‹ Conferences sur les litanies de la très-sainte viergeChapitre 34 sur 125 · III. — Elle chosit le bien · texte numérisé non relu

III. — Elle chosit le bien

1° Parce qu’elle négligea tous les biens de la terre, dédaigna les mondanités, ne fit aucun cas de l’or, et ne désira que les biens célestes et divins, comme nous l’avons prouvé ci-dessus. Ajoutons ici que la bienheureuse Vierge, dans cet épithalame du Cantique des cantiques *, compare la tête de l’Époux à l'or. Pourquoi me recherchet-elle point l’or tiré des entrailles de la terre? parce qu’elle ne connaissait pas d’autre or que le Christ.

2° Parce qu’elle garda parfaitement da loi, ce qui la fait appeler l’Arche du Testament. Lies Chérubins couvraient de leurs ailes cette arche propitiatoire, et l'observation de la loi divine protégea si bien Marie que la contagion d’aucun péché ne souilla jamais son âme; nous en parlerons plus longuement à l’invocation Arche d'alliance.

3° Parce qu’elle s’éleva au-dessus de toutes les choses de la terre; au-dessus de la chair et du peuple charnel, puisque, dès le berceau, en quelque sorte, elle méprisa le monde, dédaigna la chair et choisit un mode de vie tout différent de celui des autres gens, et opposé dans ce temps-là au genre humain ; je veux dire la continence virginale que le monde à cette époque ignorait presque, que la loi n’exigeait pas, que le peuple hébreu méprisait et que la frêle mature des femmes me comportait pas. Ne savez-vous pas combien la virginité était méprisée chez les anciens? N’avez-vous pas lu dans le Deutéronome? : « IL n’y e1 aura point parmi vous de stériles? » De là les plaintes réitérées de Bachel à Jacob sur son infécondité : « Donnez-moi des enfants, on je mourrai. » De là la douleur de la fille de Jephté, vouée à la mort et disant à son père * : « Accordez-moi la prière que je vous fais: laissezmoi aller sur les montagnes pendant deux mois, afin que je pleure ma virginité avec mes compagnes; » car elle estimait la privation de postérité plus dure que la mort. De là encore les pleurs d'Anne, qui se désolait et ne prenait point de nourriture, parce que sa rivale l’insultait de ce que le Seigneur l'avait rendue stérile * Ainsi, la virginité

1 vu — 2 vu, 14 — S Juges, x1, 37. — # Ier Jivre des Rois, a, 6 et 7,

perpétuelle et volontaire fut considérée, chez les Juifs, comme un opprobre exécrable, chargé de toutes les malédictions !, Et cependant la sainte Mère de Dieu l’embrassa, mettant contre elle l'opinion d’une multitude ignorante des conseils divins, et s’inquiétant peu du jugement du monde. Elle ne se conforma point à la manière de voir des femmes, ne succomba point à la faiblesse de son sexe ou aux séductions de la chair; enfin, elle ne fut point arrètée par une jeunesse pleine d'espérance, elle se consacra à perpétuité à Dieu et, la première parmi les mortelles, elle fit briller en sa chair l’éclat de la virginité et le confirma par un vœu perpétuel, comme je lai prouvé dans le Ie volume, à la 110° Conférence. Oh! oui vraiment Vierge très-prudente !

C’est à ce litre que saint Bernard, l’éloquent Docteur, loue sa prudence dans sa 11° Homélie sur le texte Missus est : « O Vierge prudente! Ô Vierge dévouée! qui vous enseigna que la virginité était agréable à Dieu? Quelle loi, quelle justice, quelle page de l’Ancien Testament ordonne, recommande, ou seulement conseille de ne pas vivre charnellement dans la chaïr et de mener sur la terre la vie des Anges? Où avez-vous lu, bienheureuse Vierge : « La sagesse est la mort de « la chair? » Et: « Vous ne vous laisserez pas dévorer par les désirs et «Les soins charnels? » Où avez-vous lu : « Que les vierges chantent un « cantique nouveau que nul autre ne peut chanter, et qu'ils suivent «Agneau partout où il va? » Où aviez-vous lu : « Bienheureux ceux qui « garderont la continence pour le Roi des Cieux? » Où avez-vous lu : « En marchant dans la chair, nous ne combattons pas selon la chair? » et : « Celui qui marie sa fille fait bien; celui qui ne la marie pas fait « mieux? » Où aviez-vous entendu dire : « Je veux que vous soyez

1 Ce n’est pas la virginité qui était regardée comme un déshonneur chez les Hébreux, mais la stérilité des époux. Dans le passage du Deutéronome que cite notre auteur, Dieu se borne à promettre la fécondité à ceux qui observeront la loi. Par suite, on crut à un châtiment pour un crime secret, lorsque l’union des époux demeurait stérile. Voilà pourquoi Rachel et Anne, qui étaient mariées, se désolaient de leur stérilité. Reste seulement la douleur de la fille de Jephté. Mais Von sait que ce récit est diversement interprété. Toujours est-il qu’il y a exagération à dire que la virginité fut abhorrée chez les Hébreux : elle n’était pas dans les usages, mais on lestimait dans ceux qui la gardaient avec une force admirable, comme Elie et Jean Baptiste. Si elle avait été en horreur, les ennemis du Sauveur ne la lui auraient-ils pas reprochée ? Reconnaissons seulement qu’elle était rare, mais, par cela mème, bien plus admirable. (Note du Traducteur;

«comme moi-même? » et: «Il est bon pour l’homme de suivre mon « conseil; je n’ai point d'ordres à donner de la part de Dieu au sujet de « la virginité, mais je donne un conseil? » Vous, vous n’avez eu ni précepte, ni conseil, ni exemple, mais vous étiez instruite par l’onction, par le Verbe vivant de Dieu, qui fut votre maitre avant d’être votre Fils, et qui éclaira votre cœur avant de revêtir votre chair.» Voilà ce qu'a écrit ce saint Père.

Efforçons-nous donc de tendre à la prudence de la Vierge; tenonsnous en garde contre les maux; élevons notre cœur au-dessus des désirs de la terre; fuyons le péché; veillons sur nos sens, choisissons les biens, c’est-à-dire aspirons aux biens célestes; observons la loi de Dieu; pratiquons la chasteté, afin d’obtenir le royaume des Cieux par l’intercession de la Vierge très-prudente. Ainsi soit-il.

LA SAINTE VIERGE FUT TRÈS-PRUDENTE DANS LE CHOIX DES MOYENS PROPRES A ATTEINDRE LA FIN DE TOUTE LA VIE.

SOMMAIRE. — 1. Les bonnes œuvres sont le moyen d'atteindre la fin totale de la vie humaine.— 2. La bienheureuse Vierge Marie fit toujours de bonnes œuvres. — 3. Nous devons faire nos œuvres en vue de Dieu, et travailler sous le patronage de Marie. — 4. Exemples.

I. — C’est la qualité distinctive de l’homme prudent, de trouver les moyens propres à atteindre la fin qu’il se propose. Ainsi, l’on appelle prudents les généraux, les négociants, les pilotes, les juges qui savent trouver et préparer les moyens propres à atteindre la fin des fonctions qu’ils remplissent. Mais cette prudence, comme nous l'avons déjà fait remarquer, est imparfaite parce qu’elle trouve les moyens propres à atteindre non la fin totale de la vie, mais la fin d’une affaire particulière. Or, la vraie prudence, la prudence parfaite, est celle qui sait trouver le moyen d'atteindre la fin totale de la vie, c’est-à-dire la béatitude éternelle, comme nous l'avons prouvé cidessus, d’après le docteur Angélique ‘. Ce moyen, ce sont les bonnes œuvres. L’Apôtre saint Pierre nons invite d’une manière pressante

1 XXIL, quest. xLvur, art. 13.

à trouver ce moyen : « Mes frères, efforcez-vous de plus en plus d’affermir votre vocation et votre élection par les bonnes œuvres ‘. »

IL. — Telle fut la prudence dont fut douée la Mère de Dieu, la Vierge Marie. Elle employait les moyens propres à obtenir cette fin dernière, je veux dire qu’elle faisait continuellement des bonnes œuvres, comme le raconte en ces termes saint Vincent Ferrier : « Jamais la sainte Vierge ne fut oisive; elle fut, au contraire, occupée sans cesse à de saintes œuvres. Elle se levait au milieu de la nuit, elle priait, puis elle filait et tissait ?, » Et le bienheureux Denis le Chartreux * raconte, d’après la révélation de sainte Brigitte, que la bienheureuse Vierge fut continuellement admise à de saintes méditations, et pria assidüment pour le salut de tout le genre humain, et néanmoins elle se livrait à des travaux manuels. Le fils de Sirach confirme leur enseignement lorsqu'il dit : « L’abeille est petite entre les animaux qui volent, et néanmoins son fruit l’emporte sur ce qu’il y a de plus doux *. » Il appelle abeïlle la bienheureuse Vierge Marie, suivant l'interprétation de Richard de saint Laurent, non-seulement pour sa chasteté ou sa pureté, mais aussi pour son travail et sa diligence. De même, en effet, que l’abeille est préoccupée de faire son miel, ainsi la bienheureuse Vierge Marie fut toujours préoccupée de bien faire.

C’est par ce motif qu’elle est représentée revètue du soleilf. Car, de même que le soleil tourne sans cesse depuis qu’il a reçu la lumière, et qu’il éclaire successivement toutes les contrées du monde sans s'arrêter jamais, de même la bienheureuse Vierge Marie, depuis qu'elle avait l’usage de la raison, s’occupait sans cesse de bonnes œuvres, éclairait de son exemple les hommes, et les réveillait de leur sommeil et de leur oïsiveté.

Ce n’est pas sans raison que la Vierge très-prudente est comparée à l’aurore : « Qui est celle-ci qui s’avance comme l’aurore lorsqu'elle se lève 7? » Car de même que l’aurore appelle les hommes au travail,

1 jre Épître, 1, 10. — 2? Sermon sur la Vigile de la Nativité du Seigneur. — 3 Sermon sur la Conception de la bienheureuse Vierge Marie. — * Ecclésiastique, X1, 3. — 5 Liv. II, des Louanges de la Vierge. — $ Apocalypse, xu, 1, — T Cantique des cantiques, vi, 9,

—— les ouvriers ne se lèvent-ils pas pour aller à leurs travaux quand elle se lève elle-même? de même la bienheureuse Vierge Marie appelait par son exemple les hommes au travail, elle les excitait et les soutenait dans leurs travaux.

Ce n’est pas assez pour l’homme de faire de bonnes actions s’il ne les dirige pas, comme üil le doit, vers leur fin dernière; car la fin complète l’œuvre. Ainsi, ce n’eût pas été assez pour la bienheureuse Vierge Marie de faire de bonnes actions, si elle ne les avait rapportées à Dieu ; toutes ses œuvres tendaient donc à Dieu, étaient conformes à la volonté divine. On peut donc lui appliquer ces mots ! : « Elle s’éleva au-dessus d'elle-même. » La bienheureuse Vierge Marie s’éleva vraiment au-dessus d’elle-même, car elle ne songea pas à ellemême, mais à ce qui est au-dessus d'elle. Aussi dit-elle : « Mes mains étaient toutes dégouttantes de myrrhe la plus précieuse ?. » Ses mains étaient dégouttantes de myrrhe, parce qu’elles ne connaissaient ni les délices ni les plaisirs, mais elles étaient toujours pleines de la myrrhe de mortification, c’est-à-dire dans l’exercice continuel des vertus. Et ses doigts, destinés à ces actes, étaient pleins de la myrrhe la plus précieuse, parce que toutes ses actions, même les plus petites, étaient très-agréables à Dieu, puisqu'elles tendaient à sa gloire. Or, ce qui est agréable à Dieu est très-précieux. Ainsi s’exprime Guillaume au sujet du Cantique des cantiques.

Mais d’où vint à la Vierge cette grande puissance qui lui fit choisir les moyens si propres à parvenir à la fin dernière? Il est hors de doute qu’elle était remplie de l’Esprit-Saint; par conséquent, l’amour avait rempli son cœur, car l’Esprit-Saint est l’amour même. Donc, l'amour fit qu’elle ne languit jamais dans l’oisiveté, et qu’elle ne s’affaiblit jamais par lâcheté et paresse : « L’amour de Dieu, dit saint Bernard, n’est jamais oisif; si vous aimez vraiment Dieu, vous ne demeurerez jamais un seul moment oïsif 3, »

TIT. — Apprenons done la prudence par l'exemple de Marie; recherchons avec gloire les moyens de parvenir à la fin totale de notre vie, c’est-à-dire au bonheur ; faisons des bonnes œuvres, faisons-les pour

1 Thren., ur, 28, — 2 Cantique des cantiques, v, 5. — 3 De la Manière de vivre, sermon LIe.

VIERGE TRÈS-PRUDENTE. 245 la plus grande gloire de Dieu, rapportons-lui-en la gloire; car, d’ailleurs, tout travail est vain s’il ne tend pas à Dieu, et l’action que cette fin n’anime et n’embellit point est comme morte.

Apprenons cette prudence sous la direction et le patronage de Marie. Elle est, en effet, le soulagement et le soutien de tous ceux qui font le bien, à tel point que saint Bonaventure, dans le Psautier, n'hésite pas à nous inviter en ces termes : « Allez à elle, vous tous qui travaillez et qui êtes chargés, et elle soulagera vos âmes. » Il n’est pas d'œuvre si grande, il n’est pas de travail si pénible qui ne devienne léger par le moyen de la sainte Vierge. Écoutez ce que dit le bienheureux Amédée : « La sainte Vierge couvre de son ombre ceux qui travaillent ?. »

IV. — Fortifions cet enseignement par des exemples. Ce que raconte Vincent de Beauvais, au VII° Livre de son histoire ?, est extraordinaire: « Pendant que des moines de Citeaux s’occupaient d’engranger leurs moissons, un vieillard vit la sainte Vierge essuyer leurs sueurs et les consoler doucement de leur dur travail. »

Le récit de Henri de Gand n’est pas différent ® : « Lorsque les Pères de l'Ordre de Citeaux engrangeaientleurs gerbes, au temps dela moisson, et qu’ils suaient beaucoup, la bienheureuse Vierge apparut à un moine de leur ordre, et comme celui-ci lui demandait qui elle était : « Je suis, répondit-elle, Marie, à qui tu appartiens, toi, et cette maison, «et tous eeux qui y demeurent. J’ai visité aujourd’hui mes moines dans « leurs champs et j’ai recueilli pour moi leurs sueurs dans ce vase, et «c’est là une excellente odeur devant moi, odeur qui doit être digne- «ment récompensée par mon Fils en son temps. » Que personne donc ne se laisse aller à la torpeur de l’oisiveté; que nul ne s’endorme dans lindolence; que nul ne se livre à la paresse pour parvenir à cette fin totale de la vie, j'entends, à la béatitude; mais qu’à l'exemple de Marie, iltravaille à perdre haleine, soutenu par ce verset du Psalmiste: « De même.que les yeux de la servante sont attentifs aux mains de sa maitresse; de même, nos yeux soni attentifs à vous, Ô.notre Maitresse. » La servante de Marie, c’est toute âme fidèle et dévote. Les

1 Homélie ave, des Louanges de la bienheureuse Vierge. — 2? Chap. cv. — 3 Dist. x1, exemple 108.

yeux de cette servante doivent toujours être attentifs aux mains de sa Maîtresse, parce que nos yeux à tous doivent toujours regarder les mains de Marie, afin de recevoir par elle quelque bien et d'offrir par elle, au Seigneur, tout ce que nous faisons de bien. En outre, nos yeux doivent être fixés sur les mains de Marie, afin que nous contemplions ce qu'a fait la Vierge pour l’exemple de tous. Autrefois les maitres parlaient par leurs doigts et leurs mains, et ils faisaient comprendre par le doigt ou par la main, comme par une autre langue, ce qu'ils voulaient que leurs esclaves fissent; de là ce mot de Salomon !: «Il frappe du pied, il parle avec les doigs. » Que quiconque donc désire être prudent, tienne ses yeux sur les mains de Marie, qu'il soit attentif à ce que disent ces mains virginales et qu'il le réalise par ses œuvres. Faites, Vierge très-prudente, que nous apprenions de vous la prudence pour parvenir à cette fin dernière; que nous en cherchions les moyens à votre exemple, et que nous l’obtenions enfin, comme par héritage. Ainsi soit-il.

LA MÈRE DE DIEU FUT TRÈS-PRUDENTE EN CE QU'ELLE SUT BIEN RÉGLER LE PRÉSENT, SE SOUVENIR DU PASSÉ ET PRÉVOIR L'AVENIR.

SommaIRE. — 1. Fondements de la prudence. — 2. La sainte Vierge s'est souvenue du passé. — 3, Elle a réglé le présent. — #4. Elle a prévu l'avenir.

1. — L’orateur romain ? a enseigné que la prudence consistait en ces trois choses : bien régler le présent, se souvenir du passé, prévoir l'avenir, et c’est pour cela, suivant Pierius Valerianus, que les Romains représentaient la prudence avec un triple visage, voulant exprimer par là que l’homme prudent a égard à ces trois temps différents : le présent, le passé et Le futur.

Marcellus disait très-bien à Annibal : « Être sage ne consiste pas seulement à voir ce quiest là, devant nous, mais à prévoir ce qui doit être d’après ce qui a été. »

Le sage romain a expliqué cela en termes très-clairs dans le

1 Proverbes, VI, 13, — 2 Rhétorique, 11.

Traité des Bienfaits : « Si ton esprit est prudent, qu’il règle les trois temps : songe au passé, ordonne le présent, prévoie l'avenir. »

Et Dieu lui-même, déplorant ou raillant la folie des Hébreux, exprimait le regret que cette nation choisie oubliât ces trois points : « Ce peuple n’a point de sens, il n’a aucune sagesse. Ah! s’ils avaient la sagesse, ah! s’ils comprenaient et qu’ils prévissent la fin ‘!» S'ils avaient la sagesse en comparant ce qui est avec ce qui a été! S'ils comprenaient ên considérant le présent, s’ils se montraient prévoyants dans l'attente de l'avenir!

II. — La sainte Mère de Dieu remplit dans la perfection ces trois devoirs de la prudence, surtout quand l’Archange Gabriel s’offrit à elle, lorsqu'il la déclara Mère et Épouse de Dieu, lorsqu'il la salua Reine de tout l'univers, tant supérieur qu’inférieur : « Je vous salue, pleine de grâce, le Seigneur est avec vous; vous êtes bénie pardessus toutes les femmes. Voici que vous concevrez dans votre sein et que vous enfanterez un fils. Il sera grand et sera appelé le Fils du Très-Haut. » Et que faisait la Vierge? Elle se demandait quelle était cette salutation. Elle songeait au passé, se rappelant la chute d’un grand nombre, craignant que ce ne füt l'antique serpent, qui jadis séduisit Ève par un langage de douceur; qui induisit les hommes des premiers âges à une si grande corruption qu'ils périrent tous à cause d’elle par Les eaux du déluge; qui inspira aux fils d'Adam la folie pensée d’élever une masse énorme, la tour de Babel; qui plongea les Sodomites dans d’infâmes voluptés; qui poussa les Juifs à l’idolâtrie; Choré, Dathan et Abiron, au murmuré et à la contradicton. La Vierge prudente et avisée songeait à ces erreurs et à d’autres, tant de son esprit que de celui des autres; elle les repassait dans sa mémoire et, d’après ces souvenirs, réglait ses pensées, sachant que souvent cet esprit de ténèbres se transforme en Ange de lumière. De plus, elle prévoyait les prédictions des prophètes, de David, son père, à qui Dieu avait promis qu’il mettrait sur son trône un roi fruit de son ventre : « J’établirai sur votre trône le fruit de votre ventre ?, » Du fruit de votre ventre, est-il dit, ce qui est le propre d’une vierge

1 Deutéronome, xxxu, 28 et 29, — 2 Ps, xxx, 11,

qui enfante, et non point du fruit de ses lombes ou de ses reins, ce qui estle propre d’un homme. En outre, elle se rappelait la prophétie d’Isaïe, par laquelle Dieu promettait qu’il donnerait un jour un signe : qu’une Vierge concevrait et enfanterait un Fils dont le nom sera Emmanuel, c’est-à-dire Dieu avec nous. Elle repassait en son esprit la vision du prophète Daniel, à qui il avait été révélé qu’une pierre, non coupée de main d'homme, viendrait en ce monde : non coupée de main d'homme, c’est-à-dire sans l'opération de l’homme, mais par la seule disposition de la Vierge, coopérant et concevant de l’Esprit-Saint, Elle prévoyait encore d’autres nombreuses prophéties.

III. — Elle réglait le présent. Le discours de l’Ange lui faisait prévoir de grands, de divins événements : elle examinait donc s’il y avait quelque ruse dans une salutation qui l’élevait tant. Elle se demandait quelle pouvait être cette salutation, ce qu’elle présageait; quelle joie elle aurait, sachant qu’un acquiescement subit n’est agréable ni à Dieu ni aux hommes. La disposition de Pierre fut bonne quand il dit : « Seigneur, je suis prêt à vous suivre, et en prison et à la mort.» Et cependant elle ne fut pas agréable à Dieu, parce qu’elle était prématurée, subite, prise sans préméditation, inconsidérément. Aussi encourt-il un reproche dans saint Augustin *, qui dit : « Pierre finit de telle sorte qu'il mourut par amour parfait pour le nom de celui pour lequel il avait, par un empressement coupable, promis de mourir.» Apulée, dans les Florides, nous montre que les résolutions soudaines ne plaisent pas non plus aux hommes : « Rien ne peut être à la fois subit et réfléchi, et rien absolument ne peut avoir à la fois le mérite de l'application et l’agrément de la célérité. » L'homme doit donc procéder, dans les circonstances difficiles, avec précaution, c’est-àdire avec conseil et maturité. De même que les marins s’assurent par la sonde de la profondeur de la mer, de même l’homme doit sonder les dangers de sa situation par une méditation profonde. Ainsi agit la Mère de Dieu, la Vierge Marie : en songeant au passé elle réglait le présent. Et comment le réglait-elle? « Elle se demandait quelle était cette salutation; » c’est-à-dire elle examinait la salutation qui lui était faite et qui lui paraissait suspecte à plusieurs titres :

1 Sur Saint Jean, chap. xx.

4° Parce qu’elle s’entendait appeler bénie entre les femmes, elle qui avait toujours désiré être bémie entre les vierges. Car la bénédiction des femmes consistait, dans le nombre des enfants, et la Vierge ne songeait pas même à en avoir.

2° Parce qu’il paraissait exalter ses mérites. Elle pensait qu’il éfait extraordinaire qu'une humble vierge fût saluée par un Ange, qu'une créature humaine fût abordée de la part d’un Ange, par une salutation si éclatante, si magnifique.

3° Parce qu’elle examinait prudemment si cette salutation venait de Dieu ou du démon, si elle était vraie ou illusoire. Elle savait, en effet, ce que nous avons dit précédemment, d’après saint Bernard, que souvent Satan se transfigure en Ange de lumière.

IV.— Enfin, dans cette éclatante et magnifique salutation, elle prévoyait l’avenir, c’est-à-dire qu’elle se demandait comment elle préparerait une couche à un tel hôte; comment elle pourrait donner l’étroite hospitalité de son sein à celui que l’ensemble des créatures ne saurait contenir; comment la créature enfanterait le Créateur, l’œuvre son ouvrier, la fille son père. Aussi saint Basile, évèque de Séleucie, nous représente-t-il Marie hésitant à remplir ses devoirs envers son Fils nouveau-né, et lui adressant ces paroles : « Que ferai-je? Vous nourrirai-je de mon lait, où vous adorerai-je comme mon Dieu? Vous donnerai-je les soins d’une mère, ou vous rendrai-je comme servante le culte d’adoration? Vous serrerai-je dans mes bras comme mon Fils, ou vous invoquerai-je en suppliant comme mon Dieu? Vous offriraije mon lait ou de l’encens ? » O admirable prudence de la Vierge!

, Imitons vaillamment cette prudence de la Vierge; quetous nos vœux tendent à elle. C’est peu, en effet, d'appeler la Vierge Mère de Dieu, si nous ne nous efforçons d’imiter ses vertus, et surtout la prudence qui dirige nos actes ef qui nous montre ce que nous avons à faire ou à éviter.

LA VIERGE, MÈRE DE DIEU, À ÉTÉ TRÈS-PRUDENTE EN CE QU'ELLE SUT CONFORMER TOUS SES ACTES À LA DROITE RAISON.

SommAIRE. — 1. La prudence est l'œil de l'âme. — 2, Prudence admirable de la sainte Vierge.

I. — La prudence est une vertu qui règle tout, suivant la raison. Elle est comme le chef et le guide de toutes les vertus. Elle dirige toutes nos actions, et nous montre ce que nous devons faire et ce que nous devons éviter. Aussi Aristote appelait-il la prudence l’œil de l’âme. Sophocle affirmait que la prudence est à l’âme ce que la puissance de voir est à l'œil. Bion disait que la prudence l’emporte sur toutes les autres vertus, autant que la vie l’emporte sur les autres sens. Par conséquent, de même qu’un aveugle ne peut que se heurter partout et marcher à tâtons, de même sans prudence on ne peut que le tromper. C’est elle, en effet, qui dirige chacune des actions de l’homme, qui les règle et les modère; elle ordonne et dispose l’homme de telle sorte que, quoi qu’il fasse, il ne fait rien que de droit et de louable. |

II. — Telle fut la Vierge, Mère de Dieu : tout ce qu’elle pensait, tout ce qu’elle faisait était entièrement conforme à la raison. Son âme fut comme une horloge habilement faite, dans laquelle la roue principale entraine dans son mouvement Les roues secondaires ; ou comme le ciel, où le cercle supérieur entraîne dans son mouvement uniforme et très-régulier tous les autres cercles. La roue principale fut en la sainte Vierge la raison, et la roue secondaire l'appétit sensitif. Jamais cette roue principale ne se détourna de son mouvement, car la volonté de Marie fut toujours subordonnée à la raison, et la raison à la règle divine. Les roues secondaires ne dévièrent jamais non plus de leur mouvement, parce que les appétits sensitifs étaient subordonnés en tout et pour tout à la raison.

Elle fut vraiment très-prudente la Vierge, Mère de Dieu, qui conformait tous ses actes à la raison, la raison à la volonté, et la volonté à la disposition, c’est-à-dire à la règle divine. Elle ne sentit, en effet,

VIERGE TRÈS-PRUDENTE, | 221 aucun mouvement, si léger füt-il, contre la raison, en quelque partie de son corps ou de son âme. Jamais il n’y eut en elle de révolte de la partie inférieure contre la partie supérieure ; aucun combat de la chair contre l’esprit, ou de l’esprit contre la chair.

En nous, cette lutte de la chair contre l'esprit et de l'esprit contre la chair est continuelle : « Car la chair, dit l’Apôtre, a des désirs contraires à ceux de l’esprit, et l’esprit en a de contraires à ceux de la chair ‘, » Aussi, le nombre des fous est-il infini. Or, cette lutte encendre en nous le foyer du péché qui est une certaine langueur de la nature; la loi de la chair est un tyran en révolte contre la raison, comme l’enseigne le Maître des sentences?. Dans la bienheureuse Vierge, il n’y eut jamais d’aiguillon du péché. Il fut enchainé avant la conception du Fils de Dieu et détruit après, comme l'enseigne le Docteur angélique *. Par conséquent, en elle point de guerre, point de lutte, mais la plus grande paix, la plus grande concorde; aucune inclination du cœur au mal, aucun désordre de corps ni d’âme ; mais concupiscence, corps, cœur, sens, appétits, tout était soumis à la raison, et raison, intelligence, mémoire, volonté, étaient soumises à Dieu.

On peut, à bon droit, appeler l’âme de Marie l’arche de Noé ; car, de même que dans cette arche demeuraient, sans que la paix et la tranquillité en fussent troublées, les animaux les plus hostiles par leur nature, le loup et l'agneau, le chien et le lièvre... Aïnsi, en la bienheureuse Vierge, bien qu’il y eût et la raison et les appétits, qui sont en lutte continuelle avec l’âme, il n’y eut ni lutte, ni opposition, ni guerre.

C’est ce que l'esprit du Psalmiste voyait d'avance, lorsqu'il s’écriait dans un élan d’admiration : « Venez, et voyez les œuvres du Seigneur, qu'il a fait paraître comme des prodiges sur la terre, en faisant cesser les guerres jusqu'aux extrémités de la terre *. » Ces grands et admirables prodiges sont de vivre dans la chair et de ne pas ressentir les mouvements de la chair; d’être un composé d’esprit et de chair, deux antagonistes, et de ne voir entre eux aucune lutte. Ces prodiges sont grands, mais ils sont dignes d’une vierge.

1 Aux Galates, v, A7, — 211, 30. — 8 IIIe Part., quest. xxvir, art. 3, — # Ps, xLv, 9.

Toute la terre d'Égypte paya tribut au pharaon, sauf les terres sacerdotales qui demeuraient libres de cette condition ‘. De mème, les hommes payent tribut à un tyran, l’aiguillon de la chair. On ne connaît personne si juste, si saint qu'il ait été, exempt de ce tribut. Seule la terre sacerdotale, la terre du Souverain-Pontife, Notre-Seigneur Jésus-Christ, c’est-à-dire la bienheureuse Vierge, en fut exempte et jouit de cette immunité extraordinaire. O terre bénie!

Richard de Saint-Victor, admirant cette terre, s’écrie : « Quelle est, je vous le demande, cette terre d’où toute guerre est bannie jusqu’à

ses extrémités, si ce n’est célle dont le même prophète dit ailleurs : « La vérité s’est élevée du sein de la terre. Tout combat est banni de « cette terre, une pleine paix y règne ?? »

La prudence de la bienheureuse Vierge consiste donc à tout régler suivant la raison, et à soumettre la raison à la volonté, et la volonté à la règle divine. Efforçons-nous de l’imiter et ne faisons rien que de droit et de louable.

LA VIERGE, MÈRE DE DIEU, FUT TRÈS-PRUDENTE EN CE QU'ELLE SUT MODÉREN SES PAROLES.

SOMMAIRE. — 1. Excellence du silence. — 2. Amour de ia sainte Vierge pour le silence. — 3. Quel doit être le silence. — %, Silence de la sainte Vierge; en quelles circonstances elle le rompit. — 5. Exhortation à imiter cette bienheureuse Vierge. :

L — Une parole rare et modérée révèle l’homme prudent : « Celui qui est modéré dans ses paroles est très-prudent ÿ. — Celui qui est modéré dans ses discours est docte et prudent, et homme savant ménage la pensée de son esprit comme une chose précieuse *. — Les paroles des hommes prudents seront pesées à la balance *. » Voilà pourquoi Pythagore exigeait de ses disciples cinq ans de silence; car ce que dit Publius Mimus est bien vrai : « Celui qui ne sait point se taire ne sait point parler, »

Dieu lui-même, qui est la prudence même, nous prescrit ce genre

1 Genèse, xLvn. — ? Emmanuel, Liv. IL, part. I, chap. xxx. — © Proverbes, x, 19, — + Jbid., xvu, 27. — 5 Ecclésiastique, xxx, 98,

de prudence non-seulement par les paroles, comme nous l’avons vu, mais encore par son exemple. Car il s’est reposé pendant toute l’éternité dans la contemplation et la jouissance de sa Sagesse, et ce n’est que bien tard, je veux dire au commencement du monde et du temps, qu'il a parlé; et, encore, d’un seul mot: Fiat! il a créé le ciel, la terre et tout ce qu’ils contiennent.

Puis, pendant les cinq mille ans écoulés depuis que le monde existe, Dieu a très-peu parlé, car ïl n’a dit que ce que contient la Bible, en sorte que la plupart des hommes parlent plus en un an que Dieu n’a parlé pendant tant de milliers d’années.

En outre, le Verbe incarné nous a enseigné ce même genre de prudence en l’observant lui-même, lorsqu'il s’est fait enfant et muet, lorsqu'il est demeuré jusqu’à trente ans sans enseigner et ne parlant presque pas.

II. — La Vierge, sa Mère, fut une admirable imitatrice de cette vertu. Elle fut surtout silencieuse, ce que bien des faits nous montirent : | .

1° En entendant le mystère de la Salutation angélique, elle se tut et «elle fut troublée des paroles de l’Ange. » Mais pourquoi fut-elle troublée? Richard ! répond, d’après saint Grégoire le Thaumaturge? : « Elle fut troublée à la salutation de l’Ange, car elle gardait le repos et le silence, et elle était obligée de le rompre pour répondre. » Aussi PAnge lui adressa-t-il deux fois la parole avant qu’elle répondit, ce qui montre assez combien elle aimait Le silence.

2° En entendant la salutation de l’Ange, elle ne l’interrogea pas elle-même, mais seulement: « Elle se demandait quelle était cette salutation. » Elle se demandait quel était le but de cette salutation et ce qu'elle exigeait d'elle. Elle aima mieux méditer et garder son silence habituel qu’interroger l’Ange sur la nature desa salutation. En se taisant ainsi, elle mérita d'entendre et de savoir ce dont elle n’osait s'informer en interrogeant, comme l'indique saint Pierre Damien ÿ.

3° Lorsque le Saint-Esprit daigna opérer dans son sein le mystère

1 Liv. IV, des Louanges de la Vierge. — ? Sermon ne sur l’Annonciation de la bienheureuse Vierge. — 3 Homélie sur la Nativité de la bienheureuse Vierge.

de l’Incarnation, la bienheureuse Vierge le cacha avec tant de soin que personne n’entendit, n’apprit d'elle ce secret. Son époux luimême, Joseph, à qui les signes manifestes de sa conception avaient inspiré les plus douloureux soupçons, n’apprit rien d’elle jusqu’à ce qu’il apprit le mystère par la révélation de l’Ange. La sainte Vierge pouvait tout au moins révéler ce mystère à son très-cher époux, pour le délivrer de la tristesse et de l’anxiété, et lui dire qu’elle était devenue Mère de Dieu, non par l’opération d’un homme, mais par celle de l’Esprit-Saint. Elle ne voulut pas cependant le lui révéler; elle cacha tout, elle garda toujours le silence jusqu’à ce qu’elle sût, chez sa cousine Élisabeth, que le mystère avait été divulgué par Dieu même. Aussi saint Luc‘ dit-il, d’abord, qu'Élisabeth fut inspirée du Saint-Esprit, puisqu'elle connut le mystère de l’Incarnation, afin que nous sachions que c’est l’Esprit-Saint qui a fait connaître la sainte Vierge, et non point elle qui s’est fait connaitre elle-même.

Ce ne fut pas seulement dans le mystère de l’Incarnation, mais pendant toute sa vie, que la sainte Vierge observa cette règle de la prudence; car, bien qu’elle fût éloquente, elle parlait rarement, comme Denis le Chartreux le dit, d’après les révélations de la bienheureuse Brigitte ?.

IT. — Cependant la prudence n’exige pas un silence absolu, mais seulement un silence discret, qui n’aille ni contre la charité, ni contre un bien plus grand. C’est ainsi que le silence des habitants d’Amyclée a passé en proverbe dans tout l’univers : « Le silence a perdu Amyclée. » Servius raconte que, comme on annonçait de temps à autre à Amyclée l'approche des ennemis, et cela faussement, et que, par suite, la ville était fréquemment troublée, agitée par une terreur sans fondement, il fut porté une loi qui défendait de jamais annoncer l'approche des ennemis. Or, il arriva que les ennemis s’approchèrent réellement, et que, comme personne ne l’annonçait à cause de Ia défense de la loi, la ville fut prise à l’improviste.

Aussi, le précepteur de Damascène lui disait-il très-bien : « Observez un silence intelligent, » comme on le lit dans la Vie de saint

11, 41, — 2 Sermon n° de la Conception de la bienheureuse Vierge Marie.

Damascène . Qu'est-ce que garder un silence intelligent? C'est retenir sa langue selon les principes d’une saine raison et de la prudence. Caton d’Utique répondit à quelqu'un qui lui reprochait son silence pendant qu’il était encore enfant : « Je romprai mon silence lorsque je pourrai dire ce qu’il est indigne de taire. » Se taire prudemment, c’est donc choisir, suivant les règles de la raison, un milieu entre le bavardage et le silence. C’est là ce qu'avait en vue le prophète-roi lorsqu'il disait : « Mettez, Seigneur , une garde à ma bouche et une porte à mes lèvres qui les ferme exactement ?. » Il ne demande pas que sa bouche soit fermée par un mur, mais par une porte, car une porte ne doit pas demeurer toujours fermée ni toujours ouverte, mais elle doit pouvoir s'ouvrir ou se fermer suivant le moment ; ainsi, la bouche ne doit pas être ouverte par un bavardage perpétuel, ni fermée par un continuel silence. Telle fut la conduite du prophète Isaïe, comme lui-même le raconte : « Le Seigneur m'a donné une langue prudente. » Les Septante traduisent : « Le Seigneur m'a donné une langue soumise à la discipline, afin que je sache comment il faut que je parle. »

IV. — Telle fut la bouche de la bienheureuse Vierge Marie. Elle ne se tut pas toujours; elle ne garda pas toujours le silence; elle ne se tint pas toujours en repos, mais alors seulement qu’une saine raison le demandait; mais elle parlait quand la volonté ou l'honneur de Dieu l’exigeaient.

Je lis dans les quatre Évangiles que la bienheureuse Vierge ne parla que quatre fois, et elle le fit avec tant de prudence et d'efficacité qu’à chaque parole qu’elle prononça, elle fit un miracle ou une œuvre admirable.

4° Elle parla à l’Ange du Seigneur, ambassadeur chargé d’une si grande mission, et quand elle termina cet entretien par ces paroles : « Voici la servante du Seigneur; qu’il me soit fait selon votre parole, » voyez quel grand miracle suivit! à l'instant le Verbe fut fait chair; à l'instant fut uni à Dieu l'homme vrai, parfait, plein de sagesse, de

grâce et de vérité!

1 Chap, xvu. — ? Ps. cxz, 8.

Il 15

2 Elle parla en saluant Élisabeth, et aussitôt, que de miracles et quels miracles dans la Mère et dans le Fils! Les mères prophétisent par l'inspiration de leurs enfants; Le fils d’Élisabeth tressaille dans son sein : à travers les cloisons de deux seins, il reconnait et adore le Christ incarné, son Dieu; au même instant il reçoit le Saint-Esprit qui le purifie du péché originel; l’usage de la raison et le don de prophétie sont confiés à un enfant de six mois!

3° Elle parla après avoir d’abord perdu, puis retrouvé dans le Temple son Fils à l’âge de douze ans : « Mon Fils, pourquoi avez-vous agi ainsi avec nous? » Et voici le miracle : « IL leur était soumis. » Qui? et à qui? Le Dieu qui a fait dans le Ciel et sur la terre tout ce qu’il a voulu, soumis à des hommes!

%° Elle parla aux noces de Cana en Galilée : «Ils n’ont point de vin.» Elle ordonne aux serviteurs d’obéir à son Fils, et voilà qu’aussitôt l’eau est changée en vin. O admirable prudence de la Viergel

Le bienheureux Albert le Grand, maître d’un admirable savoir, loue merveilleusement cette prudence de la sainte Vierge dans ses paroles t, et il en tire de nombreux et remarquables enseignements. «ll faut remarquer, dit-il, à qui a parlé la bienheureuse Vierge Marie; ce qu'elle a dit, ou combien de fois, ou combien de paroles, quand et comment elle l’a fait. »

4° A qui? À quatre personnes : l’Ange, son Fils, sa cousine, d’un âge avancé, et les serviteurs des noces; enseignant par là que les jeunes filles doivent parler avec les Anges dans la contemplation avèc Dieu, dans l’oraison, non avec la première venue, maïs avec une parente et d’un certain âge, qui soit pleine de l’esprit de Dieu, comme sainte Élisabeth, et avec ceux qui nous servent dans nos nécessités d’ici-bas.

2° Que dit-elle? A l’Ange, elle parle de choses secrètes et sur lesquelles elle hésite; à son Fils, de ce qui importe à son salut, pour ne pas perdre Jésus, c’est-à-dire le salut ; à sa parente, elle parle pour la féliciter de son bonheur et louer Dieu; aux serviteurs, de ce qu’il faut pour manifester au prochain la gloire de Dieu. Enseignant par là qu'il faut s'abstenir de vaines conversations et ne parler que de

1 Sur le Chapitre xer de Saint Luc.

VIERGE TRÈS-PRUDENTE. 227 choses utiles, qui édifient le prochain ou manifestent la gloire de Dieu.

8° Où? Elle n’alla pas bavarder sur les places publiques ni dans les, réunions de jeunes filles, mais elle parla dans sa chambre à l’Ange ; dans le Temple à son Fils; dans la maison du grand prêtre, à sa cousine; au milieu de noces honnêtes, aux serviteurs.

%° Combien de fois? Sept fois seulement. Deux fois à l’Ange; d’abord pour lui demander comment se ferait ce qu’il annonçait, puis pour donner son consentement à ce qu'il lui annonçait. Deux fois à son Fils: la première, en cherchant ce Fils bien-aimé qu’elle craignait de perdre; la seconde, en lui adressant la parole pour le bien du prochain. Deux fois à sa parente : la première, en la saluant et la félicitant de son bonheur que lui avait appris l’Ange; la seconde, en rendant grâce pour le bonheur dont l'avait complimentée Élisabeth, Mais une seule fois aux serviteurs, en les invitant à obéir à son Fils pour faire éclater la gloire de Dieu.

5° En combien de’paroles? 1l est doux de l’apprendre; elle parla peu dans la salutation et dans la demande de ce qui était nécessaire, mais beaucoup à la gloire de Dieu, ‘en lui rendant grâce par le chant du cantique nouveau : « Mon âme glorifie le Seigneur... » pour nous enseigner que nous ne devons jamais cesser de louer Dieu.

Il n’est pas étonnant que la bienheureuse Vierge Marie ait été si sobre de paroles; elle ne ssait point, en effet, se répandre en vaines conversations, l’âme qui s’attache à Dieu, qui lui est unie par la contemplation, qui converse avec lui dans l’oraison. L'entretien avec Dieu fait taire toute éloquence; Moïse était très-éloquent, et cependant, en parlant à Dieu et en écoutant ses paroles, il eut la langue moins libre et plus embarrassée : « Seigneur, je vous prie de considérer que je n’ai jamais eu la faculté de parler; depuis que vous avez commencé à parler à votre serviteur, j'ai la langue moins libre et plus emharrasséet, » La Vierge Marie, Mère de Dieu, non-seulement restait attachée à Dieu par la contemplation, non-seulement elle conversait avec lui dans l’oraison, non-seulement elle l’entendait parler, mais elle avait Dieu même en son sein.

1 Exode, iv, 10.

De plus, elle apprit ce silence du Verbe divin dont la Sagesse a dit: « Lorsque tout reposait dans un paisible silence. votre parole toute puissante vint du Ciel, de votre trône royal'!. » Le Verbe divin descendit dans le sein de la Vierge lorsque tout reposait dans le silence, afin de nous enseigner qu’il descendrait dans nos âmes lorsque tout ferait silence en nous; car celui qui s’occupe de vains discours ne mérite pas d’être occupé par la parole toute-puissante. Donc, lorsque cette parole toute-puissante vint à la fois dans l’âme et dans le sein de la Vierge, 11 n’est pas étonnant qu’elle l’ait rendue si calme et sisilencieuse.

6° Quand? Elle ne parla jamais sans qu’on eût parlé avant elle. Et c’est là la vraie prudence, ne point parler sans qu’une question ne vous soit d’abord faite. L’abbé Pasteur ? dit: « L’interrogation est la clef du silence. » Bien avant qu’ill’eût exprimée, la Vierge, Mère de Dieu, observa cette règle. Elle parla à l’Ange, mais après lui et comme contrainte de le faire, car elle était tourmentée par la pensée qu’elle allait devenir mère, elle qui avait fait vœu de chasteté. Craignant donc pour cette chasteté, elle parla à l’Ange comme pour lui demander la manière dont se ferait ce qu’il lui avait dit. Dans la demeure de Zacharie, elle salua Élisabeth, mais elle avait été prévenue par l’Ange qui lui avait annoncé qu’elle avait conçu. Elle y parla encore en rendant grâces par le chant de son cantique, mais elle avait été prévenue par Élisabeth qui l’avait complimentée des merveilles que le Seigneur devait opérer en elle. Elle parla deux fois à son Fils, mais prévenue d’une certaine manière: la première fois, par la crainte de le perdre; la seconde, pour rendre service au prochain. Elle parla aux serviteurs, mais prévenue par le besoin dans lequel allaient se trouver les invités aux noces. Et ainsi, on voit qu’elle ne parla jamais sans motifs.

7° Comment? Désirez-vous le savoir? Elle parla avec modestie et sagesse et en gardant le silence, si bien que ce qui est dit d'Anne semble s’appliquer à elle : « On voyait seulement remuer ses lèvres, sans qu’on entendit aucune parole #.» L’Époux compare également

1 xvini, 14 et 15. — 2 Liv. V, de la Vie des Pères, tit. II, n° 6. — $ Jer Livre des Rois, 1, 13.

les lèvres de Vierge à une bandelette d’écarlate : « Vos lèvres sont comme une bandelelette d’écarlate. Votre parler est doux !. » Admirable figure ! car de même que la bandelette d’écarlate retient les cheveux flottants, ainsi les lèvres de la Vierge étaient retenues par la censure de la discrétion et du silence, pour qu’elles ne laissassent échapper aucune parole déréglée. La bandelette d’écarlate signifie la passion du Seigneur. Le rouge de l’écarlate rappelle, en effet, clairement le sang du Christ répandu sur la croix. C’est pour cela que les lèvres de la Vierge sont comparées à une bandelette d’écarlate, parce que Marie, par suite de ses profondes méditations sur la passion du Christ, ne se désista pas du silence; et au temps de la passion, elle ne fit entendre aucun cri, aucune lamentation, aucune parole qui exprimät combien son âme était brisée. Le Christ pendant sa passion se tut comme un agneau devant celui qui le tond, et il n’ouvrit pas la bouche : sa Mère qui souffrait avec lui se tut également: « Sa Mère se tenait debout, dit le saint Évangéliste, au pied de la croix. » Elle se tenait debout, comprimant par le silence l’amertume de sa douleur. Ainsi s'exprime Guillaume sur ce passage du Cantique ? : « Votre parler est doux : » « Qui eut jamais, dit-il, un parler plus doux que la Mère de douceur? Si la bouche parle de l’abondance du cœur, quelle autre chose pouvait faire entendre ce cœur si plein de douceur, si ce n’est la douceur, si ce n’est le miel et le rayon?»

V.— Courage, mes frères! apprenons de la Vierge cette prudence. Efforçons-nous, à son exemple, de mettre un frein à notre langue et d'aimer le silence. Salomon nous exhorte à l'étude de cette vertu, lorsqu'il nous dit : « Allez à la fourmi, à paresseux °! » Il ne nous envoie pas à la cigale importune, mais à la fourmi qui travaille tout l'été, et ne fait entendre aucun bruit, afin que nous apprenions qu'il faut joindre le travail au silence.

Les autels des dieux des silentiaires, dont parle Tertullien, dans son Apologétique *, proclamaient qu’il y avait des dieux silentieux et heureux de leur silence. Pour nous, ce ne sont pas de faux dieux ou des statues muettes qui sont propices à notre imitation, mais la Vierge,

1 Cantique des cantiques, 1v, 3, — 2 1v, 3. — 3 Vi, 6, — + Chap. vK

Mère de Dieu, dont nous mériterons de partager la béatitude éternelle,

en suivant ses exemples. Ainsi soit-il!

POURQUOI LA SAINTE MÈRE DE DIEU EST APPELÉE VIERGE NON-SEULEMENT PRUDENTE, MAIS TRÈS-PRUDENTE.

Sommaire. — 4. Tout est à un degré éminent dans la sainte Vierge. — 2. La prudence est rare chez les femmes. — 3. Exemples de prudence chez les

: femmes, empruntés au monde, à l'Ancien Testament, au Nouveau. — 4. Supériorité de la sainte Vierge sur toutes ces femmes prudentes.

IL. — Saint Germain, patriarche de Jérusalem, dans le xvr° Sermon sur la Ceinture de la Vierge, a dit fort bien de la glorieuse Mère de Dieu : « Tout en vous, Mère de Dieu, est admirable, tout est grand, tout est au-dessus des forces des autres mortels. » C’est ce que donne à entendre l’invocation que nous examinons actuellement, en nous faisant appeler la Mère de Dieu Vierge très-prudente. Elle signifie, en effet, que la prudence de la Vierge fut inique, supérieure, éminente, c’est-à-dire excellente et très-parfaite.

II. — La prudence est rare chez les femmes. Aussi les poëtes ont-ils eint que Minerve était née sans mère, parce que la prudence et la science pour lesquelles Minerve était adorée comme déesse, sont étrangères aux femmes. Bartole, maître en jurisprudence ?, éloigne les femmes de l'institution des lois et enseigne que leur genre de vie et leurs habitudes ne leur donnent pas l’autorité nécessaire pour établir une loi. Parmi les philosophes, on ne compte jamais qu'une seule femme, Thémis.

IT. — Néanmoins, le monde, la sainte Écriture et l’Église, se glorifient d’avoir des femmes prudentes.

4° Le monde loue la prudence de Junon, de Pallas, de Diane, de Vesta, que les Païens ont honorées au point d'établir en leur honneur des prêtres et des pontifes. Ils ont appelé Minerve, fille de Jupiter, la déesse de la sagesse à cause de son zèle pour la sagesse, la.

4 Liv. Ier, $ des Lois.

science et la prudence. Ils ont réputé savantes beaucoup d’autres: femmes illustres par leurs sages conseils, leur grande érudition, leur rare éloquence : Artémise, femme de Mausole, roi de Carie, dont. Xerxès refusa de suivre le conseil salutaire, ce qui lui fit perdre la vie et le trône’; Sémiramis, épouse de Ninus, roi d’Assyrie, dont son mari estimait tant la prudence qu’il ne faisait jamais rien sans la consulter; Aspasie, dont Cyrus suivait les conseils; Cornélie, mère des, Gracques, dame très-instruite, qui observait avec le plus grand soin. la.pureté de la langue latine, et qui nous a même laissé des lettres écrites avec beaucoup d’élégance; Diotime, que le fameux philosophe Socrate ne fit pas de difficulté d’appeler sa maîtresse, et de qui il avoue avoir beaucoup appris; Tanaquil, qui par sa prudence permit à Astolphe, roi des Goths, de s'emparer de Rome.

2° La sainte Écriture parle aussi de quelques femmes dont elle célèbre la prudence : Abigaïl, qui par ses conseils salutaires apaisa David transporté de colère contre Nabal, c’est pourquoi il est dit d’elle : « C'était une femme très-prudente ; » La femme de Thécuia, qui réconcilia Abraham avec son père; Rébecca, qui apprit à son fils Jacob comment il surprendrait la bénédiction de son père et obtiendrait de lui le droit d’ainesse ?; Judith, qui par unstratagème extraordinaire trancha la tète d'Holopherne, jeta la confusion dans son armée et dèlivra, la ville d’un siége.

3° L'Église a aussi ses vierges : elle en a de folleset de prudentes. Tous ceux, hommes ou femmes, qui de leur propre mouvement, en vue de gagner le royaume de Dieu, se privent des plaisirs de la chair, ét sans y être forcés par la nature ou par quoi que ce soit, mais de leur propre volonté et par un motif religieux, se vouent à la continence et demeurent vierges, tous ceux-là sont prudents. Tertullien les appelle des eunuques volontaires. Les vierges folles sont celles qui - gardent le célibat non par leur propre volonté, mais par l’ordre d’autrui ou par nécessité. Je les appelle folles parce que la virginité forcée se

1 Xerxès ne perdit que la bataille de Salamine et l’occasion de soumettre la Grèce en ne suivant point ies conseils d’Artémise; ce ne fut que plusieurs années plus tard qu’il perdit. le trône et la vie. (Note du Traducteur.)

2 Genèse, xxYI,

laisse aller facilement au vice, ainsi que l’atteste Tertullien ‘. Folles aussi sont ces vierges de parade, qui tiennent plus à paraître pudiques qu’à l'être en effet. Enfin, folles sont les vierges hérétiques qui observent la pureté de la chair, mais non du cœur. Car comme le dit saint Augustin ? : « La virginité de la chair, c’est un corps pur; la virginité du cœur est une foi incorruptible. » Aussi saint Jérôme, dans la lettre à Eustochium, considère-t-il les vierges des hérétiques comme des courtisanes.

IV.— La sainte Vierge l'emporte tellement sur toutes ces vierges, qu’il n’y a pas de comparaison possible à établir.

4° Il n’est pas possible de comparer la Mère de Dieu avec les femmes dont les Païens vantent la prudence; car leur prudence fut fausse et non point vraie. La vraie prudence consiste, en effet, à mépriser les choses de la terre, à aimer les biens célestes, à prévoir la fin par laquelle nous avons été créés, à chercher et à choisir les moyens qui peuvent conduire à cette fin, comme nous l’avons établi ci-dessus. Les femmes des Gentils n’ont pas eu cette prudence, non plus que les philosophes païens, dont l’Apôtre a dit : « Ils se sont égarés dans leurs vains raisonnements, et leur cœur insensé a été rempli de ténèbres; ainsi ils sont devenus fous en s’attribuant le nom de sages ?. » Elles étaient folles, parce qu’elles ne connaissaient pas Dieu comme fin dernière. Elles ont rejeté la vraie prudence en prenant follement des idoles pour des dieux et en leur rendant un culte; elles n’ont pas compris les choses du Ciel et elles ont aimé celles de la terre; et elles n'ont pas pris les moyens qui procurent à l’homme la gloire céleste, et le mettent à l'abri du supplice éternel. Il en fut tout autrement dela Mère de Dieu. Éclairée des plus heureuses lumières, dès l’âge de trois ans, elle méprisa tout ce qui est de la terre, dédaigna la satisfaction dela chair, et, offerte par ses parents pour le service du Temple, elle se donna tellement à Dieu qu’elle oublia toutes les choses humaines. Et c’est là la vraie et divine prudence, comme nous l'avons démontré plus haut. C’est en célébrant cette prudence que saint Anselme a dit : « Vierge tendre et délicate, issue de race royale, et toute belle à per-

ee Livre du Voile des vierges. — ? Sur le Psaume cxivir, — 3 Aux Romains, 1, et 22,

pétuité, elle a mis tout son zèle et tout son amour à consacrer son corps et son âme par la virginité !. » C’est donc justement qu’on la proclame très-prudente, en comparaison de toutes les autres femmes ou vierges dont lantiquité a célébré la prudence.

2 La prudence des saintes femmes que vante la sainte Écriture n’est aussi que sable et boue, mise en regard de la prudence de la Vierge, Mère de Dieu. Abigaïl va au-devant de David, irrité contre Nabal et Naparse : la bienheureuse Vierge réconcilie Dieu avecle genre humain tout entier, contre lequel il était irrité. La Thécuite fait rentrer Absalon en grâce auprès de son père : la bienheureuse Vierge procure au monde tout entier la grâce de Dieu; Rébecca couvre de peaux de chevreaux Jacob pour lui faire avoir la bénédiction paternelle : la bienheureuse Vierge revêt de la substance de notre chair le Fils de Dieu pour qu’il obtienne à tout le monde la bénédiction de son Père qui est aux cieux; Judith tranche la tête d'Holopherne, chef terrestre, et délivre sa ville de la servitude : la bienheureuse Vierge foule aux pieds la tête du roi des Enfers et délivre le genre humain tout entier de sa tyrannie; par conséquent, aucune de ces saintes femmes ne peut être comparée avec la très-prudente Vierge, Mère de Dieu. Elle seule mérite donc d’être appelée très-prudente.

3° Ces cinq vierges prudentes dont le Christ parle dans l'Évangile, la Vierge, Mère de Dieu, leur est bien supérieure. Voici comment la prudence de ces vierges nous est signalée : « Les sages, au contraire, prirent de l’huile dans leurs vases avec leurs lampes ?. » Les saints Pères, d’un commun accord, voient dans cette huile la miséricorde à l'égard des pauvres : tels sont saint Augustin, saint Chrysostome, saint Jérôme, saint Ambroise, etc. La Vierge, Mère de Dieu, fut donc vraiment prudente, elle qui remplit si abondamment le vase de ses entrailles de l'huile de miséricorde envers les pauvres. Saint Bonaventure, däns son ouvrage sur la Vie du Christ, a longuement exposé et énuméré les aumôûnes de la bienheureuse Vierge. Et nous en ferons autant nous-même plus bas, avec bien moins de talent sans doute.

1 De l'Esceilence de la Vierge, chap. 1v. — 2 St. Matth., xxv, #4.

D'autre part, d’autres Pères ont vu un symbole de la grâce dans cette huile dont les vierges sages se sont pourvues pour les noces. Tels sont saint Chrysostome, Théophylacte et d’autres. Et, en ce sens, la Vierge, Mère de Dieu, a laissé loin derrière elle par sa prudence ces vierges prudentes. Car de celles-ci il est dit seulement qu’elles ont recu de l'huile, mais non qu’elles ont rempli leurs vases d'huile; mais la bienheureuse Vierge non-seulement a reçu l'huile de grâce, mais encore elle en a rempli abondamment le vase de son âme. Voilà pourquoi l’Ange lui dit : « Je vous salue, pleine de grâce ! » C’est à quoi songeait saint Bernard lorsqu'il dit dans son Sermon sur le Canal : « La Mère de Dieu n’est pas une vierge folle, elle qui nonseulement a de l’huile, mais encore a la plénitude de l'huile contenue dans son vase. » Et dans son 11° Sermon sur l’Assomplion : « Elle s’avança, la glorieuse Vierge dont la lampe étincelante fut pour les Anges mêmes une merveille de clarté, en sorte qu’ils dirent : «Quelle «est celle-ci? » etc. Elle brillait, en effet, plusvivement que les autres celle que le Christ, son Fils, remplit de l’huile de grâce, au-dessus de tous ceux qui y ont participé.

La Vierge, Mère de Dieu, eut sa lampe pleine d’huile et allumée, et c’est d’elle qu’Isaïe à écrit : « Je n’aurai point de repos jusqu’à ce que son Juste paraisse commeune lumière, et que son Sauveur brille comme une lampe ‘.» Le Christ fut donc la lampe très-précieuse de la Vierge, dont la vitre fut la chair brillante et immaculée du Christ; l'huile, sa grande miséricorde et sa grande grâce; la mèche, son âme enflammée de charité; sa lumière toujours ardente, sa divinité. Voilà donc la lampe de la Vierge, Mère de Dieu, qu’elle porte avee bonheur dans ses mains, éclairée qu’elle est d’une foi vive.

Disons encore que lorsque les vierges imprudentes et folles disent aux vierges sages : « Donnez-nous de votre huile, » etc., celles-ci leur répondirent un peu sèchement : « Non, de peur qu’il n’y en ait point assez pour nous et pour vous; allez plutôt à ceux qui en vendent et achetez-en. » Marie, au contraire, communique à tous du onds inépuisable de son huile : « Tous, dit saint Bernard, recevront

À LxU, À.

de la plénitude de son huile, » etc. La Vierge doit donc, à très-bon droit, être jugée très-prudente.

Enfin, voici en quoi brille surtout la prudence de la Vierge, Mère de Dieu : c’est que par sa prudence elle a déjoué la prudence et la ruse du serpent, le plus rusé de tous les animaux : « Le serpent était le plus fin de tous les animaux ‘. » Les Septante ont traduit : « Le serpent était très-prudent. » Or, ce serpent, Marie, très-prudente, le trompa et le dépouilla de sa prudence en foulant sa tête sous ses pieds. Voilà pourquoi Jean la voit la lune sous les pieds?. La lune est un symbole de la folie ; car « l’insensé est changeant comme la lune. » Quand donc Marie a la lune sous les pieds, elle foule toute folie. En outre, elle écrase sous son talon le démon insensé et prineïpe de toute folie. Car, vraiment changé comme la lune, il a perdu k sagesse qui faisait sa beauté, et, foulé et écrasé sous les pieds de Marie, la Vierge très-prudente, il endure une misérable servitude. Voyez à ce sujet saint Bonaventure sur ces mots : Signum magnum. Donc la Vierge, Mère de Dieu, est très-prudente en comparaison des femmes et des vierges que l'antiquité célèbre, que la sainte Écriture recommande et dont parle l'Évangile. Qu’elle dise donc et à bon droiît : « La prudence m’appartient, la force m’appartient, » et qu’elle nous rende participants de sa prudence et de sa sagesse. Ainsi soit-il !

1 Genèse, 11, 1. — ? Apocalypse, xu, 1,

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