‹ Confession d'un enfant d'hierChapitre 5 sur 9 · CCiNFESSlON · texte numérisé non relu

CCiNFESSlON

les douleurs auxquels nous avons participé. Je n'ai acquis le sens de la famille que cette année-là, en me serrant contre mes parents près du feu unique et pauvre, allumé dans la plus petite chambre, el dont le souvenir depuis m'est resté longtemps vénérable, sacré comme Timage du foyer antique. Sans trop de folie de chauvinisme, avec une sincérité touchante, j'ai aimé la Patrie, que mon imagination d'enfant, aisément créatrice de symboles, personnifiait sous les traits d'une belle femme blessée. A l'âge où il est toujours légitime, peutêtre nécessaire de ne songer qu'à soi, j'ai vaguement senti le devoir de ne développer ma personne qu'en vue d'un relèvement commun ; mes premiers rêves ambitieux ont été des rêves de gloire collective, anonyme. Nul ne doutait qu'une autre guerre fût prochaine. Sans doute, nous autres enfants, nous aurions alors juste l'âge de marcher au feu. Nous pensions que la plupart de nous mourraient prématurément. Nous acceptions cette destinée. Pendant au moins quelques mois, nous fûmes de petits Spartiates. Non, cela ne fut pas déprimant comme on l'a dit.

J'avoue que cela dura peu. Les souvenirs de notre enfance héroïque ne tardèrent pas à se confondre avec les images de la littérature qu'on nous enseignait. Nous redevînmes de simples écoliers, Rome remplaça Sparte, et les réalités sanglantes

que nous avions vécues ne nous servirent que d'introduction au de Viris illustribus. Je repris le cours de mes études universitaires et de mes succès, machinalement, comme on retourne à son bureau.

La comparaison est plus rigoureuse que vous ne pouvez croire : le Français devient fonctionnaire dès le collège, surtout quand on y sait lui suggérer de choisir la carrière du professorat, et qu'ainsi on fixe dès lors, on assure pour jusqu'à son dernier jour sa vie à peine commencée. C'est ce qui m'arriva. L'un de mes maîtres, ravi des aptitudes de bête à concours que je montrais, m'appela un jour « petit normalien ». Ce mot décida de ma destinée. Je me sentis libéré de tout souci d'avenir. Je n'avais plus qu'à me laisser aller, et je me laissai aller en effet, sans le moins du monde réfléchir si j'avais ou non la vocation d'enseigner. Je réfléchis plus tard, trop tard, quand le tour fut joué, et que j'eus subi jusqu'au bout, pour ainsi dire à mon insu, la préparation universitaire.

Heureusement^ j'avais aussi une vie réelle et personnelle, tout à fait à part de mes études. Je sentais, je pensais, j'achevais de constituer mon être moral. Cette duplicité d'existence n'est bien accusée toutefois qu'à partir de ma onzième année. Entre la guerre et cette époque, je ne retrouve

point de traces de ce moi librement actif et sensible qui est véritablement moi-mi^me : c'est comme une perte. Je n'ai gardé de cette période qu'un souvenir négatif, celui d'une atonie sentimentale absolue. Deux ans de ma vie s'écoulèrent sans que mon cœur éprouvât rien de passionné. Je ne saurais qualifier ainsi mes affections naturelles el d'habitude, si vives fussent-elles. D'autre part, je n'avais point d'amis. Ce mot, pour un collégien, présente un sens parfaitement déterminé. Il ne désigne pas toujours celui des camarades que Ton préfère, mais celui chez qui Ton va et qui vient à la maison. C'est une différence de point de vue plutôt que de sentiment. On voit le condisciple au jour du collège, et Tami au grand jour de l'humanité. Je n'avais de relations à domicile avec aucun de mes camarades, pas même avec Georges Mauduit, chez qui je ne commençai de faire des visites (|ue l'année du catéchisme, nos mères s'étant liées k l'église.

Je mo féliiîitai de leur sympathie, parce qu'elle favorisait ma tendresse à l'égard de Georges, un peu engourdie, mais en voie de se ranimer; et, de plus, parce que les Mauduit, fort religieux, me semblaient des gens convenables à fréquenter au moment de ma première communion. Non que je fusse devenu tout d'un coup pieux, fervent, mysli(iuc. Après mes années de puéril et farouche

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anticléricalisme, j'étais tombé dans rindiiïérence, non seulement en matière de religion, mais en matière de morale. Je n'eus pas la moindre émotion, ni aucune pensée de recueillement, lorsque je pris place, le premier jeudi, dans la chapelle de Saint-Louis d'Antin. Mais il s'agissait de suivre un cours : j'y fus assidu, comme au collège, et machinalement docile; j'y fis, de même, abstraction de toute originalité, de toute critique, de toute pensée libre; j'y apportai le même esprit d'émulation, et je me fis un point d'honneur d'être catéchumène modèle, comme j'étais élève modèle.

L'enseignement religieux, qui, au temps de ma première enfance et sous la direction maternelle, avait été de nul effet sur moi, m'imposa du jour au lendemain une croyance que je ne discutais pas, une doctrine et une règle de vie. Cette foi passive ne me transportait point, elle n'était qu'à la surface de mon âme d'où elle n'avait pas j.n'lli spontanément, mais elle Torganisait à merveille. Je n'étais guère imbu d'esprit chrétien, mais j'étais admirablement préparé à la discipline catholique par l'éducation de l'Université, romaine et impériale comme l'Église. Le petit individu latin que j'étais s'y adapta, comme jadis le monde latin s'y est adapté. Ce n'est ni la première ni la dernière fois que j'ai lieu d'assimiler dans les grandes lignes

riiislcire particulière d'un homme et l'histoire g<^ nérale des hommes.

Un jeudi, à la sortie du catéchisme, ma mère m'annonça que nous irions goûter chez M'°« Mauduit. Je n'en fus rien moins que joyeux. 11 me sembla que les parents de Georges et les miens se concertaient pour resserrer notre amitié. L'effet de cette intervention y devait être plutôt contraire, car je tenais ombrageusement à la liberté de mes choix. Du coup, mon amitié d'enfance était classée dans la catégorie des affections imposées. Et puis, j'éprouvais d'avance une gêne — non de timidité : mais je prévoyais que j'allais trouver chez les Mauduit toute chose arrangée autrement que chez nous, c'est-à-dire, selon moi, de façon anormale, incorrecte; que je souffrirais de cette incorrection, car ces gens m'étaient, en somme, sympathiques; et que j'aurais un effort pénible à faire pour dissimuler mon impression mauvaise quand je raconterais la journée.

Soudain, je me rappelai que Georges avait une sœur : de toutes les anomalies que je pouvais imaginer, celle-ci était bien, à mes yeux de fils unique, la plus surprenante et la plus effarouchante. J'eus le sentiment assez (in qu'on ne saurait vivre en contact avec une personne du sexe, même à nos ages; sans être modifié par cette mystérieuse

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influence féminine, et j'appréciai un peu plus bas la valeur de mon ami. Je savais bien que cette sœur, notre aînée de deux ans, était déjà presque une jeune fille; mais je ne pouvais me la représenter autrement qu'une insignifiante petite fille, étrangère à toute haute pensée, incapable de soutenir une conversation avec de graves petits hommes tels que son frère et que moi. Je souhaitai qu'elle fût absente quand je viendrais : car je me figurais qu'avec elle, Georges devait avoir des façons, un langage puéril et mièvre qui m'horripilerait, mais que, par galanterie, je serais tenu d'imiter.

Puis je m'avisai qu'au fait, je n'avais encore jamais eu l'occasion de m'entretenir avec une femme qui ne fût point ma parente. C'était un début! J'éprouvai une timidité qui m'humilia, et qui, par réaction, se tourna en fatuité : si par hasard la sœur de Georges devenait amoureuse de moi? Que faire? Je me sentis disposé à la condesceu' dance. Je m'attendris à cette idée que je pourrais aimer la sœur de Georges par contre-coup. Il me souvint à ce moment qu'elle s'appelait Aline, et j'en fus presque désespéré, car je jugeais ce prénom affreux, rédhibitoire ; mais, par un dédoublement, par une contradiction singulière, en même temps que je le jugeais affreux, il me paraisait charmant, et je me le répétais tout bas avec délice.

Je me dis encore, à demi-voix : « On prétend

qu'elle est si jolie ! » Je cherchai qui avait bien pu me le prétendre; je n'arrivai point à démêler si Ton m'avait tenu véritablement, ou si je feignais que l'on m*eût tenu ce propos, pour me monter le coup ; mais je demeurai certain qu'Aline était remarquablement belle. Tout cela m'agitait fort, je ne pus dissimuler mon impatience, et j'entendis faire autour de moi des réflexions, qui m'irritèrent, sur Ve ridicule excès de ma nervosité.

En arrivant chez les Mauduit, j'appris d'abord que mon souhait était exaucé : Aline était sortie avec son institutrice. Je ne sais trop si je fus content ou désappointé. Je regardais surtout le décor, qui me donnait la plus fâcheuse impression. Je trouvais l'appartement trop bas de plafond, obscur, le mobilier incolore et banal. Georges, qui me faisait refl'et d'un personnage au lycée, perdait au moins deux ans à être vu chez lui. Il n'avait plus les mêmes intonations ni le même timbre de voix. Sa chambre, où il m'emmena, me parut tout à fait une chambre de bébé. Nous étions ensemble d'une gaucherie pénible, nous n'avions rien à nous dire. Jl me montrait ses livres, ses objets personnels. C'était une corvée pour lui comme pour moi.

La porte s'ouvrit. Aline, qui venait de rentrer, parut. Je ne me souviens pas d'avoir jamais rien senti de plus violent. Tout mon être fut soudain tendu jusqu'à l'extrême limite de sa résistance,

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ébranle dans ses fondements comme par les secousses de Tagonie. Je dépensai, en quelque!^ secondes, tant de ma force yilale, qu'une angoisse sourde me prit d'en rester brusquement court. J éprouvais une joie prodigieuse, mais qui me surmenait jusqu'à la souiïrance et jusqu'à me mettre en danger. C'était un enchantement douloureux, un ravissement mortel. Il fallut me lever de ma chaise. J'avais le v^rlifije. L'effort de simple politesse que je fis pour me */5nir debout fut héroïque. On ne décrit pas, on n'analyse pas la beauté, parce qu'à proprement dire, on ne la voit pas : on en juge par l'émotion qu'elle nous cause, le bonheur qu'elle nous promet et que notre avidité escompte. La beauté d'Aline n'était peut-être qu'ordinaire : elle m'était révélée surhumaine, puisqu'elle me faisait vivre des siècles en une minute, avec l'angoisse d'en mourir tout de suite après; mais je ne m'arrêtais à aucun détail de son visage. Ah! si, pourtant, ses yeux — ses yeux m'avaient du premier coup fasciné, je n'en pouvais plus détacher les miens — ses grands yeux d'un bleu presque gris, clairs, profonds, sans fond — ah! voilà d'où venait mon vertige ! — ses yeux aux grands cils retroussés et touffus, ses yeux qui, dans mon imagination nourrie de poésie antique, évoquaient des mirages d'étangs et de bois sacrés. Ils étaient, ces yeux, si enfantins, que je remar-

quai par opposition qu'Aline n'était pas Tenfant que j'attendais. Ou bien je fis cette remarque plus tard, seulement quand elle sortit de la chambre, quand je la vis marcher, quand je vis qu'elle avail les allures, les formes d'une femme.

La conscience des enfants est plus simpliste que celle des grandes personnes : elle n'en est souvent que plus clairvoyante. Un adulte eut douté peut-être, moi je ne doutai point dès le premier instant que le sentiment où j'étais en proie fût le sentiment de Tamour. Je le nommai de son nom.

Plus tard, une fols j^nne partie et quand je fus un peu apaisé, je rappelai devant ma mémoire la chère image, afin de l'étudier; mais elle m'échappait, elle ne se précisait point. Je parvins seulement à me ressouvenir qu'Aline n'était pas coiff'ée comme une enfant, mais comme une femme : ses theveux 7elevés découvraient sa nuque. Il me suffit de cet indice pour m'assurer que mes sentiments à son égard n'étaient pas un enfantillage, et que j'aimais comme aiment les hommes.

Une vision fugitive de son élégance m'avertit que cet amour était raffiné, parisien, et je crus respirer encore le frais parfum d'extérieur qu'elle avait apporté dans la chambre close. Je souris d'un air de supériorité : je me rappelais à présent mon amour le plus ancien, celui que m'avait inspiré, au bord de

la mer, une baigneuse, une nymphe inconnue. Je comparais avec mon amour actuel ce sentiment rudimentaire. Je le dédaignais un peu : c'est lui pourtant dont le naïf mais voluptueux souvenir troubla ma tendresse nouvelle d'un peu de sensualité. Au reste, je n'étais toujours pas moins ignorant qu'en ces temps lointains. Je rêvais d'une possession, mais purement contemplative, je ne soupçonnais point d'autre joie que celle des regards échangés : elle était déjà trop forte pour mon cœur. Ma main peut-être eût osé toucher celle d'Aline; mais effleurer d'un baiser sa joue! ah! je tremblais d'en concevoir le désir, j'essayais de m'y soustraire en me détournant des images qui me le suggéraient malgré moi, comme on ferme les yeux quand le vertige vous prend; mais la vision intérieure n'est pas maîtresse comme l'autre de se suspendre, elle est obligée de s'exercer continuellement, elle est à la merci de son objet.

Tandis que ce drame secret se jouait en moi, j»* faisais des gestes, je disais des paroles naturelles. Personne n'aurait pu soupçonner que je n'étais pas de sang-froid. Je dissimulais sans y penser, par instinct et en perfection. Mais la dissimulation instinctive m'amena vite à la dissimulation réfléchie. Je compris que, si je trahissais ma pensée à des personnes adultes, elles en souriraient; rien qu'à cette idée, je voyais rouge. Je me renfermai,

je devins hostile à tous. A diner, je dus faire le récit de ma visite : j'omis de mentionner que j'avais vu la sœur de Georges. Ce fut ma mère qui prononça le nom d'Aline, et elle se contenta de dire que cette petite n'était point mal, quoique h Vâge ingrat! Je m'indignai de tant de froideur, je résolus plus fortement de ne point livrer mon secret. Mais j'entendais voir désormais les Mauduit au moins une fois par jour, ou davantage, monter chez eux sous le moindre prétexte. Je sentis qu'il fallait justifier d'avance l'établissement de cette intimité brusque, et je feignis d'éprouver pour Georges, en coup de foudre, l'amitié la plus exaltée. Je passai la mesure : on me savait d'habitude plus modéré dans l'expression de mes sentiments, et mon père m'envoya au lit de bonne heure pour calmer cette excitation nerveuse qi^i le surprenait, qui l'inquiétait presque.

Je ne pouvais rencontrer Aline que par hasard : je m'ingéniai à multiplier les hasards. Je Tespionlai, je me découvris des aptitudes de policier. Je is une enquête, et je sus minute par minute l'emiloi de ses journées. Quand elle avait des cours à /a même heure que nos classes, je partais en avance pour le collège, j'allais prendre Georges chez lui. D'autres fois, je me détournais de mon chemin soit à l'aller soit au retour, j'avais toujours affaire où elle devait passer. Mais il me suffisait de

l'apercevoir à distance, je me cachais. J'osais même, faute de mieux, la guetter dans son esca lier, dont je montais et redescendais plus de dix fois les cinq étages, pour avoir Tair, si on me surprenait, d'aller chez Georges ou d'en venir.

Le jeudi et le dimanche, je passais chez les Mauduit l'après-midi entière. Pour rien au monde je n'aurais déguerpi sans l'avoir vue. Cela m'obligeait à demeurer des heures dans la société du frère, à qui je témoignais une hypocrite tendresse. Comme il était de nature peu sentimentale, il répondait à mes avances par les rebuffades les plus grossières : je me mettais à le détester. Et je redoutais encore plus d'être deviné par lui que par ses parents ou les miens : car à présent je me défiais des enfants de mon âge tout autant que des adultes. Je les sentais aussi incapables de comprendre mon cœur et de le ménager; et je savais bien que Georges surtout se moquerait de mon amour cruellement.

Je me doutais bien d'ailleurs qu'il y verrait clair, où les grandes personnes n'y voyaient goutte. Je ne me trompais point; car, un jour que je le suppliais de m'accorder pour le prochain dimanche un rendez- vous, et qu'il se faisait un malin plai*^ sir de me le refuser, il me déclara pour en finir qu'il ne se souciait pas de favoriser mes pas^ sions.

— Quelles passioQs ? balbutiaî-je, devi»nant tout pâle et tout glacé.

— Mais... ton grand amour pour ma sœur

— Tu peux croire?... dis-je.

— Tiens 1 ça crève les yeux.

J'attendais un rappel aux convenances ; mais il ne me fit point l'honneur d'estimer que j'y eusse failli, et il se contenta de me rire au nez.

Je revins chez moi au désespoir, je passai une nuit misérable, dans les transes, comme le pauvre homme qui s'est oublié jusqu'à commettre quelque crime malséant, un attentat aux mœurs, et qu on fait chanter ou qui tremble que cela soit dans les journaux, que cette publicité le réduise au déshonneur, au ridicule, au suicide. Le pire est que je n'aimais plus Aline du tout : la peur me paralysait. Je ne sais trop de quoi j'avais peur, le fait est qu'il n'arriva rien. Je pus reprendre deux jours plus tard mes liabiludes, sans y être dorénavant troublé que par les sarcasmes intermittents de mon camarade, qui heureusement se dispensait de m'attaquer en la présence de sa sœur.

Mais je n'étais qu'à demi rassuré, j'avais des sueurs froides lorsque nous nous trouvions réunis tous les trois. J'observais Georges, j'étais attentif à ses moindres jeux de physionomie. Mes regards humbles le conjuraient de ne pas parler... Je rerettais aussi qu'il ne parlât point. Aline aurait

SU... Elle avait Tair de ne rien comprendre. Elle semblait femme : elle était puérile et garçonnière. Lorsque je jouais avec elle, j'étais heureux : elle s'amusait — je sentais bien la différence. Elle ne s'étonnait d'aucune des combinaisons invraisemblables que j'imaginais quotidiennement pour la rencontrer. Rien ne lui paraissait louche. Elle me disait bonjour naturellement, son sourire répondait au mien. Au fait, je préférais peut-être qu'elle manquât de clairvoyance. Je n'avais pas à craindre ses plaisanteries, son dédain. Cela était mieux ainsi. L'enfance est si admirablement idéaliste que je pouvais me croire satisfait.

Bientôt des scrupules naïfs troublèrent cette sérénité. L'idée fixe de mon amie me donnait des distractions, au collège, au catéchisme. J'étais avant tout un élève sérieux, j'étais un chrétien plein de bonne volonté, sinon de ferveur : ma conscience s'alarma. Je vis mon innocent amour sous un aspect de péché. Je ne doutai point que je m'en dusse accuser à mon confesseur.

Ce devoir, que je ne discutais pas, me parut effroyable; mais la vanité me soutint. J'étais évidemment le seul du catéchisme qui eût à confesser un tel péché, un péché d'homme! Cela tourna d'abord à l'avantage de la religion. Je ne l'avais jusqu'ici envisagée que comme un objet d'étude : je m'aperçus qu'elle n'était pas sans rapport avec

noire sensibilité. Je m'avisai, mais en dernier lieu, que j'éprouverais un soulagement véritable à m 'exonérer de mon secret. Le caractère sacré du Cîonfident que j'avais choisi m'était garant que Ton m'écouterait sans rire.

Je m'approchais deux fois par mois du tribunal d,e la pénitence, et j'étais à quatre jours de ma prochaine confession. Je Faltendis avec une vive impatience, mon amour et ma foi nouvelle s'exaltaient réciproquement. Cette épreuve devait décider de mon avenir de chrétien : j'en pouvais sortir passionnément religieux, ou désillusionné, peutêtre à jamais, sur les bienfaits et sur l'efficacité de la religion.

Vous vous rappelez la visite d'Emma Bovary au curé du village?* J'ai relu cette page bien souvent, pour y retrouver, chez un personnage fictif, l'amertume du désenchantement que je savourai ce jour-là.

Pour la première fois je venais au confessionnal avec des sentiments spontanés, où les convenances et les suggestions du rite n'étaient pour rien. Pour la première fois je puis dire que j'avais examiné ma conscience : car d'habitude, au lieu de l'interroger, j'avais recours à un répertoire imprimé dans mon manuel, et que je feuilletais, à peu près comme je feuilletais mes dictionnaires pour y chercher les mots de mes thèmes ou de mes versions.

Plusieurs petits pénitents de mon âge attendaienl l(5ur tour dans la chapelle. Ils n*avaient aucun recueillement. Ils se tenaient décemment, parce qu'ils étaient tous bien élevés et qu'ils appartenaient à des familles bien pensantes; mais ils ne se faisaient point scrupule de chuchoter ensemble, non plus que leurs mères ne s'en font scrupule à ïa messe. Ils causaient comme elles de chiffons, et se moquaient d'un camarade peu fortuné dont le costume leur paraissait inélégant. Ce manque de charité me scandalisa.

Je regardai qui était dans le confessionnal; je n'apercevais qu'un pauvre dos d'enfant, bien voûté, bien humble et, de part et d'autre d'une petite tête toute ronde, toute rase, deux bouts d'oreilles prodigieusement rouges. Je ne pus me défendre de sourire et de prendre un air de supériorité, en songeant au probable enfantillage des péchés qui faisaient rougir à ce point Tinnocent. En quoi sans doute je jugeais mal, car plusieurs de mes camarades avaient des aveux à faire qui m'eussent beaucoup surpris, et la plupart me dépassaient de fort loin en précocité.

Je me tins à l'écart, je ne pensais à rien, mais je prenais cette absence de toute pensée pour une profonde méditation. Le temps vide ne se mesurant pas, l'attente ne me parut point longue : j'aurais demeuré là éternellement, j'eus un sursaut

quand je vis que c'était mon tour. J'allai m'agenouiller tout languissant d'amour et de piété. Je cherchai à bien voir, au travers du grillage, la vénérable et sympathique figure du prêtre. Je remplis distraitement et avec quelque impatience les formalités préliminaires. Mon confesseur me donna quelques encouragements, où je sentis de la banalité; puis il me demanda si je ne préférais point par hasard qu'il me posât des questions : je répondis assez sèchement que non. Je m'aperçus qu'il avait hâte d'en finir, cela me piqua, et je n'éprouvai plus la moindre timidité. Je me mis tranquillement à lui exposer l'état de mon âme, en termes si mesurés, si choisis, si justes que j'en fus moi-même frappé. Il ne parut pas l'être moins. Je me rends bien compte à présent que ma confession était un peu étrange; mais il eut tort de ne pas dissimuler son ironie. Il souriait, malgré la sainteté du lieu! Cela me parut d'une inconvenance extraordinaire <ît ensuite me peina horriblement. Dieu même ne me comprenait pas! Car Dieu est en personne dans le confessionnal, sous les apparences de son vicaire. Je me résignais à êlre incompris des hommes, mais non de la Divinité. J'eus pour la première fois le vertige du doute, ma foi chancela, les voiles de ma conscience se déchirèrent, mon horizon s'élargit, je perdis douloureusement l'innocence de ma

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pensée. J'entrevis, comme une terre, promise, les champs austères de la philosophie. Elle ne me parut point séduisante, et cependant désirable. Je conçus à tout hasard une très haute idée de moi, et je me raidis contre le prêtre qui' me reprochait inconsidérément d'avoir oublié, dans cette préoccupation d'une faute chimérique, mes péchés habituels, mes petits péchés* d'enfant. Il saisit cette occasion pour me faire une théorie élémentaire sur les mauvais effets du scrupule. A ce dernier coup, je sentis fermenter en moi mon vieux levain d'anticléricalisme, et je projetai de prendre un autre confesseur, celui-ci étant véritablement par trop (c jésuite ». Je dis mes prières avec une froideur marquée, et je me retirai, digne, mais désolé.

A son insu pourtant, le prêtre avait dit un mot qu'il fallait mé dire : mon amour pour Aline n'était pas un sentiment sérieux. Cette épithète suffit à jeter le désarroi dans mon cœur, le sérieux étant ce que je prisais le plus. J'étais avant tout bon élève, au lycée comme au catéchisme : en cette qualité, je ne crus pouvoir me dispenser de sacrifier un sentiment frivole, qui m'était une occasion de divertissement. Je décidai que, ni le lendemain ni désormais, je n'userais plus de mes combinaisons ordinaires pour rencontrer Aline dans la rue. Mais quand j'arrivai au bout de la première journée sans l'avoir rencontrée en efl*et, je souffris si cruel-

lement, je me seulîs si détaché de tout et en appétit de mourir, que je compris Tabsurdilé, le danger d'un sacrifice aussi brusque et aussi total. Je pris le sage parti de procéder plus doucement, je me fixai une sorte d'hygiène. Je me donnai à moi-même Tautorisation de voir Aline tous les deux jours.

Cette demi-mesure n'eut pas de meilleurs effets. L'idée fixe devenait plus obsédante par suite de la privation. Je ne vivais à proprement parler qu'un jour sur deux; durant tout le jour intermédiaire, je n'étais capable de rien faire que compter les heures, ou repasser les joies de la veille et anticiper celles du lendemain. De plus, il m'arriva une fois de mal ourdir la combinaison qui devait me permettre de rencontrer Aline, et je demeurai deux jours de suite sans la voir. Je faillis à la lettre devenir fou.

Mais je me souvins à propos de ce que m'avait dit mon confesseur, touchant le scrupule; et je pris garde que j'étais bien inconséquent de me donner tant de mal, de tant me faire souffrir, pour extirper de moi un sentiment aussi peu coupable que peu sérieux. Je recommençai donc, en toute sûreté de conscience, à rechercher Aline quotidiennement, et je me réconciliai du mc^ine coup avec une religion qui s'accommode si bien à nos alTections humained.

Alors je m'avisai que, sans doute, les Mauduit étant fort religieux, Aline renouvellerait sa première communion lorsque son frère et moi ferions la nôtre. Ce serait un lien nouveau entre nous, un lien mystique! Je fus transporté d'allégresse. A partir de ce jour, je vécus dans un état de joie continuelle, de plénitude. Je voyais une fois toutes les vingt-quatre heures l'objet de ma passion, je lui touchais la main, rarement nous échangions deux ou trois paroles banales : que pouvais-je souhaiter de plus? J'avais douze ans, j'ignorais les réalités de Famour, ma candeur était parfaite, mais voluptueuse. Lorsque, m'examinant en vue de la confession, je lisais sérieusement le questionnaire de mon manuel pour ne plus mériter les reproches du prêtre, j'y trouvais d'étranges questions concernant les mauvaises pensées et les actions immodestes : mais je ne soupçonnais aucun rapport entre mon amour et ces choses-là, qu'au reste je n'entendais point.

Mon père était trop nettement irréligieux pour admettre que ma première communion fût fêtée à ia maison comme un événement de famille. Mais je fus autorisé à passer la soirée précédente chez les Mauduit, où il y avait une façon de veillée de prière. Ce fut pour moi une veillée d'amour. J'y goûtai une ivresse véritablement sans mélange. Ueorges était trop pénétré pour songera me taqui-

ner ce soir d'allusions malicieuses. Je ne sentais pas sur moi son regard clair et gênant, fi me parut lïi^ême que le spectacle de ma tendresse naïve ratlendrissait, j'en fus touché, et je me repris à l'aimer, lui aussi, de toutes mes forces. Quand je dus partir, le frère et la sœur réclamèrent la bénédiction de leurs parents : je fus béni par la même occasion. Enfin nous nous embrassâmes tous les trois, c'était un bonheur inespéré.

Comme nous demeurions assez près des Mauduit et que Ton pouvait avoir toute confiance en ma sagesse, on n'avait pas pris la peine de m'envoyer chercher malgré l'heure tardive. Je revins seul, dans la nuit fraîche. Je courais et je faisais des gambades. Puis je me demandai avec un peu d'inquiétude si cette allure était bien conforme à la dignité d'un jeune chrétien qui va communier le lendemain pour la première fois; mais j'avais pour moi l'exemple de Saûl, qui a dansé devant l'arche : je pouvais égayer mon bonheur sans remords, l'allégresse est une vertu chrétienne. L'idée me vint, sans aucune transition, que ce serait dommage de mourir cette nuit, malgré la certitude du bonheur éternel que cette mort opportune me garantirait. J'envisageai cette possibilité de mort subite avec un incroyable sang-froid. J'espérais toutefois que Dieu, s'il était dans l'intention de me rappeler à lui si tôt, attendrait bien encore vingt-

quatre heures, et ma première pensée, quand je m'éveillai le lendemain, fut que je l'avais bien dit. J'avais plutôt de la sérénité que de Témolion.

11 aurait fallu que les joies de celle journée fussent J3ien prodigieuses, bien surhumaines, pour soutenir seulement la comparaison avec tout ce que mon imagination complaisante avait pressenti de sublime. Je fus désenchanté dès les premières minutes. On nous réunit d'abord dans noire salle des catéchismes. Elle n'avait pas de décoration de circonstance. J'avais rêvé les prêtres en habits magnifiques : ils portaient la soutane et le surplis. Je comptais sur des incidents : un enfant bourrelé de remords, tombant à genoux, s'accusant de quelque péché honteux, omis la veille au cours de sa confession générale; un autre s'approchant de la table sainte en état de péché mortel, et foudroyé là, sur les dalles. Tout se passa le plus platement du monde. Je remarquai pour la première fois l'extrême laideur de la plupart d'entre nous, garçons ou filles, tous à l'âge ingrat; ma mélancolie en fut aggravée. Enfin je m'étais flatté sans doute qu'au moment où je recevrais l'hostie, j'aurais, si je puis dire, une preuve gustative de la transsubstantiation : Dieu ne se révéla pas à mes sens, et je n'eus que des impressions ordinaires, au lieu du miracle que j'attendais.

Ma franchise vis-à-vis de moi-même n*était pas

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encore à toute épreuve, je ne m'avouai pas ma désillusion ni rébranlemcnl de ma croyance. Mais je détournai ma pensée de Dieu pour la reporter sur Aline, qui, elle, ne pouvait pas me désillusionner. Je la cherchai des yeux. Les voiles baissés cachaient les visages, j'eus le chagrin de ne la point reconnaître, et je songeai avec détresse que, dans le Paradis, j'aurais encore plus de peine k la retrouver parmi la foule : car les élus, tout en n'étant qu'une minorité infime, devaient encore être beaucoup trop nombreux. Je mis mes deux mains sur mon visage et je priai sans aucune sincérité de foi, avec des élans factices, avec la ferveur du désespoir.

Aussitôt après ma première communion, je recommençai de souffrir dans mon amour. Nous étions partis pour Rueil dès la semaine suivante. Les Mauduit allaient en villégiature à peu de distance de là, et chaque matin je prenais avec Georges le premier train de Paris; mais je ne voyais plus Aline que le jeudi et le dimanche. Je fus séparé d'elle bien plus complètement à dater du mois d'août. Les Mauduit, outre leur chalet de banlieue, possédaient un château dans la vallée de TAndelle. Le lendemain de la distribution des prix, ils s'y installèrent pour deux mois.

Leur départ me fit prodigieusement pleurer. Personne autour de moi ne soupçonna la violence de

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ma douleur. J'avais déjà sur moi-même assez d'empire pour dissimuler en présence de témoins. Je vins déjeuner, je vins dîner, Tair parfaitement calme et même indilîérent. Dès qu'on élail hors de table, je remontais dans ma chambre, je m'y enfermais pour éviter toute surprise, et mes larmes recommençaient de couler. Je ne pensais à rien, sinon à l'impossibilité où j'étais de voir Aline, et à l'impossibilité où j'étais aussi de supporter cette privation. Pour un enfant, deux mois, c'est toujours. Aline me semblait morte, et je regrettai vaguement qu'elle ne fût pas en effet plutôt morte. J'étais affamé de douleur définitive et irrémédiable. Je ne voulais plus regretter, je ne voulais plus espérer. Je résolus d'agir comme si elle était morte, comme s'ils étaient tous morts, et de ne pas même écrire. — J'écrivis le lendemain, à Georges bien entendu, une lettre interminable, où j'exécutais ce tour do force de crier à chaque ligne mon amour sans y faire la moindre allusion, sans même orononcer le nom d'Aline, sauf à la fin pour un banal compliment et pour demander de ses nouvelles.

Je réitérai le lendemain, le sui'lendemain. C'est dommage que je n'aie point ces lettres : elles ne doivent pas être d'un style bien précieux, mais je ne crois pas que M"' de Lespinasse ou la Religieuse portugaise aient jamais rien écrit de plus jpassionné.

J'attendis huit mortels jours une réponse. Jereus enfin, mais brève, sèche, sans effusion de cœur. Georges ne me disait pas un mot d'Aline : j'avais prévu cette taquinerie ! Je le conjurai, dans lés termes les plus humbles, d'y mettre fin. Je ne reçus encore sa réponse qu'au bout d'une semaine. Il ne me donnait pas davantage de nouvelles d'Aline, mais il daignait m 'expliquer son silence en post-scriptum : il se refusait, déclarait-il, à favoriser en aucune manière des sentiments qu'il qualifiait d'absurdes et de malsains. Je fus tout éperdu de honte en lisant ce rappel à Tordre, et je me mis à détester Georges comme on ne peut détester que son meilleur ami.

Cinq ou six jours plus tard, je reçus une nouvelle lettre, mais affectueuse et gauchement cérémonieuse : Georges m'invitait à Radepont, où il m'assurait que ma venue ferait le plus grand plaisir à lui-môme, à ses parents et à sa sœur. Je fus saisi de joie, et de peur : jamais, pensais-je, mon père ni ma mère ne consentiraient à se séparer de moi. Heureusement j'avais très mauvaise mine, ma nervosité devenait inquiétante et cette appréhension la redoubla; ma mère estima qu'un changement d'air serait excellent pour moi, et je fus autorisé à accepter l'invitation par dépêche.

Mon père me conduisit jusqu'à Gisors, où M. Mauduit père avait eu la complaisance de me

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venir chercher. Le trajet de Gisors au village de Radepont est d'une heure un quart en chemin de fer, et le château est à trois quarts d'heure du village en voiture. Un vieux phaéton, tout crotté de boue sèche et grise, nous attendait à la statioïc Un gamin d'écurie en blouse bleue tenait le cheva dont la robe trop claire et mal teinte, les hanches saillantes, les tics nerveux me déplurent. Jt remarquai d'abord qu'il y avait quatre places dans la voiture, et je m'élonuai que Georges ne fût pas venu au-devant de moi. Cette marque d'indiflérehce m'affecta péniblement.

Je n'étais point du tout dans l'état d'extrême allégresse que j'avais pressenti. Depuis que mon père m'avait, comme disent les soldats, « passé en consigne » au père de Georges, il me semblait iittéralement être perdu. J'étais aussi très fortement impressionné par cette campagne que les Parisiens appellent la grande ou la vraie campagne, par opposition avec celle qu'ils savent goûter. Je pensais à Georges par intermittence et avec un entier détachement, je ne pensais aucunement à sa sœur. Le jour tombait. Je regardais M. Mauduit avec une curiosité hostile, j'étais étonné de le sentir assis contre moi. Je me demandais ce que je faisais à pareille heure, en pleins champs, auprès d'un étranger dont les façons me paraisclient singulières. Je me rappelais l'horrible crime

dont ie récit m'avait causé ma première peur, et dont les images me revenaient, plus ou moins vagues, à l'esprit, chaque fois que je n'étais pas rassuré.

11 faisait nuit quand nous arrivâmes au château. L'hal Itation était tout près de la grille par où nous entrâmes dans le parc. Un platane immense et isolé était derrière la grille; un réverbère éclairait l'envers blafard des feuilles. Je fus introduit dans le salon, où Georges, Aline et leur mère étaient assis autour d'une table ronde. Je les vis mal, à la clarté d'une lampe unique, et je les vis sans plaisir. Mon effarouchement m'interdisait toute joie.

Georges, ne trouvant rien à me dire, me demanda brusquement si je ne voulais pas me laver les mains avant de dîner. J'acceptai avec empressement, pour avoir un prétexte à sortir, et je le suivis dans sa chambre, où l'on avait dressé pour moi un lit à côté du sien. Je voulus lui exprimer que cette hospitalité simple et fraternelle me touchait, mais je dus me taire, faute de trouver les mots convenables. Nous redescendîmes. Le dîner me parut morne. Je sentais trop que ma présence ne changeait rien aux habitudes quotidiennes, je continuais d'être désorienté.

M°' Mauduit acquit des droits à ma reconnaissance en me donnant la permission de me coucher

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au sortir de table : j'avouai que j'étais fatigué du voyage. Georges m'acompagna. L'idée que nous allions partager la même chambre ne me causait plus aucune douce émotion et m'effarouchait encore plus. Je n'avais jamais été interne. Je m'aperçus que j'avais une pudeur. Heureusement, Georges en était au même point que moi, et aussi gêné. Nous nous mîmes au lit sans nous regarder, sans nous rien dire, et d'un air de mauvaise humeur. Après quoi nous échangeâmes un bonsoir bien bourru, et il souffla la bougie d'autorité. Mais les rideaux de la fenêtre n'étaient pas tirés, on voyait encore trop clair dans la chambre. Je me tournai vers le mur et je me mis à pleurer aussi abondamment que le jour où Aline était partie.

Bientôt le souffle égal de Georges m'avertit qu'il dormait. Mon chagrin s'apaisa comme par enchantement, je fus pris de curiosité, et je me tournai de nouveau pour le regarder dormir. Sa physionomie me parut si enfantine que je ne pus lui tenir rigueur davantage et je me réconciliai avec lui. Puis je m'avisai d'une chose singulière, c'est que jamais je n'avais vu dormir personne, et j'en conclus qu'il ne saurait y avoir aucune plus significative marque de l'extrême intimité. Je me sentis alors tout attendri, très content, et enfin je fermai les yeux.

Quand je les rou\Tis, Georges était déjà levé, presque prêt. Je ne sais pourquoi cela m'indisposa

contre lui. « Tu aurais bien pu me réveiller! disje. — Tu dormais si bien ! » Cette sollicitude me parut affectueuse et ramena mon cœur à de meilleurs, à de plus tendres sentiments. Georges me fit alors connaître que nous devions nous hâter : c'était dimanche, il y avait une chapelle privée dans le parc, et tous les dimanches le curé du village voisin y venait direufle messe. M"* Mauduit chantait pendant l'office. Ces nouvelles me ravirent, et je m'enhardis jusqu'à demander s'il y avait aussi un harmonium. Georges m'ayant répondu affirmativement, je me déclarai en mesure d'accompagner Aline, et même d'exécuter une entrée brillante pour le début de la messe. Je m'habillai à toute vitesse, nous courûmes à la chapelle. Georges, qui faisait fonction d'enfant de chœur et de sacristain, prépara les burettes et autres accessoires du culte. Moi, pendant ce temps-là, j'étudiais.

Aline, qui d'ordinaire s'accompagnait elle-même, vint quelques minutes avant l'heure pour repasser son morceau. Il ne parut point lui déplaire d'avoir un accompagnateur. Nous répétâmes, j'étais à peu près dans l'état d'âme de sainte Cécile. Je jouais con amore : jamais cette expression ne fut plus juste. Ma foi vacillante et ma passion endormie se ranimaient simultanément. Radepont me paraissait le septième ciel, et j'étais enfin bien heureux de me trouver ici

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Je pus savourer ces mêmes joies mystiques le dimanche suivant; mais, dans la semaine, M"^Mauduit eut des allures véritablement trop peu conformes à ridéal tout religieux que je m'étais formé d'elle. Elle fut familière, garçonnière, bien plus garçonnière que moi. Je la trouvai sèche, peutêtre ironique ; elle n'avait, non plus que son frère, aucun besoin de sentimentalité, et, comme lui, elle ne se faisait pas faute de me taquiner. Ils s'échappaient tous les deux, je courais à leur recherche durant des heures entières. Je ne goûtais pas le sel de cette plaisanterie; et ne sachant point de bonheur comparable à celui de la regarder sans rien dire, de l'approcher, de la toucher presque, je trouvais que le jeu de cache-cache était, par son titre même, le moins agréable de tous les jeux.

Une fois que j'avais cherché Aline pendant près de trois quarts d'heure, je mis à l'improviste la main sur elle. Elle s'était embusquée dans un fourré. Je me saisis d'elle violemment, je lui fis mal, non sans intention ni plaisir. Mais elle ne se plaignit pas. Elle me persifla seulement, elle me reprocha d'avoir mauvais caractère, je protestai. « Non, dis-je, car je comprends toutes les plaisanteries. » Je poursuivis, d'un ton pénétré: « Mais il y a des gens, que voulez-vous ? de qui je ne puisrien supporter. » Je compris qu'il fallait ajouter

un certain mot, je fis un long effort sur moi-même, et enfin je murmurai : « Je ne peux rien sup|)orter de ceux que j'aime. » Elle ne pensait plus à fuir. Nous allions lentement, côte à côte. En dépit dç son silence, je sentais bien qu'elle était contente ^et très fière. J'osai, après un très long temps, lui jeter un furtif regard : elle souriait, vaguement, l'un air gourmand et enchanté.

Elle cessa dès lors de s'associer aux taquineries de son frère; mais ce fut le seul aveu que j'en obtins d'une complicité sentimentale. Je ne demeurai plus que cinq jours : je n'en devais même demeurer que trois. La veille de celui qui était fixé pour mon départ, Georges me dit, de son insupportable ton sarcastique: <c C'est demain qu'on pleure. — ^ Non ! » dis-je, avec hauteur, et j'avais déjà des larmes plein les yeux. Avec cela je n'étais point fâché de partir, et fort impatient de m'en retourner chez moi. Mais on m'apprit au dernier moment qu'on ji'avait ménagé une surprise. M™* Mauduit avait prié mes parents de venir passer deux jours à Radepont, d'où ils me remmèneraient. Us arrivaient le lendemain. Je crus devoir témoigner une joie très vive, que je n'éprouvais aucunement.

Je n'avais pas imaginé mes parents à Radepont : leur venue inopinée dérangeait une habitude d'esprit. Enfin j'avais pris mes dispositions morales pour partir au jour primitivement fixé, mon chagrin

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même était à point, et ne Tétait que pour ce jourlà. Mes nerfs se tendirent à l'excès, les heures de grâce qui m étaient accordées ne me procurèrent aucune joie nouvelle, et ne firent que gâter Tamertume exquise des adieux. Mais lorsque je fus revenu dans la maison de Rueil, où j'avais désiré revenir, je m'y trouvai lamentablement seul et dépaysé. Je ne savais plus, je me 'demandais, si mon séjour à Radepont, auprès de Georges et d'Aline, avait exalté ou glacé mon amitié pour lui, mon amour pour elle. Ce qui est indéniable, c'est que je ne pouvais matériellement pas vivre sans eux.

Toutefois, je laissai languir notre correspondance. Je me contentai d'écrire une lettre de remerciements officiels à M""* Mauduit et, chaque semaine, quelques mots à Georges. Je n'implorais plus de nouvelles d'Aline : j'étais sûr d'elle, je ne souffrais point de doute, mais de privation, et je voulais accepter cette souffrance avec stoïcisme, \e me plaisais à mon martyre...

Ma religion cependant devenait sombre, renfermée, âpre : elle n'était pas pour cela plus assurée. Je croyais à peine, et je réalisais cette étrange antinomie d'une foi tiède et d'une fiévreuse dévotion. Une telle religion n'est guère viable. La mienne se fut éteinte d'elle-même si l'on ne l'eût galvanisée

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en la contrariant. A la rentrée, mon père déclara net qu'il ne voulait pas entendre parler du catéchisme de persévérance. La plupart de mes camarades y fréquentèrent : je souffris d'une abstention qui me singularisait et que je jugeais de mauvais ton; et comme j'associais toujours indissolublement les images de mon amour avec celles de la piété, je décidai que je revendiquerais ma liberté de conscience par fidélité pour Aline. Au reste, si je m'en tenais à la lettre de l'enseignement catholique, mon devoir était-il douteux? Je sortais seul, on ne me demandait point compte de l'emploi de mes journées. J'en profitai pour continuer en cachette à m'approcher des sacrements.

Je n'allais plus à l'église comme en classe, cela n'était plus « sérieux ». En revanche, je faisais pour la première fois acte d'homme libre, j'usais de volonté, d'initiative; j'en étais fier. Surtout, j'avais un secret, et je pensais courir un risque. Ma vie, jusqu'alors en plein jour, s'enveloppait d'un mystère équivoque et séduisant, où des lueurs de catacombes vacillaient dans le lointain. L'atmosphère de ma sensibilité en fut modifiée. Je perdis la franchise de mes impressions, et même celle démon intelligence. Elle devint plus subtile, plus minutieuse, et moins lucide. Mon enfance avait été naïvement héroïque : je tournais du héros au martyr, et cela est très différent. Une fois de plus

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je vérifiais par mon exemple celte loi qui semble vouloir que tout homme vive, en raccourci l'histoire de l'humanité : après mon antiquité saine, après mon orgueilleuse civilisation latine, je traversais une sorte de moyen âge.

Ce sont nos désirs qui déterminent la figure de leur objet. Celle d'Aline subissait donc à mes yeux une métamorphose en harmonie avec ma sensibilité nouvelle. La petite Parisienne que je guettais naguère au tournant des rues, la camarade garçonnière qui m'avait taquiné si cruellement à Radepont, devenait une vierge chrétienne des premiers siècles. J'avais fait des lectures un peu prématurées, je n'ignorais plus qu'en ce temps-là les fidèles, après la communion, échangeaient le baiser de paix. Mais je ne connaissais point la saveur incomparable de ce baiser, je n'osais pas même y penser à l'état de veille, il m'arrivait seulement d'y rêver quelquefois. J'étais tout ensemble innocent et impur; j'étais chaste, mais ma chasteté n'était plus une vertu, elle était trouble, maladive. Ces inquiétudes coïncidaient sans doute avec le premier éveil de ma puberté.

A vrai dire je n'aimais plus Aline Mauduit, et je n'eusse point manqué de m'en apercevoir si la sincérité de ma conscience ne se fût altérée à ce moment juste. Je ne l'aimais plus, mais je l'avais aimée. Ce souvenir positif et ineffaçable me per-

meltait de donner une figure individuelle, un nom l)ropre à l'être chimérique dont je rêvais comme tous les adolescents. Elle n'élait cependant plus que ma chimère, et soumise aux mobiles caprices de ma fantaisie qui l'avait créée. J'avais fait d'elle a vierge chrétienne vêtue de blanc : le jour où mes sens s'épanouirent, je déchirai sa robe, elle apparut à mes regards avides telle que ses sœurs d'autrefois, exposées, dans le grand jour du cirque, devant cinquante mille spectateurs. Mais je n'étais pas mûr encore pour ce que Ton a appelé l'esthétique de Néron; et cette « nudité timide », en se

révélant comparable à « la nudité sûre d'elle-même d'une Vénus Grecque », ne fit que ressusciter ma sensibilité plastique depuis trop longtemps engourdie. Mon imagination s'échappa des ténèbres du moyen âge, elle reconnut l'Antiquité par où elle avait commencé de vivre, et ce retour à son passé fut sa radieuse Renaissance.

Vers cette époque, mon professeur de français, me faisant un jour compliment d'une phrase heureuse, ajouta que j'avais le sentiment de l'antique et des belles formes. Ce mot suffit à m'endammer. Mon goût pour la beauté des corps s'autorisa de celte consécration en quelque sorte officielle. Il devint passionné. Il était peut-être artiste, mais il n'était plus désintéressé. Ma sensualité se débridait. J'associais encore Aline, par pure habi-

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tude d'esprit, à toutes mes découvertes amoureuses, et certains rapprochements m'effaraient. Je crus apercevoir en moi des abîmes de perversité. Les adolescents sont toujours portés à croire qu'ils ne sont point faits comme tout le monde. Ils manquent d'expérience et de termes de comparaison. Les changements les plus naturels de leur personne physique leur semblent des monstruosités. Je jugeais de même de ma personne morale. J'étais à peine instruit des réalités amoureuses les plus simples, et je me croyais un débauché. Mon honnête conscience s'inquiéta. Je voulus rechercher les causes de celte soudaine, de cette effroyable corruption. Je les attribuai à une dégénérescence de ma foi, qui, par de scandaleux compromis avec mon amour, s'était alanguîe peu à peu et tournée vers la volupté. Tout mon effort tendit à restaurer en moi la religion et à l'épurer. Ici encore je répétais l'histoire. J'eus ma Réforme, contemporaine de ma Renaissance. Elle aboutit vite à une sorte de protestantisme très libéral, si libéral que toutes mes croyances dogmatiques 5 sombrèrent. Je ne sauvai du naufrage qu'une morale que je crus indépendante, et qui n'était qu'un succédané informe delà morale chrétienne. Je faisais preuve de plus d'esprit ou d'instinct philosophique au temps de ma première enfance, lorsque je savais démêler qu'il y a identité de

108 CONFKSSWW Dm ENFANT D'HIER

cagoilsme entre les morales religieuses et toute morale fondée sur une idée de devoir.

Je lus Voltaire, et je devins docile à la philo- Isophie du xviii' siècle comme je Tavais été au catéchisme. Je repris le ton anticlérical. Je commençai de trouver fort justifiables les répugnances de mon pure à regard des Mauduit, gens vraiment trop encroûtés de religion. Je ne pouvais me décider à espacer mes visites chez eux. Peut-être même voyais-je mon ami Georges encore plus fréquemment, mais mon unique plaisir était de lui dire des choses qui pouvaient le scandaliser. D'ordidinaire, il se dispensait de me répondre; il haussait les épaules, il baissait les yeux d'un air contrit et cafard; je crois, Dieu me pardonne 1 qu'il faisait des prières mentales pour obtenir que la grâce redescendît sur moi.

Ces façons m'horripilaient, jinsislais; un beau jour il me répondit, et je ne sais plus quoi, mais je sais que sa réponse me parut inepte. Je mesurai Tabime qui nous séparait. Je me demandai comment j'avais pu perdre mon temps à chérir des êtres %i Yiférieurs — car il va de soi que je répudiais la sœur en même temps que le frère. C'est ainsi que, du même coup brusque, se terminèrent mon premier grand amour et ma première grande amitié, qui, au reste, n'étaient depuis longtemps plus que des fantômes et des illusions de sentiments.

LETTRE I\r

Ce n'est pas ce qui s'appelle rompre, maïs prendre conscience d'une rupture antérieurement accomplie. Quand même, je respirai comme si je ne venais vraiment que de briser ma chaîne, hier encore importune, mais intacte. Les deux sentiments qui s'éteignaient après une lente agonie avaient exprimé si totalement l'évolution de ma sensibilité enfantine et adolescente, qu'il me parut, en les retranchant de moi, que je faisais du même coup table rase de tout mon passé. Je croyais — j'ai eu deux ou trois fois l'occasion de croire, au cours de mon existence — que Ton peut supprimer ses antécédents et recommencer à vivre sur nouveaux frais. C'est peut-être une illusion, mais la plus utile, la plus tonifiante des illusions. Elle coïncidait alors avec l'épanouissement de toutes mes facultés et de toutes mes ambitions : elle m'enivra. Je me découvrais des appétits de conquérant, ils

me paraissaient légitimes, el je me félicitais d'clro, pour les assouvir plus commodément, affranchi dv toute entrave, sentimentale ou morale.

J'étais beaucoup moins homme libre que je ne pensais. Mon héroïsme même ne faisait que m'adapter davantage et m'asservir plus étroitement au joug de TUniversité. L'enseignement, les procédés universitaires semblent avoir pour objet unique d'exagérer chez les tout jeunes gens cette manière d'ôtre que je qualifie d'héroïsme, qui se traduit par un goût violent de distinction et de primauté. C'est toujours, je Ta! dit déjà, par l'émulation qu'on les excite, et c'est par la gloire qu'on les récompense : le mot de gloire ne paraîtra pas trop fort à toute personne ayant remporté des succès de collège, et les ayant pu, par la suite, comparer à d'autres succès, voire de théâtre ou de tribune.

Ceux qui ne peuvent prétendre à une telle gloire ne comptent véritablement pas dans les classes. Il n'y a que les élèves remarquables qui échappent à l'anonymat, et ces rares élus, toujours portés à généraliser les impressions de collège, s'assurent ainsi, par une épreuve quotidiennement répétée, que la m'iltitude humaine, à proprement parler, n'existe point, que seuls les héros qui la conduisent ont une existence positive. Cette opinion se fortifie par l'histoire qu'on leur enseigne :

car on ne leur suggère de considération que pour les types d'humanité exceptionnels; et, sans y penser ou sans le vouloir, on leur persuade qu il ne vaut la peine de vivre que pour se distinguer. C'est bien à quoi ils prétendent : les Romains euxmêmes n'étaient pas plus naïvement convaincus que le Destin les avait marqués pour faire la conquête de l'Univers.

Ils s'aperçoivent aussi que l'éducation qu'on leur donne est une éducation de luxe, sans utilité pratique et immédiate, bonne seulement pour quelques-uns, c'est-à-dire pour eux. Ils sentent qu'ils font partie d'une éphébie arrogante où toute une génération est sacrifiée à la haute et intensive culture de deux ou trois individus d'élite. Ils ne se doutent guère que cette ambitieuse culture aboutit pour la plupart au néant : ceux qui en subissent jusqu'au bout le prestige échouent au professorat, et il n'est assurément rien de moins héroïque au monde que cette combinaison du fonctionnarisme et du mandarinat qu'est l'état de professeur.

Cela vous semblera paradoxal, mais si je me laissai conduire sans méfiance et comme par la main jusqu'au seuil de Técole où on fabrique les professeurs, c'est justement parce que je ne possédais aucune des qualités requises pour ce métier humble, et que mon goût de prévaloir m'y rendait impropre.

Je ne menais pas alors Texistence en partie double, comme cela m'était arrivé à deux ou trois époques de mon histoire : j'entends que ma vie réelle et personnelle n'était plus à part de mes éludes, et qu'en me développant suivant la norme du collège, j'avais l'illusion complète de me développer suivant mon tempérament. Les premières crises de la sensibilité se résolvent d'ordinaire en littérature : il s'ensuit que les adolescents chez qui la faculté de sentir se manifeste le plus vivement et le plus tôt, ne sont point du tout pour cela distraits de leurs études, mais que bien au contraire ils y prennent plus d'intérêt et qu'ils y trouvent des séductions. Les œuvres classiques cessent d'être à leurs yeux de simples matières d'examens, ils ne considèrent plus leurs devoirs de style comme une ennuyeuse et pédantesque besogne. De mon temps, nous avions encore les vers latins : nous ne les faisions pas toujours à coups de Thésaurus ou de cahiers d'expressions, et nos maîtres ne soupçonnaient point tout ce que nous mettions de nous-mêmes dans nos centons ingénieux.

Il n'est pas jusqu'à la sensualité toute neuve de cet âge qui ne trouve aussi son content dans l'enseignement classique; car elle est aussi plutôt Imaginative que réelle, et par conséquent littéraire. Je ne me souviens plus dans quel roman naturaliste je lisais autrefois que c'est à la Morgue que tous

d'un enfant dhier 113

les ganiins de Paris recueillent leurs iaforraalions sur les sexes. Nous autres, ce fut dans Virgile. Cela est plus raffiné, et vous ne m'empêcherez pas de croire qu'il en reste toujours quelque chose.

Moi; goût pour les exercices littéraires du collège ne résista pas à une seconde année de rhétorique. Je ne m'avouai pas si vite que cette pseudolittérature venait brusquement de m'àpparaître ce qu'elle est : vaine et puérile. Mais je ne pus me défendre d'observer que je n'y témoignais plus de spontanéité ni de talent, que je suppléais à l'inspiration par le procédé, et même que j'allais perdant de jour en jour une espèce d'habileté professionnelle que j'y avais acquise l'an dernier. Mes succès aussi furent moindres. J'éprouvai des inquiétudes vagues, je venais de recevoir un avertissement. Toutefois mes yeux ne se dessillèrent point, et l'année suivante je subis un prestige nouveau, celui de la philosophie.

Quelques jours avant la rentrée des classes, je fis une première et rapide lecture de mon manuel ; il me sembla que je découvrais l'Univers, et je tressaillis comme au temps de ma première enfance, lorsque dans la campagne bourdonnante, au bord de la mer sereine, j'avais eu la révélation des deux infinis. Mon trouble ne fut pas moins sensuel : toutes mes émotions d'alors, même les plus étrangères au sexe, se mettaient en harmonie avec celle

Ha confession

qui était maintenant mon émotion dominante et presque continue; toutes mes joies, même celle de trouver un problème ou de résoudre une équation difficile, se propageaient à travers mon être avec un retentissement voluptueux. Elles avaient aussi, toutes, comme un caractère triomphal en même temps que sexuel, je poussais le chant du coq à propos de n'importe auoi* ou pour mieux dire hors de tout propos.

A peine eus-je feuilleté ce bouquin de pauvre et officielle philosophie, je me sentis une verve allègre, frénétique, pour édifier, et encore plus pour démolir les systèmes. Du premier coup, bien entendu, je touchai à tous les extrêmes. Je fus en quelques jours, peut-être bien même en quelques heures, tour à tour le plus intransigeant des positivistes et le plus visionnaire des mystiques; idéaliste absolument, non moins absolument mécaniste; sceptique, mais par intermittences, plutôt porté aux âpres négations, avec un goût bizarre et, je crois bien, un peu sadique pour le nihilisme le plus désolé. Je goûtais à la sagesse pour la première fois. Je m'en repus gloutonnement. Je reparcourus pour mon propre compte toutes les étapes de la pensée humaine, avec une rapidité vertigineuse, comme une sorte de petit Poucet intellectuel qui a chaussé les bottes de sept lieues.

Je ne pouvais manquer de concevoir un immense mépris pour la philosopiiie classique, et cela sans doute eût suffi pour me mettre en défiance contre renseignement universitaire, pour me rendre impatient du joug, si mon professeur n'eût été qu'un docile enseigneur des doctrines reçues. • Mais il était, pour mon malheur peut-être, jeune, séduisant et avisé. Je le crus indépendant, parce qu'il ne dissimulait pas ses préférences pour la doctrine de Kant, qui tendait alors à supplanter dans les collèges l'éclectisme suranné de Cousin. Cette doctrine ne pouvait guère effaroucher les familles bien pensantes, puisqu'elle se concilie, en fin de compte, avec la religion. Je m'attachai aveuglément à mon maître, et mes velléités de révolte, d'originalité, furent étouffées une fois de plus, grâce à celte illusion fâcheuse d'une demi-satisfaction.

Mon ardeur à l'investigation philosophique fut si fébrile qu'elle faillit, dès le début, compromettre ma santé, peut-être ma raison. Les théories idéalistes de la perception m'exaltèrent à un tel point que je perdis à la lettre la notion nécessaire de la réalité des objets. Je me sentais flotter dans un espace vague. Je me découvris en même temps une faculté d'analyse et d'observation personnelle, qui certes était développée en moi depuis déjà longtemps, mais à mon insu : je vécus dès lors dans un

ii6 CONFESSION

continuel dédoublement de moi-même, el je fis de cette faculté Tabus le plus inconsidéré, le plus périlleux. C'est ainsi qu'en étudiant comment on s'endort, je perdis le sommeil pour plusieurs semaines.

Mes sens inquiets et sevrés m'étaient aussi une cause d'insomnie. J'avais des nuits incohérentes, durant lesquelles ma fantaisie, égarée parmi le labyrinthe des déductions métaphysiques, y rencontrait, à chaque détour, des visions d'obscénité. Une étrange arithmomanie me tourmentait : mes yeux brûlés s'effaraient à lire d'inextricables équations, qui leur apparaissaient flamboyantes sur d'imaginaires tableaux noirs ; et, de tête, machinalement, j'extrayais des racines carrées effroyables, tandis que mes bras faisaient le geste de se nouer et que des hallucinations de baisers se posaient sur mes lèvres.

J'étais, même théoriquement, beaucoup moins informé de la luxure qu'on ne Test d'habitude à cet âge; mais je voyais trop clair en moi pour méconnaître la cause principale de mes troubles ; et d'en avoir ainsi conscience, cela les avivait jusqu'au supplice. Je résolus toutefois de différer mon initiation jusqu'au jour où j'aurais terminé mes études et passé mes examens. Je me tins parole sans la moindre faiblesse. Les adolescents les plus tourmentés sont capables d'une domination sur eux-mêmes que les adultes ne veulent

D'UN ENFAIIT D'HIER 117

plus croire possible. La plupart de mes camarades usaient de la même réserve que moi, et pour les mêmes raisons. Je sais bien que Ton est toujours tenté d'attribuer cette réserve à l'ignorance, à la timidité, au manque de liberté ou d'argent; mais ces entraves n'existaient guère pour les jeunes gens avec qui j'avais commerce. Nous étions libres, surtout le soir. Nous allions au théâtre au moins une fois par semaine, lès veilles de congés; des exemples, et même des contacts auraient pu nous enhardir. Mais nous persévérions dans notre effort.

Je ne pouvais cependant pas imposer silence à la voix nouvelle qui s'était élevée en moi. Je ne pouvais que refuser de lui obéir; mais elle ne se lassait point de parler haut. Cette discordance m'avertissait une fois de plus que toutes mes énergies ne trouvaient pas leur compte à la culture particulière que je subissais. Ma personne d'homme s'affirmait, et elle s'affirmait en désaccord, en conflit avec ma personne de nourrisson de l'Université. Je soupçonnai qu'il y avait par-delà les murs du collège une autre réalité, pour ainsi dire plus réelle, qu'il y avait le vaste monde, d'où j'étais en train de m'exclure. Mes yeux se dessillaient, l'illusion qui m'avait conduit depuis plusieurs années allait se disloquer de partout, avec une rapidité prodigieuse.

Deux ou trois incidents, apparemment sans importance, y aidèrent. Je fis, pendant les congés de Pâques, un court voyage en Touraine. Je me trouvai, un soir de malaise, dans une ville mome, qui me parut représentative de la province. J'appris qu'elle était le siège d'un lycée, et par conséquent Tune de celles où je pouvais être envoyé comme professeur, dans quatre ans, au sortir de l'École Normale. Mon imagination désormais ne put situer ailleurs que dans ce trou mon pauvre avenir... Je pris un peu de goût pour le théâtre : on me permit un peu de plaisir mondain : bien que je n'y fusse guère sensible, j'en avais déjà le regret anticipé. Je me voyais déjà enterré.

Je ne doutais plus que la destinée où je m'étais engagé sans réfléchir, dût m'être décevante. Je la jugeais mesquine, j'avais le cœur serré. J'étais par avance en révolte contre la médiocrité qui m 'attendait.

Même intellectuellement, j'étais désorienté. Il fallait me tenir en haleine pour mes examens d'école, et j'avais dû, tout en faisant ma philosophie, revenir sur mes programmes de rhétorique. Je pratiquais encore, de temps à autre, ces exercices de pseudo-littérature, qui déjà, l'année dernière, m'excédaient : ils m'excédaient à plus forte raison maintenant que j'avais abordé des études plus intéressantes. Je ne trouvais plus rien à dire,

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je me sentais vidé comme un écrivain vieilli : c'est une impression affreuse à dix-huit ans.

La rhétorique m'inspira, par analogie, un dégoût Je ce qui est exclusivement littéraire, et par contraste une vénération de ce qui est scientifique. Je devins superstitieux des sciences positives, et même des mathématiques, où je regrettais de n'avoir que des aptitudes fort médiocre. Je manquais surtout d'imagination mathématique, je ne pouvais pas à moi seul trouver un problème ; mais dès que Ton m'en avait soufflé la solution, j'éprouvais une véritable jouissance d'art à la rédiger avec élégance et précision, me rendant fort bien compte que c'est là le meilleur des exercices de style.

A l'époque des examens, mes lectures philosophiques avaient achevé de détruire en moi tout vestige d'orthodoxie universitaire. Je me présentai à l'École normale comme un prêtre désabusé qui a perdu la foi au moment même de recevoir les ordres, trop tard pour se dérober convenablement. Je savais que je faisais fausse route, mais je n'osais, par respect humain, revenir en arrière. Au lieu de déclarer tout simplement que je ne passerais pas mes examens, je comptai sur je ne sais quel miraculeux accident qui m'empêcherait de les passer sans l'intervention de ma volonté responsable. Je souhailai d'èlre malade, mais je me portais à mer-

veille ; mes excès même de travail semblaient favorables à ma santé. J'espérais que Tespèce de mauvaise humeur avec laquelle je travaillais maintenant pourrait suffire à compromettre mon succès; mais j'étais trop bien entraîné, je fus reçu malgré moi. J'appris cette grande nouvelle dans la cour de la vieille Sorbonne, le jour de la distribution des prix du concours général. J'y allais recevoir le seul prix quej'eusse jamais désiré vraiment, celui de dissertation française. Ma réception à l'École assombrit ma joie, mais je fus un peu étourdi par les compliments qu'on me prodigua, et, toujours par respect humain, j'y répondis le moins froidement que je pus.

Les cours de l'École Normale ne recommençant qu'après la Toussaint, je me trouvais avoir, cette année-là, trois mois de vacances au lieu de deux mois. Je devais d'abord passer environ six semaines au bord de la mer. J'y tombai en langueur et, pour la première fois, je me complus dans rinaclivité. Je m'arrêtais, déçu, découragé d'avance au seuil de la vie. Je n'avais plus d'énergie d'aucune sorte, et le premier symptôme de cet énervement était une frigidité complète. L'abstinence ne me coûtait plus et j'y persévérai sans motif, mais par indifférence, jusqu'à mon retour à Paris, vers la mi-septembre. Lors(|ue, dès ce retour, je résolus d'y mettre fin, ce fut sans aucune des impatiences

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de naguère, et tout simplement parce que la chose me semblait alors opportune.

Je ne la considérais pas du point de vue romantique. Je me souvenais bien que nombre d'écrivains de confessions se félicitent, se glorifienl d'avoir pu — c'est la formule usuelle — donner leur virginité, à l'amour, et que d'autres se croient devoir plaindre que la même grâce leur ait été refusée. Mais je n'attachais pour ma part aucune importance à ce détail. Ma sensibilité était méthodique à peu près autant que mon intelligence, et je préférais, même dans cet ordre, ne pas embrouiller les questions. Certains récits de camarades, probablement un peu vantards, me fournissaient des exemples de débuts où l'initiation au plaisir s'assaisonnait de sentiments passionnés. Mais ces .bonnes fortunes — intégrales, si je puis dire — m'inspiraient plus d'effroi que d'envie, et je crois même qu'en pareil cas j'aurais eu des chances de rester court : au lieu que la pensée d'un bonheur simplement physique me laissait tout mon sangfroid. Et puis je savais théoriquement que l'accord du cœur et des sens est une rareté ou une chimère, et je professais alors, comme aujourd'hui,

une philosophie stoïcienne, fondée sur l'acceptation pure et simple de ce qui est.

Je n'avais pas non plus le moindre besoin d'illusion, et le caractère tout à fait public de la femme

à laquelle j'allais nécessairement m'adresser, ne me causait aucun dégoût. Mon imagination du moins s'était chargée, comme c'est assez son habitude, de me blaser à l'avance sur tous les dégoûts que je pourrais éprouver. Je ne fus donc impressionné que favorablement lorsque je me présentai rue d'Edimbourg, à une adresse que m'avait procurée dépuis plusieurs mois un camarade plus dégourdi. La maison était, ma foi, fort convenable, d'aspect presque bourgeois, il me parut seulement que la concierge parlait de ses locataires avec un peu trop de familiarité, et prenait des airs de gérante : les appartements étaient loués en meublé. Je craignais que la personne qu'on m'avait recommandée n'eût déménagé, depuis si longtemps! Mais non. Elle n'était pas non plus sortie, ne sortant guère que le soir.

Elle m'accueillit de la façon la plus engageante : à cette époque de l'année la clientèle se fait rare, et on prend ce qu'on trouve. Je crus devoir lui débiter une histoire justificative de ma visite : je prétendis que je l'avais rencontrée dans la rue, elle m'avaitplu, je l'avais suivie jusqu'à sa porte... Kilo m'interrompit, et me demanda naïvement poun|uoi je n'avais pas monté tout de suite, pendant que j'y étais. Je conclus de là que je pouvais pousser ma pointe aujourd'hui sans plus de préliminaires; mais j'estimai plus décent de ne pas tout faire en une

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fois, et je me bornai à solliciter pour le lendemain jm rendez- vous, qu elle s'empressa de m'accorder.

Chez moi, je me ressaisis. Je m'avouai sans détour que cette aimable créature me laissait indifférent. Je m*aperçus que j'avais un goût déterminé pour les femmes grandes, minces, souples, extrêmement jeunes, infiniment distinguées et, au besoin, magnifiquement belles. Ma future maîtresse ne répondait en aucune manière à ce signalement. Je ne m'affectai point de cela outre mesure, et je retournai chez elle dans le même état de calme.

Je n'avais pas compté que le délire s'emparât de moi au commandement. Je craignis toutefois que mon excessive froideur ne me rendît singulièrement difficiles les intimités préalables et les transitions. Le geste final ne m'effarouchait point; mais je n'imaginais pas que l'on pût, sans un peu d'égarement sincère et de diable au corps, exécuter les gestes antécédents, qui supposent, de part et d'autre, un oubli progressif de la pudeur. Je ne me serais pas tiré de là sans aide, mais j'avais affaire à une complaisante personne. Elle vit que je manquais d'initiative, et. profita de mon premier silence pour m'assurer qu'elle démêlait bien où j'en voulais venir; en quoi elle taisait preuve d'une clairvoyance rare. Elle me pria tout bonnement de me mettre à mon aise, et elle me donna l'exemple sans façon. Je l'imitai, jugeant qu'il serait fort ri-

dicule pour un homme de se montrer plus réservé qu*une femme. ,

J'eus, à ce moment-là, un léger mécompte.

Certes, je ne me flattais pas d'être beau ; mais il ne me semblait point qud mon corps, que j'offrais pour la première fois, pût manquer d'être appétissant. Ne riez pas de cette fatuité : elle est générale chez ceux qui débutent, leurs idées préventives de l'amour physique n'ayant pu s'associer qu'à leur propre physique, qui est le seul qu'ils connaissent de la tête aux pieds. Enfin, si professionnelle que j'eusse choisie ma partenaire, je m'attendais à lui plaire un peu. Elle n'en témoigna rien du tout. Ce manque de goût m'offensa : d'autant que je ne me gênais point pour faire entre elle et moi des comparaisons, lesquelles étaient iout à mon avantage. Elle parut aussi peu sensible à l'aveu que je crus devoir lui faire de ma virginité. J'avais pensé l'attendrir. Au reste, je ne pouvais guère dissimuler, mon éducation, purement théorique, étant, sur certains points, fort poussée et, sur d'autres points, étrangement rudimentaire.

Je commençais à sentir un peu de mélancolie : la joie de la chair me fut révélée brusquement, comme je prenais déjà mon parti d'être déçu. La révélation n'en fut que plus foudroyante, et les circonstances misérables où elle se produisit ne me la gâtèrent aucunement : car je me trouvais moi-

D UN ENFANT D'HIKR 125

même, el cela seul importe, dans des conditions exceptionnelles pour la recevoir. Je recueillis le bénéfice d'une adolescence parfaitement chaste, que nulle fréquentation mauvaise n'avait corrompue. J'étais ignorant à la lettre de tout ce qui est essentiel dans la volupté. Lorsque mon corps tressaillit, ce fut bien pour la première fois, et j'eus positivement conscience d'acquérir un sens nouveau.

Je ne laissai rien voir de cette allégresse à la pauvre fille qui n'en était que la cause occasionnelle. Je ne me crus pas même obligé de lui dire un mot de gratitude : je ne devais mon bonheur qu'à moi. Je m'expliquais à présent le sûr instinct qui m'avait, fait attacher si peu d'importance à la banalité du décor, à la personne même de ma comparse : j'avais assez de ressources en moi pour me passer d'aide, je pouvais me contenter sans plus de ma sensualité personnelle et de mon imagination. On a raison de croire que tout l'avenir amoureux des hommes dépend de leur première épreuve. C'est, je pense, pour cela que la plupart sont aussi égoïstes qu'ardents.

Les jeunes gens qui subissent trop tôt cette épreuve sont d'ordinaire tout éperdus quand ils rentrent ensuite chez eux. Ils s'imaginent que cela se lit sur leur visage. Je ne connus point de telles faiblesses : je me serais plutôt targué ouvertement

de mon élévation au rang d'homme, et je regrettais ^ue les convenances ne me permissent point de le faire. Je ne me sentais avec cela aucune velléité de récidive, et je crois que je ne serais jamais retourné chez celle que j'appelais « ma femme », si une appréhension assez ridicule, d'ailleurs sans nulle raison d'être, ne m'avait inspiré le désir de la voir — sa vue devant apparemment suffire pour me rassurer. Je l'avertis de ma visite : elle eut bien soin de sortir, et laissa pour moi une lettre où, sans précautions oratoires, elle me réclamait de l'argent. Sa demande était si disproportionnée, non seulement à mes ressources, mais encore et surtout à la valeur marchande de la solliciteuse, que j'en fis le prétexte d'une rupture immédiate, après m'ètre acquitté beaucoup plus raisonnablement.

La rentrée des collèges avait lieu quelques jours après, et celle de l'École Normale seulement un mois plus tard. J'allai passer deux semaines en Normandie, chez un camarade assez peu intime. Je ne m'y amusai guère, mais j'y fis connaissance avec le luxe. Les invités de ma série appartenaient à la Carrière. La plupart étaient jeunes, ils me traitaient en égal, ou même avec une certaine déférence, à cause de mon titre de normalien; je les admirais parce qu'ils étaient libres, et qu'à la fin de leur congé ils devaient s'en aller très loin,

d'un enfant d'hier 127

se disperser à travers le monde. J'enviais leur vie nomade, je voulais Tindépendance, dussé-je la payer de Texil.

Souvent j'errais seul dans la campagne, surtout à rheure où les brouillards montent et, palpitant comme des étoffes, drapent les pommiers, les herbages, les grandes bêtes qui rêvent. J'aimais 1:nature tendrement; j'aimais la vie, le siècle, ses pompes, l'amour... et j'étais à la veille d'y renoncer, pour trois ans — ou pour jamais. Il me semblait que j'allais faire vœu de pauvreté et de chasteté. Je m'épouvantais et je me révoltais. Cest dans cet état misérable que je revins à Paris, pour me constituer prisonnier, pour reprendre ma vie de bon élève, d'enfant sace^ à laquelle je n'étais plus adapté.

Pendant les derniers jours, mon antipathie contre TÉcole s'aviva encore; mais j'en perdis de vue les causes légitimes et profondes, je ne pensais plus qu'à l'horreur prochaine de l'internat. U'avais un peu de honte de cette petitesse, bien excusable pourtant : aucun exil trop long ne m'ayant encore détaché de la maison paternelle, le séminaire de la rue d'Ulm pouvait me sembler inconfortable. Il était naturel aussi que je m'irritasse d'aliéner ma liberté justement à l'âge où tant d'autres deviennent libres. Mais j'avais des raisons plus délicates de répugner à la vie d'interne. Il va de soi

qu'un adolescent, qui a eu la Donne fortune de grandir dans sa famille, a des réserves — pourquoi ne pas dire : des pudeurs? — et que la promiscuité doit le froisser douloureusement : j'envisageais toutefois cette promiscuité beaucoup moins sous le rapport matériel que sous le rapport du sentiment. Il me paraissait illogique et intolérable de vivre en intimité absolue avec des gens pour qui je n'aurais pas d'affection. Je savais déjà que la moindre froideur m'attirerait Tanimadversion générale, qu'il faudrait dissimuler, feindre; je me demandais comment je serais capable de cette hypocrisie en action, de cette hypocrisie continue. Je me serais accommodé de tout facilement»

non sans plaisir, si j'avais éprouvé de l'amitié pour quelques-uns de mes camarades; mais je ne les connaissais seulement pas. Je n'avais fait que les apercevoir aux examens, et je dois dire que leurs dehors ne plaidaient guère pour eux. Je me reprochais de les juger aussi superficiellement, car je ne pouvais douter qu'ils fussent tous cultivés, et même remarquables. Mais je devinais que le contact forcé des égaux qui nous déplaisent est plus pénible encore que celui des gens décidément inférieurs : j'ai depuis vérifié cette opinion préconçue, au régiment, où, parmi des ouvriers et des rustres, je me suis trouvé beaucoup moins dépaysé qu'à l'École.

D'UN EWFANT DlllER 129

Je devais avant la rentrée passer a mon futur domicile, afin d'y choisir ma place au dortoir; je différai cette corvée jusqu'au dernier jour. Le dortoir, partagé en hoxeSj me fit Teffet d'une écurie. Je devais aussi faire une visite de politesse au directeur. C'était un excellent homme, une conscience admirable de savant. Je ne l'ignorais pas, mais je ne pouvais voir en lui que le directeur de l'École Normale, et j'eus la sottise de n'être sensible qu'à ses petits ridicules. Quanta l'École même, son aspect me parut ce qu'il y a au monde de plus triste. J'étais déjà prévenu contre elle par son éloignement Je n'ai jamais pu me croire chez moi sur la rive gauche. Je suis réfractaire au charme des vieux quartiers : j'ai trop besoin d'espace et de lumière. Mais ce qui m'affecta surtout, ce fut la disposition géométrique des bâtiments. Tous les angles y sont droits, toutes les parties syméiriques. On n'y peut déterminer aucun repère et on reconnaît à première vue qu'on s'y égarera )ujours : car le plus inextricable des labyrinthes st le labyrinthe régulier. Et puis tout ce qu'une fantaisie parcimonieuse y a cru ajouter pour l'agrément, navre les yeux, serre le cœur. Triste est le jardin dépouillé, derrière la grille de la rue; plus irisle le jet d'eau qui pleure — qui pleure chicheaent, dans le bassin rond de la cour plantée. Je revins transi. J'étais bien aussi un peu ému

par la perspective des brimades. On m'avait donné à ce sujet de très vagues renseignements; mon imagination avait brodé là-dessus, mais je savais qu'elle exagérait toujours ; je m'assurais d'autant plus dans mon sang-froid qu'elle travaillait davantage à me le faire perdre, et je me félicitais qu'elle usât d'avance mes émotions.

Lorsque je partis pour TÉcoie, le soir de la rentrée, je ne songeais guère aux taquineries qui m'y attendaient. En revancbe, il me fut pénible de reparcourir en voiture l'interminable trajet. Je regardai avec un attendrissement mélancolique ma pauvre malle, posée de biais sur le siège à côté du cocher: elle était tout ce qui me restait de personnel ; je m'en allais loger hors de chez moi, comme les gens à gages qui n'ont de domicile que celui des autres, et qui errent de place en place. La rue d'Ulm me parut sinistre et provinciale, l'École, encore plus inhospitalière la nuit. Je dus jeter mon nom à un concierge-guichetier qui ne me connaissait pas. Le gaz était en veilleuse dans le vestibule et, dès les premiers pas, je me perdis. J'entendis la plainte du jet d'eau. Un surveillant, que je rencontrai par hasard, m'indiqua mon chemin; mais j'étais en avance, il n'y avait personne au dortoir. Alors je déposai mon colis et je pris la fuite. Je pouvais respirer encore pendant quelques minutes l'air extérieur 1 Je courus jusqu'aux galeries de

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rOdéon où je feuilletai des livres, et je ne revins que vers dix heures moins un quart.

Maintenant, dans le long dortoir éclairé à peine, une foule s'agitait, bruyante et vague. Tous les élèves de deuxième et de troisième année étaient réunis là. Les brimades, qui devaient durer toute là semaine, commencèrent aussitôt. C'était des farces moins cruelles que pédantesques, et fortement dosées de littérature. Ainsi que je l'avais prévu, elles me causèrent plus d'ennui que de véritable désagrément, mais elles n'eurent pas l'avantage de m'étourdir, elles me laissèrent toute la lucidité de ma réflexion. Et malgré le charivari, le surmenage des corvées, des monômes, l'incertitude des sommeils toujours coupés de réveils brusques, je ne pus cesser à aucun moment de vérifier par le menu l'erreur déplorable que j'avais commise en m'engageant dans un milieu auquel je n'étais pas destiné.

Je gardiiis tout mon sang-froid, ma clairvoyance ne se troublait point, et je demeurais capable d'impartialité, de modération même dans mes juge mcnts. Je n'attribuais pas à l'École Normale seule à l'odieux esprit normalien, la responsabilité d^ toutes mes meurtrissures. Je me rendais compte que, trop bien couvé jusqu'alors, je subissais, à proprement parler pour la première fois, le contact direct de l'humanité. L'aversion que m'inspiraient

décidément mes nouveaux camarades ne provenait point seulement de ce qu'ils étaient normaliens» mais de ce qu'ils étaient hommes, et les premiers à qui je fusse en proie. Je ne méconnaissais pas le sérieux, l'honnêteté de leur intelligence. J'apercevais leurs solides qualités personnelles, sous la crasse universitaire dont la plupart se montraient déjà tout encroûtés. Malheureusement, pour un esprit de ma façon, ces qualités-là étaient aussi peu séduisantes que la crasse même qui les recouvrait. L'air de la maison ne m'était pas respirable, cela se sent et ne se raisonne point : je ne pouvais pas m'empêcher de le sentir, chaque fois que je faisais l'action de respirer. J'essayais du moins de penser le moins possible qu'il me faudrait séjourner là trois ans, car cette idée seule me donnait des vertiges. Je craignais surtout d'user à la longue ma résistance, de recevoir l'empreinte. Je me voyais déjà pareil aux autres, et toute ma vie gâchée par suite d'une erreur initiale.

Durant cette première semaine, où, d'habitude, on ne travaille guère, je suivis assez attentivement les conférences pour juger dès lors l'enseignement de l'École. Il me parut n'être qu'un recommencement de l'éternelle rhétorique, cette rhétorique que je ne pouvais plus digérer depuis deux ans! Je fus consterné. Tout me manquait donc à la fois, jusqu^à la suprême ressource de tromper un peu

mes divers appétits en satisfaisant à l'excès ceux de mon intelligence ! Enfin je m'avisai d'un moyen auquel je n'avais pas songé encore, pour me tirer tant bien que mal de cette détresse.

L'École Normale possède une admirable bibliothèque, où les élèves ne sont admis qu'à de certaines heures. Trois élèves, de première, de seconde et de troisième année, rempUssent les fonctions de bibliothécaires. Aucun des nouveaux promus n'avait encore manifesté le désir d'être désigné : je sollicitai la place et je l'obtins. Cette faveur que j'avais seul enviée m'assurait le privilège inestimable du recueillement et de la solitude, l'étais tenu d'assister aux conférences, de manger au réfectoire, de coucher au dortoir; mais je me dérobais à la continuité du conmierce et de la conversation, je ne me promenais pas dans la cour et dans les galeries vitrées, pour entendre ou pour proférer moi-même des choses ambitieuses et superflues. J'avais un asile. La porte était fermée à clef. Mes deux collègues ne me gênaient pas. Je m apercevais à peine de leur présence : car ils ne demandaient, ainsi que moi, qu'à vivre en ours, ehacun dans son coin.

Certes mon refuge était trop vaste, trop silencieux. J'avais coutume, jusqu'à ces derniers jours, de travailler dans une chambre très petite, si intime et si personnelle ! Ici je me sentais perdu :

mais il ne me déplaisait pas de l'être. 11 m'avait suffi de savourer pendant une semaine les horreurs de la solitude parmi une foule, pour estimer dorénavant à leur juste prix les joies de l'isolement réel. Et puis, une bibliothèque ne peut être hostile. Elle impose, elle effraie d'abord, elle décourage et, plus elle est riche, plus elle témoigne de la vanilé du labeur humain. Mais on se familiarise vite avec les livres. Leur physionomie est de celles que Ton retient aisément. Leurs couleurs éteintes, en se combinant, produisent des harmonies douces, que peuvent seules égaler les plus belles parmi les vieilles tapisseries. On apprend le nom et la place de chacun, on croit déjà les connaître plus intimement, on se procure rillusion flatteuse de l'érudition, en aussi peu de temps, avec aussi peu de peine qu'un novice, à ses débuts dans le monde, se procure l'illusion de relations étendues, parce qu'il arrive tout de suile à connaître l'identité de quelques centaines de personnes, et qu'il a le droit de les saluer ou de leur dire un mot.

Je me plus dès le premier jour à ce qu'il y a de plus minutieux et de plus technique dans \e métier de bibliothécaire. Je m'épris des fiches, des catalogues, du bel ordre. J'avais cru que je me jetterais à corps perdu dans la lecture, qui console de tout : bien au coulraire, je lisais fort peu. Je

VUN ENFANT D'HIER 13^

classais. Et je souffrais d'être interrompu dan?

. cette besogne aux heures où les autres avaient le

droit de pénétrer dans ma bibliothèque. J'avais

des jalousies de propriétaire ou de collectionneur.

A la longue, je devins tout à fait maniaque et vieux garçon. Je m'en aperçus, et je me demandai avec terreur si ce n'était pas l'esprit de l'École qui commençait de pénétrer en moi par cette voie détournée. Quelques-uns de mes camarades employaient leurs loisirs à tourner des objets de bois. Ils y mettaient une passion singulière, et que je trouvais significative. Je soupçonnai que ma passion pour les fiches pouvait bien être de même catégorie. Je la modérai. Je m'inquiétais également de sentir ma misanthropie toujours croître, et je décidai de réagir, par hygiène morale. Je fis effort pour me rapprocher de certains élèves : je n'arrivai pas à me suggérer le moindre sentiment cordial. J'aimais trop l'amitié pour être capable de camaraderie. Cette vaine tentative n'aboutit qu'à raviver ma souffrance de l'internat, un peu amortie par l'habitude. Je recherchai plus que jamais l'isolement. La bibliothèque ne m'était plus un asile suffisamment discret : je me mis à fréquenter la chapelle.

11 y a en effet, à rEcole Normale, une chapelle. On y peut entrer à toute heure. Mais l'irréligion presque unanime des élèves est une garantie à

peu près certaine qu'on n'y sera jamais importuné. J'allai deux ou trois fois le soir jouer de l'harmonium dans la tribune. La musique sacrée m'évoqua les souvenirs de Radepont et l'image charmante d'Aline Mauduit. Je ne pensais p{as à elle depuis des années; j'avais perdu de vue même son frère, et je n'aimais pas à entendre parler d'eux. Les larmes pourtant me vinrent aux yeux, lorsque ma mémoire, à mon insu toujours fidèle, me représenta leurs fantômes. Je m'enivrai de regrets. Je connus la saveur ineffable de ce qui fut et ne saurait plus être. Puis je fis des comparaisons désastreuses entre ma vie d'alors et celle d'aujourd'hui, qui me parut impossible à vivre. Je ne devais tout de même pas m'abandonner ainsi! Il fallait aviser! 11 fallait du moins réfléchir.

Je n'étais pas encore assez maître de moi pour ordonner mes réflexions méthodiquement; et d'abord je m'attachai à des choses accessoires. Aline m'avait rappelé l'amour. Je n'avais pour ainsi dire plus de sens depuis que j'étais à l'École. Celte atonie, sans doute causée par la crise morale que je subissais, m'effraya d'abord, puis me flatta. Les sons plaintifs de l'harmonium m'environnaient de mysticité. J'esquissai des projets de vie monastique, chaste. Je me lâtai pour voir si la foi par hasard ne m'était pas revenue, et je faillis de mander une entrevue à l'aumônier de l'École.

d'un enfant d'hier 137

Je m'arrêlaî au beau milieu de mon chemin de Damas pour d'assez futiles motifs. L'anticléricalisme élémentaire de mes camarades eût au besoin suffi à me christianiser par esprit de contradiction ; mais, en revanche, les deux ou trois élèves pratiquants étaient de si vilains tartuffes, de si malpropres sacristains de campagne, que leur seule vue suffisait aussi à décourager toute velléité qu'on aurait pu avoir de communier avec eux. La navrante décoration de la chapelle ne fut pas non plus étrangère à la faillite de mes sentiments religieux. J'avais beau n'entrer là que le soir et disposer de peu de lumière : je voyais encore, je voyais trop ces plates peintures. Je me ressaisis. Je rougis d'avoir failli mentir à ma raison, par suite d'épuisement nerveux. J'invectivai à part moi une religion à laquelle il est avéré qu'on ne revient guère que si on n'est plus en possession de tous ses moyens. Je comparai ma passagère faiblesse à l'idolâtrie des agonisants, et, du jour au lendemain, je m'interdis l'accès de la chapelle.

Je me confinai de nouveau dans la bibliothèque Divers sujets de compositions, historiques, philrsophiques et littéraires, nous avaient été indiqués pour ce premier Irimestre; mais je ne m'en étais pas encore soucié, les trouvant dénués d'intérêt. J'entamai sans aucun entrain un de ces devoirs; je dus consulter un ouvrage, qui me mit sur la piste

i38 CONFESSION

(l'un autre, puis d'un troisième. Je fis alors ce qu'on appelle une bibliographie, et je m'aperçus que je pouvais traiter avec ampleur la plus insignifiante matière, grâce aux livres innombrables que j'avais, par privilège spécial, continuellement sous la main. Je me gorgeai de lectures plusieurs jours, et je dépassai de si loin mon objet qu'il recommença de me paraître méprisable. Je déviai volontairement vers des recherches qui n'avaient plus de rapport avec mes travaux obligatoires. Je dénichai par hasard cinq ou six auteurs oubliés; je conçus pour eux une sympathie mélancolique. Je m'y attachai par une sorte d'aberration maladive du goût. Je me crus appelé à les remettre en lumière, à leur refaire un sort. Cette manie, heureusement, ne dura guère. J'avais pour l'instant mieux à faire que de réviser les procès de la critique et de me poser en champion des génies méconnus. J'avais à m'étudier moi-même, à retrouver, à ressaisir la direction de ma vie. Je me réservai des heures fixes pour me livrer à mes réflexions. Je ne puis me défendre d'une certaine fierté lorsque je pense qu'à cet âge, dans une véritable détresse d'âme, ne devant un calme apparent qu'à l'excès jTîôm^, à la fatigue de ma soufi^rance prolongée, je fus capable d'établir un compte exact de ma situation, je vis clair en moi, comme aujourd'hui j'y peux voir clair, rétrospectivement et à

distance. Je savais en outre comprendre, ce qui échappe d'ordinaire aux adolescents, qu'un examen de cette nature ne doit pas uniquement porter sur l'individu mis en cause, et qu'on n'apprend rien de soi-même si on s'étudie en psychologue, à part de l'état social d'où on dépend. Tout ce que je vous ai précédemment écrit sur le procès tortueux et souterrain de mon erreur universitaire, sur l'illusion si curieusement machinée qui m'avait représenté chacune de mes étapes vers la servitude intellectuelle et le mandarinat comme un développement nouveau et une conquête de ma personnalité, tout cela est le fruit des méditations que je fis à dixneuf ans dans la bibliothèque de l'École Normale. Je n'avais aucune maturité d'esprit, mon expérience était nulle; mais j'avais une excellente méthode. Depuis plusieurs semaines, je me nourrissais de Taine, qui est l'aliment le plus sain et le plus fortifiant pour les jeunes esprits, durant la crise de leur croissance. J'aimais Taine comme on aime son médecin. Mais Renan m'inspirait un sentiment plus délicat, presque religieux. J'avais même copié de ma main toute la vie de sa sœur Henriette, alors inédite. Je comparais, non sans une extrême et puérile vanité, mes luttes présentes avec celles qu'il a soutenues contre luimême au séminaire de Saint-Sulpice. Il ne me pa- Taissait pas moins important — en quoi sans doute

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je n'avais pas tort — d'échapper au mandarinat el au fonctionnarisme qu'à la cléricature.

C'est, en effet, vous le devinez, à la conclusion la plus radicale que j'aboutis, dès mes premières méditations. Je ne voulus point m'y arrêter d'abord, et je poursuivis la discussion de très bonne foi. J'essayai de trouver des arguments pour et contre. Mais je ne pouvais refuser de voir ce qui crevait les yeux. Quand on a fait fausse route, a-t-on un autre parti à prendre que de rebrousser chemin, s'il en est temps encore? Je résolus enfin de donner ma démission. Ma conscience me criait que c'était un devoir de loyauté, et ma raison, qu'il y allait de mon salut en ce monde.

Je ne me dissimulais pas que l'exécution d'un tel dessein présenterait quelques difficultés. Je n'étais pas maître d'agir à ma guise. N'ayant pas atteint la majorité, je ne pouvais me libérer sans le consentement de mon père : .nais j'avais en sa haute sagesse, en son parfait bon sens, une confiance attendrie. Je ne doutais pas non plus de mon obstination. Je m'affirmai que j'étais un homme de volonté : il me suffit de prononcer cette phrase sur un certain ton pour prendre conscience de ma faculté de vouloir, que je n'avais pu jusqu'alors mettre à l'épreuve, faute d'occasion. Je me sentis même décidé à me passer, le cas ( hénnt, du consentement paternel, et je me traçai «l'avance un

plan de conduite, approprié à celle hypolhèse. Selon le règlement de l'École, tout élève qui découchait 3tait congédié. Je projetai donc qu'un jeudi ou un dimanche soir, au lieu de retourner rue d'Ulm, j'irais m'installer au Grand Hôtel, d'où j'éc^rais le lendemain au directeur et à mon père, pour leur faire connaître ma retraite et les mobiles de cette escapade.

Pour bien marquer que je n'agissais point par coup de tête et par sottise d'enfant gâté, je décidai que j'accomplirais ma première année d'études jusqu'au bout. Enfin je m'imposai de préparer sagement ma licence : je ne me souciais pas non plus qu'on attribuât mon évasion à un dépit d'ancien bon élève qui a déchu.

J'ai mainte fois depuis cette époque pris des résolutions graves et mûrement délibérées; mais jamais je n'ai goûté mieux le plaisir sublime de voir ce que je voulais et de prévoir que je saurais l'accomplir. Je ne pouvais plus être malheureux, c'est à peine si je pouvais garder ma joie secrète. Je n'étais même plus capable de haine : un peu plus je me serais réconcilié avec l'École, je ne lui demeurai hostile que par parti pris. Je me sentais au-dessus de tous les désagréments. Je n'étais plus impatient d'aucune chose en particulier, mais seulement du temps qui ne passait pas assez vite. Je ne tenais plus en place, je ne lisais plus; et si

je demeurais affcclionnc à ma chère bibliothèque, c'était moins pour ses richesses littéraires que pour la commodité de ses vastes dimensions. Elle m'offrait de l'espace où me promener quand j'avais des inquiétudes dans les jambes.

Comme il arrive d'ordinaire à dix-neuf ans, ma joie était surtout physique et se traduisait en sensualité. Durant cette longue mort de moi-même, ma virilité s'était engourdie : elle se réveilla, en appétit et, si je puis dire, en gaîté. Je n'avais aucune raison de la brider davantage; aussi je m'en gardai bien. Je pensai d'abord me mettre en chasse à travers les brasseries du quartier; mais je risquais d'y rencontrer pas mal de ceux qui étaient encore, jusqu'à nouvel ordre, mes collègues, et cela ne me souriait guère. Je passai l'eau, et j'usai du même procédé qui m'avait déjà réussi à mes débuts : j'allai tout bonnement à une adresse qu'on m'avait naguère indiquée. La personne à laquelle je prétendais cette fois était de qualité supérieure : elle s'exhibait dans des revues. Je me souvenais même, assez vaguement, de l'avoir vue jouer et de ravoir trouvée jolie. Malheureusement, le jour que j'y allai, elle répétait. Je compris que mes deux sorties par semaine ne me suffiraient jamais pour pousser une intrigue, et j'avisai à me procurer un peu plus de latitude.

Cela n'était pas absolument impossible ; mais il

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fallait se résigner à l'emploi de trucs un peu bas. On s'en allait trouver le surveillant général, on lui racontait qu'on était en train de se faire soigner une dent, et qu'on aurait à retourner chez le denliste cinq ou six fois. Le surveillant comprenait à demi mot, mais je dois dire qu'il n'en avait pas Tair, et que les permissions de « faire dentiste » nous étaient accordées san^ parcimonie. Je réussis par ce moyen à me procurer presque régulièrement un troisième congé hebdomadaire. Je l'appréciais beaucoup plus que les deux autres, parce qu'il était un privilège, et je dépensais la plus grande part de l'après-midi à jouir de ma liberté pour ellemême, ,sans fins utiles, ne consacrant à ma nouvelle maîtresse que les minutes strictement indispensables.

De ce côté-là, j'avais eu quelques désillusions.

Certes mon amie était jolie fille. Elle avait su comprendre que, n'étant oisifs ni l'un ni l'autre, nous ne pouvions nous attarder aux bagatelles de la porte, et elle m'avait cédé avec toute la précipitation convenable. Je ne pouvais constituer qu'une portion minime de ses revenus; mais j'étais si rare qu'elle admettait sans discussion la modestie de mon obole. Elle avait une installation charmante, un cabinet de toilette à peu près double de la chambre à coucher, celle-ci presque tout entière

obstruée par le lit : j'aimais ces disproportions, je les trouvais symboliques.

Avec cela, je m'étais flatté d'assaisonner cette aventure-ci de sentiment. 11 ne me paraissait point que la complaisance hâtive de ma maîtresse, ni même sa publicité, pussent m'empêcher d'avoir pour elle un béguin. Je me remémorais certains exemples de gens éperdus d'amour, et du plus sentimental, pour les fliles les plus patentées. Mais il faut croire que je n'étais pas de ces gens-là, et que je n'en suis pas encore : car rien ne venait, et rien n'est jamais venu, chaque fois que je me suis adressé aux pareilles de Juliette — voilà que je me rappelle son prénom, c'est toujours cela. Je lui en voulais fort de ne pas m'inspirer la moindre passion, et de ne pas me donner lieu à réformer le jugement que j'avais du porter sur moi-même lors d'une première épreuve, où je m'étais manifesté aussi égoïste qu'exigeant.

Je devins inconstant par-dessus le marché. Je liai commerce peu après avec une autre femme du même loyer (c'est leur loyer qui les cote le plus exactement). Le hasard, qui seul présidait à mes amours, est un grand fantaisiste. Certains hommes ont la chance de toujours tomber sur le type de femme qui leur plaît : moi, c'était le contraire. Avec ma prédilection pour la vivacité, pour la sveltesse, ie tombais invariablement sur des créatures aoacha-

lanles et capitonnées. Je sentais combien il fallait que je fusse jeune pourles désirer en quelque sorte malgré moi-même. Mon cœur, du moins, se réservait. Mais à force de se réserver, il s'atrophiait. J'avais une vie sèche. Je suis incapable de la supporter longtemps. Je me rappelai que, dans ma première enfance, affamé d'amitié, j'usais de subterfuges, tout ensemble ingénieux et naïfs, pour m'en procurer l'illusion. Ne pouvais-je, afin de tuer le temps d'ici aux vacances, nouer de même quelque liaison, plus ou moins imaginaire?

Je fis des avances au clan de mes camarades philosophes. J'étais assuré que ceux-là m'inspireraient des sympathies à tout le moins intellectuelles, et la réelle supériorité de ma culture philosophique me mettait à même de causer avec eux. Je les attirai à la bibliothèque, en dehors des heures réglementaires ; je me résignais à errer avec eux sous les portiques; nous agitions familièrement toutes les questions éternelles.

Il m'était impossible de ne pas rendre justice à la parfaite honnêteté, à la solidité de leur intelligence. Malheureusement, je leur trouvais à tous une tare commune, qui m'a toujours paru l'essentiel du caractère normalien. Ils avaient pour principe fondamental et pour article de foi que tout a été pensé, exprimé ou accompli « depuis qu'il y a des hommes et qui pensent », parlent, écrivent ou agis-

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sent; d'où il suit qu'on fait preuve d'un fameux aplomb, quand on se môle dorénavant d'action, de liltérature ou de philosophie. Je ne le nie point, mais enfin cet aplomb est nécessaire, ou bien alors il faut renoncera vivre. Je n y renonçais pas, quant à moi, et la candeur de mes ambitions, de mes appétits les faisait sourire. J'avais de mon côté quelque mépris pour la stérilité de leurs doctrines. Nous ne pouvions pas nous entendre, et nous nous jugions réciproquement avec un parti pris de scepticisme irréductible.

(]e n'étaient point là (Te Donnes conditions d'intimité. Je savais en outre que, les habitudes de l'École étant toutes conventuelles, il est sage de n'y pas trop compter sur la discrétion de ses amis. Je n'y comptais guère, mais, pour me donner de mon mieux l'illusion de l'amitié, je fis comme si j'avais confiance. Je n'allai pas jusqu'à révéler expressément mes projets de démission, mais je les indiquai. Je ne doutais point que mon secret dût bientôt faire le tour de l'École, et je fus fort surpris de ne constater par aucun indice que mes confidents eussent bavardé Je sus beaucoup plus tard qu'ils ne s'en étaient point fait scrupule. Des bruits étaient môme revenus jusqu'aux oreilles du Directeur. L'unique eflet de mon imprudence fut d'assurer l'exécution de mon dessein, et de résoudre, presque miraculeusement, au moins ro-

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manesquement, toutes les difficultés que j'appréhendais.

Le 4 juin, à deux heures de Taprès-midi, on m'annonça que le Directeur me faisait appeler. Il m'accueillit assez froidement, mais sans venir à bout de vaincre celte timidité qui, chez un homme de si haute valeur, était touchante. Il m'avoua en rougissant qu'il avait ouï dire que j'aurais Tintention d'abandonner la carrière du professorat, et même de quitter l'École au bout de la première année. Je balançai d'abord si je lui exposerais mes motifs : tout bien pesé, je me contentai de faire une petite inclination affirmative. Alors il me demanda si j'avais bien envisagé les conséquences d'une démission, et la première de toutes : l'obligation du service militaire. Je m'inclinai de nouveau et je dis, en vibrant un peu, que je ne serais pas plus malheureux qu'un autre de faire mon volontariat. Il s'inclina à son tour en signe d'approbalion. Il voulut bien s'abstenir de toute critique, et me déclara, sans plus de préambule, qu'il avait une proposition à me faire qu'il jugeait avantageuse pour moi.

La vieille reine de Souabe venait de perdre son bibliothécaire et lecteur français, et, ne pouvant point se passer d'avoir un Français auprès d'elle, elle voulait le remplacer au plus tôt par un autre de lios compatriotes^ très jeune, instruit, de société

agréable. Le directeur de FÉcole Normale, consulté par la voie diplomatique, avait tout de suite pensé à moi. Il ne se permettait pas do me donner un avis; mais une telle situation lui semblait être une aubaine inespérée pour moi, dès que je quittais rÉcole, apparemment sans projets d'avenir bien arrêtés. Il croyait savoir que les fonctions de lecteur auprès d'une vieille reine sont peu assujettissantes. Tout en se défendant de m'inQuencer, il me vanta l'aimable vie des petites cours allemandes, il me rappela Weimar. Il ajouta, non sans ironie, que je remplissais d'une façon tout à fait inespérée toutes les conditions requises, puisqu'on sus d'une culture notable, et même d'une petite expérience de biblio- Ibécaire, j'avais l'habitude du monde.

Je saisis l'ironie, mais je n'y voulus point répliquer : cet excellent homme venait de m'inspirer tout d'un coup la sympathie la plus passionnée. Je crus devoir lui protester en balbutiant que ma détermination de quitter l'École n'impliquait nullement que je méconnusse le prix de l'enseignement qu'on y reçoit. 11 répondit à celte politesse par un imperceptible geste de la main. Puis il me fit observer (|ue le consentement de mes parents était peut-être nécessaire. J'eus la permission de l'aller demander sur-le-champ, et pour la première fois je pus sortir un jour qui n'était ni dimanche ni jeudi, sans feindre d'avoir mal aux dents.

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Je constatai que la rue d'Ulm était déserte d'un bout à l'autre : alors, pour me détendre, je fis des gambades. Je perdais la tête. Vous conviendrez qu'il y avait de quoi griser un plus sage. Depuis tantôt huit mois, je me consumais dans un in-pace. J'avais eu des heures de révolte, mais j'en avais eu de faiblesse, où je croyais mon enlizement définitif; et voici, contre tout espoir, que Ton m'offrait, à brûle-pourpoint, une vie nouvelle, une vie singulière, une façon de vie d'aventure que je n'aurais pas même osé imaginer! J'allais devenir le commensal, le familier — je disais : le favori — d une reine! Un peu de snobisme eût été pardonnable, à dix-neuf ans. Mais je vous assure que ma joie était bien sans mélange de cette vanité. Je prononçais avec complaisance, avec emphase, ce mot flatteur de « reine », mais il me rappelait surtout des souvenirs de contes de fées : d'autant que je voyais quelque chose de féerique dans cette intervention royale qui dissipait comme par enchantement tous mes ennuis.

Mon enthousiasme était trop contagieux pour ne pas enlever à mes parents même la faculté de réfléchir. J'emportai leur consentement de vive force. Ils ne s'avisèrent qu'après coup des objections raisonnables, et du chagrin qu'ils auraient de me voir partir inopinément. Je retournai à l'École avec une hâte qui ne m'était pas ordinaire, et je priai le Di-

recleiir de vouloir bien iransmelire aussitôt mon acceplalion à qui de droit. Il me fit connaître alors que, cinq ou six semaines plus lard, à Tépoque environ de mes examens de licence, un chambellan de la reine, le comte de Babenberg, viendrait à Paris quelques jours, et que je devrais partir pour la Souabe avec lui.

Celte fois, je n'éprouvai nul besoin de m'épancher, et je n'eus pas la moindre peine à garder pour moi le secret de mon incroyable fortune ; mais

je ne lardai pas de m'apercevoir qu^elle n'était un secret pour personne. J'imagine que le Directeur avait fait la proposition à d'autres avant moi, bien qu'il eût cru devoir m'affirmer par politesse qu'il avait songé à moi tout d'abord. Cela m'irrita quelque peu de voir qu'on ne m'enviait point. On ne me blaguait pas non plus, ainsi que je l'eusse pu craindre : on ne tenait plus compte de moi, je ne faisais plus dès à présent partie de la communauté.

Les maîtres et les personnages de Tadminis- Iralion en jugeaient apparemment de môme, car ils me laissaient prendre des libertés incompatibles avec le règlement. Je sortais chaque jour, sans exeat, et le concierge-guichetier ne daignait pas môme y prendre garde : il n'était plus pour moi que concierge. Je me gênai encore moins quand la cession de licence fut ouverte, et, passant hors de

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rÉcole toutes mes journées, je trouvai superflu d'y rentrer le soir pour souper et pour coucher : mon père écrivit au Directeur que ma santé, ébranlée par un prétendu surmenage, voulait des ménagements, et que je reprenais domicile chez moi. Enfin je fus licencié es lettres, tant bien que mal. Je courus à l'École chercher ce que j'y avais laissé d'habits, je fis au Directeur une froide visite d'adieu, je lui remis ma lettre de démission pour le Mi^ nistre, et je quittai rétablissement de la rue d'Ulm, devant lequel je ne crois pas avoir repassé trois fois depuis lors.

Quatre jours plus tard, en rentrant à la maison vers six heures, j'y trouvai la carte cornée de « Son Excellence le comte de Babenberg, chambellan de S. M. la reine de Souabe », avec ses regrets de ne m'avoir pas rencontré, et une invitation à dîner pour le même soir. Le rendez-vous était pour sept heures et demie, à Thôtel Continental. J'eus un accès soudain de timidité. Jamais il ne m'était venu à l'esprit que je pusse manquer d'éducation, je croyais savoir de naissance le^ usages du monde; mais j'ignorais ceux des cours, et Tétiquette. Quelle étourderie de ne m'en être pas informé plus tôt! D'autant que tous ces Allemands sont à cheval sur le protocole! Doit-on, dans l'intimité même, qualifier un chambellan d'Excellence? Je me représentais malaisément ce que

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pourrait être une conversation où ce vocable reviendrait à chaque tournant de phrase. Heureusement je n'avais guère le temps de la réflexion, ayant tout juste celui de ma toilette, où j'apportai autant de soin que si j'eusse dû passer la soirée avec une jolie femme.

Je sautai dans une voiture et me fis conduire à l'hôtel. Je fus étonné d'apprendre que la chambre de Son Excellence était au cinquième étage. Mais je me rappelai que les Allemands sont gens simples et patriarcaux, et cette pensée me rendit de l'assurance. Je demandai l'ascenseur : l'homme qui le manœuvrait ne parlait qu'anglais, ce qui, dans un hôtel parisien, me sembla pittoresque. Quand j'arrivai en haut, on me dit que Son Excellence venait de descendre : elle ne tenait point sans doute à me laisser voir la modicité de son logement, et préférait me donner une première vision d'elle dans le cadre luxueux du jardin d'hiver. Je redescendis au plus vite. Toutes ces allées et venues avaient fort modéré ma première émotion, je retrouvais ma lucidité coutumière et ma faculté d'ironie.

Le jardin d'hiver était peuplé d'une foule cosmopolite, où je pensai que j'aurais quelque difficulté à reconnaître mon chambellan, que je ne connaissais pas. J'avais tort, car je le devinai du premier coup d'œil : il n'y avait pas à s'y tromper. Le

comte de Babenberg était un de ces types du chic d'outre-Rhin que le SimpUcissimus a depuis popularisés chez nous. L'Allemagne — soit dit sans désobliger personne — est le pays du monde où Télégance ressemble le plus aux caricatures qu'on en fait. Certaines gens ont l'air de portraits qui ont quitté leur cadre : le comte avait l'air d'une illustration, un peu chargée, de journal berlinois.

Non qu'il fût extrêmement laid, ou le moins du monde grotesque. Mais il synthétisait tous les caractères de la fashion de son pays, avec un rien d'exagération. Sa coiffure, sa tenue, sa démarche étaient militaires; sa personne même ne l'était pas du tout, et la structure de son corps faisait un contraste plaisant avec sa physionomie. Sa taille était menue, exiguë, mais il portait plastron, corset, épaules postiches, enfin toute cette mystérieuse armature par laquelle ses compatriotes s'efforcent, non de corriger, mais d'accentuer encore les imperfections congénitales de leur académie. Son habit ne venait assurément ni de Paris ni de Londres. D'énormes bagues fatiguaient ses pauvres doigts. Un bracelet était visible sous le poignet beaucoup trop large de sa chemise. Enfin ses yeux ternes papillotaient, comme effarés par la continuelle et inoffensive menace de ses moustaches rigides.

Quand je Tabordaî, H (fttaii en traîn de prendre

ses mesures pour s'installer dans un grand fauteuil (rosier sans briser le plastron de sa chemise et sans effacer ! pli de son pantalon. 11 se dressa en pied comme au commandement « fixe », et me jeta d'abord un regard admiratif qui me flatta infiniment. Je sentis que j'avais le bon bout. J'étais le Parisien. J'allais pouvoir, s'il me plaisait, et si j'étais en humeur d'impertinence, brimer doucement un étranger.

J'acceptai avec condescendance la proposition qu'il me fit de prendre Tapéritif, bien que cela me parût très vulgaire. 11 m'adressa quelques paroles banales, qu'il essayait de rendre cordiales, en les accompagnant de timides sourires. 11 m'exprima le plaisir qu'il aurait à voyager d'abord avec moi, et plus tard à me fréquenter presque à toute heure du jour : car la société de la Résidence étant, comme je devais supposer, des moins fournies, on ne s'y perd pour ainsi dire jamais de vue les uns les autres. Il se crut tenu de me témoigner une admiration violente pour l'érudition qu'il m'attribuait et qui lui semblait incroyable, surtout à mon âge. Puis il me demanda si nous ne ferions pas mieux de dîner tout bonnement à rhôlel que de nous mettre, si tard, en quête d'un restaurant. Je lui repartis que nous ferions tout aussi bien. Il m'assura (jue la table (lu Continental était excellente, et il ajouta, pour

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me flatter, que Paris était la seule ville du monde où on mangeât. Il le savait, ayant voyagé un peu partout. D'ailleurs, il n'avait encore fait qu'un seul repas à Paris, ce matin, car il y mettait le pied pour la première fois. Il me fit cet aveu en rougissant. J'étais tout à fait à mon aise. L'appétit me vint.

« Nous ferons, dis-je, d'autant mieux de dîner ici que nous sommes tout portés et que nous aurons vite fait, si par hasard vous avez l'intention de finir la soirée au théâtre? » II répondit évasîvement et nous passâmes dans la salle à manger; mais son potage le mit en confiance et il m'avoua son extrême désir d'aller aux Folies-Bergère. Je m'empressai de lui répondre que je serais charmé de lui servir de guide, et je négligeai de mentionner que je n'y étais jamais allé moi-même. Au reste, j'avais l'impression que nous ne pouvions employer mieux notre soirée. La compagnie de cet exotique, d'autres voisinages similaires, le décor même me dépaysaient. Je n'étais déjà plus d'ici, j'étais d'ailleurs, de n'importe où, en déplacement à Paris, et, comme les étrangers qui m'entouraient, je n'avais plus momentanément d'autre idéal que les Folies-Bergère.

Apparemment cela se lut sur mon visage, car je m'aperçus que dès lors je n'en imposais plus au Babenberg. Il ne se donna plus la peine de jouer

au Parisien, et il mit la conversation sur ce qui Fintéressait exclusivement, c'csl-à-dire sur la cour de Souabe. J'estimai que, par politesse, je devais faire semblant de m'intéresser à ses histoires, et je voulus même en profiter pour me documenter à l'avance.

Mais comme je n'avais pas la moindre connaissance des personnes ni des événements auxquels il ne faisait que des allusions elliptiques ou détournées, je fus, au bout de quelques minutes, tout ahuri. Je ne pus retirer de ses bavardages qu'une impression fort générale . il me parut que la cour de Souabe était une réduction de province, une société d'espionnage mutuel, une communauté cancanière, dans le goût de l'École Normale. Ce rapprochement, que je fis malgré moi, me terrifia. J'eus l'appétit coupé; je devins mélancolique; et lorsque je franchis le seuil des Folies- Bergère, je n'eus pas besoin de me rembrunir le ^ront pour dissimuler que j'y étais novice et prendre des airs d'homme blasé.

Mon compagnon, lui, n'avait nulle honte de son enthousiasme. Il ne voulut pas de fauteuils, peutèlre par économie, mais sûrement parce que le spectacle des promenoirs était ce qui l'attirait le plus. Nous nous y laissâmes bousculer trois heures durant. Tous les horions qu'il recevait le comblaient de joie, et il me faisait ucnser à ces voya-

geurs comiques des livres de mon enfance, qui subissaient de belle humeur le baptême de la ligne.

Pour comble, je me trouvai nez à nez dans la cohue avec un de mes camarades d'hier, et j'observai qu'il considérait Son Excellence avec une surprise un peu égayée. Je ne puis nier que le modeste normalien avait je ne sais quoi de plus dégagé, et même de plus distingué que Thomme de cour. Je sentis que j'allais prendre en grippe mon futur ami de toutes les heures, et je ne songeai plus qu'à l'emmener. Mais je n'étais pas au bout de mes peines. Je réussis bien à le pousser dans la direction de la porte, dès que j'entendis l'orchestre jouer la retraite; mais il s'arrêta à mi-chemin, se campa dans un bon fauteuil et prélendit assister à tout le défilé des spectateurs. « Ah ! ce Paris! murmurait-il en hochant la tête. Vous ne pouvez pas comprendre ce que j'éprouve! »

Je commençai de comprendre fort bien quand je vis quels yeux il faisait à une habituée de l'établissement, demeurée ce soir sans clientèle, et qui semblait toute disposée à lier connaissance avec nous Il offrit des consommations. Je crus devoir l'avertir à voix basse que les intentions de la personne ne pouvaient être douteuses. Il me répondit malicieusement que les siennes ne l'étaient pas non plus. Mais je m'avisai à propos que ladite personne n'hésitait pas entre lui et moi, et ce n'est pas sur lui

qu'elle jeiaii soii dévolu. Je lui fis observer qu'il était préférable peut-être que je le délivrasse de ma concurrence. Il ne demandait pas mieux, mais il craignait de me froisser en acceptant trop vite ce sacrifice, et il se mit à me débiter, sur le ton le plus cérémonieux, les formules d'un interminable protocole, que la dame écoulait avec stupeur. Je ne pus m'échapper enfin qu'après avoir pris l'engagement solennel de piloter le comte toute la journée du lendemain, et de lui faire visiter « les principales curiosités de Paris ».

Enfin j'atteigfi4s la porte. J eus la curiosité de me retourner encore pour les voir : non, je n'oublierai de ma vie le tableau qu'ils faisaient, lui, penché en avant sur la table, correct, attentif, respectueux, les yeux béants et béats — et elle, ne soupçonnant guère qu'elle avait levé une excellence, un comte à je ne sais combien de quartiers, le dernier rejeton — un peu tordu, d'une des plus antiques familles d'Allemagne»

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