LIT
ingrats envers Celle à qui nous devons tant de faveurs. Saint Thomas ! exprime la même pensée : «Il se rapporte, dit-il, à l'amour de bienveillance, ce sentiment qui nous fait réjouir de la prospérité de nos amis. » ré
Cet hommage de félicitation est tellement agréable à Marie qu’elle nous y invite elle-même par ces paroles de l’Église : « Félicitez-moi, nous dit-elle, félicitez-moi, parce que dès mon enfance j'ai plu au Très-Haut et que j'ai conçu dans mes entrailles un Dieu fait homme. » Par ces paroles, elle nous engage non seulement à la féliciter, mais elle nous en donne la raison : « C’est, dit-elle, parce que j’ai plu au Très- Haut. » Si la pauvre femme de l'Évangile, qui vient de retrouver sa drachme perdue, rassemble ses amis et les invite à la féliciter, à combien plus forte raison la bienheureuse Marie peut-elle inviter ses. dévoués serviteurs à se réjouir avec elle de son incomparable dignité de Mère de Dieu et de tous les dons qu’elle a reçus!
VI. — Aussi l’Église militante et l’Église triomphante s’unissent pour féliciter Marie de cette dignité et de cette gloire exceptionnelle. L’Apôtre saint Jacques l’atteste dans sa liturgie : « O Marie, dit-il, à vous les félicitations de toutes les créatures, à vous les compliments des Anges et des hommes. » Et saint Bonaventure, dans les litanies, s’écrie : « Les Saints et les Saintes du Ciel, à Marie, vous félicitent et se réjouissent avec vous.» Dans la messe de l’Assomption de la bienheureuse Vierge, l’Église elle-même nous invite à la jubilation : « Réjouissons-nous, dit-elle, réjouissons-nous tous dans le Seigneur, en célébrant ce jour de fête en l'honneur de Marie dont l’assomption est pour les Anges un sujet d’allégresse. » Et dans l’antienne de la même fête, elle chante : « Aujourd’hui la bienheureuse Vierge est montée dans les cieux; réjouissons-nous, parce qu’elle règne avec le Christ peudant l'éternité. » |
L’auguste Mère de Dieu attache un très-grand prix à cet hommage de nos félicitations. Charles, le fils de sainte Brigitte, nous en est une preuve. Ce pieux jeune homme aimait uniquement la Vierge Marie. ll était si heureux de tous les priviléges qu’elle a reçus de Dieu qu’il :
12° de la 2e, quest. xxvinr, art. 1er,
disait souvent: « Quand je vois le Seigneur chérissant par-dessus tout la bienheureuse Vierge Marie, sa Mère, ma joie est si grande que jene léchangerais pas pour toutes les créatures et pour toutes les jouissan-.
moindre des choses l’incomparable dignité de sa Mère, j'aimerais mieux, si par là je pouvais les empêcher, aller brüler éternellement dans les feux de l'Enfer. » Et, rendant grâces à Dieu pour la gloire de Marie, qui est exaltée au-dessus de toutes les créatures, il disait : « Reconnaisance éternelle et gloire sans fin soient à Dieu pour les grâces éminentes et la gloire sans égale qu’il a bien voulu accorder à sa très-digne Mère. » Or, voici ce qui arriva quand il mourut : une foule de démons se précipitèrent sur son âme pour s’en emparer et entraîner dans les flammes éternelles, mais la Vierge Marie accourut à son secours et, le prenant sous sa protection, elle empècha que Les démons ne lui fissentaucun mal. Jésus-Christ alors, le souverain Juge, appela Charles et le reçut avec bonté, et le démon fut honteusemeni chassé. C’est la sainte Vierge elle-même qui l’a révélé à sainte Brigitte {.
VII. — Un troisième moyen de rendre à Marie le culte qui lui est dû, c’est de la révérer profondément, c’est d’avoir pour elle un grand respect intérieur et la vénérer comme la créature la plus noble, la plusélevée, la plus rapprochée de Dieu, comme la Mère de Dieu luimême et comme notre Mère aussi. Ce sentiment de profonde vénération embrasse beaucoup de choses, il convient donc d’en parler à part. C'est ce que je vais faire dans la Conférence qui suit,
ces du monde. Et s’il était possible que Dieu pût diminuer en A |
1 Liv. VIT, chap. mn,
PAR QUELS ACTES NOUS POUVONS PARTICULIÈREMENT TÉMOIGNER A LA VIERGE, MÈRE DE DIEU, NOS SENTIMENTS RESPECTUEUX.
SommaIRE. — Du respect en eneraL — 1. Vénérer Marie par des prières respec-
tueuses et attentives. — 2. Réciter avec dévotion la Salutation angélique. — 3. Ne point prendre en vain son nom béni. — 4. Honorer ce nom d’un culte . particulier. — 5. Ériger des statues à Marie. — 6. Les entourer de vénération et de respect. — 7. Porter ses médailles. — 8. Visiter les lieux qui lui sont dédiés. — 9. Réciter souvent la Salutation angélique. — 10. Pratiques extérieures, telles que. génuflexions, salutations. — 11. Jeûnes et mortifications en
son honneur. — 12. Maniére de célébrer ses fêtes. — 13. Répandre son culte. — 14. Parler d'elle. — 15. Se faire inscrire dans les confréries érigées en son honneur. — 16. Honorer les Saints qui furent ses parents et ses amis. — 17. Ne rien refuser de ce qui peut procurer sa gloire. — 18. Se consacrer à elle en entrant dans un Ordre religieux. — 19. Lui offrir nos personnes et nos biens. — 20. Persévérer dans sa dévotion.
Ce respect que l’on a pour quelqu'un se traduit par des paroles ou des faits. Ainsi, lorsque nous avons à parler d’une chose qui peut blesser la délicatesse ou l'honnêteté, nous disons : « Sauf votre respect; sauf votre honneur; respect soit à vos oreilles, honneur soit à qui nous entend. » Lorsqu’au contraire nous voulons témoigner notre respect par des faits, nous nous servons d’actes intérieurs et extérieurs.
L'acte intérieur consiste particulièrement dans la reconnaissance d'une dignité et d’une prééminence quelconque dans celui qui est honoré, et, comme conséquence, dans une crainte révérentielle à son égard. L'acte extérieur est la réunion de signes d'honneur visibles et communs pour tous, comme se découvrir, se tenir respectueusement, selever, saluer avec la tête ou incliner tout le corps, fléchir les genoux, se montrer empressé dans le service de quelqu'un.
I. — C'est de cette manière que les vrais serviteurs de Marie l’honorent et la vénèrent, lorsque, lui offrant leurs prières et célébrant ses louanges, ils le font non par mode d’acquit, comme toute autre chose, ou pour passer le temps, mais avec ce respect et cette attention que réclament toute prière et tout hommage offerts à la Reine du Ciel et de la terre.
Ce n’est point sans préparation et sans recueillement qu’ils se mettent en rapport avec elle. Ils ne lui offrent leurs vœux et leurs prières
qu'avec une crainte respectueuse. Saint Casimir Jagellon, illustre descendant des rois de Pologne, s’est fait remarquer entre tous par cette manière d'agir envers Marie. Ce prince composa en son honneur ce si gracieux Cantique qui éommence par ces mots : « O mon âme, célèbre tous les jours les louanges de Marie. » Cette manière d'agir, Vassemblée des fidèles la partage aussi. Elle redit souvent ces parole : «Laissez-moi vous louer, à Vierge bénie.» Il est bien juste, en effet, que nous, hommes chétifs, manquant de tout et dont l’abjection est le partage, nous ne paraissions qu'avec tremblement, profond respect et grande humilité devant la Mère de Dieu, très-auguste Reine du Ciel et de la terre, siégeant sur un trône de gloire, entourée des phalanges célestes.
IL. — Vous rendrez à Marie un témoignage de respect qui lui sera agréable, si vous vous efforcez de lui dire la Salutation angélique avec le même amour, la même joie, la même félicitation, les mêmes sentiments, enfin, que dut avoir le glorieux Archange, quand il la salua au nom de la sainte Trinité. Ce sera lui plaire encore que d’implorer avec ferveur les secours du Ciel, avant de la réciter, afin de mériter de lui offrir cet hommage avec toute la piété possible.
III. — Ne jamais prendre en vain le nom de Marie, mais l’entourer en toute occasion de titres et de qualifications élogieuses; composer des chants de louange, des hymnes, des panégyriques en l'honneur de la glorieuse Mère de Dieu, la célébrant comme la plus noble des créatures, la plus rapprochée de Dieu, comme notre mère la plus douce, la plus pieuse, et La plus aimante : c’est là une manière d’agir qui ne peut aussi que lui être très-agréable. Les anciens Pères et surtout les Grecs ont excellé à composer ses éloges. Saint Bernard, parmi les Latins, a célébré le plus au long les louanges de Marie, lui décernantmille titres d'honneur. Ces titres, ces expressions élogieuses, ont été recueillis et habilement disposés en ordre alphabétique, par Jean de Carthage et, après lui, par Jérémie Drexelius, de la Compagnie de Jésus, élégant écrivain et homme d’un grand esprit, dans son recueil intitulé Rose des plus excellentes vertus offertes à Marie *. IL fait
{re Part; chap. xv.
{ remarquer, dans cet ouvrage, que tous les panégyriques de cette trèsauguste Mère, composés par les anciens avec grande science et piété, se résument tous en ces mots : Mère de Dieu. On ne peut, en effet, exalter davantage Marie qu’en lui donnant ce titre. C’est là que reviennent, que tendent et se terminent tous les éloges les plus pompeux qu’on puisse lui décerner. Vous honorerez encore le nom de Marie si, prenant tour à tour la plume, le pinceau ou le burin, vous aimez à lécrire, à le peindre, à le graver, en l’ornant de décorations distinguées et pieuses; car, après le nom de Jésus, on ne peut trouver sous les cieux un nom plus beau, plus glorieux et plus aimable que celui de Marie. Nous l'avons abondamment prouvé au commencement de ce tome.
IV. -— Une autre manière de témoigner à Marie nos sentiments respectueux, c’est de rendre à $on nom le culte particulier qui consiste à réciter les cinq psaumes ou hymnes, dont les lettres initiales réunies forment ce nom sacré; c’est-à-dire, Magnificat,, Ad Dominum cum tribularer clamavi, Retribue, In convertendo, Ad te levavi, auxquels on ajoute une antienne commençant par les mêmes lettres que la Salutation angélique. C’est ainsi qu’aimait à l’honorer le bienheureux Jordan, premier général de notre Ordre après saint Dominique. Joscius, religieux de Saint-Bertin, récitait aussi les psaumes bien souvent pendant sa vie. En récompense de sa dévotion, il sortit de sa tête, après sa mort, cinq roses de la plus grande beauté : une de la bouche, deux des yeux et deux des oreilles, portant inscrit en lettres d'or le saint nom de Marie. Pour témoigner encore à Marie nos sentiments respectueux, nous devons, en entendant son nom, incliner respectueusement notre tête, ou tout notre corps, et fléchir le genou,
Saint Gérard, martyr, évèque de Canadia, dans la Hongrie, l’honorait et la fit honorer de la sorte par ses Hongrois. Il les habitua si bien à cette dévotion, qu’ilsne manquaient jamais de donner à Marie, dans leurs conversations particulières, le titre de Souveraine, de fléchir les genoux, et de baisser la tête lorsqu'ils prononçaient son nom ou qu'ils l’entendaient prononcer t,
1 Surins, Vie de saint Gérard. 24 Septembre.
Les rubriques du Missel romain prescrivent d’incliner la tête toutes les fois que le nom de Marie est prononcé pendant la messe. Les constitutions des Frères prêcheurs ‘ Les obligent à s’incliner
profondément non-seulement lorque le nom de Marie est prononcé
pendant la messe, mais encore lorsqu'il l’est pendant l’office. Par cette marque de respect, nous donnons à Marie un témoignage de notre soumission. La dignité, la prééminence de Marie sont, en effet, si grandes que le Fils de Dieu lui-même a voulu se soumettre à ses volontés. Saint Luc l’Évangéliste nous l’apprend par ces paroles : « Et il leur était soumis. »
V.— Placer avec un sentiment de dévotion exquise, dans un oratoire qui lui est dédié, ou dans un autre endroit propre, orné et distingué, l’image de la bienheureuse Vierge, et lui accorder, toutes les fois qu’on l’aperçoit, quelque signe d'honneur, découvrir sa tête, par exemple, fléchir le genou, et autre chose semblable : c’est la cinquième manière de rendre à Marie le respect qu’elle mérite. L'Ordre des Frères prêcheurs tient essentiellement à cette pratique. A tous les étages de ses couvents, de ses maisons, il place la statue de la Vierge Marie dans un endroit propre et bien visible; il l’offre ainsi à la vénération de ceux qui passent; bien plus, dans chacun de ses dortoirs, il ya un autel et une statue de cette auguste Vierge, devant lesquels on récite le petit office quand le temps Le prescrit ?.
VI. — La sixième manière de rendre à Marie ce respect consiste à visiter pieusement ses images, à fléchir le genou devantelles, avec un sentiment de piété profonde, n’oubliant jamais cet avertissement salutaire d’un certain poëte, avertissement qu'on est dans l'usage d’inscrire aux pieds de la Vierge Marie :
Lorsque vous rencontrez l’image de Marie, Saluez en passant cette Vierge bénie.
Telle était la manière d’agir de saint Bernardin de Sienne. Jeune enfant, il avait l'habitude de se rendre à l’une des portes de sa ville natale appelée Camulia, et là, il fléchissait le genou devant une
4 Dist. 4re, — 2 Constitutions des Frères précheurs, dist. 1re, chap. rer,
statue de Marie, la saluant avec respect et piété, et lui donnant les doux noms de Mère de Dieu, de douce amie et de fiancée *.
La bienheureuse Marguerite de Hongrie, Sœur de notre Ordre, se plaisait à unir au grand nombre d'exercices de piété qu'elle faisait, et qui l'ont élevée si haut dans la sainteté, cette manière si remarquable d’aimer et d’honorer la très-sainte Vierge. En quelque endroit qu’elle aperçût son image, elle tombait à genoux et la saluait en récitant l’Ave, Maria ?.
VII. — Septièmement, On rend ce même respect à la sainte Vierge Marie, en portant suspendue à son cou, ou attachée à son rosaire et à son chapelet, une médaille en son honneur et en la traitant avec vénération. Cette pieuse pratique fut très-avantageuse à un certain noble d’'Évora, qui avait caché dans son pourpoint deux médailles de la sainte Vierge; frappé d’ahénation mentale, il eut à soutenir de grands combats. Un certain jour, il revêtit seulement pour un instant le pourpoint dans lequel se trouvaient les médailles et en suspendit une troisième à son cou; alors le démon le poussa à se précipiter d’une fenêtre sur de grosses pierres ; il le fit, mais il demeura sain et sauf. Étonné de ce prodige, le démon prit la forme humaine, le conduisit près d’un puits et, ignorant le nombre de médailles que cet insensé, par la permission de Dieu, avait cachées dans son pourpoint, il lui conseille de déposer celles qu’il portait à son cou et de se Jeter dans le puits. Cet infortuné l’écoute et tombe dans l’eau. Mais la bienheureuse Vierge ne l’abandonna point, elle vint immédiatement à son secours, et, écoutant sa prière, elle permit que ses médailles le soutinssent sur l’eau jusqu’à ce qu’on vint le secourir. On le retira du puits, et elle jui rendit la raison et la santé ?.
VIII. — Huitièmement. On se comporte de la même manière en visitant souvent et avec dévotion les sanctuaires, les chapelles, les autels dédiés à Marie. C’est ainsi que faisait sainte Marie d’Oignies. Chaque année, accompagnée d’une seule servante, elle allait nupieds, et au milieu des rigueurs de l'hiver, visiter une chapelle de la sainte Vierge qui se trouvait à deux milles de sa maison. Elle y restait
1 Surius, Vie de saint Bernard. — ? Gacarinus, Vie de La bienheureuse Marguerile.—3 François de La Croix, dans la première plate-bande de son Jardin de Marie.
deux jours sans prendre aucune nourriture, et y priait toute la nuit.
IX. — Neuvièmement. En saluant souvent la sainte Vierge Marie, par les paroles de l’Ange, à l’exemple d’un grand nombre de Saints. Sainte Catherine de Sienne s’est distinguée parmi eux. A peine ägée de cinq ans, elle aimait à répéter l’Ave, Maria, et, inspirée par la grâce divine, elle fléchissait les genoux pour saluer la Mère de Dieu à chaque degré de l’escalier de sa maison, soit qu’elle montât ou qu’elle descendit ?.
Sainte Marie d’'Oignies, dans l’espace d’un jour et d’une nuit, se prosterna onze cents fois pour saluer Marie, et, pendant quarante jours, elle lui rendit ce mème hommage avec une indicible ardeur ?.
François de Retz, profond théologien de notre ordre, et professeur pendant trente-six ans à l’académie de Vienne, eut, dès sa plus tendre jeunesse, une dévotion si tendre et si vive pour Marie qu’il ne pouvait entendre prononcer et prononcer lui-même le nom de cette douce Mère, sans réciter aussitôt à voix basse la Salutation angélique, ce qu’il faisait aussi quand il passait devant une imaÿe de Marie, en quelque endroit que ce fût : c’est pour cette raison qu'il aurait voulu rencontrer à chaque pas la statue de la Mère de Dieu, soit dans son académie, soit partout ailleurs. C’est ce que nous apprend Jean Nider dans le Livre IV° de son Formicaire.
Martin Navarre, homme très-distingué, habile dans l’un et l’autre droit, raconte, dans sa xxrv° Miscellanée, qu’il avait l’habitude de réciter chaque jour le rosaire, depuis plus de soixante ans.
Le bienheureux Alain de La Roche, Frère prêcheur, avait pour la Vierge, Mère de Dieu, une dévotion vraiment extraordinaire. Dans ses promenades, dans ses conversations, comme dans ses prédications, il ne cessait point de réciter la Salutation angélique. Et lorsqu'il était sur le point de prècher ou d'écrire, il ne le faisait jamais sans implorer à genoux le secours divin et la protection de Marie, eu récitant cette même prière *.