‹ Conferences sur les obligations de la charge pastoraleChapitre 12 sur 35 · S. M ATT H., X · texte numérisé non relu

S. M ATT H., X

2 Ibid., IX, 6.

2 S. JOANX., IX, 15.

^ s. Matth., VIII, 15.

LA VISITFi: ET LE SOIN DES MALADES 301

e serviteur du cenUirion qu'il guérit à distance *, 'hémorroïsse que le seul attouchement de ses vêtenents purifie 2, la fille de Jaïre 3, le fils de la veuve de S^aïm^, Lazare'' qu'il ressuscite.

Cette partie de sa mission est d'une telle importance

ses yeux qu'il ne craint pas de la donner comme une )reuve de sa divinité. Quand deux disciples de son )récurseur viennent lui demander de la part de leur naître : Qui êtes-vous ? — « Allez, dit-il, rapportez à can ce que vous avez vu et entendu : les aveugles 'oient, les boiteux marchent, les lépreux sont purifiés, es sourds entendent , les morts ressuscitent, les paures sont évangélisés ^ m. « Jésus, raconte l'Evangile, )arcourait toute la Galilée , enseignant dans les syna- >'0gues, prédisant l'Evangile du royaume et guérissant oute langueur et toute infirmité dans le peuple ^ ». 5ans doute, il était venu avant tout et par-dessus tout )Our les âmes, mais il n'oubliait pas les corps. Il

attaquait au péché ; il aurait voulu l'atteindre dans es derniers retranchements, détruire son règne avec eûtes ses tristes conséquences jusque dans notre

orps mortel : Non ergo regnet peccatum in çestro nortali corpore ^.

Cette sollicitude pour les malades , Notre-Seigneur 'a léguée à ses Apôtres. « Il leur a donné le pouvoir de ,niérir les infirmités^ », et leurs actes nous les repré-

* S. ^Iattii., VIII, i:].

« Ibid., IX, 22.

3 Ibid., IX, 25.

* S. Luc, VII, 15.

* S. JOAX., XI, \'\.

" S. Matth.. XI, 4.

' Ibid., IV, 23.

' Ad Rom., VI, 12.

•' S. Marc, III, 15.

sentent exerçant ce pouvoir miraculeux. Leur réputation à cet égard fut si vite et si bien établie , que de toutes parts on leur apportait les malades ; on les plaçait en particulier sur le passage de leur chef, afin que son ombre les guérît ^.

Dans vos paroisses , INIessieurs , dans l'exercice de votre charge pastorale, vous êtes les continuateurs des Apôtres. Notre-Seigneu rvous dit comme à eux : Curate infirmos ^. 11 est vrai , vous n'avez pas hérité de la puissance des miracles. Elle était nécessaire au commencement de l'Eglise, pour enraciner la foi dans les âmes. Elle leur devenait, selon la pensée d'un Père de l'Eglise , comme cette eau dont on arrose un arbuste nouvellement planté jusqu'à ce qu'il ait pris sufiisamment racine 3. D'ailleurs , elle n'a pas complètement disparu : parfois encore Dieu accorde à quelques-uns de ses serviteurs cette « grâce des guérisons : gratiam curationum ^ ». On en voit , même de nos jours, qui, par leurs prières, leurs pénitences, l'imposition de leurs mains , obtiennent aux malades le retour à la santé.

Quant à ceux qui ne sauraient prétendre à ces grâces extraordinaires , ne leur est-il pas permis et mêmt commandé d'adopter une autre traduction du texti évangélique , et de penser qu'il signifie non seulement guérir les^ malades , mais aussi en prendre soin : curate.

1 Act., V, 15.

2 S. Matth., X, 8.

3 Haec necessaria in exordio Eeclesiaî fuerunt. Ut eniiii at fidem cresceret miiltitudo credentiuni miraciilis fuerat nutrienda, quia et nos cum arbusta plantamus, tamdiu eis aquaii infundimus quousque in terra jam coaluisse videnius : et ^ semel radicern fixerint irrigatio cessabit. (S. Greg., lioni. 21i in Evang.)

< I Cor., XII, 30.

Entendue dans ce sens , rexhortation du Sauveur s'adresse à vous tous, Messieurs ; elle vous signale une Jes obligations capitales * de votre ministère. Cherchons à nous en l'aire une juste idée et pour cela îtudions-la en détail.

Vous avez cliarge d'âmes par rapport à tous vos

paroissiens ; il n'en est pas un seul dont vous ne

Dortiez la responsabilité devant Dieu. Vous devez donc

ous tenir constamment à la disposition de chacun

l'eux.

Ce n'est pas assez : vous avez à prendre l'initiative ris-à-vis de ceux qui sont arrêtés par quelque obstacle ; ît parmi eux il faut compter avant tous les autres les naïades. Ils sont là, justes ou pécheurs, retenus dans eur chambre, sur un lit de douleur ; les uns désirent -'Otre visite, les autres n'y pensent pas ou restent ndifférents, d'autres peut-être la redoutent ; peu mporte : votre devoir est de les visiter tous. Aussitôt [u'un de vos paroissiens tombe sérieusement malade, ^otre place est à son chevet. Vous devez sans cesse îaroourir le territoire de votre paroisse, comme Notre- >eigneur parcourait la Galilée, porter comme lui, aux naïades, les secours et les consolations de votre minisère : Et circiiibat Jésus totam Galilveam^ docens... ^tsanans omnem languorem^ et omnein infirmitatem n populo 2.

' Paroclius in priiuis meiiiini^se débet non poslremas esse luneris sui parles ii's^rolanliuni curam habere. {/(i/iiale roin., e Visitalio et cura inlirmoruni).

* S. Maitii., IV, 23.

La première conséquence de celte obligation que vous impose votre titre de pasteur, c'est que vous i devez vous tenir au courant, jour par jour, nous dirions volontiers heure par heure, des maladies qui se produisent sur votre territoire *. 11 ne suffît pas que vous alliez visiter les malades qui vous font prévenir ; vous êtes tenus de veiller pour être toujours avertis à temps. Et comme il vous serait impossible d'exercer par vous-mêmes cette surveillance'sur tous les points de votre paroisse, surtout si elle est étendue et populeuse, vous devez en charger, dans chaque quartier ou hameau, une personne pieuse, assez intelligente pour comprendre Timportance de cette mission, assez zélée pour la remplir avec empressement.

A cette condition-là seulement vous pourrez être tranquilles ; sans cela on ne comprendrait pas que vous le fussiez. Ne savez-vous pas quelles raisons plus ou moins spécieuses empêchent les malades ou leurs familles devons faire appeler? On se fait illusion sur la gravité du mal, sur Timminence du danger, et souvent le médecin entretient ces illusions ; ou bien un entourage peu ou point chrétien ne tient pas à vous voir arriver trop promptement et se contenterait volontiers d'une visite et d'une absolution in extremis. J^eut-être aussi se laisse-t-on arrêter par la considération d'un long chemin à faire, du temps qu'il faudra perdre, par la crainte de vous déranger. Tous ces prétextes et d'autres encore sont suggérés par le j démon, qui se trouve partout, sans doute, mais de \ préférence au chevet des malades ; il a tout à gagner à \

1 Ad hoc juvabit, pr.Tsertim in amplis parocliiis, a'groloruii iiolam seu calalogum habere, ut cujusque slalum et conditioncm cognoscat eoninique memoriam facilius relinere et illi; opportune subvenire possit. [l\H . vom.).

e que le prêtre n'y vienne pas ou n'arrive que lors- [u'il est malheureusement trop tard.

Triomphez de ces obstacles, déjouez ces calculs. )ites fréquemment à vos paroissiens du haut de la ihaire que c'est pour eux une obligation grave de vous ivertir aussitôt qu'une maladie, tant soit peut sérieuse, ;e déclare dans leur famille ou leur voisinage *. Faiteseur bien comprendre quelle responsabilité pèse, en )areil cas, sur les parents, et de quelle faute ils se 'endraient coupables si, par des négligences et des lélais, il s'exposaient à compromettre le salut éternel l'une àme. Mettez-les parfaitement à Taise ; prévenez a crainte qu'ils pourraient avoir de vous importuner ; •épétez-leur que vous êtes à leur disposition le jour et a nuit, et surtout montrez à l'occasion, par votre bon iccueil et vos remerciements, que ce que vous dites ous le pensez et que vous n'avez rien tant à cœur que e le pratiquer.

Cherchez des auxiliaires sur lesquels vous puissiez

ùrement compter. Ces auxiliaires, quels seront-ils ?

es pieuses personnes dont nous venons de parler, que

DUS aurez choisies sur tous les points de votre

)aroisse, et dans lesquelles vous aurez allumé le feu

acre de l'amour des âmes ; la sœur visiteuse des

)auvres et des malades, si vous avez le bonheur d'en

ivoir une spécialement consacrée à ce ministère,

omme il en faudrait toujours dans les communautés

ui dirigent nos écoles ; les médecins de votre région,

vec lesquels vous aure? grand soin d'entretenir de

onnes et cordiales relations, car ils peuvent vous

* Hortetur (parochus) parochialcs suos ut ipsiim admonoant um, aliquem in parochia sua, œgrotare conligcrit ; praîcipue morbus gravior fucrit. {tiif. rom.).

rendre de précieux services ^, surtout s'ils sont chrétiens.

Un curé qui, par suite de ces précautions prises, se dit : Si quelqu'un dans ma paroisse tombe malade n'importe où et à n'importe quelle heure, je ne tarderai pas à le savoir, celui-là peut-être tranquille et vaquer en paix à ses occupations. Sans cela, comment le pourrait-il ? 11 ne serait plus dans l'ordre ; il méconnaîtrait et négligerait un de ses devoirs les plus essentiels ; il assumerait la plus lourde et la plus terrible des responsabilités.

Vous représentez-vous, Messieurs, la situation d'un prêtre qui, pour avoir négligé ces précautions élémentaires, n'a pas été averti et a laissé mourir un malade sans sacrements. Qu'il lui sera pénible d'entendre au dernier jour cette àme lui reprocher une incurie, un manque de zèle qui auront été la cause occasionnelle de sa réprobation ! Mais qu'il lui sera plus douloureux encore de recevoir de la bouche de Notre-Seigneur Jésus-Christ cet humiliant reproche : « J'étais infirme dans la personne de ce malade, et tu ne m'as pa^ visité 2 », 11 ne pourra alléguer qu'il ne savait pa^ qu'il a été prévenu trop tard ; il prévoit trop bien ]; réponse qui lui serait faite : C'est précisément en celi! que consiste ta faute ; tu étais tenu de savoir et df prendre pour être bien informé tous les moyens ei

' Dans la pensée de l'Eglise, le médecin est rauxiliain obligé du curé : il suffit, pour s'en convaincre, de lire cetl prescription du Rituel, dont robservation est bien difficil hélas ! à notre époque : « Si opus fuerit (parochus) tam infir:!) quam ejus faniiliaribus vel propinquis in niemoriam revocel (juod Lateranensis Goncilii ac plurium summoruiu Pontificui decretis cavetur, sub gravibus pœnis ne medici ultra tertiai. vicem œgrotos visitent nisi prius ipsis certo constet, illos cm\ l'cssionis sacramento rite expiatos fuisse ». (/•//. roin.).

2 S. Matth., XXV, 43.

ton pouvoir. Moi et mon Eglise nous t'avions constitué <j^ardien de cette paroisse ; tu n'aurais pas dû l'oublier, il fallait te le redire sans cesse, pour stimuler ton zèle: Posiiej'unt me custodem *.

Etre très exactement renseigné sur les malades de votre paroisse, Messieurs, c'est déjà beaucoup : mais cela ne suffit pas. 11 faut que vous répondiez au premier appel avec un dévouement sans réserve.

Quand on vint annoncer à Notre-Seigneur la maladie de son ami Lazare , il attendit deux jours pour se rendre auprès de lui ^. Le Sauveur Jésus pouvait se permettre ce retard ; il entrait dans le plan de sa Providence de laisser ce malade bien-aimé mourir, car il se proposait de donner, en le ressuscitant, une })reuve éclatante de sa divinité. Il était Dieu ; il agissait en Dieu. Mais vous qui n'êtes pas les maîtres de la vie et de la mort , il ne vous est pas permis de différer ^. Dépositaires de remèdes divins et ne pouvant les appliquer à distance, vous êtes tenus d'accourir, de peur qu'en retardant tant soit peu vous arriviez trop tard.

Jusqu'où doit aller la tristesse d'un prêtre de foi

obligé de se dire : C'est par ma faute que tel de mes

paroissiens est mort sans sacrements, ou bien avec des

sacrements administrés à la hâte, sans une préparation

rassurante. Si je m'étais rendu auprès de lui aussitôt

5<[u'on est venu m'avertir, je l'aurais trouvé vivant, en

(leine connaissance ; j'aurais pu le confesser, l'exhorter,

ni donner tous les secours de la religion. Pourquoi

' Cant, I, 5.

Clum primum noverit (parochus) quempiam ex fidelibus lira' sua' conimissis œgrotare non expcctabit ut ad cuin vocc- II', sed ullro ad illum accédât. {RiL rom.)

faut-il que je me sois laissé arrêter par un travail que je pouvais remettre sans inconvénient , par une visite que j'aurais dû interrompre, par une réunion de plaisir, par une conversation, une lecture attrayante qu'il était de mon devoir de sacrifier? Ah! si j'avais pu prévoir que le danger était si pressant et la mort si proche !... Ne vous exposez pas à de tels regrets. Prenez toujours le parti le plus sûr ; au premier signal, partez. Dès qu'il y a dans votre paroisse un malade gravement atteint , le devoir d'aller le visiter prime tous les autres.

Raisonnez ainsi, alors même qu'il s'agit d'un de vos paroissiens fidèle à remplir ses devoirs religieux. Vous avez toute raison d'espérer que sa conscience est en bon état; n'importe: il est malade, accourez à son chevet. Pouvez-vous savoir ce qui se passe dans cette àme ? N'a-t-elle pas succombé à quelque tentation, commis quelque faute grave depuis sa dernière confession ? N'a-t-elle pas grand besoin d*en faire une nouvelle plus complète , plus sérieuse , à cette lumière que souvent la maladie jette sur les choses de Dieu et de léternité ?

Mais si ce malade auprès duquel on vous appelle est un pécheur, combien plus grand encore doit être votre empressement ! Comme vous devez dire , empruntant la parole de Notre- Seigneur : « Je vais le tirer de son sommeil : Vado ut a somno excitem euin ^ » ! Notre- Seigneur parlait de la résurrection du corps ; il s'agissait de faire sortir du tombeau un mort de quatre jour'^ déjà en putréfaction. Mais qu'était cette résurrectioi en comparaison de celle d'une âme morte à la grâci et devenue, selon l'énergique expression de Bossuet,

1 S. JOANX., XI, 11.

« cadavre spirituel et tombeau vivant delle-mème * » ? Allez donc bien vile ; vous n'avez pas une minute à perdre pour préparer cette àme , lui inspirer ces sentiments de repentir, de renoncement au péché , de soumission à la volonté de Dieu dont elle est peut-être complètement dépourvue. Allez lui dire, avec Fautorité et la grâce de votre sacerdoce : « Sortez du tombeau : Lazare^ veni foras ^ ».

Allez sans hésiter, quand même ce serait un pécheur endurci, dont ceux-là mêmes qui viennent vous avertir vous disent : Monsieur le Curé, nous avons tenu à vous prévenir pour obéir à vos pressantes recommandaitions, mais vous n'obtiendrez rien. Confiants dans la I grâce de votre ministère, répondez à ces découragés : « Homme de peu de foi, pourquoi douter ainsi : Modicx fidei, quare diihitasti'^ ? » et partez sans retard.

Ne vous laissez pas arrêter même par cette crainte, véritable tentation qui assiège certains prêtres et les retient loin d'un malade en danger, la crainte d\in refus de sacrement, à la suite duquel ils voient déjà en perspective le refus de sépulture ecclésiastique. Un enterrement civil assurément est un mal , un très grand mal , et pour le conjurer il faut prendre toutes les précautions exigées par la prudence, mais la prulence surnaturelle et non pas cette prudence humaine [ui s'arrête en chemin et ne va pas , pour sauver une ime, jusqu'aux dernières limites du possible.

Vous dites : J'ai la presque certitude d'être refusé. !^u'en savez-vous ? Qui êtes-vous pour assigner des )ornes à la miséricorde divine ? Que de fois n'a-t-on

' Sermon pour la Purification de la sainte Vierge, l'''" point- .ebarc((, (Euvres oraloires de Bossuel, t. IV, p. 56).

- S. .lOAXN., XI, 48.

' t3. MaTTH., XIV, 31.

pas VU des résistances qu'on estimait insurmontabl cesser comme par enchantement, des lions rugissants devenir des agneaux , des pécheurs endurcis s'attendrir en présence du prêtre leur présentant le crucifix, évoquant le souvenir d'une première communion fervente , d'une éducation chrétienne , d'une bonne et sainte mère, et ce moribond qui semblait voué à une mort épouvantable , une mort de damné , faire au contraire la mort la plus édifiante, une vraie mort de prédestiné.

En pareil cas, partez donc sans crainte ; allez, « non pas vous seul, mais la grâce de Dieu avec vous * ». Pénétrez dans cette maison ; usez de tous les moyens de persuasion pour obtenir qu'on vous introduise auprès du malade. Faites valoir le motif de la charité fraternelle , de la piété filiale , de la crainte des jugements de Dieu, des représailles terribles qu'il exercera, dans son éternité , sur ceux qui auront empêché le sang de son fils d'atteindre et de purifier une âme. Souvent, n'en doutez pas, vos efforts seront couronnés de succès ; mais, en tout cas, votre conscience sera tranquille ; vous aurez délivré votre âme par cette démarche courageuse.

Il est possible néanmoins qu'elle amène un refus public de sacrement, et, par suite, l'obligation pour vous de refuser la sépulture ecclésiastique. Devrezvous, à cause de cela , la regretter ? Non, assurément, car elle était pour cette âme une dernière grâce dont elle pouvait et devait profiter, et si vous ne la lui aviez pas offerte, vous auriez à vous le reprocher. Il en, résulte , il est vrai , un scandale , mais vous n'y avi aucune part de responsabilité.

Et d'ailleurs, n'est-ce pas souvent, Messieurs, un

1 I ad Cor., xv, 10.

plus grand scandale d'accorder que de refuser les honneurs de la sépulture ecclésiastique à un homme qui, au vu et au su de tout le monde , vivait en dehors de l'Eglise et de ses pratiques religieuses, et se trouvait évidemment, ne fût-ce que par la violation du précepte de la communion pascale , sous la menace de ses pénalités canoniques * ? N'étes-vous pas d'avis que le véritable scandale résulte parfois de ces concessions immotivées et qui prêtent aux plus fâcheux commentaires contre le clergé, dont on suspecte le désintéressement et rimpartialité ? Les ennemis de l'Eglise triomphent, ses amis sont déconcertés en voyant les honneurs de l'Eglise rendus, et souvent avec une pompe et un éclat exceptionnels, à des hommes qui ne faisaient pas mystère de leurs sentiments anti religieux, et qui, évidemment, ne se sont pas rétractés ; car le prêtre ne les a pas même abordés à leur dernière heure, soit qu'on ait secrètement refusé de le recevoir, soit que lui-même n'ait pas osé se présenter. Le refus de sépulture ecclésiastique ne préjuge rien par rapport au salut éternel d'une âme : il laisse intacts les droits de la miséricorde infinie de Dieu, qui peut en un instant convertir les pécheurs les plus obstinés. |Mais il est parfois, aux yeux du peuple chrétien, une protestation plus nécessaire que jamais de nos jours contre le scandale, celui-là très réel, d'un chrétien qui repousse jusqu'à la fm les avances de la grâce.

Ne redoutez donc pas outre mesure les enterrements civils ; que votre grande préoccupation soit de sauver moins les apparences que les âmes. N'omettez rien

• Non « siiS('ipi(Mis revcrentor ad minus in Pascha Eiicha- 'istiae sacranionlum .. vivens ab ingressii Ecclcsiœ arceatur, il raoriens christiana careat sopultura». (Conc. Lateran., IV, ;an. 21}.

pour y réussir. Ne soyez pas du nombre de ceux qui disent : Tout est gagné, quand ils peuvent introduire dans une église le cadavre d'un impénitent. Hélas ! il est probable qu'au contraire tout est perdu pour celte pauvre âme, qu'un curé pusillanime n'a pas abordée, et pour laquelle peut-être sa visite eût été le salut. Ne faites pas naître, sans doute, à plaisir les occasions de ces refus de sépulture : prenez toutes vos précautions pour les éviter. INIais que cette considération ne gêne en rien la parfaite liberté de votre ministère ; et, si ce cas regrettable se présentait, rappelez-vous que vous n'avez fait après tout qu'appliquer la recommandation de Notrc-Seigneur : « Ne donnez pas les choses saintes aux chiens, et ne jetez pas vos perles devant les pourceaux : Nolite darc sanctuin canibus^ neque mittatis margaritas antc porcos 1 ».

Vous irez donc visiter tous vos malades sans exception : vous consacrerez à ces visites une notable part de votre temps et de vos sollicitudes.

J'ajoute que vous ne vous y proposerez pas pour but uniquement d'administrer les sacrements. C'est une partie importante, mais une partie seulement, de votre mission. Sans doute, quaud vous avez confessé un de vos paroissiens en danger de mort, quand vous lui avez donné la sainte communion, rExtrême-Onctioii. l'indulgence plénière ùi artîciilo mortis. c'est poui vous un grand soulagement, une précieuse sécurité. Mais est-ce tout ? n'avez-vous plus rien à faire? Gardezvous de le croire : ce serait une illusion dans laquelk aucun pasteur des âmes ne doit tomber. Votre charité, par rapport aux malades, doit aller plus loin : elle demande que vous les visitiez, non seulement une fois,

* S. ^Iattii., VII, G.

Jl

pour leur porter les secours essentiels de la religion, mais fréquemment et aussi longtemps que durera la maladie et qu'elle n'aura pas abouti à une de ces alternatives inévitables : la guérison ou la mort ^.

Vis-à-vis deg malades en danger, cette assiduité est pour vous un devoir de stricte justice. Ils ont droit à vos visites fréquentes : à bien des titres vous y êtes obligés. N'êtes-vous pas leur père, et un père dont le fils est gravement malade reste-t-il plusieurs jours sans s'informer de son état, sans lui apporter la consolation et lencouragement de sa présence et de sa parole ? Non, non ; si votre cœur ne vous pressait d'être assidus au chevet de vos malades, vous ne seriez pas pasteurs et pères ; vous en auriez le titre sans en avoir les qualités.

D'ailleurs, qui vous dit que, même après l'administration des sacrements, votre présence auprès d'eux n'est pas nécessaire ? Ne peuvent-ils pas éprouver le besoin de renouveler et de cortipléter une confession faite peut-être à la hâte sans une contrition et un examen suffisants ? N'ont-ils pas pu pécher de nouveau, alors surtout que le démon est là, multipliant les attaques ? Et puis, n'avez-vous pas, dans les trésors de votre sacerdoce, des s^râces sans nombre de résio-nation, de force, de patience, d'abandon à la volonté de Dieu dont vous devez être les dispensateurs fidèles ? Ne senlez-vous pas combien elles sont nécessaires à cette àme aux approches d'une agonie qui sera peutêtre longue et douloureuse ? Lisez, méditez le Rituel : Ijvous verrez qu'il suppose la présence continue du Iprêtre au chevet des moribonds. Il doit se tenir là, f l'Ange de lumière en face de l'ange des ténèbres, ange de-

t ' Non semel lantum scd sœpiiis, qualenus opus fuoril. llii'. nom.)

force et de consolation luttant contre l'ange mauvais qui suggère les défaillances et le désespoir. Il lui appartient de réciter les belles prières des agonisants, de donner à cette âme le congé, Tordre de partir pour la patrie ; et si, dans certains centres plus populeux, les devoirs multiples du saint ministère ne permettent ni au curé ni à ses auxiliaires de rendre jusqu'à la fin cette assistance personnelle à leurs paroissiens, ils doivent du moins se faire suppléer par une personne pieuse dans cette fonction de charité * et ne cesser d'environner cette âme de leurs sollicitudes, tant qu'elle n'aura pas quitté la terre d'exil et d'épreuves.

Ce ministère pieusement rempli vous offre un puissant moyen diniluence.

Rien ne concilie vite à un curé les sympathies et Taffection de ses paroissiens comme l'intérêt qu'il porte aux malades. S'il les visite assidûment , sa réputation est bientôt faite. Il ne sera peut-être ni un savant ni un orateur ; mais on dira de lui : Comme M. le Curé est bon auprès des malades ! comme il les aime ! c'est un véritable père ; et tout le monde s'attachera à lui. Si les malades, objet de ses sollicitudes, reviennent à la santé, ils seront tout dévoués à ce charitable visiteur ; et s'ils meurent ils laisseront à leurs familles l'héritage de leur reconnaissance. Le prêtre aura cessé d'être pour elles un étranger ; il sera devenu un ami d'autant plus cher qu'il l'aura été dans les jours mauvais ; et, comme la maladie, dans l'espace de peu d'années, visite tous les foyers d'une paroisse, il aura rapidement conquis

Qiiod si parocluis légitime impeditus, infirmoram, ut qiiando plures sunt, visitationi intcrdiun vacare non polest, id prœslandum curabit per alios sacerdotes, si quos habet in parochia sua, aut saltem per laïcos homines pios et cliristiana maritale praiditos. (RU. roui.).

j)ar la charité le droit d'y entrer comme un membre vénéré et aimé ; en se faisant tout à tous il se les sera gagnés tous pour les gagner plus facilement à Jésus- Christ 1.

Les moribonds ne sont pas d'ailleurs la seule classe de malades auprès desquels le bon pasteur multiplie ses pieuses et sanctifiantes visites. Elles les réclament aussi, ces infirmes, ces pauvres personnes qui, sans être en danger, sont détenues souvent pendant des mois, des années dans leur chambre ou dans leur lit .sans en pouvoir sortir. Ce n'est pas une infirmité qui conduise à la mort, mais c'est « une sorte de prolongement de la mort », comme l'appelle saint Grégoire le Grand, quœdam prolixitas moj'tis^.

Quelle situation que celle-là ! Inaction forcée, solitude, souffrances de l'âme résultat presque inévitable de celles du corps, pensées sombres, tristesses intimes, poids du présent, appréhension de l'avenir, qui pourra se faire une idée des combats qui se livrent journellement dans lame de cet infirme condamné à vivre seul à seul avec lui-même et son infirmité ? Le Prophète ne dépeignait-il pas ce douloureux état quand il disait : « Les eaux de tribulation se sont précipitées comme une inondation par-dessus ma tête : Inunda<i>erunt (iquœ super capiit meum ?3 » Souvent à cette pauvre àme les consolateurs humains font défaut, ou bien ils lui sont à charge. Ils aigrissent plutôt qu'ils n'adoucissent sa blessure. Volontiers elle les congédierait, leur disant avec Job : « Vous m'êtes tous des consolateurs onéreux : Consolatores onerosi i^os oinnes '*.

' r ad Cor., l\, 22.

* IlDiiiel., M in Kvang.

^ Tliren., m, 5't.

^ Job, xvi, 2.

Il en est un pourtant qui échappe à ce reproche, parce qu'en lui il y a plus que Ihomme. Sa présence fait toujours plaisir ; on l'attend avec impatience ; on le reçoit avec empressement : c'est le prêtre. Il porte en sa personne quelque chose d'indéfinissable ; c'est un rayon de lumière qui brille sur ces ténèbres ; c'est un baume qui calme et endort, au moins pour un temps, ces douleurs ; c'est « la vertu » de son sacerdoce qui rayonne, semblable à celle « qui sortait autrefois de Jésus, guérissant tous ceux qui l'approchaient * ».

Ne méconnaissez pas ce privilège, ne le laissez pas improductif ; songez plutôt à en faire profiter vos pauvres infirmes. Aimez à les visiter ; dirigez volontiers votre promenade de leur côté. Entrez, asseyez-vous, ne fût-ce que quelques minutes, auprès de leur lit ou de leur fauteuil ; dites-leur une « bonne parole, une parole de consolation : vevha hona^ verha consola toria^ » ; adressez-leur un gracieux sourire, et, pour vous encourager à multiplier ces visites de charité pastorale, rappelez-vous avec quel plaisir vous-mêmes les avez reçues quand il vous est arrivé d'être malades seulement quelques jours de suite.

La visite des malades doit se faire dans certaines conditions qui, seules, peuvent en assurer le succès.

La première et la plus indispensable, c'est d'y porter un esprit vraiment surnaturel. Quand vous allez voir un . malade, ce n'est pas une visite ordinaire que vous fi faites, c'est une visite que j'appellerais volontiers!

1 S. Luc, VI, 19.

2 Zach., I, 1;J.

sacramentelle. Elle l'est, dans toute la rigueur de ce mot, si vous donnez l'absolution, le Saint Viatique, rExtréme-Onction. Mais, à supposer que vous n'administriez aucun de ces sacrements, cette épithète lui convient encore dans une certaine mesure, parce que vous portez avec vous une grâce cachée, inhérente à votre personne et à votre parole. D'où cette conclusion naturelle que votre visite doit être préparée et fécondée ])ar la prière.

Oui, ^lessieurs, hal)ituez-vous à prier pour vos malades. Donnez-leur chaque matin un mémento au saint sacrifice de la messe ; souvenez-vous d'eux chaque soir; en récitant votre prière, accentuez ces mots: « Mon Dieu, secourez les malades et les agonisants ». Associez votre paroisse tout entière à cette prière pastorale en leur faveur. Exhortez souvent vos fidèles i recommander à Dieu ceux dé la localité ; faites )eaucoup prier les âmes pieuses à cette intention ; et ([uand, en l'ace de certaines situations plus difficiles, de pécheurs obstinés, tous désespèrent, vous ne désespérez pas, parce que vous avez mis votre espoir « dans l'invocation du nom du Seigneur : A^o.v autem in noniiiie Domini Dei nostri iavocahimus ^ ».

En vous rendant auprès de vos malades, en cheminant dans les sentiers solitaires de votre paroisse, mplorez la bénédiction de Dieu sur cette visite. Vppelez à votre aide votre ange gardien et celui du naïade ; demandez-leur de vous précéder et de vous )réparer les voies ; saluez-les en entrant dans la naison. N'en franchissez le seuil qu'avec une sorte de *espect, de religieuse émotion, parce que, si pauvre, li humble soit-elle, il y a là un être qui soufTre, un de •es malheureux dont le paganisme lui-même disait :

* Ps. XIX, 8.

« Le malheureux c'est quelque chose de sacré : Res sacra miser ».

L'esprit de prière, inspirant et sanctifiant vos visites, attirera sur ce ministère si important de particulières bénédictions ; il vous obtiendra la grâce de les bien faire. Quelle science que celle-là pour un pasteur des âmes ! quel don précieux! Mais, « comme tous les dons excellents, il vient d'en-haut ; il procède du Père des lumières^ ». C'est de Dieu par conséquent qu'il faut l'attendre, c'est à lui qu'il faut le demander avec instances.

Ce ne serait pas assez d'entrer dans cette chambre, de vous asseoir quelques minutes auprès de ce lit. Votre mission, c'est de vous présenter, de parler, de vous conduire en pasteur. Votre attitude, votre conversation doivent être telles que vos malades vous reçoivenl « comme l'ange de Dieu, comme le Christ Jésus : Siciit augelum Dei^ sicut Christum Jesum ^ ».

Représentez-vous Notre-Seigneur Jésus-Christ auprès des malades. Quels ne devaient pas être sa bonté, sa prudence, son zèle ! Vous qui vivez sans cesse en contact avec ce divin modèle, qui chaque jour le recevez au saint autel, efforcez-vous de l'imiter.

« Le serviteur de Dieu, écrivait saint Paul à Timothée, ne doit pas disputer, mais se montrer doux envers tous : Serçiun autem Domini non oportet litigare, sed mansuetiun esse ad onines ^ » ; combien plus envers les malades. La brusquerie, limpatience. un air maussade et indifférent seraient déplacés, vou^ le comprenez, en présence de ces pauvres frères soûl frants. Ils ont tant besoin qu'on dilate leur cœur

1 S. Jac, I, 17.

'^ Galat., IV, 14.

2 II Tim., II, 24.

qu'on déride leur front soucieux ! Quand vous les abordez, mettez-vous donc en état d'y réussir. Prenez les sentiments de Notre-Seigneur ; « revêtez-vous, comme les élus de Dieu, saints et bien-aimés, des entrailles de miséricorde, de bénignité, d'humilité, de modestie, de patience : Induite vos ergo^ sicut electi Dei^ sancti etdilecti^ {>isccra misericordire^ benignitatem^ humilitateni, modestiam, paticntiam'^ ».

Rien ne peut vous en dispenser, ni la disposition d'àme oii vous vous trouvez peut-être en ce moment et qu'il faut à tout prix dominer, ni celle de votre malade. Il est possible qu'il soit aigri, surexcité par la souffrance, qu'il vous reçoive mal, qu'il ne réponde pa& tout d'abord à vos avances, que même il les repousse, [.a nature en ce cas sera tentée de se révolter ; elle vous portera à vous impatienter, à faire entendre un angage sévère. Arrêtez ses élans ; reportez votre pensée sur celui « qui n'éteignait pas la mèche encore fumante, qui ne brisait pas le roseau à demi cassé ^ » : tie vous défendez pas, « laissez passer la colère ^ ». Ou ^^ous adresse des paroles malséantes, injurieuses ; ne 'épondez pas ou répondez par de bonnes et douces paroles. Au lieu de jeter sur ce feu l'huile de l'indi- 2:nation qui en activerait la flamme, versez-y l'eau l'une inaltérable douceur qui l'éteint peu à peu. Soyez ion le lion rugissant et dévorant, mais « l'agneau domilateur ^ » des âmes. Rappelez-vous la sentence de nos Livres saints : « La colère provoque des conflits, a patience au contraire les apaise : Vir iracundufi yrovocat rixas : qui patiensest, mitigat suscitatas'^ ».

' Coloss., III, 12.

* S. Mattji., XII, 20.

^ Hoin., XII, 19.

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