DANS LE ROYAUME DE NAPLES
Naples est une ville de Campanie qui a donné son nom à tout le royaume ; elle honore avec une grande piété de nombreuses images de la sainte Vierge.
En premier lieu, l’église de Marie a Principio renferme une image de la Mère de Dieu très-estimée, tant par son antiquité que comme œuvre d'art. La Vierge-Mère est assise sur un trône; elle est d’une haute stature, son visage resplke une majesté empreinte de bonté ; elle tient sur ses genoux l’Enfani-Jésus qui, de sa main gauche, porte une croix. Les Napolitains ont toujours eu une grande dévotion, leur vénération pour cette image a toujours été très-grande. Bien plus, en mémoire de cette image, la fête de Sainte-Marie a Principio se célèbre solennellement le 8 janvier, dans la mème église dédiée à sainte Restitute, vierge; ce jour-là, les tribunaux sont fermés.
Dans la même ville, on conservait religieusement dans l'église de Saint-Gaudiosus une image de la Mère de Dieu, au pied de laquelle on voyait un dragon qui, ayant autrefois tué les hommes, dévoré les brebis et ravagé les prairies, fut miraculeusement mis à mort par le secours de la Mère de Dieu.
Dans le même lieu, à Sainte-Marie du Mont-Carmel desservie par un couvent de religieux carmes, on honore avec beaucoup de piété une image de la Mère de Dieu; le peuple y vient en grand concours implorer des bienfaits ; elle est illustrée de nombreux miracles, comme l’attestent les ex-voto qu’on remarque dans cette église.
Dans la même ville, on voit dans l’église des Saints-Éloi et Martin une image peinte sur la muraille, remarquable autant par son antiquité que par la dignité et la modestie qui règnent dans Marie, la sainte Mère de Dieu, qu’elle représente; le peuple l'appelle du nom de Notre-Dame de Miséricorde. La figure est difforme, en ce qu’elle a
sur le visage une blessure sanglante dont voici l’origine : Un joueur avait perdu tout son argent au jeu de cartes; comme si ce n’était pas assez d’avoir poursuivi tous les habitants des Cieux de ses blasphèmes et de ses injures, il entra dans cette église et, brandissant son poignard, cet homme audacieux frappa au visage l’image inoffensive de la trèssainte Vierge, et lui fit une blessure. Le sang coula de la blessure et avertit les hommes de venger ce sacrilége. Le scélérat s’enfuit, vint à Florence et tomba bientôt après entre les mains des satellites. Quelqu’un ayant été tué sur la place de cette ville, il vint à passer; bier qu'innocent du meurtre, il fut pris et jeté en prison; mis à la torture sur le chevalet, il confessa qu’il était innocent de l’homicide, mais
‘bien coupable du sacrilége dont il fit le récit. IL subit un châtiment proportionné à sa faute !,
Au même lieu, dans l’église appelée Sainte-Marie ante Sæcula, on honore une image de la Mère de Dieu célèbre autrefois par les miracles qu’elle opérait. Le roi Ladislas, souffrant de la goutte sciatique, ayant placé en elle son espérance fut guéri, ainsi que l’atteste une inscription gravée sur la pierre.
1 Bzowski, année 1269,
Dans la même ville, on honore religieusement dans l’église de Sainte-Marie la Neuve une image de la Mère de Dieu surnommée Notre-Dame de Grâce; elle est très-célèbre par la gran de affluence de peuple qui accourt dans cette église, et par le grand nombre de miracles qu’elle opère. :
Dans un faubourg de la même ville, dans le couvent illustre des Frères prêcheurs, on voit une image miraculeuse de la Mère de Dieu. Les fréquentes guérisons qu’elle à opérées sur les malades lui ont fait donner le nom de sainte Marie de la Santé. Les miracles qu avaient lieu tous les jours l’ont rendue très-célèbre. Il y avait autrefois en cet endroit l’église de Saint-Gaudiosus, évèque; la fureur de Genséric, prince arien, roi des Vandales, le força d'abandonner son siége, en l’année du Seigneur 440. Tombant de vétusté, cette église fut abandonnée; elle était presque ensevelie sous la terre qui la couvrait, lorsqu'elle fut déblayée pour être donnée à nos Frères.
A Salerne, une des villes les plus remarquables du royaume de Naples, célèbre par le corps de l’Apôtre saint Matthieu qu’on y conserve, il y a une image miraculeuse de la Mère de Dieu peinte sur la muraille d’une maisonnette où on avait coutume de déposer les filets et autres instruments de marine; c’est en l’année du Seigneur 4633, au 22 mai, qu'un insigne miracle vint l’illustrer. Une heure avant le coucher du soleil, cette image commença à laisser couler une sueur semblable à de l’eau ; une gouttelette rouge comme du sang coula même de son front : ce prodige fut vu à la mème heure par quatre hommes environ. Cette sueur semblait présager le malheur qui arriva le jour suivant. C’était le jour de la Pentecôte, un incendie éclata sur le mont de la Vierge, où six mille hommes environ s'étaient rendus de toutes les régions environnantes pour célébrer cette fête ; quatre cents hommes pour le moins furent enveloppés par le feu et brülés, sans compter ceux qui s’échappèrent blessés et ayant les membres brisés. C’est une pieuse croyance que, cette nuit-là, la Vierge Mère de Dieu travailla beaucoup auprès de Dieu pour leur conservation, et qu’elle fit pour eux les plus instantes prières : cette sueur semblait être l’indice de ce travail. Et si le Fils, un peu apaisé par l'intercession des prières de sa Mère, ne s'était laissé fléchir, le
malheur aurait été certainement beaucoup plus grand; les actions infâmes que commettaient cette nuit-là quelques-uns de cette multitude semblaient l’exiger. Aïnsi le raconte Pierre Spinelli ‘. Cette pieuse opinion ne fut pas sans fondement, car Césaire ? raconte un fait semblable au sujet d’une image de la Mère de Dieu : la sueur que répandit une image de la bienheureuse Mère de Dieu était telle queles dames en essuyaient les gouttes avec leurs manteaux. Un possédé du démon ayant été interrogé à ce sujet, répondit : « Pourquoi vous arrêtez-vous pleins d’étonnement ? Le Fils de Marie avait étendu sa main pour frapper, et, si elle ne l’avait retenu, le monde ne subsisterait déjà plus. Telle est la cause de cette sueur. » Aïnsi parle Césaire. Les âmes pieuses crurent aussi la même chose de l’image de Salerne. C’est pourquoi, dès que le bruit se fut répandu dans toute la ville qu’il coulait ainsi de la sueur de l’image, il y eut bientôt auprès d’elle un grand concours de peuple. Comme il venait de tous côtés beaucoup d’aumônes offertes par la piété des fidèles, on construisit aux alentours de cette maisonnette une église magnifique; on ajouta au bas de l’image ce distique, qui indique en peu de mots ce que nous venons de raconter :
Le mont de la Vierge étant en feu, beaucoup d’hommes périrent; C’est alors qu’on vit couler de cette image une sueur de sang.
Et pour qu’on ne soupçonnât pas que cette sueur s'était produite ou par hasard, ou naturellement, ou par toute autre cause, Dieu confirma ce prodige par un autre miracle. Un clerc avait depuis plus de deux ans son bras gauche ainsi que sa main desséchés, il désespérait d’être guéri par les médecins, lorsqu'un prêtre oignit de cette sueur sa main et son bras. Voilà les détails que raconte Pierre-Antoine Spinelli à l'endroit que nous avons cité plus haut,
Le même prodige se renouvela dans le diocèse de Spolète, près de a ville de Nemi : une image qu’on avait dans une chapelle, peinte sur la muraille, fondit en larmes en l’année du Seigneur 1494; beaucoup d’assistants virent ce miracle : ces larmes étaient le pronostic des
1 Traité des Exemples et des Miracles, au dernier chapitre. — ? Liv. VII, des Miracles.
nombreux malheurs qui devaient fondre sur l’Italie. Le bruit. de ce événement attira beaucoup de Romains : de nombreuses aumônes ayant été recueillies, on construisit en ce lieu, en l’honneur de Dieu et de la sainte Vierge Marie, une église d’une grandeur et d’une beauté admirables. On l'appelle même encore de nos jours Notre- Dame des Carmes t,
Au diocèse de Nole, à six milles de la ville de Naples, dans l’église appelée Notre-Dame de l’Arc, on a en grande vénération une image de la Mère de Dieu portant l’Enfant-Jésus entre ses bras; elle était autre-
ois placée sous un arc : c’est ce qui lui a valu le nom de Notre-Dame de l’Arc. Il ya cent vingt-quatre ans, Dieu se plut à rendre cette image célèbre par un miracle très-remarquable. Un homme impie et d’une audace effrénée perdant de l’argent au jeu, le jour qui suivit la fête de Pâques, il prit la boule dont il se servait au jeu et de sa main sacrilége il la lança contre le visage de la Mère de Dieu qui était peinte sur la muraille, et la frappa fortement à la joue gauche. Sur-le-champ il en sortit miraculeusement du sang; l’écoulement de cette couleur de sang ayant été arrêté, une cicatrice resta divinement empreinte sur la muraille. Le meurtrier resta tout à coup immobile; il fut puni de son crime : le juge Le condamna à être pendu à un arbre avec ses instruments de jeu. Ce lieu ne tarda pas à être fréquenté par tout le voisinage, ému par la nouveauté d’un si grand miracle. Une fête solennelle fut instituée en ce lieu; elle fut fixée au jour anniversaire de ce prodige, c’est-à-dire à la seconde fête de Pâques. Comme pour faire passer ce fait à la postérité, on voit peint sur la muraille de la vieille église ce brigand sacrilége suspendu à un arbre avec ses instruments de jeu.
Au sujet de cette image, Pierre-Antoine Spinelli, dans le passage que nous avons cité plus haut, raconte encore un autre éclatant miracle : Une femme, du nom d’Aurelia del Prete, revenait avec son mari de la ville de Sainte-Anastasie, et retournait à la métairie, chassant devant elle un porc, près de la chapelle de Notre-Dame de l’Arc; la bète se trompa de chemin; cette femme ne pouvant la suivre dans
1 Gabriel Pennotus, liv. III, Histoire de son Ordre, chap. xxxiv.
VIERGE VÉNÉPRABLE. 315
sa fuite, se jeta par terre, et là, courroucée et transportée de colère, elle maudit le très-saint nom de Marie; de plus, elle fit mille imprécations contre le maçon qui avait bâti la chapelle et contre le peintre qui avait peint l’image. Alors le mari, excité par l’atrocité de si abominables malédictions, réprimande fortement son épouse : «Eh! maisily aun Dieu vengeur, lui dit-il; il te punira de cette parole exécrable dont tu es servie pour maudire le nom de la sainte Vierge; et d’ici à un an tes pieds, arrachés de tes jambes par une main divine, tomberont à terre. » En effet, l’année suivante, Aurelia commença à souffrir d’une douleur aux pieds.
On appelle le chirurgien de la ville qui, ne sachant quel remède employer, ne se servit ni du feu, ni du fer, ni de l’eau bouillante, mais se contenta d'employer l’huile d'amande et des feuilles de laitue; il désespéra tout à fait de sa guérison. Enfin, ses pieds desséchés se séparèrent de ses jambes, comme s'ils avaient été tranchés par une épée; ils tombèrent sans qu’elle ressentit aucune douleur, sans qu’il y eût aucun écoulement de sang. Les habitants de la ville reconnurent, et Aurelia elle-même le reconnut aussi, que ce malheur ne lui arrivait que pour punir et venger son crime. Interrogés par l'administration diocésaine de Nole, les témoins de ce fait le déposèrent sous la foi du serment. Depuis l’année 1590 jusqu’à ce jour on voit, suspendus à la chapelle elle-même de Notre-Dame de l’Are, ces pieds placés entre des claies de fer.
Ce prodige ne fit qu’exciter de plus en plus la dévotion des peuples pour cette image de la Mère de Dieu, au point que, dans leurs nécessités, tous accourent à Notre-Dame de l’Arc et viennent implorer dans leurs malheurs le secours de la Mère de Dieu. La plupart se rendent pieds nus à ce pèlerinage; les dames nobles y apportent tout ce qu’elles ont de précieux, d’autres apportent des ornements ou des vases sacrés, d’autres appendent aux murailles des ex-voto. On recueillit tant d'argent des aumônes des âmes pieuses, qu'après avoir agrandi la chapelle devenue trop étroite, on construisit non-seulement un temple magnifique, à la structure assez vaste, maïs on y adjoignit ercore un couvent de notre Ordre où on entretient cinquante religieux !,
41 Picrre-Antoine Spineili, à l'endroit déjà cité.