FÊTE DE L'ASSOMPTION DE LA BIENHEUREUSE VIERGE MARIE
Cette fète, parmi les autres solennités de la Mère de Dieu, est de beaucoup la plus auguste et la plus grande, parce qu’elle nous représente la gloire et le triomphe de la très-sainte Vierge. Aussi, dans l'Ordre des Prècheurs, l’Église chante-t-elle pendant cette fête: « C’est aujourd’hui cette fête illustre bien supérieure aux fêtes de tous les Saints, où glorieuse et heureuse (la Vierge) est montée au milieu de l'admiration de tous les ordres de la cour céleste, où dans sa bonté elle n’oubliera jamais ceux qui pensent à elle. » Une preuve éclatante dè ce que nous venons de dire, c’est que c’est la seule de toutes les fôtes de la bienheureuse Vierge Marie que l’Église tout entière fasse précéder d’un jour de jeûne de précepte, et que, dans l'Ordre des Prôcheurs on la célèbre avec octave solennelle. Nous en parlerons plus bas. $
Cette fête est célébrée, tant par les Latins que par les Grecs, le 18 des calendes de septembre, c’est-à-dire le 15 août, lorsque le soleil, d’après le sentiment des astrologues, s’arrête dans la constellation de la Vierge. Les sermons des Pères Les plus anciens et les dis-
cours qu'ont fait à ce sujet saint Augustin et Ildephonse, Sophronius, André de Candie, Simon Métaphraste, saint Jean Damascène et autres, prouvent qu’elle est très-ancienne. Nicéphore Calixte ‘raconte que l’empereur Maurice a institué la solennité de l’'Assomption de la Vierge et ordonné d’en célébrer chaque année l’anniversaire. Ce n’est pas que cet empereur eût institué le premier cette fête, mais, après son institution par l’Église, il a ordonné de la publier et de la célébrer dans l'Orient où il régnait. Aussi saint Bernard, écrivant aux Lyonnais, leur dit-il qu'il a reçu cette solennité de l’Église. Il est déjà fait mention de cette fête par le pape saint Grégoire qui, dans son Sacramentaire, a laissé à la postérité une préface particulière pour ce jour. En outre, le pape Nicolas, premier de ce nom, qui régnait en l’an du Seigneur 860, dans son décret aux Bulgares où il rappelle tous les jeünes qui s’observaient autrefois dans l’Église romaine, énumère aussi la veille de cette solennité. On en conclut donc qu’elle est trèsancienne.
Le Souverain-Pontife Léon IV a ajouté à cette fête l’octave, an témoignage de Sigebert dans sa Chronique, en l’année 847, à cette occasion que je vais raconter d’après Anastase le bibliothécaire, qui vivait en ce temps-là : Il y avait, à côté de l’église de Sainte-Lucie, martyre, un basilic qui, s’élançant d’une caverne, tuait un grand nombre de personnes par son souffle venimeux et remplissait la ville d’une grande terreur. Pour en délivrer le peuple, le pape Léon, le jour de l’Assomption de la bienheureuse Mère de Dieu, alla pieds nus avec le clergé et le peuple, portant avec eux l’image de la Vierge au milieu du chant des hymnes et des cantiques dans la crypte où le serpent était caché, et, s'étant mis à genoux, il pria Dieu avec larmes de chasser de ce lieu ce serpent cruel. La prière finie et la bénédiction donnée au peuple, le basilic chassé disparut ?.
Pierre de Cluny * raconte un autre fait non moins extraordinaire, touchant cette solennité. Les Romains avaient coutume d'offrir, la veille de lAssomption de la bienheureuse Vierge, dans l’église de Sainte-Marie Majeure, des cierges assez grands qu’on allumait vers
1 Liv. XVII de son Hi.coire, chap. xxvui, — ? Plotina, dans la Vie de Léon IV, — % Liv. II des Miracles, chap. ur.
le soir; après avoir brûlé jusqu’au lendemain, on trouva après les secondes vêpres qu’ils n’avaient pas diminué du tout. Par ce miracle, Dieu a voulu montrer qu’il plaît à sa divine puissance que rien de ce qui est employé à honorer la bienheureuse Vierge ne puisse périr. Et Dieu a voulu que cela devint manifeste, non pas dans un lieu humble et ignoré, dans une ville plus ou moins petite, mais dans la ville capitale de l’univers, et non-seulement une fois, mais chaque année, par un effet de sa piété et de sa puissance divine. Le moine Pierre atteste que ce prodige a duré pendant cent ans et plus encore, jusqu’à l’époque où il vivait.
ON RÉFUTE LES CALOMNIES DES HÉRÉTIQUES QUI ATTAQUAIENT LA FÊTE DE L'ASSOMPTION DE LA BIENHEUREUSE VIERGE MARIE.
SOMMAIRE. — À. Avant-propos. — 2. Preuves de l’Assomption tirées de l'autorité des saints Pères. — 3. Révélation de sainte Brigitte. — 4. Preuves tirées de l'autorité de l'Église qui célèbre cette fête. — 5. Preuves tirées du sépulcre vide de la sainte Vierge. — 6. L'Assomption n’est pas opposée à l’Écriture. — 7. Elle ne répugne ni à la puissance divine. — 8. Ni à la volonté divine. — 9. Ni à l'honneur divin. — 10. Ni à la justice divine. — 11. Grâces plus particulières accordées ce jour-là. — 12. Fête de Notre-Dame des Neiges. — 13. Prérogatives, priviléges, indulgences attachés à l’église de Sainte-Marie Majeure ou Notre-Dame des Neiges.
1. — Quoique, parmi les Catholiques, il n’y ait aucune raison de douter de l’Assomption de la bienheureuse Vierge Marie dans le Ciel, en corps et en âme, les hérétiques la nient effrontément, et s’opposent surtout à cette fôte, parce que l’Écriture ne dit rien de l’Assomption de Marie dans le Ciel, en corps et en âme. |
IT. — Nous concédons, et gratuitement, que l’Écriture sainte ne dit rien sur ce point, Mais les Pères anciens, contemporains des Apôtres, le rapportent. Je mets de côté les Docteurs plus récents : le bienheureux Denis le Chartreux, Jean Gerson, le bienheureux Laurent, Justinien, saint Antonin de Florence, saint Bernardin de Sienne. Je passe sous silence la foule des Docteurs scolastiques : saint Thomas d'Aquin, saint Bonaventure, le bienheureux Albert, le maître Richard de Maidstone. Je ne parle pas des graves historiens : Nicéphore, So-
crate, Siméon Métaphraste, Sozomène, Michel Glycan ; je ne veux rien dire de saint Bernard, de saint Fulbert de Chartres, de Richard, de Hugues de saint Victor et des autres plus anciens: saint Ambroise, saint Augustin, saint Jérôme, saint Chrysostome, saint Euthyme, saint Fulgent, Jean Damascène; je citerai le théologien saint Denis de l’Aréopage, disciple de l’Apôtre saint Paul, ce témoin non auriculaire, mais oculaire, qui a raconté ce qu’il a vu; qui, écrivant à Timothée, dans le Livre des Noms divins !, lui parle en ces termes : « Lorsque nous nous fûmes réunis chez nos chefs, inspirés par l'Esprit divin, nous et un grand nombre de nos saints frères, pour voir ce corps qui a été le principe de la vie, ou qui a donné naissance à la vie, et qui a reçu Dieu en lui, étaient présents : Jacques, le frère du Seigneur, et Pierre, la plüs grande et la plus ancienne des sommités théologiques. »
Un certain Hilduin, cité par Baronius à propos des faits de l’an du Seigneur 48, voulait que ces paroles de saint Denis s’entendissent du sépulcre du Seigneur. Mathieu Galenus, dans sa préface sur saint Denis de l’Aréopage, pense que ces mèmes paroles doivent s’entendre de la maison de saint Jean. Mais le très-illustre et savant cardinal les a très-bien réfutés à ce même endroit.
De plus, ces paroles de saint Denis, citées plus haut, ont été appliquées à la bienheureuse Vierge par Nicéphore ?, par saint Thomas, dans son Commentaire de saint Denys, et par Métaphraste. Damascène® s’exprime ainsi : « Étaient présents, avec les Apôtres, saint Timothée, premier évèque d’Éphèse, et Denis l’Aréopagite, comme il l’atteste lui-même, » etc.
Juvénal, archevèque de Jérusalem, pressé par l’empereur Marcien et la princesse Pulchérie de faire connaître son sentiment sur ce sujet, répondit, en présence de nombreux personnages, dans une grande assemblée de Pères, que lui-même, très-versé dans les choses qui touchaient à son Église de Jérusalem, avait embrassé cette version confirmée par. la tradition longue et fidèle d’un grand nombre de personnes; qu’au moment de la mort de la Vierge, les Apôtres étaient
1 Chap. nr — 2 Liv. I et XXIL — 8 ne Discours sur l’Assomption.
venus à Jérusalem de différentes parties de l’univers ; qu’ils avaient passé trois jours au tombeau de Marie, Mère de Dieu, et que, lorsqu'ils l’ouvrirent, ils n’y trouvèrent que le suaire, et que son chaste corps, déjà emporté, n’avait jamais paru. Cela est raconté par Nicéphore ! et par Damascène ?, qui raconte même le motif pour lequel le sépulcre fut ouvert, c’est-à-dire l’arrivée de l’Apôtre Thomas qui, venant trop tard aux funérailles de la Mère de Dieu, désirait vénérer ce corps qui avait porté Dieu.
III. — Cette Assomption de la Mère de Dieu fut révélée à sainte Brigitte, comme on peut le voir dans le livre 1* de ses Révélations ?, La Mère de Dieu lui dit pourquoi son Assomption en corps et en âme ne fut pas connue dès le commencement : « Parce que, dit-elle, il fallait auparavant établir la foi en l’Ascension du Christ. »
IV. — Cette croyance est assez confirmée par le sentiment commun de l’Église, qui célèbre cette solennité sous le nom d’Assomption, par lequel elle indique que la Vierge Marie a été élevée au Ciel en corps et en âme; car, rigoureusementet proprement, le mot assomption se rapporte au corps. En effet, quoique les âmes des autres Saints soient parties dans le Ciel, on ne dit cependant pas qu’il y ait assomption, et leur fète ne se célèbre pas sous le nom d’assomption, mais de passage, de migration ou de naissance. On dit l’Ascension du Christ, parce qu’il est monté au Ciel par sa propre vertu *. Mais le passage de la Mère de Dieu de ce monde dans l’autre est appelé Assomption, parce que, par un privilège particulier de Dieu, elle a été transportée au Ciel en corps et en âme. Il serait done à l’avenir regardé comme un téméraire celui qui nierait que la très-glorieuse Vierge a été transportée au Ciel en corps et en âme, qu’elle y à été reçue et placée au-dessus de tous les chœurs des Anges, puisque l'Église universelle le croit pieusement et le confesse. Je sais qu'Usuard et Adon, dans leur Martyrologe, ont douté de cette chose, mais ils ont été trompés par le Sermon sur ’'Assomption de Sophronius, qui se trouve dans les œuvres de saint Jérôme. Car ces lettres, qui sont
1 Liv. XV, chap. xiv. — 2 n° Discours sur l’Assomption. — % Chap. vu et 1x; lv. VI, chap. Lx et zxn, et liv. VII, chap. xxvr. — # Voyez St. Thomas, IIL part., quest. LVL, art. 3
adressées à Eustochium et à Paula sur la mort de la sainte Vierge, ous le nom de saint Jérôme, et sont jointes à ses œuvres, ne sont point de saint Jérôme, mais de Sophronius, comme on le croit communément. Ou bien certainement quelqu'un parmi les modernes (je crains que ce ne soit Érasme) a inséré ces paroles dans le discours de Sophronius, comme l’affirme sérieusement et le prouve très-bien le cardinal Baronius, à l’année du Seigneur 48, où il réfute solidement tout ce qui est contenu dans ces écrits controuvés.
V.— En outre, la même vérité est très-bien prouvée par le sépulcre videde la bienheureuse Vierge. Le sépulcre de la Mère de Dieu a existé dans le bourg de Gethsémani , dans la vallée de Josaphat, jusqu’au temps de Titus et de Vespasien, sous le règne desquels Jérusalem fut renversée, la Judée toute dévastée et le souvenir de ce monument auguste détruit chez les Chrétiens, de sorte qu’on ignora longtemps le lieu où était placé le sépulcre de la bienheureuse Marie. Aussi saint Jérôme, énumérant ! les monuments des saints patriarches et des prophètes qui existaient de son temps, et que sainte Paule visitait véritablement avec un grand sentiment de piété, ne parle pas du sépulere de Marie, comme si c'était une chose déjà complétement détruite et totalement oubliée.
Dans la suite cependant, par la volonté de Dieu, Le sépulcre fut découvert. Le Dominicain Brocard, qui florissait il y a presque quatre cents ans, dans sa description de la Terre-Sainte, parle de ce sépulcre qu’il a vu de ses propres yeux, et il raconte que de son temps il était tellement couvert par les ruines d’autres édifices qu’il fallait y descendre par soixante degrés. Le vénérable Bède, au sujet des Lieux saints, dit que de son temps on montrait ce tombeau vide, et de nos jours on le montre taillé dans la pierre à ceux qui font le pèlerinage des Lieux saints dans la Palestine, comme le racontent ceux qui vont à Jérusalem pour satisfaire leur piété. Ainsi, ce qu’autrefois, selon saint Jérôme, PAnge dit aux femmes sur la résurrection du Seigneur : « Venez et voyez le lieu où il avait été placé, et si vous ne voulez pas croire à mes paroles, croyez au sépulcre vide; » je le dirai aujourd’hui aux héré-
1 xxvue Lettre,
tiques : «Venez, incrédules, et voyez le lieu où avait été déposée la Mère de Dieu, et si vous ne voulez pas croire à mes paroles, croyez au sépulcre vide. » Donc, contre le témoignage de tant de Saints, contre la croyance perpétuelle des Églises et contre l'expérience tombe cet argument, qu'il ne faut pas assurer ce qui n’est pas exprimé dans la sainte Écriture; comme s’il était contraire aux Écritures, à la puissance ou à la volonté, ou à l'honneur, ou à la justice de Dieu, que Marie ait été portée au Ciel en corps et en âme.
VI. — Cela n’est pas contraire à l’Écriture, puisque l’Écriture n’en parle pas. Bien plus, si nous regardions l’Écriture d’un œil bien sain, nous y trouverions clairement que le corps très-pur de la Vierge Marie, Mère de Dieu, a été transporté au Ciel, Qu'est-ce, en effet, ce que ditle prophète royal, dans le psaume LxIv, verset 7 : «La Reine se tint à sa droite avec un vêtement d’or, » si ce n’est que la Reine du Ciel, la Vierge Marie, se plaça à la droite de son Fils avec son corps glorifié qui est le vètement d’or de l’âme? Aïlleurs, au psaume exxx1, verset 8, il dit : « Lève-toi, Seigneur, pour le repos, toi et l’arche de ta sanctification. » Pierre Galatin, dans les Secrets de la vérité catholique, livre VIT, chapitre x, se sert de ces deux textes contre les Thalmudistes, pour prouver que la bienheureuse Marie est ressuscitée peu de temps après sa mort et qu’elle a été transportée dans le Ciel. Nicéphore, auteur non méprisable, se sert aussi de ce passage du psaume : « Lève-toi, Seigneur, » etc., pour prouver la même chose. Le passage suivant du psaume xv, verset 10 : « Vous ne souffrirez point que votre Saint éprouve la corruption du tombeau, » peut très-bien s’interpréter du corps non corrompu de Marie. Le Seigneur n’a pas souffert que son Saint, c’est-à-dire le Christ, éprouvât la corruption ; il n’a pas voulu aussi que la Mère du Christ éprouvät la corruption. Saint Augustin, dans un sermon sur l’Assomption, dit : « Si le Christ a voulu conserver intègre la pudeur de sa Mère, pourquoi n’aurait-il pas voulu la préserver de l'infection de la pourriture? » Le même saint Docteur établit la même chose dans les graves paroles que voici : « Que le corps très-saint duquel Le Christ à pris sa chair, et dans lequel il a uni la nature divine à la nature humaine, ait été livré aux vers, partage l’ignominie commune de la pourriture, qu’il soit rongé par
les vers, c’est ce que je crains de dire parce que je ne puis pas le croire. »
VII. — Cela répugnerait-il peut-être à la puissance divine? Nullement. Nous savons, en effet, que Dieu transporta Énoch en corps dans le Paradis; qu’il a entrainé Élie en corps dans le Ciel sur un char de feu; qu’il a porté Le prophète Habacucde la Judée à Babylone; que Paul a été ravi au troisième ciel (on ne sait pas s’il l’a été avec ou sans son corps }. Nous savons que notre saint patriarche Dominique, saint Thomas d'Aquin, sainte Catherine de Sienne et les autres Saintsextatiques étaient soulevésen l'air pendantqu'ils priaient, et, sans aucun appui, se tenaient suspendus par la véhémence de leur amour tout seul. Pourquoi donc ne concèderions-nous pas à la Mère de Dieu ce que nous accordons aux autres amis et serviteurs de Dieu, bien inférieurs à elle? Bien plus, il était convenable que la Vierge, Mère de Dieu, ressuscitât promptement, pour montrer la puissance divine dans la résurrection des hommes et surtout des femmes. Car de même que le Christ qui était homme était ressuscité depuis longtemps pour prouver la résurrection des hommes; de même, pour prouver la résurrection des femmes, il était convenable que quelque femme, au moins une, ressuscitât promptement après sa mort. Mais à qui cet honneur des prémices de la résurrection des femmes devaitil être accordé avec plus de justice qu’à Marie, qui fut la première des femmes en tant que bénie entre toutes et Mère de cet homme qui était ressuscité le premier, et qui est l’auteur et la source de la résurrection de tous ?
Bien plus, il était non-seulement convenable qu’elle ressuscitât, mais encore qu'à l'instar de son Fils elle introduisit avec elle dans le Ciel un chœur de femmes comme Eve, Sara, Anne, sa mère, ressuscitée à cette occasion d’entre les morts. C’est ce qu’a enseigné avant moi, dans un discours sur ladite solennité, l’éloquent récollet, le savant orateur Philippe Bosquier, dans un discours sur la solennité présente, et il le prouve par le psaume rxiv, verset 4 : « Des vierges seront amenées au roi pour marcher après elle; » et encore par ce passage : « Le Christ, en montant dans le Ciel, conduisit captive la captivité. » Car, de même que l’Apôtre appelle le Christ : Les prémices
TIERGE VÉNÉRABLE. 395
de ceux qui dorment, c’est-à-dire le premier de ceux qui ressuscitent pour la vie éternelle, le premier, dis-je, par le rang, par la dignité, par la causalité; de même, saint'Athanase, dans l'Évangile sur la trèssainte Mère de Dieu, l'appelle : « Les prémices de la vie immortelle de tous les vivants, » mais après le Christ et non comme cause.
VIIT. — Cela répugnerait-il peut-être à la volonté divine? Mais on ne peut pas le dire; car si Dieu a voulu que l’Arche d’alliance ne pourrit pas et ne tombât pas en putréfaction; ear il a dit: «Tu feras arche en bois de séthim, » bois qui était incorruptible; si cette arche occupait la première place parmi les choses qui ont rapport au culte de Dieu dans le temple de Salomon, au milieu des objets qui appartenaient au temple; car elle était placée dans le Saint des saints, comme le soleil au milieu des astres, à combien plus forte raison étaitil convenable pour lui de préserver de la pourriture Marie, cette arche animée de sa divinité et de la placer dans un rang sublime et élevé dans le temple de la gloire, parmi tous ses habitants qui chantent continuellement les louanges de Dieu! Aussi la bienheureuse Vierge chante-t-elle d'elle-même ‘ : « J’ai été élevée comme un cèdre sur le Liban et comme un cyprès sur la montagne de Sion. » Le cèdre et le cyprès ne sont jamais atteints par la carie. C’est pourquoi la statue de Jupiter, faite de cèdre et placée sur le Capitole, fut trouvée après deux cents ans entière et intacte. Les Romains choïisissaient aussi le cyprès pour faire des statues. Les livres en parchemin de Numa Pompilius ont été trouvés intacts à Rome, après être restés enfouis dans la terre pendant cinq cent trente-cinq ans, parce qu’ils avaient été enduits du suc de cèdre, comme le dit Pline, livre XII, chapitre ximr. Et Platon, dans le VIe Livre des Lois, recommandait de les écrire sur du cèdre. De là vient que lorsque nous entendons quelqu'un émettre une pensée digne d’un souvenir étermel, nous disons : « Voilà des choses dignes du cèdre, » c’est-à-dire qui méritent d’être écrites sur Le cèdre. Or, comme la bienheureuse Vierge Marie se compare au cèdre et au cyprès, elle indique assez clairement son incorruptibilité.
Mais nous pouvons conclure d’ailleurs la volonté divine au sujet de
£ Ecclésiastique, xxiv, 17.
l’incorruptibilité de la Mère de Dieu. Les corps d’un grand nombre de Saints n’ont été attaqués ni par le feu, ni par la dent des animaux, ni par la pourriture. Le feu de Babylone respecta non-seulement les corps des trois enfants innocents, mais encore leurs habits et leurs cheveux. Le poisson marin rejeta sain et sauf Jonas qu’il avait avalé. Daniel demeura huit jours au milieu des lions sans être blessé. Les chaussures des Israélites et leurs habits, après les quarante années qu'ils passèrent dans le désert, n’étaient point déchirés ni usés de vétusté!, Le corps de saint Jean l’Évangéliste, selon le sentiment d’un grand nombre de Docteurs, demeura intact et ne fut ni dévoré par les vers du tombeau, ni dissous par la putréfaction. Quelques-uns pensent même qu’un grand nombre de Bienheureux sont déjà dans le Ciel en corps et en âme, surtout ceux dont le saint Évangeliste a dit : « Les corps d’un grand nombre de Saints qui étaient morts, sont ressuscités ?, » Saint Épiphane ?, saint Ambroise, saint Jérôme, Remi, saint Thomas et autres, pensent que ces Saints ne sont pas morts une seconde fois, mais qu’ils sont montés immortels dans le Ciel avecle Christ. On croit que Job, qui prophétisait : «Je verrai mon Dieu dans ma chair *, » était parmi eux; David y était peut-être aussi, car saint Pierre, en parlant de lui, dit : « Son sépulcre est parmi nous.» Iln’a peut-être pas osé dire : « Son corps est parmi nous, » soupconnant qu’il était monté dans le Ciel avec le Christ. Le rabbin Salomon, Israélite, dans une lettre au rabbin Isaac, chef de la Synagogue, s'exprime ainsi: « Quant à Moyse, il n’est pas douteux qu’il soit dans le Ciel en corps et en âme.» Et il Le prouve parce que, dit l'Écriture : « L’homme n’a pas connu son sépulcre jusqu’à ce jour.» D’après le sens qu’il leur donne, ces paroles ne signifient rien autre chose si ce n’est que Dieu l’a ressuscité et l’a emporté avec lui en corps et en âme. Si donc ni la pourriture ni les vers n’ont ravagé les corps de ces hommes, comment la terre absorberait-elle le corps de Marie, Mère de Dieu? C’est ce que pensait saint Augustin, dans le passage déjà cité : « Si la volonté divine a daigné conserver intacts au milieu des flammes, non-seulement les corps, mais encore les habits des
1 Deutéronome, xxix, 5. — 2 St, Matth., xxvir, 52. — 3 Hérésie Lyvne, — # xix, 26. -5 Deuléronome, xt, 6.
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trois enfants, pourquoi refuserait-elle de faire pour sa propre Mère ce qu’elle à fait pour le vêtement d’un autre ? »
IX. — Cela répugnerait-il à son honneur? On ne peut pas le dire non plus. Dieu a honoré Marie en lui conservant intacte la pudeur de la. virginité. Pourquoi ne l’honorerait-il pas en la préservant de Pinfection de la pourriture? La pourriture et les vers étant l’opprobre de la condition humaine, et Jésus y étant étranger, Marie, dont il est prouvé que Jésus a tiré sa chair, doit à bon droit en être exempte. Car la chair de Jésus est la chair de Marie, et, sinon, quel honneur y aurait-il pour sa Mère s’il permettait qu’elle pourrit dans la terre et fût rongée par les vers, pendant que lui, assis à la droite de son Père, jouit de ses biens précieux ?
Ajoutez à cela que le Christ a voulu que les os des autres Saints inférieurs à Marie, même les corps entiers de quelques-uns d’entre eux, comme de sainte Cécile, de l’enfant Siméon de Trente, de sainte Catherine de l’Ordre de sainte Claire et autres, fussent découverts, déterrés, enfermés dans des reliquaires d’or, d'argent, et magnifiquement ornés de pierres précieuses, ensuite placés dans des cassettes sur les autels et vénérés par tout le monde. Etil permettrait que le corps de sa Mère fût enseveli depuis tant de siècles dans la poussière et pourri dans les entrailles de la terre, et que son tombeau ne fût connu de personne! Est-ce aimer une mère et l’honorer, de tirer son corps d’un sépulcre connu et de le placer dans un tombeau inconnu, pour qu’elle ne soit ni honorée, ni couverte de fleurs, ni placée sur les autels avec les reliques des autres Saints? Que ferait un ennemi si un fils agissait ainsi? Mais il ne convenait pas non plus à Dieu le Père d’ensevelir dans Les ténèbres Le corps de sa Fille bienaimée, pour ainsi dire de son Épouse et de sa compagne dans la génération de son Fils. Il ne convenait pas non plus au Saint-Esprit d’être assez peu délicat et même assez cruel envers son Épouse, la Vierge Marie, devenue féconde par son opération ineffable, pour laisser son corps dans les entrailles de la terre, enseveli dans quelque région connue ou inconnue. Il faut donc croire que la bienheureuse Vierge Marie a été transportée dans le Ciel en corps et en âme,
En outre, l’on tire un argument qui n’est pas sans valeur de l'honneur qui est dû à une mère.
C’est le devoir d’un fils bien né, lorsque la fortune la élevé aux plus hautes dignités, d’y faire monter aussi ses parents et de les faire participer à ses honneurs. Ainsi, Joseph, constitué ministre du roi et seigneur de l'Égypte, appela auprès de lui son père et toute sa famille, lui envoya des chars et des chevaux pour le transporter en Égypte Salomon aussi courut au-devant de sa mère qui venait le voir pour les affaires d'Adonias, lui éleva un trône et la fit asseoir à sa droite ?, Que dirons-nous donc du Christ, qui lui-même a porté une loi ordonnant d’honorer ses parents, si lui-même, le premier, l’avait transgressée et violée? Non, il n’en est pas ainsi. .
Donc, parvenu à la droite du Père et participant à son règne, il reçut sa Mère auprès de lui tout de suite après sa mort, et la fit participer à sa gloire en corps et en âme. Saint Augustin, dans son sermon sur lAssomption dit : « Il convenait à la bonté du Seigneur de conserver l’honneur de sa Mère, lui qui n’est pas venu détruire, mais remplir la loi qui ordonne d’honorer sa mère, car la pourriture et les vers sont l’opprobre de la condition humaine.
X. — Cela répugne-t-il à la justice divine? Non, cela lui convient même. Les anciens prophètes ont cherché autant que possible à être agréables à leurs hôtes, en multipliant leurs maigres provisions et quelquefois en ressuscitant leurs enfants, comme lÉcriture le rapporte d’Élie * et d'Étisée “. Le Christ lui-même ressuscita Lazare en compensation de l'hospitalité qu’il avait reçue de Marthe, sa sœur, et récompensa par la guérison de toute sa maison celle qu’il reçut de Zachée. Car il est juste de rendre bienfait pour bienfait et de faire au prochain le bien que nous en avons reçu. Mais la Vierge Marie a reçu chez elle le Fils de Dieu venant dans ce monde, lui a fait un lit deson sein, lui a donné un corps, l’a enveloppé de langes convenables lorsqu'il venait de naître; elle l’a allaité, nourri, soigné, ensuite lorsqu'il commençait à être grand, elle l’a revêtu d’une tunique sans couture; enfin, pendant trente ans, elle l’a gardé chez elle non comme
1 Genèse, xuvr. — ? IIIe Livre des Rois, 2, — 3 Ibid. 11, 17, — # Ibid. 1v, 4
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un hôte, mais éomme son Fils bien-aimé et ses délices. Done, le Christ, hôte toujours très-reconnaissant, a reçu auprès de lui, dès qu’elle a été morte, Marie, sa Mère si chère, si pleine de sollicitude et si hospitalière, et dans Le palais céleste il l’a placée à sa droite.
Rahab a échappé à la mort et a été protégée parce qu’elle avait reeu dans sa maison les espions des Juifs, et il ne serait pas donné à la Vierge, Mère de Dieu, d'échapper à la corruption, elle qui a donné au Fils de Dieu lhospitalité dans son sein, qui la porté pendant neuf mois et l’a nourri de son propre lait!
César-Auguste a épargné la ville d'Alexandrie et empècha qu’elle ne fût détruite, soit à cause de sa grandeur et de sa beauté, soit à cause de son fondateur Alexandre, soit enfin en considération de son ami Arius, comme le dit Plutarque dans les Apophthegmes; et le Christ ne ferait pas la même chose pour sa Mère! César a épargné Alexandrie à cause d'Alexandre et d’Arius, son ami; et le Christ n’épargnerait pas le corps de sa Mère à cause de lui!
Les villes rebelles sont rasées. La chair de la Vierge n’a jamais fait à l'esprit la moindre résistance; pourquoi serait-elle donc réduite en cendres?
1] fallait donc que Celle qui a donné au Verbe de Dieu l'hospitalité dans son sein füt placée dans les tabernacles divins de son Fils. Il fallait que le corps de Celle qui, en enfantant, a conservé sa virginité antique, fût placée dans le palais de son Dieu. Il fallait que l’Épouse que le Père céleste s’est choisie demeurât dans la céleste chambre nuptiale. Il fallait que Gelle qui a vu avec douleur son Fils suspendu À une croix le vit dans la gloire, règnant déjà et assis avec son Père. Comment, en effet, l’âme serait-elle dans les délices du Ciel, tandis que le corps qui a donné la vie au monde serait condamné dans la terre aux vers età la pourriture? L’Arche d'alliance, qui étaitinanimée, aurait joui de lincorruptibilité, et l'Arche vivante de Dieu pourrirait et se corromprait! Celle-là était ornée à l’intérieur et à l’extérieur de lames d’or, et celle-ci ne serait glorifiée qu’à l’intérieur et à l’extérieur serait rongée par les vers! Par sa virginité, par son immense charité,
1 Josué, vi.
elle a mérité de triompher après sa mort des vers, comme pendant sa vie elle a triomphé du dragon, l'antique serpent, et de n’hériter ni des vers ni des serpents. Bien plus, de même que pendant sa vie elle a écrasé sous ses pieds l’auteur de la mort, elle doit, après sa mort, écraser la mort elle-même. Elle méritait ce privilége et cette prérogative, Celle qui a enfanté Dieu. Que l’hérétique se taise donc; qu'il cesse de blâmer la piété, la religion et cette antique fête de l’Église. Quant à nous, nous croyons pieusement, nous affirmons avec vérité que la bienheureuse Marie, Mère de Dieu, règne dans le Ciel en corps et en âme, qu’elle défend auprès de Dieu la cause de ses clients, qu'elle protége et favorise ceux qui lui sont dévoués. Nous allons confirmer cela par un exemple.
XI. — Il est certain que la bienheureuse Vierge protége, défend, favorise plus spécialement, pendant ce jour où l’on croit qu’elle a été transportee au Ciel, ceux qui ont de la dévotion pour elle. C’est ce qu’elle a montré elle-même de la manière suivante à la bienheureuse Gertrude, la veille de l’Assomption, pendant la messe qui commence par ces mots : Vultum tuum, tandis qu'on lisait la collecte Deus qui virginalem aulam, et que la bienheureuse Gertrude écoutait avec beaucoup de dévotion ces paroles : « Ut sua nos defensione munitos jucundos facias suæ interesse festivitati: Afin qu'après nous avoir munis de sa protection, vous nous fassiez assister avec joie à sa fête. » La bienveillante Marie paraissait étendre son manteau comme pour recevoir sous sa protection spéciale tous ceux qui ont recours à elle. Alors arrivaient les saints Anges conduisant devant elle toutes les personnes qui s'étaient préparées à cette fête de l’Assomption par une dévotion particulière ou par des prières, sous la forme de jeunes filles d’une grande beauté qui, s’asseyant avec respect devant elle, comme les filles devant leur mère, étaient soutenues de tous côtés par le ministère des Anges qui les défendaient contre les embüches des esprits malins et les excitaient à toute sorte de biens. Il comprit que cette protection des Anges avait été obtenue par les paroles de la collecte ciée, c’est-à-dire : Ut sua nos defensione munitos !,
1 Des Révélations de Ste Gertrude, Liv. IV, chap. xix. — Le lecteur remarquera combien il serait facile de rétorquer la plupart de ces arguments contre la thèse