Troisième partie
N'est-il pas vrai que le calice de be'ne'diction que nous bénissons est la communion du sang du Christ, et que le pain que nous rompons est la communion du corps du Seigneur? ( 1" épître aux Corinthiens, chap. X, V. iC.)
En marquant la position logique du catholicisme dans cette question comme la conséquence des paroles mêmes de l'institution de la cène, j'ai fait observer qu'il y avait une nécessité absolue pour ceux qui prétendaient s'écarter du sens précis et littéral des paroles de notre Sauveur, de
fournir les preuves à l'appui de leur doctrine, et que, puisqu'ils refusaient d'adopter le sens naturel du texte, c'étaient eux qui devaient démontrer qu'il ne cachait qu'un symbole et qu'une figure. J'ai donc exposé les arguments qui pouvaient paraître les plus forts à nos adversaires, et cela nous a conduits à un double examen : d'abord nous nous sommes demandé s'il était possible que les expressions dont il s'agit fussent prises dans un sens figuré; et, ensuite, quelles raisons pouvaient engager à adopter, de préférence, cette interprétation des paroles divines.
Après avoir démontré, par l'examen des différents passages de l'Ecriture dont on s'est servi pour établir le sens figuré, qu'il n'y avait aucune analogie entre ces formes de style biblique et celles dont on veut les rapprocher, pour trouver dans le texte autre chose que ce qu'il renferme, il me faut accomplir la seconde partie de ma tâche. Il me faut examiner quelles sont les raisons qui peuvent faire prendre les mots dans leur acception insolite et figurée, même aux dépens de la propriété du langage, plutôt que de laisser leur sens naturel aux paroles de notre Sauveur. L'argument le plus ordinaire des écrivains proJestants est qu'il faut prendre les paroles du Sauveur dans un sens figuré, parce qu'autrement on
tombe dans tin abîme d'absurdités, et qu'il èSl impossible de faire concorder une telle doctrine avec la véritable philosophie ou le sens commun. Indépendamment de ce que j'aurai à dire plus tard, quant à ces prétendues difficultés, on peut poser ainsi la question : Devons-nous prendre la Bible telle qu'elle est, et vouloir qu'elle soit à elle-même sa propre explication? Ou bien, cette interprétation a-t-elle besoin d'être modifiée par des éléments étrangers? S'il y a des régies certaines pour interpréter la Bible, et si ces règles s'accordent dans tous les cas pour démontrer que certains mots n'admettent qu'une interprétation, je demanderai si l'on peut encore les expliquer d'une autre manière? Si nous l'admettions, nous réduirions à néant toute l'autorité des livres saints.
Cependant je reconnais que, chez les protestants, les hommes qui réfléchissent, ceux au moins que l'on regarde comme d'habiles théologiens, en sont arrivés à convenir que ce n'est pas ainsi qu'on doit étudier le texte : ils sont disposés à reconnaître que nous n'avons pas le droit d'arguer de l'apparente impossibilité d'une doctrine, mais qu'elle doit avoir pour base l'autorité seule de l'Ecriture, et que, malgré la révolte de notre raison, il nous faut admettre, comme enseigné
par Dieu même, tout ce qui a pour fondement 1er paroles expresses du Livre saint. Je ne citerai à cet égard qu'une autorité, celle d'un homme qui s'est montré l'un de nos adversaires, je puis dire les plus ardents, et qui s'est efforcé surtout, à l'égard de l'eucharistie, de ruiner notre croyance. M. Faber s'exprime ainsi sur le sujet qui nous occupe : « En argumentant sur ce sujet, ou même en en faisant mention, plusieurs personnes, je regrette de le dire, se sont trop servies de ces expressions inconvenantes, absurdité et impossibilité. D'abord, quant à la forme, rien n'est plus déplacé. Au fond, il y a là un ton de hauteur présomptueuse qui ne convient pas à une créature dont les facultés sont si restreintes. Certainement, Dieu ne fera rien d'absurde et ne peut rien faire d'impossible; mais il ne s'ensuit pas que nous voyions toujours les choses telles qu'elles sont. Nous pouvons nous imaginer qu'il y a des contradictions là où il n'y en a pas. Avant donc de voir de la contradiction dans une doctrine, il nous faut être sûrs que nous comprenons parfaitement la question; car, autrement, la contradiction peut se trouver, non dans la question elle-même, mais dans notre manière de l'entendre. Quant à moi, ne regardant pas mon intelligence bornée comme un critériun universel des
harmonies et des possibilités religieuses, je crois qu'il est plus sage et plus convenable de ne pas attaquer la doctrine delà transsubstantiation comme absurde, contradictoire ou impossible; car un tel mode d'attaque n'a vraiment rien de rationnel ni de satisfaisant pour l'intelligence.
« La doctrine de la transsubstantiation, comme celle de la Trinité, est une question, non de raisonnement abstrait, mais de pure évidence. Sa révélation est pour nous une vérité absolue, essentielle. Nous n'avons donc pas à discuter l'absurdité intrinsèque et la contradiction prétendue de la doctrine dont il s'agit, mais à examiner, le mieux qu'il nous est possible, si c'est vraiment une doctrine des saintes Écritures. Dès qu'il y a pour l'affirmative des preuves suffisantes, nous pouvons être sûrs que la doctrine n'est ni absurde, ni contradictoire. Je soutiendrai toujours que la doctrine de la transsubstantiation, comme celle de la Trinité, est une question de pure évidence (1). ^>
Ces observations sont pleines de sens , et la comparaison que fait l'auteur d'un mystère avec l'autre, comme je le prouverai plus tard, suffit
(1) Difficultés du romanisme (la religion calholiqua romaine;; Londres, 1826, p. 64.
pour en démontrer lajustesse. Cependant je ne me ferai pas un rempart de cette autorité ni d'aucune autre de même nature; je ne me contenterai pas de dire que des adversaires sensés et habiles, oui, très-habiles, admettent que des difficultés ou des contradictions imaginaires ne peuvent rien contre notre interprétation ; et je ne veux pas en conclure qu'après l'examen complet, je crois, que j'ai fait des allégations contraires, dont j'ai prouvé l'insuffisance, nous ne pouvons, en vertu de la règle même de l'interprétation, nous départir du sens littéral. Je n'ai pas cette intention ; au contraire, j'irai au-devant de ces difficultés sans abandonner le terrain où je me suis placé dès Iç commencement. Quand il s'est agi de poser ma règle de l'interprétation des Écritures, j'ai dit que le véritable sens des mots et des textes était le sens qui, à la connaissance de celui qui parlait, se trouvait attaché à ses paroles par ses auditeurs, et qu'il fallait nous mettre à leur place et savoir dans quelles conditions ils étaient pour expliquer ses paroles, et partir de là pour les interpréter comme ceux qui les entendirent purent le faire. En effet, nous ne pouvons supposer que notre Sauveur prononçât des phrases que ne pussent comprendre ses auditeurs, et que nous seuls plus tard dussions comprendriez Si donc
nous voulons savoir quels moyens ils avaient d'interpréter les paroles en question, il nous faut prendre les sentiments des apôtres et nous mettre à leur place pour faire cet examen.
On dit que nous devons nous départir du sens littéral des paroles de notre Sauveur, parce que ce sens littéral implique une impossibilité ou une contradiction. Or les apôtres pouvaient-ils adopter, comme le critérium de l'interprétation véritable, la possibilité ou l'impossibilité de ce que le Christ leur annonçait? Et si le Christ ne leur imposait pas un tel critérium qui, nous le verrons, les aurait induits en erreur, il est évident que nous ne devons pas nous en servir pour interpréter le texte. Qu'on me permette d'abord cette observation, que la recherche de ce qui est possible ou impossible au Tout-Puissant jette à travers des problèmes philosophiques dont la solution dépassait l'intelligence d'hommes non-seulement ordinaires, mais tout à fait illettrés et sans éducation. Qu'y a-t-il de possible ou d'impossible à Dieu? qu'y a-t-il de contradictoire à sa puissance? Qui osera ne pas s'arrêter dans une telle définition à l'élément le plus simple, le premier et le plus naturel de toute contradiction, c'est-à-dire à l'existence et à la non-existence simultanées d'une chose? Mais qui osera dire
qu'un esprit ordinaire pourra se rendre compte d'une question aussi diiïicile, et raisonner ainsi : (( Le Tout-Puissant peut, il est vrai, changer de l'eau en vin; mais il ne peut changer du pain en son corps. » En examinant ces deux propositions de l'œil d'un homme ignorant, qui dira qu'il aurait fait une distinction assez grande entre toutes les deux, pour que, après avoir été témoin d'un de ces deux miracles opérés par un être dont il reconnaît la toute-puissance, il crût l'autre de nature si différente qu'il le déclarât absolument impossible ? Supposez qu'une telle personne, ou toute autre, eût vu notre Sauveur prendre dans ses mains une certaine portion de pain, cinq ou six pains, et avec ces mêmes pains, comme le raconte l'Évangile, fournir assez abondamment aux besoins de quatre ou cinq mille individus, pour que des corbeilles restassent pleines de morceaux, et cela sans créer une plus grande substance, mais en faisant suffire celle qui existait aux effets ordinairement produits par une quantité beaucoup plus considérable ; supposezqu'à une personne qui a été spectatrice d'un tel fait on vienne dire que l'être puissant qui en est l'auteur ne peut pas faire qu'un corps, ou plutôt un aliment, soit en même temps dans deux endroits : pensez-vous que cette personne aurait l'esprit assez résolu, assez hardi
pour décider, après avoir assisté au premier miracle, et qui ne laissait aucun doute sur la puissance suprême dont disposait celui qui en avait été l'auteur, que le second appartenait philosophiquement à un ordre de prodiges si différent, que la même puissance ne pourrait le produire? Je ne dis pas qu'un homme sans éducation, mais je prétends que le raisonneur le plus subtil ou le penseur le plus profond, s'il admettait un de ces faits comme vrai et authentique, ne pourrait dire que l'autre est régi par des lois philosophiques différentes ; et je soutiens qu'il ne pourrait rejeter l'un comme emportant avec lui une contradiction, tout en restant convaincu de l'existence de l'autre. Or, comme je l'ai déjà rappelé, l'esprit des apôtres était celui d'hommes illettrés et sans éducation. Ils avaient été habitués à voir le Christ accomplir ses grandes œuvres; ils l'avaient vu marcher sur les eaux ; ils avaient aussi vu son corps affranchi, pendant quelque temps, des propriétés de la matière^, de cette pesanteur qui, suivant les lois de la nature, aurait dii le faire enfoncer. Ils l'avaient vu commander par la parole aux éléments, et même ressusciter les morts; ils avaient aussi été témoins des deux miracles auxquels j'ai fait allusion, celui de changer une substance en une autre, et celui de multiplier un corps ou de l'ac- II. 34
croitre dans une proportion immense. Pouvonsnous donc croire que, avec la nature de leur esprit et en présence de ces précédents, les apôtres ne pussent interpréter les paroles de notre Sauveur que d'après le raisonnement de nos adversaires, c'est-à-dire d'après ce principe : que l'assertion du Sauveur était philosophiquement impossihle?
Voici quelque chose de plus. Nous voyons que le Sauveur inculquait à ses disciples l'idée que rien ne lui était impossible, et qu'il ne les blâmait jamais si sévèrement que lorsqu'ils doutaient de son pouvoir. (' 0 homme de peu de foi, pourquoi )) crains-tu? n 11 avait tellement inspiré ce sentiment à ses disciples, que, lorsqu'ils lui demandaient quelque miracle, ils ne disaient jamais : « si vous pouvez, s'il est en votre pouvoir; » c'était sa volonté seule qu'ils cherchaient à se rendre favorable. On entend le lépreux s'écrier : « Seigneur, si vous le voulez, vous pouvez me purifier. » — « Seigneur, dit Marthe, si vous aviez été là, mon frère ne serait pas mort; mais je sais que, maintenant même, Dieu vous accordera tout ce que vous lui demanderez. » Telle était devenue leur foi en lui, qu'ils croyaient que tout ce que le Christ demandait à Dieu, tout ce qu'il voulait, il pouvait l'obtenir.
Leur croyance était naturelle, car notre Sauveur
ne faisait qu'encourager cette foi. Comment répondit-il au lépreux? (( Je le veux, sois purifié. » C'est-à-dire, votre cure dépend de ma volonté; vous avez bien fait d'en appeler à elle, elle seule l'accomplira* Comment répondit-il à Marthe? « Mon père, je vous remercie de m'avoir entendu, et je sais que vous m'entendez toujours. )j II confirma donc en eux cette idée que rien ne lui était impossible. Nous l'entendons encore louer la foi du centurion : « Je n'ai pas trouvé une telle foi dans Israël! » Et pourquoi? Parce que le centurion croyait et disait qu'il n'était même pas nécessaire^ pour le Sauveur, d'être présent pour accomplir ce miracle. « En vérité, je vous dis que je n'ai pas trouvé une telle foi dans Israël, » non, pas une telle estime de mon pouvoir qu'en a faite cet homme. Si telle était donc la conviction des apôtres, et si notre Sauveur avait pris tant de soin de les convaincre que rien ne lui était impossible, pouvez-vous croire, un instant, qu'il voulût remettre à leur décision le sens de ses paroles, en aucune occasion, par cette raison que l'accomplissement lui en était impossible ?
Tout au contraire, nous le voyons faire ici la grande épreuve de ses faux etdeses vrais disciples; nous voyons que les premiers, comme nous le li^ sons dans le sixième chapitre de saint Jean , le
quittèrent en disant : « Cette parole est dure , et qui peut l'entendre? » tandis que les autres restèrent fidèles, quoiqu'ils ne pussent comprendre cette doctrine. Que fait-il alors? 11 approuve les douze, en disant : a Ne vous ai-je pas choisis tous les douze ? » Quoique évidemment livrés à une certaine anxiété, quoique ayant à lutter contre d'é paisses ombres, ils persévérèrent et lui restèrent attachés; ils soumirent leur raison et leur jugement à son autorité : « A qui irons-nous? carvous avez les paroles de la vie éternelle. » Notre Sauveur avait encore habitué les apôtres à cette manière de raisonner en toute occasion : « Quoique cette chose puisse nous paraître impossible , elle doit être, puisque notre divin maître le dit! » Pouvonsnous donc croire que, dans cette seule circonstance de l'institution eucharistique, il se soit servi d'expressions qu'il fallait expliquer d'une manière précisément contraire à cet argument ordinaire des apôtres, en disant : « quoique notre divin maître dise : Ceci est mon corps, ceci est mon sang y la chose, étant impossible, ne saurait être?» S'il n'est pas possible que notre Sauveur ait pu attendre de ses apôtres qu'ils déterminassent le véritable sens de ses paroles, en prenant pour base de leur jugement la possibilité ou l'impossibilité de ce qu'il paraissait dire ; si une telle considéra-
tion n'a ëté pour rien dans leur pensée cherchant la signification du texte divin, il résulte de là qu'il doit en être de même pour nous, lorsqu'il s'agit du même objet, parce que le seul sens véritable est celui que les apôtres attachaient à ses paroles, et que le seul moyen de le trouver est de le chercher comme eux.
Rappelons ici ce qui a été dit plus haut. Y at-il la moindre sûreté à vouloir interpréter l'Écriture, en vertu de ce principe de contradiction aux lois naturelles, et de violation apparente des lois philosophiques? Qu'arrivera-t-il alors, je le demande, de tout mystère? Une fois entré dans cette voie, où s'arrêtera- t-on? Si l'on doit forcer ainsi le sens des paroles les plus claires de l'Écriture, parce qu'on y trouve une prétendue impossibilité, comment défendrez-vous la Trinité ou l'incarnation, qui, l'une et l'autre, ne sont pas moins en opposition avec les lois apparentes de la nature ? Mais, après tout, que savons-nous de la nature, nous qui ne pouvons expliquer comment l'herbe que nous foulons aux pieds sort de sa semence; qui ne pouvons pénétrer les propriétés d'un seul atome de l'air que nous respirons? Embarrassés dans nos recherches quand il s'agit des plus simples éléments de la création, jouets de toutes les difficultés, dans l'analyse des propriétés
les pins sensibles de la matière, ferons-nous, dan$ les discussions religieuses, une baguette magique de notre faible raison, et nous en servirons-nous pour tracer autour de la toute-puissance un cercle qu'il ne lui soit pas permis de franchir? Certes, jusqu'à ce que nous soyons certains que nous connaissons parfaitement toutes les lois de la nature, toutes les ressources de la toute-puissance, nous n'avons aucun droit de rejeter les assurances les plus positives du Fils de Dieu, parce qu'elles ne se trouvent pas d'accord avec nos idées reçues.
Je le demande encore , qu'arrivera-t-il de ce même mystère, que nous avons vu Faber mettre en parallèle avec celui de la transsubstantiation , quand il a examiné cet argument, qu'arriverat-il de la Trinité? qu'arrivera-t-il de l'incarnation de notre Sauveur? quoi de la maternité d'une vierge? et enfin de chaque mystère de la religion chrétienne? Qui osera dire que son imagination ou sa raison peut se prêter à concevoir que trois personnes en un Dieu forment l'unité divine? Si nous admettons si facilement , en principe, la contradiction, l'apparente contradiction aux lois de la nature, quand il s'agit de recevoir le dogme de la Trinité, est-ce là un principe qui doive nous faire rejeter une autre doctrine, non moins clairement définie dans l'Écriture? Et si la doctrine
de l'eucharistie, qui est exposée avec plus de clarté même que celle-ci, doit être rejetée par cette raison, comment est-il possible de soutenir l'autre un instant? La seule idée de, la Trinité semble contredire toutes les lois des nombres , et aucun raisonnement philosophique, mathématique ou spéculatif ne pourra jamais en expliquer la possibilité. Il vous faut donc recevoir ce dogme important et fermer les yeux, comme vous devez le faire, sur son impossibilité; il nous faut le croire, parce que la révélation que Dieu en a faite a été confirmée par la tradition ; et, par conséquent, si vous ne voulez pas qu'on vous attaque à l'égard de ce dogme, par les mêmes raisonnements dont vous vous servez contre nous, il faut renoncer à ce système, et admettre la Présence réelle , seulement parce qu'elle vient de Dieu , malgré la contradiction apparente des sens ; car celui qui l'a révélée a les paroles de la vie éternelle.
On ne fait que répéter cette assertion, qu'un miracle comme celui de l'eucharistie , l'existence du corps du Christ, de la manière que nous supposons, est contraire à tout ce que nos sens, à tout ce que l'expérience ont pu nous apprendre. Eh bien , qu'un philosophe païen eût raisonné ainsi, quand le mystère de l'incarnation de notre Sauveur, l'union de Dieu avec l'homme, fiit
d'abord proposé par lui aux apôtres, ce païen aurait eu parfaitement le droit de le rejeter, car non-seulement il aurait eu de son côté la théorie, mais une expérience non interrompue. Il aurait pu dire que c'était une chose qui n'était jamais arrivée, que nous ne pouvions concevoir qu'elle arrivât , et sa réponse , à ne prendre que le témoignage unanime de l'espèce humaine sur la possibilité ou l'impossibilité, aurait été péremptoire. Lorsqu'un mystère est donc révélé par Dieu , et l'observation s'applique surtout à ces mystères qui ont leur origine dans le temps, comme l'incarnation, il est évident qu'à dater de cette époque, ce mystère est en lutte avec toutes les observations philosophiques, et avec toutes les lois qu'on appelle lois de la nature , telles qu'on peut les déduire de l'expérience ou des observations philosophiques. En effet, comme la loi de la nature consiste dans ces régies, par lesquelles l'expérience nous montre que la nature se guide constamment, il est évident que, l'expérience ne nous ayant pas donné d'exemples d'un tel fait, la loi de la nature doit nous paraître nécessairement en contradiction avec le mystère. La seule question qui reste est celle-ci : Dieu n'a-t-il pu instituer un mystère ? ou ne peut-il le révéler ? et cette révélation n'entraine-t-elle pas déjà une modification
suffisante de la loi de nature, et, à plus forte raison, dès qu'il plaît à Dieu d'en faire le résultat d'une action logique, quoique surnaturelle?
Je demanderai, à l'égard du sacrement de baptême, qui pourrait dire qu'à l'examiner d'après les lois de la nature, ou les rapports qui existent entre le monde spirituel et matériel , ce rit ou sacrement n'est pas, suivant toute apparence, en contradiction avec ces lois et ces rapports. Prétendra-t -on qu'il y ait quelque relation connue entre ces deux ordres d'êtres, qui pût prouver, ou même faire supposer, que par l'eft'usion de l'eau sur le corps, jointe à certaines paroles, l'âme est purifiée du péché, et remise en état de grâce devant Dieu? Il est évident, au contraire, que notre expérience du monde physique et matériel nous ferait conclure que cela est impossible. Mais Dieu, dans ce cas, n'a-t-il pas modifié la loi de la nature? n'a-t-il pas permis qu'une influence morale agît dans la sphère de certaines circonstances? ne lui a-t-il pas plu que, au moment où l'acte était accompli, certaines circonstances en découlassent, comme le résultat de toute loi physique doit suivre l'acte qui le produit? ne s'est-il pas engagé lui-même par une sorte de convention, de même que dans le monde matériel, à ce que, dès que certaines lois sont mises en action.
elles aient leur effet siirnalurel? et la même règle ne s'applique-t-elle pas ici? Si celui qui a promulgué la loi de nature juge à propos de la modifier, de faire dépendre certains effets de certaines causes spirituelles, cela n'est pas plus en opposition avec cette loi que d'autres exceptions miraculeuses aux lois philosophiques, car la cause en est la même.
En fait, cela paraît si évident, que plusieurs écrivains, qui ne sont pas de notre communion, reconnaissent que, sur ce point, il est impossible de nous attaquer, et font observer que cette doctrine de la transsubstantiation ne contredit pas nos sens, comme on le suppose vulgairement. Un de ceux qu'il m'importe le plus de citer est le célèbre Leibnitz. Il a laissé un ouvrage intitulé : « Système de théologie, » écrit en latin, qui est resté en dépôt dans une bibliothèque d'Allemagne, et n'a été imprimé que depuis très-peu d'années; le manuscrit fut acquis par le dernier roi de France, et pubHé par M. d'Emery, dans la langue originale, avec une traduction française. Leibnitz, dans cet ouvrage, examine la doctrine catholique sur tous les points , et la compare avec la doctrine protestante, et, en particulier sur cette matière, il entre dans des raisonnements trèssubtils et très-métaphysiques, et la conclusion à
laquelle il arrive est que la doctrine catholique n'offre pas la moindre brèche aux attaques de la philosophie , et qu'elle ne donne aucune raison qui puisse autoriser à s'écarter de l'interprétation littérale.
Il est donc patent que , sous le rapport philosophique comme sous celui des principes de l'interprétation biblique, on se place sur un ter^ rain qui n'est pas tenable lorsqu'on veut nous interdire le sens littéral. Mais, outre cette simple réfutation des motifs qui font écarter le sens littéral, nous avons nous-mêmes une preuve trèsforte et très-positive que ce sens est seul véritable.
1° Les paroles elles-mêmes où le pronom se présente d'abord sous une forme vague viennent à l'appui de notre doctrine. Si notre Sauveur avait dit : « Ce pain est mon corps, — ce vin est mon sang, » il y aurait pu avoir là quelque contradiction; — les apôtres auraient pu dire : « Le vin ne peut pas être du sang, le pain ne peut pas être un corps ; » mais, lorsque notre Sauveur se sert de ce mot indéfini, c'ec/, nous n'en comprenons le sens qu'à la fin de la phrase, par le commentaire qu'il y ajoute. Quand nous voyons qu'en grec il y a une différence de genre entre ce pronom et le mot pain, il est plus évident encore qu'il
voulait définir le pronom et en fixer le caractère , comme désignant son corps et son sang ; de sorte qu'en analysant les paroles elles-mêmes on y trouve essentiellement et positivement tout le sens que nous y attachons.
2° Mais, ce qu'il y a de concluant, ce sont les explications qu'il donne ensuite; car, dés qu'on se sert d'un langage vague et symbolique, on a soin d'ordinaire de ne pas définir trop minutieusement l'objet dont on parle. Or notre Sauveur dit : Ceci est mon corps, qui est brisé ou livré pour vous , et ceci est mon sang, qui est versé ; par ces additions à sa pensée primitive, par ces développements qui ne peuvent se rapporter qu'à son véritable corps et à son sang, il est clair qu'il tenait à définir encore mieux et à identifier les objets qu'il voulait exprimer.
3° Il y a aussi des réflexions à faire sur les circonstances dans lesquelles notre divin Sauveur était placé. S'il s'agissait de vous-mêmes, pensezvous qu'avertis par une sorte de prescience prophétique de votre fin prochaine, de la mort qui doit, dans quelques heures, vous enlever à votre famille et à vos amis, et les ayant appelés auprès de vous pour leur adresser vos dernières recommandations et leur expliquer ce que vous désirez qu'ils fassent en mémoire de vous, ce qui
sera un lien qui, après votre mort, les attachera plus spécialement à votre souvenir; pensez-vous, imaginez-vous que vous vous serviriez de mots qui, par leur nature, exprimassent un sens qui serait le contraire de votre pensée? Et en supposant que vous fussiez doués d'une prévision plus haute encore, et que, par conséquent, vous vissiez dans l'avenir les résultats de vos paroles, que vous y vissiez le plus grand nombre de vos enfants, ne croyant pas possible qu'en une telle occasion vos discours pussent avoir un sens caché, s'en tenir au sens littéral; en supposant que vous assistiez ainsi, par une pensée prophétique, au renversement de tous vos plans, au travestissement de votre doctrine, dont le sens figuré ne serait saisi que par un petit nombre, croyez-vous qu'en de telles circonstances vous vous exprimeriez ainsi, lorsqu'il vous serait possible, sans dire une syllabe de plus, d'expliquer catégoriquement le sens que vous voudriez que l'on donnât à votre pensée?
4° Il y a plus, notre Sauveur semble vouloir cette nuit rendre ses paroles aussi claires et aussi simples que possible, et on ne peut lire son dernier discours aux apôtres, comme il est raconté par saint Jean, et ne pas observer combien de fois il fut interrompu par eux, et avec quelle douceur, avec quelle bonté, avec quel amour il s'cx-
pliquait devant eux. 11 n'est pas encore satisfait, il faut qu'il leur dise lui-même qu'il ne leur parlera plus en paraboles ; que le temps est venu où ce n'est plus en maître qu'il veut leur parler, mais en ami qui ne leur cachera rien et qui leur fera comprendre ses paroles ; de sorte même qu'ils disent : « C'est maintenant que vous parlez tout ouvertement et que vous nusez d'aucune parabole (1). » Pouvons-nous supposer que, dans de telles circonstances, il se fût servi de paroles si obscures, lorsqu'il instituait ce dernier et sublime mystère de son amour, en commémoration de leur dernière réunion sur la terre? Ce sont là de graves considérations, et tout ici nous porte à préférer le sens littéral comme le seul qui puisse convenir à la situation particulière dans laquelle les paroles étaient prononcées.
Mais il y a deux autres passages de l'Écriture que nous ne devons pas omettre, quoiqu'il ne soit pas nécessaire de s'y arrêter longtemps ; ce sont les épîtres de saint Paul aux Corinthiens. J'ai pris pour texte un verset tiré de l'une d'elles; mais l'autre est encore plus remarquable. Dans la première, saint Paul dit : u Le calice de bénédiction que nous bénissons, n'est-ce pas la communion du corps du Christ; et le pain que nous rorapon8>
(i) Saint Jeao, xvi, 29.
n'est-ce pas le corps du Seigneur que nous partageons? » Farces paroles, l'apôtre met en opposition les sacrifices et les rites juifs et païens avec ceux des chrétiens. Il n'est pas douteux qu'en parlant de leurs sacrifices il parle de boire et de manger réellement, car il ne s'agit dans sa pensée que de choses réelles. Lors donc qu'il établit un contraste entre ces cérémonies et les réalités des institutions chrétiennes, et quand il demande si celles-ci ne sont pas bien plus relevées, bien plus parfaites que celles dont jouissaient les Juifs , parce que notre calice est le partage du sang du Christ, et que notre pain est le partage du corps du Seigneur, ces paroles n'impliquent-elles pas que le contraste existe, qu'il est véritable, et que, si leurs victimes servaient réellement de nourriture, nous avons, nous aussi, une victime que nous ne recevons pas moins?
Mais j'ai beaucoup plus à dire sur l'autre texte, car c'est un des passages les plus décisifs que nous ayons à citer en faveur de notre doctrine. Dans le chapitre suivant, saint Paul s'étend sur l'institution de la dernière cène, et il représente la conduite de notre Sauveur en cette occasion, précisément comme saint Matthieu, saint Luc et saint Marc, s'exprimant avec la même simplicité de paroles. Mais ensuite il tire les conséquences
de cette doctrine. Il ne se contente pas de nous laisser un récit comme les autres écrivains sacrés, mais il déduit des conclusions pratiques, et il pose des préceptes accompagnés de menaces terribles. Ici nous devons nous attendre à un style clair et intelligible, et à des expressions qui ne puissent nous induire en erreur. Or, que dit-il? « Celui qui mange et boit indignement mange et boit son propre jugement, ne faisant pas le discernement du corps du Seigneur. » Et encore : (( Quiconque mangera ce pain, ou boira le calice du Seigneur indignement, sera coupable du corps et du sang du Seigneur (1). »
Il y a là deux menaces que saint Paul a fondées sur la doctrine de l'eucharistie. La première est que quiconque la reçoit indignement boit son jugement et sa damnation, parce qu'il ne discerne pas le corps du Seigneur. Que signifie discerner le corps du Seigneur? N'est-ce pas le distinguer de la nourriture ordinaire, faire une différence entre lui et les autres choses ? Mais si le corps du Christ n'est point là réellement, comment peut-on dire que l'offense s'adresse au corps du Christ? On peut blesser sa dignité, sa bonté, mais assurément on ne peut offenser son corps.
(1)1, Cor. XI, p. 27— 29.
Mais, à l'égard de la seconde phrase, il y a une remarque curieuse à faire, c'est que, dans toute l'Écriture, cette forme de style ne paraît plus qu'une autre fois, et c'est dans l'ëpître de saint Jacques (il, 1 0)^ où il est dit que « quiconque transgresse un commandement est coupable de tous, » c'est-à-dire de la violation et de la transgression de tous les commandements. C'est le seul passage exactement pareil à celui où le communiant indigne est déclaré coupable, non d'ofl'ense ou de crime, mais coupable de la chose contre laquelle le crime est commis, c'est-à-dire coupable du corps du Christ. C'est là une expression particulière que l'on peut expliquer, peut-être, par une forme semblable de la loi romaine, où l'homme coupable de trahison ou d'offense envers le prince est désigné simplement comme u coupable de majesté » (reiis majestatis), c'est-à-dire d'injure ou d'offense contre cette majesté. Nous voyons ici que le communiant indigne est coupable du corps , c'est-à-dire d'offense contre le corps du Christ ; mais de même que, dans le premier cas, si la majesté n'était point là, on ne pourrait commettre le crime, de même il faut que le corps du Sauveur soit ici, et qu'on puisse s'en approcher indignement, pour qu'il soit exact d'appeler l'abus de l'eucharistie une offense contre ce \\. 32
corps. Cette désignation même diminuerait la faute; car dire qu'une personne offense le Christ lui-même, ou qu'elle offense Dieu, c'est la déclarer bien plus coupable que de dire qu'elle offense le corps du Christ, excepté dans le cas d'une injure actuelle et personnelle. Pour que l'outrage contre son corps soit le plus grand qu'on puisse lui faire, il faut qu'il soit là, présent et passible comme du temps des Juifs qui l'insultèrent et le crucifièrent; en effet, en son absence, c'est la forme la plus faible d'indiquer l'offense qui lui est faite, quand nous devons supposer qu'il siège à la droite de Dieu, et que, par conséquent, aucun homme ne peut l'approcher. Maintenant, si nous considérons tous les textes de l'Écriture sur l'eucharistie, il y a une observation qui ne peut manquer de frapper tout esprit réfléchi. Nous nous trouvons en présence de quatre séries de textes différentes. D'abord, c'est un long discours prononcé par notre Sauveur en des circonstances particulières, longtemps avant sa Passion. On a supposé qu'il n'y traitait que de la foi ou de la nécessité de croire en lui. Cependant il évite avec soin, dans une certaine partie de ce discours, toute expression qui pourrait le faire comprendre dans ce sens par ses auditeurs; mais il se sert, avec insistance, de phrases qui doivent nécessairement inspirer à
ceux qui l'écoutent la croyance qu'il faut manger sa chair et boire son sang, qu'il faut recevoir son corps; il s'inquiète peu que la foule murmure, que ses disciples se retirent : quoi déplus? il laisse ses apôtres dans les ténèbres sans éclaircir leurs doutes.
Admettons qu'une fois notre Sauveur ait parlé et agi ainsi ; voici une circonstance toute différente. Il ne s'adresse plus aux Juifs obstinés, ou à des disciples irrésolus ; il est avec les douze qu'il a choisis. Tout le monde reconnaît que ce n'est pas de la foi, en général, qu'il veut parler; d'après les protestants, il veut instituer un symbole commémoratif de sa passion; et , ce qu'il y a d'extraordinaire , il se sert d'expressions qui offrent précisément les mêmes idées que dans l'autre circonstance , quand il parlait d'un sujet tout à fait différent, n'ayant point de rapport avec cette institution. Et tout cela est raconté par plusieurs des évangélistes , sans commentaires, à peu prés dans les mêmes termes. Ils considèrent évidemment cette institution comme très-importante ; mais aucun d'eux n'indique qu'il faille prendre les paroles dans le sens figuré.
Puis, c'est saint Paul, qui, par les paroles que j'ai prises pour texte, veut prouver que ce rit commémoratifdes chrétiens est supérieur à toutes
les victimes que mangent les Juifs et les païens. Encore une fois, quoiqu'il n'y ait pas la moindre nécessité de se servir d'expressions aussi caractéristiques, lorsqu'il pouvait employer les mots de symbole , figure ou emblème, et quoiqu'il écrive dans une circonstance toute différente , et qu'il s'adresse à d'autres personnes , il emploie le même langage extraordinaire , il se sert précisément des mêmes mots, et parle comme si réellement on recevait le corps et le sang du Christ.
Il continue en blâmant la profanation de l'eucharistie; au moins, alors, l'occasion se présentet-elle d'en définir le véritable caractère; mais, encore une fois, il a recours à ces phrases inusitées, du corps et du sang du Christ que l'on reçoit, et il nous dit que ceux qui le reçoivent indignement sont coupables d'outrage contre ce corps. Or ne serait-il pas étrange que, dans ces quatre circonstances différentes, notre Sauveur et ses apôtres, expliquant différentes doctrines, parlant à différentes assemblées, dans des circonstances tout à fait différentes, se fussent accordés à se servir de ces paroles dans un sens figuré, et que pas un mot ne leur fût échappé qui indiquât l'interprétation véritable de leur doctrine? Est-il même supposableque notreSauveur discourant dans le sixième chapitre de saint Jean, et saint Paul écrivant aux
Corinthiens , quoiqu'ils traitassent des matières diverses, au milieu de circonstances qui n'étaient pas les mêmes, aient adopté le même langage figuré, un langage si extraordinaire? Acceptez l'interprétation littérale des catholiques, et alors il n'y a plus la moindre difficulté ; il peut y avoir quelque lutte à soutenir contre nos sens ; la doctrine peut paraître nouvelle, étrange, peu conforme à ce que nous savons de la nature; mais elle s'accorde avec l'interprétation biblique, avec les vrais principes d'examen de la parole de Dieu. Partout vous croyez que les expressions sont littérales, et vous croyez que, dans chacun de ces passages, c'est le même sujet dont il est question ; et, par conséquent, depuis le premier jusqu'au dernier, l'analogie, la concordance sont de notre côté. De l'autre côté, au contraire, il faut trouver différentes explications des mêmes images et des mêmes phrases dans les différentes occasions ; et vous êtes réduits au misérable expédient d'aller à la découverte de quelque petit mot , ou de quelque petite phrase, dans un coin du récit , et de vous en servir pour renverser les conséquences évidentes du récit lui-même , et ébranler le témoignage de toute une suite de preuves par des détails.
Donnons une idée de cette manière de procé-
der. On dit que, dans le sujet qui nous occupe, nous trouvons encore les mots pain et vin appliqués aux éléments, après la conséciation ; et que, par conséquent, toute l'argumentation que j'ai exposée n'est d'aucune valeur, que ce fait seul la réduit à néant. Mais nous autres catholiques, nous nous servons des mots pain et i»m après la consécration j en conclura-t-on que nous ne croyons à aucun changement des éléments consacrés? On peut employer ces mots, et cependant soutenir notre doctrine. Dans le neuvième chapitre de saint Jean , notre Sauveur guérit un homme qui est aveugle; il lui rend parfaitement la vue; et il y a, à ce sujet, entre lui et les Juifs, une longue discussion, qui est une magnifique démonstration du miracle. On fait venir l'homme aveugle, on le questionne, on veut savoir s'il était aveugle; on amène ses parents, ses amis pour le reconnaître ; ils attestent tous que cet homme était né aveugle , et que Jésus, par un miracle, l'a guéri. Mais raisonnez ici comme dans la question dont il s'agit; nous lisons au verset xvii , « ils disent encore à V homme aveugle; » on l'appelle aveugle après avoir dit que le miracle a été opéré ; ainsi donc tout le raisoimement dont ce chapitre est la base n'est d'aucune valeur; ce fait seul qu'on l'appelle
aveugle prouve qu'aucun changement n'a eu lieu ! Voilà précisément comme on argumente contre notre doctrine ; toutes les paroles claires, expressives, incontestables, qu'emploie notre Sauveur devant les apôtres, n'ont pas de valeur, parce qu'après la consécration il appelle encore les éléments du nom de vin ! Nous avons un autre exemple de ce genre dans une circonstance de la vie de Moïse : quand sa baguette est changée en serpent, cependant, elle continue à s'appeler baguette; il faut donc supposer qu'aucun changement n'a eu lieu! Mais c'est l'usage, la coutume ordinaire, dans toute langue, en présence d'un tel changement, de conserver le nom originel. Il est dit dans le récit du miracle des noces de Cana : « Quand donc le maître de la fête eut goûté L'eau changée en vin. )j Or ce ne pouvait être en même temps de l'eau et du vin; il fallait se servir simplement du mot vin, on se sert de l'expression suivante h l'eau changée en vin, » c'est-à-dire que l'on conserve le nom primitif. A cet égard, de tels exemples doivent suffire; on doit comprendre que le sens d'un passage entier ne peut dépendre d'un mot isolé, et qu'il ne suffit pas de ce mot pour compenser toutes les difficultés qui résultent de l'adoption du sens figuré.
11 est naturel que nous désirions connaître; sur
une question de cette nature, les sentiments de l'antiquité chrétienne. Or, quand nous recherchons les opinions de la primitive Église, nous rencontrons un obstacle très-sérieux , résultant d'une circonstance que j'ai déjà exposée dans une première occasion , comme très-favorable à notre règle de foi ; c'est la discipline du secret en vertu de laquelle les convertis n'étaient pas admis à la connaissance des principaux mystères du christianisme avant leur baptême. Le plus grand mystère pratique qu'il leur fallait ignorer est le dogme de l'eucharistie. Il était de principe parmi les chrétiens , comme je l'ai déjà fait observer en cette occasion, de garder un secret inviolable à l'égard de ce qui se passait dans la partie la plus importante du service ou de la liturgie de rÉglise. Par exemple, les anciens écrivains font une distinction entre la messe des catéchumènes et la messe des fidèles. La messe des catéchumènes était cette partie de l'office où ils étaient admis , et la messe des fidèles cette partie d'où les catéchumènes étaient exclus; par conséquent, ces derniers, et à plus forte raison les païens, ne savaient rien de ce que faisait l'Église pendant la célébration des mystères ; cela résulte manifestement de passages innombrables, el de ceux-là surtout où les Pères parlent de l'eucharistie. Rien n'est plus
commun que de trouver sous leur plume des expressions comme celles-ci : « Ce que je dis, ou ce quej'écris maintenant, est pour les initiés, » — 1< les iidéles savent ce que je veux dire. » « Si, dit l'un deux, vous demandez à un catéchumène s'il croit en Jésus-Christ, il fait le signe de la croix, comme un gage de sa croyance dans l'incarnation du Christ et la mort qu'il a soufferte pour nous; mais si vous lui demandez : Avez-vous mangé la chair du Christ et bu son sang, il ne sait ce que vous voulez dire, n Nous trouvons ce passage extraordinaire dans saint Épiphane, parlant de l'eucharistie : quelles furent les paroles dont se servit noire Sauveur à sa dernière cène? Il prit dans sa main une certaine chose, et il dit : « C'est ainsi et ainsi; » il évite de se servir des paroles qui auraient livré la croyance des chrétiens. Origène dit expressément que celui qui trahit ces mystères est pire qu'un meurtrier; saint Augustin, saint Ambroise et d'autres afhrment que ceux qui agissent ainsi sont traîtres à leur religion; la conséquence qui en résultait, comme le fait observer Terlullien , était que les païens ne savaient rien de ce qui se faisait dans l'Église; et, lorsqu'ils accusaient les chrétiens d'y commettre plusieurs crimes horribles , ceux-ci se contentaient de leur demander comment ils
pouvaient prétendre savoir quelque chose des mystères auxquels ils n'étaient pas admis et qu'on prenait tant de soin de leur cacher.
Cette autorité suffit pour prouver que cette discipline ne fut pas introduite tardivement dans rÉglise, comme quelques-uns l'ont prétendu , mais qu'elle y était adoptée comme nous le disent d'anciens écrivains, dès le temps des apôtres; car, plus tard, on eût voulu cacher en vain ce qu'on aurait laissé connaître dés le commencement. Nous trouvons dans saint Chrysostôme un commentaire remarquable de cette discipline. Dans une lettre au pape Jules , il rend compte de troubles qui s'élevèrent dans l'Église de Constantinople, et il dit : « Ils ont renversé le sang du Christ. )) Il parle ouvertement parce qu'il écrit une lettre particulière à quelqu'un d'initié. Palladius , racontant la même circonstance , ne s'exprime pas de même, il dit : « Ils renversèrent les symboles connus des initiés; » il écrivait la vie du saint, et cette vie il devait la publier; il évitait donc de communiquer les mystères à ceux qui n'étaient pas initiés. Il y a un autre exemple du même fait dans la vie de saint Athanase, qui est cité devant un tribunal pour avoir brisé un calice; et le concile tenu à Alexandrie, en 360 , exprima son horreur des ariens , pour avoir dévoilé au
monde les mystères de l'Église par cette accusation. Le même sentiment est exprimé avec plus de force encore, dans une lettre que lui écrit le pape au nom du concile qui se tenait à Rome; il lui dit : (( Nous ne pouvions le croire, lorsque nous avons appris qu'on avait fait mention, devant les profanes, d'une chose comme le calice dans lequel on administre le sang du Christ; et, avant d'avoir lu le récit du procès, nous ne croyions pas un tel crime possible (1).»
Ce sentiment et cette pratique doivent nécessairement jeter beaucoup d'ombre sur tout ce qui s'est dit de l'eucharistie dans ces premiers temps; et c'est seulement quand l'occasion s'offre de soulever le voile, que l'on peut réellement juger de la doctrine de cette époque. On a divers moyens de la découvrir : d'abord les calomnies mêmes inventées par les ennemis du christianisme. Nous voyons dans plusieurs vieux écrivains, et, entre autres, dans TertuUien, le plus ancien de l'Église latine, qu'une des calomnies les plus ordinairement répandues contre les chrétiens, c'était que, dans leurs assemblées religieuses, ils tuaient un enfant, trempaient du pain dans son sang et se le partageaient. Saint Justin, le martyr, nous dit
(1) Voyez le savant Iraité de rnon ami le docteur Dollinger : Die Lehre von der Eucharistie.
que, lorsqu'il était païen, c'était ce qu'il avait constamment entendu raconter des chrétiens. Origène aussi en fait mention, comme la plupart des écrivains qui ont réfuté les accusations des Juifs et des païens contre les chrétiens. Quelle pouvait être la cause de cette calomnie? d'où venait cette allégation qu'ils trempaient du pain dans le sang d'un enfant, et qu'ils le mangeaient, s'ils n'avaient fait que prendre du pain et du vin? Cela n'impliquait-il pas que quelque chose avait transpiré parmi les païens, et qu'on avait dit qu'en ces occasions on se partageait le corps et le sang de notre Sauveur? Ici, la vérité ne ressort-elle pas de la calomnie même?
Secondement , la manière dont ces calomnies sont reçues nous offre une lumière nouvelle. Supposez que la croyance des anciens chrétiens eût été celle des protestants ; qu'y avait-il de plus facile que de réfuter ces accusations? « Nous ne faisons rien qui ressemble à ce que vous imaginez, n aurait été la réponse, « rien qui puisse moliver une telle accusation. Nous ne faisons que prendre un peu de pain et de vin, en commémoration de la passion de notre Sauveur. Venez et voyez. » Au contraire , les chrétiens ont deux manières d'écarter l'accusation , deux manières bien différentes : d'abord, ils n'y répondent pas;
ils évitent le sujet parce qu'ils auraient été forcés de révéler leur doctrines, et de les exposer à la dérision, aux outrages et aux blasphèmes des païens. Cependant ils n'auraient eu rien à craindre d'une telle révélation , s'ils n'avaient cru qu'en une cérémonie commémorative ; mais, évidemment, leur croyance était telle qu'ils n'osaient pas la découvrir; ils savaient à quoi les exposait la confession de leur doctrine, et ils évitaient donc de traiter ce sujet. Nous en avons un exemple dans le martyre de Blandina , louée par saint Irénée. Je n'ai pas le passage devant les yeux; mais il nous dit que les domestiques païens de quelques chrétiens, ayant été mis à la torture, et que le juge leur demandant quelle était la croyance de leurs maîtres, ils affirmèrent, au bout de quelque temps, que les chrétiens, dans leurs mystères, mangeaient de la chair et buvaient du sang humain. Blandina fut aussitôt accusée de ce crime et mise à la torture afin que les tourments lui arrachassent, un aveu; mais l'historien dit : « Elle répondit sagement et prudemment : Comment pouvez-vous penser que nous sommes coupables d'un tel crime, nous qui, par esprit de mortification, nous abstenons de la chair ordinaire? » Or, à supposer que la doctrine que l'on impute à l'Église primitive eût
réellement existé, qu'y avait-il de plus aisé que de dire : {( Nous n'avons aucune doctrine qui ait la moindre analogie, même apparente, avec cette affreuse imputation; nous prenons un peu de pain et de vin , comme un signe d'union et en commémoration de la passion de notre Sauveur; c'est seulement du pain' et du vin , et nous ne croyons rien de plus. )) Cependant, on la loue de sa sagesse et de son excessive prudence , parce qu'elle n'attaquait pas de front l'accusation tout odieuse qu'elle était. Or le silence , la réserve que gardaient les chrétiens lorsqu'ils avaient à répondre à ces accusations des païens , comparés aux accusations elles-mêmes, doivent nous faire juges de leur croyance avec assez de certitude.
Cependant, en second lieu, il arrivait qu'un apologiste soulevait quelquefois le voile pour les païens. Saint Justin juge à propos , comme il adressait son apologie à des sages et à des philosophes comme les Antonins , d'expliquer quelle était à cet égard la véritable croyance des chrétiens. Comment présente-t-il cette explication ? Souvenez-vous que plus il aurait parlé clairement, mieux il aurait servi sa cause, si l'eucharistie chrétienne eût été un rit commémoratif. Maintenant , écoutez son explication
de la croyance chrétienne, lorsqu'il cherche à lui concilier l'opinion et à détruire les préjugés défavorables dont elle était l'objet. Il dit : « Nos prières étant finies, nous nous donnons mutuellement le baiser de paix , » cérémonie qui s'observe encore dans la messe catholique. « Alors à celui qui préside à l'assemblée de ses frères, on présente le vin mélangé d'eau; l'ayant reçu, il rend gloire au père de toutes choses, au nom du Fils et du Saint- Esprit , et le remercie par beaucoup de prières de l'avoir jugé digne de ces dons. Cette nourriture, nous l'appelons eucharistie; et ceuxlà seuls peuvent la recevoir, qui croient aux doctrines que nous enseignons, et qui ont été régénérés par l'eau pour la rémission du péché , et qui vivent comme le Christ l'a ordonné. Et nous ne recevons pas ces dons comme du pain ordinaire et une boisson ordinaire; mais de même que Jésus-Christ, notre Sauveur, fait homme par la parole de Dieu , a pris de la chair et du sang pour notre salut, de même on nous a enseigné que la nourriture qui a été bénie par la prière des paroles qu'il prononça, et par laquelle notre sang et notre chair sont ensuite nourris, est la chair et le sang de ce Jésus incarné (1). » Vous voyez comme il expose ici la doctrine de la ma* (1) Apol, 1. Ilagce-Comitum, 1742, p. 82, 83.
nicre la plus concise et la plus claire, nous disant que l'eucharistie est le corps et le sang du Christ. Mais, outre les écrivains qui se trouvaient dans les positions que j'ai indiquées, il y en a heureusement une autre classe qui est venue jusqu'à nous, et à laquelle nous pouvons demander des éclaircissements naturels ; je veux parler des écrivains qui expliquaient aux nouveaux baptisés ce qu'ils avaient à croire sur ce sujet. On devait s'attendre à ce qu'en leur enseignant ce qu'ils avaient à croire ils se servissent du langage le plus simple, et ils donnassent du dogme la définition qu'ils voulaient faire accepter. L'autre classe est composée des écrivains dont les homélies et les sermons sont adressés exclusivement aux initiés. Tous ces écrivains fournissent d'abondantes preuves, sans parler des nombreux passages qui se rencontrent encore dans les ouvrages d'autres auteurs.
Je citerai quelques-unes des instructions adressées expressément aux nouveaux baptisés. Les plus remarquables de toutes sont celles de saint Cyrille de Jérusalem, car nous avons des séries entières de ses discours pour les catéchumènes. Dans l'un d'eux, il prévenait ses auditeurs contre le danger de communiquer ce qu'il enseigne aux païens ou à ceux qui ne sont pas baptisés , à
moins qu'ils ne soient sur le point de l'être. Il leur parle en ces termes : « Le pain et le vin qui, avant l'invocation de l'adorable Trinité , n'étaient rien que du pain et du vin, deviennent, après cette invocation, le corps et le sang du Christ (1 ). )) — « Le pain eucharistique, après l'invocation du Saint-Esprit, n'est plus du pain ordinaire, mais le corps du Christ (2). » N'est-ce pas là une doctrine claire, très-simplement exprimée? Dans un autre endroit, il dit : « La doctrine seule du bienheureux Paul suffit pour nous prouver la vérité des divins mystères ; et, en ayant été jugés dignes, vous êtes devenus le corps et le sang du Christ. » Après avoir parlé de l'institution dans les mêmes termes que saint Paul, il conclut ainsi : « Comme le Christ, parlant du pain, a déclaré et dit : Ceci est mon corps ^ qui osera en douter? Et comme, parlant du vin, il a dit positivement, et avec une pleine assurance : Ceci est mon sang y qui eu doutera, et qui dira : ceci n'est pas son sang (3)? » Et encore : a Jésus-Christ, à Cana en Galilée, changea une fois l'eau en vin par sa volonté seule; nous paraîtra-t-il moins digne de croyance quand il change le vin en son sang? Invité à un mariage
(1) Catéch. Mystag.,1, n. \\i, p. ;î()8.
(2) Ibid. ,111, n. m, p. :nG.
(3) Ibid.,l\, n. I, p. 319.