MATER AMABILIS
C'est avec vérité que Denys. ce grand théologien, a écrit ceci dans son Livre sur les Titres divins : « Le beau et le bon est aimé, désiré, convoité par tous ‘. » C’est pour ce motif que le chœur des fidèles de la sainte Église chante en l’honneur de Marie, Mère de Dieu : Mater amabilis, Mère aimable. En effet, après que l'Église l’a appelée Mère de Dieu, Vierge des Vierges, Mère du Christ, Mère de la divine grâce, Mère très-pure, Mère très-chaste, Mère toujours vierge, Mère sans tache, aussitôt après, elle lui décerne le titre glorieux de Mère aimable, c'est-à-dire digne d'amour, et cela avec raison. Qui niera, en effet, qu’elle soit digne d'amour, Celle qui, pour notre salut, a enfanté ce Dieu, Roi et Sauveur de nos âmes ? Qui niera qu'elle soit digne d'amour cette Vierge incomparable, unique, glorieuse, qui est la Vierge des vierges, c’est-à-dire qui est le prince, le chef, le coryphée, le porte-drapeau des vierges? Qui niera qu’elle soit digne ‘d'amour, cette Mère pleine de grâces, très-pure, trèschaste, qui fut toujours préservée de toute atteinte, de toute souillure du péché, qui fut vierge avant l’enfantement, pendant l’enfantement et après l’enfantement? Cela montre assez qu’elle fut belle, bonne, ou plutôt très-bonne et, par
e 26 CONFÉRENCES SUR LES LITANIES DE LA SAINTE VIERGE. conséquent, qu’elle doit être aimée, désirée, chérie. C'est donc avec raison qu'après les titres ci-dessus énumérés, la
bienheureuse Vierge reçoit celui de Mère aimable. Pour que cela devienne évident, nous avons à montrer d’abord:
RAISONS PRINCIPALES QUI FONT QUE LA GLORIEUSE VIERGE MARIE, MÈRE DE DIEU, EST AIMABLE.
SommaIRE. — Avant-propos. La Vierge est. aimable : 1° à cause de sa ressemblance et de son union avec Dieu ; 20 à cause de sa ressemblance avec notre nature ; 3° à cause de l'amour qu’elle à pour nous; 4° à cause de sa bonté et de sa beauté.
Cette Mère, bénie par-dessus toutes les femmes, a des titres innombrables qui prouvent qu’elle est digne de tout amour. Si l’on envisage sa dignité, elle est tout aimable parce qu’elle est la Mère du Dieu très-bon et très-grand. Si on envisage sa sainteté, elle est aimable parce qu’elle a été ornée des plus grandes vertus, d’une grâce privilégiée, d’une gloire inouïe. Elle est aimable par la beauté du corps; car elle fut la gloire et l’ornement de son sexe. Elle est aimable par la beauté de l'esprit, car elle fut ennoblie par des grâces tellement éclatantes qu’elle laisse bien loin derrière elle tous les hommes et les Anges. Si l’on considère notre avantage, elle est aimable, car elle est notre Mère, notre avocate, notre espérance, notre protectrice. Nous réduirons à trois tous ces titres et autres semblables qui font qu’elle est aimable, à savoir : sa ressemblance, son amour, sa bonté ou sa beauté.
Donc, la bienheureuse Vierge est surtout aimable à cause de sa ressemblance et de son union avec Dieu; à cause de sa ressemblance avec notre nature; à cause de son amour; à cause de sa bonté ou de sa beauté.
I. — À cause de sa ressemblance et de son union avec Dieu. Dieu est aimable par sa nature. Car nos goûts nous portent vers le bien. Le bien est ce que tous convoitent, ce que tous aiment. Mais Dieu ren-
MÈRE AIMABLE, 27 ferme en lui, formellement où éminemment, comme dit l’école, toutes les perfections des créatures. Il est un océan infini de bonté et de béatitude; il renferme en lui tout être, tout bien, toute vérité, toute beauté, toute joie, toute douceur, tout repos, toute consolation, toute dignité, toute majesté, toute gloire, toute sagesse, toute vie, toute félicité. C’est pourquoi si la plus petite parcelle de sa beauté dans une créature la rend aimable; si, par exemple, les fleurs, les plantes, les fruits, les prés, les champs, les oiseaux, les animaux domestiques et les bètes sauvages, l'or et l'argent, les perles, les pierres précieuses, sont aimables à cause de leur beauté ou de leur utilité, Dieu lui-même est aimable d’une manière incomparable; car toutes ces choses, réunies en une seule, ne sont pas davantage, devant Dieu, que le petit grain qui donne à peine la moindre inclinaison à la balance, et comme une goutte de la rosée du matin qui tombe sur la terre, comme le dit la Sagesse !, En outre, la sagesse, l’éloquence, le courage et les autres qualités du corps ou de l'esprit sont aimables chez les hommes. Nous avons lu dans le IIT° Livre des Rois, touchant Salomon, que toute la terre désirait son visage ?. Plusieurs nobles personnages vinrent du fond de l'Espagne et de la terre des Gaules, vers Tite Live, dont la bouche distillait une éloquence sembable à des ruisseaux de lait, et ceux que Rome n’avait pas tentés par ses splendeurs y vinrent, aitirés par la renommée d’un seul homme, comme saint Jérôme l’écrit à Paulin. Salluste a écrit que l'Italie porta sur ses épaules Cicéron exilé, tant la sagesse, l’éloquence et les autres qualités sont ennoblies chez les hommes. À combien plus forte raison est aimable ce Dieu très. grand ettrès-bon, en qui réside la perfection de toute sagesse, de toute force, de toute vertu, de toute beauté!
Mais ce qui rend Dieu aimable à nos yeux par-dessus toutes choses, c’estson incarnatiQui ne serait pas rempli d’amour en contemplant ce Dieu fait homme pour nous, souffrant mille tourments, couvert de sueurs, puis glacé par le froid, couronné d’épines et crucifié? Dieu avait donné aux Juifs ce grand précepte sur l’amour qu’ils devaient avoir pour lui : « Vous aimerez le Seigneur votre Dieu de tout votre
1x1, 25. — 2 Chap, x.
cœur, de toute votre âme et de toutes vos forces !. » Ils avaient! beaucoup de raisons pour le chérir, mais nous, Chrétiens, nous en avons bien plus encore. Pour nous Dieu s’est fait homme, pour nous il a enduré les tourments, les ignominies, le crucifiement, les blessures, ce qu'il n’avait jamais fait pour les Juifs.
Il a laissé aux Juifs, en témoignage de son amour, les pluies, les époques d’abondance, le pain tombé du ciel, l’eau tirée de la roche. Mais il nous a donné un plus grand témoignage de son amour pour nous : cette pluie admirable de son sang précieux, ces temps si féconds en grâce et en gloire, l’admirable nourriture de son corps et la boisson de son sang dans l’Eucharistie. Il aurait un cœur de marbre celui qui ne rendrait pas amour pour amour à un Dieu si aimant. C’est aver raison que le bienheureux Jacopone, enivré de l'amour de Dieu, pleu rait sans cesse. Comme on lui demandait pourquoi, il répondit : « Parce que l'amour par excellence, c’est-à-dire Dieu, n’est pas aimé. » {1 nous a paru convenable de nous étendre sur ce sujet, afin que nous nous élevions de l’amour de Dieu à l’amour de la Vierge qui, nous l’avons dit, est aimable à cause de sa ressemblance et de son union avec Dieu.
Il est certain que lorsqu'on aime quelqu'un, on a aussi de l’amour pour tout ce qui lui touche naturellement. Aïnsi, un homme qui s'aime lui-même aime aussi ses membres, sa main, son pied, son doigt, et les autres choses qui font partie de sa personne et qui sont nécessaires à sa conservation. La bienheureuse Vierge était unie à Dieu plus que toutes les autres créatures, non-seulement parce qu'elle avait été faite à l’image et à la ressemblance de Dieu, comme les Anges et Les hommes, non-seulement parce qu’elle participait à la grâce de Dieu, comme les autres Saints, mais parce qu’elle fut comblée par Dieu de dons supérieurs à la grâce, dons que nous avons énumérés longuement dans toute la 86° Conférence. A ces titres, que nous avons énumérés, nous allons maintenant en ajouter quelques autres qui peuvent nous porter à l’amour de la bienheureuse Vierge.
1 Deutéronome, vi, 5.
MÈRE AIMABLE, 29 La bienheureuse Vierge est semblable à toute la très-sainte Trinité. Elles est semblable au Père, car elle est la Mère de ce même Fils dont il est le Père. Car le Fils de Dieu n’est pas une autre personne que le Fils de la Vierge, mais le Fils de Dieu et le Fils de la Vierge, c’est une seule, une même personne. C’est pourquoi le Docteur angélique enseigne avec toute son école qu’il y a dans le Christ une seule filiation réelle, éternelle, par laquelle il se rattache au Père selon l'essence, et à la Mère selon le mode !, Ensuite, il est semblable au Père ; car, de même que le Fils est engendré de toute éternité par la pensée féconde du Père, sans passion, sans division, sans corruption; de même, dans le temps, le Fils est né du sein très-pur de la Vierge, sans concupiscence, sans douleurs, sans corruption, sans volupté.
Elle est semblable au Saint-Esprit, car le Saint-Esprit n’a pas opéré sans elle la conception et la formation du corps du Christ, et elle-même n’a pas enfanté sans l'intervention du Saint-Esprit, comme nous l’avons fait voir ci-dessus, dans la 86° Conférence.
Elle est semblable à son Fils, car, de même que le Fils est le
Verbe incorruptible du Père; de même, la Vierge Mère fut une Vierge sans souillure avant l’enfantement, pendant l’enfantement et après l’enfantement. Et de même que le Fils est unique, de même .que, depuis le commencement des siècles, on ne vit, on n’entendit jamais un homme semblable à lui qui était tout à la fois créateur et créature, puissant et infime, éternel et mortel, homme et Dieu en même temps; de même, la Mère fut une créature rare, unique, illustre, telle que, depuis le commencement des siècles, en aucun lieu de la terre, on n’avait entendu parler de rien de pareil. Tout à la: fois Mère et Vierge, Mère et fille, Mère et servante, créature de Celui à qui elle donna le jour.
Il est très-vraisemblable aussi que la bienheureuse Vierge fut trèssemblable à son Fils par une ressemblance corporelle, puisque le Fils fut très-semblable à sa Mère. En effet, les fils tiennent de leurs mères non-seülement leurs corps, mais aussi leur manière d’être, leurs
1 IIIe Part., quest, xxxv, art, 5,
mœurs, leur caractère, comme nous l'avons montré longuement cidessus, dans la 132° Conférence.
En outre, ils se ressemblaient par leur vie, puisque le Christ demeura toujours vierge, et que la Mère resta toujours chaste, pure, vierge, sans souillure et sansatache. Le Christ mena toujours une vie pauvre, humble et cachée : la Vierge Mère se soumit à cette vie. Le Christ ne mena pas une vie solitaire, mais une vie en commun : la Vierge Mère aima cette vie.
Et certes il est probable qu'ils se ressemblèrent encore quant à la nourriture, à la manière de se vêtir, à l’austérité de la vie. Mais quant aux vertus, ils eurent la plus grande ressemblance. Le Christ fut plein de charité, et la bienheureuse Vierge aussi. Le Christ fut très-chaste; la Mère aussi fut très-chaste, très-pure, surpassant toutes les créatures par sa pureté et sa chasteté. Le Christ fut très-obéissant, de même, sa Mère fut très-obéissante. Si le Christ fut trèsdoux, la Vierge fut aussi la plus douce des créatures. Le Christ fut miséricordieux; Marie fut la Mère de miséricorde, et ainsi de suïte pour les autres vertus. Voyez ce que nous avons dit ci-dessus de cette ressemblance de Marie avec le Christ dans la 98° Conférence.
Ils se ressemblèrent aussi dans la passion et le crucifiement et, pour tout dire en un mot, dans toutes leurs volontés, puisque la
bienheureuse Vierge était parfaite et que la perfection de l’homme
consiste en ce qu'il se conforme à la volonté divine, qui doit nous servir de règle dans toutes nos actions. Maïs il est très-vrai aussi que la Vierge sainte fut très-semblable à son Fils, surtout parce que luimême était son Fils et qu’elle-même était sa fille; que si lui-même était son Père, elle-même était sa Mère. Le Christ était l’époux, elle était l'épouse. C’est donc avec raison qu’elle est appelée Mater amabilis, Mère aimable, à cause de sa ressemblance et de son union avec Dieu.
IT. — À cause de sa ressemblance avec notre nature. Les Écritures saintes témoignent clairement que la ressemblance de nature est une cause d'amour : «Tout animal aime son semblable 1, » Platon, dans
1 Ecclésiastique, x, 19.
Lisias a rapporté cette sentence, et il en a ajoute une autre : « Le semblable, dit-il, est ami de son semblable. » C’est de là aussi que vient ce proverbe cité par Varron, dans son ouvrage sur les Langues : « Un vieux épouse une vieille *. » C'est-à-dire un homme âgé épouse une femme âgée, C’est pour cela que nous voyons les abeilles, les fourmis, les colombes, les grues, vivre par troupe, car elles sont réunies par la communauté de nature; mais nous ne voyons pas les poissons se réunir avec les oiseaux, niles vautours avec les colombes, ni les loups avec les brebis, parce qu’il y a dissemblance de nature. C’est pour cela que saint Ambroise a dit : « Rien n’est selon les lois de la nature comme d’aimer ceux que la nature nous donne pour semblables. » La glorieuse Mère de Dieu est semblable à nous par sa nature, puisqu'elle est descendue d’Adam par les voies ordinaires, comme nous l’avons démontré contre certains hérétiques dans la 141° Conférence. Elle est donc aimable à cause de sa ressemblance avec notre nature. j
Il faut ajouter que Dieu a ennobli notre nature dans la bienheureuse Vierge; car, formé de sa chair, il a pris notre nature, et c’est parce que Marie est sa Mère qu’il l’a élevée au rang de Reine, de maîtresse de toutes les créatures, même des Anges. Qui donc n’aimerait pas celle que le Père a choisie pour sa Fille, le Fils pour sa Mère, le Saint-Esprit pour son Épouse, le monde pour son Avocate, les Saints pour leur Protectrice, les Anges pour leur Reine ?
IT. — À cause de l’amour qu’elle a pour nous. L'amour d’une chose fait naître l'amour pour une autre chose qui a quelque connexion avec la première; à bien plus forte raison, l'amour d’une personne engendre un amour réciproque. C’est pour cela que Sénèque écrit dans sa Lettre rx°: «Je vous montrerai que vous pouvez avoir un ami, sans avoir recours aux breuvages, aux incantations d'aucune sorcière." Aïmez si vous voulez être aimé. » Et Martial, d'accord avec lui, écrit à Marcus : « Marcus, aime si tu veux être aimé, car l'amour n’est pas produit par des paroles. »
1 Lev., nt,
La bienheureuse Vierge Marie nous aime et elle a de chacun de nous un soin particulier. Car, elle nous dirige dans la voie de Dieu, elle nous console dans nos tribulations, nous protége dans toutes les nécessités et les périls de la vie. Elle ne repousse personne, ne méprise personne; elle prête son assistance à chacun, nous vient en aide à tous avec bienveillance; en elle rien de sévère, rien de rigoureux, rien de dur, rien de formidable. Elle ne dédaigne pas d’instruire les ignorants, de conduire par la main ceux qui s’égarent, de corriger les pécheurs; elle veut que nous soyons tous les enfants de Dieu, que nous nous élevions au-dessus des choses de ce monde, que nous vainquions le péché, que nous soyons plus forts que le démon. Nous avons appuyé ailleurs cette thèse par des exemples. Louis de Blois, dans son Miroir 1, a dit avec beaucoup de raison : « Le Ciel et la terre périront avant qu’elle prive de son appui celui qui l’implorera avec ferveur. » O Mère aimable! Qui n’aimerait pas une Mère si bonne, une Mère si douce! Qui ne révérerait pas une patronne si utile? Qui n’honorerait pas cette avocate qui prend soin de tout ce qui touche à notre salut? Qui ne vénérerait pas celle qui après Dieu est notre espérance, le salut de ceux qui linvoquent, la promotrice des justes, qui ramène les pécheurs égarés, qui nous protége sous ses ailes, qui nous préserve du choc des ennemis, qui nous affermit dans la voie du salut, nous conserve au dernier moment de la vie, éloigne de nous la vue ténébreuse et horrible des démons, nous délivre de la damnation au jour redoutable du Jugement, et, par son intercession, nous fait entrer au nombre des élus?
IV. — À cause de sa bonté ou de sa beauté. Le Docteur angélique * regarde le bon et le beau, comme étant la même chose. C’est pourquoi le bon est aimable par sa nature, il en est de même pour le beau. De là cet ancien proverbe dont Platon fait mention dans Lysias:« Le beau lui-même est agréable; » car nous aimons naturellement les choses qui sont belles. Aussi, comme on demandait à Aristote pourquoi on aime les choses qui sont belles, il répondit «que c'était là la demande d'un aveugle. » Ceci est rapporté dans sa vie par Laërce, et dans
4 Chap. xu1. — 2 re Part., quest. xxvu, art. 4 à 3.
MÈRE AIMAPLE. 33
le zxru° discours de Stobée. La bienheureuse Marie, Mère de Dieu, est très-belle, donc elle est aimable. Il y a tellement à dire sur sa beauté que la présente Conférence n’y suflirail pas; nous renvoyons donc ce sujet à la Conférence suivante.