MATER CREATORIS MÈRE DU CRÉATEUR
Le premier et le principal de tous les miracles, que la toutepuissance de Dieu a accomplis, consiste en ceci : la Fille est la Mère de son Père; elle a donné la vie à son Créateur; elle a formé Celui qui l'avait formée : l'étoile produit le soleil, le ruisseau forme la source, l’œuvre façonne l’artisan, la femme engendre Dieu. Qui a jamais vu, qui a jamais entendu de telles merveilles? Voilà pourquoi, après l’invocation «Mère admirable,» a été placée celle-ci : «Mère du Créateur. »
C’est, en effet, à ce point de vue que la Vierge, Mère de Dieu, est surtout admirable. Examinons d’abord :
SI LA TRÈS-SAINTE VIERGE EST RÉELLEMENT LA MÈRE DE SON CRÉATEUR ET EN QUEL SENS.
SommaiRE. — 1. Les récents Ébionites de la Pologne sont de nouveaux Ariens. — 2. Peut-on appeler Jésus-Christ une créature? En quel sens? — 3. D’où procède l’admiration des saints Pères à l’égard de Marie? — 4. En quel sens Marie est-elle appelée la Mère de son Créateur?
I. — On doit croire fermement et sans l’ombre d’un doute que la sainte et glorieuse Vierge Marie est vraiment la Mère de son Créateur; c’est la foi et l’enseignement formel de l’Église catholique : 4° à cause des Ariens, qui prétendaient que Jésus-Christ, Fils de
Dieu, n’est pas le Créateur, mais une pure créature, quoique la plus excellente de toutes; 2° à cause des nouveaux Ébionites, qui soutenaient que Jésus-Christ n’a pas existé avant Marie; bien plus, qu'il n'avait jamais existé, sinon dans la pensée de Dieu, à l’état d’idéal. Assurément, si Jésus-Christ est le créateur de sa Mère Marie, comme l’Église le chante dans la présente invocation, il a dû exister avant Marie, car la cause précède son effet. De plus, s’il est le créateur de sa Mère, il a dû posséder un être, non dans la pensée de Dieu et purement idéal, mais un. être subsistant par soi, sans cause et sans dépendance d’un autre être; 3° enfin, à cause des Collyridiens, qui faisaient de Marie une déesse, comme le rapporte saint Épiphane !. En effet, si Marie est Mère de son Créateur, c’est qu’elle a reçu l'être de lui : elle n’est donc pas une divinité, mais une créature. Voyez done combien d’hérésies l’Église anéantit par cette seule invocation. Montrons, maintenant, que Marie est vraiment la Mère de son Créateur.
Marie, comme nous l’avons longuement prouvé dans la Conférence 124°, est vraiment Théotocos, c’est-à-dire Mère de Dieu. Au Psaume zxxxvi, verset 6, la Vierge dit : «Le Très-Haut lui-même l’a fondée; » et, au chapitre xx, verset 12, de l’Ecclésiastique : « Celui qui m'a créée a reposé dans mon tabernacle. » Marie est donc la vraie Mère de son Créateur.
IT. — Mais, pourrait-on dire, la très-sainte Vierge n’a point engendré Dieu en tant que Dieu, mais en tant que homme ; or, dans ce sens, il n’est pas Créateur, mais créature; donc, Marie n’est pas Mère du Créateur, mais d’une créature. Je ne nie pas que la sainte Vierge n'ait engendré Jésus-Christ, seulement en tant qu’il est « cet homme ; » quand même Jésus-Christ, comme homme, ne soit pas le Créateur, mais une créature, cette locution « en tant que homme » se rapporte à la nature humaine qui est créée; mais en tant qu'il est «cet homme, » il n’est pas une créature, mais le Créateur. En effet, cette locution : « cet homme » montre un suppôt qui est divin, et, conséquemment, non une créature, mais le Créateur. Voir notre illustre Docteur angé-
1 Hérésies LxxvIne et LxXXIXe,
lique ‘. Donc, puisque Marie est Mère de Dieu, elle n’est pas Mère d’une créature, mais du Créateur.
C’est en ce sens que l’Écriture appelle souvent Jésus-Christ « Créateur. » « Tout a été fait par lui, » dit saint Jean ?. Et l’Apôtre, s'adressant à Jésus-Christ, dit dans l’Épütre auæ Hébreux : « C'est vous, Seigneur, qui, au commencement, avez fondé la terre. » Nous avons longuement traité cette matière contre les Ariens, dans la Conférence 55°, où le lecteur pourra le voir.
L'Église, de son côté, appelle souvent Marie Mère de son Créateur. Elle chante, dans un répons bref : « Vous-avez mis au monde Celui qui vous à créée; » dans une hymne : « Celui-là même qui vous a créée, vous le nourrissez, petit enfant, de votre lait virginal ; » et, dans une antienne : « Vous qui avez engendré, à la grande admiration de la nature, votre saint Créateur. »
IIT. — Et c’est là ce qui ravit surtout les saints Pères en Marie: qu’elle soit la créatrice de son Créateur, la Mère de son Père, la nourrice de son nourricier ; qu’elle contienne Celui qui contient tout, qu’elle gouverne Celui qui gouverne tout. Écoutons Pierre Damien : « Cet étonnant sujet nous réduit à l’impuissance d’en parler. Quelle langue pourra l’exprimer ? Quelle raison ne s’arrêtera frappée de stupeur à la seule pensée que le Créateur naisse d’une créature, que l'artisan vienne de son œuvre, que dans le sein d’une jeune vierge soit conçu Celui que ne peut contenir ce vaste univers tout entier?» « O virginité merveilleusement féconde, s’écrie encore le même Saint, qui a conçu l’Immense, a enfanté l'Éternel, a engendré Celui qui est engendré avant tous les siècles 5! »
Origène, dans sa 1° Homélie sur saint Matthieu, contemplant ce mystère en Marie, s’écrie, ravi d’admiration : « O mystère sublime, ineffable! la mème Vierge est à la fois la Mère du Seigneur et sa servante, elle est l’ouvrage de Celui qu’elle a mis au jour. » Eusèbe Émissène, illustre entre tous les écrivains des premiers siècles, exalte ce prodige en ces termes : « Le Créateur procède de sa créature, une
1 TI Part., quest. xvi, art. 10. — 21, 3, — 3 1, 10, — * ne Sermon sur la Nativité de la Vierge. — 5 Sermon mr.
femme donne l'être à l’auteur de son être! Où doit commencer, où doit finir l'admiration ? »
Saint Pierre Chrysologue, dans une pieuse contemplation sur ce prodige sans exemple, s’adresse ainsi à la Mère de Dieu : « O Vierge, votre Créateur est conçu par vous, votre origine vient de vous-même, votre tige est dans votre rejeton, votre Dieu est dans votre chair !, » Et saint Augustin s’écrie à son tour : « O femme, sur toutes les femmes bénie, qui avez porté dans votre sein votre Époux ?. »
Qu'on ne parle plus de ces monstrueuses productions imaginées par les poëtes: Minerve, sortant du cerveau de Jupiter ; Bacchus, de la cuisse du même dieu; Vénus, de l’écume de la mer; Castor et Pollux, d’un œuf; les Mirmidons, des fourmis, et autres semblables absurdités ! Le vrai prodige, le vrai miracle, le voilà : le Créateur naît de sa créature; la source vient de son ruisseau; un immense géant, d’une jeune fille; Dieu, d’une femme.
Mais les raisonneurs ne se lassent pas; il faut qu’ils sachent par quel moyen une créature a pu donner le jour à son Créateur, enfanter l’auteur de son être, devenir la Mère de son Père. « Nul ne peut, disent-ils, mettre au monde un être plus ancien que soi. Or, puisque le Christ est plus ancien que Marie, comment l’a-t-elle engendré ou a-t-elle pu l’engendrer?» Ce mystère, comme d’ailleurs tous ceux que Ja foi nous propose, ne peut être pénétré par notre raison, mais la possibilité et la crédibilité en peuvent être démontrées. Écoutez donc pour une bonne fois, et comprenez.
Nul ne peut mettre au monde un être plus ancien que soi, selon ceque cet, être a de plus ancien, Mais Marie n’a pas engendré le Christ selon la nature divine, par où il existait avant elle, mais selon la nature humaine par où Marie existait avant lui. Et il n’est pas étonnant que nous n’ayons aucun exemple, puisque ce mystère est unique. Saint Augustin dit très-bien à ce sujet, dans sa 11° Lettre à Volusien : « Si vous pouviez demander la raison de ce mystère, il ne serait plus surprenant; si vous pouviez exiger un exemple, il ne serait plus unique. »
1 Sermon cxLue. — ? Sermon ixe, du Temps.
nl! 10
IV. — Vous insistez pourtant: « Si Marie, dites-vous, est Mère de Dieu seulement quant à la nature humaine; or, dans ce sens, il n’est pas Créateur, puisqu'il est postérieur à Marie; comment peut-on dire que Marie soit la Mère du Créateur? » Je réponds : De l’union hyp6statique des deux natures dans le Christ, il résulte la communication réciproque des idiomes, de telle sorte que tout ce qui est dit de la pature humaine, prise dans le sens concret, on puisse le dire aussi de la personne humaine dans le Christ. Car la même personne du Christ est en même temps la personne divine du Verbe et sa personne humaine, servant en elle seule de terme ou de suppôt aux deux natures. D’où il suit que, puisqu'on peut dire de la nature humaine au sens concret : l’homme est né, a souffert, est mort, on peut aussi dire de la personne divine dans le Christ : Dieu est né, a souffert, est mort. De la nature divine on dit au sens concret : Dieu est éternel, immuable, immense ; Dieu crée, conserve et gouverne tout ce qui est dans le Ciel et sur la terre ; on peut donc parfaitement dire aussi du Christ homme: cet homme est éternel, immuable, immense; cet homme est le Créateur, le modérateur et le Seigneur du Ciel et de la terre, en prenant le terme, « cet homme » pour suppôt. Les noms concrets, en effet, bien que désignant formellement les natures, s’emploient cependant ordinairement pour désigner le suppôt, surtout quand on ajoute le mot « ce » ou tout autre démonstratif. Donc, puisque la très-sainte Vierge est la Mère du Christ, selon la nature humaine, subsistant dans la personne du Verbe, elle est la Mère du Dieu-homme ou de l’homme-Dieu, qui est le Créateur. Elle peut donc s'appeler et elle est en effet la Mère du Créateur.
Mais peut-elle être appelée cause de son Créateur? A mon avis, il faut user du mot cause avec une discrétion extrême. La cause, si surtout la cause est productive, est plus excellente que son effet. Or, la très-sainte Vierge n’est pas plus excellente que son Fils, même en tant qu'il est homme, puisqu'il est Dieu personnellement et qu’il n’en est pas ainsi de Marie.
Toutefois, si quelqu'un voulait se servir du mot «cause » et appeler Marie la cause de son Créateur, il n’aurait qu’à prendre le mot de cause virtuellement. En effet, si le suppôt du Christ, tel qu’il est dans
la nature humaine, avait une cause, il n’en aurait pas d’autre que la très-sainte Vierge, grâce à son enfantement.
Votre surprise persiste néanmoins et vous dites, en admirant la profondeur d’un si grand mystère : « Le Créateur ne peut dégénérer en créature, nila cause devenir effet. Comment donc le Verbe s'est-il fait chair dans le sein de la Vierge Marie qui, dès lors, s’appelle et est la Mère du Créateur? » Écoutez et comprenez : Quand le Verbe s’est fait chair, le Verbe n’a pas été fait de nouveau, il n’a pas été fait Dieu de nouveau, mais la nature de Dieu s’est uni nouvellement la nature humaine dans la personne du Verbe éternel; et, à cause de cette nature, on appelle le Verbe créature, non pas que Dieu soit en luimême une créature, mais parce qu’à sa personne il a ajouté une créature, savoir : la nature humaine. Or, la très-sainte Vierge s’appelle Mère du Créateur, non pour avoir engendré le Créateur, considéré en lui-même, mais pour l’avoir engendré subsistant dans la nature humaine. À lui, Dieu vivant et véritable, notre Créateur et notre Rédempteur, soient éternellement louange, gloire, honneur, triomphe et puissance dans l’infinité des siècles. Amen.
POURQUOI LE CRÉATEUR A-T-IL VOULU DEVENIR CRÉATURE, OU BIEN POURQUOI DIEU S'EST-IL FAIT HOMME ?
SoxmaIRE, — 1. Jésus-Christ peut-il être appelé créature ? Comment cela? — 2. Des attributs divins qui resplendissent dans lIncarnation du Christ. — 3. Nous sommes réconciliés avec Dieu par le Christ. — #4. L’Incarnation du Christ augmeñnte envers nous l’amour de Dieu. — 5. Dieu a voulu attirer l’homme à lui de trois manières : exemple de la justice de Dieu; énumération des bienfaits de Dieu. — 6. La filiation naturelle de Jésus-Christ est le modèle de la uôtre. — 7. Les fruits de l'adoption divine. — 8. Grandeur de la malice du péché; excellent remède pour éviter le péché; exemple des vertus de Jésus- Christ. — 9. Combien la sainte Vierge était nécessaire au monde. — 10. Par l'Incarnation, tout l'univers est parfait. — 11. Joie des Saints par l'humanité de Jésus-Christ,
I. — 4° Après avoir vu que la glorieuse Vierge Marie est la Mère du Créateur, la picté nous conseille et, en quelque sorte, nous force de contempler et d’admirer la sagesse, la nuissance et la bonté du Créa
teur, et, ensemble, d'étudier, mais en dehors de toute curiosité, et de rechercher les raisons qui ont déterminé le Créateur de toutes choses à prendre notre chair de Marie et de se faire créature par elle. La méditation de ces motifs portera notre âme à l’amour, à la glorification, à la vénération de Dieu.
2° Et quoique ce mystère «ait été caché dans tous les siècles,» dit saint Paul; quoiqu'il soit « un abîime insondable, » suivant saint Bernard ?, et que, si la raison humaine essaye d’en mesurer la profondeur, il dépasse de beaucoup la portée de toute intelligence, toutefois, pour exciter dans le cœur des hommes lamour et l'admiration de la bonté, de la sagesse et de la puissance de Dieu, nous voulons apporter, avec les Docteurs de l’Église, quelques-unes des raisons pour lesquelles le Créateur a bien voulu devenir créature, c’est-à-dire se faire homme.
3° Et d’abord il faut sérieusement observer que, d’après les principes de la théologie, Notre-Seigneur Jésus-Christ ne peut pas être appelé absolument « créature; » il faut toujours ajouter à ce mot, « quant à la nature humaine, » ou « en tant que homme, » pour ne point paraître en communion de doctrine avec les Ariens, qui regardaient le Christ comme une créature, même quant à la nature du Verbe. Nous disons donc que le Créateur est devenu créature, et que Jésus-Christ est créature quant à la nature humaine, qui n’est point un être incréé, comme la personne du Christ, mais créé par Dieu. Les saints Pères ont dit bien des fois à quel titre Jésus-Christ est créature *; pourvu qu'on ne prenne pas le mot « création » dans le sens strict, car il n’y a de créé, dans ce sens, que les substances, d’après saint Thomas *; mais, dans le sens ordinaire, pour ce qui est fait, soit par création ou par génération, comme l’humanité de Jésus-Christ. Donc, il a plu au Créateur de se faire créature, c’est-à-dire homme :
1 Aux Colossiens, 1, 26. — ? Sermon 1°, sur l’Annonciation. — 3 St. Jérôme, chap. 1, sur l'Épitre aux Éphésiens; St. Léon, Sermon me, sur la Pentecôte; St. Augustin, lettre Lvut, à Dardanus; St. Jean Damascène, liv. HI, de la Foi orthodoxe, chap. 1v; Virgile, liv. T1, contre Eutlychès et le ke Concile, art. 11; et enfin notre illustre frère St. Thomas, IIIe Part., quest. xvi, art. 10, — # Ire Part., quest. xLv, art. 4.
4° pour lui-même ; 2° pour nous; 3° pour le complément de l’univers; 4° pour la gloire des Saints.
IL. — Pour lui-même: « Le Seigneur a tout fait pour lui-même. » Et comme il n’a créé le monde que dans le dessein et le but de mettre en lumière, par ces visibles effets de sa puissance, les attributs invisibles de la divinité : « Car ce qu’il y a d’invisible en Dieu est devenu visible, depuis la création du monde, par la connaissance que ses créatures nous en donnent, mème sa puissance éternelle et sa divinité ?; » de même, ii a voulu se faire homme afin que sa bonté, sa sagesse, sa puissance, sa justice, sa miséricorde et ses autres attributs divins nous fussent de plus en plus connus. Les perfections de Dieu resplendissent en vérité dans toutes ses œuvres; mais c’est dans l’œuvre sublime de l'Incarnation qu’elles brillent de l'éclat le plus vif.
1° Il s’est fait homme pour la manifestation de sa bonté. En effet, il est de la nature du bien de se communiquer, de se répandre, comme l’enseigne saint Denys *. Il est donc de la nature du souverain bien de se communiquer souverainement. Or, Dieu, puisqu'il est le souverain bien, a dû se communiquer à sa créature d'une manière souveraine. C’est bien ce qu’il a fait quand il s’est revêtu de notre chair et s’est fait homme. Il est impossible d'imaginer une communication plus parfaite de Dieu à sa créature que celle en vertu de laquelle le Verbe s’est fait chair. Ainsi raisonne saint Thomas * et après lui Cajetan, son commentateur, tient ce langage : « Le souverain bien, dit-il, s’est communiqué de trois manières : premièrement, d’une manière pour ainsi dire naturelle, en donnant à tous les êtres leur nature propre et particulière; secondement, d’une manière surnaturelle, en nous octroyant la grâce et la gloire, dons qui sont au-dessus de la nature ; troisièmement, d’une manière personnelle, en élevant la créature à l’unité de la personne divine. La manifestation de sa bonté a été grande dans le premier cas, plus grande dans le second et souveraine dans le troisième. En effet, quand le Verbe s’est incarné, Dieu n’a point accordé à l’homme une sorte d’image de soi-même, ni un don naturel ou surnaturel quelconque, mais il a uni sa personne di-
1 Proverbes, xv1, 4. — ? Aux Romains, 1, 20, — 3 Chap. 1v, des Noms divins. — * 1116 Part., quest. re, art, 1er,
vine à la nature de l’homme, de telle sorte que Dieu et l’homme ne soient qu’une seule personne divine, incréée, infinie.
2° Pour la manifestation de sa sagesse. C'était une entreprise difficile, ardue, de satisfaire à Dieu pour une offense infinie. L'homme était débiteur, mais il était hors d’état de payer et de satisfaire. Dieu avait de quoi payer, mais ilne devait rien. Que faire? Pour ne pas laisser périr le genre humain tout entier, la divine Sagesse inventa un moyen plus qu'aucun autre propice à la restauration de noire salut: elle réunit les deux natures par un lien si étroitque le même sujet, Fils de Dieu et Fils de l’homme à la fois, füt riche en satisfaction d’un côté et füt en quelque sorte débiteur de l’autre. C’est ce qui fait dire à notre Docteur angélique, dans l’admiration où le jette une si grande sagesse : « Quoi de plus sage que de réunir, pour le complément de l'univers, le premier être et le dernier, savoir : le Verbe de Dieu, qui est le principe de tous les êtres, et la nature humaine, qui, dans l’œuvre des six jours, fut la dernière de toutes les créatures? » Le Verbe s’est uni à l’homme, c’est-à-dire le premier être au dernier; de manière, pour ainsi dire, à former un cercle: Dieu commença par un point quand, par son Verbe, il créa tout; or, il aboutit au même point quand, par l’Incarnation, il réunit le même Verbe à l’homme, qui était en quelque sorte le dernier point de la création.
3° Pour la manifestation de sa puissance, qui, dans cette œuvre, est bien plus étonnante et bien plus éclatante que dans l’œuvre de la création. Dieu créa les Anges, Les cieux, les astres, la terre, les éléments, les hommes, les animaux; voilà certes des œuvres grandes, belles, excellentes. Maïs quand le Verbe se fait chair, c’est là une œuvre plus élevée, plus excellente. Écoutons notre angélique Docteur : « Il faut une grande puissance vour unir entre eux des éléments différents, mais il faut la souveraine puissance pour unir les mêmes éléments à un esprit incréé, puisqu'il y a disparité?.» Bien avant lui, saint Basile, considérant le même sujet, tient ce langage : « C’est la preuve d’une grande puissance que Dieu puisse subsister dans la nature humaine, car la création du ciel et de la terre, de la mer, de l’air
1 Opuscule Lx. —- 2 Jbia,
et des principaux éléments, si lon peut concevoir quelque chose au-
dessus du monde, s’il se trouve quelque chose sous les profondeurs
de la terre, tout cela n’exprime pas la puissance du Verbe divin au
même point que l’économie de son incarnation et son abaissement jusqu’à notre bassesse et à notre infirmité ‘. »
4° Pour la manifestation de sa justice. L'homme s'était laissé vaincre par le démon. Dieu aurait pu l’arracher par force au démon, comme à un despote; mais il ne le voulut pas et demanda un prix d’une parfaite justice pour son rachat. C'était à l’homme de donner satisfaction, mais il ne le pouvait. Dieu le pouvait, mais il ne le devait pas. Qu’ad- : vint-il alors? Le Verbe se fit chair,i pour avoir un sang qu’il pût offrir en prix surabondant de ce rachat, et une divinité qui donnât à cesang la valeur d’un prix adéquate. Voilà donc le péché expié par la justice, l’homme racheté à un prix d’une justice parfaite; voilà la justice di- : vine abondamment et surabondamment satisfaite. Oh ! l’admirable justice ! l’exacte satisfaction ! l’abondante rédemption !
5° Pour la manifestation de sa miséricorde. Nous avons traité ce sujet dans la Conférence 27°. Passons à l’autre point.
III. — Il s’est fuit homme pour nous : 1° afin de nous délivrer du péché et de la damnation et de nous réconcilier avec Dieu. Voilà la fin principale pour laquelle Dieu a voulu se faire homme, celle qu’il s’est d’abord et directement proposée, comme nous l’avons abondamment prouvé dans la V° Partie de la 45° Conférence. Qu'il nous suffise maintenant d'établir cette assertion par un exemple où une comparaison. Il arrive quelquefois qu’un roi, un prince, pour une injure qu’il aura reçue d’un de ses sujets en particulier, est enflammé de colère contre toute la famille de celui qui l’a offensé; qu’il ne peut voir d’un œil favorable les membres de cette famille; qu'il forme contre eux de sinistres projets et qu’il médite la ruine de cette famille tout entière. Toute la cour, tous les ordres de l'État, des évêques et des prélats vénérables, des princes, des ducs, des comtes, des nobles et des citoyens distingués intercèdent pour cette famille auprès du roi, et celui-ci ne se laisse point toucher : il est inflexible en ses desseins. Assez
1 Sur le Psaume xL\Y.
longtemps après, le fils unique du roi, l'héritier de la couronne, les délices et la joie de la cour entière, devient épris d’une jeune fille de cette famille et il la prend pour épouse. Que fera alors le prince? Quoique opposé d’ailleurs à toute pensée de miséricorde, bientôt, cependant, à cause de ce mariage, il adoucit sa colère et se réconcilie avec toute cette famille sans arrière-pensée. De même, le Seigneur, le Dieu des vengeances, par suite de la désobéissance d’Adam, notre premier père, était courroucé contre le genre humain tout entier et avait prononcé contre lui une sentence de damnation. Nos saints Pères, les patriarches, les rois, étaient en prière; ils offraient leurs vœux et leurs supplications pour apaiser le Seigneur. Dieu était inflexible dans sa sentence, jusqu’à ce qu’enfin son Fils unique Dieu, égal au Père, consubstantiel avec lui, l’objet éternel de ses complaisances, prit la nature humaine, notre sœur, et par un lien admirable se l’associât dans une seule et même personne. Dès lors, Dieu le Pere, à cause de cette union, commença à user de bienveillance à l’égard du genre humain qui lui était auparavant odieux, et, abdiquant toute colère, il conçut envers lui tant d'amour qu'il adopta pour enfants ceux qui portaient la ressemblance de son Fils et qu'il en fit les héritiers de son royaume.
IV. — Il s’est fait homme pour montrer sa charité envers nous. Saint Augustin dit : « Quelle fut la principale cause de l’Incarnation du Sauveur, si ce n’est de faire voir son amour pour nous, afin que, s’il nous en coûtait de l’aimer, il ne nous en coùtât plus de lui rendre amour pour amour‘? » Dieu a bien montré son amour pour l’homme dans la création; mais dans la rédemption il l’a montré d’une manière incomparablement supérieure. Dans cette œuvre, en effet, il a prodigué toutes les richesses de sa gloire, tous Les trésors de sa bonté : de là vient que saint Paul appelle cette charité « excessive” » Elle est vraiment excessive, car elle est infinie, inappréciable, incompréhensible, La raison de cet amour, c’est l'union hypostatique de toutes Les unions qui conviennent aux créatures les plus parfaites. L'union de nos âmes avec le Saint-Esprit par la grâce est grande; grande aussi par la
1 De la Manière d’instruire les ignorants, 1v. — ? Aux Éphésiens, n, 4.
foi et la charité, l’union des fidèles, qui constitue le corps mystique de Jésus-Christ, c’est-à-dire l’Église ; grande aussi l’union avec Jésus- Christ de ceux qui, dans la sainte Eucharistie, reçoivent dignement son corps et son sang : « Nous tous qui participons à un même pain, nous ne sommes tous ensemble qu’un seul pain, qu’un seul corps‘. » Grande aussi l’union des Saints par la vision et la jouissance béatifiques, en vertu desquelles ils sont comme revêtus de la divinité et deviennent desdieuxen étresintelligibles, d’aprèsleraisonnement du docte Cajetan ?. Mais cette union des deux natures dans une seule personne est de toutes la plus parfaite, selon l’enseignement du Docteur angélique. ?. L'union du corps et de l’âme est certainement bien grande; mais celle dont il s’agit est bien plus étroite, puisque le corps et l’âme sont des parties de l’homme qui, unies ensemble, forment un seul suppôt; tandis qu’en Jésus-Christ il y a deux natures éminemment parfaites qui subsistent dans un seul suppôt. En outre, l'union de Pâme avec le corps se dissout par la mort, mais l’union hypostatique n’a jamais été dissoute, car « ce que Dieu a pris une fois, il ne le quitte plus. » Donc, par cette union si grande, Dieu nous a fait connaitre la grandeur de son amour. Là, en effet, où l’union est plus intime, la charité ou l’amour est plus grand. Aussi, saint Luc, voulant faire l'éloge de la charité mutuelle des premiers Chrétiens, leur rend ce témoignage : « La multitude des croyants n'avait qu’un seul cœur, qu'une seule ème.»
Je suis bien aise ici de citer une fable : Il était autrefois, dit-on, deux hommes unis paries liens de la plus étroite amitié. Ce que voyant Vuleain, il poussa si loin la bienveillance à leur égard qu'il leur promit de leur accorder tout ce qu'ils lui demanderaient. Alors ceux-ci lui dirent : «Si vous voulez, Ô Vulcain, nous accorder la faveur la plus grande que nous puissions vous demander et que vous puissiez nous faire, puisque parmi les dieux vous exercez, à ce qu’on dit, la profession de forgeron, faites que de deux que nous sommes nous ne formions plus qu’un seul corps et une seule âme.» Ils voulaient, par cette union, prouver l'excès de leur amour. De mème Dieu, pour nous faire
1 Jre Aux Corinthiens, x, AT. —21re Part,, quest. x, art. 2. — 3 II[e Part., quest. 11, art. 10,
connaitre l’excès de son amour pour nous, nous l’a prouvé par l’union hypostatique, la plus excellente de toutes Les unions.
V.— Il s’est fait homme pour nous aitirer à son amour. Dieu a voulu attirer l’homme à lui de trois manières : premièrement, par la crainte, en chassant Adam et Êve du Paradis terrestre ; en ensevelissant l’univers dans les eaux du déluge ; en consumant dans le soufre et le feu du ciel, à cause de leurs monstrueuses corruptions, Sodome, Gomorrhe et les villes complices de leurs iniquités ; en engloutissant vivants dans la terre Coré, Dathan et Abiron, à cause de leurs murmures contre Moïse ; en submergeant dans la mer Rouge les Égyptiens persécuteurs d'Israël ; en faisant dévorer par le feu Nadab et Abiu, fils d’Aaron, pour avoir, dans le sacrifice, mal observé les cérémonies ; en frappant de mort plusieurs milliers d’Israélites, à cause de leurs murmures dans le désert; en les soumettant, en punition de divers péchés, à la tyrannie des rois voisins, en les affligeant sous leurs propres rois, et en les condamnant à une servitude de soixante-dix ans en Babylone.
Secondement, il a voulu attirer l’homme par les bienfaits et les faveurs dont nous avons parlé longuement dans la Conférence 27°. Ajoutez, à ce que nous avons déjà dit, les faveursspéciales qu’il accorda aux Israélites en les délivrant de la dure servitude de Pharaon, quand il les fit passer à pied sec à travers une vaste mer; en ensevelissant dans cette même mer, dans leur intérêt, l’innombrable armée de Pharaon ; en leur montrant la route au moyen d’une colonne de feu ; en les nourrissant pendant quarante ans d’un pain céleste; en faisant périr par le glaive, à cause d’eux, les rois des Chananéens, des Amorrhéens, de Bazan, des Madianites, et trente autres rois dont il leur . Bivrait les royaumes, en les introduisant dans la Terre promise; en leur donnant sa loi, en renversant et en leur livrant la ville si forte de Jéricho, sans fatigue et sans effusion de sang, avec le seul bruit des trompettes; en accomplissant beaucoup d’autres merveilles que l'Écriture rapporte.
Troisièmement, il a voulu attirer l’homme par la ressemblance de nature, et c'était là le moyen le plus efficace pour attirer l’homme à son amour. « Rien n’est si conforme à la nature, dit saint Ambroise,
que d’aimer celui qui se revêt de notre nature ; » d’où l’Ecclésiastique dit: « Tout animal aime son semblable; ainsi tout homme aime celui qui lui est proche, » Donc, afin de nous attirer à son amour, Dieu a voulu nous associer à sa nature.
Plutarque raconte en la Vie d’Aleæandre le Grand, qu'après la conquête de l’immense empire des Perses, ce prince adopta un habillement qui était un certain mélange des costumes persan et macédonien, pour se rendre plus cher à ses Macédoniens et aux Perses, ses nouveaux sujets. De même, pour nous gagner à son amour, Dieu « s’est rendu semblable aux hommes et a été reconnu pour homme par tout ce qui a paru de lui au dehors, » comme dit l’Apôtre ?.
I] à plu à Dieu, le Créateur, de se faire homme pour être, dans la cause du genre humain, un médiateur convenable. En effet, s’il eût été un pur homme il n’aurait eu aucune valeur et n’aurait pu satisfaire pour le genre humain. S'il eût été simplement Dieu, il n'aurait pu davantage le racheter, car il n’aurait pu souffrir afin d’acquitter le prix du rachat. Donc, pour que notre Rédemption püt se faire d’une manière convenable par un rédempteur, il a dû exister une seule personne qui eût deux natures : la nature divine etla nature humaine, afin de souffrir selon celle-ci pour satisfaire, et afin de donner, selon celle-la, de la valeur à la satisfaction. Saint Léon dit très-bien, dans le 1°* Discours sur la Nativité de Notre-Seigneur : « La majesté se revêt de l'humilité, la puissance de la faiblesse, l'éternité de la mortalité, afin qu’un seul et même médiateur entre Dieu et les hommes püt d’un côté mourir, et de l’autre ressusciter : moyen bien convenable pour remédier à nos maux. »
VI. — Il s’est fait homme afin de nous adopter pour enfants. C’est saint Paul qui donne cette raison : « Dieu a envoyé son Fils afin que nous reçussions l'adoption des enfants*, » Ce qui revient à dire que le Fils de Dieu par nature est devenu, par une femme, Fils de l'homme, afin que. par lui nous fussions faits enfants adoptifs de Dieu, et en quelque sorte dieux, D’où saint Augustin a dit : « Dieu s’est fait homme pour que l’homme devint Dieu ?. »
1 xumt, 19. — 2 Aux Philippiens, n, 7. — 3 Aux Galates, W, 4. — # Sermon 1ix° sur la Nativité de Notre-Seigneur Jésus-Christ.
Pour l’éclaircissement de ceci, il faut bien remarquer que la filiation naturelle du Christ, en tant que Fils de Dieu, est le modèle de notre filiation. De même que Dieu le Père engendre de toute éternité son Fils consubstantiel et égal à lui en tout; de même, à l'instar de cette génération, il engendre dans le temps des enfants qui soient par la grâce ce que le Fils de Dieu est par nature. Car il faut savoir que Dieu, en nous adoptant par la grâce, ne nous donne pas seulement la grâce, la charité, les dons du Saint-Esprit, comme plusieurs l'ont présumé, mais le Saint-Esprit lui-même, qui est le don incréé. Et ainsi, quand Dieu nous adopta pour enfants, la divinité elle-même nous est donnée avec la très-sainte Trinité tout entière, afin qu’elle soit réellement et personnellement, avec ses dons et par ses dons, d’une nouvelle manière présente dans l’âme du juste, et elle habite substantiellement dans cette âme comme dans son temple; elle se lassocie, et en quelque sorte le déifie. Lisez saint Thomas !, aiüsi que tout ce qui a été dit dans notre Conférence 25° ?, Dieu s’est donc fait homme pour nous déifier dans le sens que nous avons dit.
VIT. —Tl s’est fait homme pour exciter en nous la foi, l’espérance et la charité : la foi d’abord, pour que l’homme füt plus assuré de cette vérité que c’est à la parole de Dieu même qu’il eroit. Saint Augustin dit : « Pour que l’homme marchât avec plus de confiance vers la vérité, la Vérité même, le Fils de Dieu, ayant pris notre humanité, a constitué et fondé la foi *. » L’Espérance : Qui n’espèrerait de Dieu je salut et toutes sortes de biens, en voyant que pour lui et pour son salut Dieu s’est fait homme, a souffert et est mort? «Rien n’était aussi nécessaire pour relever notre espérance, dit saint Augustin, que de nous prouver combien Dieu nous aimait *. » Cet amour ne pouvait nous être prouvé plus clairement que par l’Incarnation du Verbe. La Charité : Qui n’aimera souverainement Celui qui nous a tant aimés qu’il a voulu devenir notre Père, notre chair? D'où Saint Augustin a dit : « S'il vous en coûte d'aimer, au moins qu'il ne vous en coûte pas de rendre amour par amour 5, »
1 Ire Part., quest. xLun, art. 3. — 21I[e Part. — 5 Cité de Dieu, liv. XI, chap. 1 — * Liv, XIII, de la Trinité, chap. x. — 5 Sur la manière d’instruire Les ignorants.
VIII.—4°11s’est fait homme pour nous montrer combien est grande la malice du péché, puisqu’elle n’a pu être expiée ni par les larmes des hommes, ni par leurs gémissements, ni par la pénitence la plus sévère et la plus longue, mais seulement par le sang du Fils unique de Dieu. Mais en même temps il a voulu nous apprendre quelle horreur nous devons concevoir pour le péché : « Si l’on traite ainsi le bois vert, comment sera traité le bois sec? » disait Notre-Seigneur!,. C'est-à-dire, si la divine justice venge si sévèrement le péché sur moi, qui suis sans péché, moi qui suis un bois au feuillage touffu, à la séve puissante, aux fruits abondants, et nullement propre au feu, qu’arrivera-t-il au bois sec ? C'est-à-dire, quelle vengeance ne tirera-t-il pas des hommes méchants, infructueux, nuisibles, qui sont semblables à des arbres secs, stériles, bons pour lefeu et les flammes de la géhenne? O homme, qui que tu sois, prends en horreur le péché, prends en horreur les flammes de l'Enfer.
2° Il s’est fait homme afin de guérir parfaitement l’homme, et delui donner un remède qui l’aidât non-seulement à détester les fautes passées, mais à éviter les fautes à venir. Qui, en effet, ne voudra s’éloigner du péché, s’il pense sérieusement qu’un Dieu pour nous s’est fait homme, a souffert, a été crucifié, est mort ? Qui ne se dépouillera de tout orgueil, de toute pensée ambitieuse, de tout faste en voyant le Dieu, grand et immense, pour nous se restreindre, se rapetisser, se réduire aux proportions d’un corps d’enfant? Qui ne réprimera son avarice en voyant un Dieu, la richesse même, devenu pauvre pour nous? Qui ne contiendra sa jalousie en voyant un Dieu incarné tout brülant de charité? Qui ne mettra un frein à sa colère “en voyant et en étudiant la mansuétude d’un Dieu « qui, tandis qu'il était maudit, ne maudissait pas, quand il souffrait ne proférait aucune menace ?? » Qui ne renoncera à l’intempérance, à la luxure et à tousles plaisirs des sens en voyant un Dieu, le souverain maitre du monde, accablé sous le poids de la pauvreté, du besoin, de la faim, du travail et de toutes les misères de cette vie? IL ne saurait y avoir de plus puissant aiguillon pour éloigner du péché que la méditation sérieuse
de ces choses.
1 St. Luc, xx, 31, — 2 St, Pierre, un, 23.
3° Ils’est fait homme pour nous donner l’exemple de toutes les vertus. Saint Augustin dit très-bien dans le zri° Sermon sur divers Sujets : « L'homme qui est visible, n’était pas imitable ; Dieu qui est imitable était invisible. Pour que l’homme eût sous les yeux un modèle visible ou imitable, Dieu s’est fait homme. » Saint Léon est du même avis; dans son Discours sur la Nativité du Sauveur, il dit : «S'il n’était vraiment Dieu, il n’apporterait aucun remède à nos misères; s’il n’était vraiment homme, il ne nous donnerait aucun exemple.» Dieu s’est donc fait homme pour exciter en nous l’amour des vertus, dont il nous a, dans tout le cours de sa vie, donné de si sublimes exemples, principalement de la charité, de l’humilité, de l’obéissance, de la chasteté, de la pauvreté, de la patience, du zèle pour la gloire de Dieu et le salut des âmes, de la prière, de la vigilance, de l’abstinence, et de tant d’autres. Qui refuserait de marcher à la suite d’un si noble chef ? Qui ne voudrait imiter Dieu lui-même, qui nous montre le chemin par ses exemples et par ses exhortations ?
IX. — Il s’est fait homme afin que, par l’Incarnation, nous eussions non-seulement Jésus-Christ pour Père à la place d’Adam, mais encore Marie pour Mère à la place d’Eve, Mère de vie pour une mère de mort, Mère prudente pour une mère insensée, Mère humble pour une mère orgueilleuse, Mère miséricordieuse pour une mère cruelle, Mère fidèle pour une Mère infidèle, Mère obéissante pour une mère désobéissante, Mère sainte pour une mère pécheresse; Mère qui veillerait sur nous tous, qui procurerait le salut de tous les élus, qui serait la patronne, la gardienne, la protectrice et le secours de tous les fidèles. ÆEn effet, du moment où Dieu voulut que tout nous vint par Marie, comme par son vicaire, son canal, son collum, il devint nécessaire qu’il la créât et qu’il nous la donnât pour avocate et pour Mère. Lisez saint Bernard, dans le Sermon de Aquæductu.
X.— Il est fait homme pour la perfection et le complément de tout l’univers. L’entière perfection de l'univers exige qu’il soit composé de tous ces ordres de choses et de leurs différences, autrement il ne serait pas juste de l'appeler univers. Or, puisque dans toutes les substances il y a une seule nature entière en une seule personne, comme dans l'Ange; puisqu'il y à une nature unique en nombre en plusieurs
personnes, comme dans la très-sainte Trinité; puisqu'il y a une - nature, unique en son espèce, dans plusieurs individus, comme dans l’homme et les autres animaux, il était convenable de trouver une manière d’être par laquelle plusieurs natures subsistassent dans une seule personne. Et l’Incarnation du Verbe a réalisé cette merveille, Les théologiens concluent, par un raisonnement analogue, qu’il était convenable que Dieu naquit de la femme sans la coopération de l’homme, parce que les trois autres modes de procréation humaine existaient déjà; elle pouvait avoir lieu par l’homme sans la femme, par la femme et par l’homme, et sans homme ni femme. Il restait donc ce quatrième mode, qui est particulier à Dieu: la procréation par la femme sans l’homme, Lisez saint Thomas ‘ et ce que nous avons dit plus haut ?,
En outre, le Verbe, par son humanité, a élevé à lui tous les hommes, et par eux tout l’univers dont l’homme est le nœud et le lien, aussi est-il appelé « un monde en petit; » il s’est uni tous les hommes et ainsi il a ennobli, perfectionné et complété l’univers. Ce qui a fait dire à notre frère Cajetan : « L’Incarnation est l'élévation de tout l’univers à la personne divine #. » Son sentiment est confirmé par saint Paul qui assure que « tout a été restauré en Jésus-Christ, ce qui est au Ciel et ce qui est sur la terre *, » puisque, en effet, comme nous l’avons dit, dans l’homme, dont Jésus-Christ a pris la nature, toutes les créatures, leurs espèces et leurs degrés sont contenus comme dans un abrégé. C’est pour cela que l’Écriture, par le mot univers, désigne l’homme : « Allez dans l’univers entier prècher l'Évangile à toute créature 5; » c’est-à-dire à l’homme, comme l’expliquent saint Grégoire 5 et saint Jean Damascène 7. Et, par cette raison, Jésus-Christ a accordé ce mystère à son amour du monde entier : « Dieu a tantaimé le monde, qu’il a donné son Fils unique® .» Pour le même motif, les saints Pères appellent ordinairement ce mystère « économie, » comme on peut le voir dans saint Grégoire de Nazianze, Discours x1ir°, et dans saint Justin, en son Exposition de la.
1 IIIe Part. , quest. XXXI, art. &, — 2 Conférence 173°, IVe part. — 3 IIIe Part., quest. 1v, art. 1er, — * Aux ee 1, 10. — 5 St. Marc, XVI, 15. — 6 Liv. VL Morale, Cha p. vunet vis, — 7 Liv. IT, chap. xu. — 8 St. Jean, xx, 16.
foi. En effet, économie, c’est comme si l’on disait Providence universelle; car, par l’Incarnation, il a été pourvu aux besoins de tout l’univers, puisqu'elle à été utile à tout l’univers.
XI. — 1! s’est fuit homme pour la gloire des Saints. La glorieuse humanité de Jésus-Christ est maintenant dans le Ciel comme une lumière éclatante, comme une clarté qui illumine et réjouit merveilleusement les yeux corporels des bienheureux; en le regardant, les yeux des Saints en reçoivent une certaine gloire accidentelle et une joie immense. De là, saint Jean, décrivant cette céleste Jérusalem, dit : « Sa lumière, c’est l’Agneau ‘; » c’est-à-dire Jésus-Christ en tant que homme; car, en tant que Dieu, il est le soleil de cette cité, de même que les autres personnes divines. Or, cette lumière si brillante, si radieuse, manquerait aux Saints si Jésus-Christ ne se füt fait homme. A lui, pour un si incomparable bienfait, louange, gloire et reconnaissance éternelles. Amen.
206° CONFÉRENCE EN QUEL SENS LE CRÉATEUR S'EST-IL FAIT CRÉATURE, OU BIEN DIEU-HOMME ?
SomwamE. — 1. Raison de cette question, — 2. Combien est élevé le mystère de l’Incarnation. — 3. Le mystère de l’Incarnation est expliqué par plusieurs comparaisons. — 4. À quoi tendent les comparaisons ? — 5. Solution des arguments des Païens contre la possibilité de l’Incarnation.
I. — Des philosophes païens ont prétendu qu’il était impossible que le Créateur devint créature, et conséquemment que Marie fût Mère du Créateur. C’est pourquoi j'ai cru qu’il importait, dans la présente invocation, d’agiter cette question pour apprendre aux Païens que ce mystère n’est ni impossible ni incroyable, et pour engager les fidèles à retenir plus fortement, à garder plus fermement et plus sûrement ce que, par la grâce de Dieu, ils croient déjà, et à chanter la glorieuse Vierge Marie du fond du cœur et à haute voix, en disant avec nous : « Mère du Créateur, priez pour nous. »
IL. — Et d’abord, il faut tenir pour certain que ce mystère est si
4 Apocalypse, xx, 23.
élevé, si admirable, qu’aucuneintelligence créée, ni humaine, nimême angélique ne puisse, avec ses lumières naturelles, en avoir la connaissance claire et en donner la démonstration. Aussi, les sages de la Gentilité, qui appréciaient tout avec les lumières de la raison naturelle, l’ont-ils regardé comme impossible. Aussi, saint Paul appelle-t-il ce mystère « Le trésor investigable de Jésus-Christ et le mystère caché en Dieu depuis le commencement des siècles; » et encore : «un mystère caché depuis le commencement des siècles et des générations ?; » et encore : « une sagesse mystérieuse qui est cachée Ÿ. » C’est pour cela que les saints Pères. appellent l’union du Verbe avec une chair humaine, ineffable, admirable, supérieure à toute science. Saint Léon, pape, en ses Lettres x et xr, rapporte à la génération humaine de Jésus-Christ ces paroles d’Isaïe : « Qui pourra raconter sa génération? » Saint Jean Chrysostome dit la même chose dans son Homélie sur Saint Jean Baptiste, où nous lisons aussi : « Toute créature ignore ce mystère, à moins qu’il ne lui soit révélé. » Saint Grégoire, dans sa vri® Homélie sur l'Évangile, appelle ce mystère «investigable. — La nouveauté de toutes les nouveautés. » Et saint Denys : « La nouveauté suréminente de toutes les nouveautés". »
IT. — Cependant, supposé la foi, on peut, par la ressemblance de certaines autres unions que l’on croit pourtant, bien qu’elles soient difficiles à comprendre, à cause d’une raison évidente ou du moins probable, on peut, dis-je, démontrer que ce mystère est possible el tout à fait croyable, selon la règle de la raison et de la prudence.
Les uns représentent l’union du Verbe avec la nature bumaine par la comparaison du fer rougi et brûlant : «De même, disent-ils que le feu et le fer, quoique de nature diftérente, ne forment plus qu’une seule et même substance; de même, les deux natures, divine et humaine, quoique diverses, subsistent dans une seule personne. » Aïnsi dit Origène 5.
Les autres représentent cette union par la comparaison de notre Verbe : « De même, disent-ils, qu'en notre Verbe il y a deux natures, une corporelle, savoir : le son; une spirituelle, savoir : La
1 Aux Éphésiens, us, 8. —? Aux Colossiens, 1, 16. —31re Aux Corinthiens,n, 7, —
» Chap. u, des Noms divins, IIe Part, — 5 n° Périarch., chap. vr. LIL 11
signification, et avec cela, cependant, un seul suppôt. ou sujet ; de même, dans le Verbe de Dieu incarné il y a deux natures, l’une divine, l’autre humaine, et avec cela une seule personne. » Aïnsi pense saint Augustin *,
D’autres comparent cette union à un arbre greffé sur un autre. De même que sur un arbre plussauvage et plus stérile on ente un rejeton d’un arbre préférable et de meilleur produit, et que le rejeton croît avec le sauvageon et ne fait plus qu’un seul arbre avec lui; de même, à notre humanité impuissante et stérile, dans le sein d’une vierge, comme dans un jardin fertile, par l'opération du Saint-Esprit, le Verbe divin fut enté, en sorte que de la divinité et de l'humanité il résultât une seule hypostase, un seul suppôt, en quelque sorte un seul arbre. C’est le sentiment de saint Basile ?, de saint Léon ?, de Halès *. Voyez Cornélius à Lapide sur l’Épütre de saint Jacques”, où il commente ces paroles : « Accueillez ma parole ignorée. »
D’autres enfin représentent cette union par celle du corps et de l’âme. De même que de deux principes très-divers, savoir : l’âme et le corps, il résulte une certaine substance unique, c’est-à-dire une seule nature et une seule personne humaine ; de même, dans l’Incarnation du Verbe, de deux natures, et en deux natures très-diverses, savoir : la nature divine et la nature humaine, il résulte une seule personne, la personne de Jésus-Christ. Saint Athanase emploie cette comparaison en disant, dans son symbole : « Comme l’âme raisonnable et la chair ne font qu’un seul homme, ainsi Dieu et l’homme ne font qu’un seul Christ. »
IV. — On ne veut pas dire pourtant que ces comparaisons et autres semblables ressemblent si parfaitement et en tout point à lunion de la nature divine avec la nature humaine, qu’elles le montrent jusqu’à l'évidence et qu’elles l’expliquent suffisamment. Cette union est, comme nous l’avons dit, admirable et unique. Or, si l’on pouvait la démontrer par le raisonnement, elle ne serait plus admirable; si, par un exemple, elle ne serait plus unique, comme ditun
1 Liv. V, de la Trinité, chap. xv. — 2 Homélie xxv, sur divers sujets. — 3 Sermon 1er, sur la Nativité. —* Ile Part., quest. vi, membre 4er, art. 48r,—5 Chap.uer, ÿ. 21,
Concile de Tolède. On'eite ces comparaisons, et l’on s’en sert pour démontrer que ce mystère n’est pas impossible, maïs croyable, et pour amener l'intelligence à l’explication des perfections et des propriétés de cette union. On veut faire entendre, par le fer rougi, comment la divinité illumine l’humanité et lui communique la puissance d’agirÀ On veut expliquer, par notre Verbe, comment le Fils coéternel de Dieu, qui s'appelle le Verbe de Dieu, est devenu visible dans notre chair. On veut montrer, par l'arbre greffé, comment à une chose subsistante on peut joindre une autre substance de nature différente, On veut prouver, par lPunion de l’âme et du corps, comment deux natures différentes peuvent subsister dans une seule personne. D’ailleurs, toutes ces unions sont accidentelles, si l’on en excepte celle du corps et de l’âme; en effet, celle-ci est une union substantielle, puisqu’elle esi devenue, en substance, une hypostase en personne. C’est pour cela que, de toutes les unions, celle de l’âme et du corps est la plus propre à expliquer l’union dont il s’agit, comme le disent saint Thomas ! et saint Athanase dans le symbole cité plus haut. Et cependant, même, cette union n’explique ni suffisamment ni en tout point l’union en question; car l’âme et le corps appartiennent à une nature complète et constituent, comme parties essentielles, la seule substance de l’homme; tandis que, en Jésus-Christ, la nature divine et la nature humaine ne sont nullement des parties, mais des natures complètes.
V. — De plus, les objections des adversaires contre la possibilité de l’Incarnation prouvent bien que ce mystère n’est ni impossible ni incroyable; nous n’aurons pas de peine à les dénouer et à les résoudre avec la dernière évidence. Voici leurs objections :
4° Le Créateur ne peut dégénérer en créature, ni la cause en effet. Solution : Il ne le peut avec changement de son être. Or, par ce fait que le Créateur est devenu créature, Dieu-homme, la cause effet, il ne s’est opéré aucun changement dans le Créateur. Ce qu’il était, il l’est toujours, et il a pris ce qu’il n’avait pas en associant l’homme nouveau à la personne du Verbe éternel.
1 Liv, IVe, Contre les Gentils, chap. zur.
2° Ce qui n’est pas Dieu par nature de toute éternité ne saurait devenir Dieu dans le temps. Je réponds : Il ne le peut, en ce sens qu’il devienne Dieu après s’être dépouillé de sa nature propre. Aussi, quand Dieu s’est fait homme, son corps et son âme ne se sont pas dissous, ils n’ont pas perdu leur nature pour se changer en Dieu; mais, leur substance demeurant toujours la même, ils ont été élevés jusqu’à une personne divine dans laquelle et par laquelle, subsistant toujours, cet homme, formé d’un corps et d’une âme, s’appelle et est Dieu dans le sens rigoureux et catholique du mot.
3° Rien ne peut être ajouté à Dieu, qui est infini; donc, ni l’homme ni un corps n’ont pu être unis au Verbe, qui est Dieu. Réponse : On ne peut rien ajouter à Dieu infini, qui augmente et change de substance. Mais, par le fait de son Incarnation, le Verbe n’a pris aucun accroissement, car il n’a pas changé la chair en lui-même, il l’a seulement admise en l’unité de sa personne, et il se l’est associée par un lien indissoluble.
4° Puisque de toute éternité Dieu est l’essence même de la bonté, il vaut mieux qu’il demeure ce qu’il a toujours été. Donc, il convenait qu'il ne prit jamais chair. Je réponds : C’eût été convenable et même nécessaire si Dieu, en s’incarnant, avait subi quelque changement dans sa manière d’être; mais, puisque l’Incarnation ne lui a fait subir aucun changement, il a donc pu, sans inconvénient, prendre un corps.
ÿ° Des êtres que l'infini sépare et qui n’ontertre eux aucune proportion ne peuvent être joints ensemble. Or, le Créateur et la créature, Dieu et l’homme, sont séparés par une distance infinie et n’ont aucune proportion entre eux; il n’y a,en effet, aucune proportion entre le fini et l'infini. Je réponds : Bien que le Créateur et la créature, Dieu et l’homme, soient placés à une distance infinie et qu'il n’y ait eatre eux aucune proportion géométrique, si l’on envisage l’excès de perfection de l’un par rapport à l’autre, il y a cependant une perfection morale, si l’on considère le pouvoir d’obéissance qui est dans la chair humaine, et même dans chaque créature. Donc, la chair humaine, se trouvant propre à ce que Dieu fit en elle tout ce qu’il avait résolu de faire, se trouva propre aussi à ce que Dieu la prît en unité de personne.
6° Il est impossible que celui qui excède les plus grandes limites
soit contenu dans les plus petites, etil ne convient pas que celui à qui incombe le soin des plus grands intérêts descende aux plus petits détails. Donc, il est impossible qu’un Dieu immense soit le petit corps d’un enfant vagissant, et il ne convient pas que celui qui régit lPunivers soit si longtemps éloigné de son siége, et transporte le soin qu’il doit au monde entier sur un seul petit corps. Réponse : Cette objection vient de la fausse appréciation d’un Païen, dont parle saint Augustin, dans sa n° Lettre. Ce Païen s’imaginait que nous disions que Dieu s’était uni de telle sorte à une chair humaine, qu'il était emprisonné en elle et limité comme l’âme est limitée par Le corps, et conséquemment que Dieu, abandonnant le gouvernement de lunivers, avait transporté tous les soins de sa Providence à ce seul corps si petit. Mais ce n’est là que le sentiment insignifiant et ridicule d’un infidèle; car Dieu est uni à la chair de telle façon que, même en existant en elle d’une manière personnelle. il ne cesse d’être nulle part, et rien ne l’empèche de remplir tout de son immensité. Et encore, quand bien même il agisse d’une certaine manière qui lui est propre dans cette chair et par cette chair qu’il a prise, quand même il en prenne un soin tout particulier, comme le vrai suppôt de cette nature corporelle, il n’abdique point pour cela la Providence par laquelle sa sagesse universelle et particulière gouverne toute chosc; c’est évident. Saint Augustin répond plus longuement dans sa 1° Lettre.
7° Dieu est de la nature la plus simple. Alors comment a-t-il pu s'unir à cette chair? Réponse : Cette union du corps et de l’âme avec la personne divine ne préjudicie en rien à la simplicité de Dieu. En effet, Dieu ne se dépouille pas de sa simplicité, puisque ni le Verbe incarné n’est la forme de la chair, ni la chair la matière du Verbe. L'âme a animé la chair, et, tant l’une que l’autre, elles ont reçu en même temps pour support la personne du Verbe. Done, le Créateur s’est fait créature, Dieu homme, le Verbe chair, de telle manière que, sans perdre sa nature, il a acquis une personne dans le Verbe et que le Verbe, par cette association, sans confondre sa nature avec la chair, a seulement donné à cette chair une subsistance, une existence, et qu’il en est résulté un seul Jésus-Christ, non par la confusion des substances, mais par l’unité de personne.
Donc, Marie est Mère du Créateur, puisqu'elle a mis au monde celui qui, demeurant ce qu’il fut toujours, mais prenant seulement de Marie la chair et le sang, en les unissant à sa personne divine, à daigné de son sein très-pur venir dans le monde. On lui doit
louange et gloire, honneur et puissance dans l’infinité des siècles. Amen.
ke MATER SALVATORIS MÈRE DU SAUVEUR
Cetitre montre que Notre-Seigneur Jésus-Christ n’est pas seulement Docteur et législateur, comme le prétendaient les Ébionites et les partisans de Paul de Samosate, et comme le prétendent encore aujourd’hui les nouveaux judaïsants, mais encore Sauveur, Rédempteur et médiateur. Ce titre n’est pas moins noble que celui qui précède immédiatement; car il montre que Jésus-Christ est vrai Dieu et, conséquemment, que Marie, sa Mère, est vraiment Mère de Dieu. Le salut, tout comme la création, est l’œuvre propre de Dieu, comme l’attestent les saints Livres. Isaïe dit: «Je suis un Dieu juste, et il n’est point de salut en dehors de moi ';» et encore: «Je suis le Seigneur, et il n’est pas d'autre Sauveur que moi?.» Donc, quand on salue la très-sainte Vierge Marie, Mère du Sauveur, on proclame ouvertement qu'elle est Mère de Dieu et du Créateur; car le même Dieu est à la fois le Créateur et le Sauveur du genre humain. Ensuite, par cette invocation sont réfutés tous les hérétiques qui nient que Jésus-Christ soit ou Dieu ou homme: nous en avons déjà parlé et nous avons réfuté leurs erreurs. Jésus-Christ, en effet, ne pourrait être Sauveur s’il n’était Dieu, ni Rédempteur s’il n’était homme. Donc, en appelant la bienheureuse Marie, Mère du Sauveur, nous
4 xLy, 21. — 2 xuut, 14,
montrons qu’elle est en même temps la Mère du Dieu fait homme et du Créateur de toutes choses. O noble invocation! Ô titre unique et admirable! Abordons-en l’explication.
QuI EST LE SAUVEUR, OU BIEN, QU'EST-CE QUE LE SAUVEUR DONT MARtE EST PROCLAMÉE LA MÈRE?
Sommaire. — 1. Erreur des Ariens sur Jésus-Christ. — 2. Blasphème de Socin.-— 3. L’artifice de Socin découvert. — 4. Question. — 5. Réponse. — 6. Sauveurs divers. — 7. Sauver est l’œuvre propre du Christ. — 8. Bienfaisance de l’einpereur Titus. — 9. La dignité de notre Sauveur rendue sensible par la comparaison avec les autres sauveurs. — 10. Joseph comparé à Jésus-Christ. — 11. Jésus, fils de Josédech. — 12. Jésus, fils de Sidrach. — 13. Signification du nom de Jésus. — 14. Pourquoi et comment a-t-il été donné au Christ. — 15. De nouvelles victoires donnent de nouveaux noms aux vainqueurs, — 16. Le roi Antiochus appelé Sauveur. — 17, Modèle de reconnaissance.
I. — Nous avons déjà prouvé, dans le cours de la 144° Conférence, que la gloire du Fils est la gloire de la Mère, et réciproquement. Il importe maintenant que nous sachions qui est le Sauveur, ou bien qu'est-ce que ce Sauveur dont Marie est proclamée la Mère ; car c’est de lui que toute dignité, tout honneur découle sur la glorieuse Vierge.
Les nouveaux Ariens de la Pologne ne se contentent pas d’avoir dépouillé Jésus-Christ de la nature divine; ils s’élèvent encore contre son office de Sauveur et, par un blasphème et une impiété insignes, ils nient qu’il soit la principale cause de notre salut, soutenant que c’est seulement en vertu de la volonté et de la puissance de Dieu, et en qualité de ministre et d’envoyé de Dieu, qu’il nous à donné la vie éternelle.
IT. — Socin, leur père, écrivant contre Uviécus ‘, appelle Jésus- Christ Sauveur, mais donné, envoyé, suscité, formé par Dieu, et il infère de là qu’il n’est pas un Sauveur absolu et principal, mais dépendant de Dieu et subordonné à lui. Cette détestable hérésie rabaisse beaucoup la dignité de Jésus-Christ, et par conséquent elle diminue
1 Fol. 662,
d'autant l'honneur de sa glorieuse Mère. Il faut donc l’attaquer de toutes nos forces, la combattre et l’extirper avec le glaive de la parole de Dieu. Le sentiment unanime de tous les catholiques est done que :
TITI. — Jésus-Christ n’est pas le ministre, mais la source, la cause première, le principal auteur de notre salut; et qu’il ne nous a point apporté Le salut et donné la vie éternelle par la seule puissance de Dieu, en qualité de son ministre et de son ambassadeur, mais bien par sa vertu et par sa puissance propres. Ainsi l’a toujours cru, enseigné et maintenu une antiquité vénérable.
En première ligne, saint Jean dit de Jésus-Christ : « La vie est en lui ?. » Certes on ne pourrait pas dire que la vie était en Jésus-Christ, s’il n’était lui-même la cause principale de la vie et du salut, et s’il ne pouvait nous les donner par sa vertu propre. Nul n’a jamais dit que notre vie et notre salut fussent dans un ministre, puisqu’un ministre ne peut rien de lui-même, mais tient son pouvoir de Dieu.
Bien plus, l’Écriture ne dit pas seulement que la vie est en lui, mais qu'il est lui-même la vie. Jésus-Christ lui-mème dit: « Je suis la voie, la vérité et la vie ?. » Il ne dit pas seulement qu’il est la voie conduisant à la vie, nila vérité qui nous montre la vie, mais la vie même; c’est-à-dire l’origine et la source de la vie. C’est ainsi que l'appelle saint Paul : « Quand Jésus-Christ, notre vie, aura paru *; » c'est-à-dire l’auteur de notre vie, comme l’explique saint Thomas. Saint Jean donne le même nom à Jésus-Christ : « Nous vous annonçons la vie éternelle, qui était dans le Père et qui nous est apparue “.» Et plus bas: « Dieu nous a donné la vie éternelle : et cette vie estdans son Fils.—Celui qui a le Fils a la vie 5. » Si Jésus-Christ est la vie et la vie éternelle, sans doute c’est qu’il est la vie par essence, et conséquemment la cause principale de la vie.
En outre, l'Écriture dit absolument que Jésus-Christ donne la vie : « Moi, dit Jésus-Christ, je leur donne (à mes brebis) la vie éternelle.» Il donne donc la vie, non comme un ministre, mais comme le Seigneur, la source, l’auteur, la cause première de la vie éternelle,
11,4, — 2 St. Jean, xiv, 6. — 3 Aux Colossiens, in, 4. —# St. Jean, Ire Épitre, 1, 2. — 5 Id., Irc Epître, 11, 12.
possédant la vie en lui-même : « De même que le Père a la vie en luimême; de même, il a donné à son Fils d’avoir la vie en lui-même ‘.» Nous ne pouvons dire cela de nul autre. Les ministres n’ont pas la vie en eux-mêmes, mais en Dieu, en la vertu propre duquel ils opèrent le salut des autres. Jésus-Christ a la vie en lui-même, et par conséquent il est la source, la cause première et le principal auteur du salut et de la vie éternelle.
Ajoutez à cela que saint Paul exclut Jésus-Christ de l’état et de la condition des ministres de notre salut : «Est-ce que, dit-il, vous avez été baptisés au nom de Paul?? » Cependant saint Paul était un ministre important du salut des hommes, comme il le dit, mais il ne se met pas au même rang que Jésus-Christ, et par cela même il insinue qu’il n’est pas le ministre, mais l’auteur du salut des hommes : d’où saint Luc appelle Jésus-Christ « l’auteur de la vie *. »
IV. — Pour se soustraire à des témoignages aussi clairs, Socin dit que Jésus-Christ n’est pas seulement le ministre de notre salut, comme les Apôtres, mais qu’il est de plus le Conservateur, qu'il a le pouvoir de nous conserver et, par le fait, de nous donner la vie éternelle. Mais, par ces mots, il ne fait que nous en imposer. Qu'il appelle Jésus-Christ conservateur, il ne lui concède cependant pas le pouvoir absolu de nous sauver, il ne lui reconnaît qu’une puissance dépendante, subordonnée et ministérielle, telle qu’on la trouve dans les Apôtres et dans les autres ministres de l’Église, comme nous le disons plus bas, dans la dernière Conférence; et cependant, dans l’œuvre du salut, Jésus-Christ n’a point de semblable : « Il n’y a de salut dans aucun autre; car il n’y a dans le Ciel aucun autre nom donné aux hommes, par lequel nous puissions être sauvés 5. »
V.— Cela dit, il est facile de débrouiller cette question que traite Socin dans le Livre du Sauveur contre Covet®, savoir : si le Christ en tant que homme a eu le pouvoir de nous conférer la vie éternelle. La doctrine vraieet absolue est que Jésus-Christ, en tant que homme, a eu le pouvoir propre, la vertu et l’efficace requis pour nous racheter, nous
1St. Jean, v, 26. — 2? Je Aux Corinthiens, 1, 15. — 3 Aux Romains, xv; Ie Aux Corinthiens, x; Me Ibid, xx; aux Ephésiens, x et vi; aux Colossiens, 1 et 1v. — # Actes, nr, 15. — 5 Jbid., 1v, 12. — 6 Liv. Ier, 1re Part., chap. vi.
MÈRE DU SAUVEUR. | A7i
sauver et nous donner la vie éternelle parce qu’il subsistait, comme homme, dans la personne divine, et par conséquent tout ce qu’il opérait il Le faisait dans la personne divine, et dès lors il accomplissait notre salut comme Dieu, par sa puissance, par sa vertu et son efficace propres.
Ici, Socin se rengorge, ouvre de grands yeux et s’efforce de prouver que Jésus-Christ est le Sauveur, mais donné, envoyé, suscité et formé par Dieu. C’est ainsi qu'il est dit de lui dans Isaïe : « Il leur enverra un sauveur et un conquérant qui les délivrera ‘. » Et dans saint Jean : « Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils unique ?. » Et dans les Actes : « Dieu, de sa droite, a exalté ce chef et sauveur. » Et plus loin : «Il a amené selon se promesse Jésus, le Sauveur d'Israël *. » Et dans saint Jean : « Le Père a envoyé son Fils, le Sauveur du monde ÿ.» C’est de là que Socin conclut que Jésus-Christ est le Sauveur, non absolu ni principal, mais dépendant de Dieu et soumis à lui, comme donné et envoyé par lui.
VI. — Mais cette impiété hérétique n’aboutit absolument à rien. En effet, nous avouons bien que Jésus-Christ est le Sauveur donné, envoyé, suscité par Dieu, mais non comme ministre, et au contraire comme le principal auteur du salut. Car cette mission n’a pas lieu en vertu d’un commandement, comme celle que reçoit un ministre, ni en vertu d’un conseil, comme lorsqu'un roi est envoyé par le sénat à une expédition militaire, mais en vertu de l’origine par laquelle le Fils procède du Père, comme nous l’avons expliqué plus haut, dans la Conférence 57°, $ X. Donc, Jésus-Christ a été donné, envoyé, suscité pour être le Sauveur du monde, non comme ministre, mais comme Fils, ayant parconséquent avec son Père la même nature, la même puissance, la même vertu, la même efficace; donc, il est, également avec son Père, le principal auteur de notre salut. Les autres erreurs de Socin sur le Christ, Rédempteur et Sauveur, ont déjà été réfutées dans notre 30° Conférence et dans les suivantes. Voyons maintenant de quelle manière Jésus-Christ est le Sauveur.
Jésus-Christ n’est pas un sauveur figuratif ou symbolique, mais
1 xx, 20, — 2 St. Jean, 11, 16, — 5 Actes, v, 13, — * Ibid., xu. — 8 Ire Épitre, 1v, 14.
vrai. Le monde a eu plusieurs sauveurs, c’est-à-dire plusieurs instruments de salut. Les Égyptiens ont eu Joseph, que Pharaon appela, en langue égyptienne, sauveur du monde‘. Les Hébreux ont eu Josué, dont il est dit dans l’Ecclésiastique : « Josué, fils de Nun, vaillant à la guerre, successeur de Moïse parmi les prophètes ?. » Ils ont eu Jésus, fils de Josédech, dont le prophète Zacharie parle en ces termes : « Le Seigneur m'a montré Jésus le grand prêtre *. » Ils ont eu encore Jésus, fils de Sidrach, dont il est dit dans l’Ecclésiastique : « Jésus, fils de Sidrach, de Jérusalem, a écrit dans ce livre la doctrine de la sagesse et des mœurs *. » Il y a d’autres sauveurs dont nous avons déjà parlé dans la 34° Conférence.
Mais tous ceux-là ne furent pas appelés de ce nom, comme d’un nom propre; c'étaient plutôt des surnoms qu’ils tenaient de la faveur populaire que de véritables noms à eux imposés par leurs parents dans la circoncision, au témoignage de saint Bernard; il dit en effet : « La Judée eut quelques Jésus et elle se glorifie de leurs noms vides de sens, car ils n’opérèrent point le véritable salut, ils ne firent que le figurer $. »
Mais le Sauveur, né de Marie, n’est point un sauveur figuratif ou symbolique; il est le véritable Sauveur qui nous donne vraiment le salut, et qui nous le donne abondamment. Aussi, dans sa Circoncision fut-il « appelé du nom de Jésus, » qui veut dire Sauveur. Tous les autres étaient des sauveurs temporaires et particuliers ; tandis que le Sauveur qu'enfanta Marie est le Sauveur universel, et qu’il nous gratifie d’une liberté éternelle, comme nous l’avons montré plus haut, dans la Conférence 34°.
VII. — De plus, le salut est l’œuvre propre de notre Sauveur, tout comme c’est le propre du feu de bruler, de la lumière d'éclairer, de l’eau de laver. Le salut lui est aussi propre qu’à nous la perte de notre âme et de notre corps. Comme celui qui est affamé soupire après la nourriture, ainsi notre Sauveur désire le salut des âmes. De là vient qu'il répondait à ses disciples, qui lui présentaient à manger en lui disant : « Maître, mangez. — Ma nourriture, c’est de faire la volonté
1 Genèse, xLt, 45. — 2 xLvI, 1, — 3 im, 1. — # 1, 29, — 5 Sermon xv°, sur le Cantique.
de Celui qui m’a envoyé, et d'accomplir son œuvre‘. » Par la volonté du Père, il entend le salut des hommes, comme l’observe Euthyme ; et il conclut en même temps, de ces paroles, que notre salut doit lui être énormément cher, agréable et doux, puisqu'il lappelle sa nourriture, afin de nous montrer le soin avec lequel il s’en occupe.
Sauver est si bien l’œuvre de Jésus-Christ, qu’il n’exerce pas d’autre profession, si je puis ainsi parler, que celle de sauver.
VIII. — Cette parole que disait autrefois Titus, fils de Vespasien, en se souvenant qu’il n’avait fait de bien à personne pendant tout un jour : « Mes amis, nous avons perdu notre journée, » comme le rapporte Suétone dans Titus?; elle est bien plus vraie de Jésus-Christ, à qui il semble que le temps soit perdu quand il ne sauve ou ne conserve personne.
Il est tellement Sauveur, qu’à la demande d’un simple souvenir que lui adresse Dismas, ce larron émérite qui était crucifié avec lui, il lui promet pour bientôt, et il lui donne une place dans son royaume : « Je te le dis, en vérité, aujourd’hui tu seras avec moi en Paradis. » Il est tellement Sauveur, qu’il a voulu être salutaire à ses ennemis, même dans leur flagrant délit, et qu'il a prié son Père pour eux : « Père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu’ils font. » Il est tellement Sauveur, qu'il attire non-seulement les hommes qui lui sont dociles, mais qu’il force même souvent nos volontés rebelles. D’où vient que l’Église, dans la secrète du dimanche après Pentecôte, lui adresse cette demande : « Et forcez de se tourner vers vous-mêmes nos volontés rebelles. »
. IX. — Les sauveurs dont nous avons déjà parlé étaient les auteurs d’un salut corporel et passager, tandis que notre Sauveur fut l’auteur du salut sous tous les rapports, c’est-à-dire pour le temps et pour l’éternité. Joseph procura aux Égyptiens et à d’autres peuples le salut qui leur est commun avec les animaux. Mais notre Sauveur, le Fils de Marie, nous a donné le salut qui nous est commun avec les bienheureux habitants du Ciel. Joseph fournit des aliments nécessaires à la vie du corps : du blé en abondance; et notre Sauveur nous a fourni
1 St. Jean, 1v, 34. — ? Chap. vu.
174 CONFÉRENCES SUR LES LITANIES DE LA SAINTE VIERGE. les biens précieux de la vie spirituelle, savoir : la dignité de l'adoption, l'héritage des enfants de Dieu, la demeure du Ciel, la gloire immortelle, avec les avantages sans nombre du bonheur éternel, et, principalement, lui-même comme notre frement très-pur : & Si le grain de froment tombé dans la terre ne meurt pointt, » ete.
X.— Josué procura aux Hébreux des avantages soumis aux vieissitudes de la fortune. Mais le Sauveur, Fils de Marie, 4 procuré au monde entier des avantages qui dureront éternellement, que la rouille ni les vers ne rongeront point, et que le feu ne consumera point. Josué renversa les murs de Jéricho au bruit des trompettes et aux clameurs des lévites : le Sauveur, Fils de Marie, a brisé les portes inexpugnables de l'Enfer avec leurs gonds de fer et leurs défenses d’airain, et il a condamné à un feu inextinguible le tyran de l'univers lui-mème. Josué immola, après les avoir attirés hors de la caverne, ces rois opulents qui possédaient la Terre promise. Le Sauveur, né de la Vierge, a défait les princes des ténèbres si redoutables par le nombre et par la puissance, et, après les avoir arrachés des cavernes de l'Enfer, il les a, au grand jour, fait servir à son triomphe. Josué conduisit le peuple hébreu du désert dans la Terre promise : et le Sauveur, Fils de Marie, du désert et de la prison d’une ignoble servitude, a fait monter le peuple fidèle à la céleste Jérusalem.
XI. — Jésus, fils de Josédech, éleva et construisit le second Temple; et le Sauveur Jésus éleva et édifia l’Église, dont la gloire surpasse de beaucoup celle de l’ancienne Synagogue.
XII. — Jésus, fils de Sidrach, tira de son cœur de nouveaux trésors de sagesse : notre Sauveur, le Fils de Marie, a changé la vétusté de l'Ancien Testament en la nouveauté de la loi évangélique.
Le Fils de la très-sainte Vierge, dans sa passion, fut un guerrier vaillant comme le premier; dans l'institution de l'Eucharistie, il fut ! un prètre très-saint, comme le second; dans la coneession du Saint- Esprit et dans la conversion du monde, il fut comme le troisième, un Docteur très-saint.
XITI-XIV. — Ce fut donc à juste titre qu'on lui donna Le nom
1 St. Jean, x, 24.
de Jésus, qui signifie le nouveau salut apporté au monde. Car, bien que plusieurs hommes l’aient porté, il ne leur convenait qu’accidentellement, tandis qu’il convient à Jésus-Christ en vertu d’un décret non pas humain, mais divin. Ils n’étaient pas ce que signifiait leur nom : de vrais sauveurs; Jésus-Christ, au contraire, est plus que le nom ne signifie : ce nom était pour les autres un nom commun et populaire; en Jésus-Christ, ce nom est personnel, et, comme le prophète Isaïe l’a prédit : « On t’appellera d’un nom nouveau que la bouche du Seigneur prononcera ! » Et vraiment ce nom est nouveau, car dans le sens qu’on le donne au Sauveur, il ne convient à personne autre, puisqu'il n’y a de salut en aucun autre.
XV. — De nouvelles victoires valent aux vainqueurs des noms nouveaux. Ainsi, Scipion fut appelé l’Africain parce qu’il soumit l'Afrique; l’Asiatique, parce qu’il soumit l’Asie; le Germanique, parce qu’il soumit la Germanie. De même, notre Sauveur, né de Marie, a été appelé Jésus parce que, après avoir triomphé du démon, de la mort et de l’Enfer, il a donné à tout le monde je salut que le nom de Jésus signifie.
Antiochus, premier de ce nom, roi de Syrie, à propos d’une victoire sur les Galates, fut appelé Soter, c’est-à-dire sauveur, d’où il fit mettre sur son drapeau, figuram pentalpha, avec le mot 5yax, qui veut dire santé ou salut. On voit cela sur ses médailles. (Voir sur ce sujet Pierius ?.) Combien plus justement pouvons-nous appeler Jésus Soter, qui a combattu et vaincu le tyran qui opprimait le genre humain tout entier!
XVI. — Tel est donc ce Sauveur que nous a donné Marie! Il n’a pas été Le ministre de notre salut, mais la source, la cause première et le principal auteur de la vie; il n’est pas un Sauveur en figure, mais en réalité ; il n’a pas délivré un peuple en particulier de quelque captivité ou de quelque ruine temporelle, mais il a arraché le genre humain tout entier à la puissance du démon, au péché et à la mort, et il nous a donné la liberté éternelle.
X.VIL.— Quelles actions de grâce rendrons-nous à la Mère de Dieu ?
1x, 2, — 2? Hitroglyphe xLvrr.
Comment la remercierons-nous pour ce bienfait qui nous a donné un.
Sauveur, qui a apporté l’allégresse au monde entier, qui a inondé de joie tous nos cœurs? Les Israélites proclamaient qu'ils devaient à Moïse une reconnaissance éternelle pour leur avoir montré Dieu voile sous une nuée. Quelle reconnaissance ne devrons-nous pas à Marie qui a enveloppé Dieu, non pas d’une nuée, mais de notre chair, qui nous a amenés non-seulement à converser, mais jusqu’à communiquer avec Dieu ? On raconte du philosophe Carnéade qu’il était animé d’une telle gratitude à l'égard de Chrysippe, son maitre, qu’il n’oubliait jamais de lui dire : « Si Chrysippe n'existait pas, je n’existerais pas non plus. » Eschine faisait si grand cas de Socrate, et il avait tant d’égards pour lui, que Socrate disait : « Eschine seul sait m’honorer. » Aristote avait Platon en si grande estime qu’il avait, dans un temple, élevé un autel à son nom, et lui avait dédié une statue sur le pied de laquelle étaient ces mots : « Voilà celui que tous les hommes de bien doivent aimer. » Xénocrate avait tant d'affection pour lemême Platon qu’un jour, entendant Denys dire à Platon : «IL y aura quelqu'un qui abattra votre tête; » il répondit : « Non pas avant celle-ci, » en montrant sa tête. Voilà les sentiments qui doivent nous animer à l'égard de Marie, la Mère de notre Sauveur, notre Reine, notre patronne, notre médiatrice.
Elle n’exige de nous aucune autre reconnaissance que de nous voir aimer son Fils, notre Sauveur, de tout notre cœur, de toute notre âme, de toutes nos forces ; de méditer pieusement sur les bienfaits qu'il nous a accordés; lui rendre grâce d’un esprit et d’un cœur dociles ; le glorifier, l’honorer, et lui rendre hommage. Puis, gardons-nous de l'offenser par nos crimes, de peur que nous n’armions contre nous son bras venÿeur. C’est ainsi que Celui qui, pour notre salut, est devenu participant de notre mortalité, nous rendra participants de sa divinité. Amen.