I. — Nous appelons souvent prudents ceux qui sont instruits
expérimentés, savants. Par suite, nous appelons jurisprudence la science du droit, la connaissance et le savoir dans le droit. Dans l’Ecclésiastique ? la sagesse est appelée du nom de prudence : « L’intelligence de la prudence. » Les Platoniciens, que suit saint Augustin, disaient que notre raison, lorsqu'elle contemple les choses les plus élevées, s'appelle raison et sagesse; mais quand elle s'occupe des objets les plus bas, elle se nomme prudence. Aussi l’empereur Justinien définit-il exactement, au lieu cité plus haut, la prudence : « La connaissance des choses divines et humaines, la science du juste et de l’injuste.» La Vierge, Mère de Dieu, fut douée au plus haut degré de cette connaissance, et pour cela elle s’appelle justement la Vierge trèsprudente.
IT. — D'abord, la bienheureuse Vierge eut l’intelligence la plus parfaite de la sainte Écriture. Tout ce qui se cachait dans les prophètes, tout ce que contenait l’Écriture entière, tout cela était su et
1 Ecclésiastique, xxiv, 24. — 21, 4.
VIERGE TRÈS-PRUDENTE, 201 connu de la bienheureuse Vierge; ce qui fait dire à saint Vincent Ferrier, dans son Sermon sur lu Nativité du Seigneur : « La Vierge Marie savait mieux la Bible que ne la connaissaient les prophètes. » C’est aussi ce qui fait que Richard de Saint-Laurent qui, au Livre IX des Bouanges de la Vierge, l'appelle «larche des Écritures. » Saint Germain, archevèque de Constantinople, dans le Sermon sur la Nativité de la Vierge, l'appelle « le sceau de l’un et l’autre Testament. » Et c'était bien un sceau, car tout ce qui était enfermé dans les prophéties les plus obscures des prophètes, tout ce que le Nouveau Testament proclame à haute et claire voix, tout cela était enfermé et scellé
dans le cœur de Marie comme dans un trésor.
Écoutons le saint Évangéliste : « Marie, dit-il, conservait toutes ces choses, les repassant dans son cœur‘, » Elle conservait nonseulement les paroles que le Christ avait dites alors, mais aussi tout ce qui avait été dit et fait avant et après l’Incarnation, comme Théophylacte le remarquait; ainsi, la salutation de l’Ange, la conception sans homme, l’enfantement sans douleur, l’arrivée des bergers, l’adoration des rois, la fuite en Égypte, la discussion dans le Temple. Non-seulement elle conservait tout cela, mais elle le comparait avec les prédictions des prophètes, et pénétrait leur admirable correspondance, leur liaison intime. Gabriel, par exemple, avait dit : « Vous concevrez dans votre sein et vous enfanterez un Fils. » [saïe avait prédit : « Une vierge concevra et enfantera un fils. » David avait dit : « Les rois de Tharsis et les îles lui offriront des présents, les rois d'Arabie et de Saba apporteront des présents. » Marie voyait se réaliser ces paroles et elle s’en réjouissait, et dans toutes les circonstances semblables elle repassait ce qu’elle avait lu et le comparait à ce qu’elle entendait et voyait. Aussi peut-elle dire avec l'Époux du Cantique des cantiques : « Toutes sortes de fruits : les nouveaux et les: anciens, je vous les ai gardés, Ô mon bien-aimé. » Car tout ce que les anciens prophètes ont médité, tout ce qu’ils ont prédit sur la grâce future, tout cela Marie le gardait et le cachait dans le secret de son cœur, comme dans un écrin, afin de tout révéler en son temps,
1 St. Luc, 1,19; 51.
202 CONFÉRENCES SUR LES LITANIKS DB LA SAINTE VIERGE. comme cela s'était passé, et de l'expliquer à ceux qui s’en informeraient. ;
Le cœur de Marie ne ressemblait pas au cœur de l’homme insensé dont il est dit : « Le cœur de l’insensé est comme un vase rompu; il ne peut rien retenir de la sagesse !. » Mais il ressembait à ceux dont le Christ a dit : « Bienheureux ceux qui écoutent la parole dè Dieu et qui la gardent! » Elle gardait les paroles du Christ comme celles, non d’un enfant de douze ans, mais de celui qui avait été conçu du Saint-Esprit.
Dans ce soin que la bienheureuse Vierge apporte à conserver les paroles de Notre-Seigneur Jésus-Christ, il me semble qu’elle agit comme ceux qui, pour que les fruits des arbres ne se dessèchent ou ne se corrompent pas, les confisent prudemment dans le sucre, afin de les conserver ainsi longtemps. De même, la bienheureuse Vierge, pour ne pas laisser périr les paroles du Christ, fruits de l’arbre de la vraie vie, les confisait dans le sucre d’une douce et continuelle méditation, afin de les'conserver dans son cœur comme dans un coffret.
Et c’est pour ce motif que saint Jean représente la bienheureuse Vierge revêtue du soleil et foulant la lune sous ses pieds : « Une femme revètue du soleil, qui avait la lune sous ses pieds, et une couronne de douze étoiles sur sa tête ?. » Pourquoi la bienheureuse Vierge est-elle revêtue du soleil? Autrefois, le manteau était le signe. de la sagesse, ou du moins le vêtement des hommes qui professaient la philosophie. Marie est donc revêtue du soleil comme d’un manteau, parce qu’elle a sondé labime de la divine sagesse. Cest la pensée qu'a eue avant moi et qu'a exprimée en termes très-clairs saint Bernard, en expliquant ce passage de l’Apocalypse : « C’est avec raison que Marie nous est représentée revêtue du soleil, elle qui a sondé, au delà de tout ce qu’on pourrait dire, le très-profond abime de la divine sagesse. » Et pourquoi parait-elle avec la lune sous les pieds ? Sans doute parce qu’elle méprise les choses de la terre, néglige celles du temps, foule aux pieds toutes les mondainetés que représente la lune, Elle est vaine et insensée la sagesse de ceux qui s'efforcent de
1 Ecclésiastique, xxx, 17. — 2 Apocalypse, xn 1. tÿe
revêtir le soleil en ayant les étoiles sous les pieds et la lune sur la la tête, c’est-à-dire qui préfèrent les choses du temps à celles de l’éternité et ce qui périt aux biens célestes. IL n’en est pas ainsi de Marie. Revêtue du soleil de la sagesse, elle a les étoiles sur la tête et la lune sous les pieds, parce qu’elle préfère les biens du Ciel à tous ceux de la terre, et foule à ses pieds toutes les choses terrestres.
Ce qui prouve surtout cette connaissance des choses divines en la bienheureuse Vierge, c’est qu’elle connaissait les pensées de son Fils. Nous le voyons en ce qu’invitée aux noces, elle avertit les serviteurs de faire ce que son Fils ordonnerait. A peine le Christ avait-il dit : «Femme, qu’y a-t-il entre vous et moi? » qu’elle-mème, se tournant vers les serviteurs, leur dit : « Faites tout ce qu’il vous dira, » comme si elle avait lu dans le cœur de son Fils ce qu'il allait faire.
Et il n’y a rien d'étonnant, car le Christ encore enfant révélait en particulier à sa Mère bien-aimée un grand nombre de mystères, comme sainte Brigitte raconte que cela lui a été révélé !, O Vierge très-prudente qui pouvait connaitre les pensées de Dieu même! Connaître les pensées des hommes est Le propre de Dieu : « Le cœur de tous les hommes est corrompu, il est impénétrable : qui pourra le connaître ?? » Et il a été accordé à la bienheureuse Vierge de connaître les pensées de Dieu. O privilége singulier! Ô grâce extraordinaire !
Mais peut-être quelqu'un demandera-t-il : « Comment la bienheureuse Marie a-t-elle mérité d’avoir une telle connaissance des choses divines ethumaines? » Écoutez et comprenez : Le Christ, comme le dit l’'Apôtre ?, est la vertu de Dieu et la sagesse de Dieu; en lui sont renfermés tous les trésors de la sagesse et de la science de Dieu. Or, le Christ était en Marie, dans le sein de laquelle il se formait un corps; donc la vertu de Dieu, et la sagesse de Dieu, et tous les trésors de science et de sagesse étaient en Marie. Ainsi s’exprime saint Anselme, dans son Homélie sur ce texte : « Jésus entra dans un village. »
De plus, la bienheureuse Vierge lisait fréquemment les saintes Écritures, et à ce qu’elle y trouvait elle ajoutait ce qu’elle éprouvait
1 Révélations) xx, 88. — ? Jérémie, xvur, 9. — 3 Ire Aux Corinthiens, 1, 24.
intérieurement et ce qu’elle savait par elle-même. Cest pour ce motif qu’elle y trouvait d’admirables délices et qu’elle y puisait de nombreux mystères. Écoutons Ludolphe le Chartreux, sur la Nativité de la Vierge ! : « Marie s’adonnait continuellement à l’oraison, à la lecture ou à l’action. Elle priait sans cesse pour le salut du genre humain; elle lisait fréquemment les Écritures sur l’avénement du Christ, et tout ce qu’elle trouvait dans l’Écriture sur l’Incarnation elle le relisait en le baisant et l’embrassant tendrement. » Nous nous sommes étendus longuement là-dessus dans les 93° et 94° Conférences.
En outre, la prudence et la science du juste et de l’injuste. Le principal devoir de la prudence est non-seulement de savoir ce qu’il faut faire, mais encore d’examiner soigneusement comment on doit agir, pour que ce que l’on fait soit juste et non injuste. Saint Bernard ? a dit de la discrétion : « La discrétion est le modérateur et le guide des vertus; elle règlé notre affection et forme nos mœurs : supprimezla et la vertu sera un défaut. » L’Époux du Cantique des cantiques indique clairement que la bienheureuse Vierge posséda cette prudence ou cette discrétion, lorsqu'il dit : « Votre nez est comme la tour du Liban. » Il ne vante pas le nez matériel de l'Épouse; car ce ne serait pas là une louange, mais un opprobre, car la grandeur du nez est une difformité et non une beauté; mais il vante une qualité spirituelle, la prudence sans aucun doute; car, de mème que le nez distingue de loin les parfums des mauvaises odeurs, ainsi la prudence discerne le juste de l’injuste, le bien du mal, et enseigne ce qu'il faut rechercher et ce qu’il faut fuir. Nous avons longuement parlé de cette métaphore du nez dans ce même volume, à l’invocation Mère aimable.
IIT. — Apprenons donc de la bienheureuse Vierge cette prudence, c’est-à-dire la connaissance des choses spirituelles et salutaires. Il est prudent et bien heureux celui qui se livre à la science sous la noble direction de Marie, car il apprend sous elle non-seulement la science, mais encore la vraie charité. Il est insensé et malheureux celui qui, sous les précepteurs du monde, n’acquiert que la science pure et
1 Chap. 1. — ? Sermon xLixe sur le Cantique,
simple; car la science sans la charité est folie. Ils sont prudents ceux qui, sous la direction de Marie, acquièrent à la fois la science et l’amour. Le catalogue de ces disciples de Marie se trouve dans la 94° Conférence. Il permet de juger combien la bienheureuse Vierge est prodigue de ses biens, avec quelle munificence elle les dispense et spécialement la sagesse et Le savoir.
Quiconque désire donc devenir savant sous la direction de Marie, quiconque veut être son meilleur disciple, doit apprendre d’elle la prudence de telle manière qu’il s’efforce d’imiter ses vertus : sans cela il ne sera pas son vrai disciple. Qu'il dise à cette insigne maîtresse, comme l’Épouse : « Attirez-moi, nous accourrons à l’odeur de vos parfums; » c’est-à-dire : « Attirez-moi, » Ô Vierge très-prudente, Ô maitresse très-instruite, attirez-moi, moi ignorant, afin de me rendre savant. « Nous accourrons à l’odeur de vos parfums, » c’est-à-dire au parfum suave de vos vertus qui nous réjouissent dans cette vie, qui alment nos douleurs, guérissent nos blessures et nous conduisent à la vie éternelle. Aïnsi soit-il.
LA SAINTE MÈRE DE DIEU FUT TRÈS-PRUDENTE POUR SE GARDER DES MAUX ET CHOISIR LES BIENS.
Somwamme. — 1. La sainte Vierge se tint en garde contre les maux. — 2. Elle veilla avec soin sur chacun de ses sens. — 3, Elle choisit les biens.
I. — La vraie prudence consiste, suivant l’auteur de l’Éthique !, à se garder des maux et à choisir les biens. Ce fut la prudence dont fat douée la Vierge Marie, Mère de Dieu, et par laquelle elle se garda des maux et choisit les biens.
Elle se garda des maux:
1° Parce qu’elle garda son cœur avec une extrème vigilance, suivant l'avertissement du Sage? : « Appliquez-vous avec tout le soin possible à la garde de votre cœur. » C’est du cœur que sortent les mauvaises pensées, les homicides, les adultères, les fornications, les vols, les
4 vi. — 2? Proverbes, 1v, 23,
faux témoignages, comme la Vérité Le dit en saint Matthieu ‘. Celui qui garde son cœur avec soin se tient en garde contre tous ces péchés et autres semblables; il n’ouvre l'entrée de son cœur à rien de ce qui pourrait en altérer la pureté ou en troubler la paix.
Cette garde que nous devons faire autour de notre cœur, la nature elle-même nous l’enseigne; car elle a couvert le cœur d’une membrane à la fois très-molle et solide: elle l’a protégé par les côtes et la poitrine comme par un rempart. De même, l’homme doit protéger son cœur afin que les souillures du péché ne le corrompent pas, que les attraits de la chair ne le profanent point, que les soucis des affaires mondaines ne l’inquiètent pas. Qu'il couvre son cœur de l'enveloppe très-tendre et solide de la crainte divine; qu’il le protége par le rempart du secours divin. Par là, son cœur demeurera libre de tout feu de la concupiscence et à l’abri de toute aspiration des passions.
Ainsi la sainte Mère de Dieu garda son cœur; jamais elle n’éprouva en son éœur aucune concupiscence de la chair, aucune agitation des passions, aucun tumulte de pensées diverses. Mais elle posséda tout en paix, et par là se garda facilement de tous maux.
L’Esprit-Saint veilla sur ce cœur virginal et le garda contre toute affection pour la chair, contre toute passion, contre tout mouvement désordonné. O grâce merveilleuse! La garde du Paradis terrestre fut confiée à un Chérubin, mais, pour la Vierge Marie, le Saint-Esprit voulut en être lui-même le gardien, et il protégea son cœur contre tout feu charnel, et lui conserva la paix et la pureté la plus complète.
2° Parce qu’elle fut à l’abri de toute contagion du péché : ce que nous avons abondamment prouvé dans le IT° volume ?. Nous ajouterons ici ce que le roi-prophète a dit à son sujet : « Dieu ne sera point ébranlé en elle. » Qu'est-ce à dire? Saint Ambroise, expliquant ce passage, répond : « Dieu ne sera point ébranlé et n’a point été ébranlé en elle, parce que le Fils de Dieu n’a été ébranlé en elle par aucune chute dans le péché. Quand on pèche mortellement, Dieu est en quelque sorte ébranlé, puisqu'il se retire par sa grâce de celui qui pèche. Ainsi,
XV, 19. — 141e Conférence et suiv.
VIERGE TRÈS-PRUDENTE. 207 dès qu'Adam a péché, il est dit que Dieu se promenait après midi ?, Pourquoi se promener? sans doute parce que sa grâce s’était retirée
d'Adam qui avait péché. Au contraire, lorsque Étienne subissait le martyre, le Fils de Dieu est représenté, non comme se promenant, mais comme demeurant ?, parce qu’alors il ne se retirait pas d’Étienne, mais il demeurait en lui par le secours qu’il lui donnait. C’est ainsi que Dieu ne fut point ébranlé en Marie et ne le sera point, parce qu'il ne s’est jamais retiré et ne se retirera jamais d’elle par sa grâce.
Peu après le prophète ajoute * : « Et il brülera leurs boucliers en les jetant dans le feu. » Que désignent ces boucliers? Écoutez Richard de Saint-Laurent * : « Le bouclier, c’est un prétexte; le feu, c’est l’amour divin qui brüle tous ces boucliers. » Donc, en la bienheureuse Vierge les boucliers ont été brûlés par le feu du divin amour, parce que le prétexte ou l’excuse du péché n’a pas eu de raison d’être en elle qui ne commit jamais la plus légère faute.
Il. — Elle garda si bien ses sens qu’elle n’admit jamais en elle le germe du moindre péché. Les cinq sens de l’homme sont comme autant de fenêtres par lesquelles la mort entre dans nos âmes : « La mort est montée par nos fenêtres 5, » La bienheureuse Vierge garda ces fenêtres si soigneusement qu’elle ne reçut par elles pas même le plus petit germe de malice en son âme.
1° Elle garda ses yeux avec tant de sollicitude qu’elle n’aperçutrien qui fût opposé à la volonté divine ou à la raison. J’en appelle au témoignage de Pierre Galatin, qui parle ainsi de la bienheureuse Vierge ‘ : « Les yeux de la Vierge ne virent jamais rien de déshonnête ni d’illicite. Bien plus, elle ne leva jamais les yeux, comme les autres hommes ont l'habitude de le faire, mais elle les tint constamment fixés au sol, si ce n’est lorsqu'elle priait. » Le même auteur continue : « Si par hasard elle eût été sur Le point d’apercevoir quelque chose de défendu et d’illicite, ses yeux se seraient fermés sur-le-champ. » Cest ce que confirme l’autorité du saint Évangile qui, racontant le message du salut, dit : « Marie fut troublée en entendant ses paroles; » c’està-dire celles de PAnge. Or, pourquoi fut-elle troublée en entendant
1 Genèse, ur, 8. — 2? Acies, vu, 55. — 3 Ps. xLy, 19. — # Liv. IV, des Louanges de la Vierge. — 5 Jérémie, 1x, 21. — 6 Liv. VII, chap. v.
son discours et non point à sa vue? Saint Eucher le dit trèssbien dans une Homélie sur cet Évangile : « Elle fut troublée, non à sa vue, mais en l’entendant, parce qu’elle ne faisait point attention à l’Ange, mais à la parole de PAnge.» Voyez combien la bienheureuse Vierge a veillé sur ses yeux, puisqu'elle ne les a pas levés même sur un Ange; bien plus, elle craignait tellement de regarder un homme que, tant qu’elle vécut dans la maison de son père, Joachim, elle ne regarda jamais son visage, comme saint Antonin le rapporte dans son histoire.
Que les jeunes gens et surtout les jeunes filles apprennent de la sainte Vierge la modestie des yeux. Elle ne pouvait faillir celle qui était protégée et défendue de toutes parts, et cependant elle se tenait si bien sur ses gardes qu’elle ne leva les yeux ni sur l’Ange qui lui apparut sous la forme d’un jeune homme, ni sur son père.
2 Passons aux oreilles. La bienheureuse Vierge les garda si bien, qu’elle n’entendit jamais non-seulement aucune parole honteuse, impure, lascive, obscène, mais même inutile. « Elle était douée, dit Pierre Galatin ‘, de l’esprit de prophétie, en sorte que, si elle avait été sur le point d'entendre quelque parole défendue et illicite, ses oreilles se seraient fermées sur-le-champ, afin qu'il parüt qu’elles n’obéissaient qu’à la volonté divine. » Dieu ne voulait pas que les oreilles de la Vierge fussent frappées d’un mot, je ne dis pas souillé, mais même oiseux, elle qui avait entendu les paroles de Dieu, elle qui avait conçu dans son sein le Verbe de Dieu et l’y avait porté neuf mois. Entendez-vous, vous dont les oreilles se tendent avidement aux discours non-seulement inutiles, mais même impurs et dissolus, et qui n’entendent la parole de Dieu qu'avec insouciance et comme en dormant? Ce n’est pas ainsi que la Mère de Dieu se gardait des paroles qui auraient pu altérer la pureté de son cœur; mais elle écoutait volontiers les paroles chastes, pudiques, divines; elle les repassait en elle-même etles gardait en son cœur : « Sa Mère conservait en son cœur toutes ces choses ?. » Nous avons expliqué plus longuement ailleurs ce passage.
3° Elle garda si saintement son odorat qu’elle ne le flatta jamais
4 Liv. VII, chap, y. — ? St. Luc, 1, 51,
par aucune odeur, aucun parfum, aucune essence. Les femmes molles et lascives portent sur elles le parfum du musc; elles se peignent le visage de fard et de céruse, pour paraitre plus colorées ou plus blanches, parce qu’elles sont toutes voluptueuses. C’est ainsi que les poëtes grecs et latins racontent que Vénus ne quittait jamais un lieu sans y laisser un parfum exquis, pour révéler que c'était elle qui avait été présente. Il n’en fut pas de mème de la bienheureuse Vierge Marie, qui fut toujours très-pure, très-chaste, très-réservée dans son corps et dans son âme. Aussi fuyait-elle les vains parfums, les essences trompeuses, plus que la peste ou un serpent. Nul doute que la chair de la bienheureuse Vierge n’exhalât une odeur suave (car de trèsgraves auteurs l’affirment, et nous-mêmes avons soutenu cette opinion dans le volume précédent, à la 186° Conférence); mais ce n’était pas un parfum de courtisane dont le poëte a dit: « Posthumus, celui qui sent toujours bon ne sent pas bon. » C'était un parfum naturel, car ce fut la qualité particulière de ce corps dans lequel la Providence avait préparé la chair que devait revêtir le Fils de Dieu.
4 Elle veillait si bien sur le goût que jamais elle ne prépara un repas somptueux; jamais elle ne goùûta, en s’y complaisant, un mets délicat, un vin généreux, des friandises recherchées. Écoutez la Vierge elle-même parlant à sainte Élisabeth ! : « Ma fille, je vous assure que je n’ai reçu de Dieu aucune grâce, aucun don, aucune vertu, sans un grand travail, sans une prière continuelle, sans un ardent
ésir, sans une profonde dévotion et de nombreuses affictions, sauf la grâce de la sanctification que j’ai reçue dans le sein de ma mère. » Et elle ajouta : « Tenez pour certain qu'aucune grâce n’est descendue sur mon âme, si ce n’est par la prière et la mortification.»
5° Elle veille si bien sur le tact qu’elle ne rechercha jamais un rien d’efféminé ni de délicat. Il lui suffisait de couvrir son corps et de lui donner le repos selon ce qui est nécessaire; elle ne voulait ni vètement ni couche délicate, ce que nous avons prouvé longuement dans le volume précédent, à la 198° Conférence.
Ainsi, la bienheureuse Vierge Marie fut très-prudente en ce
1 St. Bonaventure, Méditiahions sur la Vie du Christ, chap. nr. IL 414
qu’elle se tint en garde avec le plus grand soin contre toute cause ou occasion de mal.