SUR LES INDULGENCES
Ceux auxquels vous aurez pardonné, moi aussi, je leur pardonne; car ce que j'ai pardonné, si j'ai pardonné quelque chose, je l'ai fait , pour vous, dans la personne du Christ. (Deuxième épître aux Corinthiens, chap. II, vol. X.)
Parmi tant de fausses assertions dont notre religion est constamment l'objet, il y en a qu'un prêtre catholique éprouve une répugnance toute particulière à rappeler, parce que les sentiments personnels de l'homme qu'on offense ne peuvent se séparer des principes du croyant dont la foi est blessée. Quand notre doctrine sur l'eucharistie , sur l'Eglise ou sur les saints est attaquée et que nous en prenons la défense, nous nous sentons élevés et soutenus par une telle cause; le sujet nous inspire et nous anime , c'est la bannière de Dieu même que nous portons, et nous combattons pour lui; notre force nous vient de l'autel que l'on blasphème, et la robe dont nous sommes revêtus nous rappelle notre dignité et notre pouvoir, ou ce qui nous soutient, c'est la pensée que ceux dont nous défendons la cause son( nos frères, et qu'ils sympathisent à nos efforts dans la lutte que nous livrons.
Mais lorsque nous sommes en butte à une guerre d'embuscades, lorsque c'est à l'homme que l'on vise et non à la cause, lorsqu'il ne s'agit plus des principes de la foi ou des grandes règles de la disci-
pline, et que c'est notre ministère que l'on attaque, notre caractère ([ue l'on met en prévention; lorsque le prêlre catholique doit répondre devant ses ouailles, sur l'accusation d'avoir fait de la religion un trafic, d'avoir corrompu ses doctrines pour acheter de l'influence sur la conscience et sur la fortune des fidèles , n'est-il pas douloureux , pour lui, d'avoir même à s'occuper d'une telle calomnie contre laquelle son cœur se révolte? Membre d'une société où il est respecté, c'est à peine s'il peut triompher de l'indignation qu'il éprouve, pour remplir cette tâche de douceur et de charité que lui imposent ses devoirs dont le but est d'éclairer l'erreur et de défendre la vérité.
Ces sentiments s'élèvent comme d'eux-mêmes dans mon esprit, au souvenir des violentes attaques et des sarcasmes amers auxquels le sujet que je vais traiter a donné lieu pendant des siècles. Les indulgences, le pardon des péchés présents et futurs, la vente du pardon des plus grands crimes à des prix convenus, tout cela mêlé à des invectives contre la rapacité de l'Église et la vénalité de ses ministres, voilà un texte fécond d'ironies, d'injures et de déclamations contre nous, depuis Luther jusqu'aux temps présents, jusqu'aux haines contemporaines de nos ennemis d'aujourd'hui.
Qu'il ait existé des abus dans la pratique des indulgences, personne ne le niera; et, à cet égard, j'en aurai dit assez avant la fin de cette conférence : ce qu'il faut regretter profondément, c'est que là ait été le prétexte de la déplorable séparation du xvf siècle; car tous ces abus ne pouvaient justifier le schisme qui en a été la suite. Mais mes frères, les fausses couleurs sous lesquelles on a représenté nos doctrines sont presque toujours le résultat d'une méprise et d'une appréciation erronée de notre foi réelle. Je suivrai donc ici la méshode que j'ai déjà suivie; j'exposerai, en termes simples, la doctrine catholique, et j'expliquerai sa liaison avec d'autres points religieux ; je donnerai ensuite les preuves et je répondrai au peu d'objections que cet exposé aura laissées subsister. Cette conférence sera surtout une esquisse rapide de l'histoire des indulgences.
En traitant de la satisfaction, j'ai essayé de résumer les preuves <!e notre croyance; à savoir que Dieu réserve quelque châtiment temporel au péché, après la rémission de la faute et de la peine éternelle, et que, par l'accomplissement volontaire d'œuvrcs expiatoires, nous pouvons désarmer la colère de Dieu, et fléchir la rigueur de sa justice. Je vous prie de ne point perdre de vue cette doctrine qui est
nécessaire pour comprendre ce que nous entendons par les indulgences.
Beaucoup d'entre vous ont, sans doute, entendu dire que ce mot signifiait la rémission du péché, donnée même à l'avance pour des péchés à commettre; au moins, le pardon complet de tous les péchés commis. C'est la forme la moins odieuse sous laquelle ou ait représenté notre doctrine. Et, en cela, on estresté encore loin de la vérité; car j'ai peur de ne m'adresser qu'à l'incrédulité de la plupart de mes auditeurs, si je leur dis que h^s indulgences ne sont le pardon d'aucun péché passé, présent ou futur! Qu'est-ce donc qu'une indulgence? Ce n'est pas autre chose que la remise faite par l'Église, en vertu de l'autorité qui lui a été dévolue comme à un tribunal suprême, d'une partie ou de la totalité du châtiment temporel dû au péché. Les mérites infinis du Christ forment le fonds de cette remise spirituelle ; mais, en outre, l'Eglise a pour doctrine que, par la communion des saints, des œuvres de pénitence que les justes accomplissent au delà des exigences de leurs propres péchés peuvent profiter à d'autres membres du corps mystique du Christ. Par exemple , les souffrances de la mère immaculée de Dieu, afflictions qui surpassent probable- Dicnt toutes celles qu'éprouva jamais une créature humaine, les austérités et les persécutions acceptées par saint Jean-Baptiste, l'ami du fiancé qui fut sanctifié dans le sein de sa mère et choisi pour être un ange devant la face du Christ, les tortures endurées par d'innombrables martyrs, dont les vies ont été pures de vices et de péché, les longues rigueurs que s'infligèrent les anachorètes qui passaient des années dans la pénitence et la contemplation, tout ce faisceau de mérites, consacré par la passion du Christ, n'a pas été perdu, mais a formé un trésor de grâces applicables à la satisfaction due par les autres pécheurs.
Il est évident que, si la punition temporelle réservée au péché était regardée anciennement comme de nature à être remise au moyen d'oeuvres de pénitence propres au pécheur, toute compensation acceptée par l'autorité qui imposait et recommandait ces œuvres devait être, en effet, d'une valeur égale et aussi recevable devant Dieu. Il en est ainsi maintenant. S'il est du devoir de l'Eglise d'exiger une telle satisfaction, et ce devoir n'a pu changer, elle jouit aussi du même droit de compensation avec la même efiîcacité et les mêmes résultais dans la pratique. Cette compensation est ce qui constitue tout ce qu'entendent les catholiques par le mot d'indulgence.
Les recherches relatives à cette doctrine et à cette pratique doivent nécessairement avoir leur base dans l'histoire : car il s'agit de découvrir des limites et l'étendue d'un pouvoir par l'étude des précédents et de l'usage qu'en ont fait les premiers qui l'ont reçu, comme ceux qui leur ont succédé; quant au pouvoir lui-môme, il est compris dans le commandement fait par le Christ aux apôtres de remettre ou de retenir les péchés. Si l'autorité ici dévolue importe une force judiciaire, et si une partie du fardeau imposé par le péché est l'obligation de satisfaire à la justice divine, l'étendue de cette obligation est naturellement soumise à la connaissance du tribunal. Personne ne niera, je pense, que dans la primitive Église, il n'ait été fait application de ce pouvoir donné par Dieu. Personne ne soutiendra que la satisfaction n'était pas alors exigée et que les Pasteurs de l'Eglise ne se croyaient pas, je ne dirai point autorisés, mais obligés d'imposer une longue série de pénitences en punition du péché. J'ai déjà touché à cette question; j'y reviendrai aujourd'hui. Pour le moment, j'indique mon sujet. Eh bien, l'Eglise, dans les anciens temps, s'étant regardée comme compétente pour imposer l'accomplissement de la satisfaction exigée par le péché, ayant réclamé et exercé le droit d'en obtenir une rigoureuse et complète expiation, il reste maintenant à savoir si elle est allée plus loin et si elle a réclamé et exercé le droit de se relâcher de la rigueur de ses prescriptions, sans en diminuer la valeur, et enfin à déterminer sur quelles bases elle a apporté cet adoucissement à sa jurisprudence; car si nous découvrons que la substitution d'une peine inférieure, ou la remise entière du fardeau imposé, n'a été faite qu'en considération des mérites et des souflrances des saints serviteurs de Dieu, et que cette attribution de leurs vertus a été reconnue valable, il y aura preuve suffisante que les indulgences a\aïenl alors le même fondement qu'aujourd'hui. La précision scholastique du moyen âge se servait peut-être de termes plus exacts, et classait la cause et les effets sous des formes plus distinctes et plus claires. Mais, quant à la substance de la doctrine, elle est restée la même, et elle n'a fait que partager le sort ou plutôt le bénéfice acquis aux autres doctrines, d'avoir reçu la polissure des siècles qui a dégagé le dogme de tout l'alliage des opinions vagues, l'a fait sortir des ombres d'une terminologie obscure.
Voilà pourquoi, disons-le en passant, la divine providence semble avoir placé cette école de théologie investigatrice entre la simplicité de la foi des anciens jours et le scepticisme des temps modernes.
Maintenant, nous avons à examiner les preuves de cette doctrine qui ne forment que le complément de celle déjà exposée relativement au pouvoir de TEglise pour la rémission des péchés; car un tribunal qui peut remettre la faute, et substituer une moindre satisfaction à celle qui était due à la majesté de l'offensé, doit avoir nécessairement le pouvoir bien inférieur de modifier ou môme de commuer la satisfaction que ce tribunal même a imposée.
Le Nouveau Testament paraît nous en fournir un exemple. Dans sa première épître aux Corinthiens, saint Paul ne se contente pas de blâmer sévèrement, mais il châtie par un exemple public un membre de l'Eglise qui était tombé dans un péché scandaleux. Il s'exprime ainsi : « Absent de corps, mais présent d'esprit, j'ai déjà jugé, comme Il si j'avais été présent, celui qui a commis une telle action. Au nom » de Notre-Seigneur Jésus-Christ, vous étant assemblés avec mon » esprit, par le pouvoir de Notre-Seigneur Jésus; que cet homme » soit livré à Satan pour la destruction de la chair, et que l'esprit » puisse être sauvé dans le jour de Notre-Seigneur Jésus-Christ. »
Ce texte fait naître plusieurs réflexions. D'abord, il y a ici un châtiment sévère d'infligé. Nous ne savons pas, en effet, précisément ce que signifie ce pécheur livré à Satan. Suivant quelques-uns, cela veut dire littéralement la possession du démon, comme à l'égard de ces pourceaux dont il est question dans l'Évangile. D'autres supposent qu'il s'agit d'une maladie pénible; enfin l'on a voulu voir ici l'excommunication de l'Église. En second lieu, cette punition, quelle qu'elle fût, était un remède destiné à sauver le pécheur, et à préserver l'âme, par les douleurs du corps, d'un malheur éternel. Troisièmement, l'acte spirituel dont il est ici question n'avait pas strictement pour effet de remettre ou de retenir le péché; car l'acte était accompli et la punition infligée par toute la congrégation sous la direction de saint Paul, mais en esprit seulement, c'est-à-dire qu'il sanctionnait tous leurs actes par son concours et son autorité. Mais le pardon sacramentel ou le refus d'absolution n'a jamais été considéré comme l'actecollectif d'une congrégation, comme un acte que pût accomplir le corps des fidèles, ni même de loin aucun pasteur de l'Eglise, quelle que fût sa dignité. De là il faut conclure qu'une pénitence fut imposée à l'incestueux Corinthien pour son amendement et la réparation du scandale qu'il avait commis devant l'Église. C'est ce que l'apôtre indique très-clairement dans les versets qui précèdent et qui suivent le passage que j'ai cité.
Eh bien, les conséquences de l'arrêt furent telles que saint Paul les avait sans doute prévues et qu'il les avait désirées. L'infortuné pécheur fut plongé dans un chagrin si extrême, qu'il y eut à craindre pour sa santé. La sentence, qui avait été prononcée, est révoquée, au milieu de circonstances pleines d'intérêt. Il paraît, d'après la seconde épître de saint Paul aux Corinthiens, que ceux-ci n'attendirent pas sa réponse, ou que, s'ils l'attendirent, il s'en remit de toute la conduite et de la décision de cette affaire à leur sagesse et à leur charité ; car il s'exprime ainsi en leur écrivant : « La censure, qui vient d'un grand nombre est suffisante pour ce pécheur. Il faut, maintenant, lui pardonner et le consoler, de peur qu'il ne se laisse accabler par le chagrin. Pour cette cause, je vous conjure de redoubler de charité envers lui. C'est dans ce but que je vous écris, pour faire l'épreuve de votre zèle, et voir si vous êtes obéissants en toutes choses. Et celui à qui vous avez pardonné, je lui ai aussi pardonné. Car ce que j'ai pardonné, si j'ai pardonné quelque chose, je l'ai fait pour vous, dans la personne du Christ *. »
Saint Paul fait encore allusion à la sévérité du châtiment infligé, c'est-à-dire la censure publique de toute une congrégation : il les invite ensuite à lui pardonner et à le consoler; et il ajoute qu'il a déjà confirmé l'arrêt qu'ils ont rendu ou qu'ils vont rendre. Evidemment, il n'est pas question ici d'un acte du ministère ecclésiastique relatif à la rémission du péché, car les fidèles n'auraient pu y prendre part.
Mais il n'est pas moins évident qu'il y a remise de la peine avant hî terme de l'expiation, et que la cause en est dans la douleur profonde manifestée par le pénitent, douleur qui est prise en compensation de la peine elle-même. C'est précisément ce que nous appelons une indulgence ou une remise de la pénitence enjointe par l'Eglise pour satisfaire à la justice de Dieu. Mais il est aussi certain qu'il fallait que cet acte de clémence eût sa ratification dans le ciel. Car, si le châtiment infligé avait pour cause le salut du pécheur, il y aurait eu danger pour son salut à lui remettre la peine, à moins que cette remise ne put compromettre en rien les intérêts de son âme.
Après cet exemple frappant, nous ne serons pas surpris de voir l'Eglise des temps primitifs exercer le même pouvoir. Nous devons nous attendre à ce qu'elle imite l'Apôtre, d'abord en imposant des
' 2« chap. aux Cor. n' épilre, 10' verset.
châtiments temporaires, et ensuite en les remettant ou en les modifiant.
Pour expliquer cette matière, il est nécessaire peut-être de dire quelques mots au sujet de la pénitence canonique. Depuis le temps des apôtres, ceux qui étaient tombés dans de grandes fautes en faisaient ordinairement la confession publique, comme j'en ai cité un ou deux exemples en parlant de la confession ; ils se soumettaient ensuite à une pénitence publique qui recevait le nom de canonique des canons ou des règles qui en étaient la base. Les pénitents, comme nous l'apprenons de Tertullien et d'autres écrivains, prenaient des vêtements noirs et d'étoffe grossière, et si c'étaient des hommes, ils se rasaient la tête '. Ils se présentaient devant l'assemblée des fidèles, le premier jour du carême, lorsque l'évoque ou le prêtre leur mettait des cendres sur le front, usage qui s'est perpétué dans l'Eglise catholique, et qui a fait donner le nom de mercredi des cendres au jour qui ramène, chaque année, cette cérémonie. Cette pénitence n'était pas uniforme; on la proportionnait à la gravité de l'offense. Quelquefois elle ne durait que quarante jours, d'autres fois elle se prolongeait pendant des années. Quand les crimes étaient énormes, la durée de la pénitence n'avait pas d'autres limites que la durée de la vie des pénitents. Pendant le cours de la pénitence, tout plaisir était interdit; les journées du pécheur s'écoulaient en prières et en bonnes œuvres; il pratiquait des jeûnes rigoureux, et n'entrait à l'église que dans les jours de fêtes; encore devait-il demeurer avec les pénitents dans la catégorie desquels il se trouvait. Prosterné d'abord devant la porte, puis introduit par degré dans l'intérieur de la maison de Dieu, il était cependant exclu de certaines parties des offices, jusqu'à ce qu'il eût achevé de satisfaire à la justice divine, en subissant la pénitence qui lui avait été imposée.
Nous avons les motifs les plus puissants de croire que, dans le plus grand nombre de cas, l'absolution était donnée avant l'accomplissement de cette pénitence, au moins qu'on l'accordait pendant qu'elle durait encore, de sorte que tout ou partie de la pénitence venait après l'absolution. La coutume de l'Église romaine et d'autres Églises était d'admettre, tous les ans, tous les pénitents à la communion, le jeudi saint, circonstance inconciliable avec l'idée que ces pénitents ne pussent recevoir la rémission de leurs fautes qu a la fin de leur
* Terlull., lib. de Pœnit. S. Pacia jParaenes. ad Pœnit., lib. ii, elc.
pénitence. Innocent I", le concile d'Agde en 506, et saint Jérôme, font mention de cet usage '.
Mais quoique ces observances pénitentiaires fussent regardées par l'Église comme extrêmement importantes, elle s'était réservé le droit de les adoucir dans des circonstances particulières qu'il importe maintenant d'exposer.
Premièrement, une douleur profonde, une ferveur extraordinaire manifestées par le pénitent pendant la durée de son épreuve, étaient toujours considérées comme autorisant l'Eglise à lui faire une remise proportionnelle. Voici ce que prescrit, à ce sujet, le concile de Nicée : « Dans tous les cas, les dispositions et le caractère du repentir doi- » vent être pris en considération; car ceux qui par leurs craintes, -» par leurs larmes, par leur patience, par leurs bonnes œuvres mon- » trent une conversion sincère, lorsqu'ils persistent pendant un cer- )) tain temps, et qu'ils ont commencé à communiquer avec les fidèles » dans la prière, l'évêque pourra leur montrer plus d'indulgence ; » mais il n'aura point la même indulgence pour ceux qui témoignent » de l'indifférence et croient qu'il leur suffît d'avoir été admis à en- » trer dans l'Église : ceux-là devront accomplir toute la durée de )) leur pénitence ^ » Saint Basile dit de même que « ceux qui ont » le droit de lier et de délier ont aussi le droit d'abréger le temps de » la pénitence pour les pécheurs qui sont réellement contrits '. » Lo concile de Lérida s'exprime ainsi : « Qu'il demeure au pouvoir y> de l'évêque et d'abréger le temps de la séparation pour ceux qui » éprouvent une contrition réelle, et de séparer pendant un temps » plus long de l'Église ceux qui témoignent de la négligence. » Celui d'Ancjre, tenu en 314, formule le même principe : « Nous décrétons )> que les évêques, après avoir examiné les tendances de leurs vies, » auront le pouvoir de montrer de la miséricorde ou de prolonger le » temps de leur pénitence. Mais surtout que leur vie antérieure et » leur existence postérieure soient examinées, et qu'alors on en use » avec douceur envers eux *. »
En second lieu, c'était un motif pour l'Église de se relâcher de sa s(''^ érité quand on était à la veille d'une persécution. Cette persécution
' VoyezBellarmin.t. m, p.960. Paris, 1613.
'^ Can. XII, conc. gen. t. ii, p. 35.
■' Ep. can., ad Araphiloc.
^ Conc. gen. t. i, can. v p. 1458.
devait donner aux pénitents une occasion de montrer leur repentir par leur patience à supporter toutes les épreuves, et, en outre, on pensait qu'il était imprudent de les priver de la force que donnent l'eucharistie et la participation aux prières de l'Eglise. Telle était, saint Gyprien nous l'apprend dans les paroles suivantes, la pratique établie. « Celui qui a donné la loi a promis que ce que nous lierions » sur la terre serait lié dans le ciel, et que ce que nous délierions sur )) la terre serait également délié dans le ciel. Mais maintenant ce » n'est pas seulement aux infirmes, mais à ceux qui jouissent d'une )) bonne santé, que la paix de la réconciliation est nécessaire ; ce n'est » pas seulement aux mourants, mais aux vivants, qu'il faut l'éten- » dre, afin que ceux que nous exhortons pour le combat ne soient » pas abandonnés sans armes, et qu'ils soient, au contraire, fortifiés » par le corps et le sang du Christ. Car, si le but de la sainte eucha- » ristie est de donner la force à ceux qui la reçoivent, il ne faut pas » priver de secours ceux que nous voulons mettre en garde contre » l'ennemi. »
En troisième lieu, on accordait une indulgence aux pénitents en danger de mort, comme cela avait été décidé par le concile de Carthage. (( Lorsqu'un pécheur demande avec prière à être admis à la » pénitence, que le prêtre enjoigne sans distinction de personnes ce )) que les canons indiquent; ceux qui montrent de la négligence ); doivent être reçus avec moins d'empressement. S'il en est qui, après )j avoir, au témoignage des autres, imploré la rémission de leurs » fautes, se trouvent dans un danger imminent de mort, qu'ils soient » réconciliés par l'imposition des mains et qu'ils reçoivent l'eucha- )) ristie. S'ils survivent, qu'ils soient informés qu'on s'est conformé » à leur demande, et qu'ils soient soumis aux règles de la pénitence, » aussi longtemps que le prêtre qui a imposé la pénitence le jugera )) convenable '. » Il résulte de là que la pénitence canonique devait se prolonger après même l'absolution obtenue et l'admission du pénitent à la table eucharistique, et par conséquent qu'on songeait à la satisfaction lors même que les péchés avaient été remis, et, en môme temps, que l'Église se croyait compétente pour adoucir ou pour remettre la pénitence. Le pape Innocent I", dans la lettre à laquelle nous avons déjà fait allusion, confirme cette discipline. Voici comment il s'exprime : « En appréciant la gravité des péchés, il est du
' Cbnc. gen , t. ii, can lxxiv, lxxv, i.xxvi, p, 1205.
» devoir du prêtre de juger et de prendre en considération la confes- » sion du pénitent et les signes de repentir qu'il donne, et ensuite » d ordonner que ses péchés soient déliés, quand il y a eu satisfac- » tion; mais, s'il y a danger de mort, le pénitent doit être absous )) avant Pâques, de peur qu'il ne meure sans communion '. »
En quatrième lieu, saint Augustin nous signale un autre cas, dans lequel on adoucissait quelquefois la pénitence; c'était lorsque des personnes possédant une influence légitime sur les pasteurs de l'Église intercédaient en faveur du pécheur pénitent. « De môme, nous dit ce Père, qu'on voit le clergé intercéder quelquefois auprès des magistrats civils en faveur de coupables condamnés, de même aussi le clergé, par un échange de bons offices, admet l'intercession bienveillante des magistrats en faveur des pécheurs soumis à la pénitence ^ »
Enfin le motif le plus important d'indulgence, celui qui confirme de la manière la plus complète tous les principes des indulgences modernes, est le premier peut-être qu'on voie paraître dans l'Église. Lorsque les martyrs ou ceux qui étaient sur le point de recevoir la couronne du ciel, et qui avaient confessé le nom du Christ dans les souffrances, étaient enfermés dans les cachots, les malheureux chrétiens qui avaient faibli et s'étaient vu condamner à la pénitence avaient recours à leur médiation. Lorsqu'ils se présentaient devant les pasteurs de l'Église avec une recommandation écrite de l'un de ces serviteurs choisis, de l'un de ces témoins du Christ, on les admettait à la réconciliation et on leur remettait le reste de leur pénitence.
Tertullien, le plus ancien des Pères latins , est le premier qui fasse mention de cette pratique, et il le fait dans des circonstances si diiférentes, que son témoignage devient douloureusement intéressant. D'abord, à l'époque où il était en communion avec l'Église, il approuve cet usage. En effet, après avoir exhorté les confesseurs du Christ à se maintenir dans un état de paix et de communion avec l'Église, il poursuit en ces termes : « Cette paix, ceux qui ne la possèdent point » dans l'Église ont l'usage de la demander aux martys dans leur » prison. Tâchons donc de la posséder, de la chérir et de la con- )> server de manière à ce que nous puissions un jour la donner aux » autres *. )> Vous le voyez, Tertullien parle de cette coutume sans
' Ep. ad Décent., conc. gen.,Ui, [I. 1247. - Epist. ad >Iaced., 54.
" Ad Martyr , cap. i.
la blâmer; bien plus, il base ces exhortations aux martyrs sur l'excellence de cette coutume. Mais, après qu'il a malheusement abandonné la foi pour la fanatique austérité des montanistes, il reproche rudement à l'Église cet usage comme un abus, en même temps qu'il révèle, d'une manière plus claire, les bases sur lesquelles il répose. « Qu'il suffise à un matyr, » dit-il, « de s'être purifié de son propre » péché ; c'est le rôle d'un homme orgueilleux et ingrat de répandre )> sur les autres le don qu'il a lui-môme si chèrement acquis. » Il sadressse ensuite en ces termes au martyr : « Si lu es toi-même un » pécheur, comment l'huile de ta lampe pourra-t-elle servir en même » temps pour toi et pour moi ' ? » Il résulte clairement de ces expressions que, dans la croyance de l'Église, croyance que TertuUien blâmait, les martyrs communiquaient au pécheur une partie de l'efficacité de leurs souffrances, pour remplacer la pénitence dont ils le déchargeaient, et qu'ils l'admettaient ainsi en quelque sorte dans la communion de leur mérite.
Saint Cyprien, dans le siècle suivant, confirme la même pratique cl donne une nouvelle autorité aux motifs sur lesquels elle s'appuie. Voici les termes exprès dont il se sert : « Nous pensons que les ); mérites des martyrs et les œuvres des justes ont une grande » influence sur l'équitable juge ^ » Dans une épître aux martyrs, )> il écrit ce qui suit : « Vous devez mettre une grande attention à » désigner par leur nom ceux à qui vous désirez que la paix soit )) donnée*. » Puis, écrivant à son clergé, il lui prescrit l'usage qu'il doit faire de pareilles recommandations. « Ceux qui ont reçu des » lettres de recommandation des martyrs, et qui sont en position » d'en bénéficier devant Dieu, peuvent , si une maladie dangereuse )' vient à les menacer dans notre absence, confesser leurs fautes » devant le ministre de l'Église, et recevoir l'absolution en notre » absence, et paraître devant Dieu dans cette paix que les martyrs )> ont demandée pour eux *. »
Ainsi, dans l'ancienne Église, la rigueur des canons pénitentiaux se relâchait par l'interposition des martyrs qui assumaient le châtiment imposé aux pécheurs par les lois canoniques. Cette pratique,
' De Pudicit., c. xxii.
• De Lapsis.
•' Epîi. x\.
' Epîi. x« III, p. 40.
sans aucun doute, pouvait entraîner des abus. Saint Cyprien s'en plaint souvent, et lesouvrages que j'ai cités sont destinés expressément à corriger ces abus, et à régler l'exercice de l'usage; mais il ne révoque pas un moment en doute le principe, au contraire il le reconnaît, il le proclame.
Il ne reste plus qu'un point à établir, c'est la similitude exacte ei complète qui existe entre les anciennes indulgences et les indulgences modernes. Les exemples jusqu'ici cités impliquent plutôt une diminution qu'une commutation de peine, et c'est ce dernier caractère qu'on remarque partout dans les indulgences accordées de nos jours. Mais quoiqu'il y ait de grands rapports entre l'acte d'abréger un châtiment et celui de lui substituer un châtiment plus léger, nous n'avons pas besoin d'invoquer ces rapports, et nous pouvons justifier l'usage adopté de nos jours, par des précédents tirés de l'antiquité ecclésiastique. Le concile d'Ancyre dont nous avons déjà parlé, sanctionne formellement la commutation de la pénitence publique, dans le cas où des diacres, après avoir une fois faibli, se montreraient pleins de fermeté. Un autre concile reconnaît que l'on peut substituer d'autres bonnes œuvres au jeûne, quand il s'agit de personnes à la santé desquelles le jeûne est tout à fait contraire, et von Bèdementionne la même forme d'indulgence par commutation.
Si nous arrivons maintenant aux indulgences des temps modernes, nous verrons qu'elles ne nous offrent rien de plus que ce que nous avons vu accorder dans les premiers âges, avec une différence cependant. La pénitence publique a disparu de l'Église, non qu'elle ait été formellement abolie, mais elle est tombée en désuétude par suite du relâchement de la discipline et du changement des mœurs, particulièrement dans l'ouest, changement qu'il faut attribuer aux tribus du Nord. Théodore de Canlorbéry fut le premier qui établit la pratique de la pénitence secrète, et, dans le huitième siècle, l'usage de substituer la prière, les aumônes et les autres secours de charité aux dures expiations imposées dans l'ancienne Église, devint général. Ce ne fut cependant qu'au treizième siècle que la pratique de la pénitence publique disparut entièrement.
Cependant l'Église n'a jamais renoncé au désir de voir la discipline des premiers temps reparaître avec la ferveur dont ils étaient animés, et c'est pourquoi, au lieu d'abolir ses injonctions et de leur substituer formellement d'autres pratiques, elle a préféré considérer les pratiques nouvelles comme un udoucissemcnt apporté aux peines quelle
croit avoir encore le droit d'imposer, droit qui n'est point périmé pour demeurer inactif. La seule différence qui existe donc entre la pratique du passé et celle du présent, c'est que l'adoucissement ou la commutation de la peine est devenu la forme ordinaire de satisfaction que l'Église croit devoir demander, pour s'accommoder aux nécessités de l'époque et à l'état des mœurs. Ce sont si bien là le sentiment et la pensée de l'Église, que nous apprenons du pape Alexandre III, écrivant à l'archevêque de Cantorbéry, que c'était la coutume de l'Église, lorsqu'elle accordait des indulgences, d'ajouter à ce mot la phrase suivante de la pénitence imposée, pour rappeler que l'indulgence se rapportait primitivement à la pénitence canonique Plusieurs conciles généraux et un grand nombre de papes se sont servis de cette formule consacrée.
De tout ce qui précède, il faut conclure que notre système d'indulgence et celui de l'ancienne Église s'appuient sur les principes généraux que je vais énumérer : 1" qu'il faut faire satisfaction à Dieu pour les péchés qui nous ont été remis, sous l'autorité et d'après les règles de l'Église; 2° que l'Église s'est toujours considérée comme en possession du pouvoir d'adoucir, d'abréger ou de commuer la pénitence qu'elle imposait, et qu'elle a toujours cru que cette modification apportée à la pénitence était valable devant Dieu, qui la sanctionnait par un acte de sa souveraine bonté; 3" que les souffrances des saints en union avec les mérites du Christ et par la vertu de ces mérites sont considérées comme ayant la puissance de faire obtenir cet adoucissement; 4° que de pareils adoucissements, lorsqu'ils sont justifiés et accordés avec mesure, procurent de grands avantages spirituels aux chrétiens.
Ces considérations nous donnent la clef de tout ce qui se rapporte aux indulgences.
Ainsi, au premier coup d'œil, le temps pour lequel les indulgences sont ordinairement accordées paraît arbitrairement fixé. Il y a, vous le savez, des indulgences de quarante jours, de sept, de trente et de quarante ans, et enfin des indulgences plénières. Or, tous ces chiffres marquent autant de périodes consacrées pendant lesquelles se prolongeait la pénitence publique dans l'ancienne Église. De sorte que l'Église exprime, en rappelant ces chiffres, que l'indulgence qu'elle accorde est acceptée par elle, comme l'équivalent d'une' pénitence de la même durée. Quant à l'indulgence plénière, elle équivaut,
comme son nom même l'indique, à l'entier accomplîssemeni de 1h pénitence imposée.
En second lieu, cette phrase, la rémission des péchés, qui se retrouve toujours dans les formes ordinaires dont on se sert pour accorder l'indulgence, est employée de la même manière. II y avait dans les temps primitifs deux sortes de rémission : l'une, sacramentelle, précédait généralement la pénitence, ou du moins était accordée pendant sa durée, comme nous l'avons montré par un exemple emprunté à l'Eglise romaine; c'était l'absolution donnée à la culpabilité intérieure, et prononcée dans le secret du tribunal de la pénitence. Mais l'absolution ou la rémission accordée à la face de l'Eglise n'avait lieu que lorsque la satisfaction publique était accomplie, et c'était l'acte solennel qui eh marquait la fin. Eh bien, dans les indulgences, l'Église n'a en vue ni la culpabilité intérieure, ni les peines éternelles encourues par le péché, mais seulement les châtiments temporels qu'il entraîne comme une expiation nécessaire. Lors donc que l'on dit d'une indulgence qu'elle sert à la rémission ou au pardon des péchés, cette phrase ne s'applique qu'à la souffrance qui est le signe extérieur du péché; ce n'est pas le tort qui est remis, c'est la peine. Cette vérité ressort encore bien mieux de la pratique suivie par l'Église, qui a toujours fait et qui fait encore de la confession et de la communion une condition indispensable pour recevoir l'indulgence. Il faut donc nécessairement être réconcilié pour avoir part à une semblable faveur. L'indulgence n'opère point la justification, elle la suit et supplée à la satisfaction.
En troisième lieu, le mot même d'indulgence devient clair et s'explique de lui-même. La plupart des erreurs qu'on a commises en jugeant nos doctrines résultent surtout de ce qu'on a détourné de leur sens véritable les termes dont nous nous servons. On a supposé que le mot d'indulgence s'appliquait à quelque chose d'actuellement existant. Or, comme la peine que remet l'indulgence est impalpable et invisible, on ne s'y est point arrêté, et on a préféré croire que nous entendions par indulgence un relâchement de la justice religieuse, <|ui s'exprimerait et tolérant le péché même. Mais lorsqu'on considère les indulgences en les rapprochant de leur origine, lorsqu'on les envisage comme un adoucissement apporté à la rigueur avec laquelle l'Eglise de Dieu, dans les temps de sa ferveur primitive, visitait le péché, ce mot devient à la fois un avertissement et une leçon : il nous rappelle combien nous sommes loin des héroïques épreuves aux-
quelles se condamnaient les pénitents des premiers âges, pour expier leurs transgressions; il devient comme une protestation de l'Église contre la décadence de notre courage et l'affaiblissement de notre vertu, et il nous excite à suppléer à ce qu'il a fallu ôter à la force primitive de l'institution de la pénitence, par des œuvres volontaires de charité, de mortification et de prière.
On nous objecte ordinairement que les œuvres exigées pour acquérir des indulgences sont quelquefois profanes, souvent même irréligieuses ; que, dans d'autres temps, elles n'avaient pour but que de remplir les coffres du clergé, et que dans les temps modernes elles ont quelque chose de frivole et de puéril. Il importe de répondre à ces objections qui, toutes, sans exception, naissent de l'ignorance profonde où l'on est de nos principes et de nos maximes de conduite.
Dans le moyen âge, l'Europe vit ses princes et ses empereurs, ses nobles et ses barons abandonner leurs pays et leurs châteaux, et se dévouer aux rudes travaux de la guerre dans un climat lointain, pour reconquérir le sépulcre du Christ sur les infidèles. Et quelle fut la récompense que l'Église leur proposa pour les animer à ce grand dessein? ce fut une indulgence. Mais la forme même dont elle se servit pour la leur donner établit, d'une manière plus claire que le jour, tout ce que j'ai dit; à savoir que l'indulgence était une commutation de peine, une remise de la pénitence canonique, et que, loin de pouvoir se concilier avec le péché et le vice, elle demandait une pureté dans les motifs, une religieuse dévotion dans le but, qui montrent que l'Église avait en vue d'opérer la sanctification de ses enfants par une entreprise à la fois honorable et glorieuse. « Quiconque, » dit le célèbre concile de Clermont, « par un motif de dévotion, et non » pour acquérir de l'argent ou de l'honneur, partira pour Jéru- » salcm afin de délivrer l'Église de Dieu, que ce voyage lui tienne » lieu de toute pénitence ' » On pourra dire que beaucoup d'entre ceux qui partirent pour la Terre Sainte prirent la croix dans des vues de cupidité et d'ambition : nous le voulons bien; mais alors ceux qui cédaient à de semblables mobiles n'ont pas eu part au bénéfice de l'indulgence. Il y avait des hommes aussi, comme un Ciodefroy et comme un saint Louis, que l'Église encourageait à la
' «Quicumque pro solà devotione, non pro honoris vel pecuniae adeplione, ad liberandara ecclesiom Uei, Jcrusaleni profectus fuerit ilerillud pro omiii pœiiitentiù reputelur. " dn. II.
bataille du Christ, et, quand bien même ils eussent été les seuls à préférer ses dons à leur diadème terrestre, à ce repos auquel ils renonçaient, à cette patrie qu'il fallait quitter, ils auraient été faibles en nombre comme le bataillon choisi qui demeura avecGédéon, mais, comme ce bataillon sacré, ils auraient été revêtus de la force du Très-Haut. Et qui dira que cette laborieuse entreprise peut être con- • sidérée comme un relâchement apporté à la pénitence antique? Sans doute, il était difficile de plier les âmes de fer et les corps de bronze des hommes du Nord aux génuflexions, aux jeûnes, aux larmes de la pénitence canonique, et leurs passions ardentes n'auraient pas accepté le joug de ces longues épreuves et de ces vertus qui répugnaient à leur nature Dans ces circonstances, que devait faire, que fit l'Église? L'Église eut l'intelligence de cette situation; elle appela cette race guerrière à repousser une agression qui avait arraché de son sein un trésor qui lui était cher, qui avait exterminé le christianisme dans une de ses provinces choisies. Elle craignait avec raison que la conquête musulmane ne fît des progrès, et elle s'attendait à être attaqué dans son centre même. Alors elle résolut d'enflammer le courage de ses enfants, de les armer du signe du salut, et de les appeler à la conquête des lieux saints. Elle profitait ainsi de cette rudesse de caractère qui se refusait à l'humiliation, et, mesurant la pénitence qu'elle leur imposait aux moyens qu'ils avaient de la remplir, elle leur demanda des œuvres d'énergie, de courage et de valeur. Lorsqu'on vient à considérer la force de caractère et la patience de courage avec lesquelles les croisés supportèrent tous les maux qui peuvent aflliger l'humanité, tant de périls de mer et tant de périls de terre, les dangers suscités par des coreligionnaires perfides, la guerre, la famine, la peste, toute la famille des fléaux ; lorsqu'on voit ces hommes soutenus par leur dévouement enthousiaste pour la cause de leur religion, et par une reconnaissance chevaleresque pour le Sauveur du monde, braver toutes ces fatigues, endurer toutes ces souffrances, surmonter toutes ces épreuves; certes on ose à peine dire que ce soit une indulgence qui leur ait été accordée, et il est, au moins, impossible d'affirmer qu'elle était facile et douce la tâche qu'ils avaient entreprise. Que le but qu'il s'agissait d'atteindre fût proportionné à la grâce qu'accordait l'Église, il se rencontrera des hommes pour en douter; car il y a toujours des cœurs froids qui veulent mesurer l'ardeur des autres à leur propre indifférence, et rapporter les sentiments des siècles qui sont déjà loin de nous, et des
hommes dont l'esprit avait été jeté dans un plus noble moule, aux idées de convention de nos modernes théories. Aux yeux de pareils îiommes, c'est une démence que l'enthousiasme du croisé, et la terre qui fut arrosée du sang de notre Sauveur n'a rien qui la dislingue. Mais qu'importe le jugement de ces hommes? Pour la question qui nous occupe, il nous suffit de savoir que ceux qui avaient promis des richesses spirituelles aux guerriers qui prenaient la croix en jugeaient autrement, et que, dans leur pensée, c'était une belle et chrétienne entreprise que celle qui avait pour but la délivrance du saint tombeau.
Que dire maintenant des attaques de ceux qui attribuent à la cupi- <lité l'établissement des indulgences? Pour quelle autre fin le jubilé a-t-il été institué, sinon pour remplir le trésor du souverain pontife au moyen des offrandes de milliers de pèlerins attirés par l'espoir d'indulgences spéciales? J'ai pu juger, par mes propres yeux, cet esprit de spéculation dont Rome est accusée; j'ai vu le vénérable pontife Léon XII ouvrir et fermer le jubilé. Des milliers de pèlerins encombraient tous les quartiers de la ville. On remarquait leurs vêtements déchirés, leurs traits amaigris; ils remplissaient lescouvents et les hôpitaux, et reposaient sur des lits fournis par la charité des fidèles. J'ai assisté à leurs repas, repas pendant lesquels ils étaient servis par des princes, des évéques, et le souverain pontife lui-même; ce que je n'ai point vu, ce sont les trésors versés dans les coffres du saint-siége. Il était question d'abondantes bénédictions, de larmes de reconaissance, adieux des pèlerins à la charité romaine; mais point de pierres précieuses offertes au sanctuaire, point d'or prodigué aux prêtres. J'appris alors qu'on avait épuisé les fonds des institutions de charité et contracté des dettes onéreuses pour donner cette hospitalité chrétienne. Le seul avantage que Rome y ait pu gagner, c'est d'avoir acquis un trésor de bénédictions dans le ciel; car ce n'est que là qu'elle désire voir conserver la mémoire de sa conduite. Taxerezvous de folie l'entreprise et l'espoir de ces hommes? Direz-vous qu'ils ont cru obtenir le pardon de leurs fautes par un voyage d'agrément à la ville sainte et par l'oubli de leurs devoirs domestiques? Alors j'aurais voulu que vous visiez, non pas les églises seulement, mais les rues et les places publiques, remplies d'une foule avide de la parole de Dieu, car les églises ne suffisaient plus à l'affluence des fidèles. Je voudrais que vous eussiez vu les confessionnaux assiégés et les autels entourés de cette multitude qui se pressait à la table sainte. Je
voudrais que vous eussiez été témoins des restitutions opérées, de la conversion de pécheurs endurcis , et vous comprendriez alors pourquoi hommes et femmes entreprennent ce pèlerinage pénible, et vous vous diriez si le caractère d'une telle institution est l'indulgence accordée au crime, la facilité donnée au péché !
Cette faible esquisse que je viens de tracer du dernier jubilé, c'est le tableau de tous les jubilés passés. Le premier, qui eut lieu en 1300, loin d'amener à Rome une multitude de riches pèlerins venus pour acheter à haut prix le pardon de leurs fautes, offrit un spectacle tout opposé. Les Anglais s'y présentèrent, cette fois, en grand nombre; mais ils se trouvaient dans un tel état de dénûment qu'ils excitèrent la compassion d'un couple respectable qui n'avait point d'enfants. Jean et Alice Shepherd résolurent de s'établir dans la ville éternelle etde consacrer leur fortune à l'entretien des pèlerins anglais. Ils achetèrent donc une maison pour cet objet, et passèrent le reste de leur vie dans l'exercice de cette vertu que recommande tant saint Paul, lorsqu'il dit « d'accueillir les étrangers et de laver les pieds des » saints* » Cette humble fondation fut bientôt agrandie j l'établissement destiné aux pèlerins anglais devint un objet de charité nationale; on éleva, à côté, une église consacrée à la sainte Trinité, et plus tard l'établissement tout entier fut placé sous la protection royale. Lorsque ce pays se sépara malheureusement de l'Eglise, le flot des pèlerins s'arrêta, mais une institution aussi charitable ne fut point pour cela supprimée. Une loi cruelle mettait, dans ce pays, des entraves à l'éducation du clergé catholique; le pape Grégoire XIII décida, dans sa sagesse et sa piété, que, si l'Angleterre n'envoyait plus de fidèles prier à la tombe des apôtres, l'institution fondée pour les Anglais leur enverrait, dans la personne de prêtres zélés et éclairés, <:es consolations religieuses dont ils étaient privés, cette foi que l'on puise ou que l'on renouvelle dans les cendres sacrées des martyrs. L'hospice des pèlerins anglais fut donc converti en un collège pour l'éducation des ecclésiastiques. Beaucoup de ceux qui en sont sortis ont scellé leur foi de leur sang sur les échafauds dressés dans cette ville, et aujourd'hui, dans ce temps de paix , c'est encore un monument de la charité anglaise, cher à de nombreux élèves, à aucun plus cher qu'à moi-même; et en même temps, c'est comme un témoi-
' Tini. V., 10.
gnage historique de la pauvreté et du dénûment des pèlerins pour lesquels l'établissement fut d'abord fondé.
Ai-je prétendu dire que, pendant et après le moyen âge, il n'y ait eu aucun abus dans la pratique des indulgences? non assurément. Des abus flagrants et nombreux ont résulté de l'impiété et de la cupidité humaines, surtout lorsqu'on accordait les indulgences à ceux qui contribuaient de leur fortune à des fondations pieuses auxquelles des motifs privés se trouvent trop souvent mêlés ; mais il faut ajouter que l'Eglise a toujours vu le mal et cherclié le remède. Innocent II a sévèrement condamné ces abus, dans le concile de Latran, en 1139; Innocent IV a suivi son exemple, dans celui de Lyon, en 1245; et Clément Y, dans le concile de Vienne, en 1311, les a caractérisés avec plus d'énergie encore. Ajoutons que le concile de Trente, par un décret fort étendu, a réformé tous les abus nouveaux qui s'étaient glissés dans l'institution, et qui avaient malheureusement servi de prétexte au schisme de Luther '.
3Iais, môme dans les siècles antérieurs, la vertu réelle et les vraies conditions des indulgences étaient bien comprises; elles ne l'ont même été de personne mieux que du plus calomnié des pontifes, le pape Grégoire VII. Dans une lettre adressée à l'évêque de Lincoln, il explique parfaitement les dispositions nécessaires à l'obtention des indulgences.
On pourrait, il est vrai, nous demander pourquoi nous continuons à nous servir d'un nom qui a été si souvent incompris, et comment nous ne le remplaçons pas par un autre qui n'ait point de rapport avec des abus effacés : à cela je répondrai que nous aimons l'antiquité, même l'antiquité des termes. Nous sommes €omme les anciens Romains qui restauraient la cabane de Romulus, quoique l'étranger qui la contemplait pût croire un tel soin superflu. Nous appelons ténèbres certains offices de la Semaine Sainte, parce que ce mot nous rappelle le temps où la nuit se passait en lugubres prières devant l'autel de Dieu; nous avons conservé encore le nom de baptême, qui signiûe immersion, quoique le rite ait changé. Nous sommes attachés à des noms dont l'origine est dans la ferveur et la gloire du passé; nous ne pouvons nous séparer de souvenirs qui sont comme identifiés au son même des mots. Que l'on comprenne donc que la censure et le vœu de nos adversaires, qui attaquent les mots pour ruiner le
' Sess. xxT, Décret, de indulg.
dogme, n'obtiendront de nous aucun changement. Aucun terme n'exprimerait aussi bien notre doctrine que ce « terme distinct, » pour parler comme le concile de Trente.
Tout est dit maintenant sur les indulgences, car je ne veux point m'arrêter à ce système d'hostilité vulgaire qui consiste à jeter du ridicule sur les indulgences, en dépréciant les œuvres de piété et de dévotion auxquelles elles sont attachées. Qu'ils nous disent donc, ces superbes esprits, en quoi ces œuvres sont si dignes de mépris et de dédain. Le jeûne, l'aumône, la prière, au prix desquels on acquiert l'indulgence, n'égalent pas, sans doute, les merveilles du christianisme héroïque ; mais, cependant, ne sont-ce pas des œuvres dignes de louanges et agréables aux yeux de Dieu? Puis, qu'on ne perde pas de vue le côté le plus important de cette question; c'est qu'il faut purifier son âme, s'agenouiller devant les tribunaux qui justifient, recevoir Dieu dans le sacrement de son amour, pour être en état de profiter des indulgences. Ce n'est donc pas un encouragement que l'Église donne au vice, c'est un secours divin qu'elle accorde à la vertu.