‹ Confession d'un enfant d'hierChapitre 6 sur 9 · LETTRE V · texte numérisé non relu

LETTRE V

Je ne vous assommerai pas de détails sur notre tournée aux principales curiosités de Paris. Elle fut écourtée, et le Babenberg ne s'y montra pas si pittoresque ni si réjouissant que j'espérais.

Je m'étais procuré, à la direction des Beaux- Arts, un lot de cartes multicolores, pour les Gobelins, la Monnaie, le tombeau de Napoléon — toutes choses que je n'avais moi-même visitées de mon existence. Mais nous débutâmes par le Louvre. Dès la première salle, le chambellan de Sa Majesté la Reine de Souabe me donna des preuves qu'il s'y connaissait en peinture : il n'avait pas beaucoup de peine à s'y connaître mieux que moi; car, en toutes les matières que les programmes de classes ne retiennent point, mon incompétence était ht splendide incompétence d'un excellent élève de rUniversîlé. Je ne sais pourquoi il me déplut d'avoir à réformer une opinion déjà faite, et à

vérifier qu'une cervelle, que je croyais vide, était meublée au contraire fort décemment. Je n'en revenais pas non plus que Ton pût être cultivé autrement que moi. Son Excellence, impressionnée par le caractère « colossal » de ce musée, m'avoua qu'on ne visite pas Paris en un jour. Elle résolut de se contenter du Louvre pour cette fois-ci, et de remettre les autres attractions à d'autres voyages, qu'elle souhaitait nombreux et prochains.

Comme je puis tout juste tenir une heure à piétiner et à regarder des tableaux, au bout de la journée j'étais rendu, et fort heureux d'avoir un prétexte pour lâcher mon compagnon le lendemain. Je venais, en effet, de recevoir un mot de cet ami, de qui je vous ai parlé dans ma dernière lettre sans même le nommer, qui, en octobre dernier, peu de temps avant mon entrée à l'École, m'avait eu chez lui, à la campagne, une quinzaine, avec trois ou quatre jeunes gens de la (barrière. Il en était lui-même depuis lors, s'étant fait admettre comme attaché autorisé au quai d'Orsay. 11 m'écrivait donc sur papier à en-tête, et d'une belle écriture renversée; mais sa lettre était privée, confidentielle môme, et avait pour objet de me faire connaître que le chef de cabinet du ministre des Affaires étrangères, désirant, avant mon départ pour la Souabe, causer avec moi, me recevrait le lendemain à cinq heures.

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Ce n'est pas sans quelque émotion que je pénétrai dans le majestueux hôtel du quai d'Orsay. Il me parut que cette audience était, en somme, mon début dans le monde nouveau où je me voyais appelé à vivre désormais. Je me doutais bien aussi un peu que le palais royal de Souabe devait être d'aspect beaucoup moins royal que celui-ci.

J'allai d'abord dans le bureau de mon ami. On y prenait le th^. Le chef de cabinet y était en personne. Je ne savais pas le connaître, et j'eus plaisir h retrouver en lui un de mes compagnons de villégiature du dernier automne. C'était un homme encore très jeune et, paraît-il, un diplomate de premier ordre, mais qui n'avait pu faire jusqu'alors qu'un emploi tout à fait égoïste de. ses belles facultés diplomatiques, et qui avait passé avec grâce sur le dos de tous ses collègues. Il me plut par son assuraftce, et par une amabilité, qui était plutôt de l'affabilité. Il m'emmena dans son bureau personnel et il m'offrit des cigarettes d'Orient.

Il me remit aussi une lettre pour notre représentant près la cour de Souabe ; mais il me confia que ce ministre était une ganache, ce qui d'ailleurs importait peu, le poste étant des plus insignifiants. Je l'assurai que je ne fréquenterais guère à la légation si je n'y devais trouver aucun profit. Il parut satisfait de cette réponse, à laquelle j'imagine qu'il attribua je ne sais quel sens machiavélique :

car il sourît imperceptiblement. Il s'empressa d'ajouter que je n'étais chargé à titre officiel d'aucune mission, que néanmoins on aurait pour agréable, au Département, que j'y fisse parvenir, par des voies indirectes, toutes les petites notes qu'un observateur comme moi ne pourrait manquer de prendre. Il me donna à entendre que j'avais une occasion unique de me faire apprécier, et de me préparer peut-être, de longue main, par les moyens irréguliers qui sont les seuls bons, un avenir diplomatique.

Enfin, il me fit savoir comment la question de mon service militaire était réglée. Je devais contracter en temps utile mon engagement conditionnel d'un an ; mais j'obtenais d'ores et déjà un sursis renouvelable, qui me permetlrait de ne faire mon volontariat qu'à vingt-trois ans.

Je me confondis en remerciements, comme si tout cela n'eût été arrangé qu'en vue de me faira plaisir. Je me retirai tout pénétré de mon iurportance, et persuadé que j'allais rendre à mon pays, à dater du lendemain, les plus signalés ser- . vices.

En dépit de ces pensées exaltantes, je me sentis fort mélancolique et fort misérable le lendemain quand il s'agit de partir. Maintes fois j'avais rêvé de V Orient Express^ comme les enfants, qui ont la vocation des voyages, rêvent du poétique navire

qui les emportera vers les lointains désirés : je no lui trouvai plus la moindre séduction, lorsque je me vis errant seul avec le Babenberg, sur le quai morne, le long duquel étaient échoués les lourds sleeping à mine de wagons blindés. Le comte luimême ne me paraissait plus falot ni comique : il me faisait Teffet d'un cruel gendarme qui m'eût emmené vers quelque Sibérie. Nous n'allions pas si loin : V Orient ne nous conduisait qu'à Munich, d'où nous devions aussitôt repartir pour Brenz, qui est, comme vous savez peut-être, la capitale du royaume de Souabe.

La case qui nous était réservée me parut inhabitable, et je ne pus me faire à l'idée que mon garde du corps et moi y dormirions l'un par-dessus l'autre. J'aurais donné tout ce que j'emportais d'argent de poche pour éviter le compagnonnage, et je tentai de corrompre les employés : mais le train était complet jusqu'à Vienne. Pour commencer, il fallut naturellement dîner à la même petite table, et ce tête-à-tête me gâta le plaisir que je me promettais du repas ambulant. Tout le pittoresque du voyage, bien que nouveau pour moi, m'échappait. Je n'apercevais que l'exil.

Aussitôt le café servi, je prétextai un invincible sommeil, et je laissai le chambellan fumer ses pipes. Je regagnai notre cabine et m'emparai du lit supérieur, où il me semblait que je serais

plus indépendant. Je m'y blollis, je frissonnais malgré la température élevée. La couchette était à peine assez longue, assez large pour moi, et cependant j'y eus l'impression d'être « une petite chose », comme disent les Anglais en leur langage parfois mignard. Je ne me sentais pas encore une grande personne. C'est une façon de sentir qui dépend des circonstances ou du caractère plutôt que de rage réel : car bien fréquemment depuis lors, et même après la maturité, je me suis repris à me sentir ainsi enfant, moralement et physiquement enfant.

Je m'étais endormi presque aussitôt, d'un sommeil à demi lucide : j'entendais les bruits comme dans un cauchemar. A la frontière, je me réveillai en sursaut. Babenberg, qui avait préféré ne se point mettre au lit avant la visite, entra dans la cabine, et se chargea des négociations avec les douaniers. Puis il referma la porte de notre commune cellule et se dévêtit avec méthode. Je faisais semblant de dormir, mais je suivais dans la glace toutes les phases de ce déshabillage, et hostilement je me plaisais à remarquer combien tout en lui, jusqu*aa système particulier de ses bretelles, était significatif d une autre race.

A son tour, il s'endormit; moi, je ne retrouvai pas le sommeil. Heureusement, je ne pensais à rien de précis, et le temps vide passe vite. Dès le

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petit jour, je fus impatient de m'échapper. Je me rhabillai comme un acrobate, et, sans bruit, je me glissai dehors. Je regardai le paysage, j'avais espéré que cette campagne, pour moi lointaine, m'intéresserait par des aspects nouveaux; mais elle ne me parut pas différer de ce qu'on appelle vaguement la campagne. Babenberg ne reparut qu'à dix heures : il avait des chausettes écossaises et des escarpins vernis. Il était très fané le malin, mais il plut à mon cœur fantasque. Je recouvrai soudainement la parole et je fis jusqu'à Munich les frais de la conversation.

J'aurais bien voulu visiter la ville, mais nous n'avions pas même le temps de mettre le nez hors de la gare. Nous déjeunâmes en hâte au buffet, où je fis la connaissance des compotes et des biftecks garnis d'œufs pochés. Puis nous prîmes la correspondance, et deux heures plus tard nous arrivâmes à Brenz, où un officier en uniforme gris à parements cerise nous attendait sur le quai. 11 ne prêta pas la moindre attention à ma personne, mais fit sans préliminaires une communication au chambellan, qui sembla effarer Son Excellence. Je m'aperçus que je n'y pouvais rien comprendre, malgré la science que je croyais avoir de l'allemand. Je pris le parti de visiter la gare, qui était, comme toutes les gares allemandes, monumentale, classique, adaptée aux transports militaires, pour-

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vue de passages souterrains, et tout à fait disproportionnée à la médiocrité de la ville.

Babenberg me rattrapa et me dit le motif de sa consternation : la vieille Reine était partie la veille, inopinément, pour Carlsbad, et il se voyait obligé de me planter là, pour Taller rejoindre par le premier train. Le pire était que je me trouvais, moi, sans asile, car il ne fallait pas songer à m'inslaller au Château en l'absence [de Sa Majesté : je n'aurais eu personne pour me servir ni pour me nourrir, et on n'aurait pas môme su où trouver des draps. Je compris que la cour de Souabe était une petite cour bourgeoise.

Le comte s'excusa au nom de la Souveraine dans les formes les plus diplomatiques, et me demanda s'il me plairait de prendre provisoirement pension chczM'"® Hirsch, veuve d'un honorable fonctionnaire. N'ayant pas le choix, je lui assurai qu'il me plairait; mais j'étais tout désemparé, et de plus mortilié, outré du procédé de la Reine.

Je retirai en hâte mes bagages, et nous montâmes dans un landau de musée. Le cocher était un ancêtre; quant au cheval, je ne me souviens pas d'avoir jamais vu aucune bête qui eût plus de physionomie et qui en eût une plus triste. Nous traversâmes à pas de corl(^/*c un quartier moderne en construction, où des hfMels privés, du pire slyle italien, alternaient avec des holels à voyageurs,

conçus selon l'esthétique américaine. Les carcasses de ces diverses bâtisses étaient faites de petites pierres inégales et grossièrement jointes, ou de briques pâles; mais ces dessous pauvres se dissimulaient sous de massifs revêlements en staff, imitant la pierre, le marbre, le granit.

Nous franchîmes une porte ogivale, et nous trouvâmes subitement dans le moyen âge. La ville moderne était toute blanche, la ville ancienne toute rose, et ce qui charmait d'abord , c'était la puérilité de son pittoresque. Les tramways mêmes ne gâtaient point le tableau, parce qu'ils avaient Tair de jouets d'enfants, et que leur anachronisme du moins ne suggérait point d'idées utilitaires. Cette puérilité me réconforta. Je fis réflexion qu'il n'était pas si désagréable d avoir à moi quatre semaines, pour me reconnaître, pour m'acclimater, et que, somme toute, cette première aventure de voyage ne manquait point de piquant.

Nous étions déjà chez la veuve. Nous fûmes accueillis par une servante qui avait le cou découvert et les bras nus jusqu'aux coudes. Le salon où elle nous introduisit avait deux fenêtres drapées de rideaux minces. Les meubles étaient de palissandre verni, et dans le style flamboyant. Il y avait une prodigieuse quantité de photographies, des souvenirs de Suisse, et deux portraits de famille, d'une surprenante peinture.

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M"**^ Hirsch (il son entrée, flanquée de sa fille Anna et de son fils Hans. La veuve ressemblait à rÉrasme d'Ilolbein. Anna était dans tout Tépanouissen)ent d'une beauté aussi appétissante qu'insignifiante. Elle était légèrement bouffie, un peu trop pale; mais son teint devenait très vif sous le moindre prétexte, et ses yeux exprimaient à merveille la soumission et la prière. Hans, âgé de dix-sept ans, avait déjà les épaules trop carrées, mais la grâce de son adolescence n'était pas en core abolie; il rougissait aussi aisément que sa sœur, il avait les mêmes yeux tendres et suppliants. Il paraissait également propre à revêtir la tunique inélégante de Tinfanterie, et à figurer dans la cérémonie du Graal, parmi les pages qui se posent, en des altitudes symétriques, sur les marches du trône sacré.

Érasme et Babenberg conversèrent quelques minutes avec volubilité, et je ne saisis encore pas un mot de leur allemand. Je ne comprenais que leur pantomime. La veuve du fonctionnaire témoigna par ses révérences que les propositions de l'homme de cour lui agréaient et la flattaient infiniment. Dès qu'ils se turent, Anna rougit et me résuma leur entretien en français. Klle s'exprimait correctement, comme une institutrice. Elle m'annonça qu'elle allait me montrer ma chambre, et Hans me le répéta, sans doute pour me f;iire con-

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naître quMl parlait aussi le français. Je dis adieu à Babenberg, la veuve me fit entendre, par signes, qu'elle me remettait à ses enfants, et je les suivis dans la pièce voisine.

C'était une grande pièce, meublée, comme le salon, de palissandre verni. Deux lits considérables l'obstruaient. Ils étaient placés côte à côte et, entre les deux, un petit matelas étroit faisait le pont. M^^* Hirsch se hâta de couper cette communication, qui n'avait de raison d'être que si la chambre était louée à un ménage. Je regardais par contenance deux portraits d'ancêtres en costumes de 1820, qui avaient si peu de relief qu'on les eût dits peints à même la muraille comme dans un décor.

M"® Hirsch me tira de ma contemplation en me demandant si je prendrais mes repas tout seul ou en famille. La façon qu'elle eut de me demander cela ne me permettait pas Talternative, et je répondis : en famille. Elle ne me dissimula point qu'elle en était ravie, et elle se retira, emmenant son frère. La servante décolletée reparut et disposa sur un des lits des espèces de serviettes, en guise de draps, boutonnées aux couvertures trop étroites. L'aspect de cette inconfortable literie me désola. Je n'eus plus de cœur à rien, je ne touchai pas à mes malles. Comme il faisait fort chaud, je me débarrassai de la plupart de mes vêtements,

j'eus riinprudence de m'élendre et je m'endormis.

11 n'était que cinq heures quand je m'éveillai. Je fus honteux de n'avoir pas fait la moindre toilette depuis la veille au soir. Je me déshabillai encore plus ; alors je m'aperçus qu'on avait négligé de me donner de l'eau. Je sonnai : on devait guetter mon réveil, car on frappa aussitôt à ma porte. Je criai d'entrer, sans penser que ce ne pouvait être un domestique mâle qui eût frappé, attendu qu'il n'y en avait aucun dans la maison. Mais je pensais encore moins que ce pût être W^^ Hirsch. C'était elle.

J'eus la présence d'esprit de ne pas arrêter son attention, par une excuse maladroite, sur l'indécence de mon costume. Au reste, cette candide jeune fille, qui ne pouvait pas m'adresser la parole sans rougir, ne parut pas le moins du monde surprise de se trouver inopinément face à face avec un jeune garçon à moitié nu. Au lieu de fuir, elle demeurait, quêtant mes ordres. Je lui dis que je voulais de l'eau, mais que j'avais sonné la servante, et je saisis cette occasion de m'excuser indirectement. Elle s'empressa de visiter tous les recoins de ma chambre pour constater s'il ne me manquait rien autre chose. Moins innocent que ma jeune hôtesse, j'étais affreusement gêné. Mais quand elle fut dehors, et ma porte fermée à double tour, je me rappelai cette minute avec la plus délicieuse confusioa

Je venais à peine de déverrouiller ma porle que Ton y frappa de nouveau. Cette fois, c'était la servante. Elle m'apportait du thé, du miel, et un petit bouquet de fleurs pâles « de la part de M"" Anna ». Cette gentillesse me loucha fort, mai? mon attendrissement ne nuisit point à mon appé* tit. Je goûtai longuement, après quoi je me sentis paresseux pour sortir, bien que la températurie plus fraîche m'y invitât. J'ouvris ma fenêtre toute grande el j'écrivis à ma mère une volumineuse lettre. Je pus ainsi tuer le temps jusqu'au souper.

A table, M^^' Hirsch, qui était, naturellement, placée en face de moi, ne cessa point de me dévisager. Elle ne me dit pas grand'chose d'intime, mais elle le dit avec ces nuances imperceptibles qui marquent que la glace est rompue (je crois, pardieu! bien). Hans revendiquait pour lui-même, avec une certaine autorité, le dé de la conversation, et faisait jalousement effort pour rattraper l'avance considérable qu'il voyait que sa sœur avait déjà prise dans ma familiarité. Quant au vieux portrait de Holbein, il ne soufflait mot, ne comprenant rien à notre langage; mais il nous écoutait quand même avec une attention soutenue

Tout cela n'était pas trop ennuyeux, et je ne sais pourquoi Tidée me vint subitement que je ne pourrais jamais supporter durant quatre semaines cetff patriarcale existence. Je décidai à l'iraproviste

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f(iie, pour en rompre (|uel(nios jours la conlinnité, je ferais une fugue à Baireutli, où Ton jouait la Tétralogie. Dès que j'annonçai ce projet, le frère et la sœur protestèrent avec une égale violence. Je fus un peu surpris qu'en moins de six heures il leur fût devenu impossible de se passer de moi. Mais leurs physionomies était trop parlantes, je ne pouvais douter de leur chagrin; et comme j^ii horreur de causer la moindre peine aux gens, même que je ne connais pas, je me hâtai de rcnoncej* à Baireuth. Je leur en donnai Tassurance : ils rayonnèrent.

Le souper était excellent et copieux. J'y fis honneur, et je me sentis un peu gris, sans avoir bu. Or servit le café; je m'obstinai à n'y point mettre de crème, et ce fut la seule marque de mon exotisme qui parut scandaliser la famille Hirsch. La veuve échangea quelques mots à ce sujet avec ses enfants. Après souper, Hans me pria fort gentiment de venir avec lui faire un tour en ville, puis boire deux ou trois litres de bière à la brasserie impériale-royale. J'avouai que je tombais de fatigue et préférais remettre cette petite fête au lendemain; mais je consentis à pousser jusqu'au bout de la rue pour admirer Teiïet de lune el la silhouette aiguë d'un pont. Je crus me promener dans un décor, où Ton ne sait pas au juste ce qui est en f 'Dmpe-rœil et ce qui est praticable. Je vis

queTun des quatre murs de la maison Hirsch élail baigné par la rivière. Je rêvai de Venise, de Nuremberg, des Maîtres, et mes oreilles hallucinées perçurent la complainte monotone du veilleur de nuit. Mes yeux se fermaient malgré moi ; je dis affectueusement bonsoir à mes hôtes : je lea aimais à cette minute, comme Tenfant qui a trop sommeil aime les grandes personnes qui veillent autour de lui. Je me jetai enfin sur mon lit, où, après avoir envoyé à tous les diables mes couvertures et mes draps boutonnés, je m'endormis pesamment.

J'avais laissé ma fenêtre ouverte : je fus réveillé de bonne heure par le soleil, par les chants d'oiseaux et par le caquetage des cuisinières qui s'en allaient au marché les bras nus. Je me penchai dehors, je goûtai Tair du matin, et mes yeux eurent plaisir à revou* les maisons roses. Cependant je me repris à me demander, presque avec angoisse, ce que j'allais faire de mon temps — tout un mois! Je n'avais pas même apporté de livres, pensant que la bibliothèque de la Reine me fournirait des ressources de lecture pour plusieurs années. Je rangeai mes affaires en musant le plus possible. On me servit ensuite mon thé : je ne jugeai pas utile de beaucoup me vêtir pour le boire, et j'étais dans un costume peut-être encore plus sommaire que celui delà veille, lorsque M"* Hirsch ûl son entrée chez moi sans plus de cérémonie.

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Je n'éprouvai pas la moindre gêne : le pli élail pris. La jeune personne devint fort rouge. Ce n'est point mon désordre qui Teffarouchait. Elle m'apportait un compotier de fraises des bois qu'elle avait cueillies à mon intention, et elle ne savait comment s'y prendre pour me les offrir. Je n'osai point lui dire que j'étais rassasié, et que je n'avais aucune envie de ses fraises : mais je la suppliai de les partager avec moi, dans l'espoir qu'elle en mangerait la moitié. Elle accepta gaiement cette invitation, et nous nous assîmes côte à côte sur un petit canapé qui était au pied des lits.

Hans survint presque aussitôt, et à la vue du groupe étrange que sa sœur et moi nous faisions, il parut vivement contrarié. J'attribuai d'abord cette contrariété à une civilisation moins rudimentaire et à une pudeur plus avertie; mais je ne tardai pas de m'apercevoir qu'il. était, ainsi que la veille, beaucoup plus jaloux que scandalisé. Je ramenai le sourire sur ses lèvres en l'invitant à prendre sa part de notre petit déjeuner supplémentaire. 11 se jeta sur les fraises gloutonnement. Anna parut à son tour contrariée, et lui dit en allemand que ce n'était pas pour lui qu'elle s'était donné la peine de les cueillir. Il ne daigna seulement pas répondre, et tourna son regard vers moî, comme pour implorer ma protection. Je risquai, à mon tour, pour la première fois, une phrase «lie*

mande, el je déclarai que, de ma vie, je n'avais mangé d'aussi délicieuses fraises, mais que j'en avais mangé trop et que j'étais tout barbouillé. Mon mal de cœur les fit beaucoup rire. Anna m'obligea de reboire une tasse de thé presque froid, qui faillit m achever. Enfin elle se résigna, en soupirant, à partir, pour me permettre d'achever ma toilelle. Hans ne crut pas devoii* Tiraiter. Il bourra une pipe, et attendit sur place que je fusse prêt pour m'emmener par la ville.

La visite de cette capitale nous prit tout juste deux heures. Nous fûmes d'abord au vieux château, édifice d'un gothique extravagant, qui sert de caserne et de musée. Mais tous les tableaux de valeur sont distribués dans les appartements du château neuf, et l'on n'en a guère laissé qu'une vingtaine à la pinacothèque, grattés, nettoyés, repeints, vernis à neuf, enfin astiqués comme pour une revue. 11 y a encore, au rez-de-chaussée, de beaux bois, et une collection d'armes qui me parut merveilleuse, mais je n'y connais rien. Le château neuf, contigu à l'autre, est un édifice du xvm* siècle, maladroitement imité de l'architecture française. Comme il est bâti en pierres tendres et coquillières, l'usure des ornements en a embrouillé encore davantage le fouillis; on dirait qu'il a séjourné sous l'eau et qu'il est à demi fondu.

Sur la gauche de cette résidence, part une voie

loule droite, récemment tracée, bordée de rares maisons, dont les unes ressemblent aux villas de noire bois de Boulogne, et les autres aux masures de notre boulevard Montparnasse. Cette espèce de perspective aboutit à une espèce de temple grec, qu'on voit très loin, sur une émînence, parmi des arbres, et tout peinturluré. Des tramways vont et viennent entre le temple et le château. L'autre façade de la demeure royale donne sur les petites rues du centre, où tout est de guingois; où les maisons multicolores et dissemblables ont des pignons, des encorbellements, des poivrières ; où la rivière divisée modifie son cours au gré des constructions qu'elle baigne, et s'attarde, au pied des murailles, sous les ponts qui la traversent de biais, comme une eau stagnante dans les douves d'un château-fort.

La rue du marché me rappela ce que, d'après les livres, j'imaginais des bazars turcs. La foule affairée, mais affairée nonchalamment, y circulait sous des arcades, où, dans la pénombre, les valeurs crues des robes vertes, des foulards rouges mettaient une note d'Orient. Cette rue nous conduisit à une place triangulaire et en pente, qui me parut le plus pittoresque lieu de la ville. Les maisons rangées sur les trois côtés étaient des maisons riches, mais anciennes ; aucune n'avait été reconstruite à la mode italienne ou classique; toutes gardaient le

traditionnel pignon, et répétaient dans le plan vertical la figure triangulaire du sol. Au centre élail une fontaine, dont le bassin avait la forme d'un trapèze. Des petits enfants chevauchant des dauphins en ornaient la margelle usée; une Eve nue était debout, et Teau coulait de ses deux seins de bronze, en filets minces.

Hans me désigna une des plus Jolies maisons de la place, appartenant à M. et M"»' Richter. Il m'affirma que j'y passerais ma vie, lorsque cette M°*^ Richter, présentement à Carlsbad avec la Souveraine, serait de retour à Brenz. J'observai qu'il me parlait d'elle avec ce mélange d'admiration jalouse et d'antipathie que nous trouvons chez nos provinciaux quand ils parlent des Parisiens.^Je demandai qui était M. Richter. J'appris qu'il dirigeait le théâtre privé de la Reine, une façon de théâtremodèle où on ne jouait que cinq ou six fois par an ; mais ces représentations attiraient des curieux de tout l'Empire, et même de l'Étranger: car elles étaient renommées pour la perfection unique de l'interprétation et de la mise en scène. M. Richter courait l'Europe pour trouver des acteurs hors de pair, voire de simples figurants.

Les explications de Hans furent interrompues par une musique militaire. Un régiment défila devant nous; je me rangeai contre le mur. Je me sentis |)éniblement affecté par le son inaccoutumé des

fifres, parla cadence brutale du pas, et par la vue d'un unifornfje qui me rappelait mon enfance vaincue. Hans prit instinctivement une attitude compassée; et il s'efforça ensuite de conjurer, par des obséquiosités un peu maladroites, la rancune persistante qu1l venait de découvrir en moi.

Deux minutes plus tard nons rentrions à la maison Hirsch, juste pour Theure du déjeuner. Je n'étais pas trop mécontent de ma matinée, mais je recommençais d'avoir des appréhensions au sujet de mon après-midi et de toutes les journées subséquentes. Je fus assez maussade. Hans ne dissimulait pas sa joie de m'avoir accaparé depuis le matin, et c'était le tour d'Anna de ne point dissimuler sa mauvaise humeur. Après déjeuner, je m'enfermai dans ma chambre, où je fis une sieste, faute de mieux. Je me réveillai à quatre heures, désœuvré et découragé. J'allai au hasard dans la maison, mais je m'y heurtai tout de suite à Hans, qui déci* dément me guettait.

Gomme la chaleur était accablante, l'idée me vint de lui demander si l'on ne pouvait aller quelque part prendre un bain froid dans la rivière. li parut charmé de ce désir qui me mettait de nouveau à sa merci, et il s'offrit à m'accompagner. Je l'entendis qui criait à sa mère je ne sais quoi dans l'escalier, puis il me rejoignit dehors. Nous allâmes jusqu'à la porte ogivale par où l'on passe du vieux

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Brenz dans la ville moderne en carton -pierre; mais, au lieu de suivre le nouveau Ring, nous prîmes une des premières rues de traverse qui s'y amorcent, et qui, à moins d cent mètres de là, se perdent dans la campagne.

Elle ne me parut différer de la campagne française que par un peu plus de sévérité : des bouquets de pins çà et là jetaient une ombre excessive parmi Tor des moissons mûres. La rivière qui, pour traverser la ville, s'est divisée en maints canaux, redevient une et soudain large. Comme la pente du terrain est presque nulle, elle s'attarde. On ne l'aperçoit pas de loin, on ne la devine pas, elle circule à même les blés, et parfois elle lave la racine des arbres.

Je revis les soldats que j avais rencontrés ce matin, qui faisaient des exercices de ponts. Un peu plus loin était leur école de nalation, et je crus d'abord que Hans me conduisait là. Mais nous pénétrâmes dans un petit bois où Teau était ombragée de partout. Le rivage irrégulier formait des criques. Le courant semblait arrêté. On voyait les cailloux du fond, les poissons vifs. Hans m'avertit que l'eau était très froide.

Cela me fil plaisir; je souffrais de la chaleur lourde et je goûtai par avance la morsure du froid. J'éprouvais des sensations composites, pour moi nouvelles, et qui me paraissaient être mes pra»

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mières sensations vérilablemenl allemandes : elles étaient composées de mélancolie, de sensualité un peu brute, de sentimenlalité très vague. Je trouvais à ce paysage de champs et de bois une physionomie représentative de TAUemagne. La température anormale, le soleil trop ardent aux lointains d'un ciel trop bleu, les barres de lumières qui traversaient la verdure noire des pins, tout cela me suggérait bien des images de régions méridionales et classiques; mais elles m'apparaissaient avec cette déformation particulière qu'elles subissent justement dans les imaginations allemandes, comme si ma sensibilité se fût acclimatée déjà. En moi se pressaient des souvenirs d'antiquité, mais d'une antiquité vue par Gœthe; une association d'idées, que le décor autorisait, me rappela une scène admirable de Wîlhelm Meister , celle du petit pêcheur qui se noie dans une rivière pareille, sous le même splendide regard du soleil indifférent.

Hans ne demeura dans l'eau que peu d'instants ; puis il se hissa sur la berge : je l'imitai. Il était taciturne et songeur, comme buté à une idée fixe. Ce silence et cette mauvaise humeur injustifiée me piquèrent. Je lui demandai, avec unegaité un peu fausse, pourquoi il ne disait rien et semblait triste. Il haussa les épaules, refusa de répondre, puis il rougit et, n'osant point me regarder, il murmura : <r Je crois que vous aimez ma sœur plus que moi. »

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Cet enfantillage me toucha d'abord très vivement, et, je ne sais pourquoi, Tinslant d'après, il m'irrita au plus haut point. Je ne pus retenir un léger cri qui ne signifiait pas grand'chose, qui marquait cependant plutôt de la surprise agréable. Je parlai ensuite à Hans raisonnablement. Je lui dis qu'au bout de moins de vingt-quatre heures, il ne pouvait guère s'agir entre nous d'amitiés éternelles, et que je n'avais pas eu encore le loisir d'interroger mon cœur sur ses préférences; mais que je sentais naître en moi une sympathie véritable, dont la soudaineté m'étonnait, indivise jusqu'à nouvel ordre entre le frère, la sœur, et même la vieille maman. Celte déclaration ne parut point le contenter, il donna brusquement le signal du départ et nous revînmes sans échanger quatre paroles.

Celte bouderie absurde acheva de m'agacer les nerfs. Je me mis à table sans appétit, j'éprouvais un trouble bizarre, une sorte de malaise voluptueux. Pour comble, la sœur se mit à me bouder comme le frère : nous ne pouvions causer qu'entre nous trois, le dîner fut morne. Je me retirai, le plus tôt possible, excédé. Je dormis mal; mais le lendemain, dès que j'eus les yeux ouverts, je me surpris à attendre avec la plus ardente impatience (|ue M"* Hirsch entrât dans ma chambre comme la veille, et sans doute aussi, comme la veille, à la minute juste où il serait le plus malséant d'y entrer.

Elle n'y maïKjua point. On venait de m*apporter mon thé, avec les toasts, Tœuf à la coque et, pardessus le marché, un petit bouquet. Je profitai de ce que je n'avais manifestement pas encore touché au déjeuner pour feindre de n'avoir pas aperçu les fleurs. Je crois qu'elle en fut piquée. Elle me demanda insidieusement s'il ne me manquait rien : je fis exprès de répondre d'un ton indifférent et bourru. Elle s'en alla, découragée et nonchalante, s'asseoir sur le canapé placé devant la table.

C'était me contraindre à m'asseoir près d'elle pour déjeuner. Je m'avisai que Hans ne tarderait guère avenir rompre ce tête-à-tète, et je poussai le verrou. Je n'avais pourtant point d'intentions, comme on dit; ou plutôt ce fut ce geste, à demi réfléchi, à demi machinal, qui me révéla que peut-être j'en avais. Mais je me remontrai aussitôt qu'elles étaient absurdes ; que la sentimentalité d'Anna ne me donnait point le droit de conclure à la facilité de ses mœurs ; enfin, que son ignorance même delà discrétion et de la pudeur étaient les marques les plus évidentes d'une extrême naïveté. Je me rappelais bien certains récits que Ton m'avait faits, de privautés qui seraient coutumières, en Angleterre ot en Allemagne, entre pensionnaires et hôtesses ; mais je qualifiai ces récits-là de contes à dormir debout, et ma timidité me fournit tous les prétextes possibles, de prudence autant que de décence.

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pour m'inlerdire aucune lenlalive sur la verlu de M'*' Hirsch : ce qui ne m'empêchait point de me lixer, pour en être venu à bout^ le délai maximum d'un quart d'heure.

Le sang-froid était ce qui me manquait le plus. Il semblait que l'incohérence et la mobilité folle de ma pensée se fussent communiquées à mes nerfs, à ma circulation. Je ne sais pas comment je fis pour aller de la porte jusqu'au canapé. Lorsque je m'y laissai tomber près d'Anna, mon cœur battait éperdumenl et sans aucun rythme. Je n'étais pas capable de dire une phrase de suite : dans ces conditions-là, ce n'est pas commode de trouver les mots qu'il faut dire pour séduire — surtout quand on n a jamais séduit personne.

Et puis je sentais, par une sorte de télépathie, Anna encore plus agitée, plus égarée que moimême; alors il ne me paraissait pas vraisemblable que nous pussions entamer maintenant un flirt savamment mené [)our aboutir. On voit que j'avais sur la séduction des idées toutes littéraires : je ne soupçonnais pas que les choses se passent beaucoup plus simplement quand un jeune homme de vingt ans et une jeune fille de dix-huit se trouvent côte à côte à se toucher, troublés tous les deux, et (jue l'un des deux au moins est dans ce désordre où j'ai dit que j'étais.

Sans que l'épaule gauche d'Anna perdît le con-

lad de mon épaule droite, sa main put s'étendre vers le bouquet; elle le saisit, me le présenta. Puis elle tourna très légèrement la tête vers moi. Je fis de môme, nos joues s'effleurèrent, elles étaient brûlantes. Nous demeurâmes ainsi, résolus tous deux à ne faire, ni moi ni elle, le premier mouvement décisif. Nous continuions toutefois, avec une incroyable simultanéité d'hypocrisie, à virer insensiblement nos visages ardents Tun vers l'autre. Nos lèvres s'attiraient par une aimantation lente ej continue.

Comme elles allaient se goûter enfin, le bouton de la porte tourna. Anna tressaillit : je lui pris la taille pour la rassurer. Je criai avec impatience : « Qu'est-ce que c'est? » Je savais bien que c'était Ilans. Il me demanda si j'avais vu sa sœur. Je lui répondis qu'elle n'était naturellement pas avec moi et qu'on ne pouvait pas entrer. J'ajoutai : «A tout à l'heure, je m'habille », et je l'entendis qui s'éloignait.

Anna avait poussé un léger soupir, mais elle n'avait profité de cette alerte que pour modifier avantageusement ses positions. Mon hypocrisie ne se démentit point, la sienne se lassa plus vite; et elle ne dilféra guère de me faire connaître que sa naïveté n'allait pas jusqu'à ignorer les ressources et les saveurs du baiser amoureux. Vous sentez qu'il serait délicat de vous préciser davan-

tage les limites de sa science — et aussi de ses complaisances. Il faut que vous m'entendiez à demi-mot. Au fait, c'est justement par les demimots que je puis vous en donner une idée vraie.

Dès que M"** Hirsch m'eut quitté, j'achevai en hâte ma toilette et partis à la rencontre de Hans; j'étais un peu étourdi et fort inquiet. La mine de Hans me rassura : il paraissait de bien meilleure humeur que la veille, et ne fit aucune allusion à la clôture inusitée de ma porte. Anna, quand je la revis à table, ne laissa percer aucune confusion ; je ne puis dire cependant qu'elle m'accueillit comme si de rien n'était, car elle ne dissimula point son bonheur ni le goût vif qu'elle avait conçu pour moi. Je ne parle pas du vieux portrait : la dame semblait créée et mise au monde pour ne jamais soupçonner.

Elle laissait à sa fille une liberté biblique! J'aime à croire que nul ne soupçonna dans la maison à quelles coupables extrémités nous poussions, Anna et moi, notre flirt ; mais ce flirt même ne pouvait être ignoré. Tous nos gestes en faisaient foi : je les trouvais d'une immodestie un peu inutile ; mais, n'étant point du pays, je n'avais pas à donner la note. De ma part, la réserve eût été ridicule.

Je me laissais donc promener au clair de lune. Je me partageais d'ailleurs presque également

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entre m sœur et le fr^re. Il m'arrivail de la planter Là pour suivre Hans à la brasserie. J'y connua quelques sous-officiers, qui ne valent pas la peine que je les croque, et des ('îludianls candides, tendres, musiciens, métaphysiciens, qui avaient une prodigieuse capacité d'estomac.

Cette vie n'était point dépourvue d'agréments, mais je la trouvais uniforme, peut-être aussi fatigante, et je recommençais de pester contre laReine, qui aurait bien pu m'aviser à temps de sa fugue, et me laisser finir mes vacances à Trouville. Enfin, un beau matin, Babenberg reparut, toujours souriant et falot. Jamais je ne l'avais trouvé si gentil; je faillis l'embrasser à la mode de Souabe, quand il m'annonça que Sa Majesté revenait le soir et que je m'installerais au Château le lendemain.

Mes hôtes prirent la chose moins gaiement. Tout le monde pleura, même Érasme, et Hans fut celui des trois qui pleura le plus. Je leur protestai que ce désespoir me flattait infiniment, mais je ne pus me défendre d'ajouter qu'il me paraissait excessif, îa maison Hirsch et le Château étant porte à porte. Hans me repartit d'un air sombre que les personnages attachés à la cour vivaient fort à part, et que nous ne nous verrions pour ainsi dire jamais. Je me dispensai de répliquer que cela me peinerait certes, mais qu'après tout je n'en mourrais pas. J'estimais qu il était grand temps de passer à d'autres exer-

d'un enfant d'hier ' 187

cices, et que j'avais assez approfondi mes études sur la petite Jjourgeoisie allemande.

D'autant que, le lendemain matin, tout en m'aidant à empiler mes vêtements dans mes malles, M"' Hirsch me fit faire une excellente et complète récapitulation.

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