‹ Confession d'un enfant d'hierChapitre 7 sur 9 · LETTRE VI · texte numérisé non relu

LETTRE VI

Après le repas d'une heure, qui s'était bien prolonge jusqu'à deux heures et demie, la servante, émue, rouge et toujours décolletée, rentra vivement dans la salle, pour m'annoncer que Ton m'envoyait quérir du Château. Derrière elle apparaissait un grand vieillard, ensemble obséquieux et vénérable. Je ne pus discerner à sa physionomie, ni à son costume — fort galonné, s'il était liaut fonctionnaire ou laquais : il me tira de doute en chargeant ma malle sur son épaule.

La bonne M"® Hirsch se leva et me récita un compliment appris. Au dernier mot, elle m'honora d'un plongeon, qui était quelque chose comme un raccourci de révérence de cour, ou ce que Saint- Simon appelle si bien une « révérence perpendiculaire ». Je fus très touché, quoique je n'y eusse rien compris du tout, et je l'assurai de ma reconnaissance filiale, en termes qu'elle ne comprit pas

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(lavanfage. Puis elle se relira discrètement. Les deux enfanls donnèrent un libre cours à leur douleur, sans avoir égard à la présence de la bonne ni du missus dominicus. Mans me sauta au cou et m'embrassa à maintes reprises, avec cette naïveté des étudiants allemands qui ciïarouche quelque peu notre réserve occidentale. Encouragée par Texemple fraternel, Anna me traita de même, et fit de son mieux pour révéler aux assistants le secret de notre intimité. Je m'arrachai à ces étreintes et je suivis l'homme du Château.

Lorsque nous pénétrâmes dans îa Rr\sl(lence, le soldat qui était de faction oublia sou impassibilité pour me sourire. Le portier lui-même vint sur le pas de sa loge et me souhaita la bienvenue : on ne saurait croire combien cette familiarité, cette sympathie un peu banale de l'accueil est réconfortante pour Tétranger. Quant à mon portefaix magnifique, il ne cessait pas de me faire la conversation, mais je lui répondais au petit bonheur, car je n'entendais son allemand non plus que celui de M"^" Hirsch.

La cour intérieure me parut d'un rococo aussi maladroit et aussi outré que la façade; mais je me retrouvai, dès le vestibule, dans un décor de bourgeoisie. Je rencontrai dans l'escalier des servantes aiïublées comme celle de la maison Hirsch, qui portaient des piles de linge, ou des plateaux aveo

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des reliefs de déjeuner. Je passai devant' des portes ouvertes, et la vue rapide que j'eus de la simplicité des appartements me fit par avance concevoir quelques inquiétudes au sujet de. ma chambre, où Ton me conduisait.

Je fus bien agréablement surpris qu'elle n'eût point l'air d'une chambre de domestique (comme, au reste, les logements des plus grands seigneurs à Versailles), J'eus même lieu d'être touché par certains détails qui marquaient, ou que Ton avait souci de me plaire, ou que Ton se méfiait de mon ironie. Ainsi plusieurs clous, demeurés veufs au mur, témoignaient qu'on avait retiré des cadres dont j'eusse pu sourire. Un portrait de l'Empereur allemand faisait pendant à une grande photographie, par Braun, du Monsieur Thiers de Monsieur Bonnat. Une « carte de visite » de la vieille Reine était placée tout près de mon lit, et j'avais de la literie française. Enfin, le sucrier, le flacon de fleur d'orange étaient abondamment garnis; et comme j'avais ouï dire que Sa Majesté veillait elle-même aux moindres choses, je ne pus me défendre d'un peu de snobisme ému, à la pensée que peut-être bien une sollicitude royale doublait le prix de ces attentions.

La chambre, basse de plafond, et même mansardée, était cependant gaie et claire, avec une admirable vue sur la campagne, par-dessus les

pignons elles toits. J'avais, à côté, une autre pièce, guère moins grande, arrangée en cabinet de toilette. Mon guide ouvrit une porte sous tenture, et me montra que ce cabinet communiquait avec la galerie supérieure de la bibliothèque, qui occupait deux étages. Je vis d'en haut une salle octogonale, prenant jour sur le toit, meublée d'armoires et de pupitres en chêne sculpté tout noirci. Un buste d'homme, juché sur un socle, occupait le centre, et deux sphères énormes le flanquaient.

J'avais hâte d'être seul. Enfin on me laissa. Je me sentais déjà chez moi. Je rangeai mes afi'aires, et distribuai quelques photographies de famille autour des images officielles. Mon établissement me parut si agréable que je ne pus concevoir aucune privation au milieu de cet agrément; et j'allai me fourrer dans la tête qu'avant le soir, quelque personne complaisante, à la façon de Anna Hirsch, viendrait me rendre visite. Je me mis dès lors à mon aise, afin de Taccueillir comme il sied. J'ai <à peine besoin de vous dire que mon attente fut vaine. Alors je m'ennuyai; je passai dans la bibliothèque et je pris trois ou quatre volumes au hasard. Il se trouva que j'étais tombé sur des productions erotiques du temps de laRévo* lution française. Je n'en fus pas étonné médio* crement.

Je pensais faire dès le lendemain mes débuts de

lecteur; mais Babenberg, qui prit la peine de monter jusque chez moi, m'informa que je ne pouvais entrer en fonctions avant d'être présenté. Or, on ne peut l'être que le dimanche à l'issue de la messe, et nous étions samedi. Il m'oflFrit â déjeuner dans une brasserie, où je vis Hans, qui nous salua, mais n'osa point nous aborder. Je ne sus que faire du reste de mon après-midi. Les méchants bouquins que j'avais pris m'assommèrent : j'allai les remettre en place. Puis, au lieu de rentrer dans ma chambre, je flânai, je fis le tour de la galerie. J'avisai une porte, je l'ouvris : elle donnait sur une tribune, à mi-étage d'une vaste pièce de même hauteur que la bibliothèque, mais éclairée de face par une large baie et décorée en manière d'atelier. Je demeurai stupide à la vue de la Reine elle-même, qui était assise devant la fenêtre. Heureusement, j'avais fait peu de bruit : car elle ne soupçonna point ma venue; et je pouvais filer — mais la curiosité me retint.

Sa Majesté n'était point seule! Je comptai huit personnes qui faisaient cercle. Aucune n'avait pu m'entendre, pour la bonne raison qu'elles étaient sourdes; et muettes par-dessus le marché; en un mot, c'étaient huit poupées de grandeur nature, vêtues, les unes en hommes, les autres en femmes. La Reine, droite et ankylosée, fardée, émaillée, coiffée d'une lourde perruque blonde, ne me parut pas

beaucoup plus humaine que les huit mannequins du conciliabule (Hranfçe qu'elle présidait. J'avais trop de littérature i)our ne pas me souvenir d'Hoffmann, mais le fantastique a peu de prise sur mon imagination; et je pus à peine me tenir de rire tout haut lorsque j'entendis la Souveraine adresser tour à tour la parole, gravement et en français littéraire, à chacun de ses interlocuteurs figurés. Je devinai qu'elle répétait ses audiences. Elle faisait les demandes et les réponses : il faut bien, quand on s'adresse à des personnages de cire; mais je pus constater [)ar la suite qu'elle agissait de même avec les personnages de chair et d'os.

Quand ce fut le tour du huitième mannequin, la Heine lui dit : « Ah! vous êtes notre nouveau bibliothécaire français? Nous éprouvons une sympathie bien vive pour votre beau pays. Quel Age avez-vous? Vingt-deux ans, à ce que l'on m'a dit. Et encore les paraissez-vous à peine. Êtes-vous marié? Non. D'ailleurs il n'y a pas de temps perdu. ))

Ce dialogue, si je puis dire, monologué fut interrompu par l'entrée brusque d'une jeune femme que je pris à sa tenue pour une femme de chambre : mais elle aborda si familièrement sa maîtresse que je ne doutai point qu'elle fut dame d'honneur, et même un peu favorite. Elle la gourmanda. Sa Majesté, dit-elle, se surmenait. Elle entraîna Sa

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Majesté dans la pièce voisine, et moi j'eus le toupet (le m'avancer jusqu'à la balustrade de la tribune, pour mieux voir les poupées, en particulier celle qui me figurait. Après quoi je m'en retournai chez moi, par le même chemin que j'étais venu.

Je me trouvais avoir, par surprise, répète ma présentation, moi aussi; et cela m'assurait contre toute possibilité d'être ému quand je subirais cette épreuve pour de bon. J'y allai, le lendemain, plutôt d'humeut narquoise. J'avais dû m'endimancher, et je me faisais à moi-même l'effet de ces paysans qui tirent du coffre une fois par hasard leur redingote et leur chapeau de haute forme. Un petit groupe de gens, hommes et femmes, faisaient antichambre en même temps que moi dans la galerie qui précède la chapelle. Ils ne me parlèrent point, mais ils me regardaient avec bonhomie. Un laquais chamarré m'invita à m'asseoir « sans compliments

Cette slmplicllô n'excluaît cependant point Vapparat, et la Reine fit une entrée fort solennelle. Elle était vêtue de soie noire, sans aucune mode, et marchait entre deux dames d'honneur, dont l'une était ma connaissance de la veille, et l'autre, une incroyable caricature dans le style Louis-Philippe. La Reine me parut encore plus grande qu'à la première vue, et toujours étonnamment droite. Elle passa en saluant fort poliment, mais elle allait

sortir sans avoir rien dit, quand un vieux dignitaire en riche uniforme me fit signe de m'avancer, et me nomma tout haut.

« Ah! fit la Souveraine, s'arrêtant, vous êtes notre nouveau bibliothécaire français? Nous éprouvons une sympathie bien vive pour votre beau pays. » Je m'inclinai. « Quel âge avez- vous? » Je crus devoir répondre, ce qui fit que nous prononçâmes ensemble : vingt-deux ans. Mais elle ne se démonta point : « C'est, poursuivit-elle, ce qu'on m'avait dit. Vous les paraissez à peine. Êtes-vous marié? » Je n'osai dire : non, mais elle le dit, et elle ajouta : « D'ailleurs il n'y a pas de temps perdu. » En dépit du respect qu'elle m'inspirait déjà, je fus pris d'une hilarité que j'aurais eu bien de la peine à ne point trahir, si la profondeur de mon inclination ne m'avait aidé à lui dérober ma physionomie.

Quand la Reine eut passé, les gens qui étaient là demeurèrent, flânant et causant entre soi. N'ayant à qui parler (car Babenberg s'était retiré avec la Reine), j'observais. Mon attention se fixa naturellement sur la personne qui me parut pré-, pondérante. C'était une femme : je devinai cetle fameuse M"'^ Richter de qui Hans m'avait parlé dès le premier jour, mariée au Richter qui dirigeait le théâtre modèle de Brenz.

Elle était mûre, avec un air de puérilité persistante qui pouvait induire en illusion sur son âge,

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cl elle avait, en s'empâlanl, gagné je ne sais quel charme lourd qui ne lui avait, par contre, pas trop fait perdre de la finesse de sa beauté. Sa carnation était magnifique ; un sang vif circulait à fleur de son épiderme , mais ne s'y extravasait point, comme il arrive aux Anglaises qui ont la peau trop délicate et le teint trop clair. Ses cheveux, d'un blond rare, cendrés et toutefois brillants, s'harmonisaient avec ses yeux, qui étaient gris, voilés de tendresse, pétillants de malice, clairs d'intelligence profonde. Ses lèvres, un peu trop gourmandes, découvraient, quand elles souriaient, de toutes petites dents candides, des dents naïves. Toute sa personne exprimait si décidément Tâme allemande que je m'étonnai de sentir, dès le premier regard croisé, une sympathie entre elle et moi, comme entre deux exilés de même race qui se reconnaissent « pays » : c'est qu'il y a des parisiens de partout, et M°*® Richter était une parisienne d'entre Vienne et Berlin. Elle Tétait d'abord par sa volonté de l'être, un peu par le ton de sa blague, dont je devinais la qualité boulevardière aux jeux de sa physionomie, et puis par certains raffinements de toilette, ne fût-ce que par Télé-» gance de ses bottines.

L'attention qu'elle me faisait l'honneur de m'accorder m'intimida. Mais la glace fut vite rompue. Je lui fus présenté par le même personnage qui

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m'avait présenté à la Heine : il sNVarla onsniîo '•' nous laissa en t(He-à-l(^le. M'"'' Uichtermc drcLii-. sans pins de préambule que nous serions amis c que nous nous verrions beaucoup. L'heure el k lieu étaient peu favorables pour lier connaissance; mais ayant aujourd'hui congé, car Sa Majosté observait le repos du dimanche, j'en devais profiter pour lui venir faire chez elle ma premi(Vc visite, et elle me réservait son après-midi.

Je me sentis d'autant plus touché de ces paroles que la musique en était délicieuse. La voix bien timbrée donnait une valeur aux moindres choses, en chantant ce qui ne vaut pas la peine d'être dit. Le langage était singulier. M""* Richter ne parlail point, comme les autres personnages de la cour, un français correct, appris dans les livres. Elle avait un accent allemand très accusé et qui paraissait irrémédiable, une syntaxe fantaisiste. Elle semait ses phrases de fautes, mais qui n'étaient jamais indiiïérentes, et qui révélaient, en même temps que Tignorance de la grammaire, un sens profond et pittoresque du français. Enfin je retrouvais dans son discours toutes les correspondances de cette bigarrure germanique et parisienne que j'avais déjà cru remarquer dans sa personne et dans son vêtement.

Lorsque je quittai M"' Richter^ je n'étais point sous le charme : j'étais dans Tenlhousiasme. J'at*

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tendis avec une impatience d'amoureux Fheure fixée pour ma visite, ou plutôt pour ujon rendezvous. Je ne me lassais pas de m'extasier sur ma chance. Je ne craignais plus la nostalgie, ni la longueur ou la monotonie des journées, Brenz me paraissait un Éden puisque jy avais une amie. Et quelle amie! Spirituelle autant que désirable, sentimentale, maternelle, peut-être complaisante.

Notre conversation de Taprès-midi ne diminua point mon ravissement et précisa mes illusions. Je ne doutais pas que M"*' Richter dût être, un jour prochain, ma maîtresse. Cela allait de soi, comme pour Auna Hîrsch : mais je faisais déjà des comparaisons désobligeantes pour la pauvre petite, hier encore complice de mes jeux pervers. Je n'étais pas encore blasé sur les familiarités soudaines de Tamitié allemande, et j'attribuais aux plus innocentes le sens de promesses formelles.

Dans le salon du rez-de-chaussée, dont les fenêtres s'ouvraient sur la place triangulaire, les choses mêmes semblaient me faire un accueil empressé. Les meubles, les bibelots venaient de Paris : je les reconnaissais et j'étais flatté. Je ne m'apercevais pas encore que le f^ennanisme inconscient de M""** Richter avait de ces éléments parisiens composé un ensemble tudesque, et tel que l'on en voit d'ailleurs à Paris même, chez des juifs trop récemment transplantés d'outre-Rhin. J'avais déjà un

fauteuil qui m'appartenait: il était profond, il invitait aux causeries lentes el errantes. Je m'y sentais prisonnier pour longtemps, pour toujours, sous le regard placide el cependant perspicace de M"'" Richler. Elle s'était placée à contre-jour; une chaude lumière cernait l'ovale de son visage un peu trop plein et velouté comme un beau fruit.

Nous demeurâmes dans ces positions deux heures sans désemparer. M""' Richter ne m'interrogeait pas précisément, et je ne sais comment elle me suggéra de tout lui avouer de moi-même, jusqu ades dessous d'ame où ma conscience n'arrivait pas d'ordinaire à pénétrer. Elle ne semblait d'ailleurs prendre à mes confidences qu'un intérêt de politesse, et je démêlai qu'elle n'avait donné cette tournure à l'entretien que pour en venir à se confesser elle aussi, sous couleur de réciprocité.

Elle le fit avec une impudeur stupéfiante. Il est vrai que sa psychologie, volontiers un peu pédantes(|ue, sauvait à la rigueur les apparences : cette confession aurait pu passer pour une espèce de leçon clinique; seulement le pittoresque du discours en corrigeait la pédanterie. Ne pouvant m'expliquer son caractère sans m'initier à ses intimités conjugales, M"° Richter me fit d'abord de son mari un portrait en pied. Comme littérateur» elle le jugeait avisé, homme de talent et surtout de savoir-faire, sans personnalité. J'appris en

outre qu'il était volage et incapable de sentiments [irofonds. Il courait l'Europe, non point, comme Ton m'avait prétendu, pour y racoler des interprètes de choix, mais tout bonnement pour suivre en ses tournées une fameuse actrice italienne, quadragénaire et ardente, qui était sa maîtresse en titre. M""^ Richler ne me dissimula point sa jalousie, ni la nature particulièrement physique de cette jalousie, qui l'avait poussée à tenter, pour retenir son infidèle, de tout ce que peut inspirer à une épouse la candeur la plus dévergondée. Vous m'excuserez si je vous ouvre de tels horizons : je ne fais qu'ouvrir des horizons, au lieu que M""® Richter ne parlait point par sous-entendus. Moi, ces détails extraordinaires ne m'ahurissaient pas trop, j'étais ensorcelé — pourtant lucide : je voyais bien qu'elle ne racontait pas ses peines pour amorcer le consolateur, et qu'elle n'obéissait qu'à un impérieux instinct d'exhiber son moi, dès qu'elle avait trouvé un spectateur de bonne volonté. Pour l'adultère, si elle y pensait, c'était comme à un moyen et non comme à une fin. Je compris, ou elle me laissa comprendre, qu'elle ne ferait jamais une sottise gratuite, mais qu'elle risquerait à l'occasion une aventure. Elle était d'avance à la merci de l'homme qui lui promettrait Paris. Il me sembla môme qu'elle me jaugeait, pour voir si j'étais de taille à l'enlever; mais elle avait

irop de bon sens pour hésiter sur la négative, et elle me classa dès lors parmi les amis platoniques.

Je n'en fus pas moins assidu. Mes fonctions officielles ne me prenaient que deux heures par jour, .le les passais dans l'atelier du la Reine, à qui je lisais la Revue des Deux-Mondes. La jeune dame irhonneur de qui je vous ai parlé était toujours présente à ces lectures, et me regardait beaucoup, mais sans me dire jamais un seul mot. Elle était comtesse de Gliicksladt, et s'appelait, de son prénom, Augiisla. Sa iMajoslc l'appelait familièrement Tala : c'est une habitude (|ue je pris moimôme par la suite, (toninie vous verrez.

Aussitôt ma corvée de leclure finie, je courais chez M"'' Richler, ou plutôt chez Lotte : car avec elle aussi, j'en étais au petit nom, et même nous nous tutoyions lorsque nous parlions allemand, mais nous ne parlions que français. Noire amitié avait toutes les mièvreries de Tamour sans aucune de ses privauti^s. F<»ule de mieux, nous causions, nous n'étions jamais las de causer ni l'un ni l'autre. Nous touchions à lout avec une liberté entière. Les grossièretés n>cme ne la rebutaient pas, ou bien elle feignait de s'y plaire pour me paraître plus camarade. Nous passions de là, sans elïort, à la métaphysique. Nous dissertions sun Wagner, et elle me déchilïrait la Tétralogie. Soa érudition était prodigieuse, sa sensibilité, uuiver-

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selle — a moins qu'elle me jetât tout bonnement de la poudre aux yeux — ou encore qu'elle sût de tout par frottis : car elle disait entretenir des correspondances avec toutes les illustrations contemporaines; aucun personnage d'Allemagne ou de l'Étranger ne passait par Brenz sans fréquenter chez elle et s'asseoir à sa table quotidiennement.

Il n'y avait point pour le moment de visiteurs, ce n'était pas la saison, et Lotte semblait se consacrer uniquement à moi. Elle recevait pourtant, du moins les gens de la ville, mais je ne sais par quel miracle elle se trouvait toujours seule et libre à mes heures. Moi, je quittais tout pour elle. Croiriezvous que je ne lui aurais pas seulement dérobé une demi-journée, fût-ce pour chercher le dérivatif nécessaire au platonisme qu'elle m'imposait? Heureusement le hasard s'en mêla : vous jugerez s'il le fit bien.

Un soir d'octobre, j'avais dîné chez M™* Richter et, par exception, avec de nombreux convives : car, d'ordinaire, je n'y dînais qu'en tête-à-lête et, comme je disais, maritalement. Je rentrai au Château après minuit, heure indue en Souabe. J'avais mangé copieusement : M"® Richter est une excellente directrice de cuisine, qui fait de savantes combinaisons des recettes viennoises et françaises* J'avais en outre bu pas mal de vin du Rhin et de Champagne, j'étais fort gai et je sentais très vive-

ment ma solitude. Je m'endormis quand même assez vite, étant accoutumé à me coucher plus tôt; mais ma tête ne cessait point de travailler, ni mes sens de percevoir vaguement.

Je crus entendre sonner deux heures, et ensuite frapper à ma porte. Un coup plus fort acheva de me réveiller. Je fis de la lumière et, comme je ne m'enfermais jamais au verrou, je criai d'entrer. Je vis paraître la comtesse de Gliickstadt, en robe de chambre- Elle m'informa que Sa Majesté avait une insomnie et me priait de venir lui faire la lecture h l'instant même, comme j'étais. Je fis observer en riant à la comtesse que je n'oserais point. Elle haussa les épaules et, passant par mon cabinet de toilette, alla attendre, sur la galerie de la bibUothcque, que je fusse vêtu à peu près décemment.

Mon hilarité ne dura point, je me sentis de la pire humeur, et aussi mal en train que possible pour lire la Revue des Deux-Mondes : vous conviendrez que ce n'est pas une lecture de nuit. J'envoyai au diable la Reine et ses insomnies, je me dis que, si elles étaient fréquentes, cela promettait d(î devenir drôle, je pestai de tout mon rAvm contre la tyrannie des grands, et j'invoquai l(»s droits de l'homme.

Enfin, il fallutbien rejoindre Augusta : elle meconduisit par les chemins que j'avais déjà pris la veille (le ma présentation, et qu'elle ne se doutait guèret

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que je connusse. Nous descendîmes dans Tatelier, d'où nous passâmes dans la chambre de la Reine qui était immédiatement voisine. J'y retrouvai les meubles bourgeois et le palissandre de la maison Hirsch. Au reste je n'y voyais goutte, l'éclairage n'étant que d'une lampe; le lit seul apparaissait lumineux, bien que relégué dans le coin le plus sombre; et même on ne s'expliquait guère d'où cette lueur pouvait provenir : elle semblait émaner du lit même, des draps blanchâtres, du visage surnaturel de la vieille Reine, de ses fards phosphorescents.

Sa Majesté portait une blouse rose ; une mousseline de soie blanche la coiffait en sphinx et dissimulait l'absence de perruque. Ses doigts de morte étaient chargés de bagues. Je saluai profondément. La Reine daigna s'excuser du dérangement qu'elle me causait, puis elle me pria de m'asseoir près de la lampe, c'est-à-dire fort loin du lit. M°^^ de Glûckstadt me remit un livre et prit sa tapisserie au gros point.

Je ne fus pas fâché d'avoir à lire autre chose que la Revue, mais je pensai être le jouet d'un rêve quand je vis que le livre était un de ces romans licencieux qui m'étaient l'autre jour tombés sous la main. Seul, je n'ai jamais pu feuilleter un de ces romans-là sans un peu de honte et de malaise : jugez de ce qu'ajoutait à mon embarras la pré-

sence de deux femmes. Je a'ai de ma vie été si gène de ma contenance. La Reine veut qu'on lise bien, il fallait que je misse le ton : j'y tâchais malgré mon ellaremenl. M"''' de GUickstadt ne faisait pas un point plus vite et Sa Majesté ne sourcillait pas. Je pris mon parti, ma voix s'assura, et longtemps je déclamai dans le silence.

Enfin la Reine s'assoupit. Augusta me prit le livre des mains; mais, au lieu de le fermer, elle en poursuivit la lecture tout bas, avec une curiosité ardente, maintenant avouée. Elle était penchée sous la lampe. Je n'osais partir sans avoir reçu congé ; et puis je commençais moi-même à être fort troublé de toutes ces bizarreries. M"^ de Gliîckstadt, hâtivement et sommairement vêtue, me parut fort bien, et son désordre me parut propice. Je m'approchai d'elle, feignant à mon tour de m'intéresser à la suite du récit, que je lus sans façon par-dessus son épaule. Nos corps se frôlaient, et comme elle ne me repoussait point, je jugeai le moment venu de jouer une scène à la Casanova.

Je sentais bien que mon audace était surtout littéraire et que, sans un peu d'aide, je n'arriverais jamais à mes fins; mais je soupçonnais la Gliîckstadt d'être infiniment plus pratique et moins novice que moi. Je n'hésitai pas à risquer le tout pour le tout, et je pris Tolfeusive sî franche-

ment (|ii'il fallait que Tennemie cédai, à moins de crier au secours, d'éveiller la Reine, de faire esclandre. Je comptais qu'elle y regarderait à deux fois. J'avais cependant grand'peur. Mais tant pis! De fait, elle affectait d'être absorbée dans sa lecture au point de n'apercevoir pas même que je ('attaquais en fourrageur. Alors je me décidai à lui dire tout bas et de sang-froid qu'elle serait fort aimable de me reconduire à ma chambre, attendu que je ne saurais jamais retrouver le chemin tout seul. .

Elle fit un signe cre consentement, et se rajusta pour m accompagner. Je crus que j'avais sottement manœuvré, que la partie était perdue : mais elle n'eut garde de me ramener par où nous étions venus, et elle me fit d'abord traverser sa propre chambre, qui avait deux portes, Tune donnant sur l'appartement royal, l'autre sur les corridors. Tandis qu'elle fermait l'une, je courus à l'autre, la fermai et retirai la clef.

Je hasardai alors une de ces gamineries qui nous deviennent impossibles à partir d'un certain âge, mais que mon air d'extrême jeunesse me permettait encore. Avant que l'aimable personne, d'esprit et de gestes un peu lents, pût se reconnaître et se retourner, j'avais jeté à droite et à gauche tout le superflu, et même le nécessaire, de mon costume, et je m'étais fourré dans son lit. « Oh ! ces Fran-

çais!... » murraura-t-elle. J'entendais déjà le langage des étrangère^, et je savais que cette exclamation signifie qu'elles capitulent. Heureusement! car mon stratagème me réduisait maintenant à l'expectative. Augusla ne me laissa point languir. Elle me déclara gaiement, non sans un peu de lourdeur germanique, que ma présence dans son lit ne l'empêcherait pas de s'y mettre : je lui repartis que j'y comptais bien, et elle sauva par la plaisanterie ce qu'il y a toujours d'un peu ridicule dans le déshabillage, même pour les personnes de son sexe. Elle ne prolongea d'ailleurs ce badinage que juste ce qu'il fallait, et me fit constater ensuite que, sans prendre les agréments de l'amour au tragique, elle les prenait au sérieux.

Comme elle était avec cela fort raisonnable, elle n'attendit pas l'alouette ni le jour, et, au bout d'une petite demi-heure, elle me reconduisit chez moi. J'invoquai les usages protocolaires pour obtenir (ju'elle me rendît ma visite et demeurât dans ma chambre aussi longtemps que j'étais demeuré dans la siennne. Je vous avoue que j'étais déjà il:::;is le demi-sommeil quand elle se glissa dehors. Les événements de cette nuit me paraissaient dignes d'être médités, mais je remis au lendemain la réflexion et la psychologie.

Au reste, j'avais depuis quelque temps perdu l'habitude des examens de conscience solitaires ".

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ce n'est plus qu'en dialoguant avec M™" Richter que je faisais des découvertes en moi. Il ne me semblait point malhonnête de lui confier ma bonne fortune : je mettais avant' tout les droits de son amitié, et n'aurais cru commettre d'indélicatesse qu'en lui gardant un tel secret. Je ne le trahissais point par vanterie, ni par intérêt : je n'avais nul espoir d'exciter son émulation. Enfin, le tour ào nos conversations était théorique, nous envisa-. gions les événements de notre vie comme des données de l'expérience, et nous traitions cette matière à la façon des savants professionnels, sans émotion comme sans réserve.

Considérant de ce point de vue sérieux mon aventure, M""* Richter y voyait d'abord un inespéré sujet d'étude pour sa curiosité comme pour la mienne. En effet, elle avait cette opinion (dont j'ai mainte et mainte fois par la suite vérifié la justesse), que les différences de race sont irréductibles, et ne peuvent manquer de produire, entre deux êtres qui s'aiment, d'exceptionnelles, d'instructives réactions. A la vérité, dans la première ébullition, toute superficielle, de l'amour, rien de oien notable ne se manifeste; mais au bout d'un temps assez bref, les deux amants nés ennemis se heurtent, quand ils veulent se rapprocher, à la oclison invisible qui les sépare. Leurs sensibilités sont divergentes; tout, de l'autre, les choque, jus-

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qu'à l'anatomie, jusqu'au langage des gestes, qui est étranger.

J'objectai à M""" Richter que je n'aimais pas du tout Augusta, et ne pensais pas en conséquence que notre conflit pût jamais oflrir le moindre intérêt scientifique. Les conditions de l'expérience auraient été plus favorables, si j'y avais eu elle pour partenaire. Elle ne fit seulement pas mine de comprendre et me répliqua que je tombais mal, vu qu'elle avait la prétention d'être une des rares personnes véritablement cosmopolites, et pouvant être appareillées à des individus de n'importe quel pays. Elle ne portait pas sur moi le même jugementy et me réputait au contraire étroitement français — tout en me reconnaissant une aptitude à pénétrer les âmes étrangères. Elle voyait peut-être juste en ce qui me concerne, mais elle se trompait sur elle-même : car elle était, encore une fois, bien Allemande, en dépit de ses ambitions et de son parler parisien.

M""' Richter, qui avait Te sens du confortable, ne prisait pas seulement les avantages scientifiques de ma liaison avec la comtesse de Gli'ickstadt. Elle me félicita d'avoir résolu au mieux, pour l'hygiène et pour la commodité, cette grave question de la maîtresse, et d'avoir désormais la tête libre pouï rêver à une organisation définitive de ma vie.

Je n'avais que faire d'y rêver : c'est elle qui me die-

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lait des plans d'avenir. Elle n'imaginait point pour moi d'autre débouché que la littérature. Non qu'elle m'attribuât du génie, une vocation, ou même des promesses bien certaines de talent. Elle n'était pas comme vous, qui voyez vos amis sous la catégorie lu sublime : elle jugeait les siens rigoureusement. Vlais, à défaut de génie, elle m'accordait une intelligence à toute fin, et une volonté surtout faite d'obstination permanente. Elle me trouvait avec cela fort instruit, et j'étais particulièrement sensible à cette louange : car depuis que je vivais parmi des Allemands, dont Tappareil d'érudition m'a toujours imposé, je n'étais pas éloigné de croire que je ne savais rien du tout. L'ensemble de ces qualités lui semblait présenter les garanties d'un joli succès et d'une belle carrière littéraire, en France.

Je lui déclarai ma répugnance pour l'état de littérateur, dont je jugeais d'après certains camarades de l'École, que j'avais vus, démangés d'écrire, porter à de pauvres journaux des chroniques sans signature. Elle se moqua de mon information ; je vis qu'elle en savait beaucoup plus long que moi (cela n'était point difficile) sur les gens le lettres, même, ou surtout, les parisiens. Je tins bon; je ne voulais entendre parler ni de métier, ni de concurrence, et je n'admettais la vie littéraire que dans une oasis comme Brenz. Elle rit beaucoup

Cl me demanda si je prenais Brenz pour Weimar et moi-môme pour Gœlhe. Je rencliéris et lui dis que mon antipathie pour la besogne des lettres allait |usqu à la haine de la littérature- Je ne me souciais pas d'écrire, mais de vivre. Elle me demanda : comment? Je répondis : intégralement. Elle rit encore, et nia que je fusse homme d'action, ayant te goût de l'aventure.

Par la suite, elle trouva un moyen terme entre mes ambitions actives et le destin littéraire où elle prétendait me confiner. Elle découvrit que j'étais né pour le théâtre, et comme je lui objectais d'ordinaire contre le métier d'écrivain qu'il consiste à surproduire avec la certitude de la mévente, elle me (il remarquer que, dans le commerce dramatique, les lois de l'offre et de la demande sont observées plus exactement. On ne sait pas toujours pourquoi on fait un livre, et encore moins pour qui : mais on fait des pièces pour la consommation d'un public que les statistiques peuvent évaluer. M'"'' ilichler était fort avertie de ce que peut gagner en France un dramaturge à succès. Elle avait même des idées sur une rénovation possible de noire théâtre; elle m'engageait à m'assimiler cerlains essais allemands contemporains, dont il y aurait à tirer parti. Elle me commentait aussi, avec une intelligence d'ailleurs merveilleuse, Ibsen, alors bien inconnu chez nous, et me remontrait

qu'avec un peu d'adresse, nous poumons lui faire d'utiles emprunts sans altérer notre originalité latine.

Ces leçons m'intéressaient assez peu. Je trouvais M"'^ Richter trop pratique, je la trouvais même terre-à-terre et, oserai-je le dire? médiocre. Je regrettais nos entretiens de naguère, où la sentimentalité se combinait si heureusement avec les idées générales; et je me demandais avec mélancolie s'il était déjà l'heure du malentendu, suivant elle fatal entre les êtres de race diverse. Le mari revint sur ces entrefaites, pour les études préparatoires des pièces que Ton devait jouer au printemps.

Ce retour me donna quelque ombrage, ou bien je crus qu'il ne pouvait manquer de m'en donner, n'imaginant point l'amitié amoureuse sans accompagnement de jalousie. Au fait, je ne craignais peut-être que le dérangement de mes habitudes : j'étais devenu fort maniaque. Avec cela, je ne me dissimulais point que ce Richter m'inspirait une curiosité très vive, et une sympathie. Je jugeais cela un peu baroque, mais j'ai depuis vérifié maintes fois que telle est ma nature : je m'affectionne toujours au mari de la femme que j'aime, et je suis avec lui contre elle, dans l'occasion.

Un jour donc, en arrivant chez Lotte, je trouvai le maître de la maison installé dans mon fauteuil. C'était un bel homme barbu, qui rappelait simulta-

nément Emile Augier et TEmpereur Frédéric III. Cette composition de sa physionomie est bien ind;cative de son caractère et de son talent. Allemand de race, Français de culture, Richter possède, et même il possède trop, notre théâtre contemporain. 11 me charma d'abord par le bon style de ses manières, et par la façon exquise dont il me parlait ma langue. 11 ne demeura qu'un petit quart d'heure, par politesse; après quoi il se retira, avec cette tranquillité du mari qui sait à quoi s'en tenir sur la vertu de sa femme, dès qu'elle n'a affaire qu'à des gens de petite importance, comme j'étais. Cette preuve de sa clairvoyance me piqua, mais me fit concevoir pour lui une haute estime. Làdessus, Lotte m'impatienta pendant deux heures, à me redire ce qu'elle m'avait dit cent fois des infidélités de ce don Juan quadragénaire : j'étais en humeur de l'excuser, je l'enviais d'avoir pu nous fausser compagnie, j'aurais bien voulu moi-même pouvoir l'aller retrouver où il opérait. Heureusement, toujours préoccupée de mon avenir drama* tique. Lotte m'enjoignit de suivre le travail des répétitions. Je profitai de ce congé dès le lendemain. Je déjeunai à part avec Richter avant midi, et il m'emmena au théâtre, où jamais encore je n'avais pénétré. On n'y a d'accès que par la cour du Château. La salle est petite, et dans le goût prétendu français de leur xvni^ siècle; mais la couleur en

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est charmante, grise et bleue, avec des draperies bleu et argent. Les loges sont des boudoirs; il semble qu'on y puisse avoir Tidée de faire n'importe quoi, sauf d'écouter une pièce. Je ne voulus pas croire d'abord que ce théâtre-là fût utilisable à autre chose qu'à des galas de cour, ou peut-être à de certaines fêtes : j'avais ouï dire, en effet, qu'il fut le premier théâtre d'Europe où l'usage s'établit de supprimer les lumières pendant qu'on joue; mais il ne s'agissait pas, en ce temps-là, d'éviter des distractions aux spectateurs. 11 y a aujourd'hui plus de sérieux un peu partout, même à Brenz. On y a perdu aussi le goût des opéras galants et vieillots. La scène de ce théâtre en miniature est immense : Richter y a pu appliquer les plus récentes inventions de la machinerie, et jouer Shakespeare sans le hacher d'entr'actes et sans escamoter un changement.

11 montait cette année-lh Antoine eu CléopâtrCy plus un drame, dont il était Fauteur, et qui n'avait rien du tout de shakespearien. Le contraste m'amusa, d'autant qu'on alternait les études : nous passions d'Alexandrie à Berlin, et de la bataille d'Actium à un milieu allemand fort bourgeois.

Pour diriger les répétitions, Richter ne se plaçait point, comme on fait en France, dans un guignol. 11 s'asseyait au centre même de l'orchestre, d'où il ne bougeait que rarement pour grimper sur le

\ plateau. Il me gardait auprès do lui, et ne parlait guère qu'à moi. 11 me demandait à tout propos des (tonseils, avec une déférence dont j'étais embarrassé plutôt que flatté. Je protestais (|U(î je n'y entendais rien : il n'outrait pas la politesse jusqu'à nier mon incom|)étence, mais il m'assurait que j'avais de l'instinct. Je n'étais pas médiocrement fier de passer des journées entières dans la compagnie de cet homme célèbre et de l'accaparer. C'est tout juste si je m'avisais de loin en loin qu'il était, si je puis dire, exclusif de sa femme ; et, entre nous, je la lâchais allègrement pour lui. Je ne suis pas, à proprement parler, volage : je suis un sentimental instantané. Si je me laisse prendre, c'est du premier coup et tout entier : Kichter m'avait pris.

Quant à sa cuisine théâtrale, je feignais de m'y amuser, mais ce n'était qu'un prétexte; je n'avais pas la vocation, décîidément. La technique de la mise en scène me laissait particulièrement froid. Je ne pouvais point supporter de factice dans les sentiments ni dans le langage : j'acceptais sans peine, en revanche, toutes les conventions du plus vieux théâtre, et le travail qu'on se donnait pour perfectionner l'illusion me paraissait aussi oiseux <pie vain. Moi, un minimum d'illusion me sullit; je crois que j'eusse préféré Shakespeare sans décors, avec le traditionnel écriteau. Pour

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tout dire, Antoine et Cléopâtre m'ennuyait considérablement. Je m'intéressais davantage à la pièce de Richter. Je voyais bien qu'elle ne valait pas grand'chose : elle avait Tair d'une pièce de chez nous, traduite et superficiellement adaptée. Telle quelle, je la tenais encore pour un document valable des mœurs allemandes. — Mais j'étais beaucoup plus curieux des comédiens que des comédies : j'en voyais de près pour la première fois. •

Ce sont de braves gens, et des enfants (je parle des mâles). Ils ont beaucoup moins de vanité qu'on ne croit; ou du moins ils l'allient à une humilité excessive. Ils quêtent les encouragements. Au moindre compliment, ils s'attendrissent, ils ont les larmes aux yeux : ils se feraient tuer pour vous. Heureusement que, cinq minutes plus tard, ils n'y pensent plus. On s'attache aussi extraordinairement à eux pendant le temps qu'on les fréquente, mais on les oublie dès qu'on a le dos tourné. Ils sont trop simples pour mériter une longue attention. Je me lassai vite d'eux, parce qu'ils ne saisissent rien du premier coup. Et puis leur métier ne me plaît point, il est anormal et un peu bas : non pour les raisons que l'on allègue d'ordinaire, mais parce qu'il y a une disproportion trop choquante entre l'effort et la fin de l'effort.

Je trouvai, comme vous pensez bien, plus

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(l'agrément dans le commerce des femmes. \.s troupe C()m|)lait deux artistes du premier ^an^^ une Allemande et une Italienne. Ji'AIlemande, Lisbetli Reichmann, jouait le principal rôle dans la pièce de Richter. C'était une personne à principes, de caractère aigre et de volonté têtue. Elle refusait de teindre ses cheveux gris et de se farder pour la scène. Naguère fort belle, elle s'était laissé envahir par Tembonpoint; mais la dureté de ses traits lui faisait lencore une physionomie, et ses yeux noirs semblaient toujours ardents de colère. Elle jouait de mauvaise humeur, avec brusquerie. Elle n'admettait point les conseils, mais elle les suivait quand elle les trouvait bons, car elle était fort intelligente. Elle répétait en pantoufles, pour ménager ses bottines. Elle était d'ailleurs fort riche, grande propriétaire, ne pensant qu'à ses terres et à ses bêtes. Elle tenait en laisse un mari fluet, de dix ans plus jeune qu'elle, comique sans talent, mais qu'elle imposait, n'admettant point qu'il vécut à ses dépens. Elle était jalouse, et interrompait le travail pour lui faire des scènes. Elle l'accusait de « vouloir du bien » à Tltalienne, Matilde Ali-* nari, maîtresse avouée de Richter, et elle l'en accusait sous le nez de Richter.

Matilde Alinari jouait le rôle de Cléopâtre, avec un U'int cuit et bilieux qui légitimait la bizarre ({ualilication de gipsy, donnée pai* Shakespeare

à la reine d'Égyple. Elle se refusait, comme la Reichmann, aux artifices cosmétiques du théâtre, et ne mettait pas de rouge sur son jaune. Elle avait le regard aussi ardent mais moins mauvais, les cheveux tout noirs et coiffés à la diable, traversés d'une mèche blanche. Elle méprisait l'épargne, s'habillait de travers et vivait de rien. Elle était passionnée de théâtre; elle travaillait avec un acharnement de débutante, ne laissait rien au hasard et semblait toujours jouer d'inspiration. Mais elle se flattait d'être encore plus amoureuse qu'artiste. Elle se faisait gloire de sa liaison avec Richter et ne tolérait point qu'on la soupçonnât d'infidélité. Lorsque la Reichmann l'en accusai/ positivement, elle perdait toute mesure : ces deux furies tragiques s'injuriaient comme deux poissardes. Elle surveillait aussi son Richter et Tmveclivait à l'occasion, criant qu'il couchait avec une petite fille, en efl'et appétissante, qui jouait le bout de rôle deCharmion.

Je ne crus pas d'abord que cela fut vrai, mais j'eus l'aveu de la personne même, qui ne trouva pas de meilleure excuse à me donner quand je la priai pour mon propre compte. Cet échec me fui tort sensible; mais je m'avisai qu'au fait il était le |)remier que j'eusse encore subi, et cela me rendit plutôt fat. Je trouvai une consolation dans ma philosophie stoïcienne, qui me préserve de désirer

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