LA BIENHEUREUSE VIERGE FORTIFIE DANS LA FOI LES FRÈRES PRÉCHEURS
Saint Pierre de Vérone, né de parents entichés de l’hérésie des Manichéens, fut préservé de cette souillure par une faveur spéciale de la Mère de Dieu. Dans son enfance, fréquentant les écoles depuis sept ans, un de ses oncles qui était hérétique lui demandait ce qu’il avait appris; il lui répondit qu’il avait appris le Symbole de la foi chrétienne : en aucune manière, ni les caresses ni les menaces de son oncle ne purent le détourner de cette croyance. Plein de ferveur et de constance dans sa foi, il entreprit d'établir une maison de l’Ordre des Prècheurs, et il sentit que la sainte Vierge l’appuyait dans ce projet et leraffermissait dans la foi par ses prières. En effet, dans une apparition il reçut d’elle ces paroles : « Pierre, jai prié pour toi, afin que ta foi te demeure. » Thomas Leontius, patriarche de Jérusalem, le rapporte dans sa vie.
\ Par la même spéciale protection de la sainte Vierge, ce Saint fut enflammé d’un tel zèle pour la foi catholique qu’il s’imposa mille fatigues pour extirper les hérésies en Italie, et enfin mérita d'obtenir la palme du martyre pour avoir ainsi propagé la foi; et en mourant il écrivit de son sang, sur le sol, que cette récompense lui provenait d’avoir appris pendant son enfance le Symbole des Apôtres.
Par le même secours de la sainte Vierge, Raïinier de Bourges, qui était ébranlé dans sa foi et songeait à déserter lOrdre, fut maintenu dans sa croyance et retenu dans l'Ordre. Ce jeune homme, étant doué d’une vive intelligence et très-versé dans les lettres profanes, voulut
s’adonner tout d’un coup à la théologie. Comme il n’était pas bien préparé à la lumière surnaturelle, il se prit à douter sur les dogmes de la foi et se demanda quelle croyance, de celle des Juifs ou des Païens, ou des Chrétiens, était établie sur les meilleures preuves. Déjà bien exercé dans les raisonnements des philosophes païens, il allait chez les Juifs, avec qui il conférait le plus souvent de la signification de l’ancienne loi. Les Frères de l'Ordre, le voyant, à la suite de ces fréquents entretiens avec les Juifs, ébranlé dans sa croyance, lui enjoigmirent de s’abstenir entièrement de tout rapport avec eux. Froissé de cette défense, et le démon aussi le poussant, il résolut de quitter sa religion, et voulut au milieu de la nuit s’enfuir du monastère. A sa sortie, sur le seuil même du couvent, la sainte Vierge lui apparut et lui adressa ces paroles : « Tu as dévié de la droite voie à La suite de tes doutes, et tu crois n’avoir pas trouvé la vérité dans la foi de mon Fils. Tu as appris avec certitude que le paganisme fourmille d’une foule d'erreurs; ïes Juifs n’ont rien d’assuré : ils poursuivent de vaines ombres, les yeux obscurcis par les ténèbres du mal. Or, l'Évangile de la nouvelle grâce doit posséder la vérité par cela seul qu'il resplendit des saintes vertus de charité, d’humilité et de chasteté; une fois l’œil de ton cœur purifié, tu les verras briller dans l'Ordre où tu es entré. Je suis la Mère du Christ, de ton Ordre et, eu égard à ta piété accoutumée, j'ai voulu te sauver de la chute ct de l'erreur. »
Cela dit, la glorieuse Vierge disparut et laissa le jeune homme réconforté et raffermi dans la foi au milieu d’une grande paix du cœur. Il avança tellement dans son Ordre qu’il y devint lecteur et parfait religieux, et arriva bientôt aux premières charges. Thomas de Cantimpré écrit cela ?,
Le bienheureux Antoine de Ruspolis éprouva dans le même sens l’éminente protection de la Vierge, Mère de Dieu. A Florence, des mains de saint Antonin, qui fut ensuite archevêque de cette ville, 4 avait reçu l’habit sacré des Prêcheurs. Quelques années plus tard, il voyagea en Sicile; de retour, se dirigeant à Naples, ik fut pris par
1 Liv, 11, des Abeilles, chap. x, 8 19, ? ) De 3,3
des pirates et conduit chez les Maures, à Tunis, ville d'Afrique. Là, tourmenté de diverses manières par ces Mahométans, après cinq mois de prison et le plus dur esclavage, il abjura traitreusement la foi du Christ et même se maria, Il avait été auparavant, dans sa religion, dévot à la Vierge, Mère de Dieu, très-fidèle observateur de la vie régulière, formé du reste par la discipline de saint Antonin. Ces anciennes bonnes habitudes lui profitèrent grandement, car ayant appris de marchands italiens la nouvelle de la mort bienheureuse de saint Antonin, illustrée par de grands miracles, il conçut aussitôt dans son cœur et sentit se rallumer la flamme de ses premières croyances : son amour envers Dieu et la sainte Vierge ne s’était pas éteint entièrement. Il fut donc saisi en lui-même d’un si profond repentir de son crime, que bientôt ayant rejeté et éloigné de lui son épouse, ayant repris ensuite au milieu de ses larmes l’habit sacré des Prédicateurs qu’il avait placé près de lui, il alla se présenter au roi, devant les grands de l’État, confessa intrépidement sa foi après avoir exécré le Coran et s'être accusé lui-même de trahison et d’impiété envers Dieu et sa très-sainte Mère. Ce fait frappe vivement le roi qui s’efforce d’abord par des caresses, ensuite par des menaces, de détourner Antonin de son repentir. On écroue ce ferme chrétien dans une horrible prison et on lui accorde trois jours pour prendre une décision. Lui emploie tout ce temps en prières et larmes et se prépare avec ardeur à souffrir vaillamment toute espèce de morts. Les Barbares, voyant leurs efforts inutiles, prononcent sa sentence de mort et décident qu’il sera lapidé. Arrivé sur le lieu du supplice, il remet entre les mains des bourreaux, pour qu’il ne soit pas taché de son sang, l’habit sacré de son Ordre, et les prie de le donner à des £atholiques, en leur faisant espérer une récompense.
Ensuite, tombant à genoux, les yeux et les mains levés vers le Ciel, il implore la faveur d’une courte prière, et, après avoir recommandé de toutes ses forces son agonie à Dieu et à la sainte Vierge, accablé d’une grêle de pierres, il rendit son âme vaillante à Dieu, son seul vainqueur, — Après sa mort, les Barbares voulurent brüler son cadavre, mais, à [a grande surprise des Mahométans et à la grande joie des Chrétiens, les flammes ne purent porter atteinte à son corps ni
même à ses cheveux. Les mécréants, outrés de rage et voulant empêcher la vénération des*Chrétiens pour le corps du martyr, le trainèrent avec dérision comme un chien mort dans les principaux quartiers de la ville, et enfin le jetèrent dans un cloaque. Retiré ensuite de là par les Catholiques, qui le lavèrent et le nettoyèrent soigneusement, il fut enseveli avec honneur au même endroit dans une église des Génois, où il est devenu célèbre par ses miracles. Voir dans Choquet, livre souvent cité, chapitre x, extraits des auteurs approuvés, Notre Gilles Poncelanus, par sa fermeté dans la foi chrétienne, mérita une semblable faveur de la bienheureuse Vierge, Étant encore séculier élevé aux dignités ecclésiastiques, il s’appliqua à l'étude vaine de la philosophie et de la médecine. Il s’adonna enfin à un tel point à ces rêveries qu’il en vint à étudier pendant sept ans la magie condamnée. Ayant d’abord, à crime abominable! abjuré la foi du Christ, il fit avec le démon un pacte signé de son propre sang pour obtenir, par son secours, la renommée de la science et s’en faire un titre auprès de tous. Son nom acquit, en effet, une grande célébrité et il gagna la gloire humaine, mais il avait perdu son âme. La Vierge Marie, très-clémente, s’affligea de son sort; elle lui envoya un Ange qui devait lui reprocher vivement son impiété. Sous les traits d’un cavalier armé, brandissant une lance contre le coupable, l’Ange se plaça près de la demeure de Gilles, plongé dans les artifices de la magie, et, le regard menaçant et irrité, l’interpellant d’une voix terrible, il lui dit à plusieurs reprises : « Impie et sacrilége, change de vie, quitte cette affreuse existence. » Et, dans l'éclat de ces paroles, l’Ange toucha légèrement, de la lance dont il était armé, le cœur de Gilles ; et Dieu, à la prière de la sainte Vierge, frappa ce cœur plus fortement. Gilles versa des larmes et, comme Saul, s’écria : « Seigneur, que voulez-vous que je fasse ? » Il quitta aussitôt toutes ces œuvres de la magie condamnée, les rejetant comme une peste qui avait empoisonné sa vie. Il partit pour l'Espagne et entra dans l'Ordre sacré des Prêcheurs de Palencia. Il parvint dans cet Ordre à un tel degré de sainteté qu’il s'illustre aujourd’hui par plusieurs miracles, et que, parmi les glorieux saints patrons du Portugal, il a sa fête particulière dans la ville de Santarem, où il est honoré par les hommages
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d'un grand concours de peuple. Tel est le bienfait spécial que la Vierge Marie accorda à Gilles. Et, non encore satisfaite, cette Mère très-clémente força le démon à rendre, malgré lui et en frémissant de rage, cet écrit que Gilles lui avait donné autrefois, tracé de son propre sang !.
La très-sainte Vierge ne montra pas moins de bonté envers notre Pierre Caralto, homme très-savant, qui remplit avec gloire de grandes fonctions dans notre Ordre et fut le confesseur du roi Charles d’Aragon. Un jour, étant tombé gravement malade, il fut visité par l’ennemi du genre humain sous les dehors d’un docteuren théologie. Le démon, lui offrant de prétendues études, l’entraina dans une discussion difficile sur le mystère de la très-sainte Trinité et lui posa une très-forte objection à résoudre en sa qualité de théologien; le rusé discoureur, dans ce débat, usa de sophismes si captieux et si subtils que Pierre, abattu par la violence de la maladie, qui d’ordinaire n’affaiblit pas seulement le corps, mais aussi l'esprit, craignit de se laisser prendre dans les raisonnements spécieux de ce théologien.
Alors, en silence, il tourne ses yeux et son cœur sur une image de la Mère de Dieu, suspendue près de son lit, et implore son secours. La très-douce Marie sourit à Pierre comme si l’image s’était animée, et, d’un signe de ses yeux charmés, elle raviva son intelligence, l’éclaira davantage, au point qu’il confondit les arguments captieux du faux théologien, quand auparavant il était, en effet, resté inférieur à lui. Par le secours de la Vierge, Mère de Dieu, il vainquit donc cet artificieux sophiste et le força de rentrer dans son domaine. C’est écrit par Diagos, Plodius et Balinghem.
LA BIENHEUREUSE VIERGE OBTIENT LE DON DE CHASTETÉ AUX FRÈRES PRÊCHEURS ET EN FAIT DES AMIS ET DE VAILLANTS CHAMPIONS DE CETTE VERTU.
Le but de notre Ordre et de notre institution n’étant pas seulement de travailler à notre salut et à notre propre perfection, mais de rechercher aussi avec soin le salut du prochain, la chasteté est très-néces-
1 Dans les œuvres de Plodius, Lopez et Sampeyre.
saire à tous ses membres à cause de leurs rapports intimes entre eux. La Mère de Dieu elle-même a daigné planter de sa main et arroser avec bonté le jardin fleuri de notre Ordre, en répandant sur lui la pluie abondante de sa chasteté virginale. L'auteur de la vie de saint Dominique rapporte‘ que nos Frères, par la protection de la sainte Vierge, furent d’une si grande pureté que, selon le rapport d’un religieux très-régulier auquel on peut ajouter foi, il avait entendu en peu de temps les confessions générales de cent Frères qui avaient conservé intacte leur virginité de corps et d’esprit. On peut de là conjecturer facilement de la pureté et de la chasteté des autres, gardée par le secours de la sainte Vierge.
Thomas de Cantimpré, écrivain distingué de cette époque où l’institution de ‘saint Dominique s’est établie, écrit ceci sur les Dominicains?: « Nous avons vu, surtout dans les commencements de l’Ordre des Prècheurs, nous voyons encore aujourd’hui des jeunes gens inexpérimentés, délicats, soutant à peine du monde, aller partout associés deux à deux, se conservant bons au milieu des méchants, innocents au milieu des coupables, simples colombes au milieu de l’astuce et de la perversité, prudents toutefois comme des serpents. Qui ne s’étonnera que ces enfants ne soient pas brûlés au milieu des feux de la fournaise, et à qui faut-il attribuer cette grâce? Est-te à leur vertu, non, c’est à la Mère du Christ. » Telles sont ses paroles.
L’ennemi infernal voyant que nos Frères, par le secours de Marie, Mère de Dieu, pratiquent excellemment la chasteté, transporté de jalousie, se mit à leur tendre de redoudables piéges et à déployer toutes ses ruses pour détruire leur chasteté. J’en citerai quelques exemples.
L'an du Seigneur 14221, à Bologne, où se trouvait alors notre Père saint Dominique, un jour Satan, sous les traits d’un personnage distingué, se présenta au Père sacristain et lui demanda de faire venir un de nos prêtres pour recevoir sa confession. Le prêtre venu, le faux pénitent s’agenouille devant lui et commence sa prétendue confession par l’aveu des plus affreuses obscénités. Il citait des péchés de la chair
1 Liv, VI, chap. vr. — ? Liv. II de ses Abeilles, chap. x,
* tellement honteux et troublait l’âme du prêtre par de si infâmes images que si la main maternelle de la sainte Vierge ne l’avait soustrait à ces ardeurs licencieuses, sans aucun doute son âme chaste eût brûlé de ce feu impur.
Mais le prêtre, souffrant d’entendre ces obscénités et éclairé de la lumière divine pour s’éloigner en hâte de Sodome, prit le parti de fuir. Il laisse là cet effronté pénitent et se réfugie dans la: prière, les larmes et la protection de la Mère de Dieu. Commeilse voit joué par le confesseur, le démon rappelle une seconde fois le Frère sacristain, se plaint à lui d’avoir été misérablement abandonné par ce prètre, l’accuse d’impatience, d’ignorance, de scrupule déplacé, et le prie d’en faire Kenir un autre plus capable et plus apte à entendre l’aveu de ses fautes. Le sacristain, surpris du fait, appelle un second prêtre qui, par le même bienfait de la Mère de Dieu à son égard, à la vue du danger qu’il court pour son salut, s'éloigne promptement du prétendu pénitent. Ainsi fait un troisième, un quatrième, un cinquième prêtre, dont le démon voulait attaquer la chasteté par une feinte criminelle de la confession.
Encore une sixième fois, ce faux pénitent s'adresse au sacristain et, prenant un air de tristesse et de plainte, accuse ceux qu’il avait appelés pour le confesser; il Le prie instamment de lui amener enfin quelqu'un qui ait plus de force d’âme, de constance et de science. Celui-ci, moitié rougissant, moitié saisi de la manière d’agir de ces prêtres qu’il croyait imprudente, va trouver saint Dominique, lui raconte tout ce qui s’est passé et le prie d’ordonner à un Frère, selon sa sagesse, qu’il satisfasse ce personnage. Le bienheureux Père est stupéfaitetsedirige lui-même vers le pénitent pour le soulager.
Chemin faisant, une voix céleste l’avertit que ce pénitent n’est pas un homme, n’est pas une personne distinguée, ne désire pas du tout la confession, mais bien l’infâme bête féroce de l'Enfer, le hideux démon qui, sous l’apparence d’un repentir mensonger, s’efforçait par la ruse et l’artifice d'entraîner au péché impur des prêtres imprudents, Notre Père s’approchant donc : « Que fais-tu là, bête cruelle, lui ditil, honte du ciel, de la terre et de tout l’univers? Veux-tu prendre aussi pour toi mes enfants, ceux que j'ai destinés à la gloire et que j'ai
élevés pour le salut des hommes? Retire-toi, monstre horrible, et va-t’en dans l’affreux gouffre de l’Enfer. »
Le prétendu pénitent disparut, à la grande surprise du sacristain et des autres personnes présentes !.
Le bienheureux Dominique, qu’on appelle vulgairement l’Espagnol, du nom de sa patrie, nous offre un autre exemple remarquable de la protection maternelle de la sainte Vierge envers les Frères Prêcheurs, pour garder leur chasteté. Une courtisane était venue pour faire succomber sa pudeur, il se jette, pour l’éviter, dans un bücber allumé: « Voilà, lui dit-il, la couche où il faut nous rapprocher. » Et il resta quelque temps étendu sur ce feu, sans que ses vètements et même ses cheveux fussent atteints. A cette vue, cette femme tomba presque morte, et ceux qui s’étaient cachés pour examiner quelle serait l’issue de ce piége, restaient frappés d’étonnement en voyant ce bienheureux tenir au milieu des flammes, sans la moindre brülure à son corps ou à ses vêtements. Saisis de frayeur et d’admiration, ils tombèrent à genoux aux pieds du Saint et le supplièrent de sortir du feu, de vouloir bien aussi pardonner à leurs folles présomptions sur son compte. Ce fait est rapporté par Gérard de Limoges, Étienne Salanhachus, Bernard Guido, Flaminius, Thomas de Cantimpré et autres,
Notre bienheureux Jean Walden, en butte à un semblable piége, fut sauvé par la protection de la sainte Vierge. A l’instigation de l’empereur Frédéric IE, dont il accusait les déréglements publics, il fut assailli par une femme perdue qui devait souiller sa pudeur. Il la repoussa avec énergie en lui donnant un vigoureux soufflet qui la renversa par terre et la chassa honteusement ?,
Par le secours de la Mère de Dieu, la bienheureuse Lucie, professe de notre Ordre, remporta un semblable triomphe. Séduit par son exiciieur distingué, un ardent jeune homme s’éprit d’elle. Et comme la Sainte avait reconnu que la beauté de ses yeux l’impressionnait principalement, elle s’en affligea. Embrasée qu’elle était de l'Esprit divin et se rappelant cette parole de l'Évangile : « Si votre œil est
1 Rapporté par St. Antonin, IIIe Part., Histoire, tit. XXIII, Chap. iv, $ 6. — 2 Tré de la Chronique des Précleurs.
Le
pour vous un sujet de scandale, arrachez-le et le rejetez loin de vous, » elle s’arracha les yeux avec un scalpel et les envoya par une servante au jeune homme avec ces mots : « Vous avez aimé mes yeux : les voici. » Le jeune homme demeura interdit de surprise et d’admiration, et, grâce aux prières de Lucie, substituant à son amour lascif un sentiment chaste, il se fit inscrire dans l’Ordre des Prècheurs; et à Lucie, que la Vierge, Mère de Dieu, protégeait, les yeux furent miraculeusement rendus, le Ciel entier souriant de sa grande action, Quelques auteurs écrivent ce fait sur la bienheureuse Lucie de Syracuse, martyre, mais rien de semblable ne se trouve dans sa vie. Ceux qui ont passé dans ces pays l’ont vue, en divers endroits de l'Espagne, représentée tenant à la main un disque et des yeux et revètue de l’habit des Prêcheurs. Et, de plus, ce fait est raconté sur elle par plusieurs auteurs sérieux: Antoine de Sienne, Didace, Masse, Étienne Lampagut, Jean Gaveston, Michel Plodius et autres.
Sainte Catherine de Sienne remporta aussi une palme éternelle dans une violente lutte de sa chasteté. Le mauvais démon avait aiguisé contre elle toute sa rage pour la faire renoncer à son projet de rester chaste. Il poussa d’abord l’esprit de ses parents à la donner en mariage. Voyant ses efforts inutiles sur ce point, il Livra à la très-pure jeune fille de plus rudes assauts : il offrit à ses yeux pudiques le spectacle honteux d'hommes et de femmes nus, se rapprochant et s’entretenant des sujets les plus obscènes. Mais la Sainte, secourue par Notre-Seigneur et sa très-sainte Mère, repoussa, fit disparaitre habilement toutes ces images et turpitudes, etelle en triompha, comme le raconte plus au long l’histoire de sa vie.
Saint Vincent Ferrier, par le secours de Marie, Mère de Dieu, a mérité un pareil trophée pour sa victoire de la chair contre le démon. Il lisait un jour l'ouvrage de saint Jérôme contre Helvidius sur la perpétuelle virginité de Marie. Il priait en même temps la bienheureuse Vierge de préserver contre toute atteinte sa propre virginité, de s’en faire même la gardienne et la protectrice. Pendànt qu’il prie, il entend une voix qui disait : « Il n’est pas donné à tous d’être vierges : toi jnsqu’ici as conservé la virginité, mais je ne te laisserai pas plus longtemps te flatter de ce privilége si honorable. »
Vincent s’épouvanta; ne sachant que faire, il tombe à genoux devant la Vierge-Mère, qu'il a toujours grandement honorée, et il la supplie avec ferveur de lui découvrir le sens de ces paroles ou plutôt de ces menaces horribles. La Reine du Ciel lui apparaît entourée d’une éclatante lumière : « Ces paroles que tu as entendues, lui ditelle, viennent du démon qui s’efforce de souiller ta virginité; avec mon secours, si tu es prudent et ferme, tu vaincras toutes les ruses et les astuces du démon. »
Elle dit, et ce fut fait; Vincent, dès ce moment-là, fut tellement changé qu’il semblait un Ange et non plus un homme formé du limon de la terre et appesanti par la masse du corps.
Saint Vincent eut à soutenir encore deux assauts semblables où il triompha par la grâce de Dieu et la faveur de sa divine Mère.
Une femme d’une grande beauté, éprise d’amour pour Vincent, feignit d’être malade et l’appela pour lui faire la prétendue confession de ses péchés. Il vient auprès d’elle : celle-ci, brûlant d’un feu impur, une fois laissée seule en tête-à-tête avec lui, se met à solliciter le saint homme à l’action criminelle. Maïs (ô âme invincible de Vincent!) il repousse constamment toutes ces séductions, éteint en quelque sorte de son souffle énergique ces torches ardentes que le démon, par la main de cette femme, tenait allumées sur sa chaste poitrine, et le démon jeta ce cri : « Vincent est sorti du milieu des flammes. »
Une autre courtisane, que des hommes malveillants, heureux de tendre un piége à la sainteté du saint homme, avaient payée pour faire succomber sa pudeur, alla jusqu’à s’introduire dans son lit. Ayant vainement essayé l’art de ses séductions, elle fut touchée de la sainteté de Vincent, avoua son crime et promit de changer de vie. C'est écrit par Jean Boniface, d’après Pierre Ravescanus ‘.
Exposé à un semblable danger, notre Frère André Moguer, grâce au secours de la Vierge, Mère de Dieu, sortit victorieux de la lutte charnelle et échappa aux embüches du démon. Il blâmait en quelque sorte publiquement les désordres qu’aflichaient certains personnages
1 Liv. Ier de la Vie de saint Vincent, chap. v et 1x. Cité encore par Surius, Lopez et d’autres.
espagnols. Irrités de ses récriminations, ils voulurent l’entraîner dans un crime pareil aux leurs. [ls subornèrent donc une femme de haut rang et d’une rare beauté qui, sous la feinte de la maladie, fait appeler André pour lui confesser ses fautes. Cet homme, altéré du salut des âmes, s’empresse de venir; tous les serviteurs et son compagnon s’écartent et le laissent auprès du lit. Ses ennemis seuls l’observent d’une cachette où ils se sont placés et attendent l'issue. L’homme de Dieu exhorte la malade à faire une sainte confession. Et celle-ci ne s'occupe de rien autre que de louer à outrance son confesseur, qu’à vanter la gloire de sa réputation.
Il la presse de faire ses aveux : elle continue et recommence ce qu’elle vient de dire, au point que le religieux la croyait en délire par l'effet de la maladie, jusqu’au moment où enfin elle lui découvre le feu impur qui brülait dans sa poitrine : « La circonstance, le lieu et l’occasion, tout est favorable, » lui dit-elle, pour l’action qu’elle sollicite. Cet homme tout chaste demeure stupéfait et il se tait quelques instants; il implorait en silence le secours de Dieu et de la Vierge, sa très-sainte Mère, et il les invoquait dans ce grand péril que courait son salut. La courtisane croit qu'il chancelle et que, vaincu par ses attraits, son silence indiquait son consentement; elle insiste donc et lui assure qu’il n’a rien à craindre pour sa conduite, pas même le moindre soupçon. André, après lui avoir fait une correction toute paternelle, lui avoir rappelé les menaces du jugement de Dieu, l'éternité des supplices réservés aux impudiques, voyant qu'il ne gagnait rien, lui dit : « J’ai des reliques des Saints que par religion je porte suspendues à mon cou; laissez-moi, je vous prie, les porter à mon compagnon qui se tient là en dehors avec les serviteurs; ce serait un crime, en vérité, d'accomplir l'acte que vous me demandez en gardant sur moi ces reliques sacrées. » Elle le laisse aller; André, sorti de cette fournaise ardente sans la moindre atteinte des flammes impures, se hâte de rentrer au couvent, et, quoique rappelé et invité encore, il ne retourna jamais plus auprès de cette femme éhontée dont il se joua par cet adroit stratagème.
Notre bienheureux Louis Bertrand obtint sur sa chair, par l'appui
de la sainte Vierge, une victoire non moins éclatante. Il admonesta Il 32
498 CONFÉRENCES SUR:LES LITANIES DE LA SAINTE VIERGE. aussi d’un ton-paternel un Espagnol qui brûlait de l’impure passion. Tandis que le coupable aurait du le remercier de ses avertissements, il luistendit au contraire un piége et lui envoya une belle et élégante jeune fille qui vint, par une nuit d'orage, auprès du saint homme logé dans une pauvre cabane. Voyant le piége, l’homme de Dieu ne la reçut pas dans sa demeure : « Ma fille, lui dit-il, restez au dehors quelques instants, jusqu’à ce que je revienne. » Il entre aussitôt dans une petite chapelle voisine, et, les-portes étant bien fermées, il se livre à d’oraison; ensuite, prenant la discipline, il flagelle horriblement son corps faible et languissant. Cette femme impudique l’entend; les profonds gémissements et la cruelle flagellation du saint homme résonnent à ses oreilles ; déjà touchée d’en haut, elle voulait retourner chez elle et ne le pouvait cependant ; enfin, trois heures après, Louis revient et, sortant de la maison : « Femme, retirez-vous, dit-il, et, vous souvenant des vengeances divines et des supplices éternels, gardez-vous avec:soin à l’avenir d’une audace aussi criminelle. » Elle se retira et raconta en détail tout ce qu’elle avait appris à son amant, l’auteur du piége tendu. Celui-ci fut frappé de la grande sainteté et de l’énergie du saint homme, et il s’affranchit du joug de l’infâme passion qui le tenaït esclave depuis longtemps. (Rapporté par Balthazar Rocca, dans la Vie du bienheureux Louis.)
Avec’ l'appui de la Vierge, Mère de Dieu, notre bienheureux Conradin de Brescia remporta aussi sur sa chair une insigne victoire. Le démon impur avait allumé en lui les flammes ardentes de la passion; il saisit un fouet garni de fer et s'en frappa si longtemps qu'il finit par les éteindre entièrement sous la pluie de sang qui sortit de son corps meurtri:et qui ensuite coula de :ses blessures pendant toute sa vie. À la suite de cette remarquable victoire remportée sur luimême, la bienheureuse Vierge Marie lui apparut et lui oïgnit le corps d’une sorte de préservatif céleste contre l’impure passion. On trouve ce récit dans Phodius.
Citons, pour clore cette liste de héros de la chasteté, la bienheureuse Colombe de Rieti, professe dans l'Ordre de saint Dominique. L'Esprit infernal s’était un jour montré à ses yeux sous les dehors d'un beau jeune homme et entièrement nu; elle arracha des plantes
d’orties dont elle se déchira le corps jusqu’à ce qu’elle eût écarté et fait disparaître la figure du tentateur. C’est écrit par Jean Gaveston.
LA BIENHEUREUSE VIERGE GARDE, PROTÉGE, DÉFEND ET BÉNIT, CONTRE $ . LES DANGERS DE LA NUIT, LES FRÈRES DE L'ORDRE DES PRÊCHEURS.
Pendant la nuit, ordinairement, les hommes courent de plus nombreux et de plus grands dangers pour leur salut. Pendant la nuit, en effet, non-seulement les fantômes, les lutins, les lémures, les larves, les spectres, les ombres, les prestiges viennent les importuner et les tourmenter, mais encore les tentations mauvaises, les impures et mille séductions criminelles les assaillent selon leurs dispositions morales et leur tempérament. C’est pourquoi Dieu, promettant sa protection au juste, s'engage à le défendre contre l’œuvre qui marche dans les ténèbres, c’est-à-dire, comme l'interprète la paraphrase chaldaïque, contre le démon qui marche au milieu de la nuit. C’est pour la même raison que les mères, dans leur tendresse, gardent avec plus de soin leurs enfants pendant les heures de la nuit; ainsi, la jeune mère veille à ce que son petit enfant soit bien couché dans le berceau pour recevoir le doux sommeil, et, désireuse de fermer sa paupière, tantôt elle l'approche de ses mamelles, tantôt elle le caresse de la main, tantôt elle le berce dans sa couche légère.
Ces soins maternels, la bienheureuse Vierge Marie les a prodigués aux Frères de l'Ordre des Prêcheurs en les visitant pendant la nuit, en les arrosant d’eau bénite, en les bénissant. L'an du Seigneur 1219, à Rome, dans le couvent de Sainte-Sabine, Dominique, l’homme de Dieu, après de longues prières faites dans la chapelle au milieu de la nuit, venait d'entrer dans le dortoir ; la Mère de Dieu, accompagnée des saintes vierges Cécile et Catherine, lui apparut rayonnante d’une imeffable beauté ; il la voyaït faisant des aspersions sur le lit de chaque Frère, un seul excepté, et bénissant du signe de la croix tous les religieux qui dormaient. Il lui demanda qui elle était : « Je suis, ditelle, celle que vous appelez Mère de miséricorde et Mère de Dieu, et chaque fois que vous chantez : «Aïdez-nous, Ô notre Avocate, » c’est moi qui autant de fois vous recommande par mes prières, vous ef votre Ordre, à mon Fils, et le supplie de l’accroitre et de le conser
ver. » Dominique lui demanda ensuite pourquoi elle exceptait un
religieux de l’aspersion faite sur chacun : « C’est, lui dit-elle, parce
qu’il est immodestement couché dans son lit. » (Cité par saint Antonin
dont il est parlé plus haut.) Et la règle des Prêcheurs exige que les” Frères dorment ceints de la tunique et chaussés.
Aux bontés de la sainte Vierge nos Frères devaient souvent un doux sommeil, un suave engourdissement qui réparait leurs forces affaiblies par les jeûnes, les études, la prédication, les austérités et leur ménageait des songes purs et chastes. Les uns, grâce à ses soins, étaient éveillés par leur Ange gardien pour se livrer à la prière, comme saint Raymond que la sainteté de ses œuvres et le bruit de ses miracles ont fait connaître. D’autres étaient visités pendant la nuit par les Saints qui règnent avec Jésus-Christ, tels que saint Vincent Ferrier à qui, par la permission de la Vierge, Mère de Dieu, se présenta une nuit notre saint Père Dominique descendu dans sa demeure céleste, et, se couchant à ses côtés sur son pauvre lit de religieux, chassa le sommeil loin de ses paupières et eut avec lui de longs entretiens sur les choses divines. D’autres, se passant entièrement de sommeil, vaquaient toute la nuit à de saints exercices et méditaient sur les beautés du Ciel. Nos histoires en citent enfin un très-grand nombre qui passaient presque toutes les nuits sans dormir, et de toute leur vie n’usaient plus de leur couche, aidés et animés du secours divin que la Mère de Dieu leur obtenait. C’est ainsi que sainte Catherine de Sienne livrait au sommeil d’incroyables et rudes combats. En tête d’eux tous marcha saint Dominique qui, encore enfant, obéissant à un instinct céleste, fut surpris hors de son berceau et couché sur le sol, les feux humides de larmes; devenu homme, il passa presque chaque nuit de sa vie à veiller dans la chapelle. Aussi nous chantons dans son office : « Veillant sans cesse auprès de Jésus-Christ, iln’avait point de lit en propre, sauf le fleuve de ses larmes ; son corps chétif ne connaissait guère d'autre bain. »
LA BIENHEUREUSE VIERGE PROTÉGE LES FRÈRES DE L'ORDRE DES PRÉ- CHEURS CONTRE LES EMBUCHES DU DÉMON; ELLE ÉCARTE D'EUX LES SPECTRES ET LES FANTÔMES NOCTURNES.
Voyant que de biens Dieu opérait dans les âmes par les Frères de lOrdre des Prêcheurs, l'ennemi du genre humain s’efforçait de toutes manières, même dès les commencements de l'Ordre, de les troubler, les tourmenter et les diviser, et il employait pour cela non-seulement des piéges secrets, mais même, partout où ils se réfugiaient, il les poursuivait de mille fantômes, spectres et figures infernales pour les séduire : il offrait à leurs yeux des femmes impudentes, il les accablaït de coups, de maladies et de langueurs; quelques-uns obsédés de souffrances corporelles, il les tourmentait si violemment que plusieurs et un trop grand nombre, hélas! moralement abattus, semblaient céder aux suggestions perverses de l'ennemi. Il y en eut en effet qui, sous le coup de ces images de l'Enfer hurlant à leurs oreilles, rentrèrent dans le monde après avoir quitté la règle et l’habit religieux; d’autres embrassaient un autre Ordre ; d’autres enfin se livraient à d’autres imaginations. Dieu permit alors que ses secousses vinssent ébranler notre Ordre, pour que l’abondance des révélations et des dons célestes dont nos Frères étaient favorisés ne les énorgueillit pas; il a voulu ensuite leur faire connaître la vocation et le but de l'Ordre, et leur faire comprendre, comme l’écrivait jadis saint Paul, qu'ils auraient à lutter non contre la chair et le sang, mais contre les principautés et les puissances, contre les princes du monde, c’est-à-dire de ce siècle ténébreux, contre les esprits de malice répandus dans l’air. Ils apprendraient enfin par là ce que, pour la gloire de Dieu, ils auraient un jour à souffrir soit du démon mème, soit des hommes méchants, c’est-à-dire des Païens, des hérétiques, dont ils devaient combattre les erreurs et détruire les hérésies.
De nos jours, en l’an du Seigneur 1602, le rusé ennemi des âmes voulait, par un semblable artifice, ruiner le noviciat dans notre couvent de Salamanque. Pendant presque tout le mois de novembre, la maison des jeunes novices où étaient élevés environ deux cents disciples du Christ, fut infestée de spectres et de fantômes horribles; le
démon, rôdant autour des dortoirs, se transformaittantôt en une sordide truie à l’ignoble grognement, tantôt en une horrible chimère aux Tongs cheveux pendants, au ventre d’une grosseur démesurée, ayant des jambes et un cou de cigogne. Il leur faisait apparaître bien d’autres formes de fantômes, qui causaient la plus grande terreur à ces jeunesreligieux. Le monstre infernal exerçait surtout ses füreurs contre le Frère Jérôme Mironius, alors novice; prenant les traits et les vêtements de sa mère déjà morte, il venait auprès de lui, couché dans sa cellule, et lui reprochaïit par mille injures et outrages d’avoir renoncé àl'héritage paternel assez considérable et de s’être fait moine, après avoir déçu les espérances de sa famille. Le cruel ennemi de ce jeune novice, forcé par les exorcismes à donner le motif de ces violentes attaques, avoua que dans les fréquentes tentations dont il l’éprouvait, le: Frère Jérôme non-seulement l’avait toujours repoussé, mais s'était même ri. de lui et Pavait méprisé avec une fermeté inébranlable. La très-bienveillante Mère de Dieu ne refusa pas son secours à nos Frères dans ces nombreux périls qui les assaillirent. En effet, à peine eurent ils commencé à chanter cette pieuse antienne : Salve, Regina; selon le rit solennel alors introduit et depuis conservé religieusement jusqu’à nos jours, qu'aussitôt s’évanouirent ces spectres et ces milliers de fantômes qui se montraient principalement à Rome, à Bologne et à Paris. L’ennemi fut mis en fuite, ses forces brisées, ses ruses et ses artifices déjoués, grâce au secours de Marie, Mère de Dieu, qui expulsa du couvent de Salamanque cet essaim d’esprits infernaux avec leurs spectres et leurs fantômes. Et comme deux de nos Frères eurent parcouru le dortoir et jeté de l’eau bénite sur chaque cellule, en prononçant à toutes les portes ces mots : Ave, Maria, la troupe entière des démons fut dissipée et le repos habituel fut rendu aux religieux. (Rapporté par Jean Lopez, évêque de Monopoli {.)
La bienheureuse Vierge n’a pas montré moins de sollicitude à écarter l'ennemi infernal de chacun des Frères de l'Ordre des Prècheurs. Le rusé démon vint trouver saint Vincent Ferrier, jeune encore, sousles traits d’un vieux moine égyptien, à la barbe longue
3 JUIe Part., Histoire, Div. Ier, chap. xLur,
: VIERGE VÉNÉRABLE. 503 et inculte : « J'arrive, lui dit-il, des déserts de l'Égypte, où j'ai gardé la continence et me suis: abstenu de boire et de manger. Après avoir passé les années de ma jeunesse dans les plaisirs et les satisfactions de la chair, un jour, enfin, je me suis relevé de cette boue et j'ai mérité du Très-Haut la miséricorde et le pardon de mes crimes; c’est pourquoi, si l’on peut avoir foi aux paroles d’un homme âgé et instruit par les leçons de l'expérience, croyez-moi, vous aussi, réservez pour votre vieillesse ces précoces austérités de la vie; comme pour moi, Dieu un jour accueillera avec bonté votre retour: à lui. » Le-trèse chaste jeune homme s’épouvanta, et, sans rien répondre au prétendu moine, il invoqua la bienheureuse Vierge qu’il avait toujours grandement honorée. Averti d’en haut, il reconnuttqu’il venait d’être tenté par l’ennemi infernal et, se fortifiant du signe de notre sainte Croix, il le repoussa vaillamment,.
Le bienheureux Alain de La Roche éprouva aussi pour lui-même les-bons effets du secours de la sainte Vierge. Après une lutte de sept ans contre les spectres des démons et les plus violentes tentations dans lesquelles il fut même frappé, il mérita, comme nous l’avons dit plus haut, de voir lui apparaître la glorieuse Mère de: Dieu qui nonseulement le consola, mais encore l’allaita de ses saintes mamelles,
LA BIENHEUREUSE VIERGE PROTÉGE LES FRÈRES DE L'ORDRE DES PRÉ- + CHEURS ET LES DÉLIVRE DES.EMBUCHES ET DES NOMBREUX PÉRILS DE CETTE VIE.
Les auteurs rapportent un grand nombre de faits remarquables où éclate la protection maternelle de la sainte Vierge:envers nous: Eh premier lieu, nous pouvons citer notre très-saint fondateur Dominique, que la faveur de la sainte Vierge sauva d’un: imminent danger de mort, Avant d'établir notre Ordre, il arriva à notre saint Père d’être pris sur les côtes d’Espagne, en Galicie, par’ des: pirates africains qui le. jetèrent dans une trirème. Leurs navires, s’éloignant du rivage, avaient à peine regagné le large qu’une horrible tempête s’éleva sur les flots, excitée sans doute par Celle qui est l'étoile glorieuse de la mer, contre la vie de ces misérables pirates. Dominique, au milieu de ce pressant danger, se mit à recommander ces hommes aveciin-
stance à la bienheureuse Vierge, la suppliant de préserver leurs âmes, en même temps que leurs corps, du naufrage éternel. Dieu sourit aux prières de Dominique, et les éclats de la foudre, les vents, les ondes furieuses s’apaisèrent. La Vierge-Mère elle-même, apparaissant au Bienheureux, lui accorda les âmes de ces forbans et, sur le point d’être engloutis dans les flots, ce fut à ses prières qu’ils durent leur salut, et par lui qu’ils furent arrachés aux affres d’une double mort. Notre saint Père, dans cette circonstance, échappa ainsi à la mort pour la gloire de Dieu, pour la fondation et l'accroissement de l’Ordre si florissant qui lui doit son existence. La bienheureuse Vierge a révélé elle-même ce fait au bienheureux Alain de La Roche, qui le rapporte dans son ouvrage sur l’Importance du Rosaire *.
Après la fondation de l'Ordre, le bienheureux Père Dominique, étant à Rome, faisait souvent l’oraison , pendant la nuit, dans l’église de Sainte-Sabine. Le malin esprit, heureux de le troubler dans sa contemplation, et surtout se flattant de détruire, en la personne de ce grand réformateur du monde, qui venait de fonder le nouvel Ordre, son œuvre et son institution même, lança de la voûte de l'édifice une grosse pierre sur la tête du saint homme, et le choc fut si violent que le marbre du pavé sur lequel frappa la pierre se brisa sous Le coup et vola en éclats de tous côtés. Ce qui reste encore du pavé brisé, ainsi que la pierre jetée par le démon au milieu de l’église, a été placé sur une colonne haute de deux coudées et fixé par une chaîne de fer, pour que personne ne l’enlève. C’est d’une couleur noire, d’une forme ronde et, autant qu’on peut en juger, du poids de cinquante livres. La bonne Mère de Dieu regardait du haut du Ciel, quand le démon jaloux dirigeait cette énorme pierre sur la tête de son protégé, et elle ne permit pas qu'aucune partie de son corps, pas même le bout de son capuchon, en fût atteinte. (Rapporté par Ugolin, dans son ouvrage de l'Etat religieux ?.)
Le bienheureux Jourdain, premier maitre général de notre Ordre après saint Dominique, ressentit dans une circonstance semblable et même plus grave la faveur tout à fait merveilleuse de la sainte Vierge.
4 Chap. xvir. — 2 Chap. 1er.
VIERGE VÉNÉPABLE, 505
Venu à Rome, après avoir d’abord célébré la sainte messe, il se rendit à l’infirmerie, selon la bonne coutume de l'Ordre, pour donner la bénédiction et porter du soulagement aux malades. Il y avait alors un Frère convers, obsédé du démon et que lon gardait attaché par des liens et des courroies. Le saint Père lui ayant demandé pourquoi on l’avait si fortement attaché, il lui répondit que jusqu'alors en effet il avait été comme aliéné, mais que sa seule vue venait de lui rendre la santé. Le bon Père le crut et commanda que ce Frère füt délivré de ses liens. Peu après il vint avec les Religieux au réfectoire commun, et il y fut suivi du Frère rendu à la liberté de ses mouvements, qui se comporta à table d’une façon assez convenable. L'action de grâces récitée selon l’usage, le Père, fatigué de la route, va svrer quelque temps au sommeil : ce Frère, de nouveau saisi du démon, s’approche sans bruit du lit où dormait le saint religieux et, lui plongeant un rasoir dans le gosier, le blesse très-grièvement; il s’en fallut de très-peu qu’il ne lui coupât la gorge. Le saint Père, tiré de son sommeil par cette horrible blessure, cherche à se defendre, à arrêter l’attaque de ce furieux, et ses mains rencontrent le rasoir qui lui déchire affreusement trois doigts et les lui coupe presque. Au- bruit de cette lutte, Les autres religieux accourent, ils versent des larmes en trouvant Jourdain à demi-mort, et ils font venir les chirurgiens qui, reconnaissant les soins de leur art inutiles, avouent tout simplement qu’on ne doit plus attendre de remède que de Dieu. Les Frères ont aussitôt recours à la bienheureuse Vierge; ils lui demandent pendant deux jours, par de ferventes prières, de ne pas permettre que le démon, véritable auteur de ce crime, l’écrase ainsi et foule aux pieds ce Père illustre et leur Ordre avec lui. Le troisième jour commençait quand l’homme de Dieu, Jourdain, commanda au Frère qui le soignait de lui préparer les vêtements sacrés et tout ce qui est nécessaire pour dire la messe, voulant lui-même célébrer le saint sacrifice. Le Frère, frappé de surprise, court avertir le prieur; celui-ci demeure stupéfait et attribue la chose au délires. Il vient auprès de Jourdain, l’exhorte et le supplie de renoncer à son désir: les forces lui manquent tout à fait, lui dit-il, et le danger de mort n’est pas encore passé. Sans l'écouter, Jourdain sort du lit et, une fois levé, accomplit le saint sacrifice.
Après avoir consommé le corps sacré et le sang de Jésus-Christ, il lave ses doigts tenant à peine, et bientôt, Ô prodige! il sentetil voit ses blessures guéries, à tel point que, le jour même, en présence du Souverain-Pontife et des cardinaux et autres prélats rassemblés, il raconta le fait en pleine assistance, à la grande surprise: de tous. (Rapporté par Thomas Cantimpré ?, par saint Antonin ?, par Léandre Albert 5, par Castille * par Thomas Malvenda, à l’année 49227.) Et, bien que les auteurs précités ne disent pas que la sainte Vierge, dans cette circonstance, eût parlé ou fût apparue au bienheureux Jourdain,. il ne faut pas douter cependant que, par la puissante influence de la Mère de Dieu, lui fut divinement inspiré le: projet de célébrer la messe qui lui fit:recouvrer la santé.
Par un semblable prodige, grâce au secours de lasainte Vierge, fut délivré d’une mort imminente notre bienheureux Tancrède, que le bienheureux Jourdain:avait envoyé avec plusieurs confrères en Palestine, pour y prêcher l'Évangile. Pendant la traversée, le pain ve: nant à leur manquer, un Ange, par ordre de la Vierge, en apporta à Tancrède ; et une grande tempête s'étant élevée: sur la mer (sans doute: excitée par la rage du démon), la Vierge elle-même se montra à Tancrède et le sauva d’une mort menagçante, lui et ses compagnons, car le navire était presque submergé par les flots, et: euxmêmes en grand. danger de périr. Plodius-le raconte.dans son;ouvrage sur la Postérité de saint Dominique, en ItalieS.
D'une façon aussi miraculeuse, Clain Landoein: échappai saim et sauf à une, mort préméditée par des ennemis. Uniméchant, jaloux:de lui, avait suborné des sicaires pour le tuer; et, par le secours: de Marie, Mère de Dieu, qui apparutnon-seulemeut à Clair, mais encore aux scélérats chargés de lui donner la mort, ceux-ci virent. leurs coups repoussés, et Clair fut averti aussitôt de quitter Paris et de re: tourner à Sienne, sa patrie. Il obéit, et, revenu chez lui, les grands exemples et les ardentes. exhortations de saint Dominique le touchèrent, et, en reconnaissance du bienfait qu’il devait à la bienheureuse
1 Liv. II des Abeilles, chap. Lvn. — 2? IIIe Part., des Histoires, üt. XXII, chap. 1x, 89. — 3 Liv. I, des Hommes tllustres. — * Liv. II, Histoire de l’Ordre des Précheurs,.chap:n,—5 Liv. Ier, chap. ix.
Vierge, il donna son nom à l'Ordre des Prêcheurs, le regardant comme la famille de la Vierge. (Dans Plodius, au passage cité plus haut.)
Le bienbeureux Louis Bertrand, à cause de sa dévotion particulière envers la Mère de Dieu, mérita d'obtenir son secours dans les nombreuses adversités et dans les dangers qu’il courut. D’abord, allant prêcher l'Évangile dans le nouveau monde, comme de violentes pluies, qui sont habituelles dans ces pays, l’empêchaient d’arriver au lieu désigné pour ses prédications, il suppliait avec instance la Mère de Dieu de, ne: pas permettre que l’inclémence du ciel lui fit perdre le gain des âmes qu’il souhaitait très-ardemment. Ses vœux exprimés, il se met en route avec son compagnon, le Frère Didace Xavier, et, par une grande faveur de la sainte Vierge, ils parviennent à l'endroit désigné sans avoir été touchés par une goutte d’eau quand cependant de tous côtés autour d’eux tombait une pluie torrentielle. Une autre fois, dans le même pays du nouveau monde, une violente tempête le surprit naviguant sur le fleuve de la Magdeleine et le renversa avec sa barque dans l’eau; implorant,. du milieu de son danger, l’aide de la Mère de Dieu, il parvint, grâce à son secours, sain et sauf sur lerivage. Une troisième fois, dans ces pays, ayant à traverser de hautes montagnes, il rencontrait souvent des tigres et d’autres bêtes féroces, mais par le secours. de la Vierge il échappa toujours à leurs atteintes. Une quatrième fois, les Indiens.païens, irrités contre le bienheureux Louis, parce qu’il leur avait enlevéles os d’un prêtre idolâtre qu’ils adoraient, lui donnèrent du poison; mais lui, ayantavalé ce poison, n’enressentit point les effets : il resta en bonne santé et le venin sortit de ses entrailles, à la grande stupéfaction des Païens qui ne comprenaient pas qu’un toxique si mortel n’eût pas été nuisible à Louis. Une cinquième fois, un Indien se voyant accusé par lui, en public, de Libertinage scandaleux, outré de fureur, tira son épée contre l’homme de Dieu pour le tuer, mais, Ô miracle! un arbre, poussé subitement, qui se trouva à la: place de l’homme de Dieu, reçut le coup et lui n’eut pas la moindre blessure. Cet arbre, dans l'Inde, est appelé bois sacré, soit à cause de la main qui le donna, soit à cause de la défense qu'il offrit au saint homme, Une sixième fois, le même saint personnage, revenu du nou-
veau monde en Espagne, dans la Tarraconaise, reprochait à un riche espagnol des habitudes honteuses. Ce débauché, furieux contre lui, suborna un brigand pour le débarrasser de Louis. Tandis que le brigand, aposté, cherchait à l’atteindre de son escopette, chose merveilleuse! ce n’est plus une escopette, mais la figure du Christ crucifié que, par une admirable métamorphose, il s'aperçoit tenir entre ses mains. Tout son être frissonne d'horreur, et il a déjà oublié sa tentative criminelle. (Rapporté par Balthazar Rocca, dans la Vie du bienheureux Louis, par Fernandez et d’autres auteurs.)
C’est par un aussi grand miracle, toujours avec l’aide de la Vierge, que Pierre Caralte, autrefois disciple de saint Vincent, échappa à la mort. Il allait à une Chartreuse, située sur les frontières de la Catalogne, que l’on appelle Scala Cœli, et comme il était vieux et malade, il était monté sur une mule. Le malin esprit effraya la bête par la vue d’un spectre, et l’animal, comme rendu furieux, démonta de la selle le bon vieillard et, n'étant plus retenu que par l’étrier, la tête en bas frappant contre la terre, il fut traîné dans une folle course pendant une grande longueur de route. Ses compagnons, qui le suivaient avec peine, n'avaient pu lui être d’aucun vrai secours et, voyant de loin sa tête fracassée, le croyaient mort. Enfin, ayant pu atteindre la mule, ce n’est pas sans un grand étonnement qu’ils voient le Père sans la moindre blessure. Au même instant dans le monastère où se rendait Caralte, Jean Fortius, Chartreux, homme remarquable par sa sainteté et le don prophétique, célébrait le saint sacrifice. Dès que Caralte mit le pied dans la ville, aussitôt, venant le saluer, il le félicita de sa bonne santé en ces termes: « Sois le bienvenu, mon cher Caralte, tu as eu une grande protectrice qui t'a sauvé; quand tu étais suspendu à l'étrier, elle a garanti de ses mains la tête et tout le reste du corps pour que tu ne fusses pas brisé sur les pierres de la route.» Sans doute l’homme de Dieu, quand il était à l’autel, célébrant le saint sacrifice, avait vu la bienheureuse Vierge recevoir de ses mains la tête et tout le corps de Caralte renversé de la mule. Ainsi le rapporte François Diégo, dans son Histoire de l’Aragon.
La même protection de la sainte: Vierge fut manifestée à notre Frère Thomas de Saint-Jean, qui plus tard, à cause de son infatigable
ardeur de prècher le Rosaire, fut appelé Frère Thomas du Rosaire. Souffrant un jour d’une maladie, par une mauvaise nuit où tous le croyaient sur le point de trépasser, il vit le démon s’approcher de son lit sous la figure d’un horrible monstre. Thomas avait, suspendue à son chevet, une image de la très-sainte Vierge, levant les yeux et son cœur vers elle : « Venez à mon aide, dit-il, Ô très-bonne Mère. » A peine avait-il parlé que la Vierge avance la main hors de son image peinte et, prenant le bras de son protégé : «Ne craignez-rien, mon fils Thomas, lui dit-elle, je suis prête à vous aider; levez-vous et soutenez le culte du Rosaire, comme vous l’avez fait jusqu'ici. » Thomas se lève, entièrement guéri, délivré par la faveur de la Vierge et du spectre du démon et de la mort qui le menaçait. (Cité par Augustin de Avila, dans l’Histoire du Mexique, par Fernandez, Plodius, Lopez.) La glorieuse Mère de Dieu arracha au péril de la mort le Frère convers Marc de Mena, dans ce fatal sinistre de la flotte indienne, arrivé en l’an du Seigneur 4553. Dans ce naufrage, une tempête des plus violentes ayant détruit tous les navires sur les côtes de la Floride, environ sept cents Espagnols périrent engloutis dans les flots et trois cents seulement se’sauvèrent à la nage et purent toucher la terre. Dans le nombre se trouvaient cinq des nôtres, dont un, le Frère convers Marc, grièvement blessé par les sauvages de la Floride, sur les bords du fleuve, épuisé de faim et de soif, dépouillé de ses vêtements, de plus percé de plusieurs flèches des sauvages, en ayant une dans l’œil droit, resta sur place, étendu sans vie, abandonné et regardé comme un cadavre. La très-clémente Mère, qu’il appelait à son secours, vint l’assister. Tandis qu’il prie, il voit venir vers lui de l’autre rive deux hommes, vêtus autrement que dans le pays, et du reste assez richement. Ne pouvant leur jeter des cris, il les appelle par des signes. Ils s’empressent aussitôt et, avec du foin entassé dans la barque, une couverture de coton adroitement tressée, ils disposent un lit où ils le couchent doucement pour le faire reposer; ils le transportent de là sans accident, pendant trois heures, jusqu’à treize milles de distance, et arrivent sur les bords d’un fleuve où se trouvait une garnison de soldats espagnols. Ils le déposent sur la rive du fleuve dans sa couverture et, lui montrant
le village sans lui dire rien autre que: « Tampico, voilà Tampico,» ils disparaissent. Mare s’achemine vers le bourg, emportant avec lui un très-beau pain que ses bienfaiteurs inconnus lui avaient donné dans le fleuve et la couverture sur laquelle ils avaient couché. Il se persuade qu’il a reçu les soins de deux Anges à lui envoyés par la Mère de Dieu, à qui il s’était recommandé, et, en retour d’un si grand bienfait, il forme le vœu de réciter chaquejour le Rosaire et les Heures de la sainte Vierge, s’il guérissait. (Rapporté par Avila dans son Histoire du Mexique.
La bienheureuse Agathe de La Croix reçut de la sainte Vierge, de cette manière ou autrement, des marques nombreuses de protection. À peine dans sa sixième année, jouant avec d’autres petites filles à se tenir sur un tertre, soit une éminence de terrain, elle fut poussée et renversée par l’une d’elles. Dans sa chute : « Mère de Dieu, secourez-moil» s’écria-t-elle, et, soutenue par les mains de la Vierge qui lui apparut, son corps n’éprouva pas le moindre-mal. Une autre fois, le malin esprit fittomber d’un tabouret la jeune fille, qui, tenant à la main un couteau pour donner du fromage à un mendiant, se coupa ‘cruellement le doigt. La Reine du Ciel lui apparait, elle lui guérit ‘entièrement le doigt coupé, sans lui laisser même la mondre cicatrice; ‘ajoutant ces paroles: « Ma fille, ne craignez plus le démon, chaque fois qu'il voudra vous nuire, mon Fils unique vous retirera du danger.» Une troisième fois, son cousin, qui était violemment irrité contre elle, l’avait précipitée d’unehauteur sur des rochers taillés à pic; ayant imploré le secours de la Mère de Dieu, elle se vit recueillie dans ses bras et se trouva ‘sauvée. Une quatrième fois, Satan, l’ennemi déclaré de la piété, avait irrité contre Agathe ses propres parents, ‘en lui reprochant ses habitudes de prodigalité qui réduisaient sa famille à la misère. Son père, poussé à bout contre elle, exigea ‘un jour que la jeune fille fit l'office de cocher, conduisit un char lentement, -en prenant garde qu’un ‘enfant placé dessus n’éprouvât aucun mal. La jeune fille entreprit ce travail'au-dessus de ses forces; pendant un ‘certain temps, elle eut la chance de bien conduire, mais le char arriva sur une pente où s’élancèrent les mules sans pouvoir être retenues. Ne trouvant
aucun moyen de ralentir sa marche, elle lève son cœur et ses yeux vers la Mère de Dieu et s’écrie: « O ma Souveraine, mon unique salut, si vous ne me prêtez secours, je périrai par les mains de mon père, qui me suit ici furieux.et plein de haine. » La bonne Vierge écoute Ja voix suppliante de la jeune fille, et elle envoie des Anges tirer lechar de cet endroit dangereux et le remettre dans un chemin plus sûr. Une cinquième fois, un méchant essaya de la frapper de son épée sur les rives du fleuve de Henarès, près de la ville d’Alcala; mais un Ange d’une grande beauté, orné d’une chevelure couleur d’or, l'ayant épouvanté, l’empêcha d'accomplir son dessein. En sixième lieu, quelqu'un avait soustrait à Agathe les fouets dont elle se servait pour se donner la discipline; celle-ci désirant flageller son corps selon son habitude, était venue dans un grenier se faire un instrument semblable, un fouet dont elle se frapperait. Le démon, jaloux, ébranle les murs de cette bâtisse et les fait tomber sur la tête d’Agathe, l’ensevelissant tout entière sous les décombres. Dans ce grand danger, elle adresse de vives prières à la Mère de Dieu: elle en est écoutée; la sainte Vierge écarte les pierres qui couvraient Agathe et arrache ainsisa protégée à une mort certaine. Dans la Vie de la bienheureuse Agathe, Antoine, le martyr, raconte cela.
Marguerite Diaz avait été épuisée par les weilles continuelles, les jeûnes, les rigueurs de la discipline, au point que de fréquents vertiges la tourmentaient. Ilarriva qu’unjour,pendant qu’elle priaitavecplus de ferveuraprès Le coucher du soleil, accablée de ses douleurs de tête, elle tomba dans unpuits qui était sur son passage ; ses Sœurs la cherchèrent en vain pendant toute la nuit; au point du jour, une converse appelée Catherine Araès l’aperçut au fond du puits. On accourt eton la retire du puits saine etsauve ; elle fait connaître qu’elle doit son salut à une noble dame vêtue de bleu, portant un bel enfant dans ses bras, qui lui a tendu la main au moment de sa chute et lui a dit: « Je ‘puis t’empècher de tomber, comme je veille à ce que tu sois sans blessure et même sans la robe mouillée; mais je veux fe laisser tomber dans le puits pour que le bienfait que je t’accorde ait un plus grand éclat ‘. »
1 Lopez, {le part., Liv. Ier, chap. LXxxXv.
Notre Pierre de Cordoue était allé avec une suite de quelq ue Espagnols dans l’île Marguerite, du nouveau monde, pour y prècher l'Évangile, Les sauvages, soit par haine des Espagnols, soit par haine de la foi que Pierre leur apportait, se précipitent sur eux et les massacrent tous. Pierre seulavec son compagnon, échappé sans blessure aux armes et aux flèches de ce peuple furieux, court au rivage et monte sur une barque dépourvue de rames, de voiles et de tout l’appareil nécessaire ; il s’abandonne à la protection de la Vierge Mère et, dans un jour, grâce à la mer et aux vents favorables, il fait heureusement un trajet de deux cents milles, ayant pour pilote le: Christ, à qui les vents et la mer obéissent, et saint Dominique étant assis au gouvernail, comme beaucoup l’aperçurent. (Augustin de Avila, dans l’Histoire du Mexique ‘.)
A Zamore, dans la Castille, nos religieux, après complies, se livraient, selon l’usage, à la méditation, quand toute la partie de l’église qui forme la voûte se mit à craquer et à s’ébranler. Absorbés dans leur contemplation, peu s’en aperçurent. Alors, du crucifix placé sur le grand-autel sortit une voix qui criait : « Frères, fuyez! » Ne se doutant pas du danger, et craignant les malices et les ruses du démon, les religieux ne s’inquiétèrent pas d’abord de ce cri et de nouveau, plus forte, retentit la même voix : « Fuyez, Frères, tout cet édifice va crouler! » Aussitôt ils se précipitent, et le dernier est à peine sorti que la voûte entière s’écroule. Ainsi échappèrent-ils à ce désastre, dont tous, assurément, auraient été victimes sans le secours divin qu’ils durent à la protection spéciale de la bienheureuse Vierge ?.
A notre époque, dans l’année 1609, il arriva un fait semblable à Madrid. Nos religieux vaquaient aux saints offices de la nuit; voilà que la grande cloche s’ébranlant d’elle-même se met à sonner merveilleusement. Nos religieux accourent et voient que la cloche se balance sans avoir reçu aucune impulsion. Ils soupçonnent alors que le Ciel les avertit par là de quelque grand danger. Ils s’enfuient donc an hâte du chœur, et aussitôt s'écroule le mur de l’église dont la
1 Liv, Ier, chap. x. — 2 Ile Part. des Histoires, liv. Ier, chap. xxxvit,
chute, infailliblement, les aurait écrasés sans cet avertissement divin ménagé par la sainte Vierge {.
Osanna de Mantoue, vierge consacrée à la Reine des vierges d’une manière admirable, traversait un jour le fleuve Éridan, que l’on nomme vulgairement le Pô. Un vent violent qui s’éleva tout à coup renversa sa barque et fit tomber la jeune fille dans le fleuve avec d’autres personnes. Aidée par le secours divin et la Mère de Dieu, elle se tint debout au milieu des eaux furieuses et, élevant au-dessus de sa tête le crucifix en guise d’étendard, elle rendit courage à tous ses compagnons d’infortune et peu à peu les amena sur la rive avec leurs bagages qui ne furent pas même mouillés. (Cité par François Ferrier, Jérôme d’Olivet, Razzi, Gaveston, Plodius.) dé
Je préviens ici Le lecteur bienveillant que si nous avons déjà relaté et si nous relatons ci-après plusieurs remarquables faveurs accordées d'en haué à nos Frères, dans lesquellés nous ne parlons pas de l’assistance visible de la Mère de Dieu, il n’aille pas croire au moins qu’elles aient été accordées à l’insu de la Vierge ou sans son autorisation. En effet, puisque saint Bernard a pu écrire cette parole ? : « Toutes. les délivrances et toutes les grâces qui sont énumérées dans PAncien Testament, je ne crains pas de dire que Dieu les a accordées pour l'amour et en considération de cette jeune fille, » à meilleur droit rouvons-nous dire que rien ne nous est venu du Ciel qui ne nous füt obtenu, réservé, ménagé, accordé par Marie. C’est à son soïn que le Christ a confié, comme nous l’avons vu, tous les Ordres religieux, et en particulier l’Ordre des Prêcheurs ; la sainte Vierge, comme nous l’avons rapporté, ne s’est pas montrée notre Mère une fois seulement, elle a daigné plus tard remplir envers nous tous les devoirs de la plus tendre des mères. J’ai voulu raconter ces faits pour enflammer de plus en plus, dans le cœur de nos Frères, leur amour envers la très-sainte Vierge Marie.
1 Choquet, dans l’ouvrage cité plusieurs fois, chap. xr, vers la fin. — 2 Sermoù Lxs,
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LA BIENHEUREUSE VIERGE MARIE DÉFEND EXCELLÉMMENT LA RÉPUTATION DES PRÉCHEURS.
Aucun moyen de nuire, aucune fraude savamment préparée, n’ont pu satisfaire le malin esprit et le rassasier d’affliger, de vexer et de tourmenter les Frères Prêcheurs. Non-content de les troubler, comme nous l’avons vu, par des séductions, des spectres, des fantômes, des menaces, des coups, des tentations impures, il s’efforçait encore de les dénigrer dans l'opinion et de ternir l'éclat de leur beau nom par des calornnies, des accusations et d’exécrables impostures. En ce point s’estralors vérifiée cette pensée de saint Augustin sur le démon, prise dans son Épütre exxxvii° : « Quand il ne peut entraîner quelqu'un dans l’abime du mal, il s’efforce de souiller sa réputation, et cela dans l’espoir que, sous le coup des opprobres et du dénigrement, on se décourage et ontombe enfin sous son pouvoir. Ne pouvant donc séduire nos Frères par ses divers artifices, il essayait de porter atteinte à leur réputation par de honteuses calomnies. Mais avec le secours de la Mère de Dieu, toutes ses machinations se réduisirent à néant, et nos religieux triomphèrent toujours glorieusement des audacieux imposteurs.
Dès l’origine de notre Ordre, un méchant apostat qui en était sorti déchirait parmi le peuple, par d’horribles mensonges, des impostures et des calomnies, la vie de nos pauvres Frères, à tel point que, pour ménager l'opinion trop crédule, ils se gènaient beaucoup de paraître en public. Mais dans cette pénible conjoncture, la Vierge-Mère les assista et protégea vaillamment l'innocence de ses fils. Par un décret du sénat de la ville où ceci se passait, l’imprudent accusateur fut jeté en prison, et là ce méchant cracha, pour ainsi dire, toutes.ces infâmes calomnies; il avoua sans détour qu’il avait tout imaginé lui-même en haine de l’Ordre qu’il avait déserté. (Jean Lopez ‘, Fernandez ?.) Ces auteurs racontent aussi que le Frère convers Landricus, très-renommé pour sa sainteté, étant retenu par une grave maladie, avait aperçu la hjenheureuse Vierge avec d’autres vierges qui se disposaient à faire.
4 Liv. Ier, chap. vu. — ? Liv. Ier, chap. xv.
quelque purification ou une ablution. Leur demandant où elles aïlaient : « Nous sommes venues du Ciel, dit la bienheureuse Vierge, pour effacer les souillures que les mensonges ont répandues sur le nom et la brillante renommée des Frères prêcheurs, et leur rendre leur ancien éclat.»
Du vivant de saint Dominique, le démon jaloux fit attaquer la réputation de nos Frères par de méchants industriels qu’il suborna, les envoyant çà et là en divers endroits et Les excitant au gain, à l’aide de leurs faux costumes de Frères prècheurs. Mais la sainte Vierge, pour élever la bonne renommée de l'Ordre, lava ses membres de cette tache de sordide avarice dont le démon voulait les souiller. Le Souverain-Pontife Honorius III publia, l'an 1221, une bulle en faveur de l'Ordre, par laquelle il ordonna de saisir, en quelque lieu que ce fût et pour être condamnés, ces prétendus industriels qui n'étaient que des faussaires, et, sans aucun doute, il agit sous l’impulsion secrète de la Mère de Dieu. 3
La bête infernale ne pouvant, par ses émissaires, compromettre la réputation de nos Frères, s’appliqua à décrier de diverses manières les principaux religieux de l'Ordre que leur sainteté et leur science mettaient en évidence.
Une étoile des plus brillantes de notre Ordre, dans les commencements, ce fut saint Pierre, martyr, de Vérone, que les Anges visitaient souvent et daignaient entretenir à cause de sa grande pureté, de son innocence et de sa sainteté. Un jour, à Bologne, tandis qu’il priait dans sa chambre, se présentèrent à lui les saintes vierges et martyres Cécile, Agnès et Catherine, et elles eurent avec le Saint un entretien si animé que quelques passants, étonnés du bruit, le soupçonnèrent d’avoir introduit dans sa chambre des femmes éhontées et le dénon- + cèrent au prieur. Celui-ci, induit en erreur, soumit le fait au conseil des Pères; on jugea Pierre coupable, non pour avoir nié ou avoué ce dont on l’accusait, mais parce qu’il s’en était tenu à demander le pardon de ses fautes. Condamné à s’exiler loin du couvent, il fut relégué dans un monastère de la Marche d’Ancône. Pierre supporta patiemment cette peine, cependant il s’affligeait beaucoup d’avoir scandalisé ses Frères, de retarder le salut de plusieurs et surtout de me pouvoir
plus se permettre de défendre la foi catholique : c’étaient là tout autant de tristes conséquences de sa honteuse flétrissure. Songeant à tout cela, il se tourne vers l’image du Christ crucifié et lui dit: « O bon Jésus, mon espérance, mon amour, pourquoi as-tu permis qu’étant innocent je fusse accusé d’une si grande infamie? Qu’ai-je fait pour être frappé d’un pareil déshonneur, d’une si noire flétrissure ? » Et d’une voix distincte l’image du crucifix lui répondit : «Moïimême, Pierre, qu’ai-je fait pour être chargé de tant d’opprobres ct être condamné à la mort la plus honteuse? Apprends donc de moi, si Lu l’ignores, à supporter patiemment les opprobres et l’ignominie.» Forüfié par ces paroles, Pierre se réjouissait grandement d’être jugé digne de participer aux souffrances du Christ. Quelque temps après on reconnut la vérité de cet entretien de Pierre avec de saintes vierges, et cette voix du crucifix qui lui avait parlé, entendue par d’autres, fut un victorieux témoignage. Ainsi l’innocence et la sainteté de Pierre furent rendues publiques, sa gloire devint même plus grande alors qu'auparavant, et plus remarquables furent son humilité, sa patience, sa piété, au point qu’un an plus tard, aux vœux unanimes, il fut réclamé et élu prieur de ce couvent. (Plodius, dans son ouvrage sur la Posiérilé de saint Dominique en Italie ?.)
Henri Suso, que Dieu avait éprouvé par les plus grandes misères et les plus grands malheurs d’ici-bas, ce qui lui mérita le surnom de Job chrétien, fut aussi accablé, par le démon et ses suppôts, de nombreuses calomnies etimpostures. Voiciles principaux sujets de déshonneur qu’on offrit sur son compte à la crédulité publique : on l'areusa d’avoir eu des enfants à la suite d’un commerce honteux avec une prostituée, d’avoir dérobé l'argent d’un saint ermitage et fait disparaitre les objets sacrés; d’avoir, dans un intérêt de gain sordide et par le moyen d’une insigne imposture, répandu le bruit qu’il coulait du sang du côté d’une image du Christ; qu’il s'était vivement piqué le doigt jusqu’au sang, et en avait touché une image en marbre du Christ; on l’accusa d’avoir écrit des choses exorbitantes sur la foi catholique, d'avoir fait un marché avec les Juifs pour empoisonner tous les puils
4 Liv. VII, chap. Lxvr
et toutes les fontaines de l'Alsace. (Surius rapporte toutes ces étranges et horribles accusations dans la Vie de Henri Suso ?.) Maïs le saint homme, avec le secours de Dieu et de sa Mère, triompha de toutes ces calomnies et n’en devint ensuite que plus illustre.
L’an 1313, après la mort de l’empereur Henri VII, une grande per: sécution surgit contre l'Ordre des Prêcheurs, à la suite d’une affreus : calomnie dont était victime le Dominicain Bernard Politien. Ce religieux, qui depuis plusieurs années appartenait à l'Ordre, fut, à cause de sa réputation de pureté, de sainteté et de science, donné pour confesseur et chapelain à l’empereur Henri. Il était en faveur et en rapports de grande intimité avec le souverain, étant considéré comme égal aux princes et même comme supérieur à eux, puisqu'il avait tout pouvoir. Ilarriva que l’empereur tomba malade la veille de l’'Assomption de la très-sainte Vierge et que, le jour de la fête, il voulut se réconforter des sacrements. Selon l'habitude, le Frère Bernard reçut l’aveu de ses fautes, et il lui donna de ses mains la sainte communion. Après avoir communié, l’empereur sentit son mal s’aggraver et neuf jours après, pour la saint Barthélemi, il était mort. Dès lors, la malveillance de ceux qui portaient envie à la faveur dont Bernard jouissait à la cour, répandit le bruit que l’hostie sacrée avait été criminellement empoisonnée, et qu’ainsi la mort s’en était suivie pour l’empereur. D’autres prétendaient que le Religieux, tenant du poison caché sous longle du doigt, il l'avait laissé tomber dans une potion que devait prendre l’empereur après avoir communié et, cela fait, s'était aussitôt retiré. Cependant, après la mort de l’empereur, le Frère Bernard ne se réfugia pas chez les Florentins, ni auprès de Robert, roi de Sicile, qui lui avaient conseillé ce crime, disait-on, et l’avaient suborné en lui faisant de grandes promesses d’argent pour empoisonner Henri VII, par le moyen de la sainte hostie, mais il resta auprès des amis de l’empereur défunt. L’événement eut des conséquences injustes pour Bernard Politien, d’abord, mais encore plus pour l'Ordre entier des Prècheurs. En effet, en admettant même que ce Frère fût coupable du crime qu’on lui reprochait, il ne fallait pas faire retomber sur l'Ordre
4 Chap. x7v, xXVII et XLX,
le crime commis par un seul homme. La Vierge Marie, cette bonne Mère, dans cette occasion, vint au secours de ses enfants; elle montra l’inconsistance de ce faux bruit d’abord par les médecins qui ouvrirent le cadavre de l’empereur, l’examinèrent avec soin et, n’y ayant rencontré aucune trace de poison, l’attestèrent par des lettres et des écrits publics; il y eut ensuite le témoignage de Jean, roi de Bohème, fils du même empereur Henri, et celui de Baudouin, l’archevèque de Trèves, son frère. Il y eut en outre la déclaration de plusieurs cardinaux, de l’évêque d’Arezzo, d’autres évèques, prélats et seigneurs de Allemagne,-très-dévoués à l’empire et à l’empereur, qui tous, soit de vive voix, soit par écrit, témoignèrent de l’innocence du Dominicain Bernard, et prouvèrent au monde qu’une grave calomnie avait été portée contre lui. C’est attesté par les auteurs les plus sérieux dans Bzowski, tome XIV, à l’année 1313. Sous Maximilien II, empereur des Romains, on montra à Ratisbonne l’original même de Baudoin, l'archevêque de Trèves, écrit de sa main, dans lequel il défend l’innocence du Frère Bernard. Ainsi il est certain que l'Ordre des Prêcheurs a sur ce fait-là de très-nombreux témoignages t,
Cependant ce faux bruit se répandait de plus en plus, et les malveillants racontaient ceci sur le compte des Frères prêcheurs; pour ce crime d’empoisonnement, commis par l’un d’eux sur la personne de l'empereur au moyen de l’hostie consacrée, le Pape les avait tous frappés de cette peine : à partir d'alors et désormais, leurs prêtres, en communiant à l’autel, se communieraient de la main gauche. Les Pères de l’Ordre chargés de la cause en référèrent au Siége apostolique, et après une soigneuse enquête, des juges compétents les ayant lavés de cetie tache, on acquit la preuve de l’innocence de Bernard, et, par la décision de Clément V, ce Frère, déchargé de toute culpabilité, fut absous de cet horrible sacrilége et de cette accusation d’impiété.
Depuis longtemps cette calomnie était enterrée et semblait couverte de l’oubli, quand un malencontreux historien, plutôt par ignorance qu’en connaissance de cause, la ressuscita d’un trait de plume fatal. Il déclara avec assurance qu’en guise de peine et d’expiation, on avait
1 Voir Nicolas Serrier, liv. V des Annales de Mayence,
prescrit aux Frères de l’Ordre de recevoir de la main gauche la sainte Eucharistie à la messe; ce rit, introduit dans l’Ordre lors de son établissement même, était pratiqué depuis cent ans environ avant que cette calomnie fût soulevée, et.il a une signification symbolique. En effet, comme il est dit, dans le Psalmiste !, que ces esprits bienheureux qui jouissent avec le Christ d’une gloire éternelle, goûtent des plaisirs dans la droite de Dieu jusqu’à la fin, il suffit aux hommes mortels de goûter les plaisirs que Dieu tient cachés dans sa gauche. C’est pour
symboliser ce fait que les Frères prêcheurs établirent dès le commen-
cement la coutume de recevoir Dieu, c’est-à-dire de communier de la main gauche; surtout que, selon l'interprétation de saint Grégoire, la main gauche signifie l’état de la vie présente, la qualité d’être enfants de colère, les souffrances que Jésus-Christ a bien voulu porter pour nous sur son corps mortel. Les Frères prêcheurs donc, se souvenant qu'ils traversent la vie de ce monde pleine de périls et de misè-
res diverses, que par la passion et la croix de Jésus-Christ ils ont été.
faits enfants de Dieu d’enfants de colère qu’ils étaient, élèvent ce même Jésus-Christ et Le portent à leur bouche de la main gauche. En outre, ce point du cérémonial, la communion reçue de la main gauche, fut prescrit aux Prêcheurs par le Saint-Siége apostolique, et cela pour rappeler leur triomphe sur l’hérésie de Bérenger, s’attaquant principalement à la très-sainte Eucharistie, et qui reparut à l’époque de saint Dominique et de saint Pierre, martyr. (Aïnsi raconté par notre Bzowski, dans le passage précité aux Annales des Frères précheurs. Donc, que cette impudente calomnie disparaisse.
Mais ce faux bruit de l’empoisonnement de l’empereur Henri par.
Thostie consacrée n’était pas encore assoupi tout à fait; l’empereur Charles IV, fils de Jean, roi de Bohème ct-neveu de l’empereur Henri, voulant effacer en Allemagne toute trace de la mauvaise impression produite, fit de vives instances auprès du maître général des Prêcheurs, le Frère Siméon de Langres, et obtint qu’on tiendrait à Prague, capitale de la Bohème, le chapitre général de l’Ordre. Des gens inal intentionnés contre les Prêcheurs répétaient parmi Le peus
ple que l’empereur avait ainsi convoqué le chapitre de l’Ordre dans le but de venger son aïeul, quand voici quelle fut sa conduite : le saint jour de la Pentecôte il assista à la messe solennelle, revêtu de la pourpre impériale et le diadème sur 1e front; l’impératrice y assistait aussi dans tout l’éclat de sa dignité. Se faisant remarquer dans le chœur, au milieu des Frères prêcheurs, il voulut même, à la fin de la grand'messe, à côté des plus jeunes Frères, recevoir la sainte Eucharistie des mains du général qui célébrait, et, pendant ces instants du saint sacrifice, il offrit deux diplômes scellés par des sceaux d’or suspendus, et cela en faveur de la liberté de cet Ordre. De plus, le second jour de la solennité de Pentecôte, il invita tous les Frères à venir dans son palais s'asseoir avec lui à un festin somptueux où leservice était fait par des seigneurs, et, à l’issue des vèpres, il montra à tous ses convives les décorations de son palais, les ornements et les trésors impériaux ; de là il les mena lui-même dans la cathédrale, leur fit admirer la richesse des vases sacrés et les statues des Saints, et enfin les reconduisit en personne au monastère en les entourant d'honneur, au grand désappointement de leurs ennemis qui méditaient toujours leur perte et l’attendaient toujours avec plus de confiance. (Cité par Bzowski à l’année 1313.) Et ce chapitre fut tenu à Prague, en l’an 1354. À
Là ne s’arrêtèrent pas les calomnies que le vieux démon, par ses émissaires, répandait contre les Frères prècheurs, n’aspirant qu’à ternir l'éclat de leur gloire et à détruire leur grande réputation de sainteté, principalement chez les sujets qu’il voyait.
Saint Vincent Ferrier, comme nous l’avons raconté, avait toujours résisté aux séductions de la chair ; il s’efforça de flétrir sa renommée par des calomnies en subornant une femme sans pudeur qui ne craignit pas d’accuser le saint homme de lui avoir fait violence et l’avoir sollicitée au mal. Mais Dieu ne permit pas qu’une tentative si criminelle demeurât longtemps impunie. Elle fut aussitôt possédée de l’esprit infernal, et, comme on voulait le forcer par des exorcismes à quitter cefte créature de Dieu, il répondit qu’il s’éloignerait lorsque viendrait et lui ordonnerait de sortir ceiui qui ne brüla pas au milieu des flammes. L’étonnement fut général et on ne pouvait trouver le
secret de cette sorte d’énigme. Tandis qu’on s’occupe sérieusement de la comprendre, on se rappelle le saint homme Vincent qui, peu auparavant, appelé à recevoir la confession de cette femme, avait été sollicité par elle à commettre le crime au lieu de se confesser.
On le mande de nouveau pour entendre la confession dernière de cette malheureuse femme et l’aider de ses prières auprès de Dieu, dans son affliction. Vincent hésite d’abord, craignant de retomber dans ces flammes auxquelles le secours de Dieu l'avait fait échapper peu auparavant. Enfin la charité l'emporte, il se décide à visiter cette malheureuse possédée et à lui porter secours s’il est possible. A peine est-il entré dans la maison qu’il ne trouva plus en cette femme, qui avait été d’abord sCx: accusatrice, qu’un témoin de son innocence et de sa sainteté. Et le démon, d’une voix forte, s’écrie : « Voilà celui qui est resté dans le feu sans brüler. » Ce cri jeté, il s'enfuit du corps qu’il avait possédé.
Ce fait fit briller davantage l’innocence, la pureté et la sainteté de Vincent. (Cité par Surius, dans la vie qu’il a écrite du Saint.)
Exposé aux mêmes traits, c’est-à-dire aux langues méchantes, notre Jean Vincent, grâce au secours divin et à la protection de la glorieuse Vierge, échappa à leurs atteintes. Quelque dangereux bavard accusa Jean auprès de Grégoire IX, d’être d’une vanité sans égale et de rechercher les honneurs du pontificat. Le pape, exaspéré contre Jui, voulait le frapper de l’interdit, mais, sous l'impulsion de la Vierge, Mère de Dieu, à qui il s’était consacré, le saint évêque de Modène défendit victorieusement son innocence : « Il ne convient pas, dit-il, Saint-Père, de porter condamnation contre un tel homme avant d’avoir préalablement examiné avec soin et prouvé ce que l’on dit sur son compte. — J'ai des preuves suffisantes contre lui, répondit le pape, et je ne diffèrerai pas plus longtemps de le condamner. » Ce que voyant, l’évêque se fait ouvrir, en présence de toute l'assistance, les pages de l’Évangile et, les trois doigts posés sur le texte sacré : « Le Frère Jean, ici accusé, dit-il, ayant à prêcher au peuple, était monté en chaire quand un Ange du Seigneur, descendu du Ciel, posa une croix en or sur le prédicateur; je n'aurais jamais fait cette révélation, sans cette circonstance où il faut justifier la conduite de ce saint