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La prudence, comme le chef et le guide des autres vertus, ainsi que le disait saint Antonin, dirige tout suivant la règle de la raison. Elle pousse et dispose l’hom ne de telle manière que, quoi qu’il pense, quoi qu'il fasse, il ne fait rien que de louable et de droit. Voir Laurent Begerlinch, qui s'étend longuement sur ce sujet dans son Grand Théätre de la vie humaine.
1° Modérer ses paroles : « Celui qui est modéré dans ses paroles est très-prudent, » dit le Sage”; et encore : « Celui qui est modéré dans ses discours est docte et prudent ?. »
En tout cela brilla l'éminente prudence de la Vierge, Mère de Dieu. Et c’est pour ce motif qu’elle est justement proclamée Vierge trèsprudente, ce que nous allons démontrer en autant de Conférences distinctes.
LA VIERGE, MÈRE DE DIEU, FUT TRÈS-PRUDENTE À CAUSE DE SON MÉPRIS POUR LES CHOSES DE LA TERRE ET DE SON AMOUR POUR LES CHOSES CÉLESTES.
SommaAIRE. — 1. Diverses espèces de prudence. — 2. Quelle fut la prudence de la bienheureuse Vierge.
I. — Le propre de la prudence vraie et parfaite est de mépriser les choses de la terre, d'aimer celles du Ciel et d’aspirer à ces dernières. Car quelque bien que l’on prenne les moyens d'atteindre à une fin, si cette fin n’est pas surnaturelle, céleste, divine, celui qui prendra ces moyens ne sera point vraiment prudent.
Aussi Le Docteur angélique “ distingue-t-il la fausse prudence de la vraie : « La fausse prudence, dit-il, est ainsi appelée par comparaison lorsqu'on prend bien les dispositions qui doivent conduire à une fin mauvaise.» Ainsi, l’on appelle prudents le voleur qui trouve les voies qui doivent favoriser ses vols; le flou qui invente une manière adroite de soustraire ou de ravir le bien d’autrui. C’est de cette prudence que l'Apôtre a écrit * : « La prudence de la chair est la mort. » C’est celle qui met sa fin dans le plaisir de la chair. Sont doués de cette prudence ceux qui emploient les meilleurs moyens pour s'enrichir, comme les
1 V, De la Prudence. — ? Proverbes, x, 19. — 3 xvn, 27. — ! XXII, quest. xLvu, art. 13. — 5 Aux Romains, vu, 6.
avares; ou pour dominer, comme les ambitieux; ou pour séduire les femmes, comme les luxurieux, etc. »
La vraie prudence est double : elle est imparfaite ou parfaite. Elle est imparfaite lorsqu'elle trouve les voies propres à une fin réellement bonne :
1° Si ce bien qu’elle prend pour fin n’est pas la fin commune de toute la vie humaine, mais de quelque chose en particulier, comme lorsque le négociant ou le pilote trouvent des voies propres l’un à exercer son négoce, l’autre à conduire son navire.
2° Si l’on délibère et juge bien, même au sujet de ce qui concerne la vie totale de l’homme, au sujet des vertus, par exemple, mais qu’on n’avise ou qu’on n’agisse point efficacement.
Mais la prudence est parfaite lorsqu'elle délibère, juge et avise convenablement sur le bien, fin de toute la vie. Cette prudence est surnaturelle et céleste; c’est celle dont sont doués ceux qui aiment Dieu, qui pratiquent la justice, dédaignent les choses de la terre et aiment celles du Ciel.
IL. — Telle fut la prudence dont fut douée la Vierge, Mère de Dieu. Elle écarta de ses regards et de ses affections, elle méprisa et laissa de côté tout éclat de gloire temporelle, toute faveur et toutes caresses de la fortune. Elle regarda le Ciel et les choses célestes, y songea, les aima. Parcourez toute la vie de la Vierge, Mère de Dieu, vous ne trouverez pas aisément qu’elle ait demandé aux hommes les choses de la terre, ou qu’elle ait prié son Fils pour les choses du temps. Et pourquoi donc? Sans doute pour que vous sachiez qu’elle n’a jamais désiré les choses de la terre, mais qu’elle a toujours aspiré à celles du Ciel.
Mais peut-être objecterez-vous que la Vierge, Mère de Dieu, demanda du vin à son Fils aux noces de Cana: «Ils n’ont point de vin *.» Écoutez et comprenez : La Mère de Dieu n’a rien demandé à ce moment, mais elle a fait seulement connaître à son Fils le manque et l'absence du vin; mais ce n’est pas pour elle, c’est pour les autres. Aussi ne dit-elle pas : «Nous n’avons pas de vin, » ou : «Le vin nous
1 St. Jean, u, 3,
fait défaut, «mais : «Ils n’ont pas de vin. » C’estsans contredit pour nous enseigner qu’elle faisait connaitre à son Fils l’absence du vin, non dans son intérêt, mais dans celui de l’épouse et des convives.
Elle fournit une bien grande preuve de cette prudence lorsqu’au jour de la Purification, conduisant son Fils au Temple, elle se trouva n’ayant pas de quoi acheter un agneau. Or, elle avait reçu, des rois mages, une grande somme d’or, et cependant elle n’avait pas de quoi acheter un tout petit agneau, quoiqu’on trouvät dans la Terre-Sainte un grand nombre de petits agneaux qui se vendaient à bas prix. Mais la Vierge très-prudente avait, par amour pour ia pauvreté, distribué tout cet or aux pauvres, comme saint Bonaventure le note dans le Livre de la Vie du Christ. Et pourquoi agit-elle ainsi? Pour ne pas paraitre avoir de l’attache aux biens temporels, si elle gardait de l'or chez elle.
Nous trouvons une autre preuve de cette prudence dans ce que rapporte saint Luct: « Etil (Jésus) allait de ville en ville et de village en village, prèchant l'Évangile et annonçant le royaume de Dieu; et les douze étaient avec lui et quelques femmes... et beaucoup d’autres qui l’assistaient de leurs biens. » Lorsque d’autres saintes femmes suivaient le Seigneur et assistaient le Christ de leurs biens; pourquoi sa Mère, qui l’aimait bien plus, ne le fit-elle pas elle-même? C'est évidemment que, ne tenant pas aux biens dela terre et s’en défaisant, elle était elle-même dans l’indigence; par suite, elle n’avait pas de quoi subvenir aux besoins de son Fils, ce qu’elle aurait fait si elle en avait eu les moyens. Donc, la Vierge très-prudente tendait aux biens célestes, les aimait, les recherchait, mais ne tenait aucun compte des choses de la terre.
C’est en signe de cette disposition que le prophète de Patmos la peint la lune sous les pieds : « La lune est sous ses pieds?. » Pourquoi Marie a-t-elle la lune sous les pieds? parce qu’elle méprise toute la gloire du monde et tous les biens du monde que représente la lune.
Autrefois, chez les Romains, les fils des nobles avaient sur leurs sandales de petites lunes, comme le rapporte Cœlius Rodiginus 5;
1 vi, 1, 2, 2, — 2 Apocalypse, xu, 1. — 3 Liv. X, des Lectures antigue:, xxvut.
pourquoi? sans doute pour que cet ornement les avertit, comme par une muette énigme, — ce sont les termes de Cœlius Rodiginus, — qu'il ne fallait pas se laisser aller à l’insolence, ni s’enorgueillir d’un trop heureux succès, se souvenant des vicissitudes humaines dont la lune est le symbole. » C’est ainsi que Marie foule la lune sous ses pieds, pour nous apprendre qu’elle méprise l'illustration de ce monde, qu’elle ne fait aucun cas de toute la gloire mondaine, qu’elle met sous ses pieds tout ce qui passe.
Les premiers Chrétiens méprisaient tellement l’or et l'argent qu'ils apportaient aux pieds des Apôtres Le prix de leurs champs ou de leurs maisons, comme le racontent les Actes des Apôtres !. Et pourquoi le jetaient-ils à leurs pieds? pourquoi ne le déposaient-ils pas dans le tronc ou le trésor? Ils regardaient comme une indignité de toucher de leurs mains pareilles choses, et craignaient de se souiller par lattache à un bien terrestre. Mais de qui avaient-ils appris cette pauvreté? de la Vierge qui foulait aux pieds la lune, c’est-à-dire toute la gloire du monde, tout l’éclat des biens temporels. Car souvent auprès d’elle se rendaient, comme nous l’avons vu dans les précédents volumes, non-seulement les Apôtres, mais encore les autres fidèles, comme auprès d’un maitre éminent, d’un Docteur qui éclairât les points obscurs et les instruisit dans leurs doutes. |
C'est, ce me semble, ce que le prophète Isaïe avait prédit longtemps à l’avance *: après avoir dit, en effet : « Voici qu’une Vierge concevra et elle enfantera un fils qui sera appelé Emmanuel, » il ajoute un peu plus loin * : « En ce jour-là, le Seigneur se servira d’un rasoir qu’il aura loué. » Pourquoi la Vierge, Mère de Dieu, est-elle représentée comme un rasoir, car Richard induit du texte sacré que c’est d’elle qu'il est question? Elle est représentée comme un rasoir, parce que Dieu, par son exemple, comme par un rasoir, retranche en nous et rase, pour ainsi dire, tout ce qui est superflu. Aïnsi s'exprime Richard *.
Nous ne devons pas manquer de faire remarquer que la sainte Mère de Dieu est appelée rejeton : « Il sortira un rejeton de la tige de
11v, 34. — 2 yir, 14, — 3 Ÿ, 20. — # Liv. VIT, des Louanges de la Vierge.
Jessé ‘. » Un rejeton n’est pas creux, mais plein; il ne se penche pas vers la terre, mais il se dirige toujours vers le Ciel. De même, Marie s’est toujours tenue droite; elle a toujours songé au Ciel et aux biens célestes : ce que nous pouvons prouver par cela, que morte elle n’est point retournée en poussière, mais, se relevant vers le Ciel, elle s’est envolée pure de toute corruption. Elle a pris la route du Ciel et non celle de la terre, parce que pendant sa vie elle ne songea jamais aux choses de la terre. Cette pensée m'est suggérée par saint Damascène qui, dans sa 11° Homélie sur l’Assomption de la bienheureuse Vierge, s’exprime ainsi : « Aujourd’hui la Vierge immaculée, qui n’a été souillée d'aucune attache terrestre, mais toujours élevée dans les pensées célestes, n’est pas retournée vers la terre, mais elle est placée dans lestabernacles du Ciel. » La Vierge, Mère de Dieu, a done été bien éloignée de toute attache aux choses de la terre, elle qui, morte aux affections terrestres, se mourait, même en vivant, du désir des biens célestes.
Mais il faut rechercher avec soin quel fut dans la bienheureuse Vierge l’amour des biens célestes. Quelles paroles pourraient exprimer son amour pour Dieu? quelles ses flammes et ses divines ardeurs? Les Séraphins brûlaient dans le Ciel, mais la Vierge brülait sur la terre d’un feu bien plus ardent : « Ses lampes sont des lampes de feu et de flamme ?; » et dans l’hébreu : « Ses lampes sont des lampes de feu; c’est la flamme de Dieu, » c’est-à-dire une flamme très-vive, très-ardente, très-grande, car tout ce qui est très-grand est dit de Dieu, comme « les montagnes de Dieu *, et «les cèdres de Dieu, * » c’est-à-dire très-grands.
«Le feu qui consumait l’holocauste perpétuel brülaitcontinuellement sur l’autel Ÿ, » Ainsi, la flamme de la charité brûla sans cesse dans ce cœur virginal comme sur un autel, de telle manière qu’elle ne cessa pas un seul instant d’aimer ce Dieu, comme nous l'avons longuement prouvé dans le volume précédent, à la 137° Conférence. Saint Antonin, archevêque très-savant et très-saint de notre Ordre f, prouve éloquemment, d’après le bienheureux Albert le Grand, que la charité de
1 Jsaïe, xt, 1,— 2 Cantique des cantiques, viu, 6. — 3 Ps. xxxv, 6. — # LxxIx, 2. — 5 Liv. VI. — 6 IVE Part., tit. XV, chap. xuiv, 8 9.
la bienheureuse Vierge fut plus incessable que celle des Séraphins eux-mêmes. Je vais citer ses paroles : « L’incessabilité de la bienheureuse Marie surpassa celle des Séraphins. »Albert le prouve ainsi: « Ce qui ne cesse pas, ni ne peut cesser un instant, ni n’a pu cesser, est plus incessable que ce qui ne cesse pas et ne peut plus cesser, mais cependant a pu cesser autrefois. Or, la charité des Séraphins, bien qu’elle ne puisse cesser un instant, a pu cesser autrefois, dans leur première condition, ce que montre l’exemple de Lucifer qui, selon le bienheureux Grégoire, fut le plus éminent dans le chœur des Séraphins, et qui néanmoins déchut de cette charité qui lui avait été donnée et tomba du Ciel. Maïs la charité de la bienheureuse Vierge n’a jamais pu cesser, ce que l’on démontre ainsi : « La charité ne peut cesser que par le péché mortel; or, la bienheureuse Vierge n’a jamais pu pécher mortellement, puisqu'elle a été sanctifiée dès le sein de sa mère, avant qu’elle pût pécher, et, par cette sanctification, elle fut tellement confirmée en grâce et en charité qu'elle ne put plus pécher, même véniellement, ni par conséquent perdre la charité, ce qu’auraient pu faire les Séraphins et ce qu'ont fait quelques-uns : je veux dire Lucifier et les siens. Donc, la bienheureuse Marie la emporté sur tous en cela. »
Mais d’où Marie conçut-elle un si grand amour pour Dieu et pour les choses du Ciel? Dans le Ciel, elle devait plus que tout autre posséder les richesses et tous Les trésors de Dieu, ce qui l’a fait appeler la Trésorière des grâces. T1 n’est donc pas étonnant qu'elle ait négligé et méprisé toutes les choses de la terre, puisqu'elle devait être la maitresse de tous Les biens célestes. En outre, elle eut toujours le Christ devant les yeux et, par suite, rejeta toujours derrière elle les ombres des choses terrestres. Celui qui a le soleil devant lui n’a-t-il pas l'ombre derrière lui? Donc Marie, qui eut toujours le Christ, le vrai soleil, devant les yeux, eut derrière elle, méprisa et dédaigna l’ombre, c’est-à-dire les objets qui font ombre, je veux dire les choses du temps. Écoutons saint Ambroise, au Livre IT des Vierges : «La Vierge, humble de cœur, prudente d'esprit, ne place point son espoir dans les richesses, mais dans la prière du pauvre. » Aussi s’appelle-t-elle Ia Mère du pur amour : « Je suis, dit-elle en parlant d'elle-même, je
suis la Mère du pur amour ‘. » Elle est vraiment la Mère du pur amour, elle qui ne fut ni souillée ni tachée d’aucune affection terrestre, d'aucune attache aux biens temporels, ce dont nous avons traité plus abondamment dans la 87° Conférence.
Apprenons donc la pudeur par l'exemple de Marie; méprisons tout ce qui est de la terre, n’envions pas les biens périssables; foulons aux pieds et dédaignons les choses mondaines; regardons les biens célestes, afin que, supérieurs au monde, nous les possédions avec la grâce de Notre-Seigneur Jésus-Christ et l’intercession de sa lrèsdigne Mère, Marie. Ainsi soit-il.
LA VIERGE, MÈRE DE DIEU, FUT TRÈS-PRUDENTE PAR LA CONNAISSANCX DES CHOSES DIVINES ET HUMAINES.
Sommaire. — 1. La prudence se compose de la science et de la sagesse. — 2, Con-
naissance de l’Écriture sainte par Marie. — 3. Que doit faire le disciple de Marie ?