LETTRE III
Certes, mon stoïcisme invétéré n'eût point suffi à me faire si indifféremment admettre la singularité de l'aventure par où ma fortune se trouva, en peu de jours, au moins ébauchée ; et il fallut, en cette conjoncture, à mon nil admirari coulumier, le renfort de cette impassibilité orientale dont je subissais la contagion. Si la chose me fût advenue dans l'ardente atmosphère parisienne, parmi la lutte des intérêts et la concurrence des appétits, je me fusse exalté sans doute; le prodige de ma chance m'eût enthousiasmé, ou amusé. Je crois qu'en ne m'étonnant point je jugeais des choses sainement. On dit toujours que la vie n'est pas romanesque : on n'a raison que si l'on entend qu'elle n'est pas composée; les romans qui l'imiteraient à la lettre seraient des romans mal bâtis. Ce qu'on appelle vraisemblable est ce qui est combiné raison-
nablement en vue de causes finales — et ce qui ressemble donc le moins à la réalité. Le mot « naturel » signifie « conforme au procédé de la nature », ou il n'a point de sens. Or le procédé de la nature est unique et invariable : elle multiplie au hasard les hasards, dont les uns avortent, et les autres sont, par hasard, utilisés. Ainsi la vie d'un homme est une succession de rencontres fortuites, aussi bizarres à fort peu près les unes que les autres, et entre lesquelles nous ne pouvons établir une proportion de bizarrerie que si gratuitement nous y faisons intervenir notre jugement humain. Dans la pratique, nous y faisons intervenir aussi notre volonté agissante, qui en tire parti, et leur donne l'air après coup d'avoir été concertées par je ne sais quelle Providence, en vue des résultats que nous en avons nous-mêmes tirés.
Au reste, je n'eus guère besoin de faire acte personnel, et je pus demeurer le spectateur de ma destinée qui s'accomplit sans mon aide. Un jour donc, je reçus la visite d'un homme fort laid et fort vieux, tout chauve, qui, après m 'avoir serré la main cordialement, m'apprit que nous étions d'abord compatriotes et, en plus, camarades de collège. J'éprouve toujours de la mélancolie, puis de la satisfaction, quand je vois un hournie de mon âge qui marque vingt ans de plus que moi. Je me laissai aller à ces sentiments; après quoi je fis un
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effort de mémoire; et il me parut, en eiïet, reconnaître le nom qu'on me disait, et même,* sous ce masque usé, retrouver quelques traits d'un visage enfantin, familier jadis : mais je ne fus qu'à demi dupe de cette illusion, car je me sais sujet aux fausses réminiscences. Après un temps extrêmement bref consacré aux effusions, mon interlocuteur, qui était précis et avare de son temps, m'exposa le motif de sa visite. Je ne vous en dirai que le strict nécessaire pour vous rendre intelligibles les conséquences qui me touchent : je ne vais pas vous égarer dans les détails techniques et vous faire perdre de vue le seul objet intéressant de ces lettres, c'est-à-dire moi.
Mon ancien camarade faisait partie d'une société formée par des capitalistes français, en vue d'obtenir la concession d'un « Chemin de fer de l'Asie mineure », qui devait se raccorder à une ligne russe. Cette société française se trouvait en compétition avec une société allemande, mais se flattait d'avoir de sérieux titres à lui être préférée, considérant les intérêts commerciaux, et même stratégiques, de la Russie en cette affaire. Elle sentait pourtant le besoin de puissants a Avocat s auprès du gouvernement ottoman et auprès même du gouvernement français. J'appris sans trop d'ébahissement que TAmbassade de France à Constantinople était aux capitalistes français du secours
le plus médiocre; mais je fus bien étonné d'apprendre que mes rapports inteniiittenls avec le quai d'Orsay avaient fait de moi un personnage qui comptait au Département. Comme je n'avais point de titre officiel, ma problématique influence y prenait un caractère occulte qui lui donnait un air d'exister. J'assurai toutefois mon interlocuteur qu'il s'exagérait cette influence; mais il me parut moins chimérique lorsqu'il me dit que j'étais une manière de favori de Rodosto, qui ne me refuserait rien où j'eusse un intérêt; que j'obtiendrais donc aisément de mon ami qu'il entrât dans la combinaison, et servît d'intermédiaire pour obtenir la concession du Sultan.
Je ne fis nulle difficulté de m'en mêler, et j'exposai sur-le-champ Taffaire à Kodosto, avec une si parfaite netteté que je ne doutai point dés lors (|ue je fusse né pour les grandes entreprises. Comme elles n'avaient pas été, jusqu'à présent, de ma compétence, je décidai que la compétence n'est rien qu'une tournure d'esprit, que l'on possède ou non, qui s'api)lique indistinctement aux plus div,ers objets; et (|ue j'étais, quant à moi, organisé pour devenir c()m|)étent tour à tour en toutes les spécialités où il me plairait de m'adonner. Je ne doutai point non plus que l'afl'aire présente réussît; et non seulement cette confiance ne fut pas trompée, mais les négociations furent
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menées et aboutirent à la réussite avec une rapidité sans exemple en ces pays.
J'y gagnai d'abord de faire un voyage d'exploration dans les régions que notre ligne devait traverser, et je fus chargé de rédiger le rapport, que l'on souhaitait, je ne sais pourquoi, particulièrement soigné comme littérature. Je rechercherai ce rapport et je vous l'enverrai, si vous avez fantaisie de le lire; mais je ne puis vous raconter ici mon voyage, qui romprait la suite du récit, sans vous apprendre sur mon compte rien de neuf.
Vous pensez que j'obtenais aussi des avantages matériels : et, premièrement, une part entière de fondateur, qui ne représentait point pour l'instant, mais qui était susceptible de représenter quelque jour une valeur considérable. Je recevais, en outre, un certain nombre d'actions, que j'étais libre de négocier quand je voudrais. Je m'en remis de ce soin à Rodosto, et je réalisai, grâce [à lui, un capital assez important. Enfin je fus nommé directeur de la publicité, et j'eus mission de traiter, au nom de la Compagnie, avec tous les journaux du monde. En dépit de mon imperturbabilité, je commençais d'éprouver au moins un peu de confusion , lorsque je mettais en balance les services que j'avais rendus et Tes bénéfices que j'en recueillais.
Mais ma soudaine fortune n'est pas encore si
étonnante que la soudaine modification de mon caractère qui en résulta. Au lieu que mon bénéfice, qui par Timprévu el l'excès avait un air de gain de jeu, me mît en goût de courir d'autres risques et de jouer d'autres parties, je ne fus d'abord sens-ible qu'à la sécurité de la possession, et je ne conçus d'autre désir que celui de l'établissement. Entendez-moi : je ne pensais point si toi prendre ma retraite, une fois mon coup fait, ni me contenter jusqu'à mon dernier jour des médiocres revenus de mon pécule sagement placé. Je n'en eus pas moins, comme on dit, un retour atavique de prudence bourgeoise ; ce qui ne signifie point que je sois bourgeois au total, mais qu'une au moins des personnes qui composent ma personne est terriblement bourgeoise, et qu'elle reprend à l'occasion l'hégémonie sur les autres.
.le ne méconnaissais point la vulgarité d'origine de cet instinct, qui, à l'improviste, reprenait la direction de moi : car, lorsque je regarde en moi, j'ai l'œil du maître. Mais je disposais dun trop commode appareil de théories sociales pour n'y pas trouver des raisons excellentes de relever ledit instinct jusqu'à en faire je ne sais quoi de transcendant, .le n'étais point fâché, entre parenthèse, de n'avoir comme témoin de mon état d'àme que moi- même, el point une M"^'' Uichler par exemple, (jui n'eut point manqué d'en apercevoir tout de
suite le côté vulgaire, et se fût obstinément refusée à en apercevoir le sublime.
Je m'avisai donc que ce désir, en apparence purement bourgeois, de la sécurité financière et de l'établissement, dérivait du latent besoin, que je vous ai dénoncé à maintes reprises, de retourner dans mon pays et de réintégrer ma race. Bien que je me fusse accoutumé à considérer mon exil et mon excommunication volontaire comme une manière de péché social, je reconnus que ma responsabilité y était engagée fort peu, et que j'en devais attribuer la cause, indépendante de moi, au seul défaut d'argent. C'est pour le même motif que je n'avais pu jusqu'alors songer au mariage et à la fondation d'une famille, qui me paraissait, en fin de compte, le seul moyen de jouer un rôle social. J'éprouvai de la rancune et de l'envie rétrospective, à l'idée de ma vie jusqu'à ce jour incomplète, et qui avait failli l'être toujours, — à l'idée aussi de la mort définitive qui, sans ce coup de fortune, eût été mon lot : car je ne pouvais concevoir l'immortalité que par la génération. Et vous voyez comme je montais jusqu'à la métaphysique.
Je vous ai à peu près énumérétous les sentiments qui se heurtaient en moi, à l'heure où, joyeux et impatient, ingrat envers le passé, en appétit d'un avenir nouveau, conciliant les idées positives avec les spéculations, âpre, intéressé, attendri et, par-
dessus le marché, mystique, je repris le chemin de Paris. Je m'éloignais de ma chère Gonslantinople sans esprit de retour. Je quittais Rodosto sans plus de chagrin que, naguère, j'avais quitté Serge Nicolaïévitch : il suffisait à mon amitié refroidie desavoir que je demeurerais avec lui en relations d'affaires et en correspondance, et que, lors de ses passages à Paris, je le verrais.
Je ne pus goûter un instant, durant le long trajet, cette joie simple de revenir à la maison, qui est enfantine à tout âge. Trop de pensées m'en divertissaient, ou la compliquaient, ou même l'empoisonnaient. Je m'inquiétais surtout de n'avoir en France aucunes relations, et il me paraissait que cet isolement dût rendre mes projets de mariage irréalisables. Je regrettai de n'avoir pas eu plus de prévoyance et de ne m'être pas ménagé de longue date des intelligences dans cette société, où pourtant je savais bien qu'un jour ou l'autre je revendiquerais ma place. Comme tous ceux de mes compatriotes qui se sentent malhabiles à vivre ou désarmés, je m'en pris à l'éducation que j'avais reçue et je critiquai les programmes classiques. J'étais cependant averti par une expérience personnelle, acquise au cours de mes voyages, (ju'on se lie aisément et vite avec n'importe qui, n'importe où. Mais j'estimais que l'on y doit mettre, dans son pays d'origine, |)Ius de façons ou moins
de légèreté que dans les pays où Ton passe. L'événement, d'ailleurs, me prouva que cette distinction est chimérique.
Dès mon arrivée à Paris, j'eus à traiter quelques affaires de publicité; j'entrai en commerce avec des gens, qui me présentèrent à d'autres : au bout d'une quinzaine, j'étais classé dans un monde qui vous est familier comme à moi, dont vous faites partie comme moi — autant que nous autres pouvons faire partie d'un clan; et je voudrais bien, mais je ne puis, le désigner d'un nom significatif : car de l'appeler le monde parisien , il n'est assurément rien de plus vague; et je trouve qu'il est philistin de l'appeler le monde artiste.
Du moins cette appellation a un semblant de justesse, parce que les artistes ne sont proprement chez eux que dans ce monde-là — même ceux qui fréquentent le « Monde « tout court, et c'est ce monde-là qu'ils reçoivent, quand ils sont en position de recevoir. Mais le monde prétendu artiste n'est rien moins que fermé, et bien d'autres que les artistes y ont place. J'y fus introduit par des journalistes, ou, plus précisément, par les personnes qui s'occupaient d'affaires de journalisme, que je dus alors approcher. J'y rencontrai la plupart des littérateurs et des peintres en vogue; mais j'y rencontrai aussi des hommes politiques, dont le seul titre à y figurer était leur qualité de
journalistes honoraires ou encore intermittents; — à moins qu'on ne leur accorde qu'étant pour la plupart des ratés de tous les métiers, ils ne sauraient donc être des étrangers dans n'importe quel milieu spécial. Il me parut même d'abord que les pouticiens étaient, dans le milieu que je vous décris, les personnages les plus considérables; et comme ils appartenaient pres(jue tous au parti républicain, je me flattai d'avoir été introduit dans le « Faubourg » de Faristocratie républicaine. Mais j'y trouvai encore d'autres éléments importants, une petite minorité d'avocats, et même de magistrats, un 'groupe nombreux de médecins, qui semblaient préférer cette société panachée à celle où ils ne rencontrent que leurs semblables. Les marchands étaient tenus plus à l'écart : ils ne laissaient point cependant d'y être représentés par une bande de commerçants ou d'industriels fort riches, et enragés soupeurs.
Ces viveurs du nouveau régime, étant les plus bruyants sinon les plus nombreux, semblaient donner le ton; mais ils ne faisaient, à vrai dire, que disparate. Ils avaient des mœurs extrêmement lâchées, qui contrastaient avec les mœurs bourgeoises de la plupart des autres, gens mariés, ])renant au sérieux l'engagement conjugal. Celte décence de la majorité me parut, en définitive, être la note originale du monde^arliste. Le vrai
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monde est vm groupement d'oisifs, qui se réunissent pour dépenser entre soi leur excédent de sociabilité, au moyen de conversations inutiles et d'illégitimes intrigues; l'adultère y est de rigueur : et c'est justement la rareté de l'adultère que j'observai, d'abord que je fus en contact avec ces gens-ci. Ils manquaienl en outre à la plus essentielle condition des gens du monde : l'oisiveté. Ils avaient seulement des loisirs à de certaines heures et, à ces heures-là, ils devenaient mondains; et, à tout prendre, ils constituaient « le Monde » tel qu'on le peut concevoir dans le Tiers-État.
Je fis toutes ces réflexions plutôt en voyageur qui visite et qui observe, qu'en philosophe qui déduit. A mon insu même je bridais ma manie de philosopher. J'avais en effet, du premier coup d'œil, aperçu les plus marquants défauts de ce groupe, qui étaient justement de nature, vu mes idées et mes goi^ils, à me le faire prendre en aversion : son incohérence; le hasard de sa formation; la figure plébéienne de cette fausse aristocratie — encore que les plébéiens de France arrivent à se dégrossir avec une prodigieuse rapidité; l'anarchie morale latente sous l'honnêteté de mœurs habituelle ou, plus précisément, héréditaire; le manque d'une doctrine rationnelle pour remplacer les idées religieuses abolies; enfin, la plus plate et la plus misérable ignorance de l'évolution sociale actuelle.
Comme les êtres en voie d'organisation ou de désorganisation sont toujours les plus révélateurs, j'étais surtout frappé de l'évidence de ces défauts lorsque je causais avec des jeunes filles : elles me paraissaient tout ensemble innocentes et précoces, saines et perverties, parfaitement élevées et dépourvues de toute éducation. On parle de tout devant elles, sous prétexte qu'elles ne comprennent point, ce qui est faux : elles comprennent mal, ou à demi ; et comme nulle cervelle ne se contente d'une demi-intelligence, elles interprètent à leur façon ce qu'elles n'entendent point ; après quoi elles obéissent à l'instinct de logique absolue qui est chez les jeunes, et elles lient en système les idées de toute provenance qu'elles avaient déjà faussées. Elles se constituent de la sorte une mentalité baroque, ou, à l'occasion, monstrueuse.
Mais tous ces vices rédhiditoires du monde artiste, que je ne pouvais point ne pas voir à moins de fermer mes bons yeux, je me défendais de m'y arrêter : parce ({ue mon bon sens pratique m'avait tout d'abord averti que, si je voulais me marier, je ne le pourrais faire ailleurs. Tous les autres milieux, (|u'au surplus je prévoyais aussi critiquables, m'étaient inaccessibles, ou me seraient, pour le moins, inhospitaliers; et il fallait bien que je prisse la société comme elle était, ne |)ouvant prétendre à la réformer pour mon usage personnel.
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L'expérience, au reste, me prouvait que ce milieu n'est pas mortel à la famille, puisque j'y voyais tant de bons ménages. Je résolus donc par principe que j'y chercherais, pour en faire ma femme, une jeune fille très jeune ; et peut-être ne la souhaitais-je ainsi que par prédilection pour l'extrême jeunesse; mais je me persuadai que ce fût par raisonnement, et pour m 'assurer plus de chances de conformer à mon idéal une créature inachevée, encore plastique et docile.
Vous excuserez ces analyses interminables : je tenais à vous faire voir quels profonds calculs — à la manière d'Arnolphe dans l'École des ^einnies, — quelles mûres réflexions précédèrent mon mariage — qui se trouva être, malgré tout cela, parfaitement désintéressé, et, de plus, incroyablement absurde, comme il arrive pour tous. nos actes trop concertés, où nous n'avons point laissé de latitude au hasard. Si d'ailleurs tous ces dessous ont un air d'originalité, les péripéties apparentes furent banales, et je vous les abrégerai, pour en venir vite à ce qui est intéressant, je veux dire aux altérations de mon caractère produites par la diathèse conjugale.
Je fis connaissance de M. Viennet, mon futur beau-père, chez le directeur d'un des grands journaux de Paris. C'était un homme à peine quadragénaire et, moralement, bien plus jeune que
moi. Bien qu'il eût le teint fatigué, sa physionomie accusait cette jeunesse d'àme. Ses yeux même, ses yeux rieurs, que la patte d'oie encadrait d'un ornement asymétrique et modem style, ses ■yeux étaient plus puérils que jeunes : ils décelaient un appétit de jouissance capricieux, instable et irréfléchi. Ils étincelaient de bonté gaie. Ce n'est point pourtant sa bonté qui rendait M. Viennel irrésistiblement sympathique : c'est son égoïsme nonchalant. Cet homme excellent et dévoué trouvait moyen de ressembler à ceux qu'on appelle bons garçons, à ces braves gens virtuels qui ne font^en'eclivement aucun bien autour d'eux, qui sont parfois susceptibles de faire beaucoup de mal, et à qui personne jamais ne s'avise d'en garder rancune : car il y a une injustice immanente. Je me laissai, comme les autfes, séduire par le bon garçon — moi qui les kais — avant d'avoir pu connaître que celui-ci avait, par exception, un cœur.
Son intelligence était vive, mais peu capable d'abstraction; sa lecture était étendue. Il avait le sentiment des arls, notamment de ceux qui ne s'adressent ([u'aux sens et, en particulier, aux yeux. Comme les gens auxquels tout sourit, il avait des allures d'enfant gâté, et la vie cepciulanl ne le traitait pas du tout en enfant gâté. Il pouvait même à la rigueur soupçonner le sort de lui en vouloir.
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car sa malchance était singulièrement continuelle, — ainsi, d'ailleurs, qu'il arrive aux gens qui agissent peu, et qui réagissent encore moins. Mais le mauvais sort abuse dès qu'on l'accepte, et il recevait aussi plus que sa part des malheurs communs à tous les hommes, outre ceux imputables à son défaut d'énergie. Il en était devenu mélancolique, mais discrètement, sans amertume; et comme sa bonne humeur demeurait inaltérable, il intéressait, mais il n'inspirait pas de pitié.
Fils d'un négociant enrichi, il avait succédé sans goût à son père, par raison, peut-être aussi par laisser-aller. Il n'avait réussi qu'à diminuer régulièrement, d'année en année, son patrimoine; et enfin il s'était retiré, possesseur encore de ce qu'on appelle une jolie fortune, dans ce milieu où les ambitions ne sont pas démesurées. Il aimait, non l'oisiveté, mais le loisir, et l'entretien des personnes cultivées. Il avait placé une partie de ses fonds disponibles dans le journal que je vous ai dit : c'est à ce titre qu'il pouvait recevoir chez lui les artistes, les littérateurs et leurs entours.
Rien ne se forme, d'ordinaire, plus accidentellement qu'un de ces salons artistes : il y suffit d'un endroit agréable et du moindre maître de maison pour recevoir. Le salon Viennet faisait exception : il avait une raison d'exister, qui était la volonté délibérée de M""" Viennet, femme de tête et, au
contraire de son mari, aussi persévérante qu'entreprenante. M'^'^Viennel avait voulu tenir un salon, non par snobisme, mais par instinct d'autorité. Elle me plut dès que je la vis, par sa familiarité cordiale qui était une façon de compeUe intrare. Son âme était visible à fleur de son regard franc. J'aperçus d'abord le contraste qu'elle faisait point par point avec son mari, et je m'attachai à elle pour ce contraste, sans rien retirer au mari des sentiments affectueux que je lui avais déjà voués. Ma sympathie à leur égard se confirma lorsque j'appris qu'ils avaient une fille unique âgée de dix-sept ans.
Les Viennet m'invitèrent chez eux dès notre deuxième rencontre ; mais le hasard fit qu'avant d'y aller, je les rencontrai encore chez des tiers quatre ou cinq fois. Notre intimité facile faisait à chaque fois un grand progrès. 11 y avait bien encore un rien de gêne entre Viennet et moi : au reste, il ne vainquit jamais une certaine timidité, due, je pense, à la diversité de nos caractères; mais, avec M'"* Viennet, je fus, dès le premier jour, parfaitement à mon aise, et elle avec moi. Il s'établit même entre nous une sorte de camaraderie. J'en j)rofitai pour lui confier un soir mes projets de mariage et pour lui exposer ma doctrine conjugale. Elle ne songea |)oint à dissimuler (pi'elle m'écoulait avec l'extrême intérêt de quelqu'un à qui cela ouvre des horizons. Quant à fnoi, je n'avais, certes, en lui
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parlant, aucun dessein réfléchi, mais je ne saurais non plus dire que je n'eusse aucun dessein : car j'ai mainte fois observé que, chez moi, l'inconscient même tire, comme on dit, des plans, et ce que je fais d'instinctif n'est pas, la plupart du temps, sans but. Je ne pus, du moins après coup, méconnaître l'effet de mes paroles, intentionnelles ou non; je lus dans les yeux de M™^ Viennet l'idée que je lui avais suggérée, peut-être bien sans le vouloir; je connus même que nous étions d'ores et déjà complices, et j'eus ce pressentiment de succès, qui ne me trompe point. Mon imagination s'en autorisa pour se mettre en branle : je cristallisai, comme dit Stendhal, autour de cette jeune fille que je n'avais seulement pas encore vue.
M""^ Viennet était une personne simple et ne cherchait pas midi à quatorze heures. Elle pesait le pour et le contre, mais, quand elle avait fini de le peser, elle ne continuait pas d'hésiter. Elle ne se croyait pas tenue de mettre un long temps à prendre une décision, même grave, et, aussitôt résolue, elle agissait. Le résultat de cet entretien fut que je reçus, le lendemain, de sa part, une invitation à un bal 'que donnait une de ses amies, la veille précisément du jour où je devais enfin dîner chez elle-même. J'eus, en décachetant l'enveloppe, un sourire entendu, par où ma propre conscience fut très suffisamment avertie, sans plus d'analyse.
Je ne manquai point audit bal, qui était un peu trop blanc pour mon âge.
Bien que je sois peu sujet à la timidité, j'éprouve un embarras qui y équivaut lorsque je me sens déplacé, je dirais même une pudeur, si le mol n'avait je ne sais quoi de ridicule. Mon mal-ôlre s'aggrava, dès mon arrivée, de cette déce{)tion coutumiôre à tous ceux qui pensent avoir, ou ((ui n'ont que théoriquement, le goût de l'extrême jeunesse : chaque fois qu'ils se trouvent en contact avec de trop jeunes gens, Texpérience leur n^montre que l'adolescence est Tâge ingrat; que son charme gauche n'existe point, sauf pour les personnes qu'une affection particulière intéresse à tel adolescent ou à telle adolescente, et qui en suivent k développement physique et moral avec une curiosité attendrie; qu'enfin le seul âge véritablement incomparable, pour l'un comme pour l'autre sexe, est celui qui précède immédiatement l'âge adulte ; ou mieux, c'est l'âge adulte môme, à l'heure de sa floraison magnifique.
Nous ne saurions non plus voir de sang-froid, alors que nous avons nous-mêmes une frémissante conscience de notre maturité toute neuve, cette levée hâtive de recrues, qui semWeut — je cite Bossuet — « nous pousser de l'épaule et nous dire : retirez-vous ». Le mystère enfin dos adolescents nous attache moins que nous ne préjugions, parce
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que nous n'aimons que les énigmes que nous nous sentons aptes à deviner, et celle-ci est impénétrable. Pas plus que les races diverses, les générations successives ne peuvent s'entendre, et plus elles sont proches, plus irréductible est leur malentendu.
Dès mon entrée dans le salon, j'éprouvai le besoin de m'assurer des alliances et de trouver un refuge. Je me tournai instinctivement vers les mères : parmi cette jeunesse dont je me sentais trop l'aîné, elles me parurent des contemporaines. Je m'assis près de M""^ Viennet, sur la chaise que sa fille venait de laisser libre pour aller danser. Cette excellente dame que j'avais me quatre fois m'inspirait une confiance sans bornes, et je la lui témoignai en reprenant à brûle-pourpoint l'exposé de mes théories conjugales. Ce discours était si peu opportun et si dépourvu de préparations qu'elle y devait soupçonner une arrière-pensée, ce qu'elle fit.
M'^* Viennet reparut sur ces entrefaites et sa mère me la présenta : car elle ne semblait ])oint encore d'importance à ce qu'on lui présentât un homme. Elle s'appelait Suzanne, et ce nom, par chance, ne me déplut point. Elle était très grande, et bien que je n'aime guère les femmes de taille trop élevée, je lui sus gré de donner le change sur son enfance par cette stature presque imposante. Elle était vêtue d'une sorte de fourreau en tulle
point d'esprit. Sa physionomie était farouche, mais toute sa personne était angélique : je prends cette épithète au sens littéral, qui en retire la banalité. 3Ialgré des mains trop grandes, et des attaches dont la vulgarité ne m'échappait point, je lui trouvais une distinction, faite de grâce surtout. Son altitude était un peu raide et sa démarche saccadée, mais parfois son corps long et mince devenait brusquement souple, elle se détendait et elle s'abandonnait.
Pour son visage, ne vous étonnez point que je renonce à vous le dessiner : il était alors si incertain ou si mobile que je ne réussis pas à en fixer ni à en retenir les traits. Je ne pus que l'analyser : je n'y aperçus guère que des imperfections, mais qui par un bonheur inexplicable ne gâtaient point le charme de l'ensemble; et le caractère même de ce charme était en contradiction avec chacun des éléments qui le composaient. Ainsi j'observai qu'avec des yeux fort petits, elle avait un grand regard; et c'est la seule d'ailleurs de mes observations que je pus si exactement fonnuler. Elle me parut aussi puérile sans nuUinerie, désabusée comme son père, d'avance lasse de vivre, héréditairement lasse. Ses cheveux étaient comme battus en mousse et mettaient un nuage orageux, mais léger, autour de son front soucieux, bombé comme celui des enfants.
Je ne vous donne là que l'impression de la première vue; mais aujourd'hui même, après des années de vie commune, si je tentais de vous décrire le visage de celle qui fut ma femme, je n'en saurais mieux préciser le contour indécis et fuyant. Sa physionomie me frappait quand je l'avais devant les yeux : je l'oubliais dès que je ne la voyais plus. Cette incapacité de garder en moi son image, alors même que je la chérissais ou que je croyais la chérir, m'irritait, m'effrayait : j'y devinais un symptôme du factice et de l'illusoire de cet amour. Je ne l'interprétai point, dès cette première rencontre, si expressément; mais j'y pris garde, je m'en étonnai d'autant plus que je sais la mémoire de mes yeux instantanée et fidèle, j'en conçus des inquiétudes vagues.
Il est bizarre et regrettable que d'autres signes bien caractéristiques n'aient pas davantage requis mon attention. Gomme ce corps si souple se contracta, comme il se retira de moi, comme il se défendit de mon étreinte, lorsque par politesse je voulus valser avec Suzanne, qui par politesse n'osa point me refuser! Nous étions déjà ennemis, mais je n'étais déjà plus libre. Déjà mes paroles inconsidérément équivoques m'engageaient, j'avais commencé d'abdiquer mon indépendance : les plus braves ne se peuvent soustraire à l'inextricable réseau des convenances mondaines, et quand ils
recherchent après coup ce qui décida de leur vie, ils découvrent avec stupeur que ce fut le respect humain.
J'étais cependant loin de croire, lorsque je quittai le bal, que mes affaires fussent en si bon train; bien au contraire : le malaise de déception qui persistait en moi parut se motiver par le regret de renoncer à quelque chose; et j'eus l'impression d'abandonner un projet séduisant, dont ma conscience n'avait été avertie que par ce regret même, et par la mélancolie de le reconnaître irréalisable. En même temps je me consolais en m'alléguant l'âge tendre de Suzanne, qui me donnait tout le loisir de l'aire mes réflexions sans avoir à craindre que personne me soufflât une enfant à peine nubile. Et cela était fort raisonnable ; mais je n'en dînai pas moins, le lendemain, chez les Viennet, où je fus placé à côté de Suzanne; je la rencontrai deux ou trois fois dans la semaine, et je pris avec elle des allures de galanterie protectrice, que je voulais croire peu compromettantes, mais que je me disais quand même qui pouvaient être utiles pour plus tard. Elle n'y prenait seulement point garde, et je n'en revenais pas : car enfin il était peu probable qu'on l'eût courtisée jusqu'à moi, et j'imaginais que mes soins dussent émouvoir sa vanité.
D'autres observèrent ce qui lui échappait. Dans
ce monde-là, on médit d'autant plus que les mœurs y prêtent peu, les pires imputations ne pouvant guère avoir de conséquences faute d'un fond de réalité, et chacun les remettant au point comme font les méridionaux. J'appris au bout d'une semaine qu'on disait de moi, chez les uns et chez les autres, diverses énor mités, celle-ci par exemple : que je faisais une cour simultanée à la mère et à la fille. J'eusse ri de ces propos, mais M"^® Viennet me les répéta elle-même. Je vis la malice : on voulait me faire déclarer; mais je n'en conçus pas le moindre ombrage, et même cela me toucha. J'écrivis le lendemain une lettre, où je ne m'avançais point trop, mais où je ne reculais pas non plus; j'avouais des intentions à longue échéance, conformément à ma doctrine du mariage que ]yime Viennet connaissait bien, et je priais humblement qu'on me permît une camaraderie, si je puis dire, d'étude avec Suzanne.
On se récria sur ma sagesse, et il fut convenu que je serais reçu désormais dans l'intimité la plus familière, pour voir Suzanne de près, pour la connaître, pour la gagner, sans d'ailleurs qu'elle fût avertie en aucune façon de ce qui se tramait. On ne doutait pas qu'elle dût m'aimer un jour ou l'autre, et probablement bientôt; mais on paraissait craindre qu'elle ne me prît en grippe, par esprit de contradiction, si elle soupçonnait mes visées. Cette appréhension
était de nature à me faire i)réjuger assez mal de son caractère, et en effet je fus indisposé. D'autre part, l'arrangement que l'on m'offrait me parut sensé autant que loyal : j'y souscrivis, et j'acceptai une invitation à dîner le lendemain en famille.
En y allant, je me sentis glacé de la fausse timidité dont je vous ai fait ci-dessus une compendieuse analyse. Je me rappelai mes états de services, et considérant que j'avais abordé, au cours de ma carrière déjà longue, des femmes un peu plus imposantes que cette gamine, je lui en voulus fort d'une telle mortification. M™' Viennet acheva de gâter mon humeur en me prenant à part dès mon arrivée, pour m'annoncer que les bruits du monde étaient parvenus jusqu'à Suzanne qui avait réclamé des explications, et qu'il avait fallu, contrairement à nos plans, l'éclaircir de la vérité. Je manifestai vivement une contrariété, qui n'était j)eut-ctre point sincère, et je sentis une affreuse angoisse, dont cependant je me félicitai, me flattant qu'elle fût l'émotion initiale de l'amour. Mais lorsijue Suzanne fut présente, je n'éprouvai plus aucune émotion d'aucune sorte, mon cœur se rétracta, il me sembla que ma vitalité s'amoindrissait, et je m'ennuyai désespérément de ne rien trouver à lui dire. Elle avait un air de r(Mne offensée, et je me demandai, bon Dieu! de ({uel droit. M"' Viennet, que je lirai de nouveau à pari
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pour l'interroger, me laissa entendre qu'il était fort difficile de trouver le bout par où prendre sa fille. Je réclamai avec instance une psychologie un peu mieux déterminée de la jeune personne, et ]y[me viennet se contenta de répondre que les hommes ne comprennent rien aux femmes.
C'est un des lieux communs qui m'irritent le plus. Je crois justement que si quelqu'un y peut voir clair dans l'âme des femmes, ce n'est point elles-mêmes, et c'est nous. La complexité dont elles se targuent est notre lot ; elles n'ont que de la complication sans ordre, et leur incohérence est le seul motif de la difficulté de s'y reconnaître. Quant à la subtilité où elles prétendent, n'en parlons point : elle est le privilège des cervelles mâles. Ce petit débat théorique, où je dus me garder, par politesse, d'exprimer tout mon sentiment, me rendit soudain le sens des valeurs intellectuelles ; et tout en continuant de tenir M"' Viennet pour une femme supérieure, je m'estimai fort au-dessus d'elle rien qu'à titre d'homme.
En recouvrant la haute opinion de moi qui m'est coutumière, je m'avisai que j'étais peut-être bien déplacé dans ce milieu. J'eus dédaigneusement pitié de Suzanne, que ses airs de reine ofl'ensée n'empêchaient point de paraître une petite fille trop grande ; et mon embarras devant elle me sembla ce qu'il y a au monde de plus ridicule. Je ne m'en assurai point
davantage; mais heureusement les enfants se couchent de bonne heure : Suzanne dit bonsoir et alla se mettre dans son petit lit. Je me hâtai de prendre congé, et je partis si faiblement impressionné par cet épisode, que je suis bien sûr qu'il n'aurait point laissé en moi de traces et qu'il n'aurait point eu de suites, si je n'eusse dépendu que de moi.
Mais je dépendais de tout sauf de moi. Je reçus, au réveil, une convocation chez M"'^ Yiennet, pour un entretien particulier. Elle me fit connaître qu'avant de pousser plus loin, elle entendait se mettre d'accord avec moi sur la question d'intérêt. Je me troublai aussitôt; d'où je conclus que je n'étais pas dans mon état normal et habituel : car je crois vous avoir montré que les chifïres ne me scandalisent pas. Je protestai banalement que j'aimais Suzanne pour elle-même, et que ma recherche était désintéressée; à quoi M""" Viennet me repartit que cela était bien heureux, vu que son mari n'avait point du tout la fortune que j'avais sans doute ouï dire qu'il eût, et qu'elle ne pouvait donner à sa fille qu'une assez pauvre dot. Je ne bronchai point, et même je fis des façons, comme si elle m'eut j)roposé d'encaisser la somme sur-lechamp.
A vrai dire, elle m'eût annoncé dix fois plus, 011 même dix fois moins, que je me fusse également déclaré ravi. Ce projet de mariage était
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pour moi quelque chose de métaphysique, dont l'essence, comme parlent les métaphysiciens, n'impliquait point l'existence , et j'en pouvais parler en l'air, mais non point discuter les clauses éventuelles d'un contrat. Je n'avais en outre, pour lors, pas la moindre notion de ce que peut coûter la vie. C'est un enseignement que, dans la bourgeoisie française, les parents négligent tout à fait de donner à leurs enfants. Le père de famille a la pudeur de ses comptes .
Vous m'objecterez que moi qui avais vécu, contrairement à la plupart des jeunes hommes de mon âge, j'aurais pu être mieux instruit. Mais où, je vous prie, eussé-je puisé mon expérience? Si j'avais en effet vécu, c'est en parasite honorable, défrayé dej-out chez des étrangers comme un autre l'est chez ses parents, et trouvant, à l'heure dite, la table mise. Je me trouvais assez ressemblant au type d'une vieille demoiselle d'honneur qui fréquentait, à Pétersbourg, chez la princesse Yashvine, et qui, âgée de soixante-dix ans, n'avait jamais eu un porte-monnaie sur soi, ni voyagé que dans le train impérial. Je ne différais d'elle que par le porte-monnaie, le mien ayant toujours été fort bien garni : car mes appointements de bibliothécaire ou de précepteur ne me servaient guère que d'argent de poche, je participais en égal au luxe de mes hôtes, et, tous comptes faits, j'avais
mené, depuis ma sortie de l'Ecole, le train d'un rentier qui aurait de soixante à quatre-vingt mille livres de revenu.
A la suite de mon entretien avec M""* Viennet, il se répandit que j'étais décidément fiancé à Suzanne, et nous ne le pûmes, en conscience, ni avouer ni démentir. Je continuai de la voir, trois ou quatre fois par semaine, à diner : aucune communication ne s'établissait entre nous, nos sensibilités se neutralisaient. Mais on nous tenait en haleine. Les indiscrétions du monde remettaient nos nerfs détendus en état d'irritabilité et nous relevaient de notre atonie. Les petites amies de Suzanne bavardaient, les unes jalouses, les autres fières de voir une fille de leur âge ou plus jeune en passe de se marier. Les mères, plus habiles h dissimuler leur envie, se moquaient ou s'indignaient; elles critiquaient aigrement M™" Viennet, plaignaient Suzanne, et m'eussent traduit en cour d'assises pour détournement de mineure, si cela eût été de leur compétence.
Poursuivie jusque dans sa chambre par le bruit de discussions dont j'étais cause à mon insu entre Madame et Monsieur Viennet, chapitrée par une vieille bonne, et ne s'y dérobant que pour être ensuite chapitrée par sa mère, qui pourtant se défendait de rinducncer et de hâter sa décision, la pauvre Suzanne vivait dans un étourdissement, dans un
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bourdonnement continuel, où elle ne percevait plus distinctement que les importunes syllabes de mon nom. Moi, je recevais à toute heure des billets, ou plutôt des bulletins, de M""' Yiennet, qui ne me laissaient rien ignorer de sa stratégie, ni des mouvements qu'elle croyait avoir lieu de soupçonner dans l'àme incertaine et miroitante de son enfant.
On obtenait ainsi que Suzanne et moi fussions occupés sans trêve lun de Tautre, et nos imaginations, qui d'elles-mêmes ne se fussent point mises en train, faisaient machinalement leur travail. Il est superflu que je vous le décrive : tous les physiologistes de l'amour en ont tracé les phases avant moi. Seulement ils n'ont pas compris que si, dans l'ordinaire, ce travail de l'imagination aboutit nécessairement à l'amour, c'est parce qu'il implique chez le sujet la préexistence d'une velléité amoureuse. Dans notre cas particulier, comme le branle était donné par artifice, l'imitation du procédé ne nécessitait point l'identité du résultat : nous ne pouvions développer un sentiment que nous n'avions point conçu.
Mais rien ne trouble l'économie morale comme cette fausse évolution d'un sentiment et ce fonctionnement à vide des facultés. Déjà ma lucidité s'altérait, je perdais ce pouvoir que j'ai de discerner dans une émotion le sincère du factice. J'étais dans un état continuel d'impatience, que les termes
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techniques ou pédanlesques rendraient mal, mais qu'en revanche expriment à la lettre les façons de parler Milgaires, comme « en avoir plein le dos » ou « cent pieds par-dessus la tête. » J'ai lieu de croire que les dispositions de Suzanne étaient toutes pareilles ; mais comme elle avait plus de simplicité d'àme que moi, et une nature plus naïvement rebelle, elle me donna l'exemple de prendre parti.
Un matin que je venais déjeuner chez ses parents, elle manifesta la volonté de m'entretenir seule à seul. L'on m'introduisit dans sa chambre d'étude où elle entra brusquement, tenant sur le bras un petit griffon qui lui ressemblait : c'était les mêmes mouvements saccadés, le même grand regard des petits yeux de jais, et je ne caricature point en disant : la même folle coiffure. Cette baroque observation me divertit, je m'y complus, et je recherchai ce qu'une telle ressemblance pouvait contenir de symbolique, tandis que Suzanne me débitait, d'une voix sourde et sèche, et qui me paraissait lointaine, un petit discours évidemment préparé.
Elle me signifia que je ne devais jdus songer à l'épouser, pour la raison fort simple qu'elle ne m'aimait pas et qu'elle ne cloutait pas de ne m'aimer jamais, et qu'enfin, ajouta-t-elle avec une colère concentrée, elle n'était |)ourtant pas obligée de m'aimer. Je lui protestai (jue certes non.
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Elle ajouta généreusement qu'elle avait pour moi une estime incroyable, une sympatliie très vive, et qu'elle comptait bien que nous serions très amis. Ce qui subsistait en moi de bon sens me fit apercevoir le comique de celte proposition : qu avais-je à faire d'être l'ami d'une fille de dixsept ans, et que je ne connaissais pas du tout ? Je me demandai au surplus d'où diable lui pouvait venir cette sympathie pour moi, à laquelle je ne répondais guère. Mais je la savais franche, et je fus sensible à la poignée de main anglaise qu'elle me donna. Par malheur, le griffon profita du geste pour s'échapper et ses aboiements coupèrent court à notre dialogue. Cette note de ridicule était superflue. Suzanne profila de la fuite du chien pour fuir elle-même sous prétexte de le poursuivre. jyjmc Yiennet, qui était aux écoutes, survint. Je lui contai l'incident en bref. On annonça le déjeuner, et je décampai à mon tour, préférant, commie juste, déjeuner seul au cabaret.
J'étais un peu ahuri, mais je repris possession de moi au grand air, et le premier sentiment net que j'observai fut celui d'une atteinte à mon amour-propre. Je faillis confondre ce froissement avec un regret, et décider sur-le-champ, par esprit de contradiction, que je m'entêterais dans mon dessein, et viendrais à bout de cette petite personne qui s'avisait de me refuser. Mais le témoin
que je porte en moi, qui avait sommeillé trop longtemps, était bien réveillé pour le coup, et il ne me permit point de me duper. Je me mis à table la gorge serrée : je soigne d'ordinaire cette angoisse en m'obligeant sans miséricorde à manger. Je me donnai faim par ce moyen héroïque, je me détendis et en même temps je me dilatai : prenez à la lettre ces termes qui conviennent au physique plus qu'au moral. L'impression de la délivrance et celle de l'appétit recouvré n'étaient pas seulement simultanées, mais fort peu distinctes l'une de l'autre, et la béatitude que j'éprouvais procédait également de mon cœur et de mon estomac. Je déjeunais comme après un duel, et je savourais le cynisme de m 'avouer sans précautions oratoires que le dénouement négatif de mon aventure me contentait absolument.
Mais les innombrables ennemis de ma lucidité, de mon libre arbitre et de ma paix gardaient leurs positions autour de moi ; et l'épisode que je viens de vous relater, que j'étais en droit de croire concluant, ne termina rien.
Dès mon retour à la maison, je fus troublé par une innocente maladresse de mes parents. Quand je les informai de la rupture, ils ne me dissimulèrent pas qu'ils n'en étaient pas autrement fâchés, le parti ne leur ayant jamais semblé fort brillant; et ils m'exhortèrent surtout à ne pas m'aller fourrer dans
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l'esprit que cette rupture ne fût point définitive — ce qui me provoqua aussitôt à l'obstination, d'autant que j'y ajoutais maintenant, par leur faute, une idée de désintéressement. Comme le monde n'accepte pas volontiers qu'un sujet de conversation lui échappe, les propos sur notre cas ne cessèrent point; ni, je pense, les scènes à mon sujet entre les Viennet et leur fille. Je continuais de recevoir des lettres quotidiennes, où les variations de Suzanne m'étaient retracées exactement, et qui entretenaient en moi l'idée fixe. Je ne pouvais douter qu'elle-même, artificiellement ou non, fut obsédée de moi. Si je la rencontrais dans le monde et si j'afi'ectais de ne point prendre garde à elle, elle ne cachait pas son déplaisir et me faisait même des coquetteries naïves et outrées. J 'eus la fantaisie, au printemps, de passer un mois en Italie, et l'on trouva moyen de me faire connaître qu'elle s'était — Dieu sait pourquoi — émue ou formalisée de cette fuite. Enfin j'allai rendre visite un jour à Louise Charrier — je me demande aussi, entre parenthèse, par quel caprice j'y allais — et j'eus la stupeur d'apprendre que Suzanne, renseignée sur mon passé par quelque indiscret, s'était fait conduire sous un prétexte dans la maison où travaillait Louise, pour voir la femme de qui j'avais eu un enfant.
Toutes ces péripéties invraisemblables ou dérai-
soniiables nous traînèrent jusqu'à l'époque des villégiatures, et je rêvais déjà de faire retraite, quand M'"'' Viennet me dit que sa fille lui semblait être à point : je ne m'en doutais guère. Elle m'invitait en conséquence à passer un lemps illimité dans sa maison de campagne de V' ernouillet, pourvu que Suzanne elle-même y consentît. Celte réserve me rassura ; mais, à ma grande surprise, Suzanne ne fit aucune objection, et M°"= Viennet me glissa dans l'oreille que cela était bien significatif. Je jugeai de même, et ne me réjouis point. Mais je me représentai, de mauvaise foi, qu'on ne prend pas malgré lui un homme qui sait ce qu'il veut. Vous voyez que l'expérience ne sert de rien : car j'étais payé pour savoir que les circonstances nous mènent. En attendant, je n'avais qu'à partir, faute de prétexte pour décliner l'invitation.
J'arrivai àVernouilletdans les premiers jours du mois d'aoijt. La crainte de m'y ennuyer et d'y être tarabusté me rendait presque malade. L'accueil aimable de Suzanne me toucha. Ses façons étaient si diflerenles de l'ordinaire que je dus les croire étudiées ; mais je lui sus gré de celle application. C'esl elle qui me fit visiter le domaine. La maison était vaste, assez bien dégagée au sommet de la colline, mais impraticable et de la plus baroque architecture. Au lieu d'abattre la masure première qu'ils avaient jadis achetée, les Viennet l'avaient
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appropriée à leur état par des additions successives sans le conseil ni le secours d'aucun professionnel. 11 avait notamment fallu, pour trouver la place d'un escalier, construire sur le flanc droit une tour quadrangulaire. Ensuite de quoi, on avait construit une autre tour quadrangulaire sur le flanc gauche, pour la symétrie. Ne sachant à quoi l'utiliser, on l'avait aménagée en hall à tout faire ; et l'on y avait entassé un de ces mobiliers disparates qui furent de mode avant la renaissance du goût Louis XVI, l'invasion des Anglais et la création de l'art nouveau. Les murs et même les plafonds étaient habillés, partie de vieilles tapisseries françaises, partie de satin s japonais à ramages d'or. Les sièges Louis XIII voisinaient avec les gothiques, et avec des divans turcs recouverts de tapis. Les portes étaient faites de vieux bois sculptés ; des fragments de vitraux anciens étaient enchâssés dans les carreaux des fenêtres ; et le soir, des lustres hollandais, accommodés à l'usage du gaz, éclairaient faiblement le tout. Enfin, c'était un genre mi-salon, mi-atelier; et l'on ne saurait imaginer un décor convenant mieux à des personnages mi-artistes et mi-mondains.
Je conjecturai des habitudes intimes de mes hôtes d'après les arrangements de la chambre qui m'était affectée. J'y trouvai le luxe bourgeois, qui est confortable, avec de ces naïvetés et de ces
omissions qui rappellent toujours que les bourgeois sont dégrossis d'hier. J "y connus aussi, comme jadis quand j'étais arrivé au Château de Brenz, qu'on ne s'était pas remis de moi aux domestiques et que la maîtresse de maison avait passé par là. M"^' Viennet, qui accompagnait Suzanne et moi dans cette première partie de notre visite, prit soin de me faire entendre que ce n'était pas elle-même, mais bien sa fille qui avait surveillé à mon installation. Ensuite elle nous quitta, et Suzanne me fit commencer, ce qui est bien enfant, la visite du jardin par celle de la basse-cour et des animaux. Puis nous descendîmes la pente assez raide du terrain jusqu'à la Seine, que nous passâmes. Nous abordâmes dans une île où des arbres étaient poussés au hasard parmi des broussailles. Cette sauvagerie me charma plus que la banalité apprêtée des bosquets ; et, sans doute par une influence du décor, je me sentis pour la première fois ému d'être ainsi en tête à tête avec une très jolie fille qu'il paraît que je désirais et projetais d'épouser. Je me dépitai cependant de rencontrer soudain une haie vive, et d'apprendre que l'île n'appartenait pas entière aux Viennet, mais était partagée entre eux et les propriétaires de la villa contiguë sur l'autre rive.
Je revins, en fin de compte, fort satisfait de cette promenade : je ne le cachai point à M'"" Vien-
net, qui guettait notre retour et s'empara de moi dès que je fus seul. « Suzanne vous a conduit dans l'île! » s'écria-t-elle, comme si cela eût été d'importance. Je ne sais pourquoi je la questionnai sur les voisins : j'observai un petit mouvement nerveux de ses paupières quand elle me les nomma, en ajoutant que ces Duvignot étaient liés avec son mari depuis longtemps. Je ne sais encore pourquoi il me souvint tout d'un coup d'une phrase de Goethe dans \es Affinités électives : « Deux enfants, nés de riches propriétaires dont les domaines se touchaient, grandissaient ensemble sous les yeux de leurs parents. » J'interrogeai M"" Viennet, avec une indiftérence feinte, sur la progéniture des Duvignot : elle mit un empressement équivoque à me répondre que leur fils aîné, qui avait mon âge, voyageait au loin depuis des années. Elle détourna aussitôt la conversation, et me reprocha vivement de n'avoir pas mis à profit les bonnes dispositions de Suzanne pour pousser mes affaires. Cela ne me paraissait pas encore de saison. Mais comme les dispositions ne changèrent point de plusieurs jours, je me hasardai enfin à lâcher quelques mots de galanterie. L'effet de cette attaque fut, j'ose le dire, foudroyant. Suzanne reprit ses airs de reine offensée. Je lui tournai le dos : elle revint. Je risquai de nouveau l'offensive : elle rompit. Bref, le jeu de bascule recommença.
L'existence dès lors me devint insupportable à Vernouiilet : d'autant que tout le monde s'y mêlait de nous, et les Viennet, mari et femme, et leurs invités, des gens d une odieuse obligeance, que je connaissais à peine, qui s'entremettaient à tout propos pour tirer à Suzanne ou à moi des confidences, pour aider à des brouilles sans cause ou à des réconciliations sans objet. Ces indiscrètes personnes m inspirèrent une méfiance à l'égard du cercle particulier des Viennet, dont j'avais été jusqu'alors tenu à l'écart, puisqu'on m'invitait en cachette pour éviter les commentaires. Je m'avisai que peut-être ce milieu n'était pas le mien et ne me convenait qu'à moitié. Je prêtai mieux l'oreille aux propos de table, et j'entendis exprimer des opinions qui me choquèrent. Je me sentis étranger à touLe la famille comme je ne l'avais été d'abord qu'à Suzanne. Je me remis à taxer d'anomalie, ainsi que dans mon enfance, tous les usages qui n'étaient point rigoureusement conformes à ceux de mon foyer paternel, et les Viennet, fort dissemblables de mes parents, furent en, conséquence jugés par moi de bizarres types. Je ne pus me défendie de les traiter de haut en bas, comme les orthodoxes traitent les hérétiques. Je refusai, avec le dédain le plus blessant, d'adopter certaines de leurs habitudes, celle par exemple du bain froid en commun : la bonne .M""' Viennet en multipliait les occasions,
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comptant, je suppose, que ces privautés idylliques éveilleraient chez sa fille et chez moi-même un désir bien légitimé par l'expectative du mariage. Elle ne se doutait guère que sa diplomatie m'exaspérait, et que j'étais à la veille, comme l'on dit vulgairement, de tout envoyer promener. Ce fut d u moins cette exaspération qui brusqua le dénouement.
Un matin, me trouvant seul dans l'île avec Suzanne, je me rappelai la scène furieuse que m'avait faite naguère la princesse Yashvine poussée à bout par mes refus, et je sentis que je ne résisterais pas à la démangeaison qui me prenait, de dire son fait à cette petite fille, comme la princesse m'avait dit le mien. Je saisis le plus futile prétexte — il n'en manquait point, mots ou gestes, — et soudain, fou de colère, je lui dis, avec des mots grossiers, que j'avais asse2/ d'elle, qu'elle m'assommait, et que j'allais sur l'heure faire mes paquets- Elle me regarda stupidement : je devais avoir l'air d'un énergumène. J'étais bien un peu honteux, mais je ne pouvais plus m'arrêter. Pour en finir, je tournai casaque et je courus vers le bateau. Elle courut après moi. Je vis le ridicule de cette course et me laissai joindre. Alors elle me supplia de ne point partir. Je ne lui en déclarai que plus résolument que je partirais le soir même, qu'il me déplaisait d'être lanterné, et que je ne me laisserais fié-
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chir qu'à une seule condition, qu'elle savait bien
— Restez, dit-elle.
Nous nous tûmes, apaisés, un peu étonnés tous les deux. C'est ainsi que nous nous trouvâmes fiancés.
Je ne vous ai point rapporté ces longs détails par curiosité psychologique : toute cette psychologie-là me semble assez banale, avec des apparences présomptueuses de subtilité. Mais je tenais à vous faire voir comment un homme qui raisonne et qui calcule tout, raisonne et calcule l'afTaire de son mariage ; et je tenais aussi à vous faire mesurer ce qu'il intervient de sentimentalité dans un de ces mariages, que, selon la terminologie du monde, il faut bien appeler d'inclination, puisque toute pensée d'intérêt en est absente.
Je ne puis me répéter éternellement : la plume me tombe des mains et je suis en confusion d'avoir à vous dire encore que le fait même de nos fiançailles ne mit pas fin au jeu de bascule; — je me dispense de vous en réitérer la description. Cependant l'annonce de mon mariage dans les journaux, les lettres de félicitation que je reçus, et auxquelles je dus répondre d'un style joyeux, l'achat du trousseau, des meubles, le choix d'un appartement, tout cela peu à peu me confirma que je ne rêvais point, que le sort en était jeté, que je n'y pouvais définitivement plus rien. J'eus le ver-
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tige de l'irréparable. Une lettre de Louise Charrier fut peut-être ce qui me précisa de la plus désespérante façon que j'entamais bon gré mal gré une existence nouvelle et que tout vestige du passé s'abolissait. Elle avait comme tout le monde appris mon mariage par les journaux ; et elle me congratulait — avec un soupçon d'ironie. Elle me faisait, par la même occasion, savoir qu'elle s'était expatriée; et je jugeai que, sous un ciel nouveau, mon souvenir ne la gênait plus guère, car elle m'annonçait en post-scriptum la naissance prochaine d'un enfant. Cette nouvelle, qui devait m'être égale, me porta un coup.
J'en reçus un autre plus sensible, huit ou neuf jours avant mon mariage, lorsque je vis mon appartement, qui la veille encore était en proie aux tapissiers, soudain achevé, rangé, habitable. J'avais loué rue Clément-Marot, dans une de ces maisons oii le confort moderne est à bon marché, qui font illusion tant que les plâtres sont frais, mais qui montrent la corde sitôt finies, et prennent le lamentable aspect des ruines neuves. Je ne détestais pas cette pacotille, qui me paraissait en harmonie avec la qualité du mariage que je faisais. Je m'étais aussi bien gardé de pousser les préparatifs, bien que la lenteur de mes oumers m'impatientât : on eiJt dit que je me flattais qu'ils me fournissent un bon prétexte pour différer la fatale date. Tout n'en
fut pas moins prêt à temps et à Timproviste. Du jour au lendemain le linge se trouva rangé dans les armoii'es. Les draps étaient au lit : il ne restait qu'à faire la couverture. Les meubles disparates que nous avaient offerts nos amis, occupaient dans le salon leurs places définitives. Le feu était allumé, la cheminée ne fumait môme plus. Ma future belle-mère et ma future femme étaient installées dans leurs fauteuils personnels, qu'elles avaient déjà et pour toujours choisis. J'eus la vision brusque du fait accompli. Je considérai ce logement comme jadis ma cellule de l'École Normale, quand je l'avais visitée pour la première fois, avec des idées d'emprisonnement et d'une condamnation à purger; mais je fis rétlexion que, ce coup-ci, je n'aurais pas la faculté de démissionner au bout d'un an.
Je crus toutefois devoir feindre une nianière d'attendrissement. Je m'assis comme pour le plaisir de m'asseoir, et pour revendiquer, pour éprouver un troisième fauteuil. Nous nous regardâmes tous les trois, et sentîmes qu'il était convenable, ou protocolaire, de manifester, au sujet de cette installation terminée, un certain contentement : comme les ouvriers, arrivés au faîte d'une maison, éprouvent le besoin d'y planter un drapeau ou un bouquet. Nous articulâmes chacun (juelques mois dont je ne me souviens plus ; puis nous nous lûmes,
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et nous tombâmes dans une profonde rêverie. Les dernières journées avaient été particulièrement pénibles. Le surmenage aigrissant nos caractères, les moindres vétilles donnaient lieu à discussion. J'avais même, la veille (il me souvient que c'était à propos d'une futaine de matelas), si terriblement secoué M'"^ Viennet, et ensuite Suzanne qui prenait le parti de sa mère, qu'il en était résulté, entre ma fiancée et moi, un peu de détente et d'intimité. Je me levai brusquement pour me dégourdir les jambes, et je passai dans la chambre à coucher. Je fus d'abord froissé qu'elle ne m'y suivît pas aussitôt, puis gêné, le moment d'après, qu'elle y survînt. Nous évitâmes de croiser nos regards, et nous retournâmes au salon ensemble, précipitamment.
Ce jour-là, la trépidation de mes nerfs empêchait ma réflexion de se poser; mais le jour du mariage, quand je rentrai dans cette même chambre avec Suzanne, et que les mêmes sentiments se répétèrent en moi, ils ne pouvaient plus être, hélas! imprécisés ni fugitifs : j'avais toute ma lucidité pour les connaître, tout le temps voulu pour les analyser, toute ma vie.
Depuis le matin j'étais dans un mal-être vague. Les images de mon esprit se succédaient encore si confusément et si vite qu'elles m'étourdissaient. Je Q*avais eu qu'une seule minute de repos, d'apaisé-
ment, lorsque, pendant la cérémonie, à l'improviste, la musique avait ressuscité du fond de ma mémoire cette petite Aline Mauduit, mon amour de premier communiant, qui longtemps ensuite avait donné son nom à la chimère changeante de mon cœur. J'avais supporté avec résignation la fatigue nécessaire de donner la main et de sourire à tant de gens que je ne reconnaissais même pas, et dont je m'efforçais, avec une obstination maniaque, de supputer le nombre au fur et à mesure du défilé, pour établir la statistique de mon indifférence. J'avais eu des alternatives d'inappétence et de faim brusque. Enfin, lorsque les Viennét tout en larmes m'avaient remis leur fille pour l'enuiiener, je m'étais pris soudain de défiance de moi : on a la sottise de dire aux hommes que leur moindre parole inopportune, leur moindre geste maladroit peut offenser mortellement la délicatesse d'une épouse novice, et compromettre l'avenir conjugal, qui dépend tout de la première nuit. Mais le vrai est que, dans cette passe, c'est toujours la femme qui fait des maladresses et qui nous choque : je l'ai bien observé; et j'en eus le pressentiment dès l'instant que nous montâmes en voiture, par le premjer froissement que me causa l'attitude inflexible de Suzanne.
Nous nous taisions obstinément tous les deux. Les minutes paraissaient longues : elles tombaient,
pour ainsi dire, goutte à goutte. Je voyais tout, même ce qui n'affecte pas le sens de la vue. Nous étions, Suzanne et moi, comme aux deux bords de l'abîme qui nous séparait, et nous regardions sans vertige jusqu'au fond.
Dès que nous fûmes dans notre logis — je ne pouvais dire : à la maison — , Suzanne sonna cette vieille bonne que je vous ai dit qui naguère la chapitrait sur son peu de goût pour moi. Elle lit asseoir cette étrangère tout près d'elle, et lui murmura en sanglotant des confidences interminables, sans aucunement se soucier de ma présence. La servante, apparemment, sentit ce qu'un tel procédé avait pour moi de désobligeant, et après quelques hâtives caresses elle se retira, malgré les efforts que faisait Suzanne pour la retenir. Nous restâmes de nouveau seuls et face à face. Suzanne me dévisageait, stupide, hostile; son visage était tout mouillé de larmes qu'elle ne daignait point prendre la peine d'essuyer. La haine montait en moi comme une eau qui suffoque. La pendule sonna neuf heures, et aussitôt, par un effet de celte logique bizarre qui gouverne notre inconscient, il m'apparut que, moi aussi, je devais rompre le silence, prononcer une phrase quelconque. Ma lèvre inférieure trembla, et je dis d'un accent grognon : « Vous pouvez vous vanter de nous faire passer une soirée agréable ! » A ma propre surprise , la
voix me manqua sur la dernière syllabe; je n'eus que le temps de détourner la tête, et un flot de larmes jaillit de mes yeux.
— Qu'est-ce que vous avez? cria impétueusement Suzanne.
D'abord je ne pus lui répondre, et ensuite je ne voulus pas. Elle ^int à moi, empressée, timide, mais touchée, vaincue peut-être. Il fallait bien parler. Et puis je ne pouvais plus contraindre mon cœur : il était tout gonflé de chagrin, ma désolation était naïve, efl'rénée, sans honte, comme celle des petits enfants. Je lui dis avec une ivresse douloureuse, et pour nous mortifier tous les deux, le supplice que j'endurais d'elle et que j'endurais de moi depuis plus d'un an; mon cœur, ma raison, ma volonté à la gêne; mes désirs déçus d'eux-mêmes, et qu'à cent reprises, tour à tour, elle avait ravivés puis éteints; et ce soir, ses larmes insultantes, les miennes, démentant le bonheur que je croyais tenir, sans trop savoir si je l'avais craint ou souhaité; et l'épouvante enfin de l'avenir. Elle continuait de me regarder avec plus d'élonnement que de tendresse. Devinait-elle — comme moi — ce que mon désespoir même recelait encore d'incertitude ou de menscyige? Du moins elle partagea mon épouvante. Nos regards humides se rencontrèrent; nous mesurâmes notre misère commune, et n(jus nous remîmes à pleurer, mais ensemble et
près l'un de l'autre, sans rancune, victimes réciproques, ennemis réconciliés par le mal que nous nous étions fait.
Nos larmes se tarirent crelles-mêmes. Nous nous retrouvâmes de sang-froid, très raisonnables, avec le sentiment que nous avions des bienséances à observer. Je recouvTai le sens de ma responsabilité d'homme, j'eus confusion de ma passagère faiblesse, et, voulant ordonner quelque chose, je pressai doucement Suzanne de se mettre au lit. Elle m' obéit aussitôt, sans prononcer une parole. Elle se retira, je demeurai d'abord, puis j'entrai dans la chambre, où je rallumai les flambeaux qu'elle avait soufflés. Tant d'exténuantes péripéties m'avaient presque fait oublier l'inévitable dénouement, et ce fut pour moi comme une chose inattendue quand je vis l'enfant qui était à ma merci. Toute ma chair se souleva vers elle, mais ma chair seule fut bouleversée ; et tandis que mes mains hâtives déjà frissonnaient au pressentiment des caresses, mon âme se désespérait de comprendre qu'à la faveur de nulle étreinte elle ne pénétrerait Tâme adverse, et qu'obstinément ellemême elle lui resterait fermée.