JÉRÉM., LI
mission. C'est une suite de prédications à la fois doctrinales et simples, laites par des prêtres étrangers à la paroisse, voués par état et préparés, par des études spéciales, à ce genre de ministère. Elles sont accompagnées d'exercices'et de cérémonies qui ont le privilège d'attirer les populations à l'église ; et habituellement elles produisent ce triple résultat : elles affermissent les bons dans la foi et les pratiques de la vie chrétienne ; elles réveillent les indifférents de leur déplorable sommeil ; elles émeuvent même les incrédules et parfois préparent leur conversion.
Certaines de nos paroisses sont, pour employer une comparaison familière, comme un char enfoncé dans lornière. Les moyens habituels ne peuvent l'en tirer ; il restera immobile si un secours exceptionnel ne lui arrive ; mais, vienne ce secours, aussitôt il sortira du mauvais pas et reprendra sa course. La mission, c'est, pour une paroisse embourbée, et combien le sont de nos jours ! cet ébranlement salutaire, cette providentielle secousse qui la dégage et la remet en marche sur la route du ciel. Elle avait résisté à toutes les tentatives du ministère ordinaire ; elle cède sans difficulté à celles du ministère extraordinaire. Soudain tout a changé de face ; à l'inaction et à la mort ont succédé l'activité et la vie.
Il n'y a pas lieu de s'en étonner : cette grâce de la mission est, en effet, une gTàce générale. Elle renferme et résume en quelque sorte toutes les autres. Toutes celles que les fidèles peuvent puiser Tune après l'autre à la source du ministère pastoral leur sont offertes en même temps, et agissent avec une puissance presque irrésistible, dans la mission : vives lumières, résultant de ces prédications plus suivies et qui rassemblent, comme en un faisceau, les vérités de l'Evangile; impressions saintes, édification qui se communique de
proche en proche et renverse les barrières du respect humain ; action plus énergique de la grâce qui plane sur le pays et sollicite chaque âme en particulier avec une efficacité merveilleuse. « C'est vraiment le temps favorable, ce sont les jours de salut*» pour cette paroisse : c'est la visite de Dieu ; son influence se fait sentir, sous une forme ou sous une autre, dans toutes les familles ; il faudrait être bien endurci pour y échapper complètement.
Nous pouvons facilement. Messieurs, nous rendre compte de TeiTet produit sur les fidèles par ces saints exercices. Rappelons-nous ce que nous éprouvons au cours de ces retraites pastorales, qui sont nos missions à nous prêtres. N'avons-nous pas grand besoin de ces jours de recueillement et de réflexion, nous qui cependant vivons continuellement dans l'atmosphère du surnaturel, qui avons à notre portée tant de secours de toute espèce ? Malgré cela, il faut qu'une voix étrangère se fasse entendre, nous avertisse, nous stimule, nous rappelle en détail nos obligations. Sous l'action de cette grâce exceptionnelle nous sentons refleurir notre jeunesse sacerdotale ; nos illusions se dissipent avec nos faiblesses ; le feu de l'amour divin et du zèle se ravive en nos âmes.
Eh bien ! Messieurs, la mission, c'est la retraite du peuple chrétien. Vous, vous venez trouver le prédicateur, vous grouper avec empressement au pied de sa chaire. Les populations ne se rendraient pas d'ellesmêmes auprès du missionnaire ; il faut qu'il aille à leur rencontre ; qu'il se mette à la recherche « des brebis qui périssent de la maison d'Israël ^ », qu'il les attire à lui. Mais, dans l'un et l'autre cas, avec quelle puis-
1 Ad Cor., VI, 2.
2 S. Matth., XV, 24.
sance et quelle efficacité agit cette grâce de choix ! Quels miracles de renouvellement et de sanctification elle opère ! N'est-ce pas ce rapprochement si naturel qui se présentait à l'esprit de Pie VII et lui inspirait cette parole remarquable : « Il faut, en France surtout, des missions pour les peuples et des retraites pour le clergé ? ^ »
Oui actuellement , dans nos diocèses , dans nos paroisses , travaillées par la mauvaise presse et tant d'autres excitations à l'incrédulité et à l'immoralité, il faut des prédications extraordinaires pour entretenir et développer la foi , pour conserver et renouveler la pureté des mœurs.
Une des grandes maladies de nos populations , c'est rignorance en matière religieuse. Là est le principe de la plupart de leurs erreurs : Ignorant et errant^.
Sans doute , vous travaillez de votre mieux à les instruire ; en chaire , au catéchisme vous faites cette « œuvre d'évangéliste ^ » tant recommandée par TApôtre. Vous la faites dans les conditions indiquées par le Concile de Trente ^ ; vous vous attachez avant tout à imprimer dans les âmes ces vérités nécessaires au salut et qui dirigent la vie chrétienne ici-bas. Mais combien ne sont pas atteints par votre enseignement ! Combien n'apparaissent au pied de votre chaire qu'à
• A l'abbé de Forbin-Janson, qui proposait au pape Pie VII d'aller évangéliser la Chine, Pie VII l'épondait : « Votre projet est bon, sans doute, mais il convient davantage de venir au secours des peuples qui nous entourent. Maxime aulem ad domesficos fidei. Il faut, en France surtout, des missions pour les peuples et des retraites pour le clergé ». (Vie de Mgr de Mazenod, par le R. P. Kamrert, oblat de Marie Immaculée, t. V% p. lfJ2).
« Ad Ilebr., v, 2.
^ II Timot , IV, 5.
* Sess. V, c. II, de Reform.
ÔÔ4 QUINZIEME CONFERENCE
des intervalles trop rares pour que l'audition de parole sainte puisse faire sur eux une impression pr fonde et durable !
Et pourquoi n'y viennent-ils pas ? Parce que respect humain les retient ; parce que rien dans les offices accoutumés ne pique leur. curiosité ; parce que c'est, disent-ils, un de ces sermons comme on en entend tous les jours.
Mais convoquez-les à des exercices extraordinaires ; annoncez-leur un prédicateur étranger ; qu'ils soient certains de se trouver en nombreuse compagnie , ils accourront à votre appel, et ces grandes vérités s'imposant, pendant plusieurs semaines, à leur attention, produiront nécessairement leur effet. Ils ne seront peut-être pas tous convertis ; mais tous ils auront reçu, au fond de l'àme, une de ces salutaires blessures dont on ne guérit jamais complètement. Plusieurs auront pris goût à la parole de Dieu et contracté l'habitude de venir assidûment l'entendre.
Même pour vos paroissiens fidèles, ces prédications seront sans contredit très utiles. Ils verront passer sous leurs yeux, en quelques jours, tous les enseignements de la foi. Leur attention sera réveillée, stimulée par la nouveauté de l'exposition ; ils réfléchiront plus sérieusement, se feront plus volontiers à eux-mêmes l'application de ce qu'ils entendent, et, ainsi, ils « croîtront dans la connaissance et la grâce de Notre- Seigneur et Sauveur Jésus-Christ * ».
D'ailleurs, les missionnaires ne travaillent pas seu-jj Jement à éclairer les intelligences du haut de la chaire ; 1 ils s'efforcent d'attirer les âmes au confessionnal pour les sanctifier.
Des âmes depuis longtemps éloignées du saint
1 II Petr., III, 18.
tribunal y reviennent, sous Tinfluence de la grâce privilégiée qui les sollicite. D'autres, surtout dans les paroisses plus chrétiennes, esclaves de ce démon muet qui les empêchait d^avouer une faute humiliante, sont heureuses de déposer leur fardeau et de sortir d'une voie maudite qui les conduisait nécessairement au sacrilège. Là où la pratique des sacrements est encore en honneur, ce n'est pas un des moindres avantages de la mission que ces revalidations de confessions mal faites. Que de bien s'accomplit alors dans le secret du confessionnal ! Que d'injustices réparées, de réconciliations opérées, d'habitudes malheureuses détruites ! Que d'âmes régénérées, rendues à la paix, à la joie d'une bonne conscience ! Ces mystères ici-bas sont connus de Dieu seul et du ministre de sa miséricorde, qui goûte à cette vue d'ineffables consolations. Mais, au dernier jour, ils se découvriront ; beaucoup d'âmes apparaîtront sauvées par ces saints exercices. C'est là quelles auront trouvé le principe de leur réconciliation avec Dieu, la force de résister aux tentations et de persévérer jusqu'à la fin ; et elles béniront non seulement le missionnaire, instrument auprès d'elle de la divine miséricorde, mais le charitable pasteur qui en a été la cause première, en procurant à sa paroisse cet incomparable bienfait.
Cette action plus puissante des missionnaires s'explique aisément : elle résulte de leur situation vis-à-vis des âmes.
Ils viennent à elle avec le prestige inséparable de tout ce qui est nouveau et inconnu. Ils viennent sans qu'on connaisse leur origine, leur pays, leur parenté, comme des anges descendant du ciel. Ils viennent avec un extérieur et souvent un costume qui, dès le début, leur attirent toutes les sympathies. Ils viennent, étran-
gers aux compétitions, aux luttes, aux difficultés locales, avec cette auréole d'impartialité et d'indépendance que le curé, résidant dans une paroisse, mêlé continuellement à sa vie extérieure, ne saurait, si prudent, si réservé soit-il, garder au même degré. Ils viennent exercer un ministère tout spirituel ; ils ne sont pas des administrateurs, mais exclusivement des prédicateurs et des confesseurs ; ils peuvent dire avecsaint Paul : « Je n'ai d'autre mission que de vous évangéliser : Non enim misit me Christus haptizare sed evangelizare * ». Ils viennent rappeler à chacun, en toute charité, mais aussi en toute liberté, ce qu'il doit faire pour arriver au ciel. Aucune considération humaine ne saurait enchaîner sur leurs lèvres le Verbe de Dieu ; ils parleront avec d'autant plus de sainte hardiesse que nul ne peut voir des allusions person nelles et blessantes dans les avis qu'ils donnent du haut de la chaire et au tribunal de la pénitence. llS sont d'autant plus aptes à recevoir les confidences et les aveux qu'ils ne connaissent pas les pénitents agenouillés à leurs pieds et que, demain, ils seront partis pour toujours.
Comment de tels hommes, dans de telles conditions, n'exerceraient-ils pas sur les âmes une sanctifiante influence ? Comment leur passage pourrait-il ne pas laisser des traces profondes et durables ? Ne réalisentils pas la vision du Prophète qui, contemplant è l'avance ces apôtres de la sainte Eglise, s'écriait j « Qu'ils sont beaux, sur les montagnes, les pieds d^ celui qui annonce et prêche la paix, qui annonce k. bien et prêche le salut, qui dit à Sion : Votre Diei régnera ^ » ?
' Ad Cor., I, 17.