IS., XVI
^ Prov., XV, 18.
320 QUATORZIÈME COXIÉRENCE
Que de fois cette mansuétude, cette possession de soi-même a opéré de véritables miracles ! Que de fois elle a désarmé les plus hostiles, les rendant traitables, faisant tomber leurs préjugés et leur haine, les rapprochant du prêtre, leur montrant un véritable ami dans celui qu'un instant auparavant ils regardaient comme un étranger et un ennemi !
Faites provision de prudence en même temps que de patience. Nulle part peut-être cette vertu de prudence ne trouve à s'exercer autant que dans la visite des malades.
Elle est d'absolue nécessité en certaines rencontres plus délicates et plus périlleuses. Comme pasteurs, vous êtes tenus d'aller voir tous vos paroissiens malades, sans en excepter les femmes et les jeunes filles. Ce sont des âmes qui ont droit aux secours de votre ministère. Notre-Seigneur vous a donné l'exemple, et ce n'est pas sans dessein que son Evangile relate les visites qu'il a faites à cette catégorie de malades. ; la fdle de Jaïre *, à la belle-mère de saint Pierre - Soyez certains que dans l'accomplissement de ce devoir, la grâce ne vous manquera pas ; soutenus protégés par elle, vous n'avez rien à craindre ; mai^ encore faut-il que vous lui prêtiez une fidèle coopération. Veillez donc à ne pas rendre à ces personnes de trop fréquentes visites. Vous auriez grand tort d^ les supprimer complètement : ce serait de votre par défiance excessive et pusillanimité ; mais aussi les mul tiplier au-delà de ce qui convient ce serait témérité e présomption ; « vous vous exposeriez à périr en aiman et en cherchant le péril : Qui amat periculum in ilh
S. Luc, VIII, 41-56.
Ibid., IX, 38.
erlhit * ». Que de prêtres se compromettent pour ne as suivre cette règle !
Vous éviterez aussi de demeurer seul à seul avec ces
ersonnes, si ce n'est pour les confesser, et encore
rendrez-vous toutes les précautions prescrites en
lareil cas 2. Vous aurez soin de ne pas demeurer
u-delà d'un temps raisonnable, et votre parole, tout
n étant bonne, affable, paternelle, comme elle doit
être toujours, se tiendra néanmoins dans les limites
'une religieuse et irréprochable dignité. Il faut qu'on
j y puisse reprendre, non plus que dans votre attitude.
en qui sente l'humain, le naturel. Méritez qu'on
ise de vous, jeunes prêtres, jeunes curés, ce que nos
ivres saints rapportent de Tobie : « Quoiqu'il fût le
lus jeune de tous dans la tribu de Nephtali, il ne fit
imais rien paraître de puéril dans sa conduite :
\imqiie esset junior omnibus in trihu Nephtali^ nihil
imen puérile gessit in opère ^ ». C'est en ces ren-
jntres surtout que vous devez avoir présents à l'esprit
'S engagements que vous avez contractés, les recom-
landations qui vous ont été faites au jour de votre
ms-diaconat.
Cette vertu de prudence que vous pratiquerez spécianient à l'égard des personnes du sexe, vous ne vous •oirez pas autorisés à la négliger lorsqu'il s'agira des itres malades.
Rlle vous dissuadera tout d'abord d'exercer la médene. L'F]glise vous en l'ait la défense formelle, et il est pas nécessaire de réfléchir bien longtemps pour )mprendre la sagesse de cette prohibition. Vous êtes
> Eccli., III, 27.
- .Egrotos visilans, ea, qua sacerdoles Domini decet, hones- |!<' et gravilate se habcat ut non œgris soluin sed sibi et 'meslicis verbo et cxemplo prosit ad salutem. {Ril.rom.). Ton., I, k.
les médecins de rame, non du corps ; n'intervertisse pas les rôles ; tenez-vous en à votre mission, elle es assez belle et assez noble . Que dans certains cas, si vou: i possédez quelques connaissances médicales, vous don niez un conseil ou un remède inofïensif que le médecij prescrirait certainement, rien de mieux ; c'est ui, service que vous rendez à vos paroissiens ; ce ser parfois un moyen de vous concilier leurs sympathies Mais, de grâce, n'allez pas plus loin ; ne cédez pas votre goût naturel pour ces consultations ni à Tentrai nement du succès ou de quelques sollicitations près santés. Franchir cette limite ce serait vous exposer de très graves inconvénients. A ous éveilleriez facile ment des susceptibilités ; vous pourriez même tombe ( sous le coup de revendications et de poursuites jud | ciaires. Mais, ce qui est pis encore, vous vous trouve riez, plus d'une fois, engagés dans des situatior très délicates, périlleuses pour votre vertu, compre mettantes pour votre réputation : sans compter qi l'exercice de cette charité d'un ordre inférieur pourra bien faire perdre, dans l'opinion publique, à voti ministère spirituel quelque chose de ce prestige doi il doit toujours être entouré.
Vous ne vous exposeriez pas moins à ce danger s obligés parfois d'intervenir dans le règlement d( affaires temporelles de vos malades, soit pour sauv garder de graves intérêts de famille, soit pour assur< j des restitutions obligatoires, vous ne preniez tout( vos précautions afin d'écarter jusqu'aux moindres app. rences qui pourraient faire suspecter votre délicates: et votre désintéressement*.
* Le Rituel romain, après avoir rappelé cette obligation q incombe au pasteur des âmes, ajoute : Sed hxc suggeren< omnis avaritiœ nota caveatur.
La prudence vous est encore nécessaire à un autre
Doint de vue. Il faut que cette vertu vous suive pas à
3as, vous inspirant ce que vous devez dire et ne pas
Jire, faire et ne pas faire, à raison des circonstances *.
Car il est évident que vous ne pouvez pas vous tracer
a cet égard une règle absolue ; tout est relatif et
lépend de circonstances le plus souvent impossibles à
prévoir. Parfois la prudence vous permettra et môme
/ous demandera d'agir avec promptitude et fermeté :
i ce malade endurci, obstiné, parce qu'il est dans
'illusion, vous direz, vous armant de la franchise
ipostolique d'isaïe : « Mon ami, mettez de l'ordre dans
rolre maison, car vous allez mourir ; votre vie est
irrivée à son terme ^ ». La grâce de Dieu, que vous
ivez invoquée au fond de votre cœur, vous aura révélé
[ue ce brusque avertissement est l'unique moyen
l'arracher cette âme à sa torpeur. Le plus souvent, au
ontraire, la prudence vous commandera de tempo-
'ser, de vous contenter à la première et même aux
iremières visites de faire accepter votre présence et
e la faire désirer. Elle vous conseillera de préparer ?s voies, de faire ces tranchées, qui, peu à peu, approchent de la forteresse, et, à un moment donné,
' rmettent d'y pénétrer.
l^ref, Messieurs, la prudence a certainement sa llace marquée et son action indispensable dans toutes
' Le Riluel romain donne à cet égard les plus sages nseils. Un curé ne saurait trop lire cL relire ces belles insli'iions et s'en pénétrer. Il y trouvera admirablement résumé lit ce qu'il a besoin de savoir pour rempli i' parfaitement son lire de visiteur des malades et aussi la plupart de ses Il les fonctions pastorales. Le Riluei est un livre qu'un 'Ire devrait méditer sans cesse ; il y puiserait et pour lui- ' me et pour les autres des trésors de doctrine et de piété. IV Reg., XX, 1.
les fonctions de votre ministère ; elle en est la régulatrice ; elle en assure le succès ; mais dans celle-là elle vous est particulièrement nécessaire.
Il ne faudrait pas cependant qu'elle éteignît ou diminuât votre zèle ; c'est surtout au chevet des malades qu'il doit s'exercer. Vous remplissez auprès d'eux ur ministère décisif ; tout ce que vous faites pour le; âmes confiées à vos sollicitudes vient, pour ainsi dire se condenser dans ce dernier acte souverainemen important auquel vous êtes appelés à les préparer « Dans les chrétiens, ce qu'il faut considérer, c'es moins le début que la fin : In christianis non reqiii ritur initium sed finis ». Tout dépend de cette heur de la mort ; elle peut racheter beaucoup de fautes toute une vie d'indifférence ou de crimes. Ce qu vous n'avez pu obtenir de votre paroissien aux jours d la sanlé, la maladie, en l'avertissant et en l'humilianl va peut-être vous le donner. Vous allez recueillir dan l'allégresse ce que, depuis de longues années, vou semiez dans les larmes. Cette espérance doit voi enflammer d'une sainte ardeur. Si vous faites tai d'efforts pour bien instruire vos enfants, pour attire ^ vos paroissiens au pied de la chaire, au saint tribuna t à la table sainte, en un mot, pour les sanctifie ■ combien plus devez-vous leur souhaiter et travailler i leur procurer la grâce d'une bonne mort. Le démc £ est là, n'en doutez pas ; il surveille cette âme à se passage du temps à l'éternité. Si déjà elle lui appa tient, il n'oublie rien pour la retenir captive dans sjj filets ; sinon, il espère reconquérir, à cette derniè heure, le terrain perdu. C'est « un grand combat o s'eno-ao^e dans le ciel » de cette âme : Prœliu magnum commissuni est in cœlo *. L'ange d
1 Apocal,
ténèbres déploie toutes ses forces pour la perdre ; vous, anges de lumière, prêtres de Jésus-Christ, serezvous moins actifs pour la sauver? Non, non ; ne lui cédez pas ; que ce ministère, quoiqu'il soit de tous les jours, ne perde rien à vos yeux de sa sublimité et de son importance ; que jamais on ne puisse dire, en vous voyant l'exercer, cette triste parole : Il fait son métier.
Peut-être avez-vous la consolation de constater
qu'en dehors du cas de mort subite aucun de vos pa~
roissiens ne meurt sans sacrements : vous êtes tou~
ours appelés ou admis auprès des malades, au moins
i la dernière heure. Assurément c'est quelque chose,
nais ce n'est pas assez. Vous ne pouvez pas vous-
contenter de ces administrations hâtives et incomplètes,
jui laissent après elles tant d'inquiétudes malheureu-
»ement trop fondées. Votre ambition certes bien légi-
ime, c'est que tous vos malades vous reçoivent assez
ongtemps à l'avance pour que vous puissiez les bien
)réparer, leur administrer à loisir les sacrements,
ilors qu'ils sont en pleine connaissance. Ne négligez
ien pour qu'il en soit toujours ainsi. Toutes les-
)ieuses pratiques employées en pareil cas par les
aints, tous les moyens recommandés par les maîtres.
■6 la vie spirituelle, consacrés par les prescriptions de
î sainte Eglise, doivent vous être familiers. Ayez à
œur de ne laisser partir aucun de vos paroissiens
our la maison de son éternité sans qu'il ait reçu non.
eulement l'absolution, mais l'Extrême-Onction, le
aint Viatique, Tindulgence plénière in articido mor-
s, et même sans qu'il ait communié plusieurs fois au
)urs de sa maladie, surtout si elle s'est prolongée. 11
|iut que, sous l'influence de vos courageuses et chari-
Jibles exhortations, il ait accepté la mort et offert géné-
iusement à Dieu le sacrifice de sa vie ; que la
recommandation de l'âme lui ait été faite par vous ou, à votre défaut, par quelque pieuse personne. A Dieu ne plaise que, par votre faute, une de ces chères âmes soit privée de la moindre parcelle de ces grâces multiples que la maternelle sollicitude de l'Eglise a préparées aux mourants dans ce combat suprême.
Cette mission du prêtre au clievet des malades, entendue et remplie comme nous venons de le dire, est laborieuse. Parfois même elle n'est pas sans danger. Elle exige, en certains cas, un véritable héroïsme. Mais aussi elle devient incomparablement glorieuse et la charité sacerdotale remporte un de ses plus beaux triomphes quand, dans un temps d'épidémie, par exemple, elle presse le pasteur d'affronter la mort pour porter à ses brebis les consolations et les espérances de la religion. Alors le prêtre, émule des Charles Borromée et des Belzunce, ou, pour mieux dire, de Jésus-Christ lui-même, qui « a donné sa vie pour nous », accomplit à la lettre la recommandation de saint Jean : « Et nous aussi nous devons donner notre vie pour nos frères ^ ». 11 pousse aussi loin que possible la pratique de cette divine vertu ; car, au témoignage de Notre-Seigneur, ««nul ne témoigne à ses amis une plus grande dilection que celui qui se voue pour eux à la mort^ ».
Mais si cette mission est pénible, qu'elle est consolante et fructueuse ! Qu'il est surabondamment récompensé de ses peines et de son dévouement le prêtre qui, par dps visites faites avec esprit de foi, de prudence et de zèle, a converti telle âme jusque-là révoltée ou indifférente, a fait grandir dans telle autre
2 IbicL, XY, 13.
les sentiments de la résignation et de la ferveur, lui a fait accepter la mort avec soumission à la volonté de Dieu, et même avec joie ! Qu'il doit être heureux le cuvé qui peut se dire \ Aujourd^iui, j'ai contribué elficacement, parla grâce de mon ministère, à assurer définitivement le salut d'une âme, à l'introduire au ciel, à la faire monter à un degré supérieur de gloire ; je ne l'ai pas quittée avant de l'avoir introduite dans la maison de notre commun Père : A^on deseram donec iiitrodiicam in doinum Patris i.
En y faisant entrer toutes ces âmes sur lesquelles s'exerce son ministère, quels nombreux intercesseurs il se ménage ! Combien du haut du ciel travailleront à lui obtenir à son tour la grâce d'une bonne mort ! Dieu lui-même ne sera-t-il pas tout naturellement disposé à récompenser ce fidèle serviteur, en multipliant au chevet de son agonie les secours qu'il aura, pendant tant d'années, prodigués aux malades de sa paroisse?
Tous, Messieurs, vous désirez, n'est-il pas vrai? faire une bonne mort, la mort des saints prêtres. Vous vous préparez de votre mieux et dès maintenant à cet acte décisif. Vous demandez à Dieu avec l'Eglise de vous délivrer de la mort subite toujours redoutable ; vous désirez, en tous cas, que la vôtre ne soit pas imprévue : A snbitanea et improvisa morte libéra nos Domine'^. Vous souhaitez d'avoir, dans votre dernière maladie et surtout à vos derniers moments, tous les secours de la religion ; vous priez chaque jour dans ce but.
Eh bien ! pour être plus sûrement exaucés, à la prière joignez Texercice d'une charité vraiment pastorale à l'égard de vos malades. Plus vous vous en occu-
* Gant., III, 4.
* Litau. sanct.
perez, plus vous serez auprès d'eux l'ange consolateur, plus vous pourrez raisonnablement espérer ces grâces précieuses, objet de vos si légitimes ambitions ; car Dieu « se servira pour vous de la même mesure dont vous vous serez servi à Fégard des autres * ». Si tous avez été un visiteur assidu, zélé de vos malades, à son tour 11 viendra vous visiter. « Il vous portera secours sur votre lit de douleur ; lui-même, comme dit le Prophète, il en retournera les couches, pour adoucir vos souffrances 2 ». Il versera dans votre sein, à cette heure d'angoisses, une mesure abondante, pressée, débordante de ces consolations, de ces lumières, de ces espérances dont vous aurez été auprès des âmes le généreux et l'infatigable distributeur : Mensuram bonam^ et confertam^ et coagitatam et supereffliientem^ dahuntiii sinum s>estrum 3.
1 S. Matth., VII, 5.
2 Psalm. XI.
3 S. Luc, VI, 38.
Messieurs,
Dans vos paroisses, vous êtes de véritables missionnaires. Vous y avez été envoyés officiellement par l'autorité légitime ; votre mission se rattache à celle que Notre -Seigneur Jésus- Christ donnait à ses Apôtres, quand 11 leur disait : « Allez, enseignez et baptisez * », c'est-à-dire soyez les missionnaires infatigables de la vérité et de la vertu. Vous êtes tenus de mettre tout en œuvre pour convertir les pécheurs, stimuler les tièdes, faire progresser les justes dans les voies de la sainteté : jamais vous ne devez perdre de vue cette fin auguste de votre sacerdoce, et tout, dans votre vie, doit concourir à vous la faire atteindre. Vous avez d'ailleurs pour cela grâce d'état, une grâce dont souvent peut-être vous n'avez pas assez conscience let sur laquelle vous ne vous appuyez pas assez. Le ^ministère pastoral est, dans toute paroisse, une mission ordinaire et permanente 2.
• S. Matth., XXVIII, 19.
* « Il est trop évident, écrivait saint Liguoi i, qu'un pasteur
o60 QUINZIEME CONFERENCE
Mais, précisément à cause de ce double caractèn il n'échappe pas à la loi qui atteint les meilleurei| choses ici-bas ; on s'y habitue et on les appréciil moins : Assueta vilescunt.
Voyant ce ministère s'exercer tous les jours souj leurs yeux, les populations n'en comprennent plus h nature et le but : elles ne songent pas à en profiter. L " curé le plus zélé est parfois impuissant à triompher de cette désolante apathie. Sa paroisse, malgré tous ses efforts, demeure stationnaire, si même elle ne recule pas ; il la voit avec douleur s'enfoncer dans les ténèbres de l'incrédulité et de Findifférence, dans la boue des passions.
Quoi donc ! ce bon prêtre devra-t-il désespérer, se confiner désormais dans Tinaction, et, abandonnant ces enfants prodigues à leur malheureux sort, dire avec le Prophète : « Nous avons soigné Babylone et elle n'est pas guérie : retirons-nous ^ ? »
Non, Messieurs, il lui reste un moyen presqu'infaillible, s'il est employé avec opportunité, de modifier ce déplorable état de choses : c'est de faire donner des missions.
Une première question se pose au sujet des missions : sont-elles vraiment utiles et même nécessaires?
A cette question, je n'hésite pas à répondre affirmativement. Il suffit pour le prouver de définir la
dans sa paroisse est obligé à réveiller ceux qui dorment, à soigner ceux qui sont malades, à ramener ceux qui s'égarent. La mission est le moyen le plus efficace pour obtenir ces résultats «. (Lettre à un évêque).