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homme. » A ces paroles, le Souverain-Pontife, touché jusqu'aux larmes, s’adoucit, et il envoya à Bologne des messagers qui reconnurent la complète fausseté de ces rapports malveillants. (Raconté par Thomas de Cantimpré :.)
Le bienheureux Venturin de Bergame dut aussi à la protection de la Vierge-Mère de n'être pas atteint par les traits calomnieux dont un étudiant avait voulu le frapper. Cet ennemi, qui avait cherché à l’accuser de plusieurs manières, étant entré un jour dans l'église des Prêcheurs, vit Venturin en prière, élevé de terre à une telle hauteur qu’il dépassait même l’image devant laquelle il priait, et il vit aussi la très-sainte Mère de Dieu qui s’entretenait familièrement avec lui. Il eut horreur de lui-même et, détournant son esprit des calomnies qu’il avait répandues contre l’homme de Dieu, il fit connaître à tous les faits miraculeux qu’il avait vus s’accomplir autour de Venturin; et cet homme qu'auparavant il avait convert d’injures devint pour lui, dans la suite, l’objet d’une vive affection; il le loua, l’exalta publiquement et parla toujours de lui dans les meilleurs termes. (Dans Boniface, Histoire de la Vierge, livre IIL.)
Un méchant bavard déchirait la vie irréprochable du bienheureux Venturin, mais l’homme de Dieu trouva bientôt, par le secours de la sainte Vierge, un vaillant témoin de son innocence qui, sous le coup ne inspiration divine, en présence de tous les assistants, mit son pied au milieu des dure et le laissa ainsi très-longtemps sans éprouver les atteintes du feu, voulant affirmer par cet acte l’innocence du saint homme. (Dans Boniface, à l'endroit cité ci-dessus.)
Le même bienheureux Venturin, accablé par des ennemis d’une multitude d’accusations diverses, fut privé par le pontife Benoît XII de la faculté de prêcher et de confesser. Peu de temps après, grâce à la protection de la Vierge-Mère, qu’il servait fidèlement, son nom devint si illustre qu’il fit l'admiration de toutes les populations de la France, de l'Espagne et de la Grande-Bretagne, qui avaient entendu sa parole, et ce fut au point qu'ils regardaient comme un grand bonheur de l’approcher et de s’entretenir avec lui; enfin, ils s’esti-
1 Liv. IT des Abeilles, chap. 1er, no 3.
maient heureux au-dessus de tous s'ils pouvaient obtenir de lui quelque lettre. Dieu avait mis, en effet, une puissante vertu dans ses écrits; en les lisant, en les touchant et même à leur aspect des malades gravement atteints étaient guéris, les démons étaient mis en fuite et on obtenait d’autres nombreux bienfaits. (C’est écrit dans Jérôme Borsellus, Tægius, Léandre, Albert, Ferdinand de Castille, Plodius.)
Le démon ne cessa de répandre des calomnies contre nos Frères par la bouche des hommes malveillants. C’est ainsi qu’il voulut ternir le brillant éclat de sainteté de notre bienheureux Bonaventure. Il y avait à Sienne, dans la Toscane, une célèbre courtisane dont l’histoire ne nous a pas gardé le nom, qui était une merveille de beauté, de grâce et de passion. Le rusé démon ayant pris ses traits, se glissa secrètement dans le couvent des Prêcheurs, et enfin, parvenu à s’introduire dans le lit de Bonaventure, disparut sans la moindre trace. Aussitôt le bruit se répand dans le monastère qu’il y a cette prostituée et qu’elle est entrée dans la cellule de Bonaventure. Le prieur, accablé sous les cris de la foule qui se pressait dans le plus grand tumulte, ne pouvant faire cesser les cris et en même temps chasser du couvent cette créature déshonorante, se vit forcé, quoiqu'il ne doutât pas de la sainteté du Frère Bonaventure, de permettre qu’on visitât son lit et qu’on recherchât cette femme honteuse. On se hâta de courir au plus vite à la cellule du Frère, sûr d'y trouver le gibie qu’on poursuit. On ouvre la porte, et que voit-on? Bonaventure seul en prière, au milieu d’une grande clarté qui l’enveloppait et s’entrenant avec Jésus-Christ dont il adorait l’image crucifiée, prosterné devant elle. Tout le peuple est saisi d’étonnement et se retire couvert de honte, mais non sans être puni : la Vierge, Mère de Dieu, obtient que ces téméraires qui ont ainsi insolemment fait irruption dans le monastère soient châtiés ; dans le vestibule même du couvent, les plus hideux monstres de l’Enfer viennent les rouer de coups en leur criant de toute leur voix : « Apprenez à ne pas surveiller la conduite des autres et à respecter la bonne réputation. » (Écrit par Grégoire Lombardelle et Jean Lopez ‘.)
1 He Part., chap. xvn.
Le démon, esprit méchant, fit contre la réputation du Frère Bonaventure une autre guerre non moins atroce.
Il était venu du couvent de Paris à celui de Sienne un certain théologien qui, pour établir une bibliothèque à Bologne et à Sienne, avait apporté plusieurs livres achetés à grand prix à Paris, livres constituant un bagage vraiment nécessaire à l’Ordre des Frères prècheurs. Ces livres, le démon, habile artisan de fraudes, les porta furtivement dans la cellule de Bonaventure. Le théologien, lorsqu’i s’aperçut que ces livres lui avaient été enlevés, se plaignit au prieur de ce crime et du grave dommage qui en résultait, et le pria de mettre tout son soin et son industrie à les chercher et à les trouver. Le prieur, s’occupant de la chose en silence, visita la cellule de tous les Frères, à l’exception de celle de Bonaventure dont il connaissait la probité et l'intégrité de vie, et sur lequel il n’avait aucun soupçon. Aucune trace de vol de livre n’ayant été trouvée dans les cellules des Frères, il s’élève une voix, on ne sait pas de qui, mais du démon sans doute, disant qu’il fallait chercher aussi dans la chambre de Bonaventure, parce que quelquefois la célébrité de certains hommes est plus grande que leur innocence, et qu’il arrive souvent que des hommes couverts du masque extérieur de la vertu se jettent dans toute sorte de crimes, et que l’Ange de Satan se transforme quelquefois en Ange de lumière, On va donc dans la cellule de l’homme de Dieu, on cherche les livres volés et on les y trouve.
Cette chose causa de l’étonnement et dela stupéfactionàtoutle monde et rendit douteuse la sainteté de Bonaventure. Mais lui, dont la vie était intègre et qui était innocent de ce crime, se prosternant à genoux au milieu des Frères, levant le cœur et les yeux au ciel dans une prière faite à haute voix, prit Dieu à témoin de son innocence et le pria de faire connaître l’auteur d’un si grand crime et de cette imposture : « Dieu, qui aimez et protégez l'innocence, dit-il, et vous; Marie, qui avez pitié de ceux qui vous sont dévoués, l’auteur de cette fraude et l’imposteur coupable de ce crime vous est connu; faites, je vous prie, qu’il se présente ici devant tous, qu’il restitue et rapporte à leur première place les livres qu’il a portés à mon insu dans ma cellule. » A peine avait-il terminé sa prière qu’un diable, monstre horrible‘
VIERGE VÉNÉPABLE. 5925
s’avança au milieu d’eux, porta les livres qu’il avait enlevés dans lassemblée dés Frères là présents, les remit à leur place et s’en alla en grinçant des dents. (Grégoire Lombardelle et Jean Lopez au passage précité.)
Ce démon, rempli de malice, déchira de même par les traits de la calomnie, Stéphanie, religieuse du Tiers-Ordre de saint Dominique, dont il osa attaquer la fleur si pure de pudeur virginale au moyen d’une femme impudique : « Cette Stéphanie, dit-elle, que vous louez à cause de la pureté de sa vie, je la regarde, moi, comme une courtisane hypocrite. » Dieu ne voulut pas que cette impudence de langue demeurât impunie, car, dès que cette femme calomniatrice fut rentrée chez elle, elle tomba misérablement (sans qu’on sache sous quelle impulsion), la tête en avant, dans une chaudière d’eau bouillante. Elle aurait péri si, par la volonté prévoyante de Dieu, elle n'avait pas été secourue bien vite, afin que, ayant confessé son crime, elle demandät pardon à Stéphanie et avouât ingénument qu'elle l’avait diffamée injustement.
Cette mème Stéphanie fut insultée par un certain jeune homme libertin et insolent : « Tu me parais enceinte, lui dit-il, bonne femme, » et, la suivant, il répétait impudemment ces paroles et il ajoutait qu’il désirait beaucoup tenir son enfant aux fonts baptismaux. Elle lui répondit : « Éloignez-vous de moi, brave homme; quand même ce que vous désirez serait vrai, vous n’auriez pasle temps de l’exécuter. » Cest ce qui arriva, car la nuit suivante, ayant reçu un coup de poignard, il mourut misérablement sans que jamais on ait pu trouver l’auteur de sa mort.
Une autre fois, non loin de Sancind, une femme poursuivait cette même Stéphanie de ses calomnies effrontées; mais bientôt le démon l’obséda et la tourmenta jusqu’à ce que Stéphanie, par un signe de croix fait sur le front de cette misérable, en eut chassé ce malin esprit, vengeur du cime. (Ce fait est raconté par Séraphin Bozius, Jean Lopez ?, Jean Gaveston.)
Au siècle dernier, en l'année 1591, l'Enfer voulant arracher 1a
3 IVe Part., Histoire, chap, Lxit,
réputation de son nom illustre à un Frère Dominique, originaire de la Bétique, qui, par son zèle assidu dans la prédication, avait renversé dans le nouveau monde de nombreuses idoles des Païens et des autels des démons, essaya de lui imprimer la tache honteuse de l’impudicité. Pour cela, il suborna une femme de cette nation barbare qui, payée par quelques hommes méchants, l’accusait de l’avoir déshonorée et d’être le père de son enfant. Mais Marie, la Mère de Dieu, vengea l’innocence de Dominique en obligeant cette femme impudente à vomir la lie de méchanceté qu’elle avait bue. Dominique, en effet, faussement accusé par cette femme, en présence d’un grand nombre de nobles personnages espagnols et indiens, d’être le père de son enfant, se rendit à l’église, et, levant les yeux au ciel, il arracha enfant des bras de la mère et lui parla en ces termes: « Si cet enfant est mon fils, je le garderai pour moi et je le ferai élever honnêtement.» La femme, sous l'impulsion de la puissance divine, sentit bientôt naître en elle des entrailles de mère, et, suivant Dominique qui se retirait avec l’enfant, elle lui disait : « Rendez à sa mère cet enfant sur lequel vous n’avez aucun droit. C’est la calomnie qui vous en à fait le père. Des malveillants m’ont armée pour votre perte, en me promettant une récompense et m'ont payée pour dire ce mensonge. Que votre intégrité vous suffise et rendez-moi mon enfant. » Tout le monde demeura dans la stupéfaction et les coupables commencèrent à pâlir, à avouer ingénument leur faute et à demander pardon. En ce moment, l’iniquité se mentit à elle-même, et de splendides trophées de la victoire glorifièrent le serviteur de Marie. (Hyacinthe Choquet, livre précité.)
Dernièrement, lorsque la controverse sur la Conception de la Bienheureuse Vierge Marie n'avait pas encore été assoupie, et que les Frères Prêcheurs défendaient l’opinion que plusieurs de leurs auteurs avaient exprimée, beaucoup de haïines les poursuivirent. Leurs adversaires, ne tenant pas compte des services qu’ils avaient rendus à la cause de la très-sainte Mère de Dieu par leurs prédica tions, par leurs leçons publiques, par le Rosaire, attaquaient la pu reté de leur foi, et les accusaient de manquer au respect et à l’a mour dus à cette illustre Vierge.
Cette accusation souleva contre nous une si grande persécution que, dans la plupart des villes, surtout en Espagne, les nôtres étaient regardés par les catholiques comme des enfants infidèles de l'Église Romaine, et qu’ils étaient traités comme ennemis de ia Mère de Dieu.On s’efforçait de les chasser des villes et de renverser de fond en comble leurs couvents et leurs monastères. Non contents de cela, les adversaires des Prêcheurs,ayant de leur côté Philippe, roi catholique de l'Espagne, et la plupart des autres princes, demandèrent instamment au Saint-Siége apostolique de condamner l’école thomiste comme coupable d’hérésie.
Au milieu de cette tempête, l’ordre des Prècheurs, se confiant à l'amour qu’il avait toujours professé pour Marie, sa protectrice, se recommanda instamment à Elle, la priant de délivrer de ces opprobres et de ces inquiétudes une famille qu’elle avait enrichie de tant de faveurs et de tant de bienfaits, et de réprimer les entreprises hostiles de ses accusateurs.
La bienveillante Vierge exauça les prières de ses serviteurs. Les souverains pontifes Sixte IV, Pie V et Paul V publièrent des bulles qui apaisèrent ces dissensions. Ils'y enseignaient que ni l’une ni l’autre des opinions contenues dans les écoles théologiques ne pouvait être taxée d’hérésie, puisque ni l’une ni l’autre n’était encore définie par l'Église Romaine, mère et maîtresse de toutes les Églises ; conséquemment ils affirmaient que les Frères Prêcheurs ne s’étaient point séparés de l'Église Romaine.
Le souverain pontife Grégoire XV, sollicité avec instance de mettre fin à cette controverse, imposa le silence sur ce point, afin d'éviter les querelles. C’est ainsi que les Précheurs, par l’intercession de Marie, furent délivrés de la persécution qui les avait tourmentés, sans qu'ils fussent coupables d'autre chose que de soutenir une opinion en laquelle ils croyaient servir l'honneur de Marie autant que leurs adversaires. Ils rendirent grâces à cette trèsclémente Mère, et continuèrent à prècher ses grandeurs avec une ardeur et un succès que tout le monde admiraïit (1).
(1) Nous rapportons le fait qu’on vient de lire en l’abrégeant et en retranchant
L'ordre des Prêcheurs à eu à supporter bien d’autres épreuves, Non-seulement l’ennemi du genre humain aemployé les hérétiques,
tout ce qui a trait à la défense de l'opinion soutenue par l'école à laquelle appartenait notre auteur. :
Au siècle du P. Justin de Miechow, l'opinion qu’il soutenait était libre. Depuis « Rome a parlé, la cause est finie. » Pourquoi rapporter des paroles en faveur d’une thèse qui r’est plus soutenable, et que l’on ne peut plus soutenir sans hérésie ? Il est certain que notre auteur, si dévoué à Marie, si jaloux de tous les priviléges de cette divine Reine, aurait mis autant d'ardeur à défendre le dogme de l'Immaculée Conception, s’il eût été défini, qu’il en met à défendre les autres privi= léges de la Bienheureuse Vierge. Dans l'opinion qu’il soutenait, il croyait voir : celle de S. Thomas, etil ne voulait pas se séparer de cette grande lumière:
L'opinion de S. Thomas est-elle bien celle-là ? Tout l'Ordre dominicain a-t-il soutenu cette opinion ?
Le R. P. Spada, aujourd’hui maître du sacré Palais, combat l’assertion que la doctrine de $S. Thomas conduit à la négation du privilége de l’Immaculée Conception, dans son Exame critico sulla la dottrina dell'angelico D.S. Tommaso di À. circa il peccato originale, relativamente alla B. V. Maria. — Roma, 1865.
D'autres écrivains, avant le P. Spada, ont pris la défense de S. Thomas, et ont dit qu’en avait interpolé les textes contraires à l'Immaculée Conception dans le texte de S. Thomas. É
Le cardinal Gaude, de l’ordre des Frères Prêcheurs, dans son ouvrage De Immaculato Deiparæ Concepiu, — Romæ 1854, — dit : « Je ne sais par quelle fatalité l'opinion que les religieux de notre Ordre et les disciplines de notre école sont es adversaires du sentiment de l’Immaculée Conception, s’est répandue dans le public. Ce bruit accusateur, qui a su faire son chemin, est tellement accrédité dans les esrrits, qu’il n'est rien de plus commun et de plus ordinaire que de l’entendre répéter. Pour le détruire et le ruiner, rien n’a réussi, ni ceux de nos au teurs qui ont professé clairement leur croyance à ce privilége, ni la foule assez nombreuse de nos théologiens qui l'ont enseigné, ni les panégyriques prononcés sur ce mystère, ni l'expression d’Immaculée Conception elle-même introduite dans notre liturgie, ni cent autres excellentes raisons. »
Le R. P. Rouard, provincial de l’ordre des Dominicains en Belgique, a écrit un opuscule (l'Ordre des Frères Précheurs et l’Immaculée Conception, — Louvain, 1864), dans le but de démontrer que « la vérité de l’histoire du dogme de l’Immaculée Conception demande qu'il soit bien constaté que jamais l’ordre des Frères Prêécheurs n’a été opposé à l’Immaculée Conception de la très-sainte Vierge. »
Nous ne pouvons entrer ici dans de plus grands détails. Mais de ces débats nous pouvons conclure :
Que, dans l’école et l'ordre des Frères Prêcheurs, l'opinion plus ou moins opposée à l'Immaculée Conception a compté des défenseurs nembreux, qui tous croyaient que telle était l'opinion de S. Thomas.
Mais on ne doit pas penser que ce fut l'opinion universelle de l'Ordre et que celui-ci l'imposait comme sienne à ses membres. A côté de ceux qui niaient, il y eut toujours un courant favorable à l’Immaculée Conception.
Ce courant avait fini par entrainer tous les esprits, et, quand le dogme de l’Immaculée Conception fut proclamé, c’est à peine si on eùt pu compter quelques représentants attardés de l'opinion dissidente ; et encore, au premier signe de l'Eglise, furent-ils les premiers à se prosterner aux pieds de Marie Immaculée ct à répéter : Credo. Docteurs ils pouvaient se tromper; fidèles, leur foi n'eut jamais d'ombre,
mais encore des enfants de la foi, pour lancer contre nous des injures, des insultes et des accusations honteuses. On écrit, on dicte, dans les écoles, aux enfants, aux femmes, on fait croire au peuple ignorant, des injures, des fables et des impostures contre les Frères de l'Ordre. Déjà même on cherche à diminuer tellement l'honneur des Saints qui règnent avec Dieu que tout homme de cœur et de bon sens en est dans la stupéfaction et en a horreur.
Ils seront punis par la justice de Dieu. En attendant, nous recommandons notre cause à la très-auguste Mère de Dieu dont le bienfait et la faveur nous ont fait triompher de tant d'épreuves, et nous lui rendons d’éternelles actions de grâce de ce qu'elle détruit, dissipe et neutralise toutes les tentatives de l'Enfer furieux contre nous. Cependant, nous sommes prêts à souffrir autant de temps qu’elle voudra, nous rappelant souvent ce que le Christ a dit à la bienheureuse Marguerite de Savoie, professe de notre Ordre, lorsqu'elle le priait de l’inscrire au nombre de ses élus. Le Christ lui apparut dans une vision, et, lui présentant trois lances sur chacune desquelles était écrit un des mots qui suivent : calomnies, maladies, persécutions, il lui dit: « Choisis celle que tu voudras. » Celle-ci, se confiant en la divine Providence, n’en choisit aucune, mais les prit toutes, et, au grand avantage de son salut, elle éprouva les maux dont ces flèches portaient le nom, puisque sur l’ordre du Christ elle supporta la calomnie avec beaucoup de patience.
Mais, cependant, Dieu défendit toujours la renommée de son nom, et punit sévèrement les imposteurs. En effet, une femme illustre qui la calomniait devint la mère de monstres qu’elle mit misérablement au monde trois ans de suite, jusqu’à ce qu’elle eût avoué sa faute et eût instamment demandé pardon à la bienheureuse Marguerite. (Plodius et Séraphin Razzi.)
Faisons de même et supportons les outrages avec patience. Instruits par la parole et les exemples du Christ, ayons de l’amour pour nos ennemis. Par ce moyen, nous échapperons heureusement aux machinations des calomniateurs, et, avec le secours de Dieu et de sa glorieuse Mère, nous triompherons noblement de l’impudence de nos ennemis. Ainsi soit-il,
lit 34
LA BIENHEUREUSE VIERGE PROTÉGE L'ORDRE DES PRÉCHEURS DANS LA PERSÉCUTION ET CONSOLE LES RELIGIEUX DE GET ORDRE DANS LEURS AFFLICTIONS. :
L’ennemi infernal ne se contenta pas de tourmenter l'Ordre des Prècheurs, déjà florissant dans tout l'univers, par toute sorte d'artifices, de fraudes, de terreurs, de séductions, d’impostures et de calomnies; il employa des moyens encore plus puissants, en soulevant contre nous les princes de l’Église et le Souverain-Pontife lui-même, voulant par eux frapper et perdre entièrement deux Ordres très-illustres : celui des Frères prècheurs et celui des Frères mineurs.
Le Souverain-Pontife Innocent IV, qui siégeait alors dans la chaire de saint Pierre, aimait, ardemment et plus que tous les autres l'Ordre de Saint-Dominique. Il avait pour lui tant de prédilection qu’il paraissait concentrer sur lui tous ses soins et tout son zèle. Il choisissait si souvent des Frères prêcheurs pour les élever à la dignité épiscopale, qu’il était très-nuisible à l'Ordre d’être privé, chaque jour, de tant d'hommes remarquables par l'intégrité de leur vie et par leur érudition. C’est pourquoi Jean le Teutonique, qui avait renoncé à l’évèché de Bosnie, étant devenu supérieur de l'Ordre, présenta sur ce sujet à Innocent IV une supplique en son nom et au nom de l’Ordre entier.
On rapporte que le Pontife lui répondit, d’après la maxime du Christ : « Qu’il ne faut pas placer la lampe sous le boisseau, mais à découvert pour l’avantage de tous, et que le serviteur qui avait caché con talent avait été condamné par le Seigneur. » Le scélérat avo- “x de l'Enfer entraîna ce même Innocent dans son sentiment par ses suggestions méchantes et fourbes, et l’arma si fortement contre la famille des Frères prècheurs qu'il devint bientôt notre ennemi le plus ardent, et qu’il nous haït bien plus qu’il ne nous avait aimés auparavant. Cette disposition d'esprit du Pontife irrité fut partagée par l’Italie presque entière, par d’autres provinces et des royaumes catholiques. Aussi ne fut-il pas difficile au démone faire que ces religieux pauvres fussent tournés en dérision presque dans l'univers entier par le grand nombre de ces hommes vils appartenant
à la populace, et qu’ils subissent partout de graves dommages. C’est ce qui arriva surtout lorsque le Souverain-Pontife Innocent IV les eut dépouillés de leurs priviléges, autant de ceux qu’ils avaient reçus de ses prédécesseurs que de ceux qu’il leur avait accordés avec prof: sion lui-même, et après qu’il eut défendu, sous des peines graves, au peuple chrétien, de se rendre les dimanches et les jours de fête dans les églises pour y entendre la messe, ordonnant aux fidèles de se rendre tous dans leurs paroisses respectives. Il défendit aussi de se confesser aux Frères sans la permission spéciale des curés. Et lorsque l’évêque prèchait ou qu’il faisait prècher solennellement en sa présence, les nôtres ne pouvaient jamais prêcher. Ils furent tenus de donner dans l’intervalle de huit jours, même sans y être invités, la portion canonique des funérailles aux curés dans les paroisses desquels quelqu'un des Frères était mort. Les mêmes calamités pesaient sur les Frères mineurs. Les deux familles invoquèrent par les vœux les plus ardents le secours de la Vierge, Mère de Dieu. Les nôtres, en particulier (car nous ne parlons ici que des choses qui nous touchent), se mirent, par leurs prières et par la récitation quotidienne des litanies, sous la protection accoutumée de la bienheureuse Vierge. Un jour, à Rome, tandis qu’on récitait ces litanies dans le couvent de Sainte- Sabine, il arriva à l’un des Frères de voir la Vierge elle-même se tenant sur l’autel avecson Fils. Ils paraïissaient tous deux avoir pitié de la tristesse des Frères et des larmes qu’ils répandaient avec abondance. Or, tandis qu’ils répétaient ces paroles des litanies : « Christe, audi nos; Christe, exaudi nos : Christ, écoutez-nous ; Christ, exauceznous, » la Vierge, Mère de Dieu, se tournant vers son Fils, lui dit : « Mon Fils, exaucez-les. » Et peu de temps après, Innocent IV persistant dans son sentiment fut frappé à Naples d’une grande infirmité, et, s’apercevant qu'il avait mal agi en persécutant les religieux, rentra en lui-même et s’écria: « À cause de son iniquité, tu as saisi l’homme, et son cœur s’est desséché comme le sable. » Et aussitôt il quitta cette vie. Ë
Le Pape Alexandre IV, qui lui succéda, révoqua la bulle d’Innocent contre les Ordres mendiants, voulut qu’elle n’eût plus aucune force, eten publia une très-longue en faveur des Ordres. Depuis ce temps,
les cardinaux et les autres prélats avaient la coutume de dire : « Prenez-garde aux Litanies des Frères prècheurs, parce qu’elles opèrent des choses merveilleuses ‘, » Thomas de Cantimpré ? raconte qu’un homme d’une grande sainteté avait eu, en dehors des murs de la ville, une vision dans laquelle il avait vu Innocent lui-même après sa mort, livré, pour être jugé par eux, aux saints de Dieu François et Dominique, ces deux grands fondateurs de deux grands Ordres.
Nous pensons cependant que ces juges ont traité Innocent avec bonté, parce qu’il a exercé le pontificat avec gloire, et qu’il a été au commencement très-dévoué aux Ordres des Prêcheurs et des Frères mineurs. Îl a inscrit au catalogue des saints Pierre de Vérone, de l'Ordre des Prècheurs. C’est lui qui le premier a établi dans l’Église l’octave solennelle de la Nativité de la bienheureuse Vierge Marie, enfin il a fait une pénitence sérieuse de ses actes.
A peine ces deux Ordres illustres des Frères prècheurs et des Frères mineurs avaient-ils échappé à la furieuse tourmente d’Innocent, qu’une nouvelle tempête plus terrible commença à les agiter.
Guillaume de Saint-Amour, académicien de Paris, et quelques-uns de ses collègues dans la même profession, soulevèrent une guerre atroc: contre l'Ordre des Prêcheurs et celui des Frères mineurs.Ils s’élevèrent non-seulement contre leurs priviléges et leur dignité (ce qu’avait fait Innocent), mais encore contre leur institut même et contre leur genre de vie. Ils disaient, écrivaient et proclamaient que les fonclions de l’enseignement ne sont pas du tout compatibles avec l'Ordre religieux; qu'il est contraire à la raison que ceux qui ont fait profession de vie monastique reçoivent les grades académiques et le diplôme de l’enseignement; que les Religieux ne peuvent ni prêcher, ni recevoir les confessions, pas même avec le consentement du Souverain-Pontife, qu’ils doivent se livrer aux arts non libéraux, c’est-à-dire mécaniques; qu'il ne leur est pas permis de se dépouiller complétement de tous leurs biens et de vivre précairement des aumônes données même spontanément. Ces exécrables outrages, ils les écrivaient
1 Chronique de l'Ordre des Précheurs. — 2? Liv. II des Abeilles, chap. x, n° 21, — # Voir au ler volume ce qu’il faut penser de cette diatribe contre un grand pape. (Note du Traducteur.)
soit en prose, soit en vers, et les appuyaient sur l'autorité soit de l’Écriture-Sainte, soit des anciens Pères, qu’ils interprétaient faussement dans leur sens adultère. Bien plus, ils condamnaient la simplicité de leurs vêtements, comme leur amour pour les lettres. Ils voulaient . qu’ils demeurassent toujours dans leurs couvents, et qu’ils ne sortissent jamais de leurs monastères pour aller çà et là, sous des prétextes de piété; sinon, ils nous appelaient des coureurs oisifs et des vagabonds.
Ils accusaient ensuite ces religieux de résister à leurs accusations, de défendre leur droit et leur honneur, de désirer la vengeance, de chercher à plaire au peuple, de se réjouir de ce que la puissance divine se servit d'eux pour faire quelques-unes de ses œuvres, et de fréquenter la cour des princes. Ils entassaient, soit contre nos Frères, soit contre les Franciscains, les malédictions jusqu’à proclamer dans les écoles, dans les chaires, chez eux et au dehors, que ces Religieux étaient des voleurs, des brigands, de faux\prophètes, de faux apôtres, d’insignes hypocrites, des avant-coureurs de l’Antechrist. Par ces attaques si criminelles et si insensées, et par de si graves absurdités, ils pervertirent tellement l’esprit d’un grand nombre de leurs disciples qu’ils les entrainèrent dans leur parti.
Bien plus, le venin de la témérité et de la folie fit une telle irruption que, pendant un sermon prèché par le Docteur angélique, Thomas d'Aquin, dans une église de la bienheureuse Vierge, à Paris, le dimanche même des Rameaux, un certain Guillot, président de l’Académie de Paris (président qu’ils appellent bedelle), s’élança au milieu de l’assemblée et, montrant un libelle infâme écrit contre le saint Docteur, vomit de sa bouche blasphématrice d’horribles injures contre lui, et par ses clameurs sauvages il imposa publiquement silence au saint Docteur. Le chef, l’auteur et l’instigateur de cette funeste tragédie fut Guillaume de Saint-Amour, chanoine de Mâcon, chez les Éduens, auquel s’adjoignirent un certain Gérald, Odon de Douai, Nicolas de Bar, le Belge Christian, l'Anglais Laurent, Philippe lechancelier, le Lombard Désiré, tous docteurs de l’Académie de Paris. Les Ordres religieux, ballottés par de telles tempêtes, mettaient après Dieu toute leur espérance en Marie, sa divine Mère. C’est pourquoi le bienheureux Humbert, supérieur général des Frères prècheurs, fit faire
dans l’Ordre tout entier des prières qui ne furent ni vaines ni stériles;. car aussitôt Dieu, à la prière de Marie, notre puissante protectrice, suscita dans l'Ordre des hommes d’une telle sagesse que tous nos adversaires ne purent pas leur résister. Parmi eux, on compte notre Hugues, cardinal de la Sacrée-Congrégation des rites, qui combattit fortement en faveur des Ordres mendiants. Ensuite Dieu forma à la sagesse et à une doctrine solide et vraie, Le bienheureux Albert le Grand qui, par la force de ses raisons, confondit et réduisitau silence Guillaume d’Ananie, cet habile inventeur de calomnies et impudent menteur, le chef de tous nos ennemis, qu’il avait appelés devant le Souverain- Pontife Alexandre IV.
Elles prirent aussi la plume contre Guillaume et ses complices, ces deux brillantes lumières de l’univers chrétien, saint Thomas d'Aquin et saint Bonaventure, et étouffèrent toute cette impiété en publiant pour défendre notre innocence deux opuscules apologétiques. La Mère de Dieu obtint aussi qu'Alexandre IV condamnät le livre infâme de Guillaume et qu’il notifiât cette condamnation soit à l'Académie, soit aux évêques français et à l’univers entier, par un bref apostolique donné le 3 des calendes d'avril, la troisième année de son pontificat, et qu’il ordonnât de brûler publiquement à Rome ce livre comme une sentine de nombreuses erreurs. Quant à Guillaume, l’auteur de ce livre, il le priva de ses fonctions sacrées, de ses bénéfices et de toutes ses dignités ecclésiastiques. De son côté, saint Louis, alors roi de France, exila de tout son royaume cet imprudent Guillaume. La cité de Paris elle-même dépouilla de sa charge le bedelle Guillot qui avait insulté publiquement saint Thomas pendant ses sermons, et le chassa en punition de son crime. Vous trouverez des preuves de la grande colère de Dieu contre les ennemis de ces Ordres saints dans Cantimpré !.
L'Ordre des Prècheurs, délivré de cette persécution ennemie, respirait à peine lorsqu'il eut à lutter contre une autre tempête soulevée par des hommes trop attachés au sentiment de Jean XXII. Le Pontife, appuyé sur l’autorité de quelques anciens Docteurs, qu’énumère
1 Liv. II des Abeilles, chap. x, jusqu’au n° 36, et liv. Ier, chap. xix, n°s 5 et 6.
notre Sixte de Sienne‘, avait incliné pour l’opinion de quelques Frères mineurs qui soutenaient que les âmes des justes, séparées des corps, ne jouissent pas aussitôt de la vision heureuse de l'essence divine, mais qu’elles l’attendaient jusqu’au jour du Jugement. Et dans les assemblées il soutenait cette opinion sans pourtant la définir. Les nôtres s’opposèrent les premiers au développement de cette maudite ivraie d’unesi grande erreur, et montrèrent, par l'autorité et l’exemple de l’Écriture, que les âmes des justes, à peine débarrassées du corps, pénètrent dans le Ciel pour y jouir de la vision heureuse de la divinité; et ils soutenaient vaillamment cette doctrine soit par la plume, comme Durand de Saint-Pont, soit dans les écoles, soit dans la chaire. C’est pourquoi ils eurent beaucoup à souffrir de la part des approbateurs de Jean XXII. En effet, le Frère anglais Thomas Valens qui avait combattu avec force dans un discours, au milieu d’une nombreuse assemblée d’évèques et de Frères, cette opinion du Pontife, par des raisons et des exemples historiques, et qui avait prononcé la malédiction divine contre ses défenseurs, fut jeté en prison à Avignon, le jour de Saint-Jean l’Évangéliste, et fut ainsi puni d’avoir préché la vérité avec force. Le Frère Durand fut aussi mandé de Paris auprès du Pontife comme coupable d’un crime.
Mais cette persécution ne dura pas longtemps. Dieu toucha le cœur du Pontife qui, averti par une lettre de Philippe 11, roi de France, et de Robert, roi de Sicile, selon l’opinion d’un grand nombre de théologiens, de ne pas s’opposer au torrent des Docteurs et aux paroles mêmes du Christ, lorsqu'il dit au larron : «Aujourd’hui tu seras avec moi dans le Paradis, » et de ne pas imprimer par cette opinion une tache à son nom, abandonna cette question et dit ingénument: « Notre intention n’a jamais été de dire quelque chose contre la foi, et si nous avons dit quelque chose, nous le révoquons entièrement dès à présent. » Témoin Guillaume Ocham *?.
L'Enfer ne cessa pas de soulever la guerre contre nous. Il excita à la haine contre notre Ordre Benoît XII, au moyen de quelques religieux qui avaient quitté l'Ordre de saint François et qui avaient
1 Liv. VI de la Bibliothèque sainte, 345° annotation. — ? Dialogue 1, pag 2, chap. 1x et x, chez Bzowski, l'an du Seigneur 331, n° 41.
embrassé le nôtre sous un prétexte menteur de piété. Ces mauvais esprits, Dominicains possédés du démon, dégoûtés de nos lois, assuraient que notre pauvreté religieuse engendrait le mépris à cause de nos quêtes nombreuses et de nos courses fréquentes, soit dans la ville, soit dans les bourgs, dans le but de prècher, et que par suite il ne restait place ni pour la contemplation, ni pour la solitude monastique, ni pour l’étude. Ils ajoutaient à cela d’autres mensonges semblables. Ayant entrainé dans leur sentiment quelques autres esprits efféminés et délicats, ils présentèrent au Souverain-Pontife, Benoît XII, des Bibelles suppliques, et se plaignirent des statuts de l'Ordre des Prècheurs. Le Pontife prèta à ces hommes malintentionnés une oreille trop facile, et, irrité soit contre notre Venturin, son prédicateur, que de nombreuses calomnies avaient noirci à ses yeux, soit contre les nôtres qui avaient combattu avec ardeur contre Jean XXII (il était son neveu par sa mère), voulut proscrire de notre Ordre les antiques dispositions de nos lois et son ancienne règle. Bien plus, il voulut même que les nôtres demandassent eux-mêmesspontanément le rejet, la suppression, la réforme de leurs anciennes lois et de leurs saintes institutions. Mais cette tempête ne dura pas longtemps, car peu de mois après Benoît mourut, et la fin de sa vie fut aussi le terme de la haine qui existait contre nous. Qui n’admirerait l’admirable providence et la singulière protection de la très-sainte Mère de Dieu envers l'Ordre des Prêcheurs ? L'univers presque entier tend des embüches à cet Ordre pauvre et né récemment. Les Souverains-Pontifes eux-mêmes, dans les mains desquels se trouve la suprême puissance sur l'univers chrétien, le menacent des peines les plus graves. Des milliers de flatteurs aiguillonnentceux qui courent sur lui; aucun secours humain ne vient à son aide. Les Docteurs, les théologiens, les académiciens exercent contre lui leurs langues et leurs plumes. La passion de nous nuire croit chaque jour; les adversaires des Frères prècheurs se tournent de tout côté et leur lancent des pierres de toute sorte. Depuis longtemps l’esprit de nos ennemis s’épuise en efforts sans pouvoir renverser cet Ordre pauvre, qui met toute sa confiance dans la protection seule de Marie. En effet, toutes les fois que les Souverains-Pontifes, ou les théologiens, ou d’autres ennemis quel-
conques, ont voulu armer contre les Frères prêcheurs leur esprit et leur plume, toujours ils en ont été empèchés soit par une maladie, soit par une mort prématurée, soit par quelque autre malheur, en un mot, par un châtiment divin.
Je passe sous silence cette grave persécution que notre Ordre eut à subir de la part de l’empereur Louis de Bavière (quel qu’il fût), et les autres cruelles tempêtes soulevées contre l'Ordre des Prècheurs par des méchants et des scélérats dignes d’un mauvais sort. Le Seigneur nous a délivrés de tous ces ennemis et nous a arrachés des mains de tous ceux qui nous haïssent. Grâces vous en soient rendues, mon Dieu! et vous aussi, très-sainte Vierge Marie, qui, au milieu de tant de tempêtes, d’orages et d’agitations, conservez notre Ordre non-seulement intact, mais même florissant, le favorisez, le faites grandir et l’honorez de vos faveurs !
LA BIENHEUREUSE VIERGE MARIE ATTIRE ET AMÈNE A L'ORDRE DES PRÊCHEURS UN GRAND NOMBRE DE SUJETS, ET RAFFERMIT LES INCON- STANTS.
Ballotté, comme nous l’avons dit, par de si grandes et de si nombreuses tempêtes, à peine était-il possible que l'Ordre des Prècheurs subsistât si la très-bienveillante Marie, Mère-Vierge, ne l’eût aidé et secouru. En effet, par suite des nombreuses machinations et des ruses variées du démon, quelques sujets dissuadés par les calomnies et les impostures répandues sur l'Ordre par les méchants, d’autres scandalisés par de continuelles persécutions, et le reste détourné par la pauvreté religieuse, les jeünes sévères, l’austérité du silence absolu, et par l’obéissance stricte de la loi de l'Ordre, portaient leur esprit bien loin de cet institut sacré.
Aussi nos premiers Pères, surtout le bienheureux Réginald, Clair et Rudolphe, étaient-ils très-inquiets sur ce sujet. Ils demandaient à Dieu et à la bienheureuse Vierge, dans leurs ardentes prières, de ne pas permettre que ce glorieux institut, ce fruit illustre de la Mère de Dieu, füt étouffé au berceau par le souffle impur et déplorable du démon. La bienheureuse Vierge, exauçant la prière de Réginald, de Clair et de Rudolphe, vint au secours de cet Ordre qu'elle avait
obtenu elle-même de son divin Fils. Réginald, qui était un prédicateur distingué, exhorta d’abord ses Frères à la constance; ensuite, prèchant à Bologne la parole de Dieu avec son esprit apostolique, attira à l’Ordre des Prêcheurs plus de cent hommes ou jeunes gens remarquables autant par la science et la dignité que par le sang.
Quant à Cliair, appelé lui-même dans l'Ordre par la bienheureuse Vierge, et auparavant professeur de jurisprudence, il s’efforçait, par de nombreuses raisons et des exemples suggérés par l’Esprit-Saint, de relever les courages abattus de ses Frères, et engageait ceux qui vivaient dans le siècle à embrasser l’état religieux. Il gagna au Christ, parmi ces derniers, Roland de Crémone, alors célèbre professeur à Bologne.
Rudolphe, recteur de l’église de Saint-Nicolas, qu’il avait donnée à l'Ordre avec la permission du légat, propagea notre Ordre d’une manière admirable. Pendant son sommeil, il vit le Christ et sa très-sainte Mère avec le bienheureux évêque Nicolas de Myre qui, lui caressant la joue avec la main, l’exhorta à mettre de côté toute sa tristesse et à ne pas douter que le progrès de l'Ordre des Prêcheurs ne fût très-grand. Bientôt il lui montra sur le Rhèse, fleuve qui coule à Bologne, un navire plein d'hommes revêtus de l’habit des Frères prècheurs : « Vois-tu, Rudolphe, lui dit-il, cette multitude d'hommes du même institut que toi ? Aïe confiance, la Vierge, Mère de Dieu, a un soin tout particulier du progrès de cet Ordre‘. » Mais il est temps de donner le nom de ceux qui ont été appelés par la bienheureuse Vierge Marie à l'Ordre des Prècheurs.
Le Germain Tancrède, jouissant d’un grand nom, baron à la cour de l’empereur Frédéric Il, ayant considéré en lui-même les grands dangers pour le salut qu’entraine avec lui le genre de vie qu’il menait, demandait à la Vierge, par des prières assidues, de lui montrer la voie par laquelle il parviendrait sûrement à la vie éternelle. La Reine du Ciel lui apparut et lui dit : « Va promptement trouver ma famille. » S’étant éveillé et ne comprenant pas la signification de son rêve, il pria la Reine du Ciel et s’endormit de nouveau.
1 Choquet, Chronique des Frères précheurs, chap. 1x. #
VIERGE VÉNÉPABLE. 539
Pendant qu’il dormait, deux hommes revêtus de l’habit des Frères prêcheurs lui apparurent et le plus ancien lui dit: « Tu désires done être dirigé dans la voie du salut par la bienheureuse Mère de Dieu? Rends-toi alors auprès des nôtres, et là tu t’occuperas de ton salut. » S'étant éveillé une seconde fois, pendant qu'il allait entendre la messe, il rencontra Richard, supérieur du couvent de Bologne, qui sortait avec son compagnon.
Comme il ne l'avait jamais vu auparavant, il demeura dans la stupéfaction en se rappelant les circonstances de son sommeil, et il reconnut à sa figure que ce religieux était semblable à celui qu’il avait vu pendant son repos. Consultant donc ses intérêts, il prit l’habit de le sainte demeure, et il illustra la noblesse de sa naissance par la noblesse de l'Ordre qu’il choisit et par la sainteté de sa vie. (Gérard de Limoges ‘, Plodius, Bzowski, Fernandez.)
Henri, natif aussi de la Germanie, ayant été entrainé un jour, dans une vision, devant le tribunal de Dieu, fut saisi d’épouvante; aussi supplait-il souvent la bienheureuse Vierge de lui inspirer et de lui montrer la voie du salut conforme à sa vocation. Après de longues prières accompagnées de larmes, Dieu, exauçant enfin la demande de sa Mère, inspira au cœur de Henri d’entrer dans l’Ordre des Frères prècheurs. C’est ce qu’il fit, et il fut revêtu par Réginald de l’habit de l'Ordre. (Gérard de Limoges ?.)
Tancrède, d’une famille noble de Sienne, ayant entendu quelquefois prêcher saint Dominique dans cette ville, aperçut la bienheureuse Mère de Dieu se tenant à côté de lui et lui suggérant tout ce qu’il disait. Mais lorsque l’homme de Dieu descendait de la chaire, il vit cette même Vierge-Mère lui indiquant du doigt saint Dominique et lui faisant signe de le suivre et de s’attacher à lui. A cette vue, obéissant à Marie, il s’enrôla dans l’Ordre des Prêcheurs.
Clair, Languedocien, ayant entendu, comme Tancrède, prêcher saint Dominique et aperçu lui-même les mêmes signes de la part de la Mère de Dieu qui, se montrant à lui ouvertement, l'avait délivré à Paris des mains de misérables sicaires, entra dans l’Ordre des Prè-
cheurs ?.
4 IVe Part., chap. an, — ? Jbid. — 3 Plodius, liv. Ier,
Nicolas de Fortiguerre de Sienne, créé chevalier et palatin par l’empereur, méprisant la vanité de ce monde, renonça au siècle sans doute sous l'inspiration de la bienheureuse Vierge, pour laquelle toute la ville de Sienne et lui-même avaient une grande dévotion, et s’enrôla dans l’Ordre des Prêcheurs ‘.
Antoine Flaminius raconte en ces termes qu'Albert le Grand a reçu le même bienfait de la Vierge, Mère de Dieu : « Albert ayant donc dépassé le temps de l’enfance et se trouvant dans sa seizième année, entra un jour (ce qu’il faisait souvent) dans une église. Il avait l'esprit complétement appliqué à la prière et il suppliait surtout la glorieuse Vierge de venir à son secours et de diriger dans la voie du salut la marche douteuse et pleine de dangers de sa jeunesse. La Vierge se présenta aussitôt à lui et, lui parlant avec un ton céleste, elleordonna à son serviteur suppliant d’avoir bon courage. Maïs elle lui recommanda avant tout d'abandonner les plaisirs de cette vie et d’embrasser un genre de vie plus sûr, et de s’enrôler dans l’Ordre nouvellement né des Prècheurs qu’elle avait obtenu dernièrement de son Fils pour soutenir l’état chancelant de la république chrétienne, lui promettant que, par la sagesse qu’il avait reçue du Ciel, il deviendrait une lumière pour toute l’Église. Il embrassa donc l'Ordre des Frères prêcheurs, et le monde entier proclame, et nous, nous dirons ailleurs quels progrès il fit dans la sainteté et dans la science ?. »
Un jeune homme de Limoges, dont Gérard passe le nom sous silence, ayant terminé à Paris son cours de philosophie, suppliait humblement Dieu et la Vierge, sa Mère, de daigner lui montrer le genre de vie qu’il devait embrasser. La bienveillante Vierge écouta sa prière. Bientôt, en effet, par une inspiration divine, il se rendit à Paris, et là, il entra dans l'Ordre des Prêcheurs qui y florissait depuis peu. Ayant étudié dans le noviciat les mœurs des nôtres, leur pauvreté, leur habit auquel il n’était pas accoutumé, la rigidité de leur discipline; ayant de plus entendu les médisances lancées contre notre Ordre par des méchants, il commença à hésiter et à se repentir de la résolution qu’il avait prise. Cela dura jusqu’à ce que, priant ardem-
1 Plodius, passage cité plus haut. — 2 Voyez plus bas.
ment et souvent la Mère de Dieu, il méritât qu’elle lui apparût dans une vision et lui montrât nos Frères, notre habit et le rit de sa tradition tout en détail. Raffermi par cette céleste vision, il demeura dans l'Ordre des Prêcheurs, et acquit une grande renommée de science et de sainteté. Plût à Dieu que Gérard, qui écrit ces choses, n’eût pas passé sous silence le nom de ce jeune homme! Mais nous croyons qu’il a agi ainsi parce qu’à cette époque ce religieux vivait encore.
La très-sainte Vierge entraina le bienheureux Gonsalve d’Aramanthe dans le camp de saint Dominique, de la manière suivante : Il vivait depuis quelque temps dans la solitude, lorsqu'il s’éleva dans son esprit un doute qui le tourmentait beaucoup. Son genre de vie était-il agréable à Dieu et à la bienheureuse Vierge, ou bien un autre leur plairaitil davantage? Tandis qu’il priait et jeunait, la bienheureuse Vierge; entourée d’une immense lumière, lui apparut. « Parmi les Ordres religieux, lui dit-elle, cherches-en un qui commence mon saint office, c’est-à-dire toutes les prières des Heures, par la récitation angélique, revêts leur habit, fais profession de la vie religieuse et observe-la. » Gonsalve, quoique très-content de la vision et de l’oracle céleste, avait pourtant l’esprit inquiet. En cachant quel était l'Ordre qui commençait l'office divin par la Salutation angélique, il vint, par la volonté de Dieu, dans un de nos couvents. Y ayant été reçu avec bienveillance par le prieur Pierre Gonzalez de Tui, il alla assister à matines avec les nôtres. Il entendit aussitôt le Prieur commencer dans le dortoir les matines, en disant : Ave, Maria, gratia plena, et l'assemblée poursuivre par ces mots : Benedicta tu in mulieribus, ete. Le jour suivant et le surlendemain ayant entendu la même chose, sa joie fut si grande qu’il put à peine la contenir. Et comprenant qu’il avait trouvé l’objet de ses vœux, averti de plus par l’Ange que c’étair là cet Ordre si agréable à la Vierge et dans lequel elle-même l’avait averti d'entrer, il s’enrôla dans l'Ordre des Prêcheurs et y fit des progrès merveilleux, comme l’atteste dans la suite sa grande sainteté. Ce fait est raconté par Rofendius, Sampagus, dans la Vie de Gonsalve.
Gérard de Limoges ? parle d’un jeune homme bourguignon dont il
4 {Ve Part., chap, 1&
passe aussi le nom sous silence et que la sainte Mère de Dieu entraîna dans lOrdre des Prêcheurs de la manière suivante : Il priait fréquemment la bienheureuse Vierge de diriger sa vie et de lui donner la grâce d’entrer dans l'Ordre qu’elle aimait le plus, répétant ce verset : « Faites-moi connaître, Ô ma souveraine, la voie dans laquelle je dois marcher, car j’ai élevé mon âme vers vous. » En prononçant ces paroles, il lui sembla voir que ces prières, qu’il répandait depuis longtemps aux pieds de la bienheureuse Vierge, le conduisaient vers l’Ordre des Prêcheurs. Il fut surtout convaincu lorsqu'un homme saint et instruit lui eut donné le mème conseil d’entrer dans l'institut des Frères prêcheurs. Ayant donc embrassé notre Ordre, pendant une nuit il vit dans une vision la bienheureuse Vierge accompagnée de deux vierges saintes, yenir à lui en répandant le parfum le plus suave. Lui ayant demandé si ce qui lui avait été inspiré sur son entrée dans l'Ordre venait de Dieu, il entendit une voix qui lui disait : « Persévère comme tu as commencé. » Ayant reçu de ces paroles une grande consolation, il vécut saintement dans l'Ordre.
Énumérons maintenant ceux que l’Enfer poussait à la défection après leur inscription dans la milice sacrée, mais qui furent raffermis dans leur résolution par la faveur insigne de Marie, Mère de Dieu.
En premier lieu, Albert le Grand, étant entré à l’âge de seize ans dans notre Ordre et ne faisant aucun progrès dans les lettres parce qu’il avait l'esprit et la mémoire très-lents, fut saisi d’un ennui si grand qu’il était même tenté de quitter la vie religieuse. Tandis qu’il était dans cette agitation, une nuit qu’il se préparait à sortir au moyen d’une échelle appliquée contre le mur, il lui sembla voir paraître quatre dames à la figure très-vénérable, dont la première, puis la seconde, le poussant avec la main, l’empêchèrent deux fois de monter. Comme il s’efforçait de le faire pour la troisième fois, il fut interrogé per la troisième sur ce qu’il faisait et pour quel motif.
Celui-ci lui ayant exposé la chose, elle l’avertit de demander du secours à la quatrième dame, qui était la Mère de Dieu et la Reine du Ciel, et qu’elle-même et les autres l’aideraient de leurs prières, Il obéit et fut reçu avec bienveillance par la Vierge, qui lui demanda
ensuite dans quelle science il aimerait mieux exceller, de la science divine ou de la science naturelle. Alors le jeune homme, qui à son âge n'avait rien goûté de plus relevé que la philosophie, dit que c'était dans cette dernière science : « Que ce que tu as demandé s’accomplisse ! dit la sainte Vierge. Mais cependant, parce que tu as préféré cette science à celle de mon Fils, à la fin de ta vie tu perdras toute ton érudition et tu retomberas dans cette stupidité que tu laisses maintenant. » Et aussitôt la vision disparue il se sentit changé. Tout ce qu'il entendait, tout ce qu'il lisait, il le comprenait facilement. Ou si quelque chose d’un peu plus difficile se présentait, dès qu’il s’était tourné vers la Vierge Marie pour la prier, lui demandant de tenir sa promesse, il le comprenait aussitôt.
Aussi, après être devenu si grand et si distingué et avoir passé de nombreuses années à enseigner et à écrire, trois ans avant qu'il quittât cette vie, tandis qu’il expliquait quelque chose publiquement en chaire, il sentit tout à coup que le souvenir de tout ce qu’il savait avait complétement disparu. Alors il raconta en présence de tous ceux qui étaient là ce qui lui était arrivé lorsqu'il était jeune, et après avoir déclaré, si dans la suite il lui arrivait quelque chose, qu’il embrassait du fond du cœur les articles de la foi et qu’il voulait mourir dans leur confession, il descendit de chaire et passa Le reste de sa vie dans une grande simplicité, ne négligeant aucun des offices d’un religieux. (Plodius! d’après Humbert, chez Bzowski, l’an du Seigneur 1227, n°20.)
La Vierge, Mère de Dieu, a honoré d’une faveur non moins grande Raynier de Bourges, qui, ayant la pensée non-seulement d’abandonner l’état religieux, mais même de quitter la foi catholique, fut retenu et confirmé dans la foi par la glorieuse Mère de Dieu qui lui apparut.
Après s'être engagé dans l'Ordre des Prêcheurs, le jeune Benoît Lombard fat vivement tenté par l’ennemi du genre humain de quitter cet institut. Un jour qu'il priait avec ardeur devant l’image de la bienheureuse Vierge, lui demandant de venir à son secours et de l'aider dans le dessein qu'il avait pris, l’image de la Vierge parut lui
4 Liv. IL, chap, mn
sourire avec douceur comme pour le consoler. La nuit suivante, tandis qu’il faisait la même prière, il lui sembla qu’il était entrainé par deux hommes qui lui présentaient des habits profañes et l’en revêtaient par force. À cette vue, saisi d’une frayeur extrème, il s’écria : « Mère de Dieu, conservez-moi dans cet état de pénitence. » Aussitôt une voix se fit entendre et lui dit : « Je le ferai sans doute, et même très-volontiers. » Et aussitôt ces monstres importuns de l'Enfer disparurent, et Benoît recouvra le repos tant désiré ?.
La même grâce fut accordée par la bienheureuse Vierge à Baudouin d’Axela qui, après avoir embrassé notre Ordre avec un zèle pur, avait.la pensée de l’abandonner à cause de graves tentations. Il était auparavant curé; aussi repassait-il souvent dans son esprit qu'il avait exercé dans l’église l'office de pasteur; qu’il avait porté des fruits nombreux; qu’il avait prêché, visité les infirmes, entendu les confessions, dirigé la conscience des autres; qu’il avait administré les sacrements avec beaucoup de diligence et de piété; qu’il avait fait des aumônes aux pauvres avec les fruits de son bénéfice, et que, maintenant, dans le couvent, au milieu du repos et du silence, il ne vivait, pour ainsi dire, que pour lui, et qu’il était entretenu par les aumônes des autres. Cette pensée le tourmenta tellement qu’il refusait de croire ses Frères qui l’exhortaient et qui lui disaient que c'était làune tentation du diable, et qu’il voulait obstinément retourner à son ancienne vie. Se trouvant dans cette disposition d'esprit, il se rendit, avant de partir, à l'autel de la Vierge du Rosaire, comme pour lui dire un dernier adieu. Il prie, et pendant ce temps le sommeil s’empare de lui. Pendant qu’il dormait, la bienheureuse Vierge lui apparut accompagnée de deux jeunes filles qui portaient deux coupes dans leurs mains. En ayant pris une, la Reïne du Ciel la présenta au Frère en lui disant : « Baudouin, tu as assez travaillé, bois maintenant. » Mais dès qu’il eut goûté à la boisson, il la trouva très-désagréable et fit la grimace. La bienheureuse Vierge lui demande alors pourquoi il agit ainsi et ce qu’il a bu. Il lui répond que la boisson est insipide et mélangée à de la lie. Lui présentant alors l’autre
{ Castellini, chap. Lx; Fernandez, liv. Ier sur Le Rosaire, chap. x.
coupe, elle lui dit : « Goûte celle-ci. » Lorsqu'il eut goûté, elle lui fit la même question : « Dis maintenant ce que tu as bu. » Il répond : « Du vin excellent, très-doux et purifié. » Alors la Vierge-Reine Iri dit: « La différence entre ces deux liqueurs est grande; mais plus grande est encore la différence qui existe entre la vie excellente que tu menais dans le siècle et celle que tu viens de commencer. Ne te décourage donc jamais, mais persévère, car je te porterai secours. » A ces mots, la vision disparut et le Frère, raffermi, persévéra dans l'Ordre. Il devint ensuite un prédicateur pieux et fervent, et il quitta ce monde en l’an du Seigneur 1273, avec une grande réputation de sainteté !,
Outre ceux que nous nommons, un grand nombre de religieux ont reçu de la bienheureuse Mère de Dieu des honneurs et des faveurs que vous trouverez décrits en détail, si vous parcourez avec soin la chronique de notre Ordre.
LA BIENHEUREUSE VIERGE MARIE AIDE ET SOUTIENT LES FRÈRES PRË- CHEURS DANS LEURS VOYAGES, LES CONDUIT ET LES TRANSPORTE MIRACULEUSEMENT DANS DES LIEUX ÉCARTÉS A PIED SEC, MÊME A TRAVERS LES EAUX, PAR LE MINISTÈRE DES ANGES.
Ce ne fut pas assez pour la glorieuse Mère de Dieu d’écarter des Frères de l’Ordre des Prècheurs les maux qui mettent en danger l’âme, le corps et la réputation, elle a voulu encore, guidée par sa piété et son dévouement maternels, écarter d’eux les inconvénients quise présentent en voyage.
En premier lieu, tous ceux qui ont écrit avec soin et bonne foi les actions de notre bienheureux Père Dominique racontent qu’il avait la coutume, lorsqu'il entrait dans une cité ou dans une ville, de faire sa première visite à l’église, que souvent la porte des temples s’est ouverte à lui miraculeusement et ne présentait aucun obstacle à son entrée dans l’église qui était fermée ?.
Cette même Vierge, Mère de Dieu, rendit souvent à Dominique, son dévoué serviteur, secs et débarrassés de toute humidité ses habits qui
1 Choquet, livre précité, chap. xx, vers la fin, tiré des Antfiques monuments du couvent de Gand, — ? Ghez Choquet, livre souvent cité, chap. xur,
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avaient été mouillés par une pluie abondande pendant ses voyages . La bienheureuse Vierge donna à son serviteur Dominique une preuve éclatante de sa providence maternelle et de ses soins tout particuliers, lorsqu'il cherchait à Faenza un lieu pour établir son Ordre dans cette ville, en le faisant conduire jusque dans son appartement, une première, une seconde et une troisième fois, par deux jeunes gens à la figure élégante (qui sans aucun doute étaient des Anges), portant des flambeaux allumés, en présence de ses serviteurs et enfin de l’évèque de Faenza lui-même, nommé Albert ?.
Notre saint Père Dominique a reçu de la sainte Mère de Dieu un bienfait semblable au précédent, un jour que, dans son monastère de vierges de Saint-Sixte, il avait prolongé ses entretiens sur les choses divines presque jusqu’au milieu de la nuit. La prieure et les Sœurs s’efforçaient de le retenir parce qu’on était presque au milieu de la nuit et qu’il ne paraissait pas prudent qu’il s’en allât ; mais lui ne se rendit point à leurs désirs, donnant pour raison que le Seigneur voulait absolument qu’il allÂt auprès de ses Frères, et qu’il enverrait son Ange avec eux: ce qui arriva; car dès que saint Dominique fut sorti du monastère, aussitôt se présenta à lui un jeune homme très-distingué, qui précéda le bienheureux Dominique et son compagnon, Tancrède, prieur du couvent, jusqu’à Pentrée du monastère, et qui le premier leur ‘en ouvrit les portes. Ce jeune homme étant sorti, 14 porte fut trouvée fermée comme auparavant. Le bienheureux Tancrède ayant demandé quel était ce jeune homme, saint Dominique lui répondit: « L’Ange de Dieu a été envoyé par lui pour nous défendre *. »
Ce mème Dominique, notre saint fondateur, lorsqu'il était encore chanoine régulier, s’était rendu en Bretagne pour y prêcher l'Évangile. Le prince lui-même, le clergé tout entier et toute la nation bretonne se seraient crus heureux s’ils avaient pu avoir en Bretagne saint Dominique pour évèque, et, pour ce motif, le prince avait ordonné que personne ne permit au saint religieux de mettre le pied
1 Choquet, chap. xx. — 2? Plodius, de la Descendance de saint Dominique, liv. Ier, chap, vr. — $ Théodoric dans Surius, Vie de saint Dominique, Nix. IL, chap. vi, f
hors de la Bretagne. Mais c’est en vain que l’on jette le filet devant les yeux des oiseaux. Le prince prépare pour lui l'évêché de Déols, et lui, devenant invisible, se soustrait aux regards de tout le monde. Après qu’on l’eut cherché beaucoup et pendant longtemps, on annonce qu’il prêche déjà l'Évangile en Espagne, où il avait été transporté en peu de temps de la Bretagne par un Ange. (Le bienheureux Alain de La Roche, dans un ouvrage réédité nouvellement .
Gérard de Limoges, cet ancien écrivain des choses qui ont eu lieu dans notre Ordre, écrit de deux de nos Frères du couvent de Magdebourg envoyés par leur prieur pour prècher l'Évangile, que, personne ne se présentant pour leur montrer le chemin qu’ils ignoraient, l’un des deux appelant/à haute voix un milan qui passait au-dessus d'eux en volant, lui ordonna au nom du Christ de leur montrer le chemin qu'ils devaient suivre. O merveille! le milan vola aussitôt aux pieds des Frères et, sautillant au-devant d’eux, il les conduisit par un sentier que les moissons avaient recouvert et leur montra le chemin le plus court pour aller tout droit là où ils se rendaient.
Le mème auteur écrit ce qui suit sur deux Frères du couvent de Wurtzbourg, qui étaient sortis pour prècher. Comme c'était un jour de fête et que le peuple, rassemblé à l’église, de l’autre côté du fleuve, attendait le sermon, et qu’il n’y avait absolument personne pour les transporter de l’autre rive, l’un d’eux appelant une barque qui était sur le bord opposé, lui dit : « Barque, viens ici au nom du Christ que nous désirons prêcher. » Aussitôt celle-ci, obéissant au Christ, s’avance sans que personne la pousse. Mais comme ils n'avaient pas de rames, une jeune fille qui paraissait avoir huit ans, descendant de la montagne par un précipice, vint leur apporter une rame, et lorsqu'ils eurent traversé elle disparut aussitôt. Ceux-ci, rendant grâces à Dieu, préchèrent sa parole au peuple affamé d’eile. Quoiqu'il ne soit fait aucune mention de la Mère de Dieu, il est à croire cependant que ces Frères ont été comblés de ces bienfaits de la grâce par la Mère de Dieu, qu’ils honorèrent dès le commencement avec beaucoup de zèle.
‘Par un miracle encore plus grand, Yauguste Reine du Ciel a accordé à plusieurs Saints de marcher à pied sec à travers les eaux des fleuves
1 JIIe Part., chap. xxit et Suiv.
rapides et même de la mer. Il est certain que saint Hyacinthe, des comtes d’Aldrovans, manquant de bateau et muni seulement du signe de la croix, étendit son manteau sur les eaux du fleuve, rivière très-rapide, et le traversa sain et sauf et à pied sec, avec ses compagnons qu’il exhortait à le suivre, car ils n’osaient pas le faire. Le même religieux passa le Borysthène deux fois à pied sec : il portait d’une main la sainte Eucharitie et de l’autre une statue de la bienheureuse Vierge, en albâtre, d’un poids considérable. (Séverin de Cracovie, dans la Vie de saint Hyacinthe.) Il est à croire qu’il a fait cela avec le secours de la Mère de Dieu, à laquelle il était dévoué d’une manière étonnante.
Saint Raymond de Pennafort, détestant le Libertinage infâme du roi d'Aragon, dont il était le confesseur et qui l’empêchait de retourner en Espagne et de le quitter, osa, avec le secours de la Mère de Dieu, à laquelle il était dévoué d’une manière extraordinaire, se frayer un chemin à travers la mer, sans navire; ayant seulement étendu son manteau sur l’eau et relevé Le bout de ce manteau en guise de voile sur son bâton, comme sur un mât, il fit dans l’espace de six heures cent soixante milles, comme s’il avait été sur une barque solide, à la grande surprise des habitants de la cité.
La bienheureuse Vierge honora d’un miracle semblable le bienheureux Jean d’Agnus, originaire de Gand. Sur l’ordre de ses supérieurs, il allait prêcher dans un village de la Zélande, nommé Usdicano. Pour s’y rendre il lui fallait traverser une rivière rapide, appelée le Chien, et vulgairement de Monte. À cause de la violence du vent et de l’horrible agitation des vagues, aucun batelier n’osait conduire Jean sur l’autre rivage. L'heure de l'office divin et de la prédication approchait. Se tenant sur la rive et brülant de zèle pour le salut du prochain, il craignait de ne pas répondre assez soit aux ordres de son supérieur, soit à la promesse faite aux habitants du village. Ayant donc imploré le secours de la Vierge, Mère de Dieu, il tira son manteau de sur ses épaules, l’étendit sur l’eau et, muni du signe dela croix, il s’avança audacieusement sur les flots comme sur la terre solide, et par un miracle semblable il conduisit son compagnon avec lui t,
1Choquet, Livre sur les Saints de l'Ordre des Précheurs en Belgique, iv. cité, chap. rer,
Thomas de Cantimpré cite en outre ‘ deux de nos Frères qui marehèrent sur l’eau à pieds secs ou légèrement mouillés. Nous allons laisser Cantimpré lui-même raconter ces miracles : C'était en Germanie, dit-il, vers l’an de l’incarnation du Seigneur 1229. La fête solennelle de l’Assomption de la glorieuse Vierge approchait. Un Frère de l'Ordre des Prêcheurs, très-religieux et fervent, fut done envoyé dans une certaine paroisse pour y prècher pendant cette solennité. Il vint le matin au bord d’une rivière qui se trouvait entre cette station et le lieu qu'habitaient les Frères, et il ne trouva personne pour le transporter, comme d'habitude, sur l’autre rive, et n’eut pas la faculté de passer sur un pont parce que la rivière avait étendu son lit. Pressé par le peu de temps qui lui restait avant l’heure de la prédication, il se confia du fond du cœur et avec assurance en Jésus-Christ et sa Mère, fit une prière fervente et étendit sur les eaux le manteau de l'Ordre, sur lequel il s’assied après avoir fait Le signe de la croix, et traversa sans mouiller du tout ses vêtements. Le Frère, son compagnon, ayant admiré un si grand miracle et n’osant pas le suivre, attendit longtemps une barque et traversa. Le même écrivain ajoute ensuite : « Un Frère du même Ordre des Prêcheurs, homme d’une grande dévotion et d’une grande bonté, devant passer en Angleterre, demanda dans un port au maître d’un vaisseau de le recevoir dans son navire, lui et son compagnon, pour l'amour de Dieu; mais celui-ci, sans crainte pour Dieu et sans respect pour ce Frère, fit mettre à la voile et naviguer loin du port. Alors le Frère fort embarrassé, car il avait un besoin pressant de passer en Angleterre, après des prières mèlées de larmes, sentit la confiance naïtre en lui, exhorta son compagnon à le suivre et marcha à travers les eaux de la mer profonde en ne se mouillant que l'extrémité des pieds. Bientôt après, le nautonier ayant regardé en arrière, frissonna à la vue du religieux, fit rapidement retourner le navire, reçut les Frères, demanda pardon avec larmes et l’obtint, J’ai vu un homme très-digne de foi, qui a vu ce mème Frère marcher sur l’eau, et qui m'a raconté ces choses avec grande dévotion et les yeux remplis de larmes ?. »
4 Liv. Il des Abeilles, — 2 Thomas de Cantimpré, d., chap. xxx, n°5 26 et 27.
La Vierge, Mère de Dieu, a gratifié d’une grâce semblable notre Alvarez, Portugais d’origine, confesseur du roi de Castille, Jean IT. Ce religieux, s’éloignant du tumulte de la cour et des embarras des affaires, se rendait sur les collines près de Cordoue, dans une grotte consacrée à la Vierge compatissant au Christ, à un mille du couvent. Là, il passait souvent les nuits sans dormir, en priant et en châtiant durement son corps. IL montait sur cette montagne en rampant sur. ses genoux par un Chemin escarpé, rude et pierreux, et pendant tout le voyage il se frappait à grands coups de fouet. Pendant qu'il faisait cela, des personnes ont vu quelquefois des Anges, envoyés sans doute par la Reine du Ciel, en l’honneur de laquelle ce religieux entreprenait un pèlerinage si difficile, qui écartaient du chemin les pierres et les cailloux et soutenaient les membres fatigués d’AIvarez.
Le même religieux visita souvent un certain lieu voisin de Cordoue, ressemblant beaucoup à ces lieux de Jérusalem sur lesquels se sont accomplis les principaux mystères de la rédemption du genre humain. Lorsqu'il se rendait à genoux à la grotte de la Mère de Dieu, le torrent qui coule là et qui ressemble au Cédron, grossit un jour d’une manière étonnante. L’homme de Dieu inquiet, de peur d’être absent aux matines qui devaient se réciter la nuit suivante, mit sa confiance dans le secours de Dieu et de la Vierge, et entra dans les eaux rapides du torrent sur son manteau et, s’en servant comme d’une barque, il arriva sans danger sur l’autre rive.
La Vierge Marie honora d’un troisième miracle les voyages d’Alvarez. Un jour qu’il revenait de la ville de Cordoue où il avait prèché dans son couvent, il rencontra sur son chemin un pauvre moribond qui demandait du secours aux passants. Alvarez ayant pitié de lui, l’enveloppa dans son manteau et le prit sur ses épaules. A son arrivée, les Frères saluent Alvarez accablé sous le poids de son fardeau, et lui demandent ce qu’il porte sur ses épaules. Il répond qu’il a recueilli sur le chemin un mendiant qui rendait presque âme et qu'il l'avait porté au monastère. Les Frères déplient le manteau et n’y voient aucun pauvre, mais ils y trouvent une statue du Christ très-bien sculptée. Frappés de la nouveauté de cet événement, ils reçurent avec
VIERGE VÉNÉRABLE. 551 une grande dévotion ce présent comme tombé du ciel et le portèrent dans le temple avec uñe pompe solennelle t,
Dieu, sur l’intercession de sa Mère, honora par un miracle semblable notre bienheureux Mathias de La Paix, Espagnol d’origine. Cet homme vraiment apostolique parcourait les villages des Indiens, dans le Guatemala, gagnant, selon l’habitude de son institut, des amis à Dieu. Il rencontra sur son chemin un pauvre étendu à terre, portant le costume indien et demandant du secours aux passants. Mathias, Obéissant à l'amour ardent dont il brülait pour le prochain, chargea ce pauvre sur ses épaules et le portait avec gaieté. Quelques Indiens qui étaient près de lui sur son passage se prosternaient à terre sur léurs genoux et sur leurs mains, dans une attitude d’adoration. Mathias leur demande ce qu’ils prétendent faire par ces marques d'honneur : « Nous vénérons, répondirent-ils, le Christ que tu portes attaché à la croix. » Telle est la faveur dont la Vierge Marie, Mère de Dieu, gratifia son serviteur fidèle dans ses voyages ?.
Le bienheureux Venturin de Bergame rapporte le trait suivant parmi les innombrables bienfaits de la bonté de Marie : Ferrari se proposait un jour de partir pour Venise. Étant venu à Francolino, il fut repoussé par le maître du navire à cause de son manque d'argent, pour payer le passage. Venturin demeure sur le port; élevant ses yeux au ciel, il implore en silence le secours de Dieu et de la Vierge; voilà que bientôt il se présenta un jeune homme qui avait un magnifique bateau et personne à transporter. Il invite Venturin et son compagnon. Après les avoir reçus dans son bateau, il les traita magnifiquement, et dans très-peu de temps il les transporta à Chioggi, d’où il leur était facile d’aller à Venise. Venturin sort du navire, et pen= dant qu’il se dispose à rendre grâce à son bienveillant conducteur et à faire des vœux pour son bonheur, lui et le navire disparaissent à ses yeux. Ce n’est pas étonnant, car ce n’était pas un homme, maïs un Ange envoyé par la Reine des Anges. À une autre époque, le bienheureux Venturin étant parti d'Italie pour Avignon, rencontra le Rhône, célèbre fleuve de France. A peine s’était-il arrêté sur le
1 Jean Lopez, évêque de Monopoli, IIIe Part., liv, II, chap. xxiv et xxv. — ? Augustin d’Avila, liv, VIT, Histoire, chap. xxxi,
rivage qu’un matelot se présenta aussitôt et le transporta très-rapidement pour l’amour de Dieu, sans demander aucun prix, faisant dans l’espace de deux jours une course très-longue. (Jérôme Borselli, Léandre Albert, Plodius et autres.)
Le bienheureux Henri Suso, serviteur très-dévoué de la Vierge, Mère de Dieu, étant entré dans un chemin long et difficile pour . aller visiter une jeune fille infirme, ayant le corps épuisé par de continuels tourments, ne pouvait presque plus avancer; s'étant recommandé à Dieu et à la Vierge-Mère, ses compagnons aperçoivent aussitôt sur un lieu élevé un cheval sellé, qui s’avançait vers eux et qui s'arrêta lorsqu'il fut arrivé auprès d’eux, s’offrant lui-même à la charge. Henri reconnut que ce cheval avait été envoyé par un grand bienfait de Dieu et de sa Mère, et s’en servit jusqu’au monastère. Dès qu’il en fut descendu, ce cheval s’en alla bientôt très-rapidement par le même chemin, et personne ne le vit plus. (Surius, dans la Vie de Suso.)
Dominique de La Croix a reçu les bienfaits suivants de la protection de Marie. Choïisi par les premiers personnages de l’empire mexicain, comme prédicateur du prince Charles V, il vint au coucher du soleil, le corps brisé soit parles travaux, soit par la vieillesse, dans une auberge de prostitution, qu’il trouva presque remplie d’une multitude d'hommes et de femmes et, ce qui est plus grave, des entretiens effrontés et impudiques, et même des blasphèmes résonnaient à ses chastes oreilles. Ne pouvant supporter cela, l’homme de Dieu, quoiqu'il ne pût déjà marcher qu’avec peine et qu’il vit son compagnon très-fatigué: « Allons-nous-en, mon Père, lui dit-il, car jene puis pas supporter ces impertinences et ces saletés; à deux milles d’ici nous trouverons une bonne hôtellerie. » Il leur fallait, pour y arriver, trois heures de marche; mais, contrairement à toute espérance, ils se voient bientôt près de l'hôtellerie, avec le secours de Dieu et de Marie, qui leur avait donné des forces et des ailes pour que ses serviteurs n’entendissent pas des choses si obscènes et si détestables 1,
Ce sont non-seulement des hommes, mais encore des femmes,
1 Choquet, livre précité, chap. xxx, à la fin.
CO
Sœurs de l'Ordre des Prècheurs, comme sainte Catherine de Sienne, la bienheureuse Catherine Raconisi, la bienheureuse Lucie de Narni, la bienheureuse Osanna de Mantoue, qui ont reçu de Dieu et de sa Mère Marie la même faveur. Se soulevant au-dessus de la terre, elles marchaient dans l'air, appuyées sur l'Esprit divin, qui les a transportées quelquefois dans des lieux éloignés, comme nous le lisons dans les Actes des Apôtres, au sujet de Philippe. Quelques-unes ont passé souvent sous les yeux d’autres personnes sans en être aperçues en aucune façon. Cela se trouve dans nos chroniques, où chaeun peut le lire s’il le veut.
LA BIENHEUREUSE VIERGE DONNE MIRACULEUSEMENT DE L'ARGENT AUX FRÈRES DE L'ORDRE DES PRÊCHEURS, ET LES SOULAGE DANS LEUR MISÈRE.
Ceux qui, par amour de Dieu et par le désir d’une vie plus sainte, méprisent d’une manière constante les richesses éphémères du monde, non-seulement accumulent pour eux dans le Ciel d’immenses richesses, mais ils éprouvent même en cette vie les effets de la providence spéciale de Dieu sur eux. Cette faveur, par un bienfait unique de Dieu, grâce au secours de la bienheureuse Vierge Marie, les hommes de l'Ordre des Prêcheurs principalement ont mérité de la recevoir souvent.
En premier lieu, notre saint Père Dominique, prêchant l'Évangile à la manière des Apôtres, aux environs de Toulouse, ne portait avec luinior, ni argent, ni monnaie. Étant arrivé sur les bords du fleuve, le batelier exigea de lui le prix du passage. Comme il n’avait pas de quoi payer, il promet à cet homme le royaume du Ciel pour prix du service rendu. Le batelier repoussa l'homme de Dieu, bien plus, 1l le tira violemment par le manteau, en lui disant: « Tu me cèderas le manteau, ou bien tu payeras le prix du passage.» L'homme de Dieu, élevant les yeux au Ciel, pria un instant en lui-même, et bientôt après, regardant à terre, il montra à cet homme un denier que la puissance de Dieu lui avait procuré : «Mon Frère, lui dit-il, prends ce que tu demandes, et laisse-moi aller en paix ‘.»
1 Vincent de Beauvais, liv. XXX, chap. LxxIv.
L’antique et excellent écrivain Gérard de Limoges rapporte plusieurs faits dans lesquels les nôtres, pressés par le besoin d'argent et les ressources humaines faisant défaut, reçurent du secours du Ciel. Mais comme il ne fait aucune mention spéciale de la Vierge, Mère de Dieu, nous allons rapporter quelques autres bienfaits d'argent que la Vierge Mère a accordés aux nôtres, de sa propre main.
Un certain créancier, qui réclamait cinq marcs d'argent, était devenu très-importun au prieur de Lubeck, en Germanie. Le prieur, n’ayant pas de quoi payer sa dette, fut appelé à la porte du couvent par une dame d’une grande beauté, et portant un costume décent et très-gra cieux. Il reçut d’elle cinq marcs d’argent : « Recevez, dit-elle, ceci en attendant que le Seigneur vous en donne davantage. » Le prieur lui ayant demandé qui et d’où elle était: « Ne vous en inquiétez pas, ditelle, mais rendez grâces à Dieu de qui nous viennent tous les biens.» Elle dit et disparut à ses yeux. Aussi les Frères, par une pieuse croyance, attribuèrent à la bienheureuse Marie ce qui venait d’être fait. (Gérard de Limoges, passage cité plus haut !.)
Le même Gérard raconte, au même endroit, que le prieur de Limoges ayant résolu avec les Frères de changer de demeure à cause des nombreuses incommodités que présentait la première, et n'ayant pas d'argent pour en acheter une nouvelle et ne pouvant pas s’en procurer par emprunt, obtint de la glorieuse Mère de Dieu six mille sous de Tours, qu’à son instigation le chapelain d’une église voisine apporta aux Frères. (Lisez, si vous le désirez, l'endroit de cette histoire écrite dans un style simple, mais vrai.)
Il n’a pas éprouvé des effets moins grands de la providence de Marie, notre Jean le Germain, quatrième supérieur général de l’Ordre, qui, selon les devoirs de sa charge, parcourant en les visitant les diverses parties du monde, se retira un jour avec ses compagnons chez un curé très-pauvre. Comme celui-ci était inquiet sur le moyen de pourvoir aux besoins de ses hôtes fatigués par le voyage et brisés par la faim, une corneille arriva bientôt en volant, porta au supérieur Jean une grande pièce d'argent et la déposa à ses pieds. Celui-ci appe-
1 Chap. v.
lant le prêtre, le pria d'accepter le présent de la corneille, d'acheter et de présenter aux Frères les choses dont ils avaient besoin. (Ce fait est rapporté par Thomas de Cantimpré, contemporain et ami de ce même Jean ‘.) Sans doute que Jean le Germain implorait alors fortement le secours maternel de la Mère de Dieu. Cantimpré n’en dit rien, mais Plodius et autres le rapportent.
La Mère de Dieu accorda avec munificence au bienheureux Henri Suso ce genre de bienfaits pécuniaires. Il y avait grande cherté de vivres, lorsque le bienheureux Henri était prieur dans un couvent qui souffrait d’une grande disette. Ayant réuni les Frères, il les avertit sérieusement d’invoquer le secours de leur Père saint Dominique, qui leur avait promis de leur venir en aide lorsqu'ils l’imploreraient dans leurs nécessités. Deux mauvais esprits se mirent à rire de l’homme de Dieu qui avait tant de confiance dans le secours divin. Maïs lui, persévérant dans son sentiment, ordonna aux Frères de chanter la messe de saint Dominique. Il ne fut pas trompé dans son espoir; car, pendant qu’il se tenait pensif dans le chœur, un chanoiïne l’appela : « J’ai appris, mon Père, lui dit-il, que vous manquez des choses temporelles; et cette nuit j'ai été averti, par une inspiration divine, de venir à votre secours. Recevez ces vingt livres de Constance. Ayez confiance en Dieu, il ne vous abandonnera pas. » L’homme de Dieu reçut l'argent que lui avait procuré saint Dominique, et tant qu'il fut prieur dans ce couvent il eut toujours en abondance toutes les choses nécessaires. (Surius, dans la Vie de Henri Suso.) Quoique cet écrivain ne fasse pas mention de la bienheureuse Vierge, il est cependant certain que c’est par son ordre que toutes les choses nécessaires à la vie ont été accordées par des moyens admirables et cachés au prieur et aux Frères.
C’est absolument de la même manière que le bienheureux Louis Bertrand pourvut, dans une grande disette, à ses besoins et à ceux de ses Frères dans le couvent de Saint-Onufre. (Ce monastère, où il était prieur, n’est éloigné que de deux milles de Valence, ville célèbre de l'Espagne tarraconaise.) Cette maison dont il était le chef, et qu’en-
1 Liv. IT des Abeïlles, chap. et n° 57.
tretenaient seules les aumônes des personnes pieuses, était trèspauvre, car à cette époque toute cette région souffrait d’une grande disette. Louis eut toujours en Dieu une telle confiance qu’il paraissait non-seulement demander, mais même comme exiger de plein droit de lui et de sa très-pieuse Mère les choses dont il avait besoin. Il en résulta que, pendant tout le temps qu’il y fut prieur, il ne manqua jamais rien au monastère, et que les Frères avaient la nourriture, les vêtements, les livres et les autres choses nécessaires à la vie religieuse. De plus, au grand étonnement de tout le monde, il agrandit ce couvent de quelques constructions utiles, et l’orna à la stupéfaction générale. Bien plus, Bertrand avoua lui-même qu'il était dans l’admiration de voir arriver tant d’aumôûônes et le couvent si riche, comme si les temps n’étaient ni mauvais ni malheureux. Le bienheureux Bertrand raconta même qu’il avait souvent trouvé de l'argent dans sa chambre, sans savoir d’où il venait et qui l'avait apporté. Un jour un libraire, nommé Vincent Cariga, exigeant le payement d’une dette que Louis avait contractée pour acheter des livres : « Je vous en prie, lui dit Bertrand, attendez un moment; asseyezvous en attendant, causons un peu pour voir si Dieu nous enverra quelque chose. » Pendant la conversation, Louis étend la main sur la table voisine, et s'adressant au libraire : « Vincent, lui dit-il, prends cet argent : voilà de quoi payer la dette que j'avais contractée envers toi. » Celui-ci demeura dans la stupéfaction en trouvant cet argent sur la table qu’il avait parcourue des yeux, et sur laquelle il n’avai aperçu aucune pièce de monnaie. Ayant compté la somme, il n’y trouva ni plus ni moins que le prix des livres. (Balthazar Rocca, livre I°* de la Vie du bienheureux Louis Bertrand.)
La bienheureuse Colombe de Rieti se trouvait un jour avec sa mère dans un tel dénûment qu’elles n’avaient pas même un morceau de pain et point d'argent pour en acheter. Elle se mit à genoux devant l'autel de Marie qu’elle avait dressé et orné elle-même dans sa propre chambre, et mérita de recevoir la visite d’une noble dame qui lu apporta du pain et de l'argent. (Léandre Albert, Jean Gaveston et autres.)
La bienheureuse Stéphanie, quoique pauvre elle-même, avait cou-
tume de visiter avec zèle les malades, de les consoler et de leur donner le peu d'argent qu’elle pouvait avoir. Après avoir fait ces actes de charité, elle retrouve chez elle ces mêmes choses qu’elle a données pour l’amour du Christ, qui lui ont été restituées miraculeusement et qui même se sont accrues en rapportant un intérêt merveilleux. (Jean Lopez, Plodius, Gaveston.)
Catherine Raconisi mérita de voir le Christ sous la figure d’un enfant de dix ans, pauvre et couvert seulement d’une chemise et lui demandant une obole. Elle reçut de lui, par faveur, une pièce d’argent qui suffit pour éloigner sa misère présente. (Jean Gaveston !.)
La bienheureuse Marie Raggi, priée par un jeune homme de soulager sa misère et d’apaiser sa faim , ayant placé sa main sous son scapulaire, en tira une pièce d’argent qu’elle reçut d’un Ange et qu’elle donna au jeune homme. Une fois aussi, cruellement tourmentée de ne pouvoir pas soulager la misère profonde d’une femme, elle supplia Dieu et sa sainte Mère de ne pas permettre qu’une pareille pauvreté poussät cette femme à commettre quelque crime. Alors une voix lui cria : « Raggi, ouvre ta petite corbeille. » Elle l’ouvrit et y trouva une pièce d’or qu’elle donna à la pauvresse ?.
La bienheureuse Agathe de La Croix promit à un pauvre de venir à son secours et de lui donner tout ce qu’il demanderait. Celui-ci lui demanda de payer une petite maison qu’il avait achetée et réclama trente pièces d’or. Agathe, après avoir vendu tout ce qu’elle avait fait, ne pouvant pas réunir une somme si considérable, implora le secours de Dieu et de sa Mère et, pleine de confiance dans le secours du Ciel, elle se mit à compter le petit nombre de pièces qu’elle avait réunies, et voilà qu’elle en trouve plus de trois cents en or, qui sufirent au pauvre non-seulement pour acheter sa maison, mais aussi pour satisfaire ses autres besoins ÿ.
1 Chap. xxx. — ? Jean Saragoza, dans la vie de cette Sainte, liv. Ier, chap. xtv. — 3 Antonin, Histoire des Martyrs, Vie de la bienheureuse Agathe, chap. xxxv.
LA BIENHEUREUSE MARIE PROQURE DES BIENFAITEURS ET DES AMIS A L'ORDRE DES PRÉCHEURS..
La Vierge, Mère de Dieu, a encore donné des preuves très-évidentes de son grand amour pour les nôtres, en leur conciliant des bienfaiteurs et des amis qui, au commencement de leur existence, les aidèrent de leurs conseils, les protégèrent de leur autorité, les nourrirent de leurs biens temporels. J’en citerai deux.
Le bienheureux Conrad de Villiers, en Belgique, d’abord abbé général du monastère de Cloiseaux, ensuite de Citeaux, dès qu’il vit les nôtres, ayant examiné la raison de leur institut, plein d’une joie incroyable, il s’écria: « Quoique j’appartienne à une autre profession, je serai cependant votre frère tant Er je vivrai, et aucune adversité ne me séparera jamais de vous !.
Or, cette affection pour nos ie c’est la bienheureuse Vierge qui la lui a inspirée. C’est ce que raconte Chrysostome Henriquez, auteur très-grave de l'Ordre de Citeaux, dans le Ménologe de son Ordre, la veille des calendes d’octobre, et dans le Faisceau du trèssaint Ordre de Citeaux ?, dans les termes suivants : « Il propagea l'Ordre naissant des Prêcheurs avec une charité extraordinaire, excité qu'il était d’une manière merveilleuse par la Mère de Dieu elle-même qui lui apparut et le félicita d’avoir propagé cet Ordre cher à elle et très-agréable à son Fils. » Henriquez raconte ce trait, puis, après d’autres choses, il ajoute ce qui suit :
« La très-pieuse Vierge, entourée de troupes angéliques, apparut à son serviteur Conrad pendant que le saint abbé se livrait à la prière et vaquaït à la méditation des choses célestes, et lui montra, pour que lui-même le lui rendit dans cette vie, Le culte qu’elle avait reçu de ses enfants, c’est-à-dire des Frères de l'Ordre des Prècheurs, et le félicita de ce qu’il protégeait un Ordre qui lui était cher et les Frères qui, par tant de travaux, avaient souci d'étendre la gloire de son Fils, Notre-Seigneur, et d’exalter le nom de Jésus chez les nations barbares. » Bernard Brito raconte la même chose.
1 Thomas de Cantimpré, liv. XIE, chap. 1x, n° 4, — 2 Dist, xx, chap. Im.
Ils ont emprunté cela à l’ancien écrivain Gonfred de Villiers, qui ajoute : « Qui n’admirerait ces entrailles maternelles de la Mère de Dieu et de la Reine des Anges pour l’Ordre des Prêcheurs? »
Notre Étienne Salanachus raconte quelque chose de semblable de Grégoire de Cadalhac, prieur et ensuite abbé de ce même Ordre de Citeaux. Lorsqu'il eut appris que l’Ordre des Prêcheurs avait pris naissance et qu’il avait été confirmé par le Souverain-Pontife, un jour (jamais il n’avait vu de Frère de cet Ordre), pendant qu'il dormait au milieu du jour, selon l'habitude et la nécessité, il vit dans le dortoir de ce monastère, dans une vision, deux soleils entrant tout à coup dans le cloître de l’abbaye et illuminant de leur lumière les murs, le monastère, et tous Les ateliers, et la ferme voisine,
Le prieur regardait et il était dans une grande admiration à la vue de cette lumière nouvelle et si extraordinaire. Et voilà que l’on donne le signal de none; s'étant éveillé, tandis qu’il descend du dortoir en repassant la vision dans son esprit, il voit dans le cloitre deux Frères prècheurs, le Père Grégoire, autrefois sous-prieur de Limoges, et le Frère Jean Ballistore. Le premier, de son temps, eut à peine son égal chez nous pour l’efficacité et la ferveur de sa prédication. Le second fut un prédicateur éloquent pour le peuple et le clergé. Le Saint-Esprit dit bientôt au prieur : « Voilà Les deux soleils que tu as vus. » Et depuis ce temps, il eut pour l'Ordre une vive affection et il le propagea en temps opportun. Henriquez rapporte la même chose dans son Bouquet ‘.