‹ Conferences sur les litanies de la très-sainte viergeChapitre 89 sur 125 · LU · texte numérisé non relu

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La bienheureuse Ursule Aquiria, de Valence, fut aussi honorée de ce bienfait divin. En l’année du Seigneur 1592, le jour de Saint- Benoît, s’étant retirée, après la sainte communion, dans une chapelle de l’église des Dominicains, dédiée au très-saint Nom de Jésus, et se livrant tout entière à laméditation, elle vitsainte Catherine de Sienne portant l’image du Crucifié dont la main lui lançait trois clous. Comme elle ignorait ce que cela” signifiait, elle pria avec ardeur son époux bien-aimant que les stigmates n’apparussent pas sur son corps, mais de lui faire seulement éprouver des douleurs intérieures, quelque violentes qu’elles fussent. Depuis ce temps elle a ressenti, comme le Christ, des douleurs incroyables aux mains et aux pieds. (Jean Gaveston.)

Notre Sœur Jeanne d’Orvieto a reçu de la main de Dieu un bienfait semblable. Pendant que le Vendredi-Saint elle contemplait le Christ attaché à la croix et souffrant les tourments les plus cruels, elle fut ravie en extase; son corps tomba et s’étendit à terre, ses bras s’aliongèrent, ses pieds se superposèrent, sa figure pälit et, ressemblant ainsi complétement au Christ crucifié, elle demeura dans cette position, non sans miracle, pendant un jour entier, privée complétement de l’usage de ses sens. La même chose lui arrivait tous les Vendredis- Saints pendant dix années de suite, et pendant ces jours elle éprouvait dans sa chair Les cruelles douleurs du Christ. Elle ne fut exempte de ces douleurs qu’un seul de ces jours, où eile se trouvait gravement malade. (Raymond de Capoue, Castillon, Séraphin Razzi, Gaveston, dans Choquet, passage précité.) Ce dernier fait aussi mention, d’après Thomas de Cantimpré, de notre Frère Valvandus, qui, ayant coutume de faire souvent sur la poitrine le signe de la croix, mérita d’avoir après sa mort une croix d’or visible sur son corps.

Le même Choquet raconte ce qu’il a entendu dire au Frère Raymond Huldère, à savoir : que celui-ci avait vu à Naples le cœur d’un certain Frère Jean, percé et ouvert d’une blessure béante, comme s’il avait été déchiré par le fer. Ensuite, une ampoule pleine de sang, dans laquelle le cœur de Jean nageait comme s’il était vivant. Ce sang est encore maintenant frais comme s’il venait d’être répandu. Ce Frère est mort il ny a pas longtemps à Naples, dans notre couvent de la bienheureuse Marie-de-la-Santé.

LA BIENHEUREUSE VIERGE MARIE ENRICHIT L'ORDRE DES FRÈRES PRÈCHEURS DE SES IMAGES MIRACULEUSES.

Les parents, pour conserver dans le cœur de leurs enfants l’amour que ceux-ci ont pour eux, leur laissent comme souvenir leurs portraits les représentant vivants. La Vierge Marie, Mère de Dieu, a fait la même chose envers l’Ordre des Prècheurs, auquel elle a laissé de nombreuses images d’elle-même, illustres et miraculeuses. Je serais trop long et trop minutieux, si je voulais parcourir toutes les églises de notre Ordre et examiner toutes les images de la Vierge, qu’on y rencontre religieusement.

J’ai dit Les origines et énuméré les miracles qui se rattachent aux images extraordinaires de la Vierge.

Je m’arrête maintenant sur ce point, pour ne pas sembler faire un travail inutile. (Voir la 226° Conférence.)

Outre celles que nous avons énumérées ici, on trouve des images de la bienheureuse Vierge dans toutes les églises des Frères prêcheurs; on en voit encore portant la couronne du Rosaire, tantôt sur les autels, tantôt sur les étendards. On peut lire dans des livres écrits à ce sujet combien d'innombrables bienfaits le monde chrétien reçoit de Dieu par le moyen de ces images.

LA BIENHEUREUSE VIERGE FAIT DON A NOS FRÈRES D'UNE IMAGE MIRACULEUSE DE NOTRE BIENHEUREUX PÈRE SAINT DOMINIQUE.

Pour prouver davantage aux hommes son amour envers saint Dominique, qui déjà règne avec elle au Ciel dans la gloire, et pour les exciter à l’honorer de plus en plus, la Vierge, Mère de Dieu, a bien voulu, du haut de son trône, envoyer sur la terre une image du Saint, œuvre d’un pinceau céleste et en faire don, dans son extrême bonté, à nos Frères, enfants indignes d’un tel père. Voici brièvement le fait :

Après la fondation en la ville de Soriano, de Calabre, par l’ordre de notre Père Dominique, qui apparut dans une vision à un Frère Vincent, une église fut élevée en son nom l’an du Seigneur 1510. Vingt ans après, en l’année 1530, dans la nuit qui précède le huitième jour

de la Nativité de la Vierge, Mère de Dieu, le sacristain venait d’allumer les cierges pour l’exercice des prières du matin. En descendant les degrés de l’autel, il voit trois femmes extraordinairement belles et admirablement vêtues. Surpris tout d’abord, il court aux portes de l'église, craignant de les avoir laissées ouvertes par négligence cette nuit-là; mais son étonnement redouble en les trouvant toutes fermées. Tandis qu’il est inquiet et embarrassé, une de ces femmes, d’une beauté plus auguste que les autres, l’appelle et lui demande sous quel vocable est cette église et de qui est l’image suspendue au mur. Il répond que l’église est consacrée à saint Dominique et qu’il n’y a du Saint que cette image grossière, œuvre d’une main inhabile qui l’a faite pour l’autel. Celle-ci, alors tirant de son sein une toile roulée : « Puisque vous n’avez dans cette église pas d’autre image de votre maître et fondateur, prenez celle-ci, portez-la au supérieur du couvent et dites-lui de la mettre ici dans une place d'honneur. » Le sacristain va raconter le fait au supérieur et lui remet la toile roulée comme il l’avait reçue. En la déroulant, ils considèrent attentivement cette image, qui les pénètre d’une force secrète, pour en faire l’objet de leur vénération ; et elle allume en leurs cœurs les flammes ardentes de la piété. Ils courent aussitôt dans l’église pour remercier ces nobles femmes, mais déjà elles s'étaient retirées dans leur céleste domicile. Après de longues recherches, sans découvrir qui elles étaient, ils font à Dieu leurs plus ferventes prières et lui demandent de leur faire connaître l’origine de cette image ainsi que le mystère qui l'entoure. La nuit suivante, sainte Catherine, vierge et martyre, apparait à un de nos prêtres qui était venu prier de bonne heure dans l’église et lui explique tout : cette image de saint Dominique n’était pas une œuvre de l’art ni la production du pinceau de quelque habile peintre; elle leur était envoyée du Ciel, c'était la sainte Mère de Dieu elle-même qui l’avait apportée et remise au sacristain; elle et sainte Marie Madeleine lui avaient alors servi de compagnes.

On peut voir, en effet, et bien évidemment, que cette toile n’était pas sortie de la main plus ou moins habile d’un homme. Il arriva que tantôt une grande et éblouissante clarté vint frapper les yeux de ceux qui l’admiraient, tantôt que des artistes, voulant la reproduire, s’é-

VIERGE VÉNÉRABLE, 081 taient épouvantés de sa grandeur; leur main tremblant et laissant échapper le pinceau, ils avaient dû renoncer à leur projet. De nombreux miracles s’accomplissent dans cette église à cause du céleste portrait de saint Dominique; il s’y fait un grand concours de peuple et on y voit même la dévotion admirable de princes, de ducs, de marquis et d’autres grands personnages, soit ecclésiastiques, soit séculiers, qui sont soulagés dans les nécessités diverses de la vie, maladies ou dangers, en invoquant le secours de saint Dominique, dont ils ont éprouvé la puissante protection.

On voit là un très-grand nombre de personnes venir, en se trainant sur les genoux, du seuil même de l’église jusqu'aux degrés du grand autel, et baiser le sol tout le long ; d’autres, se flageller de la manière la plus cruelle; d’autres, s’approcher, la tête couverte de piquantes épines et s’arrêter ainsi devant l’image vénérée. On voit même des évêques et des grands seigneurs faire, pieds nus, le pèlerinage à cette sainte église de saint Dominique le Thaumaturge, à Soriano.

Quant au tableau, à la figure considérée en elle-même, si vous désirez connaître comment elle est, voici : elle a un peu plus de cinq palmes : la physionomie de saint Dominique est belle, mais surtout vénérable; son visage est un peu allongé, il a le nez aquilin, les cheveux tant soit peu roux, avec une légère teinte de vieillesse; il a le teint blanc et presque pâle, de sorte que son air, en même temps qu'il révèle une rare noblesse, indique aussi un extrême mépris et le complet détachement de soi-même. La sérénité de ses traits fait naître le contentement en ceux qui le regardent, mais sa päleur et sa maigreur effrayent et excitent à la pénitence; ses vêtements tombent jusqu'aux talons; il a les pieds chaussés de souliers noirs; il tient un livre dans sa main droite, un lis dans sa main gauche, qui représentent : l’un, sa science éminente, l’autre, sa chasteté virginale. Tel est Le présent que la générosité de la Mère de Dieu nous a apporté du Ciel, et ainsi a-t-elle voulu honorer sur la terre son fils préféré, Dominique, sur cette image du Saint. (Voir ce qu'écrit longuement Silvestre de Frangipane, dans son livre à ce sujet, publié l’an du Seigneur 1622.)

LA BIENHEUREUSE VIERGE SALUE A SON TOUR LES PRÉCHEURS, CHANTANT LE SALVE, REGINA; ELLE LES EMBRASSE, LES BÉNIT, LEUR DONNE D'AUTRES TÉMOIGNAGES DE SON AMOUR PARTICULIER ET ENTOURE CE CANTIQUE DE PRODIGES.

Quant à l’auteur de ce beau et délicieux cantique, à l’usage quotidien qu’on en fait dans l'Ordre des Prêcheurs, à son explication paraphrastique et à plusieurs faits miraculeux qui s’y rattachent, nous en parlerons ailleurs en traitant des antiennes que l’Église a coutume de chanter en l’honneur de la très-sainte Vierge; je ne veux citer à présent que des miracles dus à cette admirable antienne et quelques témoignages de l’amour tout particulier de la sainte Vierge pour nos Frères chantant ce cantique.

Gérard de Limoges, dans la [°° partie, chapitre vir, du Livre du bienheureux Jourdain, publié sur les commencements de l’Ordre, raconte ceci à lui rapporté par un homme de bonne foi et de vie intègre : il avait vu souvent, quand nos religieux chantaient cette antienne et qu’ils en étaient à ces paroles : Eta ergo, advocata nostra, etc., il avait vu la bienheureuse Mère de Dieu elle-même tomber aux pieds de son Fils et lui adresser ses supplications pour l’extension et la durée de leur Ordre.

Dans le mème chapitre, Gérard s’exprime ainsi : « L’affluence populaire, la dévotion du clergé, les pieux soupirs, les douces larmes et de merveilleuses visions indiquent combien cette procession était agréable à Dieu et à sa divine Mère. En effet, plusieurs témoins ont dit avoir vu ceci : la sainte Vierge elle-même, quand les Frères étaient venus à son autel, descendait du Ciel avec une suite nombreuse de citoyens célestes, et, quand ils l’invoquaient par cette parole : O dulcis Virgo Maria, elle s’inclinait vers eux pour les bémr; enfin, quand ils s’étaient retirés, elle remontait vers le Ciel. Il ajoute ceci peu après :

Il y eut à Marseille ur: femme pieuse, d’origine lombarde, qui, assistant un jour aux complies des Frères, fut pénétrée d’une dévotion particulière dès les premiers mots de la touchante antienne Sulve, Regina. Elle fut ravie en esprit et vit quatre merveilles qui doivent

nous remplir d'amour. Elle vit la Reine de miséricorde elle-même, alors que les Frères disaient ces mots : E spes nostra, salve, leur rendre doucement le salut,et à ces paroles : Eia ergo, advocata nostra, s’agenouiller devant son Fils et prier pour eux ; et quand ils ajoutèrent : Illos tuos misericordes oculos ad nos converte, elle la vit tourner vers les Frères son regard doux et riant ; enfin, quand ils chantaient : Et Jesum benedictum fructum ventris lui nobis post hoc exilium ostende, elle la vit portant dans ses bras son Fils encore enfant, et le montrant à tous et à chacun avec une grande expression de joie. Tous ces détails merveilleux, cette femme les énuméra soigneusement et à travers ses larmes à son confesseur et à un Frère plein d'expérience et d’une grande discrétion, quoique simple laïque. Le mème auteur raconte ceci à la fin du chapitre.

En Angleterre, un Frère, atteint d’une grave infirmité et ne voulant pas s’absenter des complies du couvent, chantait avec les autres, comme il pouvait, le Salve, Regina. A ce mot : Misericordiæ, il priait avec componction sa Souveraine de lui faire éprouver sa miséricorde au sujet de son infirmité, et aussitôt, ravi en esprit, il la voit lui montrant son Fils tout sanglant comme sur la croix, et lui disant : « Regarde comme il a souffert pour toi, et ne sois pas pusillanime quand tu souffres. » Et le Frère, se retirant et se sentant guéri, rendit grâces solennellement à Dieu et à la Mère de miséricorde ; il écrivit ensuite cela confidentiellement au supérieur de l'Ordre. Le Frère Segerte, qui se distingua par sa vie, sa science et sa réputation, lecteur à l’université de Cambridge, rapporta ce prodige dont fut témoin une personne digne d’être crue : elle voyait ur globe de lumière descendre du ciel sur la tête des Frères, pendant qu’ils chantaient pieusement, après complies, l’antienne de la sainte Vierge.

Aux environs de la maison de Prouille, un couvent de femmes de l'Ordre des Prêcheurs fondé par saint Dominique à dix milles de Toulouse, venait d’éclater un orage effroyable, et la grèle détruisait les semailles. Les religieuses, effrayées par les éclairs, entrent dans la chapelle et chantent avec la plus ardente dévotion le Salve, Regina; elles prient la Mère de miséricorde de les conserver par son amour, elles et les terres dont elles tiraient leur subsistance. O merveilleux

prodige dû à Celui qui commande aux vents et change les éclairs en pluie ! tandis que non-seulement dans les alentours, mais presque jusqu’à une portée de baliste, toutes les semailles sont écrasées et les. vignes détruites par la grèle, tout ce qui appartenait aux religieuses demeure, par la grâce de Dieu et le secours de la sainte Vierge, entièrement sauf et intact.

La bienheureuse Bienvenue, avant de faire partie de l'Ordre des Prècheurs, allait deux fois par jour dans leur église : le matin d’abord, pour assister au saint sacrifice de la messe, et le soir, pour entendre chanter par les Frères ce suave cantique. Un jour, et l’on célébrait la fête même de saint Dominique, elle était là priant plus dévotement; pendant que les Frères venaient da chœur, selon l’usage, dans la grande église pour le chant du Salve, Regina, elle vit en esprit, dans la file de la procession, le bienheureux Père Dominique sortant ensemble avec les Frères et tenant la place du prieur alors absent, qui était le Frère Gérard de Barbaran. Elle le vit ensuite, en mème temps que le semainier, aspergeant les Frères de l’eau bénite, les embrassant un à un et retournant après à la place du prieur. Ceci se passa à Fréjus, où naquit et fut élevée la bienheureuse Bienvenue.

Au même endroit, un autre jour, cette bienheureuse, assistant dans l’église au chant du Salve, Regina, que nos religieux disent après complies, aperçut la très-sainte Mère de Dieu tenant également la place du prieur, et elle la vit suivre le semainier, s’incliner devant chaque Frère en particulier, et enfin, tous étant rentrés dans le chœur, alors remonter vers le Ciel.

Une troisième fois, elle vit la Mère de Dieu se tenant au milieu des acolytes, le visage tourné vers nos Frères qui chantaient le Sale, Regina. Au moment où ils étaient à ces mots : Et J'esum benedictum fruclum ventris tui, elle et Jésus, son ‘Fils, qu’elle portait dans ses bras, la main tendue en avant, bénissaient tous deux les Frères en faisant sur eux le signe de la croix. (Plodius, dans son ouvrage sur la Famille de saint Dominique *.)

La bienheureuse Catherine Ricci, un jour que nos Sœurs, dans le

1 Liv. IT, chap. Luv.

VIERGE VÉNÉRABLE. DS couvent de Saint-Vincent, à Florence, que l’on nomme du Pré, chantaient, selon l’usage et le règlement de notre Ordre, le cantique du Salve, Regina, elle vit Marie présentant à chaque religieux à son tour, pour l’embrasser, le Christ ayant la figure d’un mort, enveloppé d’un suaire, et en même temps elle vit un Ange qui offrait à chacun, pour la baiser, l’image de la sainte croix. (Dans Plodius, livre IV des Hommes illustres de l’Ordre des Précheurs, seconde édition.)

La bienheureuse Marie Raggi, l’an du Seigneur 1598, le 7 du mois de mai, assistant dans notre église au chant du Salve, Regina, vit la très-sainte Vierge sous les dehors de la splendeur et de la majesté royales, marchant entourée d’une escorte de Bienheureux et de vierges de l’Ordre des Prêcheurs, donnant à chacun des Frères des témoignages de son amour, et leur promettant son appui. (Michel Lot!, Jean Saragoza ?.) Voir plus loin d’autres prodiges et faits miraculeux relatifs à cet admirable cantique, là où il en est traité spécialement,

LA SAINTE VIERGE OBTIENT QUE LE SAINT-ESPRIT APPARAISSE VISIBLEMENT AUX FRÈRES PRÊCHEURS.

L'an 1265, nos religieux tenaient à Montpellier le chapitre général; Marie de Charascone, sœur du pape Clément 1V, dame vénérable et très-pieuse, vint à Montpellier, désirant voir cette illustre réunion de saints personnages, et elle pria pour que le Seigneur envoyät son Esprit aux Frères assemblés en chapitre et pour que Marie, la Mère de miséricorde, les visitât avec bonté. Or, le jour même de la Pentecôte, on célébrait l'office dans notre église; elle était là prosternée, tout entière à son oraison, et elle priait afin que Dieu par son Esprit-Saint éclairât de sa lumière tous ces Frères réunis en son nom, dont plusieurs eurent tant à parcourir le monde. Tandis qu’elle prie, au moment où le chantre entonne dans le chœur l'hymne Veni, Creator Spiritus, elle voit une grande flamme descendre d’en haut, qui enveloppe tout le chœur jusqu’à la fin du chant de l'hymne. Ayant considéré le prodige qui frappait ses regards, sans en rien dire à personne ni sans l’attribuer à ses propres mérites, elle rendit grâces à Dieu de ce

1 Liv. IT, chap. vu, — 2 Liv. III, chap. v.

que, comme il fortifia les premiers prédicateurs du monde, les Apôtres, par la présence visible du Saint-Esprit, sous la forme de langues de feu, il étendit aussi la même grâce aux prédicateurs de notre époque. C’est rapporté par Guido Fulcodius, évêque de Narbonne, et ensuite par Clément IV, Pontife de Rome, dans une lettre donnée à nos Frères, l’an 1265, qui se trouve transcrite d’un bout à l’autre.

LA BIENHEUREUSE VIERGE MARIE APPREND AUX FRÈRES PRÉCHEURS A RÉCITER SON OFFICE; ELLE LES EXHORTE A CETTE PRATIQUE ET LE RÉCITE ELLE-MÈME AVEC UN NOVICE. ‘

Le saint Ordre des Prêcheurs, dans son amour pour la très-bienheureuse Vierge, dès son origine, récita chaque jour l’office de la Vierge etil le dit avant les Heures du grand office, excepté les complies qui sont placées après, à cause du chant à y joindre du Salve, Regina, qui est ensuite ajouté et chanté solennellement.

Donc, dans le premier rit de notre Ordre, nous avons eu à matines cette invocation commune à toute l’Église, Ave, Maria, gratia plena, Dominus tecum. Pendant que les Krères le récitaient, la Vierge leur apparut : «Ce n’est pas ainsi, mes Frères, ce n’est pas ainsi, leur ditelle, mais Venez, adorons le Roiï-Fils de la Vierge. » Cet invitatoire, Ordre entier l’a gardé jusqu’à nos jours. Pour attester cela, il y a la Petite chronique de l'Ordre, et Antoine de Sienne, dans sa Chronique.

En outre, une autre fois, nos Frères récitaient dans le dortoir l'office du matin de la sainte Vierge, selon la coutume de l’Ordre. La Vierge bienheureuse apparut à un saint religieux d’une vie plus régulière; elle avait avec elle deux saintes femmes, qui exhortèrent et encouragèrent nos Frères par ces mots : «Allons, allons, du courage, hommes vaillants! » (Rapporté par Jean Lopez?.)

Il est dit dans le même auteur que la Mère de Dieu se présenta à un novice et récita avec lui les prières de l'office du matin. J’ai raconté plus haut de quelle manière la bienheureuse Vierge, par la pratique de ces Heures, appela à notre Ordre le bienheureux Gonsalve. (Voir ce passage dans la Conférence.)

1 Choquet, chap. xvrs — ? Liv. VIT, chap. vir.

LA BIENHEUREUSE. VIERGE SE SERT DES DOMINICAINS POUR PROPAGER SON ROSAIRE.

__ Ce sujet sera longuement traité plus bas, dans l’explication du verset Rosa mystica, où nous parlerons de l’origine du Rosaire, de son auteur, de l’état, des progrès et du renouvellement de cette dévotion.

LA SAINTE VIERGE REND MERVEILLEUSEMENT EFFICACES LES PRÉDICATIONS DES DOMINICAINS.

out le monde chrétien sait quelle abondante moisson d’âmes, de nos jours, les Frères prècheurs récoltent pour le Ciel, et quelle autre ils préparent dans l’avenir. Et parmi eux quels fruits ne recueillit pas, de ses prédications, notre premier chef saint Dominique! Nous le montrerons ci-après en parlant de l'institution du Rosaire.

Celui qui se rendit par ses prédications le plus célèbre après saint Dominique, principalement dans les pays du nord, fut saint Hyacinthe Odrovaze, que notre bienheureux Père commun inscrivit lui-même dans l’Ordre. Avec l’appui de la Mère de Dieu, à qui il était dévot jusqu’à l’excès, ce religieux ayant parcouru presque toutes les régions septentrionales et celles de l’est, les éclaira des précieuses lumières de la science et de la sainteté, et il importa dans ces pays les croyances de la vraie religion, qui n'étaient pas mème connues à Dantzick et à Kœnigsberg. 11 ne fit pas moins de bien en Russie, par la conversion des Païens et des schismatiques, soit quand il y vint comme envoyé du grand pape Grégoire IX, soit quand il se voua tout entier, avec les Frères prêcheurs, à convertir les schismatiques à l’unité de l’Église. Venant à Halicie, il soumit au vœu formel de chasteté les époux royaux Colomanus et Salomé et leur apprit à obéir au Souverain-Pontife. A Léopol, à Kiew, il travailla quatre années entières À unir les Russes à l’Église romaine, et il établit dans ces villes et dans d’autres de la Russie une colonie de l'Ordre, des Prêcheurs. De là, s’en allant chez les Cumans, les Scythes etles Moscovites, il y retira de la prédication de l'Évangile de grands fruits pour les âmes, et il rendit ces bords illus= tres par la sainteté de ses œuvres et la gloire de ses miracles; dans le nombre on cite comme un des plus remarquables le passage qu'il fit à

pied sec dans le fleuve si rapide du Borysthène. Dans les mêmes provinces, à cette époque, se distinguèrent les évêques de l'Ordre des Prêcheurs, le bienheureux Gérard, premier évèque des Russes; le bienheureux Vitus, premier évêque des Lithuaniens; le bienheureux Meynard, premier évêque des Livoniens. (Bzowski, à l’année 1233.)

Avec l’aide de la sainte Vierge, nos Frères ne s’arrêtèrent pas dans une œuvre si sainte; en effet, pendant un grand nombre d’années, ils portèrent dans ces pays les paroles du salut en chassant le culte des démons, en faisant disparaître les rites profanes, et, par le gain des âmes, ils recueillirent les fruits nombreux et abondants de l’Évangile. C’est alors que se forma, sous l’autorité du grand pape Jean XXIT, cette société de Frères voyageurs, appartenant à l’Ordre qui avait pour mission de prêcher l'Évangile dans les provinces ; on ne connait pas le terme de leurs voyages, puisqu'ils pénétrèrent en Perse et jusque dans les contrées les plus éloignées, et qu’ils parcoururent presque tout l'Orient. (A leursujet, voir Bzowski à l’année1395 n°11.) Je crois que c’est à eux que fut adressée cette lettre particulière de Nicolas IV, l’an 1299, dans laquelle, les saluant, il leur dit: « A mes fils bien-aimés, Frères de l'Ordre des Prècheurs, partant pour les pays des Sarrasins, des Païens, des Grecs, des Bulgares, des Cumans, des Valaques, en quelque lieu qu’ils soient, des Éthiopiens, des Syriens, des Ibères, des Azares, des Goths, des Russes, des Jacobites, des Nubiens, des Nestoriens, des Géorgiens, des Arméniens, des Indiens, des Tartares, des Hongrois de la grande Hongrie, des Chrétiens captifs chez les Tartares et des autres nations étrangères de l'Orient qui n’ont pas.la communion de la sainte Église romaine, salut et bénédiction apostolique. » Voilà donc à quelles extrémités de l'univers s’étaient dispersés les Frères de l'Ordre des Prêcheurs avec la protection de la Mère de Dieu ! Il n’est pas facile de compter quels fruits ils rapportèrent de cette abondante et si universelle semence de la parole de Dieu. Mais le Frère Benoît, qui était à la tête des autres, écrivant au maître général (on à encore ces lettres), raconte que plusieurs milliers d'hommes, non-seulement du peuple, mais aussi de la première noblesse, reçurent le baptème.

Les Frères de l’Ordre des Prècheurs rendirent de grands services

VIERGE VÉNÉPABLE. 589

par la conversion des Tartares à la vraie foi. Du Concile de Lyon, Innocent IV envoya au roi des Tartares quatre Frères prêcheurs et trois de l'Ordre des mineurs, espérant, par quelque moyen, imprégner cette nation barbare de la piété chrétienne. Anselme, Alexandre, Simon, Albert, étaient les noms des Frères prêcheurs. Les Frères mineurs s’appelaient Jean de Plano, Carpin et Benoît. Bien qu’ils n’eussent pénétré qu'avec grande difficulté dans le pays des Barbares et que, dès leur arrivée même, ils eussent rencontré de nombreux obstacles à la prédication de l'Évangile, ils les surmontèrent tous cependant et, après avoir enduré de cruelles fatigues, ils convertirent au Christ d'innombrables Païens. (Dans Arnobe t, saint Antonin ?, Vincent de Beauvais *.) Dans ce dernier auteur *, au sujet de Louis, roi de France, qui, dans la suite, fut mis au rang des Saints, et lequel avait traversé l’île de Chypre pour porter la guerre aux Sarrasins, en Syrie, nous lisons ce qui suit : « L'an 1248, depuis la naissance de Jésus-Christ, de la part d’un grand personnage nommé Erchaltay, de la nation des Tartares, des envoyés vinrent äu roi Louis, résidant à Nicosie et lui remirent des lettres annonçant que le grand roi des Tartares, appelé Cham, s'était fait Chrétien par la grâce de Dieu, et qu'avec de nombreux seigneurs, la plus grande partie de son peuple et de l’armée avait reçu le saint baptème. Ce nommé Erchaltay avait lui-même embrassé la foi depuis quelques années; il était envoyé par le roi Cham avec une grande multitude de guerriers, et son intention était d'étendre et de fortifier la foi chrétienne, de travailler au bien et à la délivrance de tous les adorateurs de la Croix; enfin, de combattre tous ses ennemis. (Cité dans Vincent de Beauvais.)

Abraham Bzowski écrit, à l’année 1241, que telle fut l’occasion de la conversion des Tartares. Ils avaient porté leurs ravages, comme nous l'avons dit, en Pologne, en Moravie et dans la Hongrie. Tandis qu'ils assiégeaient la ville de Wratislaw, en Silésie, ils furent témoins d’un grand prodige céleste. IL y avait dans la ville le bienheureux Ceslas Odrovaze, de l'Ordre des Prècheurs, et, par ses larmes et

Liv. VII, —?2 Pa. 8, tit. XIX, chap. v. — 8 Liv. XIII, chap, xix. — * Liv. XXXI, chap. xc.

ses prières, il suppliait la miséricorde divine d’éloigner le danger présent. Voilà qu’une colonne de feu apparait miraculeusement et éclaire d’une grande et terrible clarté le camp où sont retranchés des Tartares assiégeant la ville et aussi tout le territoire. En ce momentlà, on avait vu le saint homme prier devant la colonne de feu, disaient les uns; les autres avaient aperçu un globe enflammé sur sa tête; d’autres avaient appris, après s'être informés, qu’il jetait lui-même des globes de feu dans le camp des Tartares. Terrifiés de ce prodige, sans hésiter, ils levèrent le siége, et un très-grand nombre, reconnaissant d’une manière certaine la vertu divine, se rendirent à Jésus- Christ avec leur roi, animé de la meilleure volonté, et ils s’abandonnèrent aux Frères prècheurs pour les instruire. Venus ensuite au Concile de Lyon, ils furent baptisés par Innocent IV, au témoignage de Blondus, quoique d’autres, s’appuyant sur Génébrard, dans les Chroniques, veulent que ce baptème ait eu lieu dans un autre Concile de Lyon, sous Grégoire X. Donc, une fois baptisés, ils demandèrent à Innocent IV de porter le flambeau de l'Évangile à ces Païens plongés dans les ténèbres de l'erreur. Le pape confia cette province aux Frères prêcheurs et mineurs nommés ci-dessus. Parmi eux, le Frère Anselme, déjà illustre par la conversion des Tartares, suivi des Frères mineurs Jean et Benoît, pénétra dans Le fond de la Perse, et là, s’acquittant de leur sainte mission, après avoir souffert de nombreuses tortures, ils sanctionnèrent de leur sang la foi chrétienne. (Dans Bzowski, à l'endroit cité.) C’est ainsi que les Frères prêcheurs faisaient fructifier leur parole parmi les nations, avec la coopération du Seigneur qui la fortifiait et le secours de la très-sainte Vierge, d’après les preuves suivantes.

Après saint Hyacinthe et sa lignée, qui s’étendit en tout sens dans nos pays du nord, Jean Vincent, homme d’une admirable sainteté, se fit remarquer en Italie par sa grande réputation d’éloquence; au témoignage de Thomas de Cantimpré !, il se rendit si illustre par ses miracles qu’on ne le croit sur ce point inférieur à aucun des Saints d’auirefois. Pendant ses prédications, la guerre avait lieu entre la

1 Liv. IT des Abeilles, chap. vi, n° 8.

république de Vérone et le comte Richard de Saint-Boniface. Son autorité était si grande que, dans une réunion au sujet de la paix qu’il tint près de Vérone, en plein champ, il eut sous ses yeux trois cent mille hommes qui venaient l'écouter, et il s’y trouvait le patriarche d’Aquilée et cinq évèques, ceux de Brescia, de Vérone, de Mantoue, de Vicence et de Trévise. Grâce à la protection de la Mère de Dieu, il reçut d’en haut une si grande énergie de parole qu’à la suite de son discours un grand nombre de ses auditeurs, qui étaient divisés par des haines mortelles, se rapprochèrent à l’envi dans de mutuels embrassements. Ce ne fut pas sans un grand miracle qu’il délivra ensuite Vérone elle-même et son territoire du fléau des Manichéens. Il y a sur lui les écrits de Thomas Malvendat.

Saint Pierre de Vérone, martyr, s’offre à notre admiration pour avoir reçu les mêmes faveurs du Ciel, grâce à l'intervention de la Vierge-Mère. IL prêchait avec une telle efficacité la parole de Dieu en Lombardie, en Toscane, dans la Romagne et les Marches d’Ancône, qu'on venait en foule innombrable des villes et des camps, avec des étendards et des trompettes sonnantes, et que, pour pouvoir l’entendre, on retenait à l’avance des places favorables. En l’écoutant, un grand nombre abjuraient des hérésies; la plupart, se pardonnant les injures, mettaient fin à leurs discordes et à leurs inimitiés; d’autres, encore plus nombreux, confessant leurs péchés, se disposaient à faire pénitence. (Thomas Lantin, dans la Vie de saint Pierre, martyr.

Le bienheureux Nicolas de Juvenatio, de la Pouille, puisa aussi dans le sein de Marie une énergie puissante pour prècher la parole divine. Il fut si entrainant dans ses prédications qu’il enflamma pour l’amour de Dieu, le goût de la vertu, l'horreur des crimes, le culte de la très-sainte Vierge, non pas seulement les hommes, mais que, au nom du Christ, il attira même les petits oiseaux à entendre la parole de Dieu. Il prêchait un jour à Brescia et il voyait dans l’auditoire deux jeunes gens impudents et libertins, qui, par des gestes et des signes déshonnètes, excitaient d’autres personnes au mal; tout à coup il fait éclater ce cri : « Dieu éternel, puisque les hommes mépri-

1 L'an 1233, du chap. x au chap. xv.

sent vos paroles et écoutent volontiers des choses profanes, envoyezmoi Les oiseaux qui sont privés de raison, et qu’eux entendent la parole de Dieu. » O prodige merveilleux! tous les oiseaux qui se trouvaient autour de la ville accourent aussitôt en multitude innombrable, et ils se tenaient tranquilles comme pour écouter dans le plus grand silence l’homme qui parlait. Ces jeunes libertins, frappés de ce prodige, et tous les auditeurs ravis d’étonnement, s’en allèrent prèchant Dieu admirable dans ses Saints. (Michel Plodius ! et Thomas Malvenda, dans Choquet?.)

Toujours par la faveur de la Mère de Dieu, avec laquelle il parut avoir un entretien, élevé auprès d'elle dans les airs, le bienheureux Venturin, de Bergame, excella à un tel degré dans le don apostolique de prècher que les peuples accouraient de toutes parts à ses prédications comme à des oracles. Nous lisons dans les auteurs qu’il eut parfois dans son assemblée jusqu’à quarante mille, quelquefois au-dessus de cinquante mille auditeurs. Annonçant la parole de Dieu en Italie, il influençait le peuple de ce pays au point de le plier à sa propre volonté. Il avait le désir de faire déclarer une sainte guerre aux Sarrasins et d’arracher au joug de ces Barbares la Terre-Sainte, patrie sacrée de Notre-Seigneur et Sauveur, de la Vierge Marie, illustrée et bénie par la conception, la naissance, l’enseignement, les miracles, le supplice, la croix, la mort de Jésus-Christ et par son glorieux triomphe. Dans ce but, rien qu’en Italie, par ses prédications, il appela aux armes contre les Sarrasins cinquante mille hommes. A la parole de Venturin, des orgueilleux en vinrent sur eux-mêmes à des sentiments humbles et modestes; des usuriers se mirent à restituer leurs biens mal acquis; des courtisanes quittèrent leurs maisons de prostitution ; des criminels, des homicides et d’autres hommes corrempus, se jetant d'eux-mêmes la corde au cou, vinrent demander à Dieu le pardon de leurs fautes. Ne se convertissaient pas seulement ceux qui assistaient à ses discours, ou qui étaient témoins oculaires des prodiges qu’il accomplissait surnaturellement, mais sa renommée, la sainteté de sa vie, la croyance en ses miracles ramenaient à une meilleure

1 Des Hommes illustres, liv. 19r, — 2 Chap, xvit.

conduite ceux-là même qui vivaient au loin dans d’autres villes et provinces. (Michel Plodius ‘.)

Aussi, en Allemagne, parmi un grand nombre qui excellèrent dans la gloire de la prédication, on vit briller notre Jean Taulère, formé par la sainte Vierge à une telle science et à une si grande piété que dans ses discours il ne semblait plus être lui-même, mais plutôt une sorte de prophète Élie revivant. En effet, il accusait avec une telle vigueur les mœurs dissolues de quelques hommes et principalement de certains efféminés d’origine plus illustre, que nos Pères craignaient de le voir soulever, contre nous et nos couvents, les grands et les villes de l'Allemagne; ils songeaient sérieusement à lui interdire de prècher et à le faire partir de la province, mais le sénat de Cologne fit abandonner ce projet et obtint qu’on garderait Taulère, et que les nôtres lui permettraient de prècher comme il avait commencé et, selon l’inspiration divine, de s'élever contre les crimes et de détruire les fléaux de l’État.

Il me faudrait remplir le volume, si je voulais compter tous ceux de l’Grdre des Prêcheurs qui, avec le secours de la Vierge Mère, s’illustrèrent par les grands prodiges de leurs prédications. Plus loin, dans l'explication du verset Rosa mystica, où je traite des fruits que le Rosaire a valus à l’Église, j'énumère brièvement quelques hommes de notre Ordre, soit théologiens, soit prédicateurs, qui furent doués de science, d’éloquence, d’une érudition prodigieuse et de la gloire plus rare de la vertu. (Voir à cet endroit.) Nous devons maintenant nous hôâter sur notre sujet,

Mais ce serait une faute, en traitant ce sujet-là, de passer sous silence saint Vincent Ferrier qui, pendant trente-sept années entières, prêcha avec tant de zèle et une soif si ardente du salut de tous qu’on aurait cru entendre saint Paul ressuscité. Fréquentes et sévères étaient les réprimandes qu’il adressait au crime, rigoureuses étaient les menaces qu’il faisait du jugement de Dieu, quand il lançait son cri habituel : « Craignez Dieu et rendez-lui honneur, parce que l'heure de son jugement approche. » A ces paroles, les hommes criminels et

1 Des Hommes illustres de l'Ordre des précheurs, Liv. IL, et de la Famille de saint Dominique, en Ttulie, Liv. IT.

iil 38

de vie perdue, épouvantés, confessaient publiquement leurs crimes les plus secrets et les plus graves. Pour l’entendre, les peuples accouraient à lui non pas seulement dans les cités, dans les villes et dans les bourgades, mais on le suivait même dans les déserts, au point qu’on compta dans son auditoire jusqu’à quatre-vingt mille hommes. Quand il s’approchait des villes, les rois, les princes, les gouverneurs, les évêques eux-mêmes venaient à sa rencontre. Si, arrivé dans quelque cité, 1l avait à parler en public, les travailleurs cessaient leur ouvrage, laissaient leurs ateliers, les écoles se fermaient, et cela pour qu’il fût permis à chacun d’assister à ses discours. Invité par les rois d'Aragon, de Castille, de France, d'Angleterre à venir dans leurs royaumes, appelé même à Grenade par le roi qui était Mahométan, il s’y rendit avec la permission du Souverain-Pontife, et là ses paroles produisirent un grand bien dans les âmes. Il parcourut toutes les Espagnes, les îles Baléares, la France, plusieurs provinces de l’lialie, l'Angleterre, l'Écosse, l'Irlande, la Belgique, et, dans tous ces pays, il convertit à la foi du Christ vingt-cinq mille Juifs et huit mille Maures.

Il amena à faire sérieusement pénitence plus de cent mille personnes vivant dans l’infamie et dans le crime, à savoir : des voleurs, des usuriers, des homicides, des adultères, des courtisanes. Quand il parlait de la pauvreté évangélique, un grand nombre, laissant leurs biens et les donnant aux indigents, suivirent son exemple et voulurent être pauvres comme lui. De nombreux membres du clergé, renonçant à leurs bénéfices et dignités ecclésiastiques, se joignirent à lui et échangèrent leur existence séculière contre la pauvreté des religieux. Il avait une telle vigueur et une si puissante énergie de parole que, prêchant un jour à Toulouse devant une assemblée compacte, il avait à peine exprimé une de ses grandes pensées, que tous ses auditeurs se jetèrent par terre comme frappés de la foudre, et restèrent immobiles comme des morts. Mais voici ce qui était Le plus surprenant dans les prédications de cet illustre personnage : quoique parlant en espagnol, les divers peuples, soit les Gaulois, les Italiens, les Belges, les Anglais, les Maures, les Bretons, le comprenaient parfaitement. Et c'était avec une grande surprise que les habitants des contrées les plus proches, comme ceux des plus éloignées s’apercevaient saisir le sens

de ses paroles. (Pierre Rauzanus, dans sa Vie, Surius, Plodius, Lopez.)

LA BIENHEUREUSE VIERGE MARIE ILLUSTRE L'ORDRE DES PRÉCHEURS DU SANG DE NOMBREUX MARTYRS.

Il faut avouer que notre Ordre, par Le patronage de la Vierge, Mère de Dieu, regarda comme un grand bienfait d’avoir de nombreux martyrs qui arrosèrent de leur sang la fo; implantée par eux-mèmes chez les différents peuples. D'abord, dès l’époque où commença l’Ordre des Prêcheurs, je lis dans Antoine de Sienne, Chronique (décade 1), et dans Léandre, sur les Hommes illustres de l'Ordre des Précheurs, que plus de deux cent soixante-cinq religieux méritèrent la palme du martyre. Six d’entre eux, décapités à Toulouse, portèrent eux-mêmes leur tête dans les mains à travers la ville jusqu’à l’église des Prècheurs, et là se firent enterrer. Le bienheureux Bérenger de Cracovie, nommé évêque, fut percé d’une lance dans le côté droit pour avoir porté la foi du Christ chez des Païens ; le bienheureux Bernard, archevêque d'Halicie, fut coupé en deux par les Scythes, et ses membres jetés au feu; le bienheureux Adrien, maitre de l'Ordre, ainsi que trente-six de ses Frères, furent attachés à des poteaux par ces mêmes ennemis du nom chrétien, et souffrirent le martyre. A Bosne, trentedeux Frères qui prêchaient en polonais, idiome voisin de l’esclavon, périrent submergés dans le fleuve par les ennemis de la croix du Christ. Pour rappeler leur gloire chaque année, le jour de leur martyre, on voyait à l'endroit où ils avaient été noyés rayonner l'éclat de trente-deux flambeaux allumés miraculeusement. Sur les bords du Borysthène, le bienheureux Albert et le bienheureux Dominique furent tués par les Tartares, d’autres emmenés en captivité. Au même endroit, un autre jour, quatre-vingt-dix Frères tués, les uns par le glaive, les autres à coups de flèches, d’autres à coups de lance, d’autres consumiés par les £ammes, passèrent tous au royaume des cieux. A Sandomire, en Pologne, le bienheureux Sadoch et toute une suite de Frères, au nombre de quarante-quatre, périrent de la main des

! FTLe Part., liv. IL, chap. LxxvI

Scythes et gagnèrent le royaume céleste, en chantant à la Mère de Dieu cet hymne du Salve, Regina. Si je voulais tous les énumérer, ceux qui au second et au troisième siècle de la fondation de l’Ordre, et surtout ceux qui au Brésil, au Japon, au Mexique et dans d’autres provinces et royaumes du nouveau monde, bravèrent la mort pour la foi catholique, j'aurais à remplir tout un volume. L’an 4571, dans le chapitre romain, sous la présidence du grand pape Pie V, on compta parmi les nôtres vingt-neuf martyrs. J’ai seulement voulu mentionner ceux-ci pour montrer que, dans ce brillant jardin planté par notre Père saint Dominique, sous le patronage de la Mère de Dieu, il y a toujours eu, pour procurer le salut des âmes, des roses embellies par la pourpre du sang et des lis dont la blancheur était faite de l’innocence et de la pureté de la vie. (Lire le petit ouvrage nouvellement édité par le Frère Pierre Malpée, qui a pour titre : Palma Prœdicatorum.) |

LA BIENHEUREUSE VIERGE GUÉRIT LES FRÈRES MALADES DE L'ORDRE DES PRÉCHEURS.

Cette vie mortelle ne consiste pas en délices pour les personnes pieuses, et nous voyons qu’elles-mêmes désirent mourir avec Jésus- Christ et porter sans cesse sur leur corps les marques de la mortification ; Dieu cependant, selon ses desseins impénétrables, guérit ses serviteurs de diverses maladies, et par une grâce spéciale les délivre des grands périls de cette vie; c’est le plus souvent d’après l’intercession de la bienheureuse et glorieuse Marie, sa Mère, qui, principalement dans cette sorte de bienfait, s’est montrée prodigue et extrêmement généreuse à l'égard des membres de l’Ordre des Prêcheurs. Je ne parlerai plus de plusieurs faits rapportés précédemment, où la faveur de la Mère de Dieu les sauva des dangers ordinaires de la vie. Je veux énumérer seulement ceux qui, saisis des plus graves infirmités, furent rendus à la santé par la plus aimante des mères.

Le premier qui se présente est le bienheureux Réginald, que la Vierge visita pendant qu'il était affligé d’une maladie désespérée, et qu’elle mit aussitôt en pleine santé après l'avoir oint de sa propre main. (Le fait est raconté plus longuement ailleurs.)

L'autre est le bienheureux Jourdain, qui, blessé au gosier par un Frère convers possédé du démon, fut guéri miraculeusement par la sainte Vierge : nous l’avons raconté en détail précédemment. Et, en vérité, on ne peut attribuer sa guérison qu’à la très-bienheureuse Mère de Dieu, qui souvent apparut à Jourdain et souvent s’entretint avec lui. (Lire plus haut l’histoire de cette guérison miraculeuse.)

Le troisième est le bienheureux Thomas de Saint-Jean. Étant tombé dans une déplorable maladie qui déroutait toutes les ressources de l’art, il mérita d’être visité, consolé par la sainte Vierge, et fut rendu à une parfaite santé. NouS$ en avons parlé déjà ci-dessus, (Tiré d’Augustin d’Avila, de Plodius, de Lopez et d’autres.)

Les vierges bienheureuses, aussi enrôlées sous les étendards de saint Dominique, éprouvèrent cette sorte de secours de la Mère de Dieu. Marguerite d’Ypres, au souvenir de sa vie précédente, était tombée dans la plus grande tristesse, et elle ressentait une telle douleur et un si profond abattement que son cœur semblait presque se briser. Ce chagrin lui durait depuis trôis jours lorsque la bienheureuse Mère de Dieu lui apparut à côté de son lit, et de sa main sacrée lui ayant touché la poitrine elle lui demanda où elle souffrait et quelle était la cause d’une si grande douleur. Quand elle eut répondu qu’elle souffrait du cœur et qu’elle eut fait connaître le motif de son abattement, qui était sans doute d’avoir tant de fois gravement offensé Dieu, la bonne Mère s’approcha d’elle comme la prenant en pitié, et elle étendit la main sur toute la place du cœur, en disant : « Je te guéris dans ton corps et ton âme, et sache que mon Fils te pardonne tous tes péchés. « (Tiré du Livre des Saints de l’Ordre des Précheurs, en Belgique.)

La glorieuse Mère de Dieu vint au secours de la bienheureuse Colombe, gravement atteinte de la peste de Milan et sans espoir de guérison

LA SAINTE VIERGE DAIGNE HONORER DE SA PRÉSENCE, A L'HEURE DE LEUR MORT, LES FRÈRES PRÊCHEURS ET LES CONDUIT AU CIEL.

Les mères, remplies de l’amour le plus tendre pour leurs enfants, les reçoivent avec la plus vive effusionde joie et d’allégresse, lorsqu'ils retournent d’un combat ou de quelque lointain voyage. A cet égard, on cite Anne, mère du jeune Tobie, qui, dans l’attente du retour de son fils, s’asseyait tous les jours auprès du chemin, sur le sommet d’une montagne, d’où elle püt l’apercevoir de loin. La Mère de Dieu, notre Mère immortelle, a honoré de ce privilége plusieurs hommes de l'Ordre des Frères Prêcheurs, dont la vie a été d’une sainteté plus qu'ordinaire. Quand ils sortaient de cette terre d’exil et se dirigeaient vers la céleste patrie, cette tendre Mère est venue à leur rencontre et leur a présenté la couronne du triomphe obtenue dans le combat de cette vie.

Parmi ces hommes, le premier qui nous fournisse le spectacle d’une si grande faveur et d’un si grand amour, c’est saint Dominique. En effet, après avoir été honoré par la sainte Vierge de fréquentes apparitions, et avoir été comblé de ses baisers maternels ; après avoir reçu d’elle la première mission de prècher la dévotion du Rosaire, et mille témoignages de son amour maternel, peu de jours avant sa dernière maladie, pendant qu'il priait et brûlait du désir des joies célestes, un très-bel enfant, un ambassadeur sans doute de la Mère de Dieu, lui apparut et lui parla en ces termes : « Venez, mon bien-aimé, venez, entrez dans la véritable joie {.» Ensuite, lorsque le bienheureux Dominique se dégagea de son corps mortel, la Mère de Dieu se présenta à lui avec son Fils, accompagnée d'une foule d’Anges, et le conduisit au Ciel au milieu de leur chant de triomphe. L'illustre et bienheureux Gualla, de Brescia, a été témoin du fait. En effet, à l'heure mème où le Saint passa de cette vie dans l’autre, il vit le Ciel s’ouvrir etil en descendait deux échelles blanches comme la neige et resplendissantes de clarté: au sommet de l’une d’elles se trouvait le Christ, et au sommet de l’autre la Vierge Marie.

4 Ire Part., chap. Ly,

Une multitude d’Anges montaient par l’une et l’autre échelle. A partir du milieu de ces échelles était accroché un trône richement décoré qui descendait jusqu’à terre, et sur lequel siégeait le bienheureux Père Dominique. Jésus-Christ et sa divine Mère, pendant que les Anges faisaient entendre des chants d’allégresse, tirèrent lentement à eux les échelles et le trône, jusqu’à ce que l’homme de Dieu eût pénétré dans Le Ciel.

Nous avons dit plus haut que, d’après les révélations de sainte Brigitte !, saint Dominique, dans sa dernière maladie, vit à son chevet la très-sainte Vierge, à qui il recommanda tout spécialement son Ordre, et que, de son côté, la sainte Vierge lui promit son secours et sa protection.

A l'égard de cette toute spéciale prédilection de la sainte Vierge pour l’Ordre des Prècheurs, nous avons un témoin bien digne de foi, le bienheureux Ferdinand qui, ayant apparu après sa mort à un Frère de l'Ordre, interrogé sur la manière dont la sainte Vierge traitait Les enfants de cet Ordre : « Très-bien, répondit-il, puisque la sainte Vierge, au moment de la mort, se montre à tous ceux qui meurent faisant partie de notre Ordre, et, de peur qu’ils ne succombent dans le combat, dans sa bonté, elle les couvre de son égide. » (Gérard du Limousin °.)

La très-sainte Vierge a donné elloe-mème un brillant témoignage de cette insigne faveur, au moment de la mort très-digne d'envie du bienheureux Hyacinthe, notre puissant protecteur. Ce saint Père est mort le jour même de l’Assomption de la très-sainte Vierge. La divine Mère se présenta à lui, en ce moment suprême, avec un cortége innombrable de bienheureux. Parmi ceux-ci, on remarquait saint Stanislas, la gloire de la Pologne, couronné de sa tiare de pontife. Cest au milieu d’une si illustre phalange que saint Hyacinthe, en quittant cette demeure mortelle, a pris son essor vers les cieux, accompagné. de ce chant de la bienheureuse Vierge : « Je conduirai Hyacinthe sur la montagne de myrrhe et sur la colline exhalant le parfum de l’encens.»{Vie du bienheureux Hyacinthe de Séverin, de Cracovie.)

4 Liv. IE, chap. xyn. — ? Part. V, chap. v.

Le même fait est confirmé par la mort très-heureuse du bienheureux Henri de Moravie, compagnon de saint Hyacinthe. En effet, à l’approche de la mort, ce bienheureux chantait ce qu’a chanté l'Apôtre saint André : « Rassuré et joyeux, je viens à vous. » A la vue d’une si grande joie, les personnes qui l’assistaient lui demandèrent ce que signifiaient ces paroles, et lui de répondre : « Je vois le Christ et les saints Apôtres venir à ma rencontre. » Interrogé s’il serait admis dans leur société, il répondit : « Certainement, car tous ceux qui observent scrupuleusement la règle de leur institut, dans cet Ordre de la très-sainte Vierge, feront partie de cette phalange. » (Plodius !, Gérard du Limousin ?.)

Après avoir établi son Ordre dans la Terre-Sainte et y avoir bâti plusieurs monastères qu’il dirigea pendant plusieurs années, après avoir achevé mille autres travaux pour la gloire de Dieu, le bienheureux Tancrède, au moment extrême de sa vie, vit la très-auguste Reine des Cieux se présenter à lui et l’inviter à cette gloire éternelle par ces paroles : « Viens, lui dit-elle, mon bien-aimé, viens dans mon jardin, viens, mon Fils te couronnera. » A cette nouvelle, il fut tellement transporté que, outre la joie dont tout son cœur tressaillait, il dit avec les Frères qui entouraient son lit de mort : « Réjouis-toi, mon cœur, réjouis-toi, car je suis tout joyeux dans ce qui m'a été dit, nous irons dans la maison du Seigneur. » (Grégoire Lombardelle, Plodius, touchant les hommes illustres de l'Ordre des Prècheurs.)

Le bienheureux Pierre Du Puy, de l'Ordre des Prêcheurs, a été honoré d’un semblable privilége. La sainte Vierge Marie lui apparut au passage de cette vie en l’autre. A peine l’eut-il aperçue, qu’il commença, en présence de ses Frères en prière, à baisser révérencieusement la tête, à joindre les mains et à la saluer très-dévotement. A cette vue, les Frères qui entouraient son lit lui demandèrent pourquoi il en agissait ainsi : « Ne voyez-vous pas, répondit-il, que la très-sainte Mère, notre souveraine, vient me visiter de sa grâce ? » A la fin de ces mots, il s’endormit heureusement dans les bras du Seigneur. (Bzowski, l'an du Seigneur 1298.)

1 Sur les Hommes illustres, liv. Ier, no 18. — 2 Ve Part,

Le bienheureux Ulric est mort également après avoir été gratifié du même bienfait. Sentant sa mort prochaine, il pria le Frère préposé au soin des malades de balayer, de nettoyer et d’orner soigneusement sa chambre, disant que des personnes de distinction devaient venir le visiter. Lors donc que les Frères se furent réunis autour de lui pour l’accompagner au Ciel de leurs prières et de leurs larmes, et pour recevoir la bénédiction de celui qu’ils considéraient comme un grand Saint, le malade leva le bras vers une partie de l’appartement et, recueillant toute la force de sa voix : « Écartez-vous, dit-il, mes Pères, donnez une place au grand hôte Jésus-Christ qui arrive. » Ayant de nouveau levé l’autre main : « Cédez aussi, dit-il, une place à la bienheureuse Mère de Dieu. » Peu après, faisant un signe de la main droite : « Faites entrer, dit-il, saint Jean Baptiste, l’Apôtre saint Paul et notre Père saint Dominique. » Après un moment de silence, il ajouta : « Maintenant entrent sainte Agnès, sainte Catherine et sainte Agathe. » Et ainsi il proclamait par ordre le nom d’une multitude de Saints qui se succédaient dans sa chambre, et les montrait à ses Frères prosternés à terre, versant d’abondantes larmes et pleins de vénération pour les Saints dont ils entendaient les noms. (D’après les Annales de VOrdre des Prédicateurs ‘.)

Après ia mort du bienheureux Lanfranc, de Gênes, notre Frère Roboald célébrait pour lui le saint sacrifice, selon le rit de notre Ordre, la sainte Vierge se présenta au milieu d’une clarté céleste, et lui montrant à ses côtés Lanfranc plus resplendissant que l’éclat du soleil : « Voici ton ami, lui dit-elle, pour qui tu offres le saint sacrifice. » Ceci prouve que Lanfranc, au sortir de cette vie, fut pour la sainte Vierge un objet d’une spéciale sollicitude. (Léandre, Albert, Castille, Plodius, Malvenda.)

Le bienheureux Léodate, de France, religieux du monastère de Montpellier, dans sa dernière maladie, fut aussi honoré d’une apparition de la très-auguste Reine du Ciel, et sur sa demande s’il ne désirait pas l’accompagner dans l’éternelle béatitude, le malade répondit : « Et d’où me vient ce bonheur, que la très-puissante

1 Choquet, chap. xxx.

Reine du Ciel vienne visiter un pécheur tel que moi? Si vous ne dédaignez pas ma bassesse et mon obscurité, Ô ma souveraine, obtenez-moi de votre Fils le pardon de mes fautes, rompez les liens qui me retiennent prisonnier de ce corps de boue, et commandez-moi de vous suivre. » Il dit, et, dégagé de ses dépouilles mortelles, la bienheureuse Vierge le conduisit dans la demeure des Saints. (Léandre, Castille, Bzowski.)

Le bienheureux Pierre Fernand vit venir à lui, aux approches de la mort, la sainte Vierge et saint Jean l’Évangéliste portant chacun une couronne qu'ils placèrent sur sa tête, en l’invitant aux joies d’une vie meilleure.

Ayant raconté cette vision au bienheureux Gilles Poncellanus , celui-ci l’interpréta de cette manière : « La couronne que la sainte Vierge lui posa sur la tête témoigne de sa candeur virginale, et celle que lui posa saint Jean l’Évangéliste témoigne de sa science et desa fonction de prédicateur, »

Le mème saint Pierre, près d’expirer, prononça ces paroles : « Mes Frères, il n’est point de compagnie que le bon Dieu aime davantage que la nôtre; demeurez-y. Et une grande puissance déteste Sion; mais ne craignez rien, mes Frères, parce qu’elle ne pourra pas vous nuire.» Ces mots achevés, son âme s’envola heureuse dans le sein de Dieu.

La sainte Vierge a daigné honorer de la même faveur le bienheureux Guidisalve, à qui elle se présenta à son heure dernière accompagnée d’une nombreuse escorte d’Anges ; elle l’invita et le conduisit dans l’éternelle gloire. (Choquet ‘.)

De mème, la bienheureuse Marguerite, fille de Bela IV, roi de de Hongrie, fut transportée par la sainte Vierge parmi les astres, toute resplendissante de gloire. (Castille raconte ce fait dans sa F° partie ?.)

Le bienheureux Henri de Chartres quitta cette vie avec une confiance telle qu’il répondit à une pieuse femme qui lui demandait s’il sortirait intact des flammes du Purgatoire : « La sainte Vierge recevra mon âme à la fin de ma vie, et je conduirai avec moi plus de trois

1 Chap. xx. — ? Liv. II, chap. vi.

cents âmes délivrées des peines du Purgatoire. (Choquet, dans le livre déjà cité.)

‘On ne pourrait pas énumérer les autres hommes et femmes de notre Ordre qui, à l’heure de leur mort, ont reçu de la sainte Vierge lés mêmes consolations et les mêmes témoignages de sa prédilection. Si vous désirez connaître leurs noms et leur origine, consultez nos annales. Quant à nous, nous avons hâte de poursuivre notre sujet.

EN QUELLE DEMEURE DU CIEL LA SAINTE VIERGE PLACE LES SAINTS DE L'ORDRE DES PRÊCHEURS,

Parmi les nombreuses demeures qui existent dans la maison de Dieu, il y a non-seulement les demeures principales, que les théologiens appellent essentielles, qui sont assignées à chacun, selon le degré de sa sainteté, mais il y a encore des demeures particulières, surnommées accidentelles par les théologiens, qui sont départies selon la condition, l’état et la vocation bien remplie de chacun. C'est pourquoi on peut légitimement se demander : « Quelle est celle de ces demeures qu’occupent les hommes inscrits dans la Congrégation de Marie de l'Ordre des Prêcheurs, et que cette divine Mère comble de ses plus grandes et insignes faveurs? » Cette pensée a longtemps agité l’esprit de saint Dominique, notre fondateur. La sainte Vierge voulut bien lui résoudre ce doute, en se montrant à lui couverte d’un manteau qu’elle élargissait pour couvrir de son ombre une multitude sans nombre de ses Frères, voulant lui montrer par là qu’elle les honorait tous en général et chacun en particulier d’une protection toute spéciale ?,

Dès que les religieux dominicains apprirent que leur Père saint Dominique les avait vus sous le manteau de la sainte Vierge, leur dévotion et leur piété envers cette divine Mère s’augmenta tellement, teur zèle pour l’aimer et l’honorer fut si grand, et leurs prières si ferventes et si prolongées, qu’il est impossible de Le dire dans aucun langige humain. De mème, leur amour envers elle, leur confiance en sa

1 St. Antonin, liv. II, Histoire, tit, XXIIL, chap. ur.

protection les rendirent jaloux et insatiables de la contempler sans cesse !.

Je sais que d’autres disciples des Ordres religieux revendiquent le même honneur. Loin de leur porter envie, nous les en félicitons grandement et les assurons de notre bien sincère affection; car nous savons que le manteau très-auguste de la sainte Vierge est suffisamment grand pour protéger de son ombre les hommes de plusieurs Ordres, fussent-ils même très-nombreux; et plût à Dieu que la grandeur de leurs mérites les réunit tous!

D'après cela, on voit combien Théodoric a dit vrai lorsque, dans son livre I ?, de la Vie de saint Dominique, il a écrit : « Nous avons été confiés par la divine majesté à cette bienheureuse Mère de Dieu; elle nous protége de ses bras, elle nous bénit de sa main, elle répand sur nous une rosée de grâces, et par son intercession nous grandissons, nous nous conservons et nous méritons une gloire éternelle. C’est elle qui a présenté à son Fils saint Dominique, notre Père, comme un très-fidèle serviteur; qui, dans de nombreuses apparitions, l’honora de touchants entretiens, et qui le gratifia au moment suprême de son assistance.» Telles sont ses paroles.

O sérénissime Reine du monde, notre avocate, notre consolatrice, notre très-tendre Mère, continuez à nous honorer de votre amitié; protégez-nous comme vos dévoués et toujours fidèles sujets; répandez la rosée de votre piété sur nos travaux et sur nos études; ne cessez pas d'enrichir de vos faveurs notre Ordre, ou bien plutôt le vôtre, de telle sorte que votre très-cher Fils recueille de nous des fruits abondants. Nous sommes à vous; nous avons été arrachés aux fureurs de la mer de ce monde, et avons été conduits au port très-calme de la religion, afin de nous appliquer plus sérieusement à notre salut et à celui du prochain, par nos enseignements, nos discussions, notre direction et nos exhortations publiques et privées. Obtenez-nous donc, Ô notre Souveraine, notre propre avocate, de remplir courageusement notre tâche. Obtenez-nous la force d'entretenir en nous le zèle de toutes Les vertus, de combattre les hérésies, de détruire l’impiété des

1 Dans l’auteur de la Vie de saint Dominique, liv. IL, chap. xn, et Liv. V, chap. vL — 2 Chap. xvr.

idoles et dé propager au loin le culte du vrai Dieu. Accordez-nous d’amener par nos soins les Païens à la connaissance du Christ, de convertir les hérétiques à la vérité catholique; de gagner les Catholiques à la pratique de la piété, à l’avancement dans l'amour de Dieu et à la persévérance dans votre culte et votre service. Aïnsi soit-il,

DES AUTRES ORDRES RELIGIEUX D'HOMMES ET DE FEMMES QUI COMBATTENT DANS L'ÉGLISE SOUS LE PATRONAGE SPÉCIALE DE LA BIENHEUREUSE VIERGE MARIE.

SOMMAIRE. — 1. Introduction. — 2, Enumération des divers Ordres.

I. — Tous ceux qui aiment et qui honorent d’une manière plus qu’ordinaire la divine Mère de Dieu, tous ceux qui revendiquent de l’avoir pour mère, tous ceux qui s'appliquent à la servir, lui adressent de ferventes prières au point d’en mériter le titre et de se glorifier de son auguste nom. La sainte Vierge elle-même a voulu enrichir d’un titre spécial quelques-uns d’entre eux; quelques autres, avec le consentement et la bienveillance du Siége apostolique et de toute l’Église, se sont attribué un si glorieux titre pour montrer à tout l’univers leur amour particulier et leur complet dévouement à l’égard de la bienheureuse Vierge.

IT. — Notre intention est donc de parler brièvement de tous ces Ordres, autant que l’histoire nous le permettra, et de faire connaître la source et l’origine de ces titres. Le premier de ces Ordres qui se présente à nous est

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