VIRGO VENERANDA VIERGE VÉNÉRABLE
Personne ne doute que les sages et les prudents méritent la vénération et l'honneur, puisque la sagesse ies rend semblables à Dieu, à qui sont dus l'honneur et la gloire par droit de nature. Voilà pourquoi le chœur fidèle de l'Église, après avoir reconnu et invoqué comme très-prudente la Vierge, Mère de Dieu, l'appelle aussitôt vénérable, c’està-dire digne de tout honneur, lui disant : Vierge vénérable.
J'ai l'intention de démontrer un peu au long combien cela est vrai, digne et juste.
219° CONFÉRENCE Si ET POUR QUELS MOTIFS LA BIENHEUREUSE VIERGE MARIE EST VÉNÉRABLE.
SommaIRE. — 1. Blasphèmes des hérétiques. — 2. Fondements de notre vénération.
I. — Il ne s’est jamais rencontré de Chrétien qui aït cru ou enseigné que la glorieuse Mère de Dieu, la Vierge Marie, ne devait pas être vénérée. Les fils de Bélial seuls, les hérétiques, ont osé profaner son honneur par leurs paroles et leurs écrits. Copronyme disait autrefois de la Vierge Marie qu’elle devait être honorée et vénérée tant qu’elle portait en son sein le Christ, mais qu’à partir du moment de son enfantement elle ne différait plus en rien des autres femmes. Il employait pour cela la comparaison d’une bourse, disant que, tant que la bourse est pleine de pièces d’or, elle est estimée à grand prix,
tandis que lorsqu'elle est vide on n’en fait plus cas. Copromyme paya dès ici-bas la peine de ce grand blasphème. Dieu se vengea par un feu intérieur qui le dévora et par le désespoir dont il fut saisi, suivant le récit de Baronius, en l’an 775. La race du diable crût tellement en malice que quelques-uns d’entre eux ne rougirent pas de comparer à une impure courtisane Celle que saint Jean Chrysostome proclamait plus honorable que les Chérubins, plus glorieuse que les Séraphins.
Érasme, dans l'entretien intitulé le Naufrage, substitua la trèssainte Vierge à Vénus dans le commandement de la mer. Luther avance que Marie n’est en rien plus sainte que Catherine, sa concubine sacrilége.
Dans la grande apostille pour le dimanche le plus en de l'Épiphanie, il dit : « Nous tous, qui sommes nés de nouveau dans la foi évangélique, nous lui sommes égaux en honneur, nous sommes aussi saints qu’elle, pourvu que nous croyions au Christ. » O blasphème que l'Enfer seul pourra venger !
11. — Pour nous, nous honorons et vénérons de toute l'affection de notre cœur, de tous nos vœux, selon Dieu, cette glorieuse Vierge. Nous croyons et prêchons qu’elle doit être honorée et vénérée.
Pourquoi ne vénèrerions-nous pas Celle que Dieu a daigné honorer spécialement de toute éternité, en la prédestinant d’une singulière prédestination ? Le premier nom du livre de vie est le nom de Jésus; le second, après lui, est le nom de Marie. Le Christ est le premier, le chef de tous les prédestinés. La très-sainte Vierge a, après le Christ, une place très-distinguée parmi les prédestinés. Lors donc que Dieu eut prévu le péché de l’homme, qu’il eut résolu de le secourir par l’incarnation du Verbe, il prédestina d’abord le Christ, et sa Vierge- Mère ensuite pour une gloire suprême.
Pourquoi ne vénèrerions-nous pas celle que les Anges ont connue ct vénérée avant sa naissance? Cette Vierge bénie, connue d'avance par les Anges dans le Verbe, a été honorée par eux en même temps que le Christ. Saint Thomas ‘ enseigne qu’au commencement de leur
1 Jre Part., quest. Lyu, art, 4er, ad 5.
béatitude, les Anges ont connu d’avance, dans le Verbe, le mystère de son incarnation. L’Apôtre assure expressément que dès lors ils reçurent l’ordre d’adorer le Christ : « Et lorsqu'il introduit de nouveau son premier-né dans le monde, il dit : « Que tous les Anges de « Dieu l’adorent ‘. » Les Anges ont donc reçu deux fois l’ordre d’adorer le Christ: d'abord, lorsqu'il leur a été proposé par la foi, et ensuite lorsque, réellement incarné, il sortit du sein de la Vierge. Si donc les Anges ont alors prévu que le Christ naïîtrait, sans nul doute ils ont aussi prévu sa Mère, car les deux termes sont relatifs et réciproques dans la connaissance.
De plus, s’ils ont alors vénéré le Christ, certainement aussi ils ont vénéré la Mère, car, selon l’enseignement de saint Jean Damascène?, les honneurs rendus à la Mère se rapportent au Fils. Enfin, prévoyant en ce moment que la bienheureuse Vierge devait être exaltée avec son divin Fils par-dessus tous les esprits célestes, ils la reconnurent d'avance comme leur Maîtresse et leur Reine future. Par conséquent, il est hors de doute qu'ils ne l’aient vénérée.
Maintenant aussi, les Anges rendent hommage à la bienheureuse Vierge, et de mème qu’au saint nom de Jésus ils fléchissent les genoux, selon cette parole de l’Apôtre * : « Qu’au nom de Jésus tout genou fléchisse aux Cieux, sur la terre et dans les Enfers, » de même. ils se prosternent au saint nom de Marie. Le bienheureux Damascène linsinue clairement dans son 1* Sermon sur la Nativité de Marie : « IL est de toute convenance, dit-il, que la Mère possède tout ce qui est au Fils, et qu’elle aussi soit honorée de tous. »
L’Archange Michel était représentant et mandataire de Dieu dans une affaire de la plus haute importance, lorsqu'il prédit qu’une femme viendrait avec son fils et qu’elle écraserait la tête du serpent : « J’établirai, dit-il, l’inimitié entre toi et la. femme, entre ta race et la sienne. Elle t'écrasera la tête *. » Certes, en prédisant que Marie
partagerait un si grand honneur, il est impossible que saint Michel ne l'ait lui-mème profondément vénérée.
1 Aux Hébreu, 1, 6. — 2? Liv. IV, chap. xv. — 5 Aux Phihppiens, n, 10, — Genèse, 1, 15,
VIERGE VÉNÉPABLE. 239
L’Archange Gabriel, délégué par Dieu vers Marie pour une cause bien plus importante encore, l’aborda en ces termes: « Je vous salue, pleine de grâce. » Selon Le pieux sentiment de quelques auteurs, c'est à genoux qu’il prononça ces paroles.
Comment donc ne vénèrerions-nous pas Celle que tous les patriarches ont appelée de leurs vœux les plus ardents; Celle que tous les prophètes ont prédite, que toutes les figures ont annoncée, que tous les signes ont désignée? Laissez-moi recueillir rapidement dans les saintes Écritures les prophéties, les figures, les ‘signes par lesquels YEsprit-Saint a daigné nous faire entrevoir la bienheureuse Vierge. Que signifiait cette union du premier Adam avec Ève, si ce n’est Punion de Marie avec Le Christ? Que signifiait ce Paradis de délices, l’arche de Noé, le buisson ardent, l’arche d'alliance, la verge d’Aaron, le trône de Salomon, ce beau temple qu'il fit bâtir, cette porte de Orient, porte toujours fermée, et cette montagne du flanc de laquelle se détache une pierre que nulle main n’a touchée? Que représentaient toutes ces figures, n'est-ce pas Marie ? Et Rébecca, épouse d’Isaac ; et Rachel, épouse de Jacob; et Abigaïl, épouse de Nabal ? Et cette jeune Abisag, restée vierge dans la couche du saint roi? Et la triomphante Judith, et la puissante Esther, salut de son peuple, que figuraient-elles? n’est-ce pas Marie? Que nous prédisait l'échelle mystérieuse, l'étoile de Jacob, cette nuée légère, ce jardin fermé, cette fontaine scellée, ce Paradis etses grenades, et ses fruits si doux; la fontaine des jardins, le puits des eaux vives, la colonne de nuée, la rose de Jéricho, l’aurore naissante ?.… Tout cela, n’était-ce pas Marie? C’est bien Celle que Dieu a proposée aux hommages des Anges et des hommes; Celle que les saints Pères ont reconnue et vénérée ; Celle que nous devons tous vénérer encore.
Comment donc ne pas vénérer Celle que le Fils de Dieu lui-même à daigné honorer dans les Cieux et sur la terre ? Sur la terre, il l’a honorée parce que, épris.de son amour, il s’est fait dans son sein un tabernacle choisi qu’il n’a pas dédaigné d’habiter. Et (chose qui surpasse toute intelligence) il a voulu être soumis à cette humble Vierge, lui, le glorieux Prince de toute chose et le souverain Juge de l’uni- Vers. Il l’a honorée dans les Cieux, car il l’a placée à sa droite, selon
240 CONFÉRENCES SUR LES LITANIES DE LA SAINTE VIERGE. e
ces paroles du Psalmiste ! : « La Reïne s’est assise à ta droite. » Cet
honneur avait été figuré bien longtemps à l'avance en Bethsabée, mère de Salomon. La voyant venir, ce prince « se leva, alla au-devant d’elle et lui rendit hommage; puis, s’asseyant sur son trône, il en fit placer un pour sa mère, qui s’assit à sa droite ?. » Et c’est avec raison que le Fils de Dieu s’est conduit de la sorte. Quoiqu'il n’y fût pas soumis, il a voulu par là accomplir la loi qu’il nous a faite lui-même, d’honorer nos parents. Saint Hippolyte, martyr, dans son Discours sur le Sacrifice, s'exprime ainsi : «Celui qui a dit: « Honore ton père et « ta mère,» a comblé sa Mère de toute grâce et de tout honneur, pour observer la loi qu’il avait portée lui-même. » Et saint Augustin, dans son Sermon sur l’Assomplion, nous dit : « Il était de la bonté de Dieu de rendre honneur à sa Mère, lui qui n’est pas venu pour détruire la loi, mais pour l’accomplir. » C’est pourquoi nos saints Livres appellent la Mère de Dieu : « Mère très-honorée, Maler honorificata 5.»
Comment ne pas vénérer Celle à qui l’Église a, dès le commencement, chanté tant de louanges et rendu de si grands hommages; Celle qu'elle chante, qu’elle loue, qu’elle honore aujourd’hui? Aussi loin qu’on peut pénétrer dans la suite des siècles, aussi haut que peut remonter la tradition chrétienne, nous trouvons toujours que la Mèra de Dieu a été l’objet d’un culte tout spécial. Sainte Brigitte, dans son Discours angélique *, nous dit qu’Adam, Abraham, Isaac, Jacob et David furent transportés de joie, quand l'Esprit du Seigneur leur fit connaître que la Mère de Dieu naïtrait de leur postérité.
Les Apôtres, ces premiers Pères de l’Église, honoraient la bienheureuse Vierge Marie par les hommages d’une vénération toute particulière. Saint Pierre, leur glorieux prince, se trouvant en Syrie, dans une ville qui s’appelle aujourd’hui Tortosa, y bâtit des deniers des Chrétiens un petit sanctuaire en l’honneur de Marie. Ce fait nous est rapporté par des auteurs très-graves, tels que le cardinal Jacques de Vitry, dans son Histoire d'Orient, Adrien Jumius, dans sa Nomenclature, Thomas de Vaud % et Raphaël de Volaterra, dans sa
1 Ps. xuiv. — ? Ifle Livre des Rois, 1, 19. — 3 Ecclésiastique, xv, 2. — 4 Chap. vx et vi. — 5 Chap. xLiv. — 6 Chap. Lxxxiv.
Géographie. Celui-ci ajoute que saint Pierre fut lui-même le premier à offrir le saint sacrifice dans ce sanctuaire. C’est aussi cet Apôtre qui introduisit dans le canon de la messe la commémoraison de la sainte Vierge : on peut s’en convaincre par la liturgie latine ou romaine que saint Thomas ?, après le pape saint Léon le Grand, attribue à saint Pierre.
Saint Jacques, lui aussi, éleva à Cesaraugusta, en Espagne, un temple en l’honneur de la Mère de Dieu pendant qu’elle vivait encore, C'est Antoine Benter qui nous l’apprend dans sa Chronique espa- . gnole *; d’autres historiens très-dignes de foi l’attestent également. Nous rappellerons leur témoignage quand nous expliquerons l’invocation Regina Apostolorum, Reine des Apôtres. Nous traiterons alors cette matière avec plus de détails.
Enfin, une lettre du Concile d’Éphèse au clergé de Constantinople, rapportée par Abdias dans la Vie de saint Jean l’Évangéliste, nous apprend que cet Apôtre consacra un temple à la bienheureuse Vierge Marie. Les premiers Chrétiens suivirent avec empressement l’exemple des Apôtres, et élevèrent partout des sanctuaires à l’auguste Mère de Dieu. Nous en parlerons un peu plus loin.
Comment ne pas vénérer Celle que les hommes de toute nation, de tout âge, de toute condition, honorent, prient, proclament et célèbrent chaque jour, comme nous le montrerons dans l’explication de l’invocation suivante ? Comment ne pas vénérer Celle que les antiques oracles des Païens ont désignée dans tant de mystérieuses réponses ? Celle que tant de sibylles ont annoncée dans leurs chants prophétiques ? Celle que tant d'hommes instruits, tant de poëtes ont célébrée dans un langage qu’on n’a pas toujours compris, mais qui fut cependant divinement inspiré ? Comment ne pas vénérer Celle que les prophètes divins ont exaltée dans leurs oracles par des louanges admirables ? Celle que l’Ancien et le Nouveau Testament célèbrent comme deux Chérubins qui alternent leurs concerts? Celle que la trompette évangélique (la prédication de l'Évangile) a proclamée avec tant d'éclat? Celle que les livres hébreux représentaient sous mille
1 Liv. JL. — ? Ille Part., quest. Lxxvinr, art, 2, n° 5. — 5% Lettre à Michel. —
4 Chap. xxnL, LL 46
figures avant qu’elle naquit? Celle qui depuis sa naissance est honorée, priée, louée, célébrée par l'univers entier, et dont chacun aime à publier la gloire, qui dans ses discours et qui dans ses écrits ?
Comment ne pas vénérer Marie, quand tous les fidèles chrétiens, avec un ensemble merveilleux, l’honorent tellement qu’il n’y a rien de beau, rien de précieux, aucun chef-d'œuvre de la nature ou du génie, que tous ne s’empressent de consacrer à sa louange ? Comptez les volumes écrits en son honneur; comptez Les temples augustes qui, dans tout lunivers, avant et aussitôt après la naissance du Sauveur, ont été élevés à la gloire de Marie, et bâtis à grands frais et décorés des plus somptueux ornements par des villes, des princes, des rois, des reines, des empereurs, par les personnages de la plus haute distinction. Comptez les oratoires, les autels qu’on lui a dédiés, Comptez les inscriptions, les présents, les ex-voto qui tapissent les murs de ses sanctuaires. Vous compteriez plutôt les étoiles du Ciel ou les sables de la mer, que tous ces témoignages d'honneur offerts à Marie.
Comment ne pas vénérer Celle devant qui tout genou fléchit nonseulement sur la terre, mais dans les Cieux? Celle dont le nom redoutable reçoit même les hommages de l'Enfer, comme nous l'avons démontré plus haut?
Ah! si nous avons des témoignages d'honneur pour ceux qui, sur la terre, surpassent les autres en dignité, en puissance ou en vertu, quels hommages pensez-vous que nous puissions rendre à Marie, la Mère de Dieu, Celle qui est la Reine des Cieux et la Souveraine du monde ?.. Elle est la fille du saint roi David, du pieux Ézéchias, du juste Josias. Sur sa bandelette généalogique sont inscrits, d’après saint Matthieu, quatorze rois et une longue suite de héros, de chefs d'armée, de princes, de pontifes, de patriarches, de prophètes. Quoi que vous regardiez en elle, tout y est digne de la plus grande admiration. Sa conception ? elle est prédite par les prophètes et sancüfiée par la grâce de l’Esprit-Saint, Sa nativité? elle est pour tous un sujet d’allégresse. Sa race? maïs elle est Reine du monde et fille des rois. Son nom? c’est celui de la Mère des lumières. Son jeune âge? c’est l'exemple de toutes les vertus. Son état? c'est une vierge
VIERGE VÉNÉRABEE. 223
consacrée au Seigneur. Son âme ? elle est pleine de grâce. Sa dignité? elle est la Mère du Fils de Dieu. Le cours de sa vie? il est exempt de toute souillure. Sa mort? mais Marie a été portée dans les Cieux en corps et en âme. Sa gloire? elle est exaltée dans les célestes royaumes au-dessus du chœur des Anges. Son office? elle est notre avocate, notre médiatrice. Sa puissance ? elle peut tout; tout ce qui regarde notre salut, elle le fait. Son amour pour nous? elle est la reine de la miséricorde. Enfin, c’est l’ensemble de toutes les perfections. Quoi que vous regardiez, quoi que vous cherchiez en elle, tout y estdigne du plus grand honneur et de la plus haute vénération. Qui ne vénèrerait pas Celle que tant et de si belles vertus décorent de leurs rayons? La force, l’éclat et la majesté de son mérite sont si grands qu’elle commande à tous l’admiration, l'hommage et le respect. Pour qui sont les honneurs du premier rang dans les assemblées des hommes? Pourquoi se lèvent-ils; pourquoi leurs hommages, leurs saluts respectueux ? N'est-ce pas pour la vertu ? Quels sont ceux qui jouissent partout de la plus haute considération? N'est-ce pas ceux que la vertu décore? À qui l'antiquité at-elle fait les honneurs de l’histoire? À qui éleva-t-elle toutes ses statues d’or, d'argent, d’airain, de. marbre ou de plomb, devant durer des siècles? N'est-ce pas aux hommes vertueux? Quels fronts ceignirent ses veris rameaux de lierre, ses couronnes de fleurs et ses diadèmes d’or? N'est-ce pas ceux quela vertu illuminait de son auréole? Et ses arcs de triomphe, ses pyramides qu’elle élevait avec un art merveilleux, et ses autels, pour qui donc étaient-ils? Pour la vertu encore. À qui voulait-elle qu’à cerfains jours on vint offrir des dons et de l’encens? encore àla vertu. En l'honneur de qui célébrait-elleavectantde pompeetles jeux olympiques, et les jeux caréliens, et les jeux augustiens, et les autres fêtes de ce genre? toujours en Fhonneur de ceux qui pratiquaient la vertu. A qui empruntait-elle ses personnages dans ses comédies et dans ses tragédies? A qui bâtissait-elle des villes? A qui, enfin, donnait-elle tous ses honneurs si variés et si dignes d’un éternel souvenir ? N’était-ce pas toujours aux hommes vertueux? Et chez des Chrétiens, la vertu serait moins estimée? À Dieu ne plaise, car l’Apôtre nous dit : « Gloire et
honneur à qui fait le bien, Au Juif d’abord, et puis au Grec, car il
n’y a pas en Dieu acception de personnes. » Quel qu’il soit donc, Juif, Scythe, Barbare ou Païen sauvage, s’il a été régénéré dans les eaux du baptême, tout homme doit avoir en Dieu honneur et gloire. — Gloire et honneur à quiconque fait le bien. » C’est pourquoi, si nous honorons, si nous glorifions les hommes de bien, à combien plus forte raison devons-nous rendre honneur et gloire à la très-sainte Vierge Marie, Mère de Dieu, à Celle dont les vertus et les grâces brillent d’un si grand éclat, que si l’on peut trouver les dons de la munificence divine réunis quelque part, c’est en elle qu’on les verra; c’est en elle qu’on trouvera dans leur plénitude et leur ensemble toutes les faveurs accordées aux autres isolément et avec mesure. Quel respect, quels hommages ne lui devons-nous point, à elle qui a cru plus que les patriarches, espéré plus que les prophètes, aimé plus que les Apôtres; à Celle qui a surpassé les martyrs par sa constance, les confesseurs par sa mortification, les vierges par sa chasteté, et qui, par sa pureté, éclipse les Anges eux-mêmes?
Si Dieu nous ordonne d’honorer les justes qui sont son image vivante (gloire et honneur à quiconque fait le bien!) comment ne voudrait-il pas que nous rendions honneur à Celle qui fut sur la terre sa plus parfaite image, dessinée par l’ensemble de toutes les vertus et ornée de toutes les grâces ?
Pourrions-nous donc ne pas vénérer l’auguste Mère de Dieu, qui brilla par-dessus tous les esprits célestes, elle, notre souveraine, notre avocate, notre Mère si bonne, qui chaque jour nous comble de bienfaits? Les anciens honoraient comme des dieux ceux qui découvraient quelque chose d’avantageux à la conservation de la vie humaine. C’est ainsi que Cérès, que Bacchus, Esculape et Libère reçurent les honneurs divins. Et nous, qui sommes éclairés des lumières de la foi, nous ne vénèrerons pas cette Vierge si rapprochée de Dieu; cette patronne universelle qui seule a versé sur nous plus de bienfaits que ne croyait en avoir reçu l'antiquité de tous les dieux ensemble! Les prêtres de l’idolâtrie adoraient le soleil à cause de la salutaire influence qu’il ne cesse d’exercer sur la terre. « Fassent les dieux! Daigne le soleil, éclatante divinité! » s’écriait l’empereur Aurélien. N'avons-nous pas mille raisons de plus pour vénérer Marie
qui, « éclatante comme le soleil, » ne laisse échapper sur nous que des rayons doux et bienfaisants ?
Comment ne pas rendre hommage à Celle que les synagogues même des démons, que les assemblées de ceux qui se sont séparés de l'Église ont célébrée par d’admirables louanges ? La vertu a tant de force, tant d’éclat et de majesté, que les méchants eux-mêmes l’admirent, l’honorent et la louent. C’est la remarque de saint Jean Chrysostome, Ainsi Mahomet, Luther, Calvin, Brentz, Érasme, ont dit de Marie des choses admirables que je rapporterai mieux sous le titre suivant.
Vénérons donc cette bienheureuse Vierge, chef-d'œuvre des mains divines. Rendons hommage à la Mère du Seigneur, notre souveraine et notre avocate. Ah! je vous en prie et vous en conjure, portons le tribut de notre admiration, de notre piété, de notre profond respect à cette souveraine si glorieuse et si belle; Celle que Dieu a exaltée pardessus tous les Saints; Celle devant qui les Anges se sont prosternés et que l’assemblée des fidèles a louée pendant tous les siècles. Le monde entier l’honore; devant elle tout front s'incline et tout genou fléchit; son nom béni fait la terreur des Enfers et l’admiration des Cieux; vénérons-la. L'Église catholique lui offre après Dieu ses plus profonds hommages; elle célèbre le saint sacrifice en son honneur; pour elle, elle bâtit des temples, des chapelles, des oratoires; elle élève des statues et consacre des autels. Les enfants, les jeunes gens, les vieillards, les vierges et les femmes chantent ses louanges; on se fait une gloire de porter son nom, et tous aiment à célébrer sa vie toute sainte, sa mort et sa gloire. Vénérons-la, car elle est Celle que les Païens les plus arriérés vénèrent comme la Mère de Dieu; Celle que les coryphées de l’hérésie proclament comme supérieure à toute créature, Celle que les prophètes ont chantée comme exempte de la malédiction commune et bénie entre toutes les femmes.
J’ose même dire que si quelqu’un n’honore pas Marie, il n’honore pas Dieu lui-même, quoiqu'il se proclame hautement son plus dévot serviteur, Quand deux armées se livrent un combat; quand, dans la
? Homélie xuix, sur saint Matthieu.
mêlée, les hommes confondus en viennent aux mains, si l’on veut savoir pour qui chacun se bat, il faut remarquer le drapeau que chacun suit et que chacun défend. De même, voulez-vous savoir si telle âme est au service de Dieu ou du démon, si elle combat pour le Ciel ou pour l’Enfer, regardez quel drapeau la protége, quel drapeau la conduit, quel drapeau elle défend. Le drapeau de l’armée du Seigneur, c’est une Vierge qui le porte, que dis-je! elle en est elle-même l’étendard glorieux. « C’est pourquoi, dit le prophète Isaïe, le Seigneur vous donnera un signet.» Certains auteurs lisent un «étendard, » et ce signe, cet étendard, quel sera-t-il? Le voici : « Une vierge concevra et enfantera un fils. » Tous ceux donc qui marchent sur les pas de la Vierge Marie; tous ceux donc qui combattent dans les camps du Seigneur, sont à son service; tous ceux, au contraire, qui dénigrent et méprisent le culte de la Mère de Dieu sont évidemment les soldats du Démon, eet ennemi du Christ.
Que Marie reçoive donc et nos vœux et nos hommages. Le Psalmiste demande que nous ayons en vénération « le lieu où se sont posés les pieds » du Seigneur ?. Eh bien! voici Marie en qui le Seigneur a daigné descendre, dans le sein de laquelle il a habité pendant neuf mois. « Honorez, ajoutait le saint roi David; honorez l’escabeau de ses pieds, parce qu'ilest saint. » Voici Marie, vrai trône du Seigneur, sanctifié par-dessus tous les autres. Vénérons-la, bénissons-la, et rendons-lui de profonds hommages, si nous voulons mériter sa puissante protection.
1 Isaie, xvix, 14. — 2 Ps. cxxxt, 7. — 8 Ps, xcvm, ÿ. 5
220° CONFÉRENCE QUEL CULTE FAUT-IL RENDRE A LA MÈRE DE DIEu.
SowmvAmmE. — 1. Du culte en général; de son objet; de ses espèces. — 2. Culte de datrie. — 3. Culte de dulie. — 4. Culte d’hyperdulie. — 5. Ce qui distingue ces cultes entre eux. — 6. Raisons pour lesquelles nous devons rendre à Marie le culte d'hyperdulie. — 7. Marie comparée à la croix du Sauveur. — 8. Marie ne doit pas être adorée. — 9. Conclusion.
I. — Saint Thomas, le prince des théologiens, nous enseigne‘ que toute espèce de culte ou de vénération est fondée sur une excellence quelconque. Partant de ce principe, il compte, et les autres théologiens avec lui, autant d'espèces de cultes que d’espèces d’excellences.
On distingue d’abord excellence humaine et l’excellence divine. L’excellence humaine consiste dans les vertus, les dignités, les distinctions, la puissance, la science humaine, etc. La grâce, la gloire, la sainteté, la justice et les autres vertus surnaturelles constituent l'excellence divine. Or, celle-ci a deux espèces : l’une, incréée et infinie, fondée sur l’excellence divine, incréée et infinie; l’autre, créée et finie, fondée sur une excellence divine et surnaturelle, mais finie et créée, comme par exemple la grâce et la gloire. Elle se subdivise elle-même en excellence commune et en excellence éminente. C’est pourquoi au nombre d’espèces d'excellence correspond le nombre de cultes dont on peut les honorer. A l’excellence humaine correspond le culte purement humaïn ou politique, qui n’est que l’observation de certaines convenances, l'hommage d’un certain respect, par lesquels nous honorons les personnes constituées, ou en dignité civile, comme les rois, où en dignité sacrée, comme les pontifes, ou encore à tous ceux qui brillent par l’éclat de leurs vertus. Ce genre d'hommage peut encore, comme l’enseigne Aristote ?, se diviser en plusieurs espèces. Car’ autres sont les honneurs que nous rendons à nos parents, autres sont ceux que nous devons à nos princes, à nos maitres, aux sages, aux savants, etc.
4 Ze Me la 20, quest. ur, art, 2, — 3 Morale, iv. IX, chap. xx.
II. — Nous décernons à l’excellence divine je culte de la religion; à l'excellence infinie et incrée nous rendons le culte de latrie, qui consiste dans la foi, l'espérance et la charité. Nous le devons à Dieu, pour ses perfections infinies et pour le souverain &omaine qu'il a sur toutes les créatures. C’est de ce culte que parle l’'Apôtre lorsqu'il dit: « Soli Deo honor et gloria : À Dieu seul honneur et gloire.» »
III. — A l'excellence divine créée et commune revient le culte de dulie. Ce culte consiste à reconnaître en quelqu'un l'excellence de sa vertu, de sa sainteté, de son génie, etc., et à lui donner pour cela des marques extérieures d'hommage et de respect. C’est ce culte que l’on rend aux Anges et aux Saints eux-mêmes pendant leur vie et après leur mort, à cause de la grâce et de la gloire que le Seigneur a daigné leur donner : ce sont là des dons surnaturels et certes de la plus haute excellence. C’est ainsi qu'Abraham et Loth honorèrent les envoyés célestes, et Balaam, l’Ange qu’il vit sur la route, une épée à la main. C’est cet hommage qu’offrit Josué aux princes de l’armée du Seigneur, et Les fils de Jacob à Joseph, leurs frères. C’est ainsi que Saül vénéra l’âme de Samuel qui lui apparut, car on ne rend point à ceux qui sont morts dans l’amitié du Seigneur un hommage purement civil. C’est de cette manière encore que Nabuchodonosor, quoique infidèle, bonora Daniel lorsque ce prophète, assisté de l’esprit de Dieu, lui eut révélé et expliqué son mystérieux songe. C’est cet honneur que rendirent à Élisée les enfants des prophètes; apprenant que l'esprit d'Élie avait passé en lui, ils se prosternèrent pour le vénérer. C’est ainsi que Abdias, ministre du roi Achab, honora le prophète Élie, C'est ainsi que le très-bienheureux Pierre, prince des Apôtres, fut honoré par la multitude des Gentils qui tombèrent à genoux devant lui, comme le rapporte saint Augustin dans son Sermon sur saint Pierre et saint Paul. Cest ainsi encore que l’on suppliait les saints confesseurs de la foi, en leur disant : « Obtestamur per vesligia vestra : Nous vous en conjurons par les glorieuses marques de votre martyre. »
IV.— Nous honorons l’excellence divine, créée, mais éminente, par
1 Jr Épitre à Timothée, chap. 1er, ÿ. 17,
le culte d’hyperdulie. Ce culte est rendu à l'humanité de Notre-Seigneur Jésus-Christ et à la Vierge Marie. Car l'humanité de Notre- Seigneur, en la considérant séparée de la personne divine, surpasse encore toutes les autres créatures saintes par son union avec le Verbe, et il en est de même de la bienheureuse sainte Vierge.
V.— Tous ces cultes ne diffèrent cependant que par l’intention qu’on leur donne et par la manière dont on les entend; car, dans les actes extérieurs, il n’est pas facile de distinguer leurs espèces. Nous bâtissons des temples, nous les ornons, nous brülons des cierges, nous nous prosternons, nous nous humilions, nous fléchissons les genoux, nous élevons les mains pour les Saints comme pour Dieu, et, le saint sacrifice excepté, nous offrons presque indistinctement aux premiers comme à ce dernier les mêmes marques extérieures d'hommage et de vénération. De sorte qu’on ne peut pas distinguer, par l’acte extérieur seul, si le culte que l’on rend s’adresse à Dieu ou aux Saints, puisque devant l’un comme devant les autres nous fléchissons le genou, nous découvrons notre tête, nous nous inclinons profondément, nous nous prosternons. Abraham se prosterna jusqu’à terre aussi bien devant les Anges que devant le Seigneur‘. C’est donc l’intention seule qui fait la différence entre le culte de latrie et le culte de dulie. Nous rendons à Dieu le culte de latrie, parceque nous le reconnaissons comme la souveraine vérité, le souverain Seigneur et le bien souverain. Pour l’honorer, nous employons des actes de foi, d'espérance et de charité. Par la foi, nous proclamons qu’il est la souveraine Vérité; par l'espérance, qu’il est le Tout-Puissant; par la charité, qu’il est infiniment bon. Si nous rendons un culte de dulie aux Saints, c’est parce que nous les regardons comme les serviteurs de Dieu, nos amis, nos patrons, nos intercesseurs auprès de lui. Mais nous n’honorons pas Marie de la même manière ; nous lui rendons un culte spécial et plus excellent : c’est le culte d’une dulie éminente, que les théologiens appellent ordinairement hyperdulie. La bienheureuse Vierge le mérite à cause de son tre de Mère de Dieu, titre qui nous manifeste en elle une foule de perfections dignes d’un tel honneur,
1 Genèse, XVI, XVII, XXL,
VI. — 4° Et d’abord, le degré suréminent de grâce et de gloire qui brille dans son âme, degré bien supérieur à celui de tous les Saints. Des Docteurs célèbres, non moins par leur science que par leur tendre piété envers la Vierge Marie, nous enseignent que la grâce qu’elle seule a reçue surpasse de beaucoup les grâces accordées à tous les Bienheureux ensemble, et que, par conséquent, Dieu l'estime et la chérit bien plus que ne peuvent être aimes et estimées toutes les créatures réunies. Nous l’avons nous-même démontré longuement dans le tome précédent t.
Si le respect et le culte doivent être proportionnés à l’excellence que l’on honore, n’est-il pas évident que la bienheureuse Vierge a droit à de plus grands hommages, à un amour, à un culte bien supérieur à tout ce qu’on peut décerner à chaque Saint en particulier et à tous Les Bienheureux ensemble? Parcourez en esprit tout l'univers chrétien, les royaumes, les provinces, les villes et tous les lieux célèbres ; voyez par combien de causes et de combien de manières, soit en public, soit en particulier, sont honorés les Saints, les Anges, les Apôtres, les martyrs, les Confesseurs, les vierges et les autres Bienheureux ; puis, après avoir admiré ces honneurs rendus aux habitants des Cieux, réunissez-les tous en un seul témoignage de vénération, quel hommage ne formeront-ils pas? Et cependant il est bien plus grand encore l’honneur que mérite l’auguste Vierge, Mère de Dieu. C’est pourquoi nous lui témoignons notre respect et notre vénération par le culte d’hyperdulie.
2° Ce culte, nous le lui rendons en second lieu à cause de sa dignité incomparable et en quelque sorte infinie de Mère de Dieu. Quel est l’Ange auquel Dieu dit jamais : « Vous êtes ma Mère ? » Cet honneur d’avoir pour enfant une personne divine et de pouvoir réellement l'appeler son fils, aucun Ange, aucun Arebange, aucun Chérubin, aucun Séraphin ne l’a jamais pu réclamer. Mais Marie, par un droit tout spécial, peut le revendiquer. Par cette dignité, elle se trouve autant au-dessus de tous les Anges que la mère d’un roi audessus de ses ministres. C’est pourquoi saint Bernard, dans son
1 Conférences 134e et 201e tout entières.
1v° Sermon sur l’Assomplion, nous dit : « Quel est l’'Ange assez pur pour oser jamais se comparer à cette auguste Vierge, à Celle qui mérita d’être le temple de l’Esprit-Saint et le sanctuaire du Fils de Dieu ? » Et que saint Épiphane, traitant de l’excellence de la Mère de Dieu, laisse échapper ce cri : « Oh! Marie, après Dieu, vous dominez tout; par nature, vous surpassez en beauté les Chérubins, les Séraphins, et toute l’armée céleste. Le langage des cieux, le langage de la terre, que dis-je! le langage des Anges, sont impuissants à chanter votre gloire. O colombe sans tache, Épouse de l’indivisible Trinité, vous êtes honorée par Dieu lui-même! » Ce sont bien là les perfections que nous lui reconnaissons nous-mêmes; c’est bien ainsi que nous l’honorons, comme inférieure à Dieu seul, supérieure à tous les Saints, et tenant comme le milieu entre l’un et les autres; et c’est pourquoi nous lui rendons un culte qui tient aussi le milieu entre le culte de latrie et Le culte de dulie, c’est-à-dire l’hyperdulie. L’hyperdulie est, en effet, un culte supérieur et plus éminent que la dulie proprement dite. Le Docteur angélique ‘ enseigne contre quelques théologiens que l’hyperdulie due à la sainte Vierge, à cause de son alliance avec Dieu, n’est que l’espèce la plus éminente de la dulie ordinaire. Je pense qu'il veut parler ici d’un culte d’une tout autre nature et beaucoup plus parfait. Car, de même que la dignité de Mère de Dieu est spécifiquement distincte de la dignité qui nous vient par la grâce sanctifiante, de même il est évident que le culte fondé sur elle est d’une espèce bien supérieure au culte de latrie commune à tous Les Saints.
VIL — Quelques théologiens ont pensé que la Mère de Dieu, ayant été en contact immédiat et direct avec Notre-Seigneur, devrait être honorée du culte de latrie, que l’on décerne pour la même raison aux vêtements et à la croix de Jésus-Christ. A dire toute ma pensée, il me semble que la sainte Vierge a été, mieux en contact avecle Fils de Dieu que la croix elle-même et que, par conséquent, elle mérite plus d'honneur. — En effet:
4 Notre-Seigneur n’est resté attaché à la croix que pendant deux ou trois heures, et il a habité neuf mois dans le sein de Marie.
1 2e de la 2e, quest. cu, art. 4, n° 2,
2° Marie l’a mis au monde, l’a porté dans ses bras pendant deux ou trois ans; elle lui a prodigué ses soins les plus tendres, elle l’a vêtu, l’a nourri dans son enfance et dans sa jeunesse, et la croix l’a fait mourir.
3° La croix n’est digne d'hommage que parce que Jésus l’a rougie de son sang, mais c’est la Vierge Marie qui a donné au Sauveur tout le sang qu’il a versé, et il est plus beau de donner que de recevoir.
4 La croix fut pour le Christ comme un lit de souffrances. Marie fut toujours pour lui douce et bienfaisante.
5° La croix n’a pas souffert en élevant sa victime; elle a été un sujet d’atroces douleurs pour celui qu’elle portait. Marie, au contraire, a porté dans ses bras Jésus petit enfant, au prix de mille fatigues, surtout dans sa fuite en Égypte, et a épargné autant qu’elle a pu toute douleur ou toute peine à son divin fardeau.
6° La croix, si elle a servi Le Christ, elle ne l’a servi que servilement (serviliter), si je puis m’exprimer de la sorte, sans liberté et comme un instrument inanimé. Et Marie a servi Jésus avec un amour filial (filialiter), de tout son cœur et de toute la liberté de son âme.
VIII. — Cependant, d’après l’enseignement de saint Thomas, je soutiendrai toujours que, pour aucun motif, nous ne pouvons décerner à la Vierge Marie le culte de latrie. Et voici pourquoi : la bienheureuse Mère de Dieu étant une créature raisonnable, peut être en elle-même un objet de culte ou de vénération. Si donc on l’honorait du culte de latrie, on s’exposerait à lui donner des honneurs qui ne sont dus qu’à Dieu; ce qui n’est pas à craindre dans les hommages que l’on rend à la croix, car la croix n’est qu’une chose inanimée, et ne peut pas en elle-même recevoir son culte. Onne l’honore qu’à raison du contact qu’elle a eu avec Dieu, et les honneurs qu’on lui rend, loin de s’arrêter en elle, remontent dans leur plénitude vers celui qu’elle porte. D’où je conclus que le culte d’hyperdulie, que nous décernons à Marie pour son excellence intrinsèque et personnelle, est beaucoup plus parfait que le culte de latrie rendu à la croix pour une sainteté extrinsèque et qui lui est entièrement étrangère.
1 IIIe Part., quest. xxv, art. 5,
3° Un troisième motif qui nous fait honorer Marie du culte d’hyperdulie, c’est le souverain domaine et la puissance royale qu’elle exerce non-seulement sur la terre, mais encore dans l’empire des cieux. Elle est la Reine du ciel, de la terre et des mers. C’est la souveraine des Anges et des hommes. C’est elle qui donne au soleil ses rayons éclatants, qui fait la joie du monde entier, et foule aux pieds les princes de l’Enfer. Les étoiles répondent à sa voix, la terre lui obéit, les éléments la servent. Enfin, Dieu seul est au-dessus d’elle, et tout ce qui n’est pas Dieu lui est inférieur. Les théologiens nous apprennent que ce souverain domaine de Marie repose sur deux fondements: d’abord, sur l’union intime qui exista entre Marie et Dieu, et, secondement, sur la coopération personnelle de cette glorieuse Vierge à notre rédemption. Car si Jésus-Christ, pour nous avoir rachetés, est à un titre tout particulier notre maitre et notre roi; de même, la bienheureuse Vierge Marie, qui a personnellement concouru à notre rédemption en fournissant au Sauveur la substance de son corps, en l’offrant volontairement pour nous, en désirant, en demandant, en prouvant notre salut, Marie est au même titre notre Souveraine et notre Reine. Rupert nous le fait entendre par ces paroles ! : « La sainte Vierge, dit-il, est appelée Mère de tous les hommes, parce que, en mettant au monde un Dieu fait homme de sa chair, elle enfanta sans douleur la cause du salut de tous. Elle enfantait, au contraire, dans les plus grandes souffrances quand elle était debout près de la Croix. »
4° L'union admirable de Marie avec le Christ est encore une raison pour laquelle nous lui rendons le culte d’hyperdulie. Les saints Pères ont étudié, ont contemplé cette auguste et si étroite union, et ils ont proclamé que sur la terre, ni dans les cieux, rien ne fut jamais uni plus intimement au Seigneur que la Vierge Marie. Saint Pierre Damien, dans son Sermon sur la Nativilé, s'exprime ainsi : « Quoi de plus grand que Marie, qui a porté dans ses chastes entrailles l’immensité même de Dieu? Regardez un Chérubin contemplez la dignité de sa nature céleste, et vous verrez que tout ce qu’il a de plus grand
1 Liv. XIIL, sur Saint Jean.
est bien inférieur à Marie. Celui-là seul qui l’a fait peut être audessus d’un pareil chef-d'œuvre. » Déjà nous avons parlé avec détail, dans les tomes I*et1l°!, de l’union de Marie avec Dieu. J’oserai cependant ajouter ici quelques paroles du pieux, du subtil et savant Denis le Chartreux. Voici ce qu’il dit dans son Traité des Louanges et de la dignité de la Mère de Dieu? : « L’union procède de l'amour. Dieu a done aimé Marie d’une manière d’autant plus intime et plus spéciale qu'il a contracté avee elle une union plus étroite et plus parfaite. Or, cette union Dieu ne l’a pas contractée seulement par le don de la grâce, par la lumière de l'intelligence, par amour et par un rapprochement extrinsèque, mais il s’est confondu, il s’est identifié en quelque sorte réellement avec Marie. IL est devenu quelque chose d’elle-même, comme le fils est quelque chose du père. Il a pris de sa substance, se l’est réellement hypostatiquement unie, et en a fait le sanctuaire de sa divinité. » Telle est la pensée de ce pieux écrivain.
5° Encore un titre de Marie au culte que nous lui rendons : c’est qu’elle n’est pas seulement la Mère de Dieu, mais qu’elle est aussi la nôtre. Nous l’avons longuement établi dans les tomes précédents ?. J'ajoute seulement ces paroles d’Origène * : « Marie, dit-il, n’eut pas d’autre fils que Jésus, mais tout vrai chrétien peut l’appeler sa Mère. » En voici la raison : Le Fils que Marie enfanta nous appartient, il est à nous : « Un fils nous est né, un enfant nous a été donné. » Il est notre chair, il est notre sang; donc Marie qui est sa Mère est aussi notre Mère à tous. C’est ce qui me fait conclure que le culte dù par nous à la très-sainte Vierge se rapporte à l'observation du quatrième commandement : « Honore ton père et ta mère.» Mais comme cette maternité est toute surnaturelle, ct Cès lors de la plus haute excellence, c’est par l'hommage d’un culte suréminent que nous devons l’honorer.
6° Enfin, un dernier motif qui nous fait rendre à Marie le culte d'hyperdulie, c’est qu’elle est notre médiatrice et notre avocate devant Dieu, d’une autre manière cependant que Notre-Seigneur Jésus-Christ. Le Sauveur est le médiateur principal et par mode de rédemption.
. Conférences 86e tout entière et 200e en partie, — 2 Liv. Ier, art. 2, — 3 Conférence 3e, part, XIL; Conférence 126€ en entier. — # Tome Ier, sur Saint Jean.
Marie est médiatrice secondaire, et par voie de patronage et d’intercession, mais elle est bien supérieure à tous les autres médiateurs célestes qui sont aussi nos patrons et nos intercesseurs auprès de Dieu.
IX. — C’est donc la dignité sublime, la souveraine excellence de Marie qui la font honorer, après Dieu, du culte le plus solennel et des plus grands hommages. Vénérons-la donc par-dessus tous les Saints, si nous voulons éprouver les bienfaits de sa puissante protection. Aïnsi soit-il, |
PAR QUELS SENTIMENTS, PAR QUELS ACTES ET QUELS HOMMAGES ON DOIT HONORER LA VIERGE Marie, MÈRE DE DiEu.
SommaAIRE. — 4, Le culte de Marie comprend cinq choses. — 2. Le premier hommage que nous devons à Marie, c’est l'amour. — 3. Motifs d'aimer Marie. — 4. Exemples. — 5. Deuxième hommage: la félicitation. — 6. Pratique de l’Église. — 7. Troisième hommage : le respect.
I. — Saint Bernard, le Docteur au suave langage, ce fervent serviteur de la Mère de Dieu, veut que nous honorions Marie du fond de notre cœur et de toutes les puissances de notre âme. Il me semble que ce culte, cette vénération, dus à la sainte Vierge, peuvent se témoigner dans nos affections, nos actes et nos hommages de cinq manières différentes : 4° l’aimer; 2° la féliciter; 3° la révérer; 4° l’invoquer, ef 5° l’imiter.
IL. — 14° L'aimer. Cet amour consiste à avoir la plus haute estime de Marie, en tant que Mère du Dieu tout-puissant et infini, et à l’affectionner de tout notre cœur. Par cet amour, Dieu a voulu mettre un frein à nos affections désordonnées. Il a vu qu'entre tous les vices qui désolent le genre humain, celui qui est le plus funeste et qui est comme la source de tous, c’est l'amour désordonné des hommes pour les femmes, et des femmes pour les hommes, et, pour y porter remède, il nous a donné un homme, c’est-à-dire le Christ, dont l’amour rend les femmes chastes et pures; c’est ce qui fait dire à l'Apôtre * : « Je
1 Ile Aux Corinthiens, chap. n, ÿ 2,
vous ai fiancés à cet unique époux qui est Jésus-Christ, pour vous présenter à lui comme une vierge toute pure. » Et à sainte Agnès, vierge et martyre : «En l’aimant, je suis chaste; en le touchant, je suis pure; en m’unissant à lui, je suis vierge. » Il nous a donné encore une femme, c’est la bienheureuse Vierge Marie, que l’on ne peut aimer sans devenir chaste et pur. Comme elle est elle-même la pureté, la chasteté par excellence, elle communique ces deux belles vertus à tous ceux qui la servent. Voilà pourquoi, depuis que le Fils de Dieu s’est incarné et que Marie est devenue sa Mère, une foule innombrable d'hommes et de femmes se sont voués à la virginité. Pierre-Antonin Spinelli en fait une longue nomenclature, dans un traité qu’il a composé tout exprès et qu’il a mis comme appendice à son Livre sur Marie, |
IIL.— Or, bien des motifs nous poussent, nous excitent vivement à l'amour de la sainte Vierge : |
4° Et d’abord, elle est la Mère de Notre-Seigneur Jésus-Christ, source et dispensateur de tous les biens. Si donc nous aimons ce divin Sauveur comme il le mérite, par-dessus toute chose, nous devons, après lui, aimer sa sainte Mère.
2 Par elle, nous avons reçu d'innombrables bienfaits; nous avons trouvé grâce devant Dieu. Si le Christ, notre Rédempteur, nous a délivrés de la tyrannie du démon, s’il nous a réconciliés à son Père, s’il nous a nourris de son corps adorable dans le sacrement de l’'Eucharistie, c’est à Marie que nous le devons.
3° Elle est notre Mère, notre Souveraine, notre avocate, elle a coopéré à notre salut de mille manières, comme nous l’avons dit plus haut.
4 Elle nous aime, nous dirige dans la voie du Seigneur et nous défend du danger. Combien d’âmes tièdes que le Seigneur allait rejeter de son cœur ! Arbres stériles, il allait les couper pour qu’ils n’occupassent plus la terre de leurs rameaux inutiles, et, grâce à Marie, Dieu a daigné attendre qu’elles portassent des fruits. Combien par le secours de Marie ont pu s’arracher aux vanités du siècle, aux flots de l’ambition humaine et se réfugier dans le port si sûr de l’état religieux!
VIERGE VÉNÉPABLE. 25H
5° Enfin, Marie est un objet digne de la plus tendre affection. En flet, si nous aimons les autres serviteurs de Dieu à cause de leur | rar quelle ne doit pas être notre tendresse pour la Mère de . Dieu, qui par-dessus tous est la meilleure, la plus sainte et la plus parfaite! C’est avec raison que l’Église lui applique ces paroles du Cantique, des cantiques ! : « Nous courons à l’odeur de tes parfums; » c’est-à-dire : la bonne odeur de vos vertus nous ravit tous d'amour. « Les jeunes filles vous ont aimée avec excès ; » c’est-à-dire les âmes pieuses. à
IV.— C’est ainsi que l’aimait le bienheureux Gérard, martyr, évèque de Canadia en Pannonie. Sa dévotion envers la Mère de Dieu était si grande que, si on lui demandait quelque faveur par Marie, il fondait en larmes, en entendant le nom de la Mère des miséricordes, et accordait aussitôt de tout son cœur ce qu’on lui demandait; il appelait son fils bien-aimé quiconque croyait que la Vierge Marie est la Mère de Dieu ?,
T'el était encore l'amour qu’Alexandre de Halès avait pour Marie. Par un sentiment de dévotion toute particulière, il avait fait à la sainte Vierge le vœu de ne jamais rien refuser de tout ce qu’on lui demanderait pour l’amour d’elle, et comme on le pria pour l'amour de Marie d'entrer dans l'Ordre des Frères mineurs, il n’hésita pas, et par sa science si étendue il donna à cet Ordre un éclat admirable ?.
V. — 2° La seconde manière d’honorer Marie consiste à la féliciter, c'est-à-dire à se réjouir des grâces et des faveurs qu’elle a reçues. C'est louer, bénir, remercier Dieu de ce qu'il a daigné la choisir pour sa Mère, la décorer de tant de perfections, et l’élever à un si haut degré de gloire, et cela, le faire sérieusement, du fond du cœur, comme si toutes ces faveurs eussent été pour nous. Se réjouir des avantages d’un ami, c’est un témoignage d’affection, c’est une marque d’attachement non équivoque. Saint Bernard l’atteste, quand il nous dit : « Si nous aimons la sainte Vierge, nous nous réjouirons parce qu’elle va à son Fils, que dis-je! nous la féliciterons même avec empressement.» À moins que nous ne soyons (ce qu’à Dieu ne plaise!) des
1 Chap. ver, ÿ. 4: — 2 Surius le rapporte dans la vie de ce Saint, au 24 septembre. — 8 St. Antonin, Ille Part., Histoire, tit. XXIV, chap. vu, $ 4er,