XV. — Le bienheureux Jean Columban, fondateur de l'Ordre des
ésuates, avait si continuellement ce doux nom à la bouche que le nom de Jésuates fut donné par les enfants mêmes à son Ordre naissant ?.
XVI. — Saint Bernardin ne prêchait presque jamais sans tenir à la main un tableau sur lequel le nom de Jésus était écrit en lettres d’or, si bien que plusieurs le taxaient de superstitieux. Mais il expliqua cette pratique au Souverain-Pontife et il le satisfit entièrement. Il inspira aux hommes un si grand respect pour ce nom qu’on le mettait communément sur la porte des maisons, gravé sur du marbre; et ce pieux usage subsiste encore, comme nous le voyons non-seulement en Italie, mais dans d’autres pays chrétiens.
XVII. — Saint Ignace de Loyola avait conçu tant d'amour pour ce
1 Vincent de Beauvais, Speculum historiale, liv. X, chap. Lvn; Jacques de Voragine, sur saint Ignace; St. Antonin, Ire Part., Histoire, tit. VII, chap. rer, S 2, — 3 St. Bonaventure, dans sa Vie, chap. x, $ 8. — 3 Antonin Gorset, liv. XXX, quest des Jésuates.
nom sacro-saint qu'il l’avait donné à la célèbre société dont il était le fondateur, qu’il le lui avait confié, comme un bouclier dont Ia société devait se servir contre toutes sortes d’ennemis, et il voulut que les Pères s’en servissent comme d’un sceau dont leurs lettres et tous leurs autres objets seraient marqués *.
XVIII. — Sainte Thérèse, d'Espagne, fondatrice de l'Ordre des Carmes déchaussés, aimait si ardemment ce saint nom que, laissant de côté et mettant en oubli les noms de ses parents de noble race, elle voulut être appelée Thérèse de Jésus ?.
Cette douceur, cette suavité que goûtaient les Saints, nous l’éprouvons aussi toutes les fois que nous prononçons et que nous entendons prononcer le très-saint nom de Jésus. C’est Marie qui nous vaut ce bonheur, elle qui nous a enfanté le Seigneur, notre Sauveur, comme le dit son nom, et qui lui a donné ce nom si doux, si suave qu’elle avait reçu du Ciel : « Et vous lui donnerez le nom de Jésus ÿ, » Il est donc bien juste que nous ayons pour cette Vierge très-sainte la plus grande dévotion, et que nous lui rendions grâce, puisqu'elle nous a donné Jésus-Christ, notre Seigneur, notre salut et notre consolation, qui, avec le Père et le Saint-Esprit, vit et règne dans les siècles des siècles. Amen.
DE L'HONNEUR ET DE LA DIGNITÉ QUE MARIE A OBTENUS EN DEMEURANT LA MÈRE DU SAUVEUR.
SOMMAIRE. — 4, La sainte Vierge est corédemptrice du genre humain. — 2. Grave objection. — 3, Réponse, — 4. En quel sens la sainte Vierge est appelée corédemptrice du monde. — 5. Les Saints sont appelés Sauveurs. — 6. Les Anges sont-ils nos Sauveurs, et de quelle manière? — 7. En quel sens la sainte Vierge a été appelée Déesse. — 8. La sainte Vierge est le complément de la très-sainte Trinité, — 9. En quel sens ?
I. — Par la maternité divine, la très-sainte Vierge a reçu de Dieu tous les dons célestes, toute la beauté, toute la grâce, toute la perfection, tant du corps que de l'âme. Nous l’avons longuement prouvé dans la 106° Conférence.
1 Ribadeneira, dans sa Vie. — 2 Id., liv. Jer de sa Vie, chap. 1. — ? St, Luc, 3, 31,
Mais par le seul fait spécial qu’elle a mis au monde le Sauveur, elle est devenue notre corédemptrice, la réparatrice de l’univers, la rénovatrice du genre humain, l’auxiliatrice de notre rédemption, et la coopératrice du salut des hommes. O gloire inappréciablel 6 dignité singulière ! Tel est le langage des saints Pères les plus autorisés. Saint Augustin dit, dans son Discours sur l’Assomption : « Marie a réparé les pertes de notre première mère, elle a amené la rédemption à l’homme perdu. » Et dans le Discours sur la Nativité de la bienheureuse Vierge Marie : « La Mère du genre humain a apporté au monde la peine : la Mère de notre Seigneur y a apporté le salut; Eve est l’auteur du péché : Marie est l’auteur du mérite; Ève nous a été nuisible en nous donnant la mort: Marie nous a été utile en nous vivifiant,; la première nous a blessés : la seconde nous a guéris. » Et encore : « Je pense, dit-il, bien plus, je crois avec certitude que vous avez mis au au monde le Créateur quoique vous soyez sa créature, que vous avez engendré le Seigneur quoique vous soyez sa servante, que par vous Dieu a racheté le monde, que par vous il l’a illuminé, que par vous il la rappelé à la vie. »
Saint Irénée‘ dit: « De même qu’en désobéissant ve est devenue, pour elle-même et pour tout le genre humain, une cause de mort; de même, Marie est devenue, pour elle-même et pour le genre humain tout entier, une cause de salut, »
Saint Jean Cbrysostome, dans son Homélie sur l’Interdiction de lerbre : « Par Marie nous voyons restauré tout ce qui par Eve avait péri.» Ei Saint Chrysostome dit, dans son Sermon exL sur Marie : « Elle a donné à la terre la paix, au ciel la gloire, à ceux qui étaient perdus le salut. »
De là Saint Éphrem ? l'appelle « la rédemption des captifs, le salut de tous; » Sergius de Jérusalem, « l’expultrice, ennemie des ténèbres, la réparatrice d'Adam, la source de l’immortalité, la ruine de la corruption ; » Saint Laurent Justinien *, «la réparatrice du siècle, la lumière du monde, » et ailleurs, « la destructrice du péché; » saint
Liv. IT, contre les Hérésies, chap. xxxur. — 2? Dans une prière à la sainte Vierge. — 3% Sur la Nativité de la Vierge. — * Sermon sur la Nativité de la sainte Vierge.
MÈRE DU SAUVEUR. 187 Léon, pape, s'adressant à Marie, lui dit : « O Vierge, qui portez le salut, »
La sainte Vierge ? chante d'elle-même : « J'étais avec lui, créant toutes choses, » bien que les saints Pères entendent généralement ces paroles de la Sagesse incarnée, à cause des autres qui suivent: « Et mes délices sont d’être avec les enfants des hommes; » cependant l'Église catholique les applique bien à Marie, dans le sens mystique. Car elle créait toutes choses avec Jésus-Christ, en sous-œuvre et en coopérant à la rédemption du genre humain. Écoutons l'explication que donne de ces paroles saint Antonin, aussi illustre par la sainteté et la doctrine que par la dignité archiépiscopale : « J'étais avec lui créant toutes choses, » c’est-à-dire créant de nouveau ce qui avait comme été détruit par la faute originelle *. Ce qui s’accorde bien avec ce que dit quelque part saint Bernard : « Cest justement, Ô notre Dame, que les yeux de toute créature se tournent vers vous, en qui et par qui la main bienfaisante de Dieu a créé de nouveau ce qu'il avait une fois créé. »
Lanspergius, dans une pieuse et docte considération sur ce sujet, dit : « Jésus-Christ a voulu que sa Mère füt témoin de ses douleurs, afin que le spectacle qu’elle avait sous les yeux la blessât intérieurement et qu’elle eùt part à notre rédemption comme elle avait part aux souffrances de son Fils #. »
Sainte Brigitte, en ses révélations, apprit de la bienheureuse Vierge elle-même ce qui suit : « La douleur de Jésus, dit la sainte Vierge, était ma douleur parce que son cœur était mon cœur, Comme Adam et Ève vendirent le monde pour un seul fruit, de même mon Fils et moi nous avons racheté le monde comme par un seul cœur.» Et, en effet, Marie et Jésus ontune même chair, un même esprit, une même charité. Nous traiterons plus clairement et plus explicitement ce sujet plus loin, dans l’invocation Cause de notre joie. Déjà j'en ai parlé .assez longuement dans la Conférence 125°, vers la fin.
1 Sermon swr la Passion du Sauveur. — ? Proverbes, vut, 30. — ÿ Liv. IV, de
la Somme théologique, tit. XV, chap. xiv, 8 3. — # Homélie xLvur, sur lu Passion du Sauveur, -
IT. — Mais peut-être quelque curieux ou quelque chercheur de la vérité objectera : « Jésus, l’homme-Dieu, est le seul qui soit mort pour les hommes et qui ait racheté les hommes. » « Il vous est avantageux qu’un seul homme meure pour le peuple, » disait le Saint-Esprit par la bouche de Caïphe ‘. Et Jésus lui-même, sur le point de s’asseoir à la droite de son Père, interrogé par les Vertus des cieux, en ces termes : « Pourquoi votre robe est-elle rougie et vos vêtements ressemblent-ils aux vêtements de ceux qui foulent au pressoir? » leur répond : « J'ai été seul au pressäir, et de toutesles nations il n’y a pas un seul homme avec moi?.» C’est-à-dire: « J’ai foulé, j'ai détruit, j'ai vaincu la mort, seul; et d’entre toutes les nations il ne s’est pas trouvé un homme, c’est-à-dire quelqu'un qui m’aidàt, qui combattit avec moi contre les ennemis, et opérât le salut des humains. » Telle est l’explication de saint Jérôme, de divers auteurs et entre autres de saint Jean Chrysostome*. Si donc Jésus-Christ a vaincu seul, il a satisfait seul pour les hommes, et comment alors peut-on appeler la sainte Vierge rédemptrice, réparatrice de l’univers, rénovatrice du genre humain, auxiliatrice de notre rédemption?
III. — Écoutez la réponse de saint Bernard à cette difficulté, dans son Sermon sur l’Assomplion : « Jésus-Christ pouvait suffire à la restauration du genre humain, de même que toute notre efficace vient de lui, mais il n’était pas bon pour nous que l’homme fût seul, il nous était plus avantageux que les deux sexes prissent part à notre restauration, puisque tous les deux avaient eu part à notre corruption. »
IV. — Toutefois, il faut admettre ces paroles avec discernement et comprendre que la sainte Vierge n’est pas une rédemptrice égale à Notre-Seigneur, mais qu’elle lui est bien inférieure. De même que Éve ne fut point la cause propre et directe de la corruption du genre humain, puisque ce n’est pas en elle que nous avons péché, et que, cependant, elle est appelée cause de notre corruption, puisqu'elle porta Adam au péché; de même, la sainte Vierge ne fut point, par elle-même, la cause de notre réparation; elle ne nous racheta point,
1 St. Jean, xr, 50, — 2 Isaie, Lxin, 2. — 3 Sur le Psaume xLY.
elle ne coopéra en aucune manière à notre rédemption par mode d'efficacité, ni par mode de mérite de rigueur. Mais on l’appelle notre rédemptrice, restauratrice du genre humain, etc., parce qu’elle nous a enfanté Jésus-Christ, le Rédempteur, le Restaureur de l’univers, et qu’elle nous l’a mérité jusqu’à un certain point, savoir : d’un mérite de convenance, et elle nous l’a obtenu. Nous éclaircirons cette question par des exemples dans l’invocation Cause de notre joie.
V. — Il faut que personne ne s’étonne de nous entendre appeler la sainte Vierge auxiliatrice de Jésus-Christ, rédemptrice du monde et salvatrice, puisque saint Paul se dit l’auxiliaire de Dieu: « Nous sommes, dit-il, les auxiliaires de Dieu ‘. » Et puisque le prophète Abdias appelle les Apôtres sauveurs : « Les sauveurs, dit-il, monteront sur la montagne de Sion?. » « Des sauveurs monteront, dit de Lyre sur ces paroles, savoir : Pierre et Paul, qui sont appelés sauveurs par participation, parce qu'ils sont les principaux Apôtres; ils monteront sur la montagne de Sion, c’est-à-dire au faîte de l’Église, qui est appelée la montagne de Sion. »
Avant Nicolas de Lyre, saint Jérôme avait dit dans le même sens : « Le Sauveur a voulu que ses Apôtres fussent les sauveurs du monde; ils devaient franchir la caverne de la montagne de l’Église. » Saint Jean Chrysostome aussi dit, dans l'Homélie xxxv° sur saint Matthieu : « Jésus-Christ appelle les Apôtres les sauveurs et les bienfaiteurs de tout l'univers. »
L’Apôtre confirme cette doctrine quand il exhorte son disciple Timothée à veiller sur son enseignement : « En faisant cela, lui ditil,, vous vous sauverez vous-même, ainsi que ceux qui vous écouterout ?. » L’Apôtre saint Jude est d’accord avec saint Paul : « Les uns, qui sont déjà jugés, condamnez-les; les autres, sauvez-les en les arrachant du feu *.» Les deux Apôtres parlent du salut spirituel; or, si les Apôtres sont appelés auxiliaires de Dieu et sauveurs, pourquoi n’en dirait-on pas autant de la très-sainte Vierge Marie?
L'abbé Rupert, sur lé °° Chapitre d’Osée, de ces paroles de Jésus- Christ, citées par saint-Jean : « S'il a pu appeler dieux ceux à qui la
11re Aux Corinthiens, m, 9. — ? Abdias, 1, 21. — 3 Ire À Timothée, 1V, 1, — » Juges, v, 22.
parole de Dieu s’est fait entendre ‘, » conclut que les prophètes n’avaient pas seulement le nom de sauveurs, mais qu’ils l’étaient en effet; attendu surtout que l'Écriture appelle sauveurs, Othoniel et d’autres juges quine procurèrent qu’un salut temporel. Si done Dieu a donné le nom de sauveurs à ceux dont il s’est servi pour délivrer Israël des maux temporels, combien plus justement mérite ce nom Marie qui n’a pas seulement coopéré à notre salut, non pas temporel, mais éternel, mais qui a mis au monde le Sauveur lui-même?
VI. — Saint Jean Chrysostome, méditant ces paroles de l’Épître aux Hébreux : « Est-ce que les Anges ne sont pas, tous tant qu’ils sont, des esprits prêts à le servir, envoyés en mission en faveur de ceux qui recevront l'héritage du salut ?? » observe qu’il y a un grand bienfait de Dieu en ceci : qu’il fasse servir au salut des hommes ses Anges qui sont d’une nature bien supérieure à la nôtre. Et ainsi il répond à cette objection tacite: donc les Anges sauvent les hommes, ce qui estle propre de Jésus-Christ, il y répond, dis-je, par ces mots: « Jésus-Christ nous sauve comme le Seigneur, et ceux-ci comme ses serviteurs. » Ce qu'un théologien traduisait ainsi, en langage scolastique : « Jésus-Christ sauve, comme cause principale, comme auteur du salut, et les Anges comme ministres et coopérateurs du salut du genre humain. » Tout cela, on peut, à plus forte raison, le dire de la très-sainte Vierge : elle n’a pas été seulement ministre, mais participante dans l’œuvre de la rédemption des hommes; elle a été en quelque sorte corédemptrice, puisque c’est d'elle qu’a été pris l’or très-précieux qui a payé notre rançon.
VII. — Personne ne doit être étonné non plus que la sainte Vierge soit honorée du titre de rédemptrice et de salvatrice, puisque, dans les saintes Lettres, d’autres Saints sont décorés de titres non moins glorieux. Moïse est appelé « le Dieu de Pharaon ?, » quoiqu'il n’y ait cependant qu’un seul Dieu. Et la sainte Vierge, Mère de Dieu, est appelée « déesse » par saint Grégoire de Nazianze “ et par saint Pierre Damien *. 11 faut entendre ce mot non point quant à l'essence, mais quant à une participation très-excellente. Esychius, prêtre de Jéru-
1 St. Jean, x, 35, — 21, 14, —3 Exode, vu, 1. — * Sermon sur l'Enfance du Christ. — 5 ne Sermon sur la Nativité de la sainte Vierge.
MÊRE DU SAUVEUR. 491
salem, n’hésite point à l’appeler le complément de la Trinité, non pas qu’elle complète intrinsèquement le Dieu un entrois personnes, mais parce que, étant la plus parfaite entre les pures créatures, elle complète la toute-puissance de la très-sainte Trinité. Voyez à ce sujet ce que nous avons dit à la 86° Conférence t,
VIIT-IX. — Voilà ce que j'avais à dire sur le nom, la dignité, l'office, les qualités et les vertus de Marie, qui se rapportent à la maternité, pour l'édification de ses dévots serviteurs. Tout le reste, qui a rapport à sa virginité, à ses gestes héroïques et à son excellence sur tous les Saints, je commencerai de le traiter dans un autre volume. Ceci soit dit à la gloire de Dieu tout-puissant et de notre Sauveur Jésus-Christ, ainsi que de la bienheureuse Vierge Marie, Mère de Dieu, à laquelle j’offre, je dédie et je consacre en entier cet ouvrage tel qu'il est.
Vous, Ô ma souveraine, par la grâce que vous m’obtiendrez du Ciel, donnez-moi des forces pour le travail qui me reste, éclairez mon intelligence, enflammez mon cœur, dirigez mon style, conduisez ma plume, pour que mes œuvres soient dignes de vous célébrer, et pour que j’excite à un plus grand amour envers vous ceux qui vous aiment déjà. Amen.
1 Part. XVIII.