IS., LU
Bien des fois, dans le cours des siècles, cette expé- 'ience a été faite. Que de paroisses dont la régéné- •alion a eu pour point de départ une bonne mission !
Il n'y a pas à s'en étonner. N'est-ce pas la conti-
luation du plan divin ? L'humanité s'était arrêtée dans
a voie seule capable de la conduire au ciel ; elle s'en
létournaitde plus en plus. Dieu alors, dans sa sagesse
}t son amour inflnis , organisa cette grande mission,
)rigine de toutes les autres, qui s'appelle l'Incarnation.
Le Verbe descendu du ciel, l'Homme-Dieu, voilà le
premier et l'incomparable missionnaire. Il a régénéré
humanité pendant son passage au milieu d'elle. Il Ta
émise sur le chemin du salut, lui donnant une impul-
ion telle qu'elle ne s'arrêtera jamais. Si parfois , sur
ertains points, ce mouvement se ralentit, ne craignez
:>as. Jésus-Christ a laissé des continuateurs de son
euvre . pour porter aussitôt à cette paroisse , à ce
liocèse en détresse spirituelle, le secours nécessaire,
)our leur dire ce qu'il a dit si souvent aux malades
corporels : « Levez-vous et marchez : Snrge et
nnbnla * ».
L'Eglise ne s'y est pas trompée ; aussi les missions )nt-elles été toujours en grand honneur dans son sein. C'est par leurs missions que les apôtres ont fondé es premières chrétientés, véritables oasis qui surgisaient et se multipliaient peu à peu , au sein de l'imnense désert du paganisme. C'est par les missions des Vugustin, des Boniface, que l'Angleterre et l'Allenagne sont devenues chrétiennes. Dans des temps )lus rapprochés de nous, c'est par les missions des rançois-Xavier et des François de Sales que le Japon t le Chabkiis ont été convertis ou reconquis à la foi athohque. Et si, depuis quelques années, la physiojomie religieuse du globe s'est considérablement
• S. Luc, v, 23.
modifiée ; si, en jetant les veux sur la carte du monde, en constatant les admirables progrès qu'a faits l'Evangile, tout catholique peut répéter avec une indicible consolation la parole de saint Paul : « Notre foi est annoncée dans l'univers entier * » ; si elle s'étend en Orient, si elle pénètre au centre de l'Afrique, c'est grâce aux missions, en particulier à cette œuvre admirable et toute française de la Propagation de la Foi.
Pourquoi les missions , qui ont tant de vertu pour propager la foi au milieu des nations infidèles , n'en auraient-elles pas pour la conserver et la raviver au milieu des nations chrétiennes ? Pourquoi nos missionnaires de France , travaillant avec le même zèle à ramener à Dieu les païens baptisés si nombreux de nos jours, n'auraient-ils pas le même succès que leurs frères de l'Océanie ou de l'Amérique du Nord qui convertissent les infidèles ? Pourquoi n'auraient-ils pas l'espérance fondée de voir leur ministère également béni ? N'est-ce pas le cas d'appliquer le principe : Ce qui donne naissance à un être est aussi le moyen pro- , videntiel de le conserver.
Ne soyons donc pas surpris de voir les missions recommandées par d'illustres théologiens comme (]ontenson 2, pratiquées par des hommes apostoliques comme saint Vincent de Paul '^, par de pieux évêques comme saint Alphonse de Liguori^, et surtout patron nées par les Souverains Pontifes ^.
» Ad Rom., I, 8.
^ Par solas missiones impletiir prsedestinatio quœ est tian;iiHSsio creatararum in vitam œternam. (Contenson : Disseii. VI, c. 2). Il
•^ Il n'y a, disait saint Vincent de Paul, que le démon quH puisse être contraire aux missions.
■* Dans l'ancienne loi comme dans la nouvelle, le monde; été converti et sauvé par les missions. (S. Alpii. de Liguoiu Lettre à un nouvel évoque).
^ Cum autem sacrœ missiones, ab idoneis operariis peractffi;
Qui oserait s'inscrire en faux contre de telles autorités, opposer son jugement à celui de tant de grands hommes et de grands saints qui, après avoir constaté par eux-mêmes les merveilleux résultats des missions, n'hésitent pas à nous dire : Oui, elles sont utiles, elles sont nécessaires ?
Nul d'entre vous assurément, Messieurs, n'est disposé à contest3r cette thèse en principe ; seule l'application pratique pourrait soulever certaines o])jections dont il importe de l'aire bonne justice.
Je ne m'arrêterai pas à combattre celles qui procèdent de motifs humains et personnels, et, comme le dit un pieux auteur i, des réclamations intéressées de la sensualité, de l'orgueil et de l'avarice. Aucun de vous ne privera jamais son peuple de ce grand bienfait pour obéir à des considérations d'un ordre si inférieur.
Un prêtre pourrait-il s'arrêtc-r devant cette difilculté qu'une mission sera pour lui un dérangement, une interruption de la vie commode et tranquille qu'il s'est faite et qu'il veut à tout prix garder ? Céderait-il à la crainte de perdre quelque chose de son influence et de
summoporo condiicant ad fidei, roligionisqiio spirituin in populis cxcilaiidum eosque ad virtutes ac salulis seniilaiii revocandos , vehemcnter optamus ut illas idenlidem in vestris diœcesibus agendas curolis, Ac méritas sunimas quo laudes iis omnibus delerimus, ((ni, a vestro ordine, in suas diœceses lam salntare sacraruni ini-sionum opns jam invexere, ex quo, liivina adspirante gralia, uberes fructus perceptos fuisse gauilomus. (Plus IX, Kpist. Episc. Austria», 17 mari. 185G). • l\ Paul Segneri : Devoirs des curés.
son autorité et d'en être réduit à dire, comme les disciples de Jean en voyant les multitudes aller à Jésus : « Tous vont à lui ! ^ » ou bien hésiterait-il à faire quelque sacrifice d'argent pour les âmes que Notre-Seigneur a rachetées au prix de tout son sang ?
Non, le vrai pasteur des âmes n'éprouve pas môme ces vulgaires tentations. En face des avantages inapprécial)les que lui promettent les missions, il dit avec saint Paul : « Je dépenserai tout de grand cœur, prêt à me dépenser moi-même pour le salut des âmes », et avec le même apôtre : « Qu'importe, pourvu que le Christ soit annoncé - ». 11 sait d'ailleurs que loin d'infirmer son autorité, la présence des missionnaires la rehaussera. Elle lui vaudra un redoublement d'estime et d'affection de la part de ses paroissiens reconnaissante à leur curé de leur avoir ménagé ce moyen de salut. Elle lui procurera à lui-même la joie de se trouver, pendant quelques jours, dans la compagnie de bonet édifiants confrères qui charmeront et égayeront sa solitude.
Je n'ai donc pas à redouter que des objections de ce o-eiire vous arrêtent. Mais il en est d'autres accueillies parfois par d'excellents prêtres, et qui les détournent de faire donner dans leur paroisse ces saints exeicices.
N'avez-vous jamais entendu dire : La mission produil liabituellement. il est vrai, un certain ébranlement, parfois même une sorte d'enthousiasme ; mais c'est un ébranlement passager, un enthousiasme sans consistance, tranchons le mot, c'est un feu de paille ?
Sans doute. Messieurs, la meilleure mission, la mieuxij réussie, ne détruit pas, chez ceux quelle a le plus proJj fondement atteints, la possibilité du relâchement et]
* S. JOA^N'.. HI, 2(5.
2 II ad Coi'., XII, 15.
des recliules. Lliomme reste toujours avec sa faiblesse native exploitée par le monde, les passions et le démon ; comment espérer qu'il n'y cédera jamais ? Mais la conclusion logique à tirer de ces défaillances, ce n'est pas que les missions sont inutiles ; c'est, au contraire, ({u'elles sont nécessaires et qu'elles doivent se renouveler à des intervades assez rapprochés pour fournir aux âmes faibles un point d'appui, aux âmes tombées une occasion favorable de se relever.
C'est un feu de paille, dites-vous. Oui, mais enfin c'est un feu. La flamme a brillé ; sa douce chaleur a rayonné ; les âmes en ont senti les pénétrantes influences. Le feu séteint ; la chaleur diminue ; mais, pour n'être plus aussi vive, cette impression produite n'en reste pas moins quelque chose d'appréciable. Comptez-vous pour rien ces vérités entendues qui ont tracé leur sillon lumineux dans des intelligences naturellement chrétiennes ? ces émotions religieuses qui ont ramené cette àme aux souvenirs d'un passé chrétien, de sa première communion par exemple ?ce spectacle de la vitalité de la foi catholique se personnifiant, en quelque sorte, dans les missionnaires, organes d'unevérité qui est de tous les temps et de tous les lieux ?
Vous objectez que, bientôt après la mission, tout dans cette paroisse retombe dans son état primitif: les offices, les sacrements ne sont pas plus fréquentés, les commandements de Dieu et de l'Eglise pas mieux observés. C'est possible ; mais pouvez-vous savoir ce qui s'est passé au fond des consciences ? Votre œil est-il assez pénétrant pour découvrir les germes de vie tombés dans certaines âmes. Peut-être ils sont trop faibles encore pour percer les obstacles et uapparaître ; mais ils y demeurent à l'état latent ? A ll'heure opportune ils se manifesteront et vous serez heureux d'en constater la présence. A plus d'un
chevet d'agonie vous entendrez sortir de la bouche d'un moribond pénitent ce consolant aveu : La première pensée, le premier désir de ma conversion date de cette parole que j'ai recueillie, de cette réflexion que j'ai faite à la mission de telle année ; le respect humain, les passions m'avaient empêché de conclure ; mais, dès ce moment, ma résolution était prise ; j'étais décidé à ne pas mourir sans me réconcilier, avec Dieu.
Ne vous attachez donc pas trop, Messieurs, aux résultats immédiats ; n'appréciez pas le succès d'une mission par le nombre des communions. C'est un indice assurément, mais il n'est pas infaillible. Une mission peut être excellente et ne pas vous donner cette satisfaction ; elle a semé pour l'avenir. Confiants en la parole de Dieu et de ses représentants, jetez volontiers ce filet de la prédication apostolique : in ^^erho autem tiio hixaho rete ^. N'écoutez pas les raisonnements de la nature ; suivez les inspirations de la' foi ; n'iiésitez pas : in fide nihil hœsitans 2. Ne vom exposez pasà l'humdiation d'entendre Notre-Seigneui vous dire : « Homme de peu de foi, pourquoi doutei ainsi "^ est-ce que Dieu n'est pas tout-puissant pou transformer ces pierres en fils d'Abraham ? ^ ».
Bien moins encore faudrait-il vous arrêter à une autre objection qui rentre un peu dans la catégorie d' celles que je vous indiquais tout d'abord. On s'abstien de faire donner une mission parce que, si elle échoue on craint de porter, devant le monde et les paroissienî l'humiliation de cet échec. ^Nlais quel déshonneur peiit' il y avoir à ne pas réussir dans une entreprise d'ai
1 S. Luc, V. 5.
2 S. J.\co., I, 6.
=* 8. Mattii., XIX, 31 ; III, 9.
leurs très louable, com])iiiée et conduite selon les règles de la prudence ? N'est-ce pas, au contraire, une o'ioire et un mérite devant Dieu et même devant les hommes, devant ceux qui ne cèdent pas à la tendance du jour de ne voir et de n'adorer que le succès, les seuls, après tout, dont on doive estimer le suffrage ? Par là, d'ailleurs, un curé dégage en grande partie sa responsabilité, cette effrayante responsabilité que sent peser sur ses épaules tout véritable pasteur des Ames. Au tribunal de Dieu il aura le droit de dire à ses paroissiens : «Vous m'êtes témoins que je n'ai rien épargné de ce qui pouvait vous être utile et, en en faisant arriver jusqu'à vous le Verbe de Dieu, procurer votre sanctification et votre salut ^ ».
Si au contraire la mission réussit, elle laissera après elle des habitudes et des pratiques de piété, des confréries, des œuvres qu'il faudra soutenir. Ce sera évidemment pour le prêtre un surcroît de travail ; et cette perspective serait de nature à effrayer ceux qui, dans le sacerdoce, ne chercheraient que repos et bienêtre. Mais le vrai prêtre, le bon pasteur, n'éprouve pas ce sentiment : il se réjouit, au contraire, il n'est jamais plus heureux que lorsque le travail abonde, lorsqu'il voit les âmes accourir en foule, lui demandant les grâces attachées à son ministère. Loin d'être pour lui un motif de repousser la mission, c'en est un pour la désirer. Il se rappelle l'encourageante parole que le pieux auteur de V Imitation met sur les lèvres de Xotre-Seigneur s'adressant surtout à ses prêtres : « Que les travaux entrepris par amour pour moi ne brisent pas votre courage. Je suis assez puissant pour vous récompenser au-delà de toutes bornes et de toute mesure 2 ». I.a récompense, se dit-il, sera propor-
* Act., XX. 20.