INVOCATION DES SAINTS; LEUKS RELIQUES ET IMAGES
« Et l'ange, lai étant apparu, lui dit : Je vous salue, pleine de grâce, le Seigneur est avec vous, vous êtes bénie entre toutes les femmes, n (Saint Luc.)
Rien n'est plus en harmonie avec les sentiments instinctifs de la nature humaine que la vénération et le respect pour ceux qui nous ont laissé de grands exemples des qualités qui méritent notre estime et notre vénération. Chaque nation a ses héros et ses sages, dont on proposait la conduite et les enseignements comme des modèles aux générations suivantes. La race humaine, elle-même, d'après les saintes Écritures, avait, dans les anciens temps, ses géants, ses hommes extraordinaires, qui laissaient un grand souvenir soit dans l'ordre des choses terrestres, soit dans un ordre supérieur; des hommes dont la renommée est comine la propriété de l'humanité entière, et dont la mémoire, conservée et transmise par leurs descendants, est devenue, dans la pensée publique, le patrimoine du genre humain.
Ce qui est humainement vrai est-il religieusement faux? C'est ce que prétendent nos adversaires. On dirait, à les entendre, que l'exaltation de la religion du Christ tient à la dépréciation de ceux qui en furent les premiers ornements, à l'abaissement des hommes qui ont offert les plus brillants exemples au monde; on dirait même qu'il y a nécessité de les placer au-dessous du niveau ordinaire de la vertu humaine, ces grands hommes qui, après nous avoir précédés ici-bas dans la profession de notre foi, ne nous ont pas seulement laissé par
leurs œuvres la démonstration la plus parfaite de son efficacité, mais nous en ont assuré l'héritage par leurs souffrances, par leur conduite ou par leurs écrits.
On est même allé plus loin : on a prétendu que la cause du Fils de Dieu, que sa gloire comme médiateur, était intéressée à l'abaissement de celle qu'il a choisie pour mère. On s'est efforcé de prouver qu'il s'était quelquefois affranchi de tout respect et de tout égaid envers elle; car on a soutenu que nous ne lui devions ni affection, ni vénération, en s'appuyant sur cette assertion blasphématoire, que le Sauveur lui-même manquait pour Marie d'amour filial '.
Ce n'est point tout; nos doctrines nous mettent sous le coup d'une accusation plus grave encore : on nous représente comme idolâtres, parce que nous rendons des respects, et, disons le mot, un culte aux saints de Dieu, et parce que nous honorons leurs emblèmes et leurs images. Idolâtres! Sentez-vous toute la portée de ce nom? Cette accusation est la plus grave qui puisse frapper des chrétiens ; car Dieu même nous l'a dit : il n'est pas de crime plus odieux, plus détestable à ses yeux, même dans un individu ; que serait-ce donc s'il était commis par des millions d'hommes.
Mon Dieu! que serait-ce si une telle accusation était applicable à ceux qui ont été baptisés au nom du Christ, qui ont reçu le don de son corps sacré, et du Saint-Esprit; ceux dont saint Paul a dit que, « tombés dans un tel crime, la pénitence leur devenait impossible? » Car c'est ce que saint Jean appelle un péché pour lequel il n'y a point à prier même à l'heure de la mort ''! Assurément, ceux-là n'ont pas assez médité leurs paroles , qui nous accusent d'une telle énormité.
Qu'est-ce que l'idolâtrie? C'est la démence qui fait rendre à l'homme ou à toute chose créée l'hommage, l'adoration, le culte que Dieu s'est réservés à lui-même. Pour donner à l'accusation dont nous sommes l'objet un caractère de justice, il faudrait donc prouver que nous dérobons à Dieu le culte et les honneurs qui lui appartiennent, pour les transporter à une créature.
' Telle est celle raison que l'on donne, dans plus d'un sermon, conlre noire dévotion pour la bienheureuse Vierge 3Iarie; on veut que notre Sauveur l'ait traitée durement, surtout en deux occasion'. Jeau ii, 4; Mallh. xii, 48. Ce n'est point ici le lieu de discuter ces passages, surtout le premier, mais nous en trouverons bientôt l'occasion.
2 Heb. IV. 6.
Or quelle est la doctrine catholique sur le culte des saints, et les lionneurs que l'on rend à leurs images? Eh bien, cette doctrine est tout ce qu'il y a de plus contraire à la définition que j'ai donnée de l'idolâtrie! Vous n'ouvrirez pas un seul de nos livres, depuis les décrets in-folio des conciles jusqu'aux plus petits catéchismes que l'on met dans les mains des plus jeunes enfants, où vous ne trouviez cette pensée formellement exprimée, que c'est un crime de rendre aux saints, même aux plus grands des saints, aux premiers des anges, un ( ulte semblable à celui qu'on rend à Dieu; que les honneurs et le culte suprême lui sont réservés exclusivement, et qu'il est la source unique de toutes les grâces, le régulateur souverain de notre destinée. On ne dira pas, sans doute, qu'il n'y a pas de distinction possible entre des iionneurs différents, entre des hommages dont l'objet n'est pas le même; on ne soutiendra pas que lorsque nous honorons le roi ou ses représentants, ou nos parents, ou d'autres personnes qui ont sur nous une autorité légitime, nous refusons à Dieu les honneurs suprêmes qui lui sont dus. Ne sourirait-on pas de pitié si l'on se voyait accusé de dénier à Dieu son culte, parce qu'on témoignerait à des créatures du respect ou de l'estime, ou qu'on invoquerait leur intercession et leur assistance ?
Or telle est précisément la doctrine catholique relativement aux saints. Nous croyons qu'ils n'ont point de pouvoir par eux-mêmes, et qu'on ne doit pas les honorer comme ayant ce pouvoir direct, personnel, mais qu'ils nous servent d'intercesseurs auprès de Dieu, qu'ils l'invoquent pour nous, et qu'il est donc utile de nous adresser à eux pour obtenir leur puissante intervention. La distinction que je viens de faire suffit pour écarter une accusation odieuse dont il m'a été pénible de vous entretenir. La seule idée que vous choisissez un intercesseur auprès de Dieu met entre Dieu et lui un abîme ; c'est un suppliant qui s'incline pour vous devant la Divinité, un serviteur qui dépend de la volonté du Tout-Puissant. Assurément, de tels termes, de telles idées sont en contradiction avec tout ce que nous pouvons imaffiner des attributs et de l'essence de la Divinité.
Je dirai plus : au lieu de dépouiller Dieu, c'est beaucoup ajouter à sa gloire. En demandant les prières des saints, nous montrons que nous le croyons servi plus noblement que personne, car nous nous élevons en esprit jusqu'au ciel, nous voyons les saints qui, pour nous, se prosternent devant lui, nous les voyons déposer à ses pieds leurs couronnes et leurs palmes triomphales, répandre devant lui les
parfums qui sont les prières de leurs frères d'ici-bas ', et l'implorer au nom de la mort et de la passion de son Fils. S'il en est ainsi, chacune de nos prières aux saints est un hommage à Dieu. Or, puisque telle est la doctrine catholique , nous devons croire qu'elle n'a rien que d'agréable au Tout-Puissant, et qu'il ne peut blâmer les honneurs que nous rendons à leurs restes ou à leurs images. Nous devons même penser, et nous pensons, que Dieu se plaît aux respects dont ils sont l'objet, parce qu'il est la fin dernière de tous nos respects. Nous ne doutons pas que ces moyens visibles et extérieurs ne lui paraissent propres à exciter la foi publique, à entretenir la ferveur et à produire de salutaires effets.
Telle est, en somme, à cet égard, toute notre doctrine. Avant d'aller au fond de la question, qu'on me permette deux remarques sur l'ambiguïté des termes dont on s'est servi pour expliquer, et surtout pour rejeter la croyance catholique à l'égard des saints. Un mot que l'on allègue toujours contre nous est le mot culte. On prétend que nous parlons du culte des saints comme du culte de Dieu, et que, par conséquent, nous leur rendons les mêmes honneurs qu'à Dieu. Ceci ne tient qu'à la forme et à la pauvreté du langage. Le mot de culte cl d'honneurs n'a pas, on le sait, qu'une seule acception. Dans la messe du mariage, par exemple, on trouve la phrase suivante : « Je t'ho- » nore de ma personne. » Dans l'ordre civil encore, prétendra-t-on qu'appeler quelqu'un honorable, c'est le mettre au niveau du Tout- Puissant? Que les catholiques parlent de culte et d'honneurs rendus aux saints, s'ensuivra-t-il donc que, malgré leurs protestations contraires, on les accuse d'égaler les saints à Dieu?
Il serait facile de citer un nombre infini de mots et de phrases pris dans des acceptions tout à fait différentes et appliqués aux circonstances les plus diverses, sans qu'il y ait jamais confusion, par la raison bien simple que j'ai déjà dite, c'est-à-dire par une sorte de convention reçue dans le langage; et il n'entrera jamais dans l'idée de personne de voir un motif de blâme dans l'emploi varié d'un même mot. Le sens primitif A'adorer, en latin, c'est porter la main à la bouche, ancienne marque de respect et de vénération. Plus tard, le iiiême mot fut appliqué au culte suprême de la Divinité, et l'Eglisi^ s'en est servie également pour d'autres objets de son respect; mais, dans le langage oi dinaire, nous ne nous en servons que pour Dieu. Il
' RcY.iv, 10,v. 8,
y aurait une grande injustice à nous rendre responsables de l'emploi de ce mot dans les formules de dévotion qui étaient adoptées avant ces controverses, et dont le sens était si bien compris qu'il ne pouvait être l'objet d'un doute. Et ceux-là, qui citent contre nous les paroles des offices où il est question de l'adoration de la croix, ne sont pas conséquents avec eux-mêmes, car ces paroles sont prises de liturgies qui étaient en usage dans les premiers siècles de l'Eglise.
Il y a un autre point sur lequel je suis forcé d'être court, quoique j'aie l'intention d'y revenir plus tard; je veux parler des abus que l'on dit provenir de la doctrine catholique. On nous rend comptables de tous ces abus ; pourquoi donc? Nous n'avons qu'à démontrer la vérité de nos doctrines; et en supposant, en admettant même que des abus se soient glissés parmi nous, je demanderai si c'est une raison pour abolir ce qui est légitime en soi ? Faut-il priver les hommes d'une institution utile, du moment qu'on en a fait un mauvais usage partiel? De quoi a-t-on plus abusé que de la Bible, la parole de Dieu? Esl-il un livre dont on ait tiré des conséquences plus fâcheuses en dénaturant le sens? Ne s'en est-on pas servi dans des circonstances et pour des objets dont il y aurait à rougir? Cette parole sacrée n'at-elle pas servi d'instrument aux fanatiques, et les ignorants ne l'ontils pas citée de manière à l'exposer au ridicule? Dira-t-on, pour cela, qu'il faut abolir la parole de Dieu? Ce môme raisonnement est applicable à la question qui nous occupe. L'Eglise peut-elle abolir des doctrines qu'elle a reçues du Christ, par ce motif que, grâce à la perversité humaine, il en est sorti des abus?
Ainsi la doctrine catholique, relativement aux saints, se divise en deux parties bien distinctes. D'abord elle enseigne que les saints intercèdent auprès de Dieu pour leurs frères qui sont sur la terre; ensuite, que c'est une pratique légitime que d'invoquer leur intercession.
Il y a dans tous les symboles une doctrine, connue sous le nom de la communion des saints. Beaucoup de ceux qui ont souvent répété le symbole des apôtres n'ont peut-être pas cru nécessaire d'étudier le sens de ces mots et la doctrine qui en est l'esprit. C'est une profession de foi à une certaine communion avec les saints. Comment cette communion existe-t-elle entre les saints et nous? S'agit-il d'actes dé bienveillance réclamés et obtenus? ou, s'il n'y a point de rapport entre eux et nous, en quoi peut consister cette communion ? Quel est le sens du mot communion parmi les fidèles, parmi les membres d'une famille ou les sujets d'un État, si ce n'est l'indication d'un
échange mutuel de bons offices? Si donc nous croyons à une communion entre les saints et nous, il doit y avoir des actes, des actes réciproques, qui forment cette union entre eux et nous. Où trouver ces actes, sinon dans notre Église? L'Église catholique a toujours été conséquente dans toutes les parties de ses doctrines ; si elle exige la soumission, elle ne craint pas l'examen le plus sévère pour aucun de ses dogmes ; elle ne craint pas de voir porter la lumière sur toutes les conséquences qui découlent de ses doctrines. Ainsi, demandez à un catholique ce qu'il entend par la communion des saints, et il répondra sans hésiter; ses idées seront claires et précises ; il dira surle-champ, qu'il entend par là un échange de bons offices entre les saints dans le ciel et ceux qui combattent sur la terre pour obtenir la couronne des saints; c'est-à-dire qu'intercédant pour nous dans le ciel, ils jettent un regard d'intérêt et de sympathie sur nos actions et nos souffrances, et qu'ils font usage de l'influence dont ils jouissent nécessairement auprès de Dieu, pour venir au secours de leurs frères en butte aux tentations et aux faiblesses de l'humanité! De notre côté, nous accomplissons des devoirs envers eux, devoirs de respects, d'admiration et d'amour. Notre sentiment à leur égard est que ceux qui furent nos frères, ayant terminé leur carrière mortelle et se trouvant en possession de la récompense qui leur est due, nous pouvons nous adresser à eux et les prier d'user en notre faveur, auprès de leur Seigneur et de leur Maître, de cette influence donJ leur charité et leur bonté doivent leur rendre l'exercice presque nécessaire.
Voici une partie de cette doctrine, et elle a quelque chose de si véritablement chrétien , qu'elle se recommande tout d'abord aux esprits impartiaux. En effet, quelle est l'idée que l'Évangile donne de la religion chrétienne? Comme je vous l'ai fait voir dans une autre occasion, les termes et les expressions dont se servait la vieille loi sont restés les mêmes dans la nouvelle, d'où j'ai conclu que la religion du Christ était la perfection, le complément, et, en même temps, la continuation de celle qui l'avait précédée. Eh bien, nous voyons aussi que les termes M les expressions appliqués à l'Église du Christ sur la terre, on s'en sert également pour l'Église du ciel , pour le règne des saintsavecDieu.Onen parle comme duroyaumede Dieu, duroyaumc du Père et du Christ , précisément comme de l'Église sur la terre , comme si cette Église formait avec nous une seule Église et communion de frères; eux dans un état de gloire et de bonheur, nous dans
un état de souffrance et de tentation. C'est ainsi qu'en parle saint Paul. Au lieu de nous représenter les bienheureux dans le ciel comme séparés de nous par un espace incommensurable, de même que Lazare, dans le sein d'Abraham, l'était de l'homme riche, il s'exprime comme si déjà nous jouissions de leur société, comme si nous étions déjà dans la céleste Jérusalem , dans la compagnie de tant de milliers d'anges * et au milieu des esprits des justes devenus parfaits. 11 nous montre ainsi que la mort du Christ a brisé toutes les barrières et détruit toutes les distances.
Saint Paul nous dit aussi que les vertus qui existaient sur la terre n'existent plus au ciel , et qu'il n'en reste plus qu'une seule, la charité ou l'amour. La foi et l'espérance ne sont plus, mais la charité, l'amour, subsiste sans altération, et elle devient même l'essence de cette vie bienheureuse. Qui pourrait penser , en effet, que l'enfant qui a été enlevé à sa mère, en sortant d'un monde de douleurs, ne continue pas à aimer celle qu'il a laissée sur la terre? Qui croira que lorsqu'un ami est séparé d'un ami, et quand l'un des deux expire dans la prière de l'espérance, leur amitié ne continuera point, et que tous deux ne resteront pas unis par cette même affection dont ils étaient animés ici-bas. Et si c'était le privilège de l'amour sur la terre, si c'était un de ses plus saints devoirs de prier le Tout-Puissant pour l'être qui était si parfaitement aimé, et si l'on n'a jamais cru que ce fût là une injure infligée à Dieu, à l'honneur et à la médiation du Christ, pouvons-nous supposer que le plus saint, le plus noble et le plus parfait des devoirs de la charité ait cessé dans le ciel? N'est-il pas, au contraire, naturel de penser que la charité, étant là beaucoup plus vive, beaucoup plus ardente qu'ici-bas, elle doit être beaucoup plus puissante; et que la même cause qui a pu élever notre esprit appesanti par les liens du corps , et porter nos prières, pour nos amis, jusqu'au trône de Dieu, malgré les nuages dont il étaitencore entouré pour nous, agit avec une bien plus grande énergie à la vue des pièges, des dangers innombrables et des tentations infinies auxquelles ces amis sont exposés, et, d'un autre côté, du bonheur infini qui doij couronner leur persévérance. L'esprit voyant Dieu face à face, jouissant de la plénitude de sa gloire, ayant, pour nous secourir , et la volonté et la puissance , croirons-nous que cet esprit n'élèvera pas vers Dieu , avec une force toute nouvelle , ses pures et innocentes
' Heb. XII, 22.
prières en faveur de celui auquel il était lié par l'affection ici-bas? croirons-nous que Dieu puisse priver la charité de sa plus haute prérogative, lorsqu'il lui aura donné sa plus brillante couronne? Certes, la croyance catholique sur ce point n'a rien qui répugne à nos idées sur les attributs et la nature de la Divinité; au contraire, cette croyance paraît indispensable pour combler la mesure de la miséricorde de Dieu, et donner le dernier trait au tableau de son Église terrestre, telle qu'il nous l'a montrée dans sa parole, liée à l'Église du ciel.
Mais il y a, dans cette parole même, quelque chose de plus positif que tout ce que j'ai dit. Dieu nous y donne l'assurance la plus claire et la plus ferme qu'il reçoit les prières des saints et des anges, et qu'ils lui adressent en notre faveur de constantes supplications. Or , c'est là le fondement principal de notre croyance, et nous avons ainsi toutes les preuves que nous pouvons désirer. Il y a d'abord la doctrine de toute l'Église juive, confirmée par la nouvelle loi. La doctrine de l'ancienne loi est claire, car, surtout dans les derniers livres de la Bible , il est question des anges comme sans cesse occupés des besoins et des épreuves de l'espèce humaine. Dans le livre de Daniel, par exemple, nous voyons que des anges étaient envoyés pour l'instruire, et il est parlé de princes, nom sous lequel on désigne les anges des différents royaumes *. Dans le livre de Tobie, quoi que l'on puisse penser de sa canonicité , comme je l'ai déjà dit à l'égard des Machabées, on trouve au moins, comme un éclatant témoignage de la croyance des Juifs, ces paroles placées dans la bouche d'un ange : « Lorsque vous avez prié avec larmes, et que vous avez enseveli les » morts, et laissé votre repas, et caché les morts pendant le jour » dans votre maison, et que vous les avez mis dans le tombeau » pendant la nuit, j'ai offert mes prières au Seigneur ^ » Nous retrouvons la même doctrine dans le livre des Machabées. On y voit qu'Onias, qui avait été grand prêtre, apparut à Judas Machabée, étendant les bras et priant pour les Juifs. Après lui, parut aussi un autre homme plein d'années et de majesté, et environné d'une grande beauté! Onias dit alors : « Celui-ci est l'ami de ses frères et » du peuple d'Israël; c'est lui qui prie ardemment pour le peuple et
' Dan.Yii, 16; ix, 21;x, 13;xii, 1.
- Tob. XII, 12.
)) pour toute la cité sainte, Jorémie le prophète de Dieu ', » Telle était doncalorsla croyance des Juifs, et telle encore elle est à présent.
Mais y a-t-il rien dans le Nouveau Testament qui contredise cette croyance et qui puisse nous donner des motifs de penser que notre Sauveur la rejetait et la condamnait? N'en parle-t-il pas, au contraire, comme d'une chose utile, et dans des termes qui impliquent l'éloge au lieu du blâme? « Il y aura , dit notre Sauveur, plus de joie » dans le ciel pour la conversion d'un pécheur que pour quatre- » vingt-dix-neuf justes qui n'ont pas besoin de pénitence ^ « De quoi s'agit-il ici, si ce n'est de la communion dont j'ai déjà parlé, en vertu de laquelle le repentir d'un pécheur vivant est un sujet de joie pour les anges? Et autre part, on nous enseigne que « les saints de )> Dieu seront comme des anges \ » On nous parle aussi des anges de chacun de nous , et on nous dit de n'offenser aucun des enfants du Christ, et de nous garder de provoquer leur chute, parce que leurs anges voient toujours la face de leur père qui est dans le ciel *. Eh bien, cela ne va-t-il pas aussi loin, plus loin même que la croyance catholique qu'on attaque, et, dans les idées protestantes, cela ne compromet-il pas les droits suprêmes de la providence générale de Dieu? Que nous devions éviter le péché parce que cela offense les anges, qu'il nous faille craindre d'être une cause de chute pour les enfants du Christ, parce que leurs anges voient la face de Dieu; quel est le sens de ces paroles, sinon que les. anges jouissent de quelque influence auprès de Dieu, et qu'ils s'en serviront pour obtenir la condamnation du coupable? Pourquoi est-il ici question de rapport entre les anges et les hommes, à moins qu'on ne veuille montrer que les premiers, admis en la présence de Dieu, ont sur nous un grand avantage, dont ils se prévaudront pour appeler le glaive de la justice divine sur la tête du crime? et, par cette intervention, n'élablit-on pas une communion et des rapports entre eux et ces enfants du Christ, sur lesquels ils ont une céleste tutelle?
L'Apocalypse nous offre encore de plus grandes autorités; il y est parlé de nos prières comme de parfums portés dans les mains des anges et des saints. Un esprit bienheureux se tenait devant un autel mystique dans le ciel, «. ayant un encensoir d'or, et on lui donnait
' Macc. XV, 12.
- Luc XV, 7, 10.
' Maith. xxii, 30.
'' Matth.xviii, 20.
» beaucoup de parfums, c'étaient les prières de tous les saints qu'il » devait offrir sur l'autel d'or qui est devant le trône de Dieu. Et la » fumée des parfums de ces prières, s'élevant de la main de l'ange, » monta vers Dieu '. » Et non-seulement les anges, mais les vingtquatre vieillards se prosternaient devant le trône de Dieu, et, comme je l'ai remarqué d'abord, versaient leurs coupes de parfums qui sont les prières des saints. Quel est le sens de tous ces passages, sinon qu'ils présentent nos prières à Dieu, et qu'ils sont nos intercesseurs auprès de lui?
Les saints et les anges savent donc ce qui se passe sur la terre, ils sont instruits de nos actions et de nos souffrances; autrement, ils ne pourraient ni se réjouir du bien que nous faisons, ni sympathiser aux malheurs qui nous arrivent. En second lieu, il est plus que prouvé que les saints, non-seulement nous connaissent et s'intéressent à nous, mais offrent nos prières à Dieu, et intercèdent auprès de lui en notre faveur. Il y a là une base, et une base suffisante pour la croyance catholique, et il est évident qu'un fait si remarquable devait être le principe d'une doctrine dans la vraie religion. Or cette doctrine la trouvera-t-on parmi ceux qui rejettent l'intercession des saints, et qui ne veulent pas admettre de rapports entre ceux qui sont sur la terre et leurs frères bienheureux? Encore une fois, si tout ce qui est renfermé dans la parole de Dieu est vrai et doit être une règle de foi, un témoignage sipositif sur les rapports établis entre les bienheureux et l'espèce humaine a dû devenir l'objet d'une doctrine, d'une pratique. Où la trouve-t-on? On ne la trouve que dans l'Eglise catholique; là, seulement, on croit à l'efficacité des prières offertes par les saints, là, seulement, on nous engage à leur présenter ces prières.
Pour arriver à une démonstration plus complète de ce fait, il est nécessaire d'examiner la doctrine de l'Eglise dans les premiers siècles; et je ne peux ici éprouver qu'une crainte, au moment de citer tant de textes relatifs à la question. Ce n'est pas que j'appréhende de vous fatiguer par le nombre des citations, car, toutes les fois que la tradition ou le témoignage des Pères a été nécessaire à la démonstration d'une doctrine, je me suis trouvé dans la nécessité de beaucoup citer; dans toutes les questions j'ai procédé de même, quoique réellement, au milieu de tant d'autorités qui s'offraient à ma pensée, je
' Rev. VIII, :i, 4.
n'en aie produit, comparativement, qu'un petit nombre. Ce n'est donc point là ma crainte : ma crainte, c'est que les autorités qui nous viennent des Pères n'aient, dans la forme, quelque chose de si énergique, qu'elles paraissent avoir une toute autre force que les termes dont les catholiques se servent actuellement; c'est qu'elles aient l'inconvénient de trop prouver, en allant beaucoup plus loin que nous dans les expressions, et que, par conséquent, ceux qui nous regardent comme des idolâtres ne trouvent des termes plus durs encore pour qualifier ces lumières de notre religion. Commençons par les premiers siècles de l'Eglise, et cherchons l'expression la plus simple et la plus naturelle des sentiments des premiers chrétiens.
Tous les quartiers de Rome ont des catacombes dans lesquelles les corps des saints et des martyrs sont déposés après leur mort; quelques-unes des tombes sont restées fermées et scellées ; quelques-unes offrent des inscriptions, ou peut-être une palme grossièrement sculptée, pour montrer que là reposent les martyrs du Christ. On voit des Coles attachées à la pierre des tombeaux, dans les murs des catacombes où se trouvent aussi des éponges, ou des sédiments encore teints de la couleur de leur sang; à côté sont toujours les instruments du supplice. Certainement c'étaient là des hommes qui connaissaient le christianisme, qui savaient tout ce qui était dû au Christ, pour lequel ils mouraient, qui étaient bien convaincus que rien sur la terre ne lui était comparable, et qu'aucune créature ne pouvait prétendre à une parcelle des honneurs qui lui étaient réservés ! Assurément, il n'existe pas de plus purs témoins du culte institué par le Christ que ceux qui ont versé leur sang pour en attester la vérité. Quels maîtres irons-nous chercher plus imbus de l'esprit du christianisme que ceux qui sacrifiaient leur vie pour le défendre? Voyons quelle était leur croyance à l'égard de leurs frères, quand ils les déposaient dans la tombe, et qu'ils y gravaient leurs regrets et leurs espérances. Rien n'est plus commun que de trouver sur la pierre de ces tombeaux une prière, une invocation adressée aux saints ou aux martyrs, pour obtenir leur intercession auprès de Dieu. Dans l'année 1694, on découvrit une tombe remarquable du martyr Sabbatius, dans le cimetière de Gordien etd'Epimachus. D'un côté était la palme, l'emblème du martyre, et de l'autre la guirlande ou couronne donnée aux vainqueurs, avec cette inscription en latin barbare :
Sabbati- DYLCIS ANIMA- PETE- ET- ROGA- PRO. FRAÏRES. ET. SODALES. TVOS.
" Sabbatius, chère àme, prie et supplie pour tes frères et compagnons. >»
Ces premiers chrétiens priaient donc le martyr d'intercéder pour SCS frères qui étaient sur la terre.
Dans le cimetière de Calixtus, on trouve une autre inscription de la même antiquité, conçue en ces termes :
Attice- spiritvs- tvvs
In Bonv- ora* Pro* Paren
Tibvs* tvis-
« Atticus, ton esprit est dans le bonheur. Prie pour tes parents. » Dans le cimetière de Çyriaca, on lit une inscription à peu près semblable :
Joviane- vibas- in- Deo- et' Rog.
Dans celui de Pricilla, on en remarque une fort touchante, et trèsbelle dans l'original :
Analolinvs- Filio* Benemerenti- Fecil*
Qvi- vixit- annis- VU-
spiritvs- tvvs' Bene- Requies-
Gat- In- Deo- Petas- Pro- Sorore* Tva.
« Anatolinus a élevé ce tombeau à un fils aimable qui a vécu sept ans. Que to!i esprit repose en Dieu. Prie pour ta sœur. »
Marini cite une autre inscription chrétienne que voici :
Roges- pro- nobis- quia- scimvs- te- in- Chrislo. « Prie pour nous, parce que nous savons que tu es dans le Christ. »
La plupart de ces inscriptions se lisent sur les tombes des martyrs, dont les corps y ont été déposés pendant les premiers siècles du christianisme, lorsque les hommes étaient prêts à mourir pour la foi du Christ '. Elles furent gravées par ceux qui les avaient vus souffrir, et qui peut-être eux-mêmes allaient sacrifier leur vie pour la même cause ; et cependant ils ne pensaient pas qu'en se recommandant aux prières des martyrs ils portassent atteinte à la gloire de Dieu, ni à la médiation du Christ.
' Voyez l'ouvrage inlilulé: iZiîVr«r^«a, par mon savant ami le docteur Rock, où toutes ees inscriptions ont été recueillies. Vol. n.
Si de ces monuments, qui ont une grande importance puisqu'ils sont encore dans l'état primitif de leur érection, sans avoir éprouvé aucun changement, nous passons aux opinions des Pères, nous retrouverons les mêmes sentiments; et, à cet égard, je vous prierai surtout de ne point perdre de vue les traits les plus saillants du témoignage des Pères. D'abord ils demandent directement aux saints de prier pour eux; ensuite, en parlant des saints, ils font mention du genre d'appui qu'ils invoquent, c'est-à-dire de leur intercession; et enfin, ils se servent d'expressions par lesquelles ils semblent attendre des saints eux-mêmes cette assistance qui doit venir de Dieu. Ils ne disent pas seulement f( priez pour nous, intercédez pour nous, » mais f( délivrez-nous, accordez-nous : » non pas qu'ils crussent que les saints eussent d'eux-mêmes ce pouvoir, mais parce que, dans le langage ordinaire, on a l'habitude de demander directement à un interc(isseur la faveur que l'on espère obtenir par son influence. J'insiste sur ce point, parce que les catholiques ont été accusés de demander (c délivrance à la très-sainte Vierge» par ces paroles qui se trouvent au commencement de la litanie, « délivrez-nous de tout danger; » parce qu'on les accuse de demander aux saints ce que Dieu seul peut donner, quoique tout cela ne soit que des formes de langage usitées par les Pères. Vous ne manquerez pas d'observer aussi qu'ils distinguaient, de même que les catholiques, entre le culte dû à Dieu et les hommages dus aux saints, se servant, à cet égard, des mêmes termes que nous.
Dans le if siècle, saint René nous dit que, de même qu'Eve fut séduite pour abandonner Dieu, de même la vierge Marie fut amenée à lui obéir, afin d'être la protectrice de celle qui avait succombé '.
Dans le iif siècle, nous avons le témoignage de plusieurs Pères; mais je m'en référerai à deux autorités, l'une de l'Église grecque, l'autre de l'Église latine. Origène dit : « Et de tous les hommes saints » qui ont quitté cette vie, conservant leur charité envers ceux qu'ils » ont laissés ici-bas, il peut nous être permis de penser qu'ils dé- » sirent le salut de leurs frères, et qu'ils les aident de leurs prières » et de leur médiation auprès de Dieu. Car il est écrit dans les livres » des Machabées : Celui-ci est Jérémie le prophète de Dieu, qui prie .■» pour le peuple \ » Il s'exprime encore ainsi au sujet des Lamen-
' Atlver. Haeres., lib. V. c. xix, p. 31C. ■ Lib. III in Canl. caniic.,t. m, p. 75.
talions : a Je tomberai à genoux, et n'osant pas, à cause de mes cri- ); mes, offrir ma prière à Dieu, j'invoquerai l'assistance de tous les ); saints. O vous, saints du ciel, je vous implore avec soupirs et avec » larmes ; prosternez- vous aux pieds du Seigneur des miséricordes » pour moi, misérable pécheur ' ! » Saint Cyprien a dit dans le même siècle : « Souvenons- nous les uns des autres dans nos prières ; d'un » seul esprit et d'un seul cœur, dans ce monde et dans l'autre, prions )) toujours avec une charité mutuelle, prêts à nous secourir dans )) nos souffrances et nos afflictions. Et que la charité de celui qui, » par la faveur divine, quittera le premier cette terre, persévère )) encore devant le Seigneur; que sa prière pour nos frères et nos )> sœurs ne cesse pas dans le ciel ^ » Ainsi, hors de cette vie, les mêmes devoirs de charité continuent, on prie pour ceux qui restent sur la terre.
Dans le iv" siècle, Eusèbe de Césarée s'exprime en ces termes : (f Puissions-nous être dignes du salut par les prières et l'intercession )) de tous les saints ^ » Dans le même siècle, saint Cyrille de Jérusalem, parlant de la liturgie, se sert des paroles suivantes : « Puis )) nous faisons la commémoration de ceux qui nous ont précédés » dans l'autre vie, des patriarches, des prophètes, des apôtres et des » martyrs, demandant que, par leurs prières. Dieu reçoive nos sup- )> plîcations. Nous prions ensuite pour les vénérables Pères et les ) évêques qui sont morts, et pour tous les fidèles trépassés, croyant )) que leurs âmes reçoivent un grand soulagement des prières qui )) sont offertes pour eux, pendant que cette sainte et terrible victime » est exposée sur l'autel *. » Saint Basile, un des plus éloquents et des plus savants écrivans de ce siècle, s'exprime en termes beaucoup plus animés et beaucoup plus enthousiastes encore dans son panégyrique des quarante martyrs : « Ceux-là, dit-il, ayant pris posses- )' sion de notre patrie, sont comme des tours élevées contre les •» incursions de l'ennemi. Là est le secours qui attend les chrétiens. » Souvent vous êtes-vous efforcés d'obtenir un intercesseur ; main-
' Lib. II de Job.
* Ep. Lvii. p. 96.
' Com. in Isai, t. ii, p, 593, éd. Par., 1706.
"* Catéch. myslag. vu, viii, ix, p. 328. On trouve ici une nouvelle preuve de ce que j'ai avancé dans une note de la conférence XI, à savoir que les Pères font, dans la liturgie, une distinction marquée entre la commémoration des martyrs et des saints, et celle des autres âmes des morts; et qu'ils font, à cet égard, deux catégories de perfection et d'imperfection.
» lenant vous en avez quarante, qui tous font une prière commune, » Celui que la peine oppresse, comme celui que le bonheur favorise, » a recours à eux : le premier pour être soulagé, le second pour être » protégé. On trouve la pieuse mère priant pour ses enfants, et la )} femme pour le retour et la santé de son époux. 0 vous, protecteurs » de l'espèce humaine, coopérateurs de nos prières, puissants messa- » gers, étoiles du monde et fleurs de l'Église, joignons nos prières » aux vôtres •. »
Saint Athanase, le plus zélé, le plus énergique défenseur que l'Eglise ait jamais possédé de la divinité de Jésus-Christ et par conséquent de son infinie supériorité sur tous les saints, s'adresse ainsi à la bienheureuse mère du Sauveur : « Ecoute maintenant, ô fille de » David; incline ton oreille à nos prières. Nous élevons notre cri » vers toi ; souviens-toi de nous, ô très-sainte Vierge, et pour les » faibles louanges que nous t'offrons, accorde-nous de grands dons )' du trésor de tes grâces, toi qui es pleine de grâce. Salut, Marie » pleine de grâce, le Seigneur est avec toi. Reine et mère de Dieu, » intercède pour nous ^ » Remarquez bien ces paroles : « Accorde- )j nous de grands dons du trésor de tes grâces; » comme s'il espérait les recevoir d'elle directement. Les catholiques se servent-ils de termes plus forts que ceux-là ? Saint Athanase pensait et parlait-il comme nous, ou comme les protestants?
tJn autre saint de ce siècle, saint Éphraïm, est remarquable comme le Père et l'écrivain le plus ancien de l'Église d'Orient. Ses expressions sont vraiment si fortes, que beaucoup de catholiques d'aujourd'hui, j'en suis sûr, éprouveraient quelque scrupule ou quelque embarras à s'en servir dans leurs prières, de peur d'offenser des personnes d'une autre communion ; tant ces paroles dépassent, par leur énergie, celles dont nous nous servons. « Je vous conjure, dit-il, » saints martyrs, qui avez tant souffert pour le Seigneur, d'inter- » céder pour nous auprès de lui, pour qu'il nous accorde sa grâce '. » Il ne fait ici que prier les saints, et demander leur intercession comme font les catholiques. Mais maintenant, écoutez ce qui suit : « Nous recourons à ton patronage, sainte mère de Dieu ; prends- )> nous et protége-nous sous les ailes de ta miséricorde et de ta bonté.
' Hom. xts. in 40 martyr., t. ii, p. 155, 156.
-' Serra, in Annunl. l. ii, p. 401.
^ Encom. in SS. mart., t. m, p. 251.
» Dieu très-miséricordieux, par l'intercession de la bienheureuse » Vierge Marie, de tous les anges et de tous les saints, aie pitié de » ta créature *. » Or, n'est-ce point là précisément la forme de prières du commencement de la litanie de la Sainte Vierge, que l'on cite sans cesse contre nous dans les sermons où l'on nous attaque, comme une preuve du culte que nous lui rendons? Il y a cependant, dans les écrits du même saint, des passages beaucoup plus forts et en très-grand nombre; j'en rapporterai deux comme exemples des nombreuses invocations à la sainte Vierge, qui se présentent dans ses ouvrages. « En toi, patronne et médiatrice auprès de Dieu qui es! » né de toi, la race humaine met sa joie et dépend de ton patronage, » et en toi seule celui-là trouve son refuge et sa sûreté, qui a pleine ■» conliance en lui. Daigne considérer que moi aussi je viens vers » toi avec une âme fervente, n'ayant pas le courage de m'appro- » cher de ton fils, mais implorant mon salut par ton intercession K [[j.£Gireiy.ç) . Ne méprise donc pas ton serviteur qui place tout son » espoir eii toi, après Dieu ; ne le repousse pas au milieu des périls » qu'il court, et des peines qui l'oppressent ; mais toi qui es com- )) pâtissante et la mère d'un Dieu miséricordieux, aie pitié de ton » serviteur; délivre-moi de la fatale concupiscence, etc. » Dans le cours de cette prière, la sainte Vierge est appelée « la vision pré- )) cieuse des prophètes, l'accomplissement le plus clair des prophé- » ties, la bouche éloquente des apôtres, la force des rois, l'orgueil » des prêtres, le pardon des péchés, la propitiation, le juge équitable, » le soutien des faibles, la rédemption des pécheurs, etc. » Dans une autre prière, nous trouvons les paroles suivantes adressées à la même vierge éternellement glorieuse : « Après la Trinité, tu es » maîtresse de tout; après le paraclet, un autre paraclet; après le » médiateur, médiatrice du monde entier ^ » Certes, cela prouve évidemment que si cette gloire de l'Église syrienne, cet ami du grand Basile, avait vécu de notre temps, on ne lui aurait point permis d'oflicicr dans l'Église anglicane, mais qu'il eût été forcé d'exercer ses saintes fonctions dans quelque pauvre chapelle catholique.
En effet, ces expressions sont plus fortes même que celles dont se servent actuellement les catholiques; cependant ce saint est regardé
' Serm. de laud. B. Mar. Virg., l. m, p. 1 56.
* 'lI[j.eTâ T7)v TptaSct lïavTWv Ssaitoiva . r\ p.eta tov irafaxXTiTOv aXXo; icapaxX^Toç . X.C.'. p,ETa Tov [igat tïiv p.sat tyiî x.o<tjji.(5'j xavTo^.
comme l'honneur de l'Église de Syrie et d'Orient, non-seulement par nous, mais encore par les nestoricns, les monophysites et les autres sectaires qui depuis se sont séparés de nous. On trouve, dans les œuvres de saint Grégoire de Nicée, un brillant panégyrique de ce saint ; c'était l'ami intime de saint Basile, qui parle toujours de lui avec la plus grande affection et le plus grand respect, un homme d'une vertu distinguée et si humble, qu'il resta toujours diacre dans l'Église d'Édesse. Voici un passage de saint Grégoire de Nicée adressé à saint Éphraïm après sa mort : « Toi qui es maintenant » présent devant l'autel de Dieu, et qui offres, avec ses anges, le )) sacrifice au prince de la vie et à la très-sainte Trinité, souviens-toi )> de nous, en sollicitant pour nous le pardon de nos péchés *. »
Ainsi cette doctrine régnait alors dans toute l'Église, dans l'Église latine et orientale.
Saint Grégoire de Nazianzc, parlant de son ami Basile, qui venait (le mourir : « Maintenant, dit-il, il est dans le ciel; là, si je ne me » trompe, il offre pour nous des sacrifices, il verse des prières pour » le peuple ; car, s'il nous a quittés, il ne nous a pas abandonnés. )) — Et toi, esprit saint et sacré, je t'en supplie, jette un regard sur » nous ; arrête par tes prières cet aiguillon de la chair qui nous a » été donné comme une épreuve, ou enseigne-nous à le surmonter » avec courage; dirige toutes nos voies vers la meilleure, et quand » nous quitterons ce monde , reçois-nous dans ta société ; afin » qu'avec toi , contemplant plus clairement cette bienheureuse et )) adorable Trinité que nous ne voyons aujourd'hui qu'obscurément, )) nous puissions mettre un terme à tous nos désirs, et nous recevions )) la récompense des travaux que nous avons supportés *. » Grégoire de Nicée, le frère de saint Basile que j'ai déjà cité, se sert de termes aussi expressifs dans son discours sur le martyr Théodore. « Quoique » tu sois invisible, dit-il, viens comme un ami vers ceux qui t'ho- » norent; viens, et contemple cette fétc solennelle. Nous avons be- » soin de bien des grâces; sois l'envoyé de notre patrie auprès de )) notre roi et de notre Seigneur. La patrie du martyr est le lieu de )) ses souffrances ; ses concitoyens, ses frères, ses parents, sont ceux » qui possèdent son corps glorieux, qui le gardent et l'honorent. » Nous éprouvons des craintes, nous redoutons des dangers , les
' Tom. n, p. 1048.
- Orat. XX de !aud. S. Basil., p. 372, 373.
» Scythes nous menacent d'une guerre terrible. Toi, il est vrai, tu » as triomphé du monde, mais tu connais les sentiments et les bc- » soins de notre nature. Demande pour nous la continuation de là » paix, afin que nos assemblées ne soient pas dissoutes ; que les bar- » bares impies et furieux ne renversent pas nos temples et nos au- » tels; qu'ils ne foulent pas aux pieds les lieux qui te sont consacrés. » C'est à ta faveur que nous devons d'avoir vécu jusqu'à présent en » sûreté; nous implorons ta protection pour les jours à venir ; et, )j si beaucoup de prières sont nécessaires, assemble tes frères les » martyrs, et priez tous pour nous. Les mérites de tant de justes » couvriront les péchés du peuple. Avertis Pierre, sollicite Paul, )> appelle Jean le bien-aimé, et qu'ils intercèdent pour les Églises » qu'ils ont eux-mêmes fondées '. »
Ici vient un passage de saint Ambroise :
« Pierre et André intercédèrent pour la veuve (Luc iv, 38). Nous serions heureux d'obtenir de tels intercesseurs ; mais, assurément, ceux qui imploraient le Seigneur pour leur parente peuvent faire de même pour nous. Vous voyez que celle qui était une pécheresse était peu capable de prier pour elle-même, ou, au moins, d'obtenir ce qu'elle demandait. D'autres intercesseurs auprès du médecin était donc nécessaires. — Il faut invoquer nos anges gardiens, et les martyrs aussi, dont les corps sont pour nous comme un gage de leur ïirotection. Ceux dont le sang a lavé tous les péchés peuvent implorer notre pardon ; ils sont nos guides, les spectateurs de notre vif <t de nos actions; nous ne devons donc pas rougir d'avoir recours il eux *. »
Maintenant, je prouverai par des exemples avec quel soin ces ancÉns écrivains établissaient la distinction que font aujourd'hui les cïtholiques entre le culte d'adoration qu'on rend à Dieu et les hommiges qu'on rend aux saints. Saint Epiphane s'exprime ainsi à l'égard delà sainte Vierge Marie, en blâmant les erreurs des hérétiques collyidiens, qui l'adoraient et lui offraient des sacrifices : « Quoiqu'elle ailétéunvase choisi d'éminente sainteté, cependant elle était femme, iasant partie de la nature humaine ; mais digne de tous les honneirs que l'on rend aux saints de Dieu. Elle est au-dessus d'eux lois, à cause du mystère céleste accompli en elle. Mais nous n'ado-
Oral. in Theod. martyr., t. ii, p. 1017. Lib. de Viùuis, t. ii, p. 200.
rons aucun saint; et puisque le culte suprême n'appartient pas aux anges, encore moins est-il dû à la fille d'Anne. Que l'on honore donc Marie, mais que l'on adore seulement le Père, le Fils et le Saint- Esprit; que personne n'adore Marie '. » Saint Augustin établit la même distinction lorsqu'il dit : « Les chrétiens célèbrent la mémoire » des martyrs par des solennités religieuses, afin d'apprendre à les w imiter, de s'associer à leurs mérites, et d'obtenir le secours de » leurs prières; mais ce n'est pas aux martyrs, c'est au Dieu seul des » martyrs, que nous élevons des autels en leur mémoire. Car, a-t- » on jamais entendu un évêque dire à l'autel élevé sur les corps des » martyrs : A toi, Pierre, à toi, Paul, ou à toi, Cyprien, nous /ai- » sons cette offrande? Dans les lieux où reposent les reliques des )♦ martyrs, c'est à Dieu seul que l'on offre le sacrifice ; afin que la » vue de ces lieux excite un sentiment plus vif à l'égard de ceux » que nous devons imiter, et envers celui dont l'appui nous est né- )> cessaire pour ne pas échouer dans nos efforts. Nous éprouvons » donc pour les martyrs cette vénération respectueuse que l'on té- » moigne sur la terre aux hommes saints- que nous savons prêts à )) souffrir pour la vérité de l'Evangile; lorsqu'ils ont souffert et » triomphé, notre vénération est plus profonde parce qu'ils sont » pas; es d'un état de lutte à un état de bonheur définitif. Mais, quant » à ce culte que les Grecs appellent latpeix (latrie) , ee qu'on ne )> peut exprimer en latin par un seul mot, comme c'est un culte dû » uniquement à la Divinité, par ce culte nous honorons Dieu seul. A » lui appartient l'offrande du sacrifice; ainsi ceux-là sont idolâtra » qui sacrifient aux idoles. Nous n'offrons de sacrifice à aucun ma- )) tyr, à aucun saint, ni à aucun ange; et, si quelqu'un tombait dais )) l'erreur à ce sujet, la voix de l'orthodoxie s'élèverait pour le n- » prendre, le condamner ou le redresser \ )> Avant de présener (juclques remarques sur ces passages, j'en citerai encore un de ce «élèbre Père, qui confirme aussi la doctrine du purgatoire : « Cest » une preuve, dit-il, d'intérêt pour les morts, de les ensevelir près » du tombeau des saints ; mais quel avantage en résulte-t-il pour eix, )) si ce n'est que le souvenir des lieux où ils reposent doit nous p»r- » 1er à les recommander aux prières de ces saints? Associant l'itéo )i de la tombe d'un ami qui n'est plus, à celle du tombeau d'un v-
' Aflv. Collyridianos Hœr.i.ix, sive lxxix, 1. 1, p. 1061, 1062, 1064. - Lib. XX, c. XXI, contra Faustum. l. viii, p 347.
» nérable martyr, nous recommandons naturellement l'âme du fidèle » aux prières du bienheureux. Et il n'y a point de doute que de » telles prières ne soient utiles à ceux qui ont vécu de manière à » les mériter. » La distinction établie dans les deux passages que je viens de citer, et dans beaucoup d'autres, est précisément celle que nous faisons, c'est-à-dire que le sacrifice et f hommage suprême sont réservés à Dieu seul, mais que les saints sont nos intercesseurs, et que nous pouvons les invoquer comme tels. Que dire de ces témoignages? Il est évident que la doctrine de ces Pères est précisément celle que j'ai exposée, celle qui a été professée par le concile de Trente, et qui est enseignée dans les catéchismes dont nous nous servons pour les enfants. Dira-t-on que les Pères étaient, comme nous, plongés dans l'idolâtrie? car telle est ici la portée de la doctrine protestante. Dans d'autres circonstances, on a pu insinuer que quelques erreurs s'étaient glissées dans l'Église; mais, lorsqu'on l'accuse tout entière d'idolâtrie, c'est là une terrible accusation. Oserez-vous dire que toute l'Église, dans les i", ii", ni" et iv" siècles, en Italie, en Grèce, en Syrie, en Mésopotamie, enfin dans toutes les parties du monde, était plongée dans une idolâtrie universelle? Ne faut-il pas, chez un homme, une hardiesse bien rare pour affirmer qu'un petit nombre d'individus dans un pays, qu'une petite Église, ou plutôt une réunion de sectes contraires, dans une île du globe, et, derrière elle, une très-petite minorité de chrétiens dans le reste du monde, possèdent seuls la véritable foi du Christ? Ainsi il aurait fallu que cette petite partie de l'espèce humaine vînt éclairer cet abîme profond de corruption et d'erreur! Ainsi les hommes qui étaient prêts à mourir pour le Christ, et qui étaient animés du zèle le plus pur pour sa gloire, n'auraient été que des idolâtres ! Qu'il se lève, celui qui prétend refuser le nom de saint aux Basile, aux Augustin, aux Jérôme, aux Ambroise, aux Irénée! Qu'on lise leurs œuvres, et puis qu'on ose dire que ces intelligences choisies, ces cœurs favorisés du Ciel, étaient tombés dans cette abominable idolâtrie où furent plongés tous les hommes pendant huit cents ans, suivant la terrible déclaration du livre des Homélies. N'est-ce pas sur leur témoignage que sont appuyés plusieurs dogmes les plus essentiels du christianisme? N'estce pas surtout sur leur autorité que nous avons reçu la doctrine de la Trinité, et celle de la divinité du Christ? Ont-ils pu conserver ces doctrines pures et sans taches, comme elles leur ont venues de Dieu ; et dira-t-on qu'eux-mêmes ils étaient si corrompus dans leur foi,
qu'ils s'étaient précipités dans les abîmes d'une criminelle idolâtrie? Voilà un problème qu'auront à résoudre non-seulement ceux qui nous accusent d'idolâtrie, mais tous ceux qui ne veulent pas reconnaître que notre doctrine est celle de la véritable Eglise de Dieu.
Les difficultés augmentent ici à chaque pas pour nos adversaires. Que diront-ils de la puissance même du Christ qui est venu pour établir sa religion sur les ruines de l'idolâtrie, si, en moins d'un ou deux siècles, celle-ci a triomphé de son œuvre ; s'il est vrai qu'au moment même où l'on versait le sang des martyrs, on eût pu dire que c'était pour l'idolâtrie qu'il était versé, et que ces martyrs, qui mouraient pour avoir refusé leurs hommages aux faux dieux des païens, ayant rendu des honneurs à leurs frères morts, commettaient par là l'énorme crime qu'ils avaient voulu éviter au prix du sacrifice de leur vie? 11 y a certainement là des difficultés qu'il faut résoudre; car n'est-ce pas tourner le Christ en dérision que de croire qu'il est venu apporter une flamme sur la terre en disant : « Je veux ([u'elle soit embrasée *; » et qu'après cette parole la flamme de la charité et de la foi, et la vraie lumière de Dieu, se soient si promptement éteintes; que de croire que le monstre dont il venait écraser la tête ait foulé aux pieds la vérité, et que la semence de sa parole ait été assez stérile pour avoir été étouffée avant de venir à maturité ? N'est-ce pas une insulte au Fils de Dieu, et à sa puissance tutélaire, (jue de supposer sa religion si tôt réduite à cet état de dégradation? <'ependant, il faut soutenir cette assertion, si l'on veut que les Pères (jui ont professé ces doctrines soient enveloppés, comme ils doivent l'être, dans l'accusation que l'on a lancée contre nous.
On ne peut dire qu'ils aient ignoré ces objections vulgaires, que par une telle doctrine on annihilait les mérites et la médiation du Christ. Ils savaient qu'un homme , en demandant les prières d'un homme, ne pouvait porter atteinte à cette médiation; au contraire, ils devaient sentir, comme nous, qu'on ne peut rendre un plus grand hommage à Dieu que de voir dans ces Saints, lorsqu'ils sont dans le séjour des bienheureux, des intercesseurs pour les hommes, des suppliants de la Divinité. Loin qu'on éprouvât alors les scrupules (jui nous arrêtent aujourd'hui, lorsqu'il s'agit d'appliquer à Dieu et aux saints les mêmes expressions, on n'hésitait pas à se servir d'un même terme pour Dieu et ses serviteurs. Je n'en citerai qu'un
' Luc, Tiu, 49.
exemple, c'est une inscription découverte il y a deux ans, sur le tombeau d'un personnage important, qui avait été gouverneur de la province de Rome. L'inscription est ainsi conçue : « Anicius Auchenius Bas9us, qui a joui de la dignité consulaire, et sa femme Honora ta, avec leurs enfants, dévots à Dieu et aux saints \ » Ici Dieu et les saints sont réunis, et l'on ne paraît pas craindre de manquer en rien au respect qui est dû à la Divinité.
Ainsi, mes frères, à l'égard des saints, telle est la doctrine catholique, telle est sa suite, telles sont les preuves sur lesquelles elle s'appuie. Un autre point, qui est lié d une manière intime à la question que nous venons de traiter, c'est le respect que nous rendons aux reliques des saints. Le catholique croit que tout ce qui a appartenu à des hommes éminents par leur amour pour Dieu, et par ce qu'ils ont fait et souffert pour sa cause, mérite ce respect et cet honneur que l'on montre dans la vie ordinaire à tout homme grand, bon ou célèbre. Rien n'est plus commun que de voir de tels objets recevoir des marques de respect. Nous retrouvons ces sentiments, même dans l'Église anglicane, car on nous a assuré que, dans l'Eglise de Lutterworth, on conservait la chaire de Wiclef, son pupitre, et une partie de son manteau. Pourquoi les conserve-t-on? Ce sont des reliques, et précisément ce que les catholiques entendent par le mol reliques; car ceux qui les conservent le regardent comme un homme grand et bon, ils veulent par là l'honorer, et ils sentent qu'une sorte de lien et de connexité existe entre lui et ceux qui sont venus dans un âge postérieur, par la possession même de ces souvenirs qui sont restés de lui. Les catholiques cependant vont plus loin, car ils croient plaire à Dieu en montrant du respect pour ces objets, et ils pensent qu'honorer les reliques des saints, c'est s'exciter soi-même à imiter leur exemple.
On s'écriera que c'est là une affreuse superstition ! Mes frères, il n'y a pas de mot plus fréquemment employé que celui-ci, et cependant il n'y en a peut-être pas de plus difficile à définir. Qu'est-ce que la superstition? C'est la croyance qu'une vertu, une influence, un pouvoir surnaturel existe dans quelque chose, en dehors de Dieu, sans que la volonté divine soit la cause et la parole divine la garantie de cette vertu.
' Anicius Auchenius Bassus. V. C, el Turrenia Honorata,C. F. ejus cum filiis lieo s.inctisque devoli. Voyez les Iriires à J. Poynder, t'cuycr, p. '68.
Dès qu'avec une conviction sincère vous vous adressez à Dieu, dès que votre espoir ou votre croyance a pour base une confiance entière dans la parole et dans la puissance de Dieu, appliquée par les instruments qu'il a dans ses mains, il n'y a point là de superstition. Qu'il s'agisse de l'ordre naturel ou surnaturel, peu importe. Si un homme conserve sur lui un talisman, et en espère quelque secours, si dans sa pensée ce talisman est un préservatif contre la maladie ou contre le danger, en raison d'une vertu particulière qu'il croit arbitrairement y être attachée, cet homme est superstitieux. Mais prendre un médicament à cause de son efficacité naturelle, résultat des lois par lesquelles Dieu a réglé la création, ce n'est point faire acte de superstition. Il en est de même dans l'ordre surnaturel : la superstition est l'attribution purement arbitraire d'une influence surhumaine à un acte ou à un objet à qui Dieu n'a pas départi cette vertu ; la religion, c'est la soumission de la volonté de l'homme à la volonté <livine , et l'adoption de tous les moyens établis par la souveraine intelligence. C'aurait été une superstition de la part des Juifs, de <^t*oire, sans motif, qu'ils pouvaient se guérir de la morsure des serpents de feu, en regardant le serpent d'airain; mais, du moment que Dieu ordonnait l'érection de cette figure symbolique, comme gage d'un tel résultat, toute superstition cessait, chaque regard qui se portait vers ce signe se dirigeait, pour ainsi dire, vers Dieu, auteur «le la vertu et de l'efficacité dont ce signe était doué. Si l'homme avait j)lacé deux images de chérubin sur l'arche d'alliance, qu'il se fût incliné devant elles, qu'il les eût honorées, et qu'il eût vu en elles des intermédiaires entre Dieu et lui, c'aurait été une superstition grossière, et il se fût même exposé à tomber dans l'idolâtrie, comme il arriva dans le culte du veau d'or '. Mais, dès que Dieu fit lui-même élever ces statues, les appela le siège de sa miséricorde, dit que là il entendrait les prières de ses serviteurs, et que le grand prêtre dût y apporter ses offrandes, dès lors ce fut un instrument choisi de Dieu, <>t il n'y eut pas de superstition à y mettre sa confiance. Porter des pierres précieuses sur la poitrine, y graver certaines lettres d'un sens mystique, sans aucune garantie divine, c'eût été un charme, un (alisman, tout ce que vous voudrez de superstitieux ou d'impie. Mais, dès que Dieu ordonne la confection de l'Urim et du Thumjnim, ou lorsque David demande à l'Éphod ce qu'il doit faire, sa-
' Los Rois, liv. I, chap. xxni, vois. 9.
chant que Dieu s'en est servi pour cet usage, il n'y a plus là de superstition. C'est une distinction qu'il ne faut jamais perdre de vue, parce qu'elle met à néant cette imputation populaire de superstition dont les catholiques sont l'objet.
Qu'un homme au cœur simple prie devant une image, ou se rende de préférence dans un endroit, par suite d'une certaine conviction que l'expérience lui aura donnée, à tort ou à raison, que ses prières sont là plus efficaces qu'autre part, certainement, en agissant ainsi, il ne fait point un acte superstitieux, car il attribue cette efficacité à la volonté de Dieu, dont il s'est convaincu. Dans d'autres religions, on retrouve la même idée. N'est-il pas ordinaire de penser que l'on priera avec plus de dévotion dans une certaine partie de sa maison , ou dans une chapelle, dans un oratoire que dans un autre? Et qui accusera ces préférences de la prière de superstition? On n'a pas l'idée que le bâtiment oii l'on se trouve, que les murs qui vous entourent, fassent descendre sur vous la bénédiction céleste; mais on a la conviction que l'on prie mieux dans cet endroit, et que, par conséquent, vos prières sont mieux entendues ; assurément, il n'y a point là de superstition. Pourquoi encore va-t-on écouter un prédicateur plutôt qu'un autre, quoiqu'on réalité il ne soit pas plus éloquent? Et, s'il arrive que vous demandiez les raisons de cette prédilection pour un orateur sacré, souvent on ne pourra vous en donner aucune. On sent que ses paroles vont plus au cœur , et qu'elles font éprouver plus de satisfaction. Dira-t-on que c'est là attacher une vertu particulière à l'homme, que c'est lui attribuer une sorte de puissance individuelle? Considérez la question sous le point de vue le plus simple , c'est-à-dire qu'il plaît à Dieu de faire de cet homme un instrument de son œuvre, et toute idée de superstition disparaît, et toute gloire est rapportée à Dieu seul.
11 faut appliquer ces considérations aux reliques des saints, aux souvenirs que les catholiques portent d'eux sur leurs personnes, ou conservent avec soin, comme une sorte de gage, comme un symbole de la protection des saints et de leur intercession , comme un moyen de ranimer la dévotion, de rappeler les vertus qui ont distingué ces serviteurs de Dieu, et de nous porter à le prier. Certes, tant que nous n'attribuerons aucune vertu particulière à ces reliques, en dehors de la volonté et de la bonté divines, on ne peut voir là aucune superstition. Les catholiques se bornent à croire que Dieu ayant jugé à propos d'employer ces objets comme instruments de ses grandes
œuvres et de ses bienfaits envers son peuple , il faut les traiter avec respect , et avec l'humble espoir que Dieu pourra encore s'en servir comme il l'a déjà fait; et ainsi nous les considérons comme ayant cette vertu symbolique dont j'ai déjà parlé. Nous voyons que Dieu a souvent fait usage de ces instruments. Dans l'ancienne loi, il ressuscite un mort, parce que ce mort s'est trouvé en contact avec les os d'un de ses prophètes. Dès qu'il fut placé dans le tombeau, dès qu'il toucha les os du saint prophète, il se leva rendu à la vie '. Dieu ne voulait-il pas montrer par là que les restes de ses saints étaient quelquefois doués par lui d'une puissance surnaturelle, dans une occasion même où l'on ne pouvait s'attendre à un miracle si extraordinaire?
Nous, voyons qu'il suffisait de montrer à des malades des linges qu'avait portés saint Paul, pour les guérir immédiatement * ; et c'étaient là des reliques, dans le sens catholique du mot. Nous voyons aussi qu'une femme recouvra la santé pour avoir touché le bord du vêlement de notre Sauveur ^ et que ce vêtement était empreint d'une telle vertu, que la guérison des maladies y était comme inhérente, sans que le Christ eût exercer aucun acte de sa volonté. Ces exemples prouvent que Dieu se sert des reliques de ses saints comme d'instruments pour opérer ses plus grandes merveilles. Tels sont la base et' le principe de la pratique catholique, principe qui en exclut toute idée de superstition. Dieu lui-même nous a donné le témoignage exprès qu'il emploie de tels moyens, et, par conséquent, il n'y a pas de superstition à croire qu'il peut s'en servir encore. Qu'on ne dise pas qu'alors, plus qu'aujourd'hui, on pouvait s'attendre à cette marque de protection divine. Les fidèles ne sont nulle part invités à toucher la personne de saint Paul avec des linges, pour les imprégner d'une vertu miraculeuse, ou à s'en servir pour la guérison des malades. Il n'est pas moins évident que la femme qui touche la robe du Sauveur n'avait point reçu le conseil de le faire , et qu'elle n'agissait pas d'après l'expérience d'autrui, car cette épreuve était la première. Jésus attribue sa guérison à la foi qui accompagne son action : « Rassurez-vous, ma fille, votre foi a tout fait pour vous. » Or, si ces personnes n'étaient point superstitieuses en se fiant, pour la pre-
' 4, les Rois, ïiii, 21 .
- Acte XIX, 11, 12.
2 Mal., XII, 20.
mière fois, à l'efficacité de tels moyens, et si elles furent louées au lieu d'être blâmées, à cause de la foi qui les faisait agir ainsi, comment accusera-t-on ceux qui ont la même foi, les mêmes sentiments, et qui sont autorisés par ces illustres précédents, et la sanction d'approbation aussi formelles?
Après ces exemples pris de l'Écriture, après cette base de notre croyance établie par la parole de Dieu, il ne reste plus qu'à montrer que, depuis le commencement de l'Eglise, notre doctrine et notre pratique ont été universellement admises. Nous en trouvons la preuve dans le soin avec lequel les chrétiens cherchaient le corps des martyrs après leur mort. Dès qu'un martyr avait subi le dernier supplice, nous voyons, dans toute l'histoire ecclésiastique, les chrétiens s'efforcer d'obtenir leurs corps qu'ils rachetaient quelquefois à prix d'argent. Ils faisaient même plus, ils recueillaient tout leur sang, autant qu'ils pouvaient le faire, et le conservaient dans des vases placés sur le tombeau des martyrs. Saint Prudence décrit un tableau qu'il vit dans les catacombes, tableau qui représentait le martyre de saint Hippolyte, traîné à la mort par des chevaux fougueux, parce qu'il portait le même nom que l'Hippolyte de la fable, et que le juge l'avait condamné, par une funèbre dérision, au même genre de mort que son homonyme. Le corps du saint est déchiré en lambeaux, et une foule de chrétiens suit le martyr, recueillant avec respect nonseulement ses lambeaux meurtris, mais étendant des éponges ou des .linges pour recevoir chaque goutte de sang. Aussi trouvons-nous constamment dans la tombe des martyrs, des éponges ou des fioles teintes encore de sang. Une autre espèce de reliques que l'on y rencontre aussi, ce sont les instruments de torture qui servaient à les mettre à mort. Il y a des salles qui font partie de la bibliothèque du Vatican, à Rome, appelées le Muséum d'antiquités chrétiennes, dans lesquelles sont conservés avec soin tous ces instruments de torture dont on a vérifié l'authenticité. Il paraît que les chrétiens les enterraient avec les corps des martyrs. Une autre marque de respect pour les reliques de ces glorieux athlètes de la foi était de toujours construire les oratoires ou les églises, là où ils avaient souffert; les tombes des martyrs étaient les autels des premiers chrétiens. Cela ne ressort pas seulement de la liturgie, où il est parlé des reliques des martyrs comme nécessairement présentes à l'autel, et du fait d'une église très-ancienne de Rome, qui avait été bâtie sur le tombeau d'un martyr, mais d'une décision expresse du concile de Carthage, tenu
en 398 : « Que l'évêque du lieu fasse enlever ces autels que l'on a » dressés dans les champs et sur les routes, en mémoire des martyrs, » mais qui ne renferment ni leurs corps, ni leurs reliques. Il faut » aussi vérifier la nature des faits; car des autels qui n'ont été érigés » que pour remplir quelque rêve, quelque fantaisie humaine, ne » doivent point subsister '. » Il existe une très-belle lettre du pieux ovêque de Milan, saint Ambroise, à sa sœur Marceline, où il raconte comment, lorsque dans une certaine occasion, il annonça son intention d'ouvrir une nouvelle église, plusieurs s'écrièrent qu'il devait la consacrer de la même manière que la basilique romaine; à quoi il répondit qu'il le ferait s'il pouvait découvrir les corps des martvrs. Et, saisi d'une sainte ardeur, il ordonna des fouilles qui amenèrent la découverte des corps de saint Gervais et saint Protais avec leur sang, et d'autres témoignages d'authenticité. On les transféra solennellement à la basilique ambroisicme, et pendant la translation un aveugle recouvra la vue. Il donna ensuite à sa sœur la substance du sermon qu'il prononça en cette occasion ''.
Je n'ai plus, suivant la méthode que j'ai adoptée, qu'à vous citer quelques autorités écrites parmi celles qui se présentent en foule pour vous montrer que les anciens chrétiens croyaient, à l'égard des reliques, tout ce que nous croyons. Nous commencerons par l'Eglise de Smyrne , une des sept dont il est parlé dans l'Apocalypse , et qui fut fondée par saint Jean. Saint Polycarpe, son évêque, était l'un des derniers qui avaient vu cet évangéliste, il avait été personnellement son disciple; nous ne pouvons donc croire que la doctrine, enseignée par le Christ et ses apôtres , se fût complètement obscurcie sous ce saint évêque. Après sa mort, les chrétiens de l'Église de Smyrne écrivirent une lettre, conservée par Eusèbe, où, au milieu des détails de cet événement, on trouve le passage qui suit : a Le démon, notre » perfide ennemi , à fait tous ses efforts pour nous empêcher d'em- » porter le corps, comme c'était le vif désir de beaucoup d'entre » nous. On disait que nous abandonnions notre maître crucifié, pour » adorer Polycarpe. Hommes insensés! qui ne savent pas que jamais » nous ne pouvons abandonner le Christ qui est mort pour le salut » de tous les hommes, ni adorer un autre que lui. Nous l'adorons, » lui, comme le Fils de Dieu, mais nous rendons des hommages mé-
' Can.XIV, conc. gén., t. ii, p. 1217.
- Episiolar. lib. VII. sp. Lvi, oper., t. r, p. 315. Par., 1632.
( 413 ) » rilés aux martyrs, comme à ses disciples et ses imitateurs. Le cen- » turion fit donc brûler le corps; tous recueillirent ensuite ses os, » plus précieux que les perles, plus éprouvés que l'or, et nous les » enterrâmes. Dans cet endroit, plaise à Dieu, nous nous réunirons, » et nous célébrerons avec joie le jour anniversaire de son martyre, » comme la mémoire de ceux qui ont été couronnés avant lui, afin, » par son exemple, d'en préparer d'autres au même combat*. » Dans ce passage, il y a des points importants sur lesquels il nous sera permis d'insister. Sous beaucoup de rapports, le récit de ce martyre est très-remarquable : il prouve l'empressement des chrétiens à obtenir le corps du saint; il montre que ses os étaient considérés comme plus précieux que les perles, et plus éprouvés que l'or, et que les fidèles voulaient les honorer en se réunissant autour de sa tombe pour célébrer son anniversaire. Mais ce qu'il y a de plus saillant, ce sont les paroles, relatives aux Juifs, qui accusaient les chrétiens de vouloir adorer Polycarpe. Comment ces Juifs pouvaient-ils prétendre un instant que les chrétiens adoreraient Polycarpe et abandonneraient le Christ, si jamais l'on n'avait donné aux reliques des martyrs aucune marque extérieure de respect? L'accusation elle-même suppose l'existence de la pratique qui était bien connue des adversaires des chrétiens.
Saint Ignace, qui souffrit le martyre à Rome 100 ans après le Christ, était évêque d'Antioche; et nous voyons que son corps fut transféré à son siège, comme un trésor inappréciable, de ville en ville ^ Mais il y a sur cette translation un passage éloquent de saint Chrysostôme, que je dois reproduire : « Quand il eut donc succombé » dans cette ville (à Rome), ou plutôt quand il fut monté au ciel, il )) revint pour être couronné; car la bonté de Dieu a voulu qu'il » retournât parmi nous , et que le martyr fut partagé entre nos » villes. Cette ville a vu couler son sang, mais vous avez honoré » ses reliques, vous vous êtes réjouis de son épiscopat. A Rome on » l'a vu lutter, vaincre et triompher, vous le possédez à toujours; B Dieu vous l'a enlevé pour peu de temps, et vous Ta rendu avec )> beaucoup plus de gloire. Et, comme ceux qui empruntent de l'ar- » gent rendent avec intérêt ce qu'ils reçoivent, ainsi Dieu vous » ayant emprunté, pour un instant, ce trésor précieux, et l'ayant
' Hist. eccl., 1. IV, c. xv, p. 170-171. ^ Voyez ses actes dans Ruiriart.
)) montré à cette ville, vous le renvoie brillant d'un éclat nouveau, )) Vous avez envoyé un évêque, et vous avez reçu un martyr; vous j) l'avez envoyé avec des prières, et vous l'avez reçu avec des cou- » ronnes ; et non pas vous seulement , mais toutes les villes qui se » sont trouvées sur son passage, car de quels sentiments n'ont-elles » pas été affectées, quand elles ont vu transférer ces reliques? Quels » fruits d'une joie sainte n'ont-elles pas recueillis? De quelles accla- )) mations n'ont-elles pas salué le vainqueur couronné? De même que )) les spectateurs s'élancent de l'arène, s'emparent du noble com- )j battant qui a vaincu tous ses adversaires et s'avance dans sa gloire, » ne lui permettent pas de toucher la terre, et le portent chez lui, » en triomphe; de même toutes les villes, recevant tour à tour, de » Rome, cet homme saint, ont porté et accompagné le martyr vain- » queur jusqu'à cette cité, célébrant sa gloire par des hymnes, et )) triomphant du démon , dont les artifices ont tourné à sa propre » honte, et qui, par ce qu'il a fait contre le martyr, n'a travaillé que )i contre lui-même '. » Ainsi nous voyons que les reliques des saints sont traitées par les disciples immédiats des apôtres, par ceux qui les ont connus, et ont reçu leurs leçons, avec le plus grand respect.
Les textes que l'on pourrait citer se multiplient à l'infini.
Saint Basile, évêque de Cappadoce, répond à saint Ambroise, archevêque de Milan , qui avait écrit de si loin pour obtenir une partie des reliques de saint Denis.: cela vous montre la communion qui existait entre les Eglises de toutes les parties du monde, comme l'objet auquel elle s'appliquait. Voici ses paroles : « L'affection que » nous avons pour nos frères morts se rapporte au Seigneur qu'ils )) ont servi; et celui qui honore ceux qui sont morts pour la foi » montre qu'il partage leur ardeur ; de sorte qu'une seule et même » action est la preuve de beaucoup de vertus. » Il raconte, ensuite, comment on a transféré les reliques du saint, bien contre la volonté de ceux qui les possédaient; et il constate qu'il n'existait aucun doute sur leur authenticité ^
Voici un passage de saint Ephraïm, déjà cité avec éloge : « Voyez » comme les reliques des martyrs respirent encore! Qui peut douter » de l'existence de ces martyrs? qui peut croire qu'ils ont péri? »
' Homil. in St. Ignal. inart. xi.m, traduite par le révérend F. C. Ilusanbelh, dans sa victorieuse réfutation de Faber. Le Faberisme réfuté, 18li6, ji. G2o. ' Ad Anibros. Mcdiol. ep., cxcvii, i. ui,p. 287.
Il exalte ensuite la vertu des reliques, et exhorte les fidèles à y avoir recours dans toutes leurs peines; « car la Divinité habite dans ces » restes sacrés, et, par son pouvoir et sa présence, des miracles » sont opérés *. » Saint Astérius dit aussi : « On ensevelira honora- » blement les corps des martyrs, pour les conserver de siècle en » siècle, comme des dons d'une haute valeur. Par eux, nous sommes » fortifiés , et l'Église est protégée comme une ville est gardée par » une garnison armée. » Saint Jean Chrysostôme s'exprime de la manière suivante : « Ce que ne peuvent faire ni l'or, ni les richesses, » les reliques des martys le feront. L'or ne chasse point les maladies, » et n'empêche pas la mort ; mais les os des martyrs ont fait l'un et » l'autre. Aux jours de nos pères, on a vu le premier miracle, et lo » second de notre temps ^. »
Les témoignages sont infinis, par une raison que j'expliquerai en peu de mots. Deux ordres de preuves se présentent à cette époque dans l'histoire de l'Église, pour démontrer quelle était alors la croyance des chrétiens. Ce sont, d'abord , les écrits du sophiste Eunapius, vers l'année 380, destinés à prouver que les chrétiens adoraient les martyrs. 11 les accuse , en premier lieu, de prendre un grand soin des corps des martyrs, et de les placer sous leurs autels; secondement, de leur rendre un culte divin , et de les traiter comme des dieux : d'où il part pour leur imputer le crime d'idolâtrie. Ainsi ce n'est point là une accusation moderne; l'histoire est vieille , l'accusation antique; elle était portée contre nous, 380 ans après Jésus-Christ; notre doctrine, notre pratique faisaient taxer l'Église entière de paganisme par les païens eux-mêmes. Cela prouve, au moins, quel grand honneur et quelle vénération on rendait alors aux saints et à leurs restes. Le second ordre de preuves est celui-ci : Quelques années après , nous voyons Yigilantius condamné comme hérétique , pour avoir dit qu'il ne fallait pas honorer les reliques des saints. Il nous reste un traité en forme, rédigé contre lui par saint Jérôme; mais le fait même des attaques de Yigilantius contre la pratique montre qu'elle existait avant lui. Saint Jérôme fait une distinction très-juste : « ISous n'adorons pas, dit-il, les reliques des martyrs, » nous ne leur rendons pas un culte, mais nous les honorons pour » élever nos esprits jusqu'à celui dont ils sont les martyrs. Nous les
' T. T, p. 340, éd. Rom.
* Homil. Lxxi, S. Drosidis Mari., t. v, p, 882.
)) honorons pour que cet honneur soit rapporté à celui qui dit ' » Celui qui vous reçoit me reçoit ', »
C'est ce que les catholiques ont toujours dit, dans les temps anciens comme dans les temps modernes. Ils ont dit que le respect qu'on montrait aux reliques avait Dieu pour fin dernière, et qu'en honorant ses serviteurs nous honorions Dieu qui les a choisis pour champions et pour serviteurs fidèles. Il y a donc, vers cette époque, une multitude incroyable d'écrivains qui enseignent la même doctrine , et je suis frappé surtout, à cet égard, d'une des lettres de saint Augustin, dans laquelle il recommande quelques amis qui voyageaient en Italie. On venait de découvrir alors, en Orient, les reliques de saint Etienne, le premier martyr, et on en avait apporté unepartie en Afrique. Saint Augustin, et personne, plus que lui, on lésait, ne fut à l'abri de la superstition et de la crédulité, raconte la translation des os de saint Etienne.
L'évéque d'un diocèse voisin dut sa guéri son d'une longue et douloureuse maladie, qui aurait bientôt nécessité une pénible opération, à ces reliques que l'on apporta dans son Eglise. Mais, ce qu'il y a de plus remarquable dans cette lettre de recommandation, ce sont les paroles suivantes : « Ce qui vaut encore mieux que toutes les qualités » personnelles de ces voyageurs , c'est qu'ils ont une partie des re- » liques de saint Etienne. » Quiconque écrirait aujourd'hui une telle lettre serait regardé comme superstitieux. Et cependant quel est celui qui l'écrit? dans quel siècle vivait-il , et quel homme c'était ! Des citations comme celles-ci devraient au moins imposer quelque réserve à nos adversaires, quand ce ne serait que par respect pour ceux qu'ils enveloppent dans la même condamnation. Cela doit suffire à l'égard des hommages que nous rendons aux reliques. Nous trouvons dans la parole de Dieu la base de notre croyance, et nous nous appuyons sur la pratique constante de l'Eglise.
Il y a encore une question qui touche à celle-ci, c'est la question des images et des tableaux qui sont dans nos églises. Le concile de Trente établit, à cet égard, les deux points de la croyance catholique. D'abord , il est utile et profitable d'avoir des tableaux et images qui représentent les saints; en second lieu, il faut leur rendre honneur et respect '. C'est donc là toute la doctrine catholique. Je pense que
' Kp. I m, .1(1 Riparium, 1. 1, p. 583-584. ' 6essx\v,Dp veiierai. sanctorurn.
( àll )
personne n'ira jusqu'à dire qu'il est défendu d'avoir des tableaux dans les églises, à cause de l'interdiction judaïque, quoique l'ignorance nous ait accusés d'avoir altéré le décalogue en faisant deux commandements d'un seul, pour atténuer la défense de faire des images, comme étant distincte de la défense de les adorer. La première question qui se présente est donc celle-ci : « Est-il défendu de faire » des images , ou seulement nous est-il défendu d'avoir pour elles » un culte? » En admettant la première hypothèse, on ne doit permettre, dans une église, aucun monument, pas même un tableau de maître-autel; et, cependant, on sait bien qu'il y en a un grand nombre dans les temples de l'Eglise établie. Dans l'église de Saint- Etienne, à Valbrook, je crois qu'il y en a un ; dans celle de Greenwich, il y a un tableau de saint Paul , et il en est de même dans beaucoup d'autres temples protestants. On ne peut donc supposer que la représentation des figures humaines soit interdite sous aucun rapport, et, par conséquent, la première partie du commandement est modifiée essentiellement par la seconde, et en reçoit toute sa force. Nous reconnaissons qu'on ne doit faire aucune image pour l'adorer, parce que le premier commandement interdit l'idolâtrie, et, par conséquent, toute image dontl'idolâtrie serait le but. Mais Dieu a prescrit de faire des images : car, dans le tabernacle , il y avait deux chérubins dans h; saint des saints, les deux murs du temple étaient ornés de sculptures, et une fontaine d'airain soutenue par douze bœufs versait ses eaux dans la cour du temple. Or, il n'y a pas de doute que le temple lui-même n'offrît des images sculptées et des représentations de la figure humaine, autant qu'on pouvait rencontrer ces sortes d'ornements dans un monument de cette nature. Toute la question est donc ramenée à ce point : les catholiques ont-ils raison de regarder les images comme des souvenirs sacrés, devant lesquels ils peuvent trouver des inspirations de foi et de dévotion, dans leurs prières? On me demandera peut-être jusqu'à quel point cela est autorisé par l'Ecriture. Je pourrais répondre qu'il n'est pas besoin ici d'autorisation; je pourrais même demander, à mon tour, quelle autorité peut m'interdire ces objets de piété, car il est du droit naturel de l'homme d'honorer Dieu par tous les moyens qui ne sont point défendus. En quoi, pourrais-je dire , l'Ecriture autorise-t-elle la construction des églises , l'usage de l'orgue, les cloches, la musique, tous les détails extérieurs des cérémonies du culte, tout ce qui parle à l'imagination par les oreilles et par les yeux? Ai-je besoin d'une permission, ai-je besoin de l'Écriture
pour me servir de l'orgue? Non, assurément; parce que, si la chose est innocente et sert à élever nos cœurs vers Dieu, nous croyons que nous avons le droit de nous en servir, et, pour nous en priver, il faudrait un commandement précis. Je le demande, qui accuserait mes intentions, si, me trouvant devant le portrait ou l'image d'une personne que j'aurais aimée et perdue, je m'arrêtais ému d'un sentiment de respect et d'affection, comme si j'étais en présence de l'objet lui-même? Et si mes yeux se remplissaient de larmes, et si je paraissais lui adresser des paroles d'affection et d'enthousiasme, peut-être y aurait-il, de ma part, quelque exagération de sentiments dans de telles démonstrations, mais personne assurément ne dirait que je suis superstitieux ou idolâtre.
Voilà, cependant, toute la croyance catholique à l'égard des images ou des tableaux que l'on voit dans les églises. Ce sont des souvenirs, des monuments du passé , et nous les regardons comme propres à inspirer des sentiments analogues à ces sortes d'objets, riiais d'une nature religieuse. Et, certes, si je m'aperçois que la contemplation d'un tableau excite maywéesr et me rapproche, par une communion plus intime, de la personne que j'ai aimée et chérie, cette impression est légitime, et je peux m'y livrer sans qu'on ait le droit de m'en blâmer. De même, si un tableau, si une image quelconque de notre Sauveur, de sa sainte mère ou des saints, agit d'une manière plus puissante sur ma dévotion, je ferai bien d'avoir recours à un. tel moyen. C'est précisément pour ce motif que l'on se rendra plutôt dans une église que dans une autre, parce qu'on y éprouvera un sentiment plus vif de piété. Voilà sur quelle base il faut établir la pratique catholique, c'est qu'il n'y a point dedéfense, et que l'interdiction de l'ancienne loi n'avait pour objet que les images que l'on faisait dans un but d'idolâtrie, tandis que les nôtres sont analogues, par leur destination, à celles qui furent placées, par l'ordre de Dieu même, dans son temple.
Que la primitive église se soit servie des tableaux et des images, ce n'est pas là un point d'une grande importance, car cet usage a toujours été un objet de discipline. Le concile de Trente ne nous prescrit pas de nous en servir, il dit seulement que cela est utile, et qu'il faut les traiter avec respect, avec un respect relatif, tel que celui que l'on montre au portrait d'un père, et de quiconque nous inspire de l'estime et des égards. Mais le concile de Trente, dans ses instructions au clergé des paroisses, lui enjoint expressément
d'expliquer cette doctrine aux fidèles; il lui recommande de prévenir le peuple que ce ne sont là que des représentations d'objets réels, que tous les honneurs qu'on leur rend se rapportent aux originaux, mais que l'image, en elle-même, n'a aucune vertu, et ne peut être d'aucun secours.
Cependant , quoique vivant en face de l'idolâtrie , quoique bien décidés à ne pas laisser confondre leur foi avec le paganisme, nous voyons que les premiers chrétiens avaient cette partie du culte extérieur. Dans les catacombes, on trouve des sculptures très-anciennes; les sujets de quelques-unes sont partagés en deux par les tombes des martyrs, et sont, par conséquent, antérieurs à l'ouverture de ces tombes. D'Agincourt a comparé les pqjntures du sépulcre de la famille Nasoni avec celles que l'on a trouvées dans les catacombes, et il a décidé qu'elles étaient contemporaines des peintures du 11^ siècle. Flaxman, dans sa dissertation sur l'art, en reconnaît la haute antiquité. Ainsi ce système d'ornement est fort ancien; et la meilleure preuve de ce fait, c'est que, dans les catacombes, les sujets sont presque partout les mêmes, et ceux-là précisément que nous a décrits le plus ancien des écrivains ecclésiastiques, TertuUien, comme d'usage en Afrique sur les coupes des chrétiens; tels, par exemple, que le bon Pasteur, portant une brebis sur ses épaules, emblème de la charité de notre Sauveur, bien fait pour exciter envers lui nos sentiments d'affection. Cette uniformité pour le choix des sujets , surtout dans des contrées aussi lointaines, prouve que le type commun était beaucoup plus ancien, car il est impossible que dans différents pays, on eût adopté, par hasard, les mêmes sujets, et il a fallu qu'un intervalle de temps assez long s'écoulât entre l'invention primitive du type et l'imitation de ce type par tous les artistes.
Cette légère esquisse suffira. J'aurais pu dire quelque chose au sujet des abus, si je n'avais pas présenté dans cette conférence des observations qui, je l'espère, rempliront cet objet. En un mot, je ferai seulement observer que les récriminations contre les abus qui naissent de cette pratique viennent surtout de personnes qui ne se donnent pas la peine d'approfondir et d'apprécier le sentiment catholique. En allant dans les autres contrées, nous voyons des signes extérieurs de piété, d'un caractère beaucoup plus tranché que dans ce pays; il arrive ainsi que l'on condamne ces témoignages d'une ardente ferveur, qu'on y voit de l'idolâtrie et de la superstition, par comparaison avec ce qui se passe dans des pays plus froids et chez
des nations plus flegmatiques. Mais ceux qui connaissent les peuples dont il est question, et qui sont instruits de leur croyance, savent très-bien que l'exagération apparente des démonstrations extérieures ne touche en rien à une foi intérieure et à une conviction qui sont en accord parfait avec les prescriptions de l'Église
Il ne me reste plus maintenant qu'à vous parler de l'eucharistie dans les dernières conférences qui serviront de conclusion à ce travail. Mais, en finissant, qu'il me soit permis de vous prémunir contre toutes ces vagues déclamations dont les doctrines catholiques son] journellement l'objet. On opposera, je le sais, d'autres conférences à celles-ci * ; on s'efforcera de montrer que les doctrines et les pratiques catholiques, sont superstitieuses, idolâtres, et méritent les épithètes les plus outrageantes. A cette chaleur de la passion n'opposez que le calme de la raison et la froideur de la logique, répondez que l'éloquence la plus vive, les assertions les plus positives ne suffisent pas, ne doivent pas suffire, quand il s'agit de conviction religieuse, que les preuves, avant tout, sont nécessaires, qu'il faut <5xarainer la base sur laquelle nos adversaires fondent leurs attaques avant d'admettre leurs arguments. Je ne doute pas du succès d'une telle méthode ; car je suis sûr que, dans presque toutes les questions, on reconnaîtra que la doctrine attaquée n'est pas celle des catholiques, et que, par conséquent, l'argument qu'on en tirait est sans valeur, et que des raisons fort bonnes, contre une doctrine imaginaire, sont sans importance dès qu'elles sont sans objet.
Le temps n'est plus où l'on pouvait élever contre nous comme un cri de guerre, en nous reprochant la pratique de superstitions injurieuses pour Dieu, et la profession de sentiments politiques, hostiles à l'État. Ce serait même servir notre cause aujourd'hui que d'attaquer les catholiques anglais par de telles déclamations. Grâce à Dieu, grâce aussi à la générosité et à la justice de nos compatriotes, nous pouvons provoquer maintenant l'examen public de nos sentiments et de nos pensées. Loin de rien cacher, nous tenons à cœur de tout montrer. Les édifices de notre culte sont ouverts, nous publions nos livres de prières et nos instructions ; nous soumettons à l'examen le moindre de nos enfants et leur catéchisme ; nous invitons tout le monde à inspecter nos écoles, et nous offrons maîtres et élèves, prêts à répondre à toutes les questions. Tout ce que nous écrivons, toul
' C'est ce qui est arrivé.
ce que nous lisons, est à la disposition des savants; et, si nous le pouvions, nous leur ouvririons nos cœurs, pour qu'ils pussent y lire, car Dieu sait que nous n'avons rien à dissimuler, rien à cacher ; et là ils verraient notre foi écrite sur ses tables, dans les termes les plus simples et les plus clairs.