DE T. AUTORITE DE L EGLISE
Après six jours , Jésus prit avec lui
Pierre et Jacques et Jean son frère, et il
les conduisit sur le faîte d'une haute
montagne, et il se transfigura devant eux.
(Saint Matthieu.)
L'incident mémorable de la vie de Jésus- Christ, auquel l'Évangile de saint Matthieu fait allusion , peut être considéré sous un double point de vue. D'abord c'est une consolation pour tout chrétien de voir le Sauveur dn monde , dont les doctrines avaient eu juscjue-là beaucoup d'auditeurs, il est vrai, mais peu de disciples, dont les miracles avaient frappé la foule d'étonnement, mais sans la convertir à la religion
véritable, c'est une consolation de le voir retiré dans la société choisie de quelques cœurs délite qui lui payent un juste tribut, de respect et d'amour, de le voir recevant les hommages volontaires des âmes de son choix et revêtu, devant elles, de majesté et de gloire. Mais le second point de vue est plus grave encore; il se rapporte au sujet que nous avons à traiter. Il importe, avant tout, de remarquer quels sont ceux qui sont appelés à être témoins de cette glorieuse scène : ce sont, parmi les apôtres, les plus favorisés, les représentants, pour ainsi dire, et les députés de ceux qui doivent prêcher les doctrines du Messie avec une autorité toute spéciale, et donner à leur mission la sanction la plus éclatante : Jacques qui, le premier de tous, doit signer sa croyance de son sang; Jean, ap-^ pelé à prolonger, par la durée extraordinaire de sa vie, l'âge apostolique au delà de ses limites naturelles , comme pour établir l'autorité des apôtres et la mission qu'ils avaient reçue d'instruire leurs successeurs; et, avant tous, Pierre, spécialement destiné, après sa chute et sa conversion, à confirmer ses frères dans la foi, à ouvrir les portes du salut aux juifs et aux gentils, et à être la base et le fondement de l'Église entière.
Il est donc facile d'imaginer quelle force et quelle autorité eut à leurs yeux le témoignage qui leur fut donué dans cette occasion solennelle , et nous voyons que les apôtres eux-mêmes virent, dans ce fait, l'éclatante sanction de tous les enseignements de leur divin maître. Saint Pierre dit expressément : « Nous ne nous laissons pas » éblouir par de vaines illusions , quand nous » vous faisons connaître la puissance de Notre- » Seigneur Jésus-Christ; nous avons été témoins » de sa majesté lorsqu'il a reçu de Dieu le père » la gloire et l'honneur qui lui appartiennent; » nous avons entendu une voix descendant d'en » haut et qui disait : Celui-ci est mon fils » bien-aime', en qui je me complais moi-même, » écoutez-le. Et cette voix nous l'avons entendue » venant du ciel, pendant que nous étions reti- » rés avec notre divin maître sur la montagne )) sainte. »
C'est au témoignage donné au Christ dans cette occasion que saint Pierre en appelle pour établir l'autorité de sa prédication. Et quel était le caractère de ce témoignage? Ce caractère était évidemment double. En premier lieu , Moïse et Élie, les deux personnages les plus éminents de l'ancienne loi, les deux favoris de la munificence divine, avaient été vus apparaissant à côté du Christ,
mettant à ses pieds leurs hommages , rendant témoignage à sa mission , et abdiquant tous les pouvoirs qu'ils avaient reçus pour fonder la loi, dans les mains de celui qui était venu pour la perfectionner et la compléter; car ce n'est point seulement dans le sens littéral de l'Ecriture que nous trouvons des enseignements ; nous savons que , dans tout ce qui est arrivé aux Pères de l'ancienne loi, il y a à la fois un fait et un symbole. Ainsi nous trouvons non-seulement dans leurs écrits , mais dans leurs personnes et dans leurs actions, des allusions mystérieuses aux événements qui devaient se passer plus tard, et un sens prophétique à côté du sens naturel. En second lieu, un témoignage incomparablement plus décisif et plus solennel est rendu au Christ; c'est celui du Père tout-puissant, ordonnant aux apôtres d'ajouter une foi implicite à toute parole sortie des lèvres de Jésus-Christ : « Celui-ci est » mon fils bien-aimé, dans lequel je me suis » complu, écoutez-le. » Jugez combien ferme devait être, après cette parole, la confiance des apôtres dans l'autorité du Christ! Et lorsque, dans la suite, ils entendirent le Christ leur léguer cette autorité qu'il avait reçue devant eux , lorsqu'ils l'entendirent la leur transmettre dans ces termes formels : h Comme mon père m'a en-
» voyé, je vous envoie; ceux qui vous écoute- » ront m'écouteront ; ceux qui vous mépriseront *> me mépriseront moi, et celui qui m'a envoyé; » remarquez quelle foi les apôtres durent alors avoir dans leur propre mission, eux qui, témoins de la solennelle investiture du mont Thabor, se sentaient eux-mêmes investis de cette toute-puissante autorité donnée par le Père à son Fils , et transmise par le Christ à ses disciples , dans toute la magnificence de ses attributs !
C'est de ces deux espèces de témoignages , qui établissent que le pouvoir d'enseigner a été nonseulement accordé aux apôtres, mais perpétué dans l'Église, que je veux vous entretenir. Nous examinerons d'abord le témoignage de Moïse et d'Élie, ou celui de l'ancienne loi, par rapport à la forme, au caractère et aux qualités de l'Église de Dieu. Ensuite nous prêterons l'oreille à la voix de Dieu lui-même , dans les paroles expresses et dans les prescriptions directes du Christ; en recherchant ce qu'elles nous enseignent relativement à cette règle et à ce principe de la foi , dont je vous ai entretenus dans la dernière conférence, c'est-à-dire l'autorité de l'Église considérée comme le dépositaire infaillible de la divine vérité.
Qu'il me soit permis de rappeler ici deux points précédemment établis, qui dominent toute cette
macère. C'est d'abord, et avant tout, l'explication que j'ai donnée relativement au fondement de ce que nous appelons l'autorité de l'Église, On sait que je n'ai point entrepris une démonstration dogmatique de cette vérité, et que je me suis contenté d'exposer l'ensemble du système catholique, en faisant remarquer la relation intime de toutes ses parties. J'ai donc fait observer que dans l'Église du Christ il y avait un corps de personnes choisies par le Christ lui-même , parmi les plus fervents de ses disciples, et auxquels il transmit certaines doctrines et certaines lois, en y ajoutant l'assurance que leurs successeurs seraient les dépositaires des droits et prérogatives qu'il leur avait assignés, et qu'ainsi ils héritaient de la promesse formelle qu'il avait faite d'instruire luimême la chrétienté tout entière par l'intermédiaire de ce corps, et d'être présent dans toutes ses délibérations, jusqu'à la fin des temps. Les catholiques croient donc que l'Église du Christ est placée dans le corps des fidèles unis avec leurs pasteurs, parmi lesquels le Christ réside, et par l'intermédiaire desquels le Christ enseigne et instruit, de telle manière qu'il est impossible que l'Église tombe dans l'erreur. Et comme nous admettons en même temps qu'aucune autre révélation ultérieure n'aura lieu, nous pensons que le
pouvoir de l'Église consiste seulement dans le droit de définir ce qui a été cru dans la catholicité du temps et dans l'universalité de l'espace.
Le second point sur lequel je veux rappeler votre attention, parce que je le développerai dans cette conférence d'une manière plus complète, c'est ce caractère de l'ancienne loi, qui , quoique étant une loi écrite, laissait cependant en dehors du texte des doctrines essentielles, existant au temps de notre Sauveur, qui les prenait pour hase de ses prédications. Or ces doctrines n'ayant pas été formulées dans la loi, et les prophètes n'y faisant point allusion, il est évident qu'elles ont dû être transmises de génération en génération par une tradition secrète.
Je vais entrer maintenant dans la première partie de ma tâche. Il s'agit d'établir les lumières que l'Écriture nous offre par analogie , pour découvrir les principaux caractères de l'Église, que devait édifier le Christ; mais il importe de vous présenter préalablement quelques réflexions nécessaires à l'intelligence du sujet.
Saint Paul a décrit la glorieuse trinité des vertus qui unissent l'homme à Dieu , lorsqu'il a dit ; « Là sont l'espérance, la foi et la charité. » Si vous voulez considérer attentivement cette matière, vous reconnaîtrez que ces trois vertus sont
les trois degrés par lesquels il a plu à la divine providence d'élever l'homme à la plus haute perfection qu'il soit capahle d'atteindre.
Le premier étal, l'état des patriarches était celui de l'espérance : il était divisé en trois âges , celui de la promesse, celui de la prophétie, celui de l'attente silencieuse. Tout se rapportait alors à l'avenir, et les deux autres vertus théologales étaient en quelque sorte contenues dans la première. Les patriarches avaient de la foi sans doute, mais cette foi tenait de l'espérance; car elle avait pour objet le mystère de la rédemption, dont ils n'avaient pas une perception bien claire, mais un espoir fondé sur la parole de Dieu. C'est pour cela que saint Paul , parlant de la foi particulière de quelques-uns de ces hommes primitifs , et voulant exprimer combien cette foi avait de difficultés à vaincre , a dit ces paroles expresses : « Qu'ils espéraient contre l'espérance. » On peut dire de même que leur amour était contenu dans leur espérance, car leur amour n'était qu'une aspiration pleine d'espoir vers la venue du Dieu qui devait se revêtir de chair pour descendre parmi les enfants des hommes. On comprend que, par suite de cet état de choses, toutes les doctrines qu'on leur avait révélées tournaient leurs regards vers l'aurore de ce jour où devait
briller la lumière, que tous les enseignements qu'on leur donnait étaient prophétiques, que leur histoire était pleine de types , que leurs cérémonies étaient autant de symboles, et que, par une juste analogie, tous leurs mérites étaient contenus dans cette grande vertu de l'espérance.
Ensuite vint le règne de la foi. Ce qui était l'avenir est devenu du passé; la croyance a remplacé l'espoir. Toute autre espèce de don, toute vertu s'exerce par l'intermédiaire de celle-là, qui est le principe de toutes les autres et leur aliment dans cette seconde période; car, si une grande partie des anciennes espérances a été absorbée par la foi, ce qui demeure en nous de la première des vertus théologales ne consiste plus en ébauches mêlées d'ombres et en mystérieuses images, mais en objets qui nous sont présentés d'une manière formelle et bien définie , quoiqu'à travers le voile de la foi , avec des conditions claires et précises , sans qu'aucune révélation postérieure doive rien y ajouter.
En suivant le même ordre d'idées , la charité nous fera monter au degré supérieur ; car, si les glorieuses choses de Dieu deviennent visibles pour nous, comme parle saint Paul, dans le miroir de la foi, ce miroir, tout terni qu'il puisse être , est doué de la propriété
de concentrer les rayons , de manière à les réunir sur le même point , et à diriger la double action de leur chaleur et de leur lumière sur les sanctuaires les plus intimes de notre âme. La différence qui existe entre nous et ceux de la première période est en peu de mots celle-ci : la révélation d'un état final dans lequel Dieu se livrera à la possession de l'âme humaine n'a été faite aux patriarches que d'une manière obscure, de telle sorte qu'on peut la comparer à une lumière éloignée , placée au milieu de ténèbres qu'il faut traverser d'un pas laborieux pour arriver jusqu'à son éclat lointain ; tandis que , pour nous , c'est une lampe qui éclaire notre marche en même temps qu'un fanal qui la guide , le but de notre pénible pèlerinage, en même temps que le bâton sur lequel nous nous appuyons pour y arriver.
Et à la fin doit venir cet état parfait de bonheur où la foi et l'espérance iront se perdre et se confondre dans les abîmes sans fond de la charité; lorsque cette lumière, qui est intelligence et amour, rattachera à son orbe d'une pureté inaltérable les rayons répandus dans l'espace ; lorsque chaque chose bonne et sainte se transformera et s'assimilera à cette essence divine, qui s'incorpore et s'unit tout; et, de même que les gouttes de la rosée qui nous ont rafraîchis le matin sont
emportées par la brise de la mer et vont se réunir à l'immensité de l'Océan , de même chaque parcelle de cette lumière répandue dans l'espace deviendra un des éléments de l'éternel et de l'infini.
Nous sommes donc placés dans un état, mitoyen, entre ce qui a été et ce qui doit être. Cet état est nécessairement le complément du premier et la préface du dernier. Son type et son symbole se trouvent dans les temps qui l'ont précédé, et il est lui-même un bel et admirable emblème des temps qui le suivront. Cette situation doit donner naissance à d'intéressantes analogies. En effet, comme, dans les œuvres de Dieu, tout s'enchaîne depuis le premier anneaujusqu'au dernier, sans qu'aucune solution de continuité vienne interrompre cette suite merveilleuse , nous devons trouver, dans la période où nous sommes, un double caractère : elle doit avoir perfectionné le passé et se présenter comme une initiation à l'avenir. Et de même qu'un habile géomètre peut, en mesurant exactement l'ombre projetée par un objet , dire la hauteur et la proportion de l'objet qui la projette , et réciproquement, en mesurant cet objet lui-même, indiquer la grandeur de l'ombre qu'il projettera, à un instant précis de la journée; de même, en étudiant I. 15
attentivement les trois phrases dont j'ai parlé , celle dont la nôtre est l'accomplissement et la réalisation et celle dont elle est la figure, nous pouvons arriver à acquérir des lumières importantes sur notre situation présente.
Après le premier arrêt qui frappe le premier des crimes, une parole de miséricorde vint relever le courage de l'homme , ce fut l'annonce d'un rédempteur. Cette parole d'espérance tomba comme une semence précieuse dans le sol qui devait la féconder , et , depuis ce moment , elle grandit et elle enfanta peu à peu des fruits , les seuls qui pussent rappeler à l'exilé le paradis qu'il avait perdu, fruits de sainte connaissance et de réparation , auxquels on devait goûter un jour sans danger. Les différentes familles de la race humaine, venant à se séparer, quittèrent les premiers lieux où elles avaient séjourné, après le déluge, et se dispersèrent dans des contrées différentes, en emportant avec elles une greffe, si l'on peut ainsi parler , de cet arbre mystérieux, comme un souvenir du bien que l'humanité avait perdu, et comme un espoir de l'avenir qui l'attendait. Chaque chef de famille légua ce souvenir à ses descendants comme un héritage sacré. En effet , il n'est point de mythologie si ténébreuse où l'on ne voie percer la promesse de la res-
tauration d'un âge d'or, au commencement des temps. Une fable du paganisme nous a même transmis cette croyance que, de tous les trésors prodigués à l'homme , lors de la création, l'espérance resta seule au fond de la boîte de Pandore, lorsqu'elle eut fait échapper tous les autres par sa folie. Mais qu'il fallut peu de temps pour que ces divines promesses fussent défigurées par des ombres ! Combien l'humanité perdit vite l'intelligence de leur sens véritable , et que l'homme réussit facilement à le remplacer par les inventions d'un entendement corrompu ! De sorte que, malgré les bienveillantes intentions de la bonté divine en accordant cette bénédiction à la race humaine , toutes les félicités qu'elle contenait eussent été perdues sans retour, et la bonté même qui nous les avait ménagées demeurait stérile, si Dieu, dans les conseils de sa sagesse infinie , n'avait pas pris les moyens nécessaires pour prévenir ce malheur irréparable.
Dans ce but, il choisit, parmi toutes les nations de la terre, un peuple pour être le gardien de ce grand dépôt; il le sépara du reste de l'humanité; il fit, de cette nation élue, le sacerdoce vivant du monde; il l'entoura de sa protection spéciale, et il remit dans ses mains les titres de l'autorité en vertu de laquelle elle enseignait; et, alors, plaçant
le reste du genre humain, sans distinction de civilisation ou de barbarie, au rang des disciples de la nation sainte, il décida que tous les peuples ne pourraient recevoir que d'elle les révélations les plus pures relativement aux vérités les plus sublimes. Ce n'était point assez. Dans la nation élue, Dieu choisit une tribu, dans cette tribu une famille, et dans cette famille un homme et sa descendance, et cette tribu, cette famille, cet homme durent avoir la même supériorité relative les uns sur les autres, que la nation sainte sur les peuples profanes. De sorte que l'ordre établi par la sagesse éternelle ressemblait à une spirale qui, tournant sur elle, se rétrécissait à mesure qu'elle arrivait à une sphère supérieure , vivante pyramide dont le genre humain était la base et dont Dieu était le sommet.
Il résulte de ces faits que le moyen employé par la sagesse divine pour conserver les doctrines d'espérance qu'elle avaitcommuniquées à l'humanité fut l'institution d'une société homogène et visible. Nous voyons que l'action de Dieu sur cette société ne s'éparpillait pss indifféremment sur chaque individu, mais qu'elle descendait de proche en proche , en passant à travers un corps privilégié et hiérarchiquement constitué, dont le devoir était de se tenir entre Dieu et son peuple,
comme les serviteurs choisis du Seigneur et comme les docteurs établis de la nation sainte. L'objet de cette organisation intérieure ne saurait être que le maintien de l'unité essentielle de la croyance et du culte. Reuben était obligé devenir d'au delà du Jourdain, et Zabulon d'au delà des montagnes, parce qu'il fallait que ces deux tribus adorassent Dieu avec leurs frères devant l'autel unique qui s'élevait à Jérusalem, de peur que de nouvelles opinions ou de nouveaux rites ne vinssent à naître dans Israël, et que la communion de cœur et d'esprit, qui est l'essence de la religion, ne fui, même légèrement, altérée.
Maintenant, si nous cherchons l'application qu'on peut faire de cette constitution si admirable et si belle à la période dont elle était la figure, la première chose qui nous frappera , c'est la relation intime qu'établit, entre les deux périodes, le Nouveau Testament, en transférant au nouvel état où se trouve l'humanité toutes les images et toutes les expressions employées dans les prophéties pour désigneret caractériser l'union. L'Église ou l'âge de la foi est le royaume qui devait être rétabli avec son culte par le fils de David; elle est, le sacerdoce et l'autel, elle est l'autorité et la subordination , l'union et l'unité , elle est tout ce qu'elle était; et, dans les dernières prophéties de
l'ancienne loi, l'Église n'est, en effet, jamais autrement représentée que comme la résurrection, le perfectionnement de l'ancien état de choses. Deux réflexions suffisent pour expliquer tout ceci. D'abord, c'est que la première constitution n'a pas été abolie, mais changée et perfectionnée par ce changement ,• c'est dans ce sens que Jésus- Christ disait qu'il n'était pas venu pour abolir, mais pour accomplir et pour compléter. Ensuite, c'est que la première phase était l'âge des types , qu'ainsi elle a cessé aux rayons de la lumière qu'elle portait dans son sein, et que c'est là moins une mort véritable qu'une transformation nécessaire qui conduit la même loi à une nouvelle existence , dans laquelle le sacrifice remplace une oblation emblématique, la rédemption accomplie succède à l'attente de la rédemption, l'incertitude cède le pas à la connaissance, et l'espérance dépose le sceptre dans les mains de la foi. Pour prendre sur la terre une comparaison qui explique les choses du ciel, disons qu'il y a une belle image de cette transformation de la loi primitive, dans le travail de cet insecte rampant qui s'entoure d'une toile fdée par lui-même, et qui, après avoir séjourné quelque temps dans sa mystérieuse prison , s'envole vers le ciel en déployant ses ailes d'azur, par un merveilleux changement
qui, sous la diversité de la forme, conserve l'identité de l'être.
Il est donc évident qu'il y aura, dans les deux âges, des ressemblances, des analogies, des rapprochements qui montreront clairement que toutes les parties de la nouvelle loi sont l'accomplissement et le perfectionnement de l'ancienne; que toutes les formes et toutes les institutions établies pour ennoblir le corps enseignant de l'ancienne loi parmi toutes les nations de la terre, pour lui concilier leur attention et leur respect, pour les inviter à étudier les vérités confiées à sa sollicitude, se trouveront, à un degré plus éminent, dans le corps enseignant de la loi nouvelle; que les conseils d'amour et de protection de Dieu sur lui seront plus visibles, plus constants, plus manifestes; que, dans la grande réalisation de tous les types et de toutes les figures, on verra régner, d'une manière plus frappante et plus admirable, cette harmonie du plan , cet accord de toutes les parties et cette unité d'esprit qui apparaissaient déjà dans les symboles. Pour ne pas admettre ces principes, il faudrait nier le caractère même des œuvres de Dieu, qui est l'ordre dans la continuité et le progrès dans le mouvement.
Les vérités et les bénédictions accordées au
genre humain par la nouvelle loi sont-elles done moins précieuses que celles que donne l'ancienne, pour que des précautions moins vigilantes, une sollicitude moins jalouse président à leur conservation? ou bien l'homme at-il tantchangé, que ce qui avait été jugé nécessaire autrefois pour l'empêcher de tomber dans l'erreur et dans la corruption soit devenu inutile aujourd'hui? Tout au contraire, l'espérance, ce don précieux, ce dépôt de la première alliance, est de tous les sentiments celui qui germe le plus facilement dans notre cœur, et celui qu'on en arrache le plus difficilement. S'il y a quelque chose à craindre, c'est plutôt la disposition de l'homme à enfler cette voile ouverte dans son àme que son inclination à la refuser au souffle d'un vent favorable. La foi est plus austère et plus réservée. Pour acquérir ce don, il faut vaincre notre nature, et il n'est que trop aisé de le perdre. Ce n'est point tout encore : l'espérance a quelque chose de vague qui permet à l'imagination de l'homme de s'exercer en liberté, tandis que la foi est précise et impérieuse ; c'est le sceau de Dieu imprimé sur les intelligences humaines, et il importe que rien n'altère son unité divine et sa sévère intégrité.
Ceci nous explique la conduite du Christ. Nous
le voyons instituer des docteurs pour le peuple, des pasteurs pour le troupeau, et fonder ainsi un ordre hiérarchique pour tout ce qui concerne les matières de doctrine et de foi; nous le voyons ensuite promettre son assistance éternelle à ceux qu'il a établis pour régler et pour instruire, et donner ainsi une sécurité pleine et entière à ceux qui se soumettront à leur conduite. En prenant toutes ces dispositions et tous ces règlements dans leur sens naturel, nous voyons qu'ils ont pour résultat de créer une grande communauté religieuse, professant une parfaite unité de doctrine, sous la direction des pasteurs préposés par Dieu. Or il y a là une réalisation si complète et si belle des types et des figures de la première loi , une concordance si admirable dans les parties, une convenance si parfaite entre les moyens et la fin qu'ils sont destinés à atteindre, et cette nouvelle phase a, sous le rapport des objets, des doctrines et de la sanction, quelque chose de si conforme à la phase primitive , tout en ennoblissant et en spirilualisant ce qu'elle développe et ce qu'elle continue, que, pour ma part, je ne puis un moment hésiter à voir, dans ce second état, l'accomplissement réel, le seul accomplissement possible des promesses du premier.
Maintenant, supposez qu'une religion consiste
uniquement dans une agrégation d'individus rapprochant et reculant, selon les caprices de leur jugement individuel, les bornes de leur foi; réunis en faisceau, il est vrai, mais semblables à ces branches de bois mort qu'un lien extérieur emprisonne dans une froide et menteuse unité, au lieu d'être pareils à ces branches verdoyantes, dans la tige desquelles le même tronc fait circuler la même sève et la même vie ; voyez ces individus, soit que vous les considériez isolément , soit que vous les preniez dans leur ensemble, également privés de toute sécurité contre l'erreur , de toute promesse d'un appui permanent et efficace; supposez qu'il n'existe nulle part, au milieu d'eux , un corps vers lequel tous les hommes, sans distinction de climats et de pays, puissent se tourner avec la certitude de recevoir la lumière et la vérité, cette vie des intelligences ; dépouillez cette réunion d'hommes de tous les droits vénérables qu'une autorité sanctionnée d'en haut saurait seule donner, et avec tous ces traits de détails vous aurez réussi à composer un ensemble en désharmonie si complète, en opposition si étrange avec l'ordre de choses auquel les promesses divines ont préparé le monde, que si vous cherchez, dans cette vivante anarchie, la réalisation des types du passé et l'accomplissement
de ses symboles, vous serez obligé de reconnaître que l'ordre immuable des desseins de la Providence a subi les plus incroyables perturbations. Mais, dira-t-on, avec toutes ces précautions prises par la Providence pour assurer la transmission fidèle de ses promesses, voyez combien les hommes de la première alliance furent prompts à les mettre en oubli. Je vois là plutôt la confirmation de mes paroles qu'une objection qui puisse les affaiblir. Les chutes du peuple choisi furent fréquentes, mais jamais il ne perdit complètement le don qui lui avait été fait. Il était nécessaire que les espérances de la nation juive fussent souvent mises à l'épreuve, et les événements étaient combinés de manière à ce que la pierre de touche de l'adversité aiguisât ces espérances en les éprouvant. D'abord les Juifs furent condamnés à errer quarante ans dans le désert, loin de la terre promise dont l'entrée semblait se fermer devant eux ; ensuite ils furent, de temps à autre, envoyés sous le joug de leurs ennemis, afin qu'ils soupirassent après l'avènement des libérateurs que Dieu leur suscitait, et qu'ainsi le désir de la rédemption fût sans cesse rappelé à leur pensée. Cette période a une conformité évidente avec les premiers jours du christianisme naissant, lorsque ses prières les plus ardentes s'élevaient
vers le ciel pour demander la fin de cette oppression et de cette tyrannie qui , s'exprimant par les sanglantes fureurs de l'amphithéâtre, ne lui laissaient ni repos ni trêve. Ensuite vint, pour les deux périodes, l'âge des dissensions religieuses, du schisme et de l'hérésie. En effet, dans la première alliance, les hommes furent sévèrement éprouvés lorsqu'une division s'accomplit dans le royaume, et, plus tard, lorsqu'à Samarie on établit un culte national et distinct, de sorte qu'on ne sut plus comment concilier les sentiments nationaux avec cette unité religieuse qui appelait les fidèles dans un temple élevé sur une terre devenue étrangère. A cette époque, on le sait, un grand nombre tomba en sacrifiant à ces considérations temporelles des intérêts plus importants et plus sacrés. De même que ces épreuves étaient destinées à servir de pierre de touche à la fidélité du peuple de Dieu, saint Paul nous apprend qu'il doit y avoir, parmi les chrétiens, des hérésies pour éprouver les justes. Or nous voyons dans l'histoire des Juifs le caractère de ces épreuves. Toutes terribles qu'elles soient, elles furent impuissantes à altérer ce dépôt d'espérances remis dans les mains de la nation choisie. Cela est si vrai, que, lorsque Jésus-Christ parut pour revendiquer ce dépôt précieux, il le trouva intact dans les mains aux-
quelles il avait été commis : quelle qu'eût été la gravité des chutes du peuple de Dieu, ou ne voit nulle part qu'une réforme ait jamais été nécessaire pour relever les bases une fois établies , et qu'il ait été indispensable de faire une étude nouvelle pour rétablir le sens des choses primitivement enseignées.
Ici nous arrivons à la suprême et grande réalisation des types de l'ancienne loi. La loi juive était nécessairement imparfaite; sans cela , elle n'aurait pas eu besoin d'être remplacée. Il en résultait que les chutes et les erreurs des Juifs étaient fréquentes , et Dieu avait préposé un remède à ces maux ; c'était le ministère extraordinaire des prophètes, messagers divins envoyés parle Très-Haut, lorsque quelque erreur ou quelque perturbation s'était glissée dans son héritage. Mais , puisque les prophéties devaient nécessairement perdre leur puissance législative dans la période de l'accomplissement et de la réalisation , il était évident que le ministère prophétique serait remplacé par un autre ministère, et que ce moyen de prévenir l'erreur et la corruption disparaîtrait devant une institution analogue sans être semblable, et établie pour atteindre le même but. Et voyez combien la réalisation de ce type a été belle, quel que soit celui de ses deux
points de vue sous lequel on le considère. D'abord les prophètes étaient la figure du Christ , et la terre devait voir Jésus-Christ venant lui-même prendre leur place, revêtant leur ministère, promettant de demeurer avec son nouveau royaume et d'instruire les hommes, par l'intermédiaire de ses disciples, jusqu'à la consommation des siècles. Ensuite les prophètes étaient les langues vivantes du Saint-Esprit', et le Saint-Esprit est descendu lui-même sur son Église pour la guider vers toutes les vérités et pour enseigner à tout jamais le monde par sa voix.
J'aurais pu entrer dans de plus grands détails pour établir le rapport qui existe entre l'Ancien et le Nouveau Testament, et la correspondance intime des institutions qu'ils créent l'un et l'autre, surtout afin de préserver l'Église de l'erreur. Pour cela il aurait fallu entreprendre un examen complet des prophètes de l'ancienne loi. Il m'eût été alors facile de vous montrer, depuis le commencement jusqu'à la fin, une suite de manifestations admirables, qui, révélant, dans une progression continue et toujours croissante , les nouveaux caractères du royaume du Christ, vous eussent présenté à la fin un tableau magnifique, je ne dirai pas aussi précis et aussi complet que celui que j'ai déroulé devant vous , mais aussi su-
périeur , sous ces deux rapports, à tout ce que je vous ai dit, que l'œuvre de Dieu peut l'être au vain travail de l'homme. Sans entrer dans cet examen, je vais cependant, pour éviter de placer sur des bases trop faibles les vérités que je veux établir, vous citer d'abord toute une prophétie, et ensuite quelques fragments d'un autre passage, parce que ces deux textes résument tout ce que je vous ai dit, et suffisent pour appuyer sur des fondements inébranlables les principes qui me restent à développer. Ces deux textes appartiennent au prophète Isaïe, et tous les interprètes qui admettent l'existence de cette prophétie y reconnaissent la définition de l'Église du Messie. Je commence par le passage tiré du cinquantequatrième chapitre (1).
Certes, il est impossible de se tromper sur le sens de ces deux passages. Isaïe nous y apprenait que l'Église de Dieu, identifiée dans l'Eglise judaïque alors existant, ne devait pas demeurer bien longtemps encore dans l'élat d'abaissement où elle se trouvait; mais que Dieu lui tendrait la main et reculerait ses limites , tant qu'enfin elle embrasserait tous les royaumes de l'univers et toutes les nations du nord au midi ; qu'elle recevrait l'au-
(î) "Voir, à la fin Uu volume, les deux passages (Tlsaïe.
torité pour condamner tout individu qui s'élèverait contre ses jugements; que ses enseignements seraient infaillibles, et que chaque parole qui sortirait de sa bouche serait dictée par la sagesse éternelle; quele Très-Haut lui-même nous instruirait par sa voix, et que ce divin maître serait le rédempteur de son peuple, de sorte que tous les disciples de l'Eglise seraient les disciples de Dieu. Cette promesse ne pouvait pas plus faillir que celle qui fut faite à Noé, lorsque Dieu lui assura que les eaux du déluge ne viendraient plus couvrir la terre récemment échappée aux colères de l'Océan. Les paroles que je viens de vous citer sont plus que suffisantes pour démontrer, d'abord, qu'il y a un rapport intime entre les deux promulgations de la loi, rapport établi de telle sorte que la seconde est la suite et l'accomplissement de la première; puis, que la religion enseignée par le Christ, a sur la loi juive ce rare avantage d'avoir été enseignée par Dieu lui-même, par le Rédempteur du monde. Si donc il y a quelque justesse dans les principes par nous antérieurement posés , nous devons trouver, en ouvrant le Nouveau Testament, une institution qui réponde exactement au pouvoir des prophètes , et qui soit en harmonie avec tous les moyens employés dans l'ancienne loi, afin de pourvoir à l'instruction du
genre humain, et de préserver de la destruction et de l'oubli des doctrines révélées par Dieu. Or je suis convaincu qu'en étudiant avec soin les divers passages du Nouveau Testament dans lesquels notre divin Sauveur promulgue la constitution de son Église, c'est-à-dire de son royaume, nous trouverons cette conséquence, cette suite, et l'application de ce plan providentiel dont il vient d'être parlé. C'est ainsi que nous arriverons au second point que j'ai indiqué, le témoignage direct rendu par Dieu à l'enseignement de son Église.
Et où donc devons-nous nous attendre à trouver ce témoignage, sinon dans les paroles par lesquelles le Christ conféra son autorité suprême aux apôtres ses successeurs? Nous lisons, dans les derniers versets de l'Évangile de saint Matthieu, qu'avant de remonter au ciel , il les assembla autour de lui, et, s'adressant à eux de la manière la plus solennelle, il leur donna ses dernières instructions dans les termes les plus formels et les plus précis. Dans cette occasion, il sembla faire allusion, en commençant à parler, au témoignage que lui avait rendu son père, lorsqu'il avait ordonné aux apôtres de l'écouter comme celui en qui il s'était complu depuis le commencement. « Toute puissance m'a été donnée dans le ciel et » sur la terre. Allez donc, instruisez toutes les 1. 16
» nations, les baptisant au nom du Père, du Fils » et du Saint-Esprit, et leur apprenant à obser- » ver toutes les choses que je vous ai prescrites, » et assurez-vous que je suis toujours avec vous » jusqu'à la consommation des siècles. »
Je suis toujours avec vous jusqu'à la consommation des siècles , quel est le sens de ces expressions ? Il y a deux manières de lire la parole de Dieu. Il n'est rien de plus facile que d'abuser d'un passage, et que d'y attacher un sens conforme à un système arrêté à priori, et de nature à nous confirmer dans les doctrines que nous avons embrassées. Il est évident que, suivant que ce passage sera lu par nous ou par des personnes dont le symbole différera du notre, le sens qu'on lui prêtera variera avec les lecteurs. Les catholiques diront qu'il y a là une promesse donnée, dans les termes les plus clairs et les plus formels, par notre divin Rédempteur, d'assister son Église jusqu'à la fin des temps, et d'empêcher qu'elle vienne à tomber dans l'erreur ou à mêler le levain de l'ignorance humaine aux divines vérités dont elle a été rendue dépositaire. Tandis que nous tirerons de ce passage cette importante conclusion, quelques-uns de nos adversaires diront que ces paroles n'impliquent qu'une simple protection, une assistance générale, et une assu-
rance que le corps de doctrines et de croyances dont se compose le christianisme ne disparaîtra pas de la terre. 11 y en aura d'autres aussi qui verront, dans ce passage, une promesse formelle, donnée par le Christ à chaque membre de TÉglise, de l'éclairer individuellement dans toutes les matières qui concernent la foi.
Mais, s'il est une chose évidente, c'est que ces trois interprétations ne sauraient être à la fois conformes à la vérité, sinon dans ce qu'elles ont de commun. Ainsi la version que nous proposons contient celles que mettent en avant nos adversaires, sous ce point de vue que nous croyons à la sollicitude et à l'assistance providentielles, dans ce qui regarde le maintien des vérités religieuses; mais avec cette différence, que nous allons plus loin qu'eux dans notre foi à ce sujet, et que nous admettons que Dieu a voulu les moyens et la fin. Ce sont ces moyens qu'on rejette dans les interprétations proposées par les autres communions. Il doit y avoir un procédé sûr, un critérium d'évidence, à l'aide duquel on doit arriver à l'intelligence du sens véritable attaché par le Christ à ses propres paroles, et je ne connais pas de meilleure règle à proposer que celle qu'on applique en toute occasion : c'est d'analyser et de peser le sens de chaque membre de phrase en
particulier, afin de parvenir à trouver la signification générale de l'ensemble des paroles du Christ. Pour atteindre ce but , nous ne saurions suivre de meilleur guide que l'Écriture elle-même. Car, si nous découvrons quel est le sens de chaque mot, en parcourant les différents passages dans lesquels ce mot se trouve, et si nous demeurons convaincus que ce sens convient, sous tous les points de vue, au passage que nous examinons, il faudra convenir que nous avons choisi la méthode la plus satisfaisante et la plus sûre pour trouver le sens que Notre-Seigneur a voulu donner à ses paroles.
Nous avons ici deux opérations critiques à accomplir. En premier lieu, établir, à l'aide d'autres passages , la signification exacte des phrases en elles-mêmes; ensuite, examiner les rapports qui existent entre elles , et arriver ainsi à la signification de l'ensemble du passage.
Notre Sauveur commence par dire « qu'il sera » toujours avec ses disciples jusqu'à la consom- » mation des siècles ou jusqu'à la fin du monde. » Mais y quand les Écritures disent que Dieu sera avec une personne, que signifient ces mots dans la langue sacrée? Ils signifient que la Providence se manifestera d'une manière plus spéciale sur cette personne que sur le reste de l'humanité,
que Dieu veillera sur ses intérêts de telle sorte que toutes ses entreprises seront couronnées de succès. C'est là toujours la signification de ces mots dans l'Écriture. Ainsi, dans la Genèse, Abimelech dit à Abraham : « Dieu est avec toi , dans » tout ce que tu fais. » Il est évident que ces paroles signifient que le patriarche trouve en Dieu uneassistancetoutespéciale. Dansle vingt-sixième chapitre, verset troisième, Dieu dit à Isaac : «Sé- » journe dans cette terre , et je serai avec toi , et » je te bénirai. » La même promesse est renouvelée dans le vingt-quatrième verset : « Ne crains » rien , je suis avec toi. » Enfin nous entendons le Très-Haut s'adresser à Jacob dans les mêmes termes : « Retourne dans la terre de tes pères et vers » tes parents, je serai avec toi (chapitre xxxi, ver- » set 3). » Jacob s'exprime lui-même précisément dans les mêmes termes : « Le Dieu de mon » père a été avec moi (verset 5); » parole qu'il explique, deux versets plus bas, en lui donnant le sens d'une protection spéciale et d'une assistance toute particulière. « Dieu n'a pas permis à » Laban de me nuire. » La sollicitude providentielle qui veilla sur l'innocence de Joseph est rappelée dans la même phrase avec une explication analogue. C'est ainsi que nous lisons (chapitre xxxix, verset 33 de la Genèse) : « Et le Sei-
» gneur était avec lui, et c'était un homme » heureux en toute chose, et il grandissait dans la m maison de son maître, qui voyait que le Sei- )) gneur était avec lui et qu'il faisait tout prospé- » rer dans ses mains. » Et, dans le vingt-troisième verset , nous lisons encore : « Le Seigneur était » avec lui et faisait réussir fout ce qu'il entrepre- » nait. m Dans le Nouveau Testament, cette phrase est employée dans le même sens. « Maître, » dit Nicodème à notre Sauveur, « nous savons que » vous êtes un docteur envoyé de Dieu; car perj) sonne ne peut faire les miracles que vous faites, » si Dieu n'est avec lui. »
Le sens propre de tous ces textes est que quiconque a Dieu avec lui est béni et destiné à réussir en toute chose. C'est donc là le sens de cette phrase dans le passage que nous étudions. Dans la version grecque de l'Écriture qu'on appelle vulgairement la version des Septante, la locution , la forme de phrase employée pour rendre tous les passages que j'ai cités est la même qui revient encore quand il s'agit de traduire le passage de saint Matthieu.
Le Christ devait donc veiller sur ses apôtres et les entourer d'une sollicitude particulière et d'une providence spéciale, « toujours, jusqu'à la consommation ou jusqu'à la lin du monde ! »
Ici une nouvelle controverse s'élève relativement à la signification de cette expression. Le mot grec Ai m, que nous avons traduit par le mot monde, a aussi une autre signification ; il signifie quelquefois le terme naturel de la vie d'une personne. Pourquoi donc n'adopterait-on pas ce sens, en traduisant ainsi la phrase , qui signifierait alors que le Christ sera avec ses apôtres tant que ceuxci demeureront sur la terre? Il faut soumettre cette interprétation à la règle que j'ai déjà posée. Il est vrai que le mot dont il s'agit est quelquefois employé dans l'acception qu'on propose, mais c'est seulement dans les auteurs profanes; on ne saurait citer un seul passage du Nouveau Testament où il soit pris dans ce sens. Toutes les fois qu'on l'y rencontre , il ne saurait être traduit que par le mot monde. Le seul passage que l'on puisse produire pour donner quelque apparence de vraisemblance à l'autre interprétation se trouve en saint Matthieu (chapitre xn, verset 32), lorsque notre Sauveur, parlant du péché contre le Saint-Esprit, s'exprime en ces termes : « Il ne lui sera pardonné ni en ce monde-ci, ni » dans l'autre. » On peut dire que le mot dont il s'agit signifie clairemeut , dans ce passage, le terme de la vie naturelle d'une personne, terme auquel son péché lui serait remis dans des cir-
constances ordinaires, et que l'on peut donc prêter le même sens au même mot dans le texte que nous examinons. Mais il nous suffira d'un moment de réflexion pour vous convaincre que , même dans le passage dont on veut s'appuyer, le mot en question n'a pas le sens qu'on lui prête. En effet, la phrase affecte une forme antithétique, et le même substantif est employé dans les deux termes qui la balancent; il doit donc avoir le même sens dans fous deux. Or le mot Aiœv, rapproché de son épithète de prochain ou de futur qu'on trouve dans le texte original, ne saurait vouloir dire le terme ou la durée naturelle de la vie humaine , mais signifie clairement un état de choses à venir. Dans le premier membre de la phrase, le même mot veut donc dire Y état de choses actuel et présent; car l'ordre logique des idées et la vérité grammaticale ne permettent point qu'il change de signification dans la même phrase.
Nous ajouterons encore une observation. Lors même que le mot dont il s'agit aurait le sens qu'on lui prête dans le passage auquel on fait allusion, on ne saurait en induire, par aucune analogie, qu'il conserve ce sens dans la promesse du Christ.
11 est reconnu, en effet, par les meilleurs commentateurs, que, toutes les fois que ce mot (À/ m)
se trouve joint à celui de consommation (i), il doit être pris invariablement dans l'acception de monde, c'est-à-dire de l'ordre de choses actuel. Il se présente , dans ce sens , dans une foule de passages de l'Évangile (2) et en saint Matthieu (chapitre xm, versets 5g, 4° et 49) ; nous en trouvons une preuve si claire, qu'il ne peut nous rester aucune incertitude sur la manière dont cette locution doit être entendue : «La moisson, cest » la fin du monde. Il en sera de même à la fin » du monde ; les anges viendront , et ils sépare- » ront les méchants d'avec les justes. » La même expression est employée par les disciples lorsqu'ils demandent à leur maître quel sera le signe de sa venue « etdelafindu monde» (Matth.,chap. xxiv, verset 3); car, suivant la tradition judaïque , ils confondaient la destruction du temple, qu'ils supposaient que le Messie rendrait impérissable, avec la fin de toute chose.
L'étude que nous venons de faire nous a conduit à découvrir le sens, et le seul sens donné dans l'Écriture au second membre de la phrase importante que nous examinons. Mais une autre objection se présente. La signification de cette
(1) St/visXSlz.
(2) Heb., chap. I, vers. 2, et chap. II, vers. 5. Tim., chap. I, vers. 17.
locution n'est-elle pas nécessairement modifiée et restreinte aux apôtres »??.r emploi du pronom « vous ? » Peut-on supposer que la phrase s'adresse non -seulement aux disciples présents, mais à leurs successeurs? Sans aucun doute. D'abord, parce que des locutions semblables se renr contrent dans d'autres parties du Nouveau Testament. Par exemple, lorsque saint Paul parle de ces chrétiens qui doivent vivre à la fin du monde, il emploie le pronom de la première personne , qui, dans l'application qu'on doit en faire, correspond à la seconde. Dans la première épître aux Corinthiens (chapitre xv, verset 52), il écrit : u Cela se fera en un moment , en un clin d'œil , » au son de la dernière trompette , car la trom- » pette sonnera, et les morts ressusciteront dans » un état incorruptible, et nous serons chan- » gés. » Et de même, écrivant aux Thessaloniens (chap. ii, verset 17) , il dit : « Ensuite nous se- » rons enlevés avec eux sur les nuées. » Ce pronom s'applique évidemment aux chrétiens qui vivent dans le lointain des âges; il n'y a donc pas de raison pour restreindre aux apôtres le pronom employé dans la phrase en discussion.
Réfléchissez encore que, toutes les fois qu'une mission est donnée, il faut nécessairement employer cette tournure de phrase. La personne
présente est seule investie de l'autorité qu'elle doit transmettre à ses successeurs, de sorte que, si nous admettons la délimitation qu'on veut établir dans le cas dont il s'agit, toute autorité, juridiction, commandement ou pouvoir réclamé par une Église quelconque devra être soumis à la même règle. C'est sur la mission et sur la juridiction données aux apôtres, dans l'Évangile, que tous leurs successeurs, légitimes ou illégitimes, s'appuient pour établir leur autorité. L'Église d'Angleterre, par exemple,, demande obéissance pour ses évêques en invoquant les paroles adressées aux apôtrse; les sociétés qui se consacrent à la prédication et à la propagation de l'Évangile, dans des contrées lointaines, prétendent établir leurs droits et leur mission sur ces propres paroles : « Allez et annoncez l'Évangile à toutes les na- » tions. » Il est donc évident que toutes les communions chrétiennes reconnaissent, avec nous, que le passage en question ne saurait avoir un sens restrictif, qui limiterait à la personne et à la vie des apôtres les promesses du Christ.
Le sens de ce passage est donc que le Christ veillera avec une sollicitude toute particulière sur les apôtres, et les guidera par les grâces d'une providence spéciale, et que cette sollicitude et cette providence, au lieu de renfermer leurs
bienfaits dans les limites étroites de la vie apostolique, les étendront, à travers tous les âges, jusqu'à la fin du temps, sur les successeurs des apôtres.
Peut-être demandera-t-on ce que nous avons gagné en faveur de cette infaillibilité à laquelle aspire l'Église. En effet, quel est l'objet de cette vigilance toute spéciale, et jusqu'où s'étend cette assistance toute particulière? Il nous reste à fixer ce point important, et, pour y réussir, nous continuerons à nous servir du procédé déjà employé.
En examinant les habitudes de la langue sacrée, si l'on peut s'exprimer ainsi, et l'usage de l'Écriture, nous trouvons que, lorsque Dieu donne une mission d'une difficulté toute particulière, et qui paraît , à ceux à qui elle est confiée, tout, à fait au-dessus de la puissance humaine, le moyen dont il se sert pour les assurer qu'elle sera remplie, c'est l'addition de ces paroles sacramentelles : « Je serai avec vous, » comme s'il voulait dire : « Le succès de la mission que je » vous confie est assuré, parce que je vous don- » nerai mon assistance spéciale pour que vous » puissiez la mener à fin. » Un petit nombre de passages suffiront pour éclaircir ce point.
Dans le quarantième chapitre de la Genèse,
troisième et quatrième versets, Dieu dit à Jacob : « Je suis le Seigneur, le Dieu de ton père; ne » crains pas d aller en Egypte, parce que je ferai » naître un grand peuple de toi. J'irai avec toi » en Egypte. » C'est-à-dire je t'accompagnerai, je serai avec toi, donc ne crains rien. Cette assurance vient comme une garantie spéciale à l'appui de la vérité de cette promesse, que les descendants de Jacob formeront un grand peuple. En suivant le commandement qui leur était donné, ils devaient devenir les sujets d'un autre Etat, ce qui diminuait singulièrement la chance qu'ils avaient de devenir une grande nation; c'est pour cela que Dieu leur donne pour caution la parole par laquelle il s'engage à les protéger et à réaliser ses promesses, ce qu'il fait en ajoutant ces mots : « J'irai avec toi. » Mais cela devient encore plus clair dans le livre de l'Exode, lorsque le Très-Haut commande à Moïse d'aller vers Pharaon et de délivrer son peuple. Quel est l'homme que Dieu charge de cette difficile mission ? C'est un homme qui , sous le poids d'une accusation capitale, a été obligé de fuir l'Egypte; un homme qui non-seulement ne jouit d'aucun crédit à la cour, mais fait partie d'une race persécutée et proscrite, dont Pharaon a arrêté l'extermination dans sa pensée ; un homme qui, à ne
considérer que les lumières hnmaines, doit trouver dans sa mission sa propre perte, et entraîner la ruine de toutes les espérances que Dieu a données à son peuple captif. Or par quelles paroles Dieu l'assure-t-il que, malgré toutes ces impossibilités apparentes, il réussira dans sa mission ? vous allez l'apprendre. « Et Moïse dit à Dieu : » Qui suis-je pour aller vers Pharaon, et pour » tirer les enfants d'Israël de la terre d'É- » gypte? m Et Dieu lui répondit : « Je serai avec h toi. » Le succès est maintenant assuré; l'Ecriture n'ajoute pas une parole; Dieu a donné à Moïse la meilleure des garanties de la réussite de sa mission. Plus tard, lorsque Jérémie est envoyé pour enseigner le peuple, et que, se défiant de lui-même , il se regarde comme impuissant à remplir la tache qui lui est confiée, Dieu lui promet le succès, précisément dans les mêmes termes dont Jésus-Christ se servit pour donner aux apôtres la mission qu'ils reçurent de lui, ei l'on remarque encore d'autres coïncidences non moins extraordinaires dans ces deux occasions. Dans le premier chapitre de ce paragraphe, versets 17 et ig, nous lisons ce qui suit : « Ceins tes reins et » lève-toi, et dis-leur tout ce que je t'ai com- » mandé de dire; et regarde, je t'ai rendu sem- » blable à une ville fortifiée; et ils combattront
» contre toi; mais ils ne sauraient prévaloir, car )) je suis avec toi, » dit le Seigneur. L'ordre donné par Dieu est exprimé précisément dans les mêmes termes que nous avons vu Jésus-Christ employer lorsqu'il charge les apôtres de dire au peuple tout ce que Dieu a commandé, et l'assurance que Dieu ajoute à ses paroles, dans la Bible, se retrouve dans l'Évangile.
L'étude de l'Ecriture et l'intelligence des habitudes de style de la langue sacrée suffisent donc pour nous apprendre qu'il y a une phrase sacramentelle qui revient toutes les fois que Dieu donne une mission qui semble devoir être impossible à accomplir; cette phrase sacramentelle, la voici : « Je suis avec toi. » Nous avons donc le droit de conclure que, dans le texte dont il s'agit, le Christ, en se servant de cette phrase, a promis à ses apôtres et à leurs successeurs, jusqu'à la fin du monde, de leur accorder tous les secours nécessaires pour remplir la mission qu'il leur donnait. Reste à savoir quelle est la nature de cette mission. Elle est écrite tout entière dans ce mot : « Allez et enseignez toutes les nations ; » paroles par lesquelles les apôtres sont accrédités auprès du genre humain; et dans cette autre phrase : « Apprenez-leur à observer toutes les choses que » je vous ai commandées. » Ainsi la mission des
apôtres a pour limites l'univers et pour objet tous les commandements du Christ.
Maintenant, je le demande, cette mission ne renferme-t-elle point tous les pouvoirs dont j'ai parlé? Ne voyez-vous pas là l'établissement d'un corps éternel , chargé par le Christ d'être le dépositaire des vérités qu'il est venu apporter au monde; la fondation du royaume de Dieu dans lequel toutes les nations doivent entrer? N'est-il pas évident que les paroles en question instituent un ministère permanent et régulier, pour remplacer le ministère transitoire et irrégulier des prophètes et empêcher Terreur de pénétrer dans l'Eglise, et n'est-il pas clair que cette Église doit durer jusqu'à la fin des temps ? Or c'est précisément ce qu'enseigne l'Église catholique , ce sont là les droits qu'elle réclame, comme la base sur laquelle elle appuie la règle de la foi. Les successeurs des apôtres dans l'Église du Christ ont hérité du bénéfice de sa promesse ; il est toujours avec eux quand ils enseignent, et ils ne sauraient tomber dans l'erreur. C'est cette promesse qui les rend certains d'être les dépositaires de la vérité , c'est cette promesse qui leur donne le droit d'exiger une soumission pleine et entière de tous les peuples pour leurs enseignements. Pour achever la démonstration des principes
posés dans la précédente conférence, il importe de citer encore quelques textes qui lèveront tous les doutes, s'il pouvait en demeurer dans les esprits. J'ai dit, par exemple, que nous devions nous attendre à voir celui dont les prophètes n'étaient que le type et la figure, prévenir l'erreur que les prophètes ne pouvaient que redresser; car tout, dans la nouvelle loi, doit être plus parfait que dans l'ancienne. Ainsi nous pouvons espérer que le Saint-Esprit, qui inspirait les prophètes et leur dictait leurs enseignements , substituera, dans la nouvelle loi, ses propres et infaillibles instructions à cette lumière de reflet qui brillait dans les prophéties. C'est, en effet, ce qui a lieu dans la nouvelle loi , comme nous le voyons dans le xive chapitre de saint Jean ( versets 16 et 26 ), où nous entendons le Christ s'exprimer ainsi : « Et je prierai mon » père, et il vous donnera un autre consolateur, » afin qu'il demeure éternellement avec vous. » C'est l'esprit de vérité que le monde ne peut » recevoir, parce qu'il ne le voit point et ne le » connaît point; mais vous, vous le connaîtrez, » parce qu'il demeurera avec vous et qu'il sera )> en vous. Mais le consolateur, l'Esprit-Saint que » mon père enverra en mon nom vous fera sou- » venir de tout ce que je vous ai dit. » Paroles I. 17
confirmées par le verset 1 3 du xvie chapitre : « Quand l'esprit de vérité sera venu, il vous en- » seignera toute vérité. »
Ces paroles sont encore adressées aux apôtres. Je sais qu'il en est qui les regardent comme s'étendant à tous les fidèles et contenant la promesse d'inspirer individuellement chaque chrétien ; mais il faut être conséquent. Si vous voulez étendre cette promesse non-seulement à l'universalité des temps, mais à la généralité des hommes, vous ne pouvez point donner une moindre extension à l'autre promesse faite aux apôtres : au lieu de se borner à la vie apostolique, elle doit donc s'étendre à tous les âges. Cependant j'ai démontré que les deux passages ont entre eux une liaison étroite, car le but de l'un et de l'autre est de pourvoir à l'enseignement de la vérité. J'ajouterai que ces paroles sont appliquées d'une manière toute spéciale aux apôtres, car il est dit que le Saint-Esprit achèvera ce que le fils de Dieu a commencé, c'est-à-dire qu'il communiquera ses lumières à ceux qui ont été déjà instruits et préparés à ce don divin par le Christ.
Mais qui osera dire que la mission d'instruire et d'enseigner ait été donnée à tous les fidèles? A qui donc appartiendrait-il désormais d'écouter et d'apprendre? 11 est clair que ce passage de l'Évan-
gile établit deux degrés dans la hiérarchie, les docteurs et les disciples ; un gouvernement spirituel et ceux qui relèvent de ce gouvernement. En examinant les rapports des textes, nous arrivons à la même conclusion. En effet , dans le même discours, le Rédempteur établit une distinction fort claire entre ceux qui doivent enseigner ses doctrines et ceux qui doivent les recevoir.
Il est un autre passage où l'on remarque des paroles de notre Sauveur qui pourraient devenir le sujet d'un commentaire aussi étendu et non moins intéressant; ce sont les paroles dans lesquelles, après avoir assis son Église sur une base solide, il ajoute que « les portes de l'enfer ne prévaudront point entre elles ; » mais je réserve ce texte pour une conférence dont le sujet le rappellera naturellement à vos réflexions.
Je vous ai cité les endroits de l'Écriture qui établissent les promesses que le Christ a faites à son Église et l'engagement qu'il a pris de la préserver de toute erreur jusqu'à la fin des temps, je dois m'attendre à me voir opposer les passages qui semblent contredire ceux sur lesquels je me suis appuyé. N'existe-t-il pas, en effet, toute une suite de passages d'une force incomparable qui, loin de promettre de la stabilité à
l'Église, annoncent, an contraire, sa complète subversion? Ne doit-il pas y avoir une apostasie générale? cette apostasie n'a-t-elle pas été prédite par notre divin Rédempteur? N'a-t-on pas vu des théologiens protestants , pleins de gravité et de science, mettre au nombre des preuves de la divinité de la mission du Christ l'accomplissement des prophéties que, suivant eux, il a faites à ce sujet?
Ce n'est qu'avec réserve que je puis entrer dans la réfutation d'objections de cette nature ; je ne ferai pas au savoir de mes auditeurs l'injure de penser qu'il est nécessaire de combattre dans leur esprit cette grossière calomnie, à l'aide de laquelle on veut appliquer à l'Église catholique les caractères sous lesquels l'Apocalypse dépeint les ennemis du Christ, et je ne puis souiller la sainteté du lieu où je parle, en répétant, même pour les réfuter ensuite, des blasphèmes que tous les protestants éclairés rejettent avec mépris. Laissons donc de côté ces tristes aberrations, monument des excès jusqu'auxqueîs peuvent descendre l'esprit de parti et la haine; occupons-nous purement et simplement de cette proposition, à savoir, que le Nouveau Testament annonce une apostasie universelle, et que cetle prédiction doit être considérée comme
une des meilleures preuves de la vérité du christianisme. Mon Dieu! est-il possible que des intelligences convaincues de la divinité du Christ mettent en avant des arguments de cette nature? Quoi! le Christ, pour établir la divinité de sa mission, aurait annoncé que sa mission demeurerait inutile ! Quoi ! pour montrer que la main de Dieu elle-même avait accompli ce grand ouvrage, il aurait prédit que cet ouvrage, comme une tour bâtie sur le sable, s'écroulerait bientôt, et que,, dans un petit nombre de siècles, son Église tomberait dans la corruption et l'idolâtrie! Mais ceux qui nous disent que toute l'Église était destinée à tomber dans l'idolâtrie ont-ils donc oublié que c'est pour détruire cette usurpation de l'esprit du mal que Jésus-Christ a prêché et enseigné, qu'il a souffert et qu'il est mort; ou bien, oseront-ils dire que Jésus-Christ n'a pu accomplir sa tâche généreuse et que la toute-puissance a manqué au Tout-Puissant? Ainsi ce serait inutilement que ce sang précieux aurait été versé, inutilement que la tête du serpent eût été écrasée sous le pied du fils de l'homme; cette victoire eût été à courte échéance ! L'enfer, un moment vaincu, eût bientôt repris le dessus; Satan eût bientôt reconquis l'héritage du Christ et arraché la vigne que les mains
du Messie avaient plantée ! Singulière assertion , d'après laquelle les types et les figures de l'Ancien Testament auraient plus de force et de vertus que les divines réalités de la nouvelle loi; car, lorsque l'arche de Moïse fut placée dans le temple de Dagon par des mains ennemies, nonseulement elle renversa à ses pieds l'idole, mais elle la brisa en mille pièces, de sorte que la statue sacrilège ne put pas être replacée sur son piédestal.
Si de telles prophéties existaient, ce que je nie de la manière la plus formelle, n'aurionsnous pas le droit d'espérer l'annonce de quelque glorieux événement qui viendrait mettre un terme à cette apostasie? Lorsque Dieu, par la voix de ses prophètes, annonçait quelque nouvelle captivité à son peuple , il le consolait en même temps par la perspective d'une délivrance garantie par sa parole sacrée. Serait-il donc possible qu'un événement aussi important que le retour de l'Église universelle aux doctrines de l'Évangile, dont le dépôt précieux aurait été conservé dans les îles de l'Ouest, serait-il possible que ce mémorable retour n'eût pas été annoncé dans les annales des prophéties ^ surtout lorsqu'on songe que la tâche que Jésus-Christ et ses apôtres eussent en vain cherché à exécuter se
trouverait ainsi accomplie par les îles dont nous parlons? Alors il faut admettre que l'Église, son épouse, éprouve de sa part un traitement plus dur que la synagogue ; qu'il la laisse dans de profondes ténèbres, dans une nuit qu'aucun rayon n'illumine, dans un abandon qu'aucune espérance ne console. Ne soyons pas assez inconséquents pour admettre ces inadmissibles erreurs, après les preuves claires et irréfragables que nous avons trouvées dans l'ancienne loi et les promesses de la loi nouvelle. L'Église ne saurait pas plus être abandonnée par le Christ que la terre ne saurait devenir la proie d'un second déluge, et, loin que les portes de l'enfer puissent prévaloir contre elle , Jésus-Christ et l'esprit de vérité enseigneront par sa voix et demeureront avec elle jusqu'à la fin des temps.
Pour conclure, j'appellerai votre attention sur un petit nombre de remarques d'une grande simplicité et qui se présentent d'elles-mêmes. Quiconque étudiera sans prévention la constitution de l'Église, telle que je l'ai développée dans mes deux dernières conférences, la trouvera telle qu'elle doit être en vertu de l'essence même des choses. En effet, nous voyons que, toutes les fois que la Providence a l'intention d'amener les hommes à l'unité de pensée ou d'action, elle les
place sous 1 influence du principe d'autorité. Quelle est la base de la société domestique, sinon l'obéissance ? Ne comprenons-nous pas, par un instinct de notre nature, que les enfants, destinés à apprendre, n'acquerraient jamais l'instruction dont ils ont besoin, si chacune de ces petites républiques, qu'on appelle des familles, n'était pas gouvernée par une règle de soumission et de hiérarchie? L'expérience ne démon tret-elle pas que, si l'enfant n'était point placé sous la direction de ses parents ou de ses maîtres et formé par eux à ces vertus domestiques que les instituteurs de la famille doivent créer, son esprit sauvage et indépendant serait dépourvu des vertus les plus douces et des sentiments les plus affectueux de notre nature, et son cœur ouvert à l'entraînement de toutes les passions et à la domination de tous les vices? Et, comme les vertus domestiques sont la source des vertus sociales, on ne peut pas espérer qu'eu s' écartant de ce système d'autorité et d'obéissance, la jeunesse, affranchie de cette discipline salutaire, sous laquelle on acquiert l'empire de soi-même et le culte des principes, pût être formée à la même morale et aux mêmes vertus.
N'est-ce pas encore de la même manière que la Providence pourvoit à la conservation de l'or-
dre social? A-t-on jamais entendu parler d'une société qui ne fût pas gouvernée, qui ne contint pas un pouvoir établi, une juridiction reconnue? Peut-on concevoir des hommes jouissant des bienfaits de l'état social , agissant les uns envers les autres d'après des règles et des principes préalablement fixés, unis pour l'accomplissement des devoirs de la vie publique , pour la paix et pour la guerre , et même pour diminuer les inconvénients et augmenter les avantages de la vie privée, sans que l'unité soit réalisée et établie dans cette agrégation d'individus par l'institution d'une autorité publique? Je dirai 'plus : outre l'existence d'un corps de lois formant une constitution, ne faut-il pas une autorité vivante, qui fasse prévaloir l'inviolabilité de la loi écrite et protège l'État contre les entreprises des intérêts particuliers?
Nous avons fait faire un grand pas à cette grave question. Je crois avoir démontré combien fondée en logique, combien confirmée par les écritures est cette règle de foi que les catholiques puisent dans l'autorité de l'Église : je crois n'avoir pas moins solidement établi que le système catholique offre, dans toutes ses parties, cette harmonie et cette cohérence qui révèlent un ouvrage sorti de la main de Dieu.
Le sujet n'est pas encore épuisé. Et nous aussi nous pouvons nous écrier avec saint Pierre : « Seigneur, il est bon de demeurer ici. » Élevons donc une tente sur la montagne sainte, et reposons-nous avec Elie et Moïse, ces témoins de l'ancienne loi , ,et avec le Christ et ses apôtres, ces prédicateurs de la loi nouvelle.