produit pas nécessairement, et dès lors vous devez vous appliquer à les prévenir. Quand, dans une composition, dans des luttes journalières qui surgissent du travail dans votre école, un élève s'est montré supérieur à ses condisciples, ne le laissez pas se prévaloir outre mesure de sa victoire, soit pour s'exagérer

son propre mérite, soit pour humilier ses rivaux; tant qu'elle n'a pas dégénéré en insulte pour ceux-ci, vous ne le punissez pas de sa vanité, vous évitez même de la réprimer par des paroles d'une sécheresse qui lui ferait croire que vous lui enviez les facultés dont il tire sa supériorité. D'abord vous n'applaudirez qu'avec mesure à ses succès; votre approbation ne dépassera jamais les bornes de la vérité, vous ne le citerez pas à tout propos comme le modèle que ses camarades devront imiter. S'il est modeste, la comparaison se fera d'elle-même dans leurs esprits, et l'imitation suivra naturellement; s'il est enclin à la présomption, il s'y abandonnera, et ils se sentiront plus encore d'éloignement pour lui que d'envie de ses succès. N'allez pas non plus, après l'avoir mis eu relief à côté de ses condisciples, exalter son mérite auprès de ses parents, et, le faisant poser devant les étrangers, le produire en toute occasion comme un prodige ; vous lui ménageriez un jour des déceptions qui le feraient plus souffrir que vos éloges n'auraient chatouillé son amour-propre. En général, la louange est une monnaie qui n'a de valeur qu'autant qu'elle est d'un bon titre et qu'on n'en met pas trop en circulation. Faites sentir d'ailleurs à l'élève, sans qu'il aperçoive votre dessein, qu'une partie de sa supériorité n'est due qu'à l'infériorité de ses camarades, et que son élévation peut se mesurer, puisque souvent ils en approchent, puisque souvent ils l'atteignent ou la dépassent. Dites-lui, comme aux élèves qui le suivent de près, qu'au-dessus de cette première place qu'ils se disputent, et dont la hauteur s'apprécie à leur taille, il est une autre supériorité absolue à laquelle il est difficile d'arriver, et vers laquelle ils doivent tendre sans cesse; que, lorsqu'ils y seront arrivés, ils le devront moins à eux-mêmes qu'à Dieu, à leurs parents et à leurs maîtres, de qui ils tiennent les facultés de leur esprit, l'éducation qui les a fortifiées, l'instruction qui les a développées, et qu'eux-mêmes enfin n'y seront que pour le bon emploi qu'ils auront fait de tous ees instruments que la Providence a mis à leur disposition, '

142 DEVOltm DES INSTITUTEURS

En veillant ainsi sur les vainqueurs, ne perdez pas de tue les vaincus ; ne les laissez pas succomber sous le poids d'une défaite, faites-leur entrevoir les chances favorables d'une nouvelle rencontre, et montrez-leur comment ils se la ménageront, en s'y préparant par le travail; ajoutez qu'après la première place il en est qu'on peut encore occuper avec honneur, et qu'on peut s'asseoir sans honte à la dernière, lorsqu'on a fait tout ce qu'on pouvait pour en conquérir une meilleure. Mais gardez-vous surtout d'imiter la fortune, de les négliger et de les tenir à l'écart; au contraire, pariez-leur souvent pour soutenir îeur courage; témoin du moindre avantage, ne le laissez pas passer sans les en louer, et, dans toutes les circonstances montrez-leur de la confiance et de l'affection.

C'est le maître qui apprécie tout ce que ses élèves font à l'école, qui les punit ou les récompense dans cette enceinte dont les limites sont celles de sa juridiction ; dès lors il est à leurs yeux ht justice en personne, et sa volonté fait en quelque sorte la loi. Ils doivent donc se proposer, pour premier but de leurs efforts, de bien faire pour mériter son approbation, et d'éviter de faire mal pour ne pas lui déplaire. H faut pour cela qu'ils l'aiment plus qu'ils ne le craignent; mais ils ne l'aimeront, et ce désir de se conformer à sa volonté ne deviendra la source et r aliment de leur émulation, qu'autant qu'il sera juste, qu'il sera bon, qu'il sera ferme et exact, doux sans faiblesse, et sévère sans rudesse et sans colère.

Le maître colère ne saurait être juste, parce qu'il cède aux mouvements dé son humeur, et qu'il est trop prompt pour raisonner les châtiments qu'il inflige ; il ne saurait être aimé, parce qu'il est craint; il ne saurait convaincre Tenfant, parce qu'il lui trouble l'esprit au lieu de l'éclairer.

La récompense et le châtiment ne doivent pas se faire attendre, mais ils sont rarement distribués dans une mesure convenable, s'ils le sont avec précipitation.

Bien foire est pour nous un devoir; de là résulte fa conséquence que rélève doit trouver dans la satisfaction de sa

conscience et dans l'approbation du maître sa première et souvent son unique récompense; d'autres perdraient leurs prix si elles étaient trop multipliées, elles attacheraient â Fidée du bien celle d'un gain, et si ces récompenses consistaient en objets appréciables en argent, et d'un autre usage que celui de la classe, tels que des vêtements, des vivres donnés à titre non de secours, mais de rémunéra* tion du mérite, elles feraient naître dans l'esprit des parents l'espoir d'un lucre, et les indisposeraient contre ceux de leurs enfants qui ne l'auraient pas rapporté à la maison. Aussi on ne saurait approuver ces instituteurs qui, faisant de la fréquentation de l'école un métier, et stimulant le travail par la cupidité, transforment les récompenses en salaires, payent en argent le concours des moniteurs, et apprennent ainsi aux enfants à vendre jusqu'aux services qu'ils rendent à leurs camarades, en s'instruisant avec eux»

Les prix seront donc la récompense d'un mérite exceptionnel et bien constaté ; l'exactitude» la docilité, la douceur, l'application auront la leur dans l'exemption des châtiments, dans le témoignage d'une satisfaction que le maître exprimera à ses élèves, le sourire sur les lèvres et des paroles d'encouragement dans la bouche, et qu'il transmettra ensuite aux parents, en leur rendant compte de la conduite de leurs enfants*

Le prix sera en rapport avec le mérite et lui sera proportionné i on corrige un devoir, on récite une leçon, un élève a fait preuve d'une supériorité relative, le maître lui assignera, dans le cercle ou sur le banc, une place qui correspondra au degré de cette supériorité; elle s'est soutenue dans plusieurs exercices, elle s'est reproduite dans différentes branches de renseignement, vous la reconnaîtrez par des bons points; ces bons points se sont accumulés autour d'un nom, vous l'inscrirez au tableau d'honneur ; enfin vous atteignez certaines époques de l'année, les vacances approchent, vous résumez les mérites, vous additionnez tes succès et vous distribuez des prix dont la nature les rap-

pelle et même les soutient dans l'avenir. Une gravure sera le prix de dessin, Télémaque celui de narration, et V École des mœurs récompensera la bonne conduite.

Toutefois, sous prétexte d'encouragement, n'allez pas, pour complaire à la vanité des parents dont vous redoutez le crédit, récompenser le mérite négatif d ? un enfant qui n'a pas de défauts, mais chez qui le travail est ingrat, et qui ne se fait remarquer que par la docilité passive d'un esprit dépourvu d'intelligence et d'action : le seul prix de ses efforts, c'est l'éloge du maître. Quant à sa bonne conduite, elle ne mérite une récompense à part que quand le travail et des succès viennent s'y réunir pour y ajouter de l'éclat.

Il est une chose que je redoute pour vos écoles, ce sont les distributions de prix ; je préfère ici la simplicité à la solennité, et bien que d'ordinaire ces réunions soient publiques, sachez-en réduire la publicité, et que, suivant l'expression consacrée plutôt que suivant les usages reçus, elles restent des fêtes de famille; n'y appelez que les parents des élèves et vos supérieurs laïques et religieux, protecteurs naturels de l'enseignement élémentaire; ne joignez pas le luxe des décors à l'immensité du concours, de crainte de faire naître dans l'âme des enfants, à qui toute cette pompe revient, un fol amour de la gloire ; moins d'éclat convient mieux à qui ne doit souvent accomplir qu'une humble et laborieuse destinée.

Je n'aime point, non plus, ces drames que l'on fait apprendre, à grand'peine, aux enfants pour les exercer à la récitation publique; ils ne doivent étudier que ce qu'ilsdevront toujours savoir; en les initiant aux charmes de la poésie, on leur enseigne ce qu'il serait dangereux pour eux de ne pas oublier. Ne les habituez pas de si bonne heure à jouer un rôle ; n'excitez pas chez eux l'envie de se produire : on redescend difficilement dans la vie commune une fois qu'on a posé comme un personnage ; les applaudissements ne flattent et n'émeuvent qu'en troublant le calme de L'existence, et rarement l'oreille se résout à ne plus les enten-

dre, quand ils l'ont caressée de'leurs murmures ; l'amourpropre s'agite pour les reconquérir et le cœur se perd en les recherchant.

Si d'une main la justice distribue des récompenses, de l'autre elle inflige des châtiments; elle ne permet pas aux maîtres d'en appliquer qui ne soient mérités, elles les proportionne aux fautes qu'ils doivent réprimer l ; agir autrement, ce serait commettre, dans le premier cas, une monstrueuse iniquité, dans le second, une vexation dangereuse.

Pour ne point franchir les bornes que la justice impose à la punition, ne l'infligez jamais sous l'empiré du déplaisir que la faute vous a causé ; possédez-vous bien, pesez froidement cette faute, rapprochez-en la punition, et lorsque la raison et la conscience vous ont révélé la solution du problème que vous agitez, rappelez à l'enfant sa faute en peu de mots, faites- lui sentir en quoi elle a blessé la règle, et, l'obligeant ainsi à s'avouer à lui-même son propre tort, d'un ton en même temps ferme et pénétré, et qui laissera percer dans vos paroles le chagrin que vous éprouvez à punir, prononcez la peine, pas trop promptement pour ne pas paraître punir avec précipitation, mais assez tôt pour que, dans l'esprit de l'élève, elle reste inséparable de l'action qui la lui a fait encourir 2 .

Tout n'est pas matière à punition dans, la conduite des enfants ; il est des étourderies, des actes de légèreté, un certain éloignement pour l'étude, une certaine mollesse dans le travail, qui proviennent de l'ascendant irrésistible du caractère et de la constitution de l'enfant, qui lui sont préjudiciables, mais qui ne troublent pas l'ordre de la classe : ce sont fautes vénielles que les châtiments n'atteindront jamais, ou dispositions naturelles qu'ils sont impuissants à modifier ; usez ici sobrement dû droit de punir; vous

1. La sagesse emploie toujours à propos le châtiment. {L'Ecolesiaste, ch. xxn, v. 6.)

2. Ne le reprenez jamais, ni dans son premier mouvement, ni dans le vôtre. (Pénblon, de l'Éducation des Filles, ch. 5.)

tempérerez la fougue du caractère par les conseils, vous l'irriteriez par des châtiments. Vos exhortations) vos encouragements, vos procédés ingénieux prêteront des attraits au travail et le feront aimer; des punitions, en y associant l'idée d'un déplaisir ou d'une privation, rebuteraient l'élève et lui inspireraient, pour l'étude, une aversion que rien plus tard ne pourrait vaincre.

Que vos punitions soient rares et on tes craindra ; ayez l'air de les subir autant que ceux à qui vous les infligez, et l'enfant, qui vous aime, les redoutant autant pour vous que pour lui, évitera de les encourir.

Qu'elles soient donc peu nombreuses , mais qu'elles soient certaines et inévitables; que l'élève sache que toujours telle faute en sera atteinte, et «lies agiront puissamment par le seul fait de leur menace.

Quand je parle ici de menaces, je fais plutôt allusion au règlement qu'au maître; le premier peut menacer > mais non le second ; l'un alors s'adresse, froid et inflexible, à tous, et nul ne s'insurge eontre lui, mais l'autre se pas* sionne, se prend aux individus et éveille l'amour-propre ; car la contrainte pèse de l'homme à l'homme, et il se fait un point d'honneur de lui résister. .

Les châtiments corporels sont proscrits, c'est la raison qui a dicté cette prohibition ; frapper un enfant, c'est se ravaler ainsi que lui au rôle de la brute. N'est-il pas honteux, en effet> de traiter l'homme, comme un vil bétail? N'y a t-il pas de la cruauté à faire souffrir un enfant et à attendre sa propre satisfaction de ses souffrances? Les coups, en l'exaspérant, le disposent à la révolte ; il ne voit plus dans l'homme qui le frappe, chaque jour, qu'un ennemi ou qu'un bourreau ; la vue de la férule suffit pour jeter le désordre dans son esprit, ou y allumer la colère ; il entend les réprimandes sans se corriger et les leçons sans en tirer profit.

Un des plus graves inconvénients de ces sortes de châtiments, c'est que rarement on peut les mesurer aux fautes et qu'en provoquant la résistance de l'enfant, ils allument le courroux du maître ; alors l'un ne bat plus l'autre pour

le punir, il s'acharne à le vaincre comme il lutterait pour . venir à bout d'un adversaire, et tous 'deux, en s'irritant à ce jeu cruel, finissent par se prendre réciproquement en aversion.

Le maître doit aussi éviter d'employer les châtiments qui, en donnant un ridicule à l'élève, l'humilient aux yeux de ses camarades et suscitent leurs .plaisanteries ; qu'il ne lui adresse jamais de ces reproches ironiques, où un jeu de mots provoque l'hilarité de la classe, où un rapprochement, une comparaison burlesque fournit à ces enfants l'occasion d'appliquer à leur malheureux condisciple un sobriquet bizarre, un surnom injurieux, qui restera attaché à son nom. De là naissent le mécontentement des parents, la haine de l'élève, et ces querelles journalières qui troublent l'école et transforment les récréations en guerre ouverte.

Si vous appendez, ce que je suis loin d'approuver, au dos ou à la poitrine d'un enfant un écriteau qui rappelle, par une épithète, une faute qui est devenue une de ses habitudes, que cette épithète soit un terme général, qui exprime un de ces défauts qui sont autant le fait de l'âge que de l'individu; qu'enfin cet écriteau soit tel que nombre d'enfants l'aient déjà porté et le portent encore après lui.

Quels fruits d'ailleurs la classe peut-elle retirer de ces bonnets à longues oreilles dont certains maîtres coiffent la tête d'un élève ignorant ou paresseux, et qui donnent à sa physionomie un extérieur grotesque qui est un sujet de moquerie pour ses camarades? Leur joie lui est une insulte; elle l'affligera, mais elle ne le corrigera pas. La honte peut agir favorablement sur l'enfant, mais il faut qu'elle vienne de l'idée du châtiment et non de sa forme ; qu'il rougisse d'être puni, mais que sa punition ne prête pas â rire à la classe.

Il manque à l'accomplissement d'un devoir qui n'était pas au-dessus de ses forces, imposez-lui une tâche extraordinaire et exigez qu'il la remplisse ; son ingouvernable

loquacité entretient des conversations avec ses voisins qu'il distrait, donnez-lui une place à part où il n'aura plus de voisins, et, le cas échéant, privez le d'une récréation.

En général, punissez vos élèves par où ils ont péché ; l'un s'abandonne au plaisir et néglige ses devoirs, infligezlui une retenue; celui-ci, en état de bien faire, vous présente une dictée qu'une rédaction trop rapide et son inattention ont remplie de fautes d'orthographe, donnez-lui un devoir à rapporter : il ne le fera qu'une fois, la répétition de la même tâche nuirait 'à sa correction, et le temps qu'il mettrait à la copier serait un temps perdu pour lui, puisque le travail ingrat qui l'aurait occupé ne lui apprendrait rien.

L'intensité et l'éclat du châtiment seront en rapport avec la gravité de la faute, la publicité qu'elle a reçue et le degré d'influence que vous voulez qu'il exerce par l'exemple sur l'école. La révolte bruyante et ouverte, l'insulte au maître seront punies sévèrement et publiquement; les fautes contre les mœurs se commettent en cachette, les punitions qui les réprimeront seront donc, autant que 'possible, un secret entre le maître et 1 élève, à moins que la contagion de la faute ne lui ait donné dès complices. Quand la classe ignore le mal, elle doit ignorer le châtiment; craignez que l'un ne l'attire plus que Vautre ne l'intimide.

La première de vos punitions sera donc votre désapprobatipn ; une réprimande de votre bouche aura de la prise sur l'esprit de l'enfant, pourvu que, ne vous familiarisant pas trop avec vos élèves, vous leur imposiez par la gravité de votre contenance et le calme de votre ton; que vos reproches se formulent en peu de mots et avec netteté, et que vous ne les émoussiez pas en les prodiguant.

Le retrait d'une récompense est aussi un moyen efficace de répression : un élève a obtenu la croix, il cesse de la mériter, vous la détachez de sa boutonnière ; le devoir du jour, mieux fait que celui de ses condisciples, lui a valu la première place du banc; plusieurs jours de suite son application s'est ûaoins soutenue; vous l'avez averti, il n'a pas

tenu compte de l'avertissement, vous le faites descendre d'une place qu'il avait conquise ; et c'est ainsi qu'un moment de relâchement lui a fait perdre la distinction qu'il devait à son travail.

Viennent ensuite les mauvais points, la tâche extraordinaire, la privation dune récréation, d'un congé, d'un plaisir ; il ne faut pas cependant que cette privation nuise à la santé de l'enfant; sa nature a des exigences, son corps a un besoin de mouvement et d'action qu'on ne peut contrarier sans danger. Rarement , dans les campagnes , vous punirez l'enfant en retranchant quelque chose de son manger, il ne connaît pas le luxe de la table, à peine a-t-il en quantité suffisante l'aliment grossier qui le nourrit; vous vous garderez donc bien, pour le punir, de lui faire souffrir la faim : il y aurait de la cruauté à rivaliser avec la misère et à partager avec elle le triste privilège de le tourmenter.

A côté du tableau d'honneur ayez le banc de punitions, et tandis que vous inscrivez sur le premier des élèves que la continuité de leur succès et leur conduite exemplaire signalent comme les meilleurs sujets de la classe, placez sur le second ceux que leur paresse, leur inapplication, leur opiniâtre indiscipline et l'indifférence avec laquelle ils reçoivent chaque jour les autres punitions vous désignent, lorsque vous cherchez les plus mauvais.

Si un élève excite constamment le trouble dans la classe, s'il s'y insurge habituellement contre le maître, si, pour toute autre cause, sa présence y est reconnue dangereuse et sa fréquentation funeste aux autres enfants, n'hésitez pas à provoquer de l'autorité compétente son exclusion de votre école ; il n'y profite plus ; en y restant, il ne pourrait qu'y nuire.

C'est un usage suivi dans un grand nombre de localités, de donner aux élèves des billets de satisfaction, après un certain nombre de devoirs faits sans fautes ou d'avantages obtenus sur les élèves de la même division. Des maîtres attachent à la représentation d'un de ces billets une sorte d'immunité, la dispense de certaines peines légères qu'ils

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auraient encourues ; c'est là une heureuse idée, car le bien est une expiation anticipée du mal; l'élève appréciera mieux les avantages de la bonne conduite, quand il verra que l'exemption du châtiment est le premier avantage qu'il en recueille.

Les billets de satisfaction désarmeront donc parfois la justice du maître, mais ils n'effaceront que des fautes sans importance; rien ne peut faire remettre celles qui sont de nature à influer sur la discipline de la classe; la certitude qu'elles ne lui seront pas remises détournera l'élève de les commettre.

Un châtiment prononcé, il doit être subi, s'il n'a pas disparu devant une immunité ; le maître qui, après avoir infligé des punitions méritées, en ferait imprudemment la remise, diminuerait leur efficacité, en laissant douter de leur certitude; ses élèves finiraient par se jouer de son autorité, et le relâchement de la discipline, qui gagnerait son école, l'amènerait bientôt à déplorer sa faiblesse.

Souvent il arrive que les parents se plaignent à vous des tautes que leurs enfants commettent sous leurs yeux, et ils vous prient de les en punir, ou bien des étrangers, blessés du manque de respect ou de l'espièglerie d'un écolier, viennent vous en demander le châtiment ; dans l'un et l'autre cas, ne vous y prêtez pas : prenez l'élève à part, si vous voulez, et, sur le ton du conseil, dites-lui qu'il faut obéir à ses parents, et qu'insulter aux imperfections ou aux misères des autres est la preuve d'un mauvais cœur ; mais n'allez pas plus loin : vous perdriez son affection, en voulant redresser des torts dont vous n'avez pas été témoins, et que peut-être on vous a exagérés ou représentés sous un faux jour.

Vous agissez par vous-mêmes sur vos élèves, vous agissez aussi par les supérieurs qui inspectent vos écoles : vos réprimandes sont restées sans effet sur un enfant opiniâtre, signalez-le au maire de la commune, au curé de la paroisse, aux inspecteurs de votre école, quand ils la visitent : des paroles sévères émanées de leur bouche auront peut-être

plus de poids que les vôtres» et l'élève à qui elles seront adressées, craignant de* les entendre une seconde fois, pliera enfin, soumis et obéissant, sous le joug de la discipline*

En signalant les élèves dont vous avez à vous plaindre, n'oubliez pas ceux qui vous donnent de. la satisfaction ; appelez sur eux l'attention des magistrats municipaux, et sollicitez-en, en leur faveur, des éloges qui les encourageront et récompenseront leur succès. Ah 1 si à de longs intervalles dans votre carrière, si une fois ou deux dans dix, dans quinze ans, vous voyez sur vos bancs un de ces enfants en qui une intelligence précoce, une conception rapide, des facultés extraordinaires, jointes à l'amour de l'étude et à l'habitude de la réflexion, annoncent une. organisation privilégiée, ne laissez pas s'user obscurément dans votre école les beaux présents qu'il a reçus du ciel ; soyez pour lui l'instrument prédestiné par lequel il remplira, dans le monde, le rôle que la Providence lui a assigné. Apprenez-lui tout ce que vous savez, et lorsque 6on instruction a atteint les limites de votre science, ne vous arrêtez pas encore ; éveillez la sollicitude de ses parents, pressez-les de cultiver ses heureuses dispositions, parlez à leur raison, à leur cœur, à leurs intérêts ; engagez-les à le placer dans une école d'un ordre plus élevé, où son esprit croîtra sous les yjeiix de nouveaux maîtres. Si le besoin paralyse leur bonne volonté, ne vous découragez pas encore, recommandez l'enfant au curé de la paroisse, à un homme riche du lieu ; allez pour lui à la ville, frappez à la porte du collège ; à la fin quelque homme charitable vous entendra, et vous aurez ouvert à votre élève chéri une carrière qui, sans vous lui serait à jamais restée fermée.

Combien souvent le génie a porté en naissant la livrée de la misère ! Combien souvent aussi la main d'un premier maître la lui a fait quitter !

Un pâtre, qui devint le pape Sixte-Quint, dut aux soins d'un religieux la tiare qu'il illustra pendant cinq ans.

D'Alembert, exposé sous le portail d'une église, fut re-

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d'Orléans et de Henri Bouchard, qu'une si noble protection unit plus intimement encore dans nos souvenirs que la triste concordance d'une fin si cruelle et si prématurée.

Hélas! la fatalité a détruit dans sa fleur un talent si plein d'avenir ; cependant, qu'elle ne vous décourage pas * tous les arbres qui s'élèvent ne sont pas frappés de la foudre ; pour un qu'elle atteint, cent grandissent à côté : il vient un jour où ils couvrent de leur ombre reconnaissante le laboureur dont les soins ont secondé leur croissance ; la terre hospitalière, qui les a reçus, s'en pare avec orgueil, et ceux qu'ils nourrissent de leurs fruits bénissent la main prévoyante qui les a plantés.

Il n'est point de ciel sous lequel ne naisse le génie ; Fenvelope la plus vulgaire peut le receler ; souvent c'est l'œuvre de l'intelligence de le découvrir, et celle de la charité de le faire éclore : heureux, Messieurs, le maître qui accomplit l'une et l'autre ! il s'honore, en formant pour sa patrie l'homme qui "inscrira dans ses fastes un nom illustre, et il s'associe à une gloire dont le reflet s'étend sur le sien.

Éducation physique des enfants. — Rapports des enfants entre eux.

L'abbé Gaultier.

Nous nous sommes rendus petits parmi vous comme une nourrice qui réchauffe avec tendresse ses enfants.

(S. Paul, Ire Êpitre aux Tkeasal., en. 2,v. 7.)

Mais l'heure des jeux sonne : observez-les encor Dans ces jeux où l'instinct prend son premier essor.

Dès qu'un heureux fcasard vient l'offrir & vos yeux, Hatez-vous, saisissez ce germe précieux.

(Delille, V Homme des champs, chant i.)

Messieurs,

Si l'éducation physique des enfants a une si grande importance dans le sein de la famille et dans l'intérieur du pensionnat, qui en est comme la succursale, ce n'est pas à dire qu'elle doive rester étrangère au maître, qui n'a qu'une partie de la journée ses élèves sous sa direction. N'eussentils qu'une heure à passer auprès de lui, que leur santé devrait lui être chère, que le développement de leurs organes devrait encore exciter toute sa sollicitude. La nature né suspend pas sa marche, et le corps de l'enfant croît sous le toit de l'école comme sous celui de ses parents.

Souvent d'ailleurs la santé tient à nos habitudes, et non moins souvent chez l'homme la perfection de la forme n'en est que le résultat. Toutes les infirmités qui l'affligent, tou-

tes les difformités dont il peut être affecté ne proviennent pas de sa naissance et des accidents de la vie; il en est aussi qui sont le fruit amer d'une mauvaise éducation : préservez donc l'enfant des dangers qu'elle lui fait courir; et dès que les organes sont les instruments de son intelligence, secondez-la en les perfectionnant.

Le premier de vos soins sera de maintenir dans un état de salubrité parfaite le local destiné à votre école : au de-» hors, vous éloignerez de ses abords les matières qui, croupissant autour de ses murailles, l'envelopperaient de miasmes délétères ; au dedans , vous entretiendrez dans toutes les pièces qui la composent un air pur que vous renouvellerez fréquemment, surtout dans l'intervalle qui sépare les classes, et vous veillerez à ce qu'il ne s'y établisse pas de courants qui exposeraient vos enfants aux intranspirations et aux refroidissements.

La température y sera toujours égale : Tété, vous la rafraîchirez en ouvrant les croisées, en protégeant leurs jours par l'ombre d'un store ou d'une jalousie; l'hiver, vous relèverez par le chauffage, et vous la graduerez sur un thermomètre : l'extrême chaleur n'est pas moins fatale à l'enfance que le froid rigoureux , l'une l'accable , l'autre l'engourdit, et tous deux ralentissent l'action de l'intelligence et paralysent en quelque sorte les facultés de l'esprit.

La classe sera balayée tous les jours ; de temps à autre, ses vitres, ses dalles ou son plancher seront lavés-; chaque objet du mobilier y aura sa place, et chaque fois qu'on l'y prendra pour son usage, on l'y remettra après s'en être servi.

Le matériel des bancs et des tables sera commode ; ces meubles seront faits suivant les règles de l'art, et appropriés, quant à la hauteur et à la forme, à l'âge des enfants auxquels ils sont destinés ; trop élevés, ils gênent leur position ; trop bas, ils leur font contracter l'habitude de postures disgracieuses et funestes à la santé.

A portée de la classe, mais dans un local qui sera clos, et qui cependant, autant que possible, en sera séparé, se

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trouveront des cabinets d'aisances. Si votre école réunit les deux sexes, ces cabinets seront soigneusement divisés.

Vous permettrez aux élèves de s'y rendre pendant la classe, mais vous ne laisserez pas dégénérer ces sorties en abus ; il ne faut pas qu'elles soient un calcul delà paresse et qu'elle s'en fasse une habitude journalière ; ne souffrez donc une sortie que quand elle devient nécessaire, ne l'accordez qu'à un élève à la fois, et que sa durée soit tout au plus de quelques minutes : si elle se prolonge, si l'élève revient trop fréquemment à cet expédient pour interrompre son travail, si l'altération de ses traits, la pâleur de son teint, la nonchalance de ses attitudes, son œil terne et son regard qu'il tient constamment baissé, comme s'il redoutait en le fixant sur vous de rencontrer un reproche dans le vôtre, vous annoncent qu'il se passe en lui quelque chose d'extraordinaire, épiez ses sorties, et assurez vous si une dépravation précoce n'en serait pas la véritable cause. Une fois que vous aurez surpris son secret, avertissez-le, avertissez ses parents ; de concert avec eux, employez, pour le corriger d'un penchant qui lui a déjà ravi son innocence et qui finirait par le perdre, la surveillance la plus active, les admonitions les plus tendres, et même, au besoin, les châtiments les plus sévères.

Si les deux sexes sont réunis dans votre école, vous ne permettrez jamais à deux enfants appartenant à Fun et à l'autre de se rendre aux lieux d'aisances en même temps : les mœurs vous commandent sur ce point des soins si scrupuleux, qu'elles vous font un devoir, lorsque la classe est terminée, de placer entre la partie des jeunes garçons et celle des jeunes filles un espace assez considérable pour éviter entre eux toute espèce de rencontre.

Vous devez aussi veiller à éloigner de vos écoles toutes les maladies contagieuses qui menaceraient la santé de tous vos élèves, comme à prévenir les maladies ordinaires qui n'atteindraient que les individus : ainsi vous n'admettrez point d'enfants dans votre classe, qu'ils n'aient été vaccinés ; vous en interdirez la fréquentation, jusqu'à ce qu'ils soient

guéris,, à ceux qui seraient affectés de quelque mal qu'ils pourraient communiquer à leurs voisins : vous ne prendrez jamais une semblable mesure qu'avec les précautions propres à ménager la sensibilité de l'enfant et la susceptibilité des parents. Dès qu'ils seront avertis et que le danger sera écarté de votre classe, ils auront droit de compter sur votre réserve et sur votre discrétion.

Remarquez-vous chez un enfant les symptômes naissants d'un mal prêt à éclore ; s'ils sont graves, faites-le à l'instant reconduire dans la maison paternelle par un autre enfant : l'attention serait touchante si, restant dans toute autre occasion étrangère à ce qui se passe dans votre école, votre compagne, prenant la place de la mère du jeune malade, lui donnait les premiers soins que réclame sa position, et le lui ramenait ensuite, en l'avertissant de son état : si ces symptômes n'ont rien d'alarmant, ne les passez pas pour cela sous silence; que les parents de l'élève les apprennent, et que leur sollicitude ainsi éveillée arrête le mal à son début, pour l'empêcher de se développer.

Il est des maux passagers que vous pouvez guérir en y appliquant sur-le-champ Je remède convenable : un enfant s'est fait une coupure, il est pris d'un saignement de nez, il a fait une chute qui l'a laissé quelque temps étourdi; vous facilitez par des lotions l'écoulement du sang, vous enveloppez de linge le doigt blessé, ou bien vous faites boire à l'enfant un verre d'eau fraîche; il revient à lui, et ces moyens si simples et d'un si facile emploi ont calmé ses douleurs et lui permettent de reprendre son travail.

Ne vous bornez pas encore à ces soins : indépendamment des moyens curatifs auxquels vous recourrez pour prévenir les suites fâcheuses d'un accident, usqz fréquemment aussi de recommandations que vous adresserez à vos élèves. Vous ne leur ferez pas un cours d'hygiène ; mais de temps en temps, sous la fifrme de conseils et quand un événement en aura fait sentir l'opportunité, vous leur indiquerez ces précautions hygiéniques que l'homme doit prendre, ce régime qu'il doit suivre à toutes les époques de la vie pour

conserver sa santé. Vous leur parlerez du travail et du repos, de la veille et du sommeil, de l'alimentation et de la tempérance ; vous leur apprendrez que modérer ses appétits est le meilleur moyen de les satisfaire, et que la régularité de la vie amène ordinairement avec elle légalité d'humeur, la santé et le bonheur. Se sont-ils échauffés au jeu, dites-leur qu'il serait imprudent de s'abreuver d'eau fratcbe et d'y plonger les pieds ou les mains ; en reviennent-ils couverts de sueur, recommandez-leur de ne pas s'exposer au courant d'un air froid ; se livrent-ils aux exercices de la course , enseignez-leur-en les principes, décrivez les diverses allures et montrez quels doivent être l'inclinaison du corps et le mouvement des membres pour faciliter le pas et prolonger la durée de la marche, en évitant la fatigue.

Souvent il arrive, pendant les grandes chaleurs de l'été, que des enfants, accablés de sommeil, s'endorment dans la classe ; s'ils n'ont pas plus de six ou sept ans, laissez-leur ce repos que demande la nature ; s'ils ont dépassé cet âge, veillez d'abord à ce qu'ils ne prennent pas de ces postures molles et abandonnées qui les alourdissent ; ensuite ayez soin de couper vos classes par des exercices où l'action et le mouvement réveilleront les enfants de leur torpeur et empêcheront le sommeil de venir les surprendre dans une attitude qui l'appelle par son immobilité.

Il est plus difficile de lutter contrôle besoin de dormir que contre les appétits les plus exigeants ; l'enfant souffre de cette lutte, l'accablement qui pèse sur son esprit lui fait perdre, pour ses études, le temps qu'il dépense à la soutenir.

Ainsi, vous ne condamnerez pas vos élèves à une trop longue immobilité ; de même, lorsqu'ils écrivent ou qu'ils étudient, exigez que, bien assis à leur place et se maintenant presque perpendiculairement sur leurs reins, ils ne se laissent pas aller à cette position gênée, où le corps, replié sur lui-môme, est pressé entre le banc sur lequel il repose et la table sur laquelle il s'appuie. Dans cette position, les organes intérieurs comprimés perdent la liberté de leur action,

et subissent, à la longue, deg altérations profondes qui enlèvent à l'enfant la santé ou la vie.

La parole tient au jeu de quelques-uns des plus délicats de ces organes : que les enfants donc les ménagent, en don* nant à leurs voix, soit qu'ils parlent à leur maître, soit qu'ils récitent une leçon ou qu'ils expliquent un devoir, une étendue moyenne qui produit ce ton naturel, qui est en rapport avec leur organisation ; une parole trop haute, des sons si aigus qu'on les prendrait pour des cris, leur dessèchent la bouche, fatiguent leur poitrine et affaiblissent leur constitution.

C'est surtout dans les récréations, dans les jeux et au dehors de l'école, plutôt que dans la classe, que s'acccomplit l'éducation physique des enfants : rien n'y concourra plus utilement que les promenades, les exercices gymnastique* et ces jeux où le corps est perpétuellement en action, où les organes, exercés tous à la fois, lui procurent ce développement harmonique qui entre si intimement dans les desseins de la nature *.

* Toutefois, les exercices gymnastique* et les promenades sont spécialement réservés pour les pensionnats et les écoles des villes, où les élèves sont constamment, ou au moins la plus grande partie de la journée, retenus près du maître ; quant aux enfants qui fréquentent les écoles des campagnes, les jeux isolés, ou ceux qui les réunissent en petit nombre, paraissent être leur partage ; si vous devez renoncer à leur faire exécuter, sous vos yeux, des exercices gymnastiques, conçus dans un système complet et régulier, vous pouvez cependant leur faire pratiquer ceux qui comportent le moins d'apprêts et le plus d'utilité. Chaque jour ils se rassemblent,

1. On ne dolbt pas oublier In diligence de bien exerciter le corps des enfants, ains en les envoyant aux eacholes des maîtres qui font profession de telles dexteritez, les faust quant et quant adresser aux exercices de la personne, tant pour les rendre adrcicts que pour les faire forts, robustes et dispos ; pour ce que c'est un bon fondement de belle vieillesse, cfue la bonne disposition et robuste complexion des corps en jeunesse. (Plutarque, Commmt # faust nourrir Ut «n/anfe, trad. d'AmyoM

quelques instants avant la classe, au devant de la maison d'école; quelquefois vous les conduisez en promenade; profitez de toutes ces réunions pour les exercer au saut et à la course, pour leur montrer à franchir un obstacle par l'escalade, en ne se servant que de leurs pieds et de leurs mains, et à se maintenir en équilibre dans toutes les positions ; leur corps y gagnera de la souplesse et de l'agilité, et, devenu plus fort, il résistera plus facilement à la fatigue.

D'eux-mêmes d'ailleurs les enfants viendront à ces exercices, ils sauront les choisir et les varier; on dirait qu à leur insu ils suivent la marche de la nature, et que leurs jeux, par leurs changements et leurs retours, marquent le cours des saisons. Ceux de l'hiver ne sont pas ceux de Tété, ceux de l'automne diffèrent de ceux du printemps ; aux époques que l'usage et d'autres enfants, qui sont devenus leurs pères, leur ont assignées, vous les voyez tout à coup les reprendre; une ardeur soudaine les porte vers ces délassements qui leur sont chers, parce qu'ils les ont connus et qu'ils les ont quittés ; ils s'assemblent en foule pour s'y livrer, et,, lorsque cette ardeur s'épuise et que le jeu, qui l'avait excitée, n'a plus pour la soutenir l'attrait piquant de la nouveauté, un autre survient et le remplace, pour être ensuite remplacé à son tour.

Ne restez pas entièrement étrangers à ces jeux ; mêlezvous-y, non pour les partager, mais pour y introduire l'ordre par vos recommandations, pour en éloigner les dangers par vos conseils, pour en prévenir la fatigue en les renfermant dans de justes bornes, pour y maintenir l'union et la concorde, en faisant régner parmi vos élèves cet esprit de douceur et de complaisance, cette naïveté de sentiments, cette franchise de caractère qui sont le plus bel ornement de l'enfance, comme il sont toujours la marque d'un bon naturel. Les récréations, non moins que les travaux de la classe, concourent à former la jeunesse ; c'est dans ces communications libres et dégagées de toute contrainte, que chez l'enfant la roideur du caractère s'assouplit, que sa susceptibilité se corrige, que sa violence se tempère, que sa timi-

dite s'affermit. Celui -qui fuit ses camarades pour s'amuser à l'écart est ordinairement égoïste et susceptible, boudeur et dissimulé, et à ces défauts la solitude ne fait qu'en ajouter de nouveaux ; le contact de l'école et des récréations les use, et, à la longue, il peut les remplacer par des vertus. Tenez donc à ce que vos élèves, qui étudient ensemble, prennent aussi leurs plaisirs en commun ; défiez-vous des intimités qui les réunissent à deux ou trois : souvent elles produisent la paresse, elles allument les passions, suggèrent des pratiques impures, cachent des habitudes honteuses; et, après l'avoir fait naître, entretiennent la dépravation.

Entre eux, vos élèves ne devront jamais user que de bons procédés ; les colères, les emportements seront bannis de leurs relations; à l'école ou dans leurs jeux, vous ne permettrez ni les disputes, où l'injure corrompt le langage, ni ces querelles, où les manières s'imprègnent de brusquerie et de brutalité. Vous ne souffrirez pas la tyrannie que les grands exercent sur les petits, les forts sur les faibles, et qui fait que les mauvaises passions des uns trouvent les autres toujours disposés à les suivre dans leurs écarts; vous ne souffrirez pas non plus qu'un élève devienne le jouet et le passe- temps de ses camarades ; qu'ils fassent de ses difformités et de sa maladresse l'objet constant de leurs plaisanteries, ou qu'excités par sa simplicité, leur malice se traduise en un sobriquet qui aigrirait son caractère et lui resterait, pour lui rappeler perpétuellement les chagrins de ses premières années.

Vous ne devez rien ignorer de ce qui se passe parmi ces enfants, lorsqu'ils sont en votre présence; découvrez-le par vous-mêmes ou par ceux que leur qualité de sous-maîtres ou de moniteurs constitue vos surveillants, mais ne recourez jamais à l'espionnage pour en être avertis. Si vos élèves vous aiment, s'ils craignent de vous déplaire, si vous leur imposez au point de ne pas permettre au mensonge d'arriver sur leurs lèvres, ou à la dissimulation de leur fermer la bouche lorsqu'ils doivent répondre à vos questions, ils ne vous cacheront rien, et vous avoueront nettement leurs fautes; n'en deman-

162 DEVOIRS DË3 INSTITUTEURS

dez pas la révélation à des dénonciations clandestines, n'encouragez pas le zèle dangereux de ces élèves que leurs camarades; flétrissent du nom de rapporteurs : l'enfant qui s'est exercé à la délation s'habituera à mentir, et, devenu homme, il se fera un jeu de la calomnie et de la diffamation *. Il vaudrait mieux peut-être que l'enfant tût, quand le mattre l'interroge, la faute dont il a été témoin, que d'aller la lui dénoncer quand il l'ignore 2 . Uft moniteur vous doit compte de tout ce qu'il a vu, et vous devez l'exiger de lui; mais craignez de le demander atout autre élève, àqtfi un pareil devoir n'est pas imposé; d'un côté, vous l'exposeriez au ressentiment de ses camarades ; de Tautre, s'il avait quelque penchant au mal, sentant l'importance de son témoignage, il prendrait plaisir a la dénonciation, mentirait pour accuser, et accuserait pour voir punir. En général donc, efforcez -vous de tout voir par vous-mêmes ou par vos -surveillants, et n'appelez que dans une absolue nécessité, en faisant appel à leur franchise, en leur ^inspirant une juste horreur pour le mensonge, les enfants à déposer d'une faute que l'un d'entre eux aurait commise.

L'amitié, la concorde seront donc l'âme de vers écoles ; «os élèves vivront unis, soit par la conformité des travaux et des jeux, soit même par la différence de l'âge et le contraste des habitudes ; car les plus jeunes auront de la déférence pour les plus âgés, les plus grands auront des attentions pour les plus petits, dont ils seront ainsi les amis et les protecteurs.

Vous veillerez aussi à ce qu'une funeste cupidité ne vienne pas se mêler à leurs amusements ; ils joueront pour se distraire, pour se livrer à la joie et pour remporter de leurs jeux le prix d'une émulation satisfaite, mais jamais pour en recueillir un gain ; ils n'exposeront pas de l'argent,

1. Écartez l'espionnage, il éteint daus les âmes encore neuves, la confiance et l'ami té. (Clément xiv, Maxime de ce Pape rapportée par M. Suard dans sa vie.)

2. Celui qui cache les fautes recherche l'amitié; celui qui fait des rapports sépare ceux qui étaient unis. (Proverbes, ch. 17, v. 9.)

ONZIÈME GONPÊRENCE ifl3

de là boisson ou des comestibles dans leurs enjeux ; ils ne j

feront point non plus entre eux de ces trafics où les livres vendus disparaissent au préjudice des parents, et deviennent, pour ces enfants, l'aliment de la gourmandise et de la passion du jeu.

Aux jeux des amis de l'enfance, les plaisirs ne sauraient être une chose indifférente ; ils comportent des dangers : dès lors vous dévêt vous efforcer de les rendre utiles. «Tes- . sayerai tin jour de vous montrer quel profit vous -pouvez tirer des promenades pour l'instruction de vos élèves ; aujourd'hui je dois me borner à vous faire sentir quelle utilité leur éducation physique peut retirer de leurs jeux et de leurs exercices corporels. Ce n'étaient pas d'autres moyens qu'employait, dans les écoles qu il a fondées, l'excellent abbé Gaultier, dont les méthodes ont acquis tant de célébrité dans toutes les branches de l'enseignement.

Jeté par les événements dans les malheurs de la révolution, il songea moins à vaincre sa mauvaise fortune qu'à - * adoucir, pour les compagnons de son exil, les rigueurs de l'adversité. C'était surtout vers les enfants des familles françaises réfugiées que son cœur se portait. Hais chez lui la bonté n'était point un instinct aveugle; elle était éclairée par une raison supérieure, et soutenue par un infatigable dévouement. Ces enfants étaient presques abandonnés, et ils languissaient loin de leur pays, dans une ignorance dont une dure hospitalité ne songeait guère à les faire sortir.

Il résolut de les en tirer, et se consacra tout entier à leur instruction ; c'était déjà les affranchir de ce que leur sort avait de plus rigoureux; il voulut faire plus, et dégager, pour eux, l'étude des peines et des ennuis dont elle est si souvent semée.

L'observation lui avait appris que l'enfant fait toujours mieux et plus volontiers ce qui pique sa curiosité, ce qui lui plaît, ce qui l'amuse ou l'intéresse, et surtout ce qui satisfait ce goût de rivalité, cet amour des succès et de la supériorité, qui n'est que l'émulation ou l'amour-propre pris par son bon côté. Ce fait constaté, la voie lui était ouverte, et

son chemin tout tracé ; il inventa donc ces méthodes, où chaque chose à apprendre est présentée comme une difficulté à résoudre, où chaque solution s'offre à Penfant comme le résultat des combinaisons d'un jeu dans lequel l'adresse n'a pas souvent moins de part que le raisonnement, où la lutte est vive et animée, mais douce et paisible, où le gain perd ce qui flatte la cupidité, et ne conserve que ce qui.ex* cite et entretient le noble élan de l'émulation.

Le nom de l'abbé Gaultier s'associe aussi à la découverte, ou plutôt à la restauration de l'enseignement mutuel; il ignorait cette merveilleuse invention, mais le hasard et la nécessité la lui ont fait deviner à une époque où, tombée dans l'oubli à la suite d'une révolution, un autre ami de l'instruction populaire, Lancaster, lui rendait le jour dans un pays voisin, et la portait dans un autre hémisphère 1 . La raison, chez lui, perfectionna le produit du hasard, et, comme dans les écoles d'Angleterre et d'Amérique, les élèves de celle qu'il avait ouverte à Londres, formés par ses soins, devenaient les maîtres de leurs camarades, et leur rendaient ses leçons. Tel fut le zèle, tel fut le dévouement de cet homme admirable, telle fut l'immensité de ses travaux, que sa vie, jusqu'à son dernier jour, fut consacrée à l'enseignement de la jeunesse, et qu'il n'est aucune des connaissances que l'enfance vient puiser dans nos écoles, dont renseignement n'ait été l'objet d'un traité qui y approprie sa méthode.

Le ciel a récompensé ses œuvres en le rendant à sa patrie; il est mort, plein d'années, béni par les élèves qui lui

4 . On peut dire de l'enseignement mutuel qu'il a été trouvé par tous les maîtres qui en ont eu besoin, et qui, poussés par l'esprit d'invention et d'expédients, se sont mis à la recherche des moyens propres à venir en aide à l'insuffisance de leurs ressources. Ainsi pendant que Bel et Lancaster l'inventaient et l'appliquaient dans les deux Indes, dans le fond de la Suisse, un prêtre du canton de Saint-Gall, curé d'une paroisse, située sur les bords de la Tbour, M. l'abbé Oschner, le découvrait, de son côté, et l'appliquait avec succès aux écoles placées sous son influence ou sa direction. (Lettre du Père Grégoire Gérard à la Société pour l'instruction élémentaire.)

devaient leur instruction, béni par les maîtres qu'il avait associés à ses travaux, et qui, unis dans le sentiment de la vénération qu'ils portent à sa mémoire, et dans cette communauté de dévouement qui les lie à la cause de l'enseignement élémentaire, assurent à ses méthodes la perpétuité de l'existence, fruit certain de la persévérance des efforts et de la continuité des succès.

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et que les organes peuvent le servir; l'attention, qui saisit tout ce qui la frappe et qui s'arrête à tout ce qu'elle voit; la réflexion, qui compare ce que l'attention lui présente avec ce qu'elle possède déjà; la raison, qui en tire les couséquences et forme des jugements; l'imagination même qui semble devancer toutes les facultés de l'esprit, en s'en servant pour créer, et deviner ce qu'elles devraient lui apprendre; enfin, la mémoire, qui s'en empare, le retient, le rappelle, le conserve et l'empêche de se perdre *.

.Tous les enfants ne possèdent pas à un degré égal toutes ces facultés; le mérite du maître consiste, comme déjà je vous l'ai dit, à reconnaître la mesure suivant laquelle le ciel les a départies à chacun d'eux, à deviner le parti qu'il peut en tirer et à discerner les moyens par lesquels il obtiendra ce résultat. Si la curiosité n'en est pas une, elle est au moins un des moyens les plus puissants de les développer toutes. C'est un aiguillon qui les provoque et qui les met en action, afin de les servir ; elle sera donc de votre part l'objet d'une sérieuse attention : votre art est de suivre ses mouvements pour les diriger, de la satisfaire pour augmenter ses exigences et de l'exciter à propos pour amener l'enfant à courir au-devant d'un enseignement, qui le ferait peut-être reculer, s'il ne l'avait sollicité. Il est une infinité de choses qui n'éveillent en lui que l'instinct d'imitation, ce sont celles qui se rapportent à l'exercice de ses facultés physiques ; il les sait dès qu'il les a vues, il les reproduit du moment que ses organes ont assez de force et de souplesse pour remplir leurs fonctions. Il en est autrement de celles qui ne peuvent s'exécuter sans une opération de l'esprit : celles-là exigent l'emploi et le travail de la raison. Les dispositions de l'intelligence sont les instruments de ce travail : mais tous n'offrent pas le même degré de perfection; votre lâche est de pourvoir à leur insuffisance, en leur donnant, autant que possible , ce qui leur manque, et de les

1. Il faust exercer et accotistnmer la mémoire des enfants, pour ce que c'est, par manière de dire, le thrésor de science. (Plutarque, Comment il faust nourrir Us enfants, trad. d'Amyot.)

fortifier, en les exerçant. Voulez-vous rendre attentif l'enfant léger et distrait; ne lui commandez rien qu'il ne comprenne; expliquez-lui tout ce que vous voulez lui apprendre et faites-le lui répéter, pour vous assurer qu'il vous a bien compris : ayez les yeux fixés sur lui quand vous faites sa classe, et, lorsque vous en faites une autre, ramenez souvent encore vos regards vers lui, pour qu'il sente que vous ne le perdez jamais de vue.

Il en sera de même de la réflexion et du jugement; pour l'habituer à Tune et le forcer à faire un bon emploi de l'autre, ne lui enseignez rien par routine e^ ne laissez rien passer, sans lui en donner d'abord, et plus tard sans lui en demander la raison. Une chose est-elle la conséquence d'une autre; ne la lui montrez pas sur-le-champ; afin de lui faire sentir leur enchaînement, que des questions habilement posées le conduisent de l'une à l'autre, à l'aide du raisonnement; ne lui enlevez pas le plaisir de découvrir ce qu'il cherche, il le retiendra plus facilement quand il l'aura trouvé : ayant, plus de foi dans ses propres moyens, il comptera davantage sur lui-même, et son esprit y gagnera de la force et de la résolution. Rien n'est plus propre à façonner les enfants à la réflexion et au raisonnement, que les dictées d'orthographe, les analyses grammaticales, les analyses logiques, les exercices détachés, les compositions suivies et les problèmes d'arithmétique. La lecture ellemême n'est- elle pas, chez l'enfant qui en apprend le mécanisme, une première épreuve que subit la raison? Quel que soit celui de ces exercices qui fait l'objet de vos leçons, avant que l'enfant ne réponde à vos questions, qu'il ne résolve le problème que vous lui posez, recherchez d'abord s'il en a bien saisi le sens et les termes; si son intelligence est trop paresseuse, si, au contraire, elle pèche par trop de précipitation, ne le pressez pas de répondre, amenez-le graduellement en avançant d'un principe à l'autre, d'un fait à sa conséquence, à vous donner, en la raisonnant, la solution que vous attendez de lui. Vous apercevez- vous qu'il se trompe; ne le reprenez pas sur-le-champ, donnez-lui le

temps de reconnaître le vice d'un mauvais raisonnement; puis ramenez-le sur lui-même et faites en sorte que, continuant sa marche, il rassure, à chaque pas, par un nouvel effort de sa réflexion ; seulement ne le laissez pas s'égarer; vous verrez qu'il tombera moins fréquemment dans l'erreur quand ses yeux l'auront découverte, et qu'il lui en coûtera moins de se corriger quand il se sera repris luimême. Cette méthode, qui n'eut pas d'autres inventeurs que la nature et la logique, n'est pas nouvelle, elle date de tous les temps; elle était celle de Socrate, le premier des maîtres, et avant lui elle était déjà connue; elle sera toujours celle du bon sens et de la raison.

Il ne faut pas prendre un moindre intérêt au jeu de l'imagination dans l'éducation de l'enfance ; elle peut, par une heureuse excitation, le porter aux succès, ou, par des saillies désordonnées, le jeter dans les écarts; il faut donc, suivant les circonstances, savoir réveiller ou la» contenir; et s'appliquer, en tout temps, à la diriger. Chez l'enfant qui ne va que par sauts et par bonds, elle n'a guère que des caprices ou des fantaisies; chez celui, au contraire, qui sait, même dans l'ardeur du travail ou sous l'aiguillon de l'émulation, régler son allure, elle a de ces vives intuitions qui illuminent l'intelligence avec la rapidité de l'éclair, et lui révèlent comme par inspiration ce qu'elle attendait des patients efforts de l'étude. L'imagination aide donc merveilleusement l'enfant à acquérir : il faut non-seulement lui apprendre à s'en servir, mais encore avoir l'œil sur lui lorsqu'il en fait usage. Avec elle, du connu il vole à l'inconnu ; par elle, jusque dans les moindres exercices de composition, il crée, il invente; prenons garde qu'en se laissant aller à sa fougue, il ne s'écarte de la voie du droit sens ou de la saine déduction, et, s'il s'en éloigne, efforçons-nous de l'y ramener, en revenant avec lui, sur ses pas pour lui montrer comment il s'est égaré.

Dans les matières de raisonnement vous bannirez donc la routine de votre enseignement; vous la bannirez même de celles qui n'exercent que la mémoire; cette faculté, chez

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les individus où elle est le plus prompte et le plus sûre, ne retient guère que ce dont l'intelligence s'est rendu compte; voulez-vous ne pas la rebuter chez vos élèves, voulez- vous leur épargner un travail pénible et souvent ingrat ; avant de leur faire apprendre par cœur une leçon de grammaire ou d'arithmétique, de géographie ou d'histoire, l'évangile du jour ou même un morceau de prose ou de poésie destiné seulement à polir leur langage, lisez-leur d'abord cette leçon, cette prose ou ces vers; traduisez-les-leur en termes familiers, s'il le faut, et ne cessez vos explications que lorsque vous êtes certain que la lettre et l'esprit leur en sont parfaitement connus.

Il s'en faut beaucoup que les enfants soient également doués de mémoire, que chez tous elle affecte la rpème forme et que tous doivent l'exercer par les mêmes procédés; les uns l'ont active ou paresseuse, les autres tenace ou fugitive; dans celui-ci elle s'attache aux pensées et ne retient que la substance du discours; dans celui-là elle s'empare de tous les mots qui le composent, elle saisit tous les sons qui frappent l'oreille par leur cadence, et elle conserve, avec une fidélité scrupuleuse, Tordre mécanique de leur arrangement : tantôt encore elle préfère les noms et tantôt les dates, ou bien, impuissante à s'approprier ce qui ne lui vient que par l'oreille, elle s'empare de tout ce qui lui arrive par la vue ; enfin tel.qui la voit se fermer à ce qu'il lit, la sent s'ouvrir aussitôt qu'il prend la plume, et s'exercer sans peine sur ce qu'il écrit. Soyez attentifs à toutes ces dispositions diverses ; appliquez-vous à bien les connaître pour les mettre à profit, et souvenez-vous que la mémoire est un champ que l'on ne peut cultiver que quand on en a bien saisi la pente. Il n'est même pas impossible de suppléer à son insuffisance; il ne s'agit que de l'étudier pour en avoir la mesure, et de la ménager habilement pour rétendre. C'est une erreur de croire que la mémoire ne se donne pas; elle s'acquiert par le travail, elle se développe par l'exercice ; il faut seulement que l'intelligence féconde nos efforts pour nous en faire recueillir les fruits.

Jtfi

Un enfant manque-t-il de mémoire; recherchez d'abord quels sont ceux de ses sens qui servent le mieux son esprit, quels sont les procédés qui l'aident le plus efficacement. Ce qu'il voit le frappe-t-il plus que ce qu'il entend, ce qu'il écrit à loisir que ce qu'il a lu même lentement? saisissez r ouverture qui vous est offerte, usez de l'instrument précieux que la nature met à votre disposition, et, vous associant autant que le temps vous le permet, soit par vousmêmes, soit par un moniteur, soit au moins par vos conseils, au travail de l'élève, faites-lui écrire ou lisez-lui sa leçon pour l'aider à la retenir, et préparez ainsi à sa mémoire les aliments qu'elle doit digérer. De crainte de lui inspirer de la répugnance pour ce travail, dont il ne sentirait que la fatigue, vous le proportionnerez à ses progrès ; un jour il apprendra deux lignes, un autre trois, le lendemain quatre ou cinq, toujours assez pour le stimuler par l'attrait d'un résultat important et certain, mais jamais trop et de manière à faire naître chez lui le dégoût et le découragement, suites inévitables d'une tâche au-dessus de nos forces et d'efforts au-dessous des difficultés que nous avons à surmonter.

Maintenant que les facultés de l'enfant vous sont connues de même que les procédés que vous appliquerez à leur culture, disons quelques mots de leur emploi, de la nature de votre enseignement* des développements qu'il comporte et des bornes dans lesquelles il convient de le restreindre.

La religion, la morale et l'agriculture nous demanderont plus d'une Conférence; j'ai hâte de donner le reste de cette instruction aux autres matières que vous êtes chargés d'enseigner.

Les premières sont la lecture et l'écriture ; vous pouvez les apprendre en même temps à vos élèves ; il y a même profit à les faire marcher de front; l'enfant retiendra plus facilement ses lettres en s'exerçant à les tracer, il s'appliquera plus volontiers à les reproduire sur le sable, l'ardoise ou le papier, quand il connaîtra leurs noms et qu'il saura

i?2 DEVOIRS DES INSTITUTEURS

leur valeur.' D'abord les caractères qu'il essayera seront informes; ensuite, sa main gagnant de la souplesse et ses mouvements de la précision, ils acquerront tous les jours plus de netteté et de correction. Tenez surtout à faire contracter à vos élèves, en écrivant, une position naturelle et commode, et à leur donner une écriture lisible et rapide. Elle réunira d'autant plus sûrement ces deux qualités, que les formes des lettres y seront plus distinctes, et qu'elles seront moins chargées de traits et d'ornements. C'est là d'ailleurs récriture la plus facile à apprendre et à conserver.

Quant à lecture, vous commencerez par montrer à l'enfant ses lettres, et, omettant l'épellation, vous lui ferez lire ensuite des syllabes, des mots et des phrases. Presque tout est de convention dans la science de la lecture, le nom des voyelles et des consonnes, leur valeur, leur association, la formation des syllabes et les mots qui en résultent. Par exemple, vous apprendrez facilement à l'enfant le nom des trois lettres qui composent la syllabe pas, et la valeur convenue de cette syllabe, prise isolément ou dans tous les mots où elle peut se rencontrer; mais, quand vous voudrez la lui faire décomposer, et lui montrer comment la combinaison du son de chacune de ces trois lettres produit le son total et non moins simple de la syllabe entière, vous exigerez de lui une puissance de réflexion au-dessus de son âge, vous l'engagerez dans une opération de logique dont une raison plus avancée est seule capable, et qu'elle peut seule suivre avec fruit t.

t. Cet enseignement (celui de la lecture), quoiqu'il ait subi quelques réformes, doit demeurer essentiellement vicieux tant que l'épellation donnera des sons élémentaires tout-à-fait étrangers au son total ou syllabique (Ainsi pour lire aux, on fait prononcer aux enfants a, u, icse, ô. Assez d'un exemple). Observez bien ce qui se passe dans les premières leçons de lecture que vous donnez à un enfant. Vous avez à l'instruire des conventions les plus bizarres dont les hommes se soient avisés, et à peine encore avez-vous le moyen de lui faire entendre que ce sont là de pures conventions. Si, comme il arrive presque toujours et comme il doit arriver en effet, si votre élève attache quelque caractère

Une fois que l'enfant lira, venez-en à l'épellation ; cette analyse lui présentera moins d'obstacles, et elle lui sera du plus grand secours, lorsque vous lui enseignerez l'orthographe usuelle : en décomposant les syllabes, il apprendra à les composer, et un petit nombre de règles, qu'il saisira mieux alors, l'initieront aux secrets de cette composition.

Attachez-vous de bonne heure à lui donner une prononciation naturelle et pure; elle le sera si -vous ne le laissez pas contracter l'habitude de chantonner en lisant, et si vous Je préservez de la contagion de l'accent provincial. Vous arriverez à ce dernier résultat si, vous munissant d'un bon dictionnaire où la prononciation est figurée, vous veillez sur la vôtre et sur celle de vos élèves pour corriger ce qu'elles auraient de défectueux. Quant à ces intonations aiguës et monotones, qui sont le caractère distinctif de la lecture de l'écolier, un peu d'application suffira pour les bannir de leur récitation. Dites-leur que la lecture d'un livre n'est pas autre chose que le langage de la conversation ; qu'on doit lire comme on parle, et que de même qu'en s'adressant à quelqu'un, les inflexions de la voix lui font comprendre qu'on sent ce qu'on lui dit, ainsi lorsqu'on lit un livre, une lettre, le ton de cette lecture doit être en rapport avec les pensées et les sentiments qui y sont exprimés. Il faut surtout les empêcher de le hausser outre mesure et de réciter une leçon en courant, comme si le souffle leur manquait; la voix ne doit point se précipiter par bonds, ni se forcer pour augmenter son volume ; une lecture sur un ton trop élevé et trop rapide ne fatigue pas moins celui qui la fait que celui qui l'entend. En même temps que vous reprenez vos élèves, offre2-leur l'exemple, et, quand vous leur donnez une leçon, lisez-la, et pour la leur expliquer, et pour leur montrer comment ils doivent la réciter.

de sagesse et de vérité naturelle à ce que vous lui enseignez, il n'apprend à lire qu'en désapprenant à penser, et certes il a trop à perdre, dans cet échange. (M. Daunou, Essai sur V instruction publique.)

L'ordre des matières m'amènerait à vous entretenir maintenant de renseignement de l'orthographe et de la grammaire : ce sujet, par sa nature et son étendue, doit rester en dehors de cette instruction : seulement je vous dirai qu'il faut distinguer l'orthographe usuelle de l'orthographe grammaticale ; l'une est celle des mots en eux-mêmes tels qu'on les trouve dans le dictionnaire, l'autre celle des mots dans leurs rapports entre eux, dans le discours et suivant les modifications qu'ils reçoivent de l'emploi des genres, des nombres, des temps et des modes. L'épellation raisonnée, l'habitude de la lecture, la dictée et même une bonne prononciation apprendront à l'enfant la première ; vous la lui enseignerez du moment qu'il commencera à lire; l'étude de la grammaire, secondée par l'analyse, la dictée et la lecture de quelques livres, le" formera à la seconde. Ici vous sentez que, dans l'éducation des enfants des classes ouvrières, l'orthographe usuelle doit tenir le premier rang, que l'étude de la grammaire doit se réduire, pour la plupart d'entre eux, à la connaissance de ses règles les plus essentielles, et que, soûs ce rapport, leur instruction aura atteint des limites raisonnables, lorsque vous les aurez mis en état de parler leur langue assez correctement pour ne pas faire trop de fautes ou des fautes trop grossières.

Il en sera de même de l'arithmétique et de l'arpentage : vous aurez la prétention de faire, non des mathématiciens habiles, mais des hommes de peine qui puissent décompter avec leur entrepreneur, sans se mettre à sa discrétion, des laboureurs capables de mesurer leur champ, sans appeler l'arpenteur pour y jeter là chaîne et y manœuvrer le compas. Vos élèves sauront donc calculer, j'ajouterai que leur calcul sera sûr et rapide ; ces qualités du calcul ne sont pas moins essentielles que cette science elle-même. Pour cela, apprenez aux enfants les chiffres avec les lettres, et le livret en même temps que la lecture ; exercez-les ensuite à faire verbalement des additions et des soustractions, des multiplications et des divisions, en partant de petits nombres pour arriver à de plus grands, et lorsqu'ils se seront

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habitués à ces exercices de mémoire, donnez-leur, avec la théorie des quatre règles élémentaires de l'arithmétique, des problèmes qu'ils auront à résoudre par leur application, et dont vous leur ferez raisonner la solution au tableau et sur le papier. Pour la leur rendre plus facile, puisez vos exemples dans un ordre de faits qui leur soient familiers; ainsi ils se rapporteront généralement à l'exercice des professions les plus répandues dans le pays, au genre d'industrie ou de culture qui fait sa richesse. Un jour vous évaluerez des quantités de pierres, des travaux de maçonnerie ou de terrassement, des journées de manœuvre ou de compagnon; un autre, vous agirez sur le creusement d'un puits , la plantation d'une vigne , la location d'un troupeau, la vente d'une récolte, le mesurage d'une pièce de vin.

Le système légal des poids et mesures suivra ce premier enseignement , les règles composées viendront après les décimales, et l'arpentage clora vos leçons sur le calcul.

Vous n'entrerez dans la géométrie que pour y rechercher la démonstration de ses principes les plus généraux et les plus féconds; supposant les autres établis, et acceptant comme des axiomes les formules qui les expriment, vous vous bornerez à les appliquer à la mesure des solides et des surfaces. Prenez-en toujours autour de vous le sujet; choisissez un beau jour de Tannée, une matinée de printemps que vous consacrerez à une promenade, et, marchant à la tête de vos élèves, conduisez-les dans une forêt dont ils solîveront les produits; dans une prairie, dans un confln dont ils mesureront la superficie, et qu'ils distribueront en sillons ou partageront entre un nombre donné de propriétaires.

C'est alors que vous sentirez tous les avantages du dessin linéaire dont vous pourrez leur donner quelques notions; leur course ne sera pas perdue pour eux, ou même les opérations auxquelles ils se livreront plus tard, quand ils exerceront une profession , leur seront plus profitables, s'ils rapportent à la maison le plan qui figure la prairie où

leur science naissante s'est exercée, s'ils dressent celui du champ qu'ils cultivent, s'ils tracent le dessin d'un meuble qu'ils ont à construire.

A 'ces derniers objets de votre enseignement viennent s'en joindre d'autres, qui ont avec eux une affinité propre à en rendre l'intelligence plus facile à vos élèves : une fois sortis de l'école et rendus sur le terrain pour y appliquer les notions d'arpentage et de dessin que vous leur avez communiquées, ils n'ont plus qu'un pas à faire pour entrer dans le domaine de la géographie, où vous les avez ainsi amenés à travers des excursions topographiques. Vous pouvez aussi la leur enseigner. Vous débuterez d'abord par quelques définitions des dénominations les plu,s communément employées dans cette science; puis, leur indiquant les grandes divisions du pays en déparlements , vous descendez aux subdivisions en arrondissements, en cantons; vous leur apprenez à s'orienter sur le clocher de leur village et des villages voisins; vous leur faites étudier, sur le plan de la commune, la situation des différentes parties de son territoire, puis, sur celle du département, la situation de leur commune au milieu des circonscriptions qui le composent. Vous procédez de même pour les autres départements, pour les différents États de l'Europe, ou les différentes parties de la terre. Pour familiariser les enfants avec ces nouvelles études, pour graver plus profondément dans leur esprit les connaissances qu'elles y auront déposées, vous placez des cartes squs leurs yeux, vous leur mettez le compas à la main, et, supposant tantôt qu'un militaire doit se rendre à son régiment, tantôt qu'un ouvrier va chercher dans une autre contrée un ouvrage qu'il, ne trouve plus dans la sienne, vous les invitez à tracer le chemin du voyageur, à désigner les villes qu'il devra traverser et à mesurer l'espace qu'il aura à parcourir. Aux caries parlantes succéderont les cartes muettes, et à celles-ci celles que les élèves dresseront eux-mêmes, grâces aux leçons de dessin que vous leur aurez données.

Après la géographie purement descriptive, viendront

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DOUZIÈME CONFÉRENCE ifl

quelques leçons de cosmographie, dans lesquelles rentreront l'explication du calendrier, et des notions de physique, de chimie et d'histoire naturelle. Aux confins de celles-ci vous rencontrerez l'agriculture, qui doit faire dans les campagnes l'objet d'un enseignement particulier.

Vous comprenez que, quand je vous parle 1 de physique, de chimie et d'histoire naturelle, il ne s'agit point ici d'un cours scientifique complet : l'exposé des lois générales de la nature, des notions aussi simples que claires, soutenues par des exemples qui les rendent palpables, il n'en faut pas davantage pour les besoins de la vie dans les compagnes; ce sera assez surtout pour ouvrir des esprits où l'intelligence ne demande qu'à éclore, et pour leur apprendre à demander à la lecture solitaire une instruction solide, ou des distractions pleines de charmes.

Ainsi, avez-vous conduit vos élèves en promenade sur la montagne voisine ? Les entretenez- vous des lois merveilleuses de la nature ? Un seul mot, que vous leur expliquerez, va leur en faire sentir la liaison, et leur révéler des mystères que leurs regards n'avaient pas encore pénétrés. L'air, par exemple, sera le sujet de cette leçon : vous leur parlerez de son volume, qui forme l'atmosphère; de sa densité, qui augmente à mesure qu'on s'approche de la terre, qui diminue à mesure qu'on s'en éloigne; de sa pesanteur et de son élasticité, qui servent si merveilleusement à l'industrie de l'homme, et qui sont les principes fondamentaux de ces machines ingénieuses, la pompe et le baromètre, à l'aide desquelles il puise l'eau d'une source et prévoit les changements de température ; de sa transparence et de sa couleur, qui font, l'une que le regard le traverse sans obstacle, l'autre que les objets, en s'éloignant de la vue et en passant par des dégradations infinies, se colorent de cette teinte azurée qui la repose, et lui permet d'apprécier les distances jusque dans les lointains les plus profonds; enfin de sa composition -et de son influence sur les êtres organisés, qui ne peuvent vivre s'ils ne le respirent pur et abondant, qui ne sauraient germer et croître s'il ne seconde leur végétation.

i?8 DEV0IR8 DES INSTITUTEURS

Mais votre promenade touche à sa fin; vous revenez au hameau, sur votre chemin vous rencontrez une usine, une forge, un. moulin, où de puissantes machines vont arrêter vos pas et vous feront une loi d'animer, par de nouvelles leçons, un nouvel entretien. Là, en présence de ces exemples familiers, vous parlerez de la pesanteur des corps, de leur équilibre et de leur mouvement; de la chaleur, de l'action qu'elle exerce sur eux, de sa présence qui amène leur dilatation, de son absence qui produit leur retrait.

Enfin, vous êtes sur le point de rentrer au village, le ciel s'est couvert, le tonnerre a grondé, l'éclair a sillonné la nue; puis, poussé par le vent, l'orage a pris tout à coup une autre direction, et, le soleil dardant ses rayons sur les nuages, son disque s'y est peint sous les couleurs de l'arcen-ciel. C'est le moment de parler à vos enfants des phénomènes de la lumière et de la vision, du son et de l'ouïe, de la génération des couleurs, de la formation des orages, de la grêle, du tonnerre et de cette étonnante invention qui détourne la foudre et la soumet à la puissance de l'homme.

Mais, en même temps que vous leur enseignez tout ce que peut son génie quand il tourne sa pensée vers de nouvelles découvertes, faites-leur voir Dieu dans ses œuvres; montrez-leur la marque divine empreinte sur tout ce qu'il crée, et sa main soutenant, sans cesse, le monde qu'il a fait sortir du néant; qu'il ne leur apparaisse pas moins grand dans ce moucheron qu'il a animé du souffle de la vie, que dans ces montagnes immenses qu'il a placées sur le globe pour le décorer, abriter les plaines et entretenir la fraîcheur des vallées en alimentant les sources qui les arrosent. Mais qu'après l'avoir admiré dans cet ordre merveilleux qu'il a établi dans la nature, où tout se meut par les lois qu'il lui a données, qu'ils l'adorent dans les lois qu'il a gravées dans le cœur de l'homme, pour le diriger.

Vous chercherez alors à leur faire concevoir le senlunçat

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DOUZIÈME CONFÉRENCE ifa

de l'harmonie qui résulte de l'ensemble de la création et qui se laisse apercevoir jusque dans ses rnoiodres parties, tes tableaux magnifiques dont leur vue a été frappée l'ont fait entrer dans leur âme, il peut encore y pénétrer par une autre route. La musique offre un nouveau champ à votre enseignement ; vous pouvez, sans le parcourir tout entier, y faire des excursions, oui vous reposeront de vos autres études et vous feront oublier la fatigue, enjoignant la distraction au travail. Vous enseignerez donc à vos enfants les éléments du chant; mais vous ne voulez pas en faire dét> artistes, et vous leur apprendrez seulement à lire une musique simple et facile; à régler leurs intonations avec justesse et précision, à marier des voix qui, différentes par leur caractère et leur volume, s'accordent dan» le ton et dans la mesure, à chanter seuls ou à s'accompagner, à exécuter des chœurs qui se font plutôt remarquer par la simplicité de leur harmonie, que par la science de leur composition.

Un hymne religieux, un cantique, «me prière, un chant où ils célébreront le retour des saisons, les diverses parties du jour, les heures du travail, celles du repos qui y succèdent, le bonheur du (oyer domestique, les douceurs de la vie champêtre, la piété filiale, l'amour de la patrie, seront des exercices qui leur donneront, en peu de temps le sentiment de l'harmonie *. Ce sentiment n'est pas indiflérent au cœur de l'homme; il calme ses passions, polit ses mœurs, ouvre son àme à la pitié et y fait naître ces affections douces et généreuses qui attachent l'homme à sa famille et à son pays 2 . Les souvenirs ont quelque chose de frais et de tendre, si l'harmonie d'un chant connu vient s'y rat-

1. L'union des voix est connue un symboles! mu encouragement do l'union des cœurs. (M. Ad, Gabni^r, Morale Sociale, liv. 3, en. 2, 54.)

Les chants qui purifient l'âme nous apportent une joie sans mélange.. . Mais dans l'éducation on n'admettra que les chants et les harmonies qai portent un caractère moral. (Aristote, Politique, liv, v, ch. 7.)

2. Que le charme de la musique saisisse leurs ânics pour rendre leurs mœurs douces et pures. (Fénelon, Telémaquë, liv. xiv.)

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tacher : quel est le vieillard dont le cœur ne s'est ému, quand, revenant d'un long exil, les échos de sa patrie lui ont rendu les chants dont il les avait fait retentir dans- son enfance? Ah! sans doute, les montagnards de la Suisse ne pleureraient pas, sous les dômes des palais, leur chaumière absente, si la vallée qui la recèle n'avait résonné que de ces chants aigus et monotones, qui ne blessent que trop souvent nos oreilles , lorsque nous traversons nos campagnes, et que nous assistons à ces fêtes où l'intempérance appelle la grossièreté, où la naïveté se perd dans le grotesque.

L'allégresse la plus bruyante et la plus désordonnée conserve quelque chose de décent, pourvu qu'un refrain harmonieux, répété par des voix qui s'accordent, ranime et la soutienne.

En dehors de votre enseignement obligé, vous trouverez encore une matière que vous pourrez y faire rentrer en la rattachant à la géographie dont elle paraît inséparable, c'est l'histoire. Elles s'apprennent l'une par l'autre; il n'est guère possible de parler d'un pays sans faire son histoire, et de le décrire sans rappeler les grands noms qui l'ont illustré : les lieux se fixent plus facilement dans la mémoire, à l'aide des faits, et les événements s'y gravent sans peine en passant dans la description des contrées où ils se sont accomplis. La géographie perd ainsi de sa sécheresse, lorsqu'on en voit le but et qu'on en découvre l'utilité. Avec les enfants vous ne ferez pas de l'histoire une matière nouvelle, l'objet d'études approfondies. Sans doute, lorsqu'ils approchent de l'âge de raison, ils se demandent si des temps n'ont pas précédé ceux où ils vivent, si des événements ne les ont pas remplis, si des hommes n'y ont pas attaché leur gloire et leur nom. Satisfaites à ce besoin de connaître, mais aVec mesure; il ne s'agit pas ici de porter dans les obscurités des siècles passés le flambeau de la critique, d'interroger des constitutions, de juger des époques et d'en tirer des inductions au profit de la philosophie et de la politique. Montrez à vos élèves, comme d'une

seule vue, les temps anciens ; nommez-leur les peuples qui les remplissent, et, avant tous, celui qui les traverse pour suivre la vocation que la Providence lui a assignée. Indiquez quelques dates, signalez quelques lieux où les destins des nations se sont agités dans de grandes batailles; prononcez aussi quelques noms, et faites voir que ceux-là sont entourés de plus de gloire qui sont ceux d'hommes qui ont fait briller plus de vertu. Venez rapidement à nos temps modernes et ne ralentissez votre marche que lorsque, arrivés dans notre patrie, vous donnerez plus de temps à l'enseignement de son histoire. Ici encore cependant vous serez brefs, vous ne mentionnerez guère que les événements qui font, pour ainsi dire, une époque, et les personnages qu'ils ont mis en relief.

Lisez alors plus que vous ne ferez apprendre par cœur, et, envisageant l'histoire sous une face particulière, rappelez avec complaisance ces inventions merveilleuses qui ont hâté les progrès de la civilisation, ou qui ont concouru au bien-être des populations, ces hommes utiles qui ont été les bienfaiteurs de l'humanité et ces nobles dévouements qui en seront l'éternel honneur.

La biographie fut toujours l'auxiliaire de la morale : plus que les plus beaux préceptes, les grands exemples portent à la vertu ; car tous les hommes, jusqu'aux plus petits, la pratiquent pour les imiter.

Un jour donc vous dites la découverte de la vaccine, l'invention d'une machine, l'importation d'une plante ; un autre, vous racontez la justice d'un saint Louis, la bonté d'un Henri IV, d'un Léopold * et d'un Stanislas 2 , le courage de Des Isle, la mort héroïque de Bailly, la simplicité antique et l'inviolable fidélité d'un Drouot, le dévouement sublime des bourgeois de Calais, la bienfaisance de Montyon et l'inépuisable charité d'un Vincent de Paul, qui remplit son siècle de ses bonnes œuvres, et qui place sous son pieux

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