LETTRE IV
Les sensualités de cette première nuit, qui me surprirent, car je la prévoyais froide et morne, ne nous procurèrent point la détente de la satisfaction et de la lassitude. Elles furent affolées, sans pauses ni reprises. Elles furent équivoques et même cruelles : nous goûtions, sur nos joues, sur nos lèvres amères, le sel des larmes que nous venions de répandre, et nous nous délections de cette saveur. Un sommeil tardif et bref nous abattit. Mon âme délabrée, à peine moins lucide, mais un peu moins maîtresse de soi dans le rêve que dans la veille, suivit ses observations et ses raisonnements, en les compliquant de divagations superstitieuses et de conjectures d'avenir chimériquement induites à la façon des présages.
Au réveil, nous étions si épuisés tous les deux, si impuissants à ressouffrir, que nous eûmes sans nous concerter une même bonne volonté de nous
ménager, de nous épargner, de ne plus nous meurtrir l'un l'autre, de nous faire grâce pour l'obtenir. J'avais seul malheureusement la faculté de persévérance. Les intentions de Suzanne, touchantes par leur sincérité comme celles des enfants, étaient de même éphémères. Et puis nous ne disposions pas de nous plus qu'auparavant : nous demeurions soumis à la tyrannie des causes extérieures, et nous n'avions point la direction libre de notre volonté ni de notre sensibilité.
Ainsi, d'abord, je fus indisposé vingt fois par des recommandations écrites de M"'' Viennet, durant les premiers jours où, censés partis, nous demeurâmes selon l'usage cachés dans notre appartement. Cette bonne M"° Viennet en tenait pour le vieux préjugé qui attribue aux femmes seules, dans la première expérience du mariage, une ombrageuse délicatesse, et qui ne tient pas compte de celle des mâles. Je ne pense pas que cette façon de voir ait jamais pu être moins à propos pour aucun ménage que pour le nôtre; car je prenais de cette problématique délicatesse de Suzanne mille soins dont elle ne me savait aucun gré, et que sans doute elle n'apercevait pas, tandis qu'elle blessait la mienne à toute minute, soit par incompétence, ou par l'eiïet d'un médiocre raffinement.
Ce fut. ensuite, un pitoyable voyage de noces, un trop long séjour dans un lieu trop peu fré-
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quenté, aux bords de la Méditerranée, où Finsécurité du printemps faux, coupé de rafales de vent et de pluies froides, appropriait hélas! beaucoup trop le décor à nos sentiments. Cet isolement et cet exil me rendaient plus pénible encore notre intimité forcée que ne légitimait nulle tendresse ; et je me révoltai contre le mariage pour la même raison que jadis contre l'internat, parce que je ne sais point supporter les promiscuités matérielles avec des gens à qui nulle affection ne me lie.
Enfin — quel ironique et invraisemblable jeu de ma destinée! — cette enfant que j'avais épousée se manifestait plus dangereuse maîtresse que pas une des femmes que j'eusse précédemment connues. Elle m'effrayait par des caprices où son innocence contrefaisait la perversité, par des exigences inconsidérées, mais que je pouvais croire calculées et sournoises, où je flairais une velléité plus qu'à demi consciente de me supprimer en usant de moyens damnables que le code ne punit pas. Elle profitait, en ce honteux duel, des avantages qu'assure à la femme la vanité de l'homme et son stupide point d'honneur physique. Je ne lui demandais pas merci, content des seules trêves que son infirmité de femme l'obligeait bien de m'accorder, lui faisant au surplus payer par des brutalités de geste et de prise, ses victoires qui n'étaient jamais sans larmes.
Je frémis de sentir un jour que la pensée de tuer cessait de m'être inconcevable. Il me parut que la solitude à deux ne m'était pas moins pernicieuse qu^à Suzanne, et je respirai, quand on put décemment parler de retour. Je ne désespérais point de Tavenir autant que vous pourriez croire. D'abord, je me réconfortais en me répétant ce spirituel mot d'un dramaturge: « On peut toujours vivre avec sa femme quand on a autre chose à faire. » Et puis, lorsque l'on est imbu comme moi d'une philosophie stoïcienne qui ordonne de subir l'inévitable, on ne se borne jamais à le subir : on finit par s'en accommoder. Le temps que perdent les autres à se rebeller en vain, je l'emploie utilement à m'adapter; et je sais d'avance que je ne souffrirai bientôt plus de ce que je supporte. Aussi persuadé que n'importe quel chrétien de l'indissolubilité du mariage, j'avais bien pu d'abord être saisi de vertige en mesurant la disproportion de mon idéal conjugal et de la réalité ; mais je ne renonçais nullement à mes desseins de fonder un foyer, de créer une famille, et de garantir ma survivance en me propageant.
L' « autre chose » que j'avais à faire était la correspondance et les démarches que m'occasionnait mon chemin de fer de l'Asie Mineure. Cela ne suffisait point à remplir mes journées; mais je comptais profiter de mes loisirs pour entretenir
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mon intelligence. Dès mon arrivée à Paris je fus pris d'une fièvre de travail, et je signifiai à Suzanne que je me réservais un certain nombre d'heures chaque jour, durant lesquelles il lui était interdit de me déranger. Ce fut une cause nouvelle de froissement. La modestie de notre installation me réduisait à un très petit cabinet, mal disposé, où j'entendais les bruits du service. Suzanne, qui ne se souciait pourtant point de m'avoir toute la journée à ses trousses, admit malaisément que je lui dérobasse une part d'un temps qu'elle tenait qui lui était dû. Elle se formalisa surtout que je ne daignasse point l'associer à mes travaux, ce qui est bien la dernière idée, par exemple, dont je me fusse avisé. Il est vrai que j'avais épousé ma femme toute petite dans l'intention de la former à mon goiit, et conséquemment aussi de l'instruire : mais, à présent, je ne voyais plus du tout de communion intellectuelle possible entre un homme et une femme, et le premier effet de mon retour à l'intellectualité était d'exagérer mes préventions contre l'entendement de l'autre sexe.
J'en devais nourrir moins que tout autre, car le commerce que j'avais naguère entretenu avec M™' Richter était plutôt pour me suggérer des idées favorables touchant la capacité du cerveau féminin. Mais je n'en jugeais plus que sur les incohérents bavardages de Suzanne. Elle ne se méfiait
pas assez des discours généraux, et elle débitait volontiers des énormités sur l'éthique. Gomme elle était de naissance honnête et d'hérédité saine, je ne pouvais imputer cette extravagance, cette anarchie morale qu'à un vice personnel de sa constitution, ou bien à l'enseignement fortuit et sans doctrine qu'elle avait reçu, ou bien encore à l'influence des banalités paradoxales qu'elle avait entendues sans les comprendre et interprétées en les aggravant; mais à mon tour je généralisais, et j'attribuais à toutes les femmes une psychologie qui n'était peut-être que le fâcheux privilège de la mienne.
Il m'apparaissait que la différence catégorique entre la mentalité des femmes et celle des hommes, ce qui marque à vrai dire le sexe des âmes, c'est la prédominance chez nous, et chez elles l'absence totale, de la raison pure. Sans doute, il n'est point de sexe complètement déterminé au moral, non plus d'ailleurs qu'au physique, et je veux bien apporter des tempéraments à cette théorie, qui est trop absolue ; mais je n'en ai pas moins persisté depuis lors à la tenir pour vraie. Car j'ai rencontré des femmes supérieures, mais pas une qui reçût la notion abstraite du devoir dégagé de tout intérêt sentimental, pas une qui fiit susceptible de comprendre une vertu ou une beauté ayant en ellesmêmes leur fin. Et puisqu'il faut bien, pour le bon
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ordre, que les femmes se comportent dans la pratique comme si elles entendaient ce qui passe leur entendement, j'en venais à me demander si le maintien d'une religion à leur usage n'est pas le seul moyen de résoudre cette antinomie ; s'il n'est point de nécessité sociale qu'elles personnifient l'Impératif, et qu'elles diminuent le Bien, mais le conservent, en lui assignant un but intéressé.
Quand on a une fois consenti qu'il faut une religion pour les femmes, on n'est plus hien loin d'une autre théorie, encore moins libérale, aujourd'hui répandue même parmi les plus incroyants, el qui réserve à une minorité fort réduite le privilège de la libre pensée. Ma philosophie très aristocratique ne s'effarouche d'aucun privilège, puisque vous pensez bien que je commence par les revendiquer tous pour moi, et je souscrirais peut-être à la formule « il faut une religion pour le peuple », si les farceurs qui l'ont inventée ne voulaient dire par ïà : « Berçons le peuple d'illusions et de mensonges, sans quoi il n'y aura plus moyen de le tenir. « Voilà ce que je refuse d'admettre.
J'estime en revanche que, si l'objet de la connaissance est unique, les façons de l'atteindre sont innombrables, relatives à l'habileté de chacun, et que tous les yeux ne sont pas également dignes de contempler la Vérité nue. J'estime que la plupart des dogmes, chrétiens ou autres, contiennent, du
moins sous une forme symbolique, bien plus de ^Tai que telles négations tranchantes de philosophes amateurs et incompétents. J'estime enfin que si l'on peut dire à la rigueur qu'il faut une religion, alors ce n'est pas seulement pour le peuple, mais pour la majorité des ordinaires.
Toutefois j'y répugne encore, parce que la religion ne peut tolérer cette critique ni cette interprétation des dogmes, et qu'on cesse d'être religieux dès qu'on ne l'est plus à la lettre : ceux-là donc qui, ne croyant point, considèrent la religion comme l'indispensable support de la société, avouent que le mensonge est nécessaire et se résignent à mentir sciemment. Tant pis pour eux s'ils le peuvent : moi je ne puis. Je doute, au surplus, que l'on restaure par raison d'état une religion qui meurt de sa belle mort, et je fus vers cette époque fort impressionné par une lettre de Sainte-Beuve, que j'avais naguère découpée et que je retrouvai dans mes paperasses. Elle est du 14 juillet 1867 et adressée à Albert Gollignon. Je vous en veux citer ce fragment :
« Je comprends très bien la théorie sociale qui fait d'un peuple sans religion un peuple en décadence. Mais ici la question est autre : on n'est plus libre. Qu'on en gémisse ou non, la foi s'en est allée; la science, quoi qu'on en dise, la ruine: il n'y a plus, pour les esprits vigoureux et sensés, nourris
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de l'histoire, armés de la critique, studieux des sciences naturelles, il n'y a plus moyen de croire aux vieilles histoires et aux vieilles Bibles. Dans cette crise, il n'y a qu'une chose à faire pour ne point languir et croupir en décadence : passer vite et marcher ferme vers un ordre d'idées raisonnables, probables, enchaînées, qui donne des convictions à défaut de croyances, et qui, tout en laissant aux restes de croyances environnantes toute liberté et sécurité, prépare chez tous les esprits neufs et robustes un point d'appui pour l'avenir.
« Il se crée lentement une morale et une justice à base nouvelle, non moins solide que par le passé, plus solide même, parce qu'il n'y entrera rien des craintes puériles de l'enfance. Cessons donc le plus tôt possible, hommes et femmes, d'être des enfants : ce sera difficile à bien des femmes, direz-vous. — A bien des hommes aussi. Mais, dans l'état de société où nous sommes, le salut et la virilité d'une nation sont là et pas ailleurs. On aura à opter entre le byzantinisme et le vrai progrès. »
La thèse de Sainte-Beuve m'était plus sympathique assurément que la thèse contraire; et je tombais surtout d'accord avec lui que, si les plus libres penseurs peuvent à la rigueur admettre la nécessité d'une foi sincère pour établir l'ordre social, ils ne sauraient par contre faire fonds sur cette religiosité vague, fade, équivoque, qui est la
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seule forme de religion que nous devions [attendre de liinmense majorité des contemporains. Je sentais vivement qu'il serait humiliant pour l'homme que toute sa civilisation dépendît d'un tel pis-aller.
J'étais cependant moins opposé à celte politique bâtarde en ce temps-là qu'aujourd'hui, parce que je réagissais contre l'état d'esprit de nos entours, qui n'était pas celui de M. Homais précisément, mais qui ressemblait fort à celui des Jacobins. Ma femme entre autres, et toutes les femmes et jeunes filles que j'avais occasion de voir dans son cercle, me paraissaient être si évidemment des produits du Jacobinisme, que je les avais baptisées « les Jacobines » : en ces conversations que l'on soutient avec soi-même et où l'on écoute « dialoguer les lobes de son cerveau », chacun se forge ainsi un argot personnel. Par hostilité contre ces femmes, et contre tout ce milieu que j'avais d'abord cru qui me plaisait, j'arrivais à me constituer peu à peu, artificiellement, un système d'idées, que je ne saurais désigner avec exactitude que parle terme d'anti-jacobines. Je m'affiliais, en quelque sorte, à l'église adverse, par pur esprit de contradiction.
Le premier article de ma foi nouvelle était l'impossibilité a priori de toute entente entre Suzanne et moi. Je tenais dés lors pour démontrée la vanité de tout effort ayant pour objet d'établir le régime conjugal que j'avais rêvé. Je n'étais pas.
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à proprement dire, découragé, et même, par acquit de conscience, je ne lâchais point la partie : j'avais seulement la certitude mathématique de l'insuccès. Ce qui pourtant m'aliénait bien davantage, c'était les froissements quotidiens. Ainsi le désordre de ma femme m'exaspérait, et me poussait d'ailleurs à la manie; je ne tolérais point son humeur fantasque ; je tenais un compte sévère de mes moindres griefs, et le sentiment de la haine conjugale se formait dans mon cœur, ainsi que l'amour se forme, par une cristallisation lente et continue.
Mais cette haine demeurait encore sourde ; j'étais prodigieusement calme et froid — par contraste. Je m'admirais de me dominer ainsi. Je dus, sur ces entrefaites, voyager en Allemagne pour mes affaires. Je redevins, quelques semaines, l'homme seul, libre, errant, que j'avais été naguère avec délectation. Lorsque je m'installai dans ma cabine roulante, j'éprouvai une 'ivresse pareille à celle des marins qui reprennent la mer. Et le lendemain, combien plus intense fut ma joie, lorsque, dans un lit véritable, je me trouvai seul! Je ne pus me défendre de rire, en songeant comme on étonnerait les adolescents impatients de cette solitude, si on leur révélait le plaisir supérieur que l'on goûte à la recouvrer. Il me parut si ravissant que je fis sur l'heure le ferme propos de n'en point chercher d'autre durant tout mon voyage. Et cependant
j'étais parti avec des intentions d'aventures... Je découvris à ce moment, non sans surprise, que j'aurais eu des scrupules. Ma haine ne fléchissait pas mes principes. Je ne transigeais pas sur la fidélité, même du mâle. Je me félicitai de ma vertu, mais je reconnus aussi qu'elle me donnait quelques droits : et comme les négociations que j'allais poursuivre en Allemagne pouvaient augmenter fort nos ressources, nous permettre — qui sait? — de nous loger plus spacieusement, je résolus d'imposer à Suzanne une vie moins mêlée, plus convenable à nos sentiments.
Je ne soupçonnais pas les nouveautés qu'elle me réservait pour mon retour. Je trouvai une autre femme. Elle avait le visage plein, la physionomie toute changée, le regard encore agrandi, plus posé, presque tendre. Elle m'accueillit comme si mon absence l'eût privée, comme si elle n'eût fait, tout ce temps — trop bref, que me regretter et que m'espérer. Une présomption de grossesse avait opéré ce miracle, à présent elle m'aimait ! Chez beaucoup de femmes le cœur a de ces sautes brusques : il est à la merci de la fonction de maternité. Elle m'aimait, d'un amour presque animal, mais qui aurait dû nie toucher d'autant plus. Hélas ! j'eus la déceplion affreuse d'apprendre sans })laisir, sans trouble, ce que j'avais en me mariant peutêtre uniquement souhaité. J'éprouvai même comme
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un inavouable dépit. Je fis réflexion qu'un enfant me liait définitivement à Suzanne : avais-je donc rêvé de briser quelque jour les autres liens qui existaient déjà entre nous? Je me reprochai amèrement cette impuissance inattendue à la paternité ; j'y voulus voir un châtiment providentiel de mon insensibilité lors de la perte de l'autre enfant, un signe que j'étais toujours hors la loi naturelle et sociale, et que mon absurde mariage ne m'avait pas réhabilité.
Voilà ce que je ne pardonnais pas à Suzanne : car je savais bien que c'était sa faute, non la mienne, si le sacrement demeurait inefficace ; et je n'avais donc sujet que de la détester davantage, à l'heure où elle s'avisait de nvaimer. Son amour même ne faisait qu'agacer mon cœur et aigrir ma rancune. Trop tardif, il était aussi maladroit qu'inopportun. Le pire est qu'elle ne s'abusait pas. Une de ses manies favorites était de répéter qu'elle n'avait pas de chance dans la vie. Elle m'ennuyait de ses tendresses, de sa docilité, de son humilité; et en même temps elle m'assommait de ses plaintes ou de sa veule résignation. Elle me disait qu'elle m'avait lassé, qu'elle aurait beau s'évertuer, elle ne me regagnerait jamais plus. Qu'avait-elle besoin de me le dire? Je n'étais pas aveugle, et moi je n'avais pas besoin de ses éclaircissements.
Je fus appelé à faire vingt-huit jours vers la fin
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de sa grossesse; je ne pus obtenir de sursis, et je me trouvai soldat pour la naissance de mon enfant légitime, comme naguère — il vous en souvient — pour la naissance de l'autre, advenue pendant la dernière semaine de mon volontariat. Cette insignifiante coïncidence ne manqua point de me frapper. J'en tirai de sinistres présages. Je passai ces vingt-huit journées dans Tinquiélude. Je supportai plus malaisément un mois de service que je n'avais fait une année. Suzanne, passionnée, maladive et puérile, ne put supporter la séparation ni mon absence. Elle fit mille imprudences, malgré mes conseils et ma prière. J'étais trop près de Paris, à Versailles. Elle y accourait pour une heure, pour me voir entre deux trains, pour m'embrasser et repartir, tout au plus pour dîner avec moi.
Ces courses hâtèrent l'événement, et dans la nuit qui précéda mon retour, ellemit au monde un enfant mâle, dont M'"° Viennet, toute souriante, me fit la surprise à mon arrivée rue Clément-Marot. Ma joie fut glacée par le souvenir de l'autre enfant, que j'avais trouvée ainsi un matin de retour, mais que j'avais trouvée déjà morte. Ce nouveau rappel du passé m'épouvanta. Puis je regardai le petit être, et j'éprouvai tout d'un coup un sentiment de plénitude surhumaine, qui me fit, pour la première fois, comprendre le mot de paternité. Hélas! cette émotion est trop directe, trop liée à la réalité pré-
sente pour y survivre. Je n'ai jamais rien senti de plus fort, et c'est à peine s'il m'en souvient aujourd'hui! — Derechef, après quelques instants trop courts de joie et de paix, le fantôme de l'autre enfant m'obséda, j'unis dans la même pensée les deux mères à qui mon cœur était demeuré ingrat pareillement, je redevins en proie à l'angoisse, à la crainte superstitieuse, au permanent et inexplicable remords.
Seulement, lors de l'ancienne épreuve dont je ne pouvais chasser le souvenir, mes angoisses n'avaient duré que peu d'heures : elles durèrent, cette fois-ci, tout un mois. Notre enfant, qui était beau et fort, ne pouvait inspirer d'inquiétude à aucune personne sensée : il en inspirait cependant, à sa mère comme à moi; à moi, pour les déraisonnables motifs que je viens de vous exposer, à Suzanne parce qu'elle pressentait toujours le malheur. Le vingt-deuxième jour, il prit froid, nous appelâmes en hâte le médecin, qui se moqua de nos terreurs; mais déjà eous ne croyions plus qu'à nous-mêmes, et nous échangeâmes, au pied de ce berceau, un regard qui nous révélait le premier accord de nos âmes, dans la détresse.
C'est nous qui ne nous trompions pas. Huit jours après — Suzanne heureusement était retenue dans son lit par suite d'un tardif et improbable accident que, chose étrange, elle avait aussi prophétisé — ,
tandis que j'essayais de lui donner des illusions, Tenfant mourait dans la chambre voisine, sur les genoux de la garde. M"' Viennet, qui allait et venait d'une chambre à l'autre, nous annonça d'un signe l'affreuse chose. On m'empêcha de sortir : je me laissais faire, j'étais sans force. On ne me permit de revoir mon fils qu'une heure plus tard. Il était tout raidi, tout en cire, paré de sa robe de baptême. Je me souviens qu'à cette vue je jetai un seul grand cri. Puis les larmes jaillirent de mes yeux, avec une telle soudaineté, avec une telle abondance, que certainement je n'ai jamais si bien pleuré, même quand j'étais tout petit. Quelle détente! Quel soulagement! Quelle purification! Je me sentais si misérable! — et je ne voulais pas être relevé. Je voulais pleurer, je pouvais pleurer toujours : la source de mes larmes était intarissable. Je les goûtais, je les aimais, elles désaltéraient mon àme sèche et ardente, elles noyaient toutes mes amertumes, elles emportaient ma douleur expiatoire en même temps que mon mystérieux péché.
Le caractère tout réflexe de mon chagrin était si évident que je ne pus m'empêcher de Tapercevoir d'abord que je me ressaisis un peu. J'avais crié et pleuré comme un enfant qui vient de se fendre le front contre une porte; et je me demande, quand je me rappelle mon enfance sans larmes, si ce n'est
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pas en voyant mon enfant mort que j'ai pleuré pour la première fois comme un enfant. Mais il faut bien que je l'avoue, quoique cette vérité semble cruelle et gêne la pudeur d'une conscience même franche et hardie comme la mienne : si une telle douleur est physiquement la plus atroce,- elle est, pour le même motif, aussi passagère qu'instantanée. Le cœur le plus en appétit de souffrir la cherche et ne la trouve plus dès qu'il est vidé de ses larmes. Un nouveau-né est plutôt une chose qu'un être. Quelle trace peut-il laisser dans la mémoire? Son visage même, où l'on a voulu arbitrairement découvrir tant de ressemblances et les premiers traits d'une physionomie, est trop inexpressif et trop A ague pour se perpétuer par un souvenir défini. Il n'a pas eu de langage, pas d'âme; il ne vous a tenu qu'aux entrailles. On ne peut regretter longtemps que les personnes.
Je ne doute pas qu'en ces épreuves le chagrin d'une mère soit fort peu différent de celui d'un père. Sans doute, elles ont en plus le ressentiment des peines endurées pour rien : elles sentent aussi plus vivement leur pouvoir de recréer ce qu'elles ont perdu. Leur douleur, comme la nôtre, n'est qu'une meurtrissure physique, et leur regret, aussi cuisant, serait aussi éphémère que le nôtre, si elles ne se faisaient pas un point d'honneur d'en dissimuler aux autres et à elles-mêmes l'excusable fra-
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gilité. Mais leur conscience a des In^pocrisies à plus forte raison que la conscience d'homme, et ce que je viens d'avoir tant de peine à vous mettre à nu de mon àme, nulle femme ne le révélerait de la sienne. Le deuil de Suzanne demeura farouche et, à ce qu'il me parut, forcé. Je lui en voulus de ce que je devinai en elle d'insincérité, pourtant bien pardonnable. J'étais honteux de ne plus me trouver égal à sa douleur : d'autant qu'elle voyait clair en moi, avec cette pénétration extraordinaire des femmes, qui semble moins un effet de leur intelligence qu'une faculté diabolique. Elle m'en voulut d'être consolé; je sentis qu'elle me regardait un peu comme l'assassin de son enfant, parce que je ne le pleurais plus; et notre peine, qui une minute nous avait rapprochés, devint la cause d'un plus décisif malentendu.
J'ai oublié de vous marquer que l'amour de Suzanne pour moi, qui datait de la conception, avait pris fin, non pas (comme elle voulait sans doute le croire) à l'instant où notre fils était mort, mais à celui précisément où il était né. L'elTet, selon la formule classique, avait cessé juste en qiême temps que la cause, et je lui étais dès sa délivrance redevenu étranger. Cette subordination si exacte de ses sentiments à la maternité était plutôt rassurante : car je n'avais point lieu de redouter que notre union fût désormais stérile, et je
devais, en bonne logique, tenir comme démontré qu'il suffirait d une nouvelle espérance pour restaurer notre ménage compromis. Mais je ne m'avisai point de ces raisons; j'eus au contraire le sentiment fort net que tout était bien fini entre Suzanne et moi; et je ne m'occupai plus que de m'installer dans mon enfer aussi confortablement et aussi égoïstement que possible.
Je reconnus en m'examinant que j'avais déjà subi à peu près toutes les modifications de caractère qui rendent un tel régime supportable à rhomme. D'abord, j'étais atteint de cette heureuse infirmité qu'on a plaisamment appelée la surdité conjugale. Je n'entendais plus, à la lettre, aucune des paroles contrariantes de Suzanne, à moins toutefois qu'il ne me prît fantaisie de les entendre : car je m'amusais de temps à autre à vérifier mon impassibilité, qui me flattait, et je recherchais, par bravade, les occasions les plus inutiles de l'éprouver. L'opposition, qui allait jusqu'au comique, de nos caractères et de nos goûts m'était un sujet de divertissement, et je prenais plaisir, par dépravalion, à tout ce qui aurait dû m'exaspérer.
Suzanne n'était pas à hauteur, comme on dit, et son impatience de moi, que je comparais ironiquement à mon inlassable patience d'elle, me procurait des jouissances nonpareilles de méchanceté. Je ne les savourais pas sans scrupule, j'étais un peu in-
quiel de sentir mon cœur se pétrifier ainsi ; mais je me résignai vite et non sans orgueil à celte espèce de sclérose, qui me paraissait un signe de maturité : d'autant plus que mon corps se transformait simultanément, il prenait la musculature, ou plutôt la densité de la trentaine. J'ai toujours, depuis l'aube de ma conscience, observé mes métamorphoses physiques avec un plaisir ingénu, à peine teinté d'un peu de narcissisme : je retrouvai, au seuil de l'âge viril, les mêmes troubles, les mêmes curiosités et les mêmes joies qu'à l'heure de l'adolescence.
Les êtres sains disposent toujours, en ces périodes de crise, de plus de force qu'il ne leur est nécessaire pour accomplir leur progrès, et ils en dépensent l'excédent sous forme de jeu. Mon jeu — comme je ne pouvais tout de même plus rire sans cause, ni courir et pousser des cris — mon jeu était de mettre Suzanne hors d'elle et de rester maître de moi. Je n'évitais pas les scènes : je les provoquais, par mon calme insolent. Je me rappelle encore avec délices qu'un jour je l'amenai à me lancer un verre à la tête : son geste fut si maladroit que je n'eus pas même besoin de faire une retraite de corps pour parer le coup; et le verre était si solide qu'il roula par terre sans se briser.
Bien que toutes relations fussent, d'un accord tacite, rompues entre nous, par respect humain bourgeois nous cohabitions encore dans le grand
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lit de nos noces. Le contact de Suzanne m'était devenu, comme tout le reste d'elle, parfaitement indifférent, et je me faisais gloire de cette invraisemblable frigidité en présence d'une fille jeune, jolie, somme toute appétissante. Croiriez-vous qu'avec cela je fis scrupule de la tromper tant que je la vis blessée, incapable de défense et de représailles ? Je cessai de m'en abstenir dès qu'elle fut relevée : mais je ne la trompai encore que d'une façon très peu outrageante que vous devinez, et, si je puis dire, sans acception de la personne de mes complices : c'est à peine de l'adultère.
Chaque fois que je m'apercevais qu'en dépit de mon impassibilité je n'y tenais plus et j'avais besoin de vacances, mes affaires me fournissaient prétexte à m'absenter. Je fis de nombreux voyages, souvent bien inutiles, et où je dépensai le plus clair de mes bénéfices. C'est ainsi que je retournai un beau jour dans ma chère Constantinople sans ombre de raison, et à une époque même où les Rodosto ne s'y trouvaient pas. J'y goûtai surtout le plaisir admirable de la solitude. Mais comme je le goûtai encore mieux pendant un autre voyage, en Russie! Étant à Moscou, j'eus soudainement la tentation d'aller passer douze heures à Nijni-Novgorod, entre deux trains. Là, au sommet de la colline du Kremlin, dans le jardin public, dominant le steppe, qui n'est, ainsi qu'un océan, limité que par l'horizon, et la
Volga sinueuse, chatoyante sous le soleil frisant, et le port peuplé de voiles blanches et, sur l'autre rive, la ville en bois de la foire, alors close et morte, je connus véritablement le vertige et l'enthousiasme, je connus Ti^Tesse magnifique d'être seul au monde. Il me sembla que l'Univers était à mes pieds, comme aux pieds de Jésus ravi par Satan sur le Boulgourlou ; et comme lui je le dédaignais, non par humilité toutefois, mais par orgueil, par orgueil de ma personne qui se contentait de soi-même.
Alors je m'en fus au hasard, n'ayant pour me guider qu'un plan sommaire et une mauvaise carte. Je suivis une grande route droite, bordée de villas, résidences des plus riches commerçants de Nijni. Elles étaient presque toutes inhabitées et je ne perdis pas la précieuse sensation de mon isolement. J'étais seul, comme on est seul à Pompéi, parmi les vestiges magnifiques d'une humanité absente ou disparue. Et je pouvais, comme j'aime, penser tout haut en marchant. Le ciel était d'un bleu dur, le soleil ardent et hostile comme au désert.
Je poussai plus loin, au hasard, et je me trouvai en pleine campagne. Puis je traversai un village où il y avait une population, mais de moujiks, et non d'hommes semblables à moi. Ils s'empressèrent autour de moi, comme de bons chiens
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familiers. J'entrai dans leur pauvre bain, où il n'y avait point de hantchih comme dans les luxueux établissements de Moscou et de Pétersbourg, et où chacun prenait soin de lui-même : mais dans ce pays, pour un maître, il se rencontre toujours des esclaves; tous les gens qui étaient là se disputèrent l'honneur de me servir, et je me laissai faire comme un patricien, dédaignant d'articuler des mots, donnant mes ordres par signes.
Après le bain, j'allai boire dans un traktir, et au retour je bus encore plusieurs fois, de ces eaux de fruits fermentée^ qui sont une des friandises de Moscou. Elles m'enivrèrent légèrement. Lorsque j'arrivai à Nijni, bien que harassé de fatigue, je remontai au Kremlin. J'assistai au coucher du soleil sur la Volga qui, visible jusqu'à la courbure de l'horizon, semble un prodigieux reptile de feu, ayant déroulé ses anneaux pour se coucher en travers de la plaine. Je m'exaltai au spectacle de ces magnificences, et je m'enorgueillis davantage de ma splendide solitude. Je pensai que, si je mourais tout d'un coup ici où nul ne soupçonnait ma présence, je mourrais donc anonymement : et c'est ainsi que les personnes doivent rentrer au sein du Tout.
Cette rêverie eut un simulacre de réalisation. Je m'étais étendu sur l'herbe fraîche : je succombai à la fatigue et je m'endormis brusquement quelques
minutes. Quand un garde me réveilla en sursaut, je restai effaré, comme si je sortais d'une brève mort et non du sommeil. Et tous les derniers épisodes de la journée, le dîner parmi des convives de table d'hôte dont je n'entendais pas le langage, la descente folle de la colline, au galop des chevaux du drocliki, vers la gare où je craignais de mancfuer le train, tout fut dans un rêve, dont je ne me tirai vraiment que le lendemain à Moscou, ou même quelques jours plus tard, à Paris.
A l'expiration de ces trêves, je reprenais mon collier de misère, avec résignation et — je ne sais comment expliquer cela — avec une sorte de contentement. Je n'ai pourtant pas encore fini de vous énumérer les agréments de notre vie conjugale. Je ne vous ai parlé que de ceux que Suzanne et moi nous procurions l'un à l'autre : il y faut joindre ceux que nous devions au commerce du monde et de nos familles respectives. Le monde était informé exactement de notre état. J'ai toujours admiré comme sa police est faite. 11 est concevable qu'elle surprenne des actions, même cachées; mais je n'en reviens pas qu'elle devine les Ames, et les plus déconcertantes. Les gens du monde, (jui sont si médiocres, ont décidément le génie de l'espionnage. Nos secrets mêmes d'alcôve n'étaient des secrets pour personne. II est vrai que Suzanne avait la déplorable manie de raconter ses misères
d'un homme d'aujourd'hui 1o7
à tout venant, ou d'exprimer des idées générales sur les hommes qui ne pouvaient s'appliquer qu'à moi, étant donné qu'elle n'en connaissait point d'autre.
Pour ce qui est de ma famille, sans réussir à lui faire croire que je jouisse d'une félicité parfaite, j'avais trouvé moyen de lui dérober toutes précisions sur mon infortune. Par exemple cela m'obligeait, avec ma mère et mon père, à une attention de chaque minute, bien fatigante; mais je dois reconnaître que Suzanne s'observait et ne contrariait pas trop mon jeu. Nous ne pouvions abuser de même ses parents, et vous pensez bien que M"' Viennet, qui prétendait avoir le dernier mot, ne nous laissait pas plus tranquilles ni l'un ni l'autre après le mariage qu'avant. Elle perdait sa peine avec moi, vu que ma surdité conjugale était susceptible d'extension, et que je n'entendais pas plus ma belle-mère que ma femme. Au reste, ma vie me paraissait insupportable, mais organisée pour le mieux, et j'étais bien déterminé à ne pas remuer le petit doigt pour y changer rien. — Mon humeur commença de se modifier au retour d'un de mes voyages, celui justement dont je viens de vous conter un épisode.
En retraversant Pétersbourg, j'avais appris la mort de ma vieille reine de Souabe, et cette nouvelle m'avait davantage ému que je ne l'eusse pu
prévoir, n'ayant jamais voué une affection bien tendre à cette baroque souveraine, qui me faisait lui lire la Revue des Deux-Mondes l'après-midi et, durant ses nuits insomnieuses, des romans erotiques français. N'allais-je pas me figurer qu'un devoir de reconnaissance m'obligeait de passer par Brenz, pour assister aux obsèques? Je me représentai comme on trouverait bien que j'y fusse venu, et je pressentis que les trois personnes les plus touchées seraient le chambellan, comte de Babenberg, mon amie M""' Richter et cette folle de comtesse de Gliickstadt.
Mais c'est précisément le souvenir de mes amitiés particulières qui me détourna de donner suite à mon projet. Non que je craignisse trop le Babenberg ; et quant à l'aimable Augusta, pouvais-je douter que ses faveurs, même dans le tohu-bohu d'un enterrement, me fussent prodiguées? Je n'en eusse point fait fi. — Mais je ne tenais point à voir présentement M'"*^ Richter. Je savais trop que je ne pouvais la retrouver, fût-ce pour quarante-huit heures, sans renouer avec elle une intimité psychologique. Il m'aurait donc fallu lui exposer mon état d'ame, et essuyer ses critiques, que je pressentais. Il y avait peu d'apparence que son jugement diiïérât du mien propre, touchant mes fiançailles et mon mariage. Mais j'avais peur qu'elle ne vît point d'un aussi bon œil que moi-même ma transformation
d"ln homme d'aljolrd'îili 159
physique, intellectuelle et morale. Il m'eût été insupportable d'entendre de sa bouche qu'elle me trouvait en déchéance, et de lire dans son regard clair une expression de pitié oiî de mépris.
Pour éviter cette possible humiliation, je me dispensai des obsèques de la Reine et ne donnai pas même signe de vie à M""" Richter, à qui d'ailleurs je n'avais pas écrit depuis des éternités. Mais, de ce fait, j'avais déjà renoué avec elle en pensée : j'allais bientôt renouer plus effectivenient, par une de ces combinaisons d'événements qui démontrent la Providence quand on est en disposition d'y croire.
Comme j'allais quitter Pétersbourg, je reçus une lettre d'un nommé Relgrand, dont je remets le portrait en pied h ma prochaine lettre, où il jouera un rôle considérable. En deux mots, c'était un journaliste, que je n'avais guère qu'entrevu. Il m'avait fait des avances, mais que j'avais accueillies froidement. Ses confrères le tenaient à l*^écarl, et cela m'impressionnait, bien que je démêlasse fort aisément le vrai motif inavoué de cette méfiance et de cette réserve : ils flairaient une concurrence formidable. Ce Belgrand n'était encore pas grand'chose, et il courait après les occasions de copie; mais on devinait sous son épaisse enveloppe une ambition sans frein, il avait déjà les allures d'un de ces héros de romans naturalistes qui
rêvent de conquérir Paris, et parfois y réussissent, pour quelques mois. Il n'était pas trop improbable que Belgrand eût cette fortune, car il ne semblait pas embarrassé de scrupules. On lui attribuait même un passé ténébreux, des aventures au cours d'une existence antérieure qu'il aurait menée dans un monde tout autre que celui du journalisme, un monde de boursiers et de tripoleurs d'affaires.
Parmi les légendes qui couraient sur Belgrand, il va de soi que la plus répandue était celle de son affiliation à la police. J'avais souvent haussé les épaules de cette bêtise, mais je fus presque tenté d'y croire quand je vis que, me connaissant si peu, le personnage était au fait de mon ancienne liaison avec M"" Richter. Il me demandait, avec un sansgêne tout à fait de camarade, de lui donner pour elle une lettre d'introduction, vu qu'il était envoyé par un journal, à Brenz, aux funérailles de la reine de Souabe. J'écrivis directement à M"' Richter, et ne m'en souciai plus. Deux mois après mon retour, je reçus de M""^ Richter un mot qui n'eût pas été plus familier ni plus naturel si nous n'eussions jamais discontinué de nous écrire. Elle me mandait qu'elle pensait bien ne rien m'apprendre en m'annonçant son installation à j Paris; elle me donnait son adresse, et ajoutait qu'Etienne et ellemême seraient charmés de me voir.
Je me creusai la tête : qui diable était cet Etienne?
A la fin je pensai que le mieux, pour satisfaire ma curiosité, était de courir à l'adresse dite. J'y trouvai M™* Richter. Elle me reçut comme un frère chéri, elle m'embrassa, et parut si contente que je jugeai devoir l'être également. Elle me pria d'attendre Etienne, qui ne se consolerait pas de m'avoir manqué. Je résolus d'en finir avec ce quiproquo ridicule, et lui déclarai, presque de mauvaise humeur, que je ne soupçonnais pas du tout d.e qui elle voulait parler. Elle fut prise du fou rire, et m'apprit qu'Etienne, c'était Belgrand; puis, voyant que je n'étais point, comme elle avait cru, au courant de l'histoire, elle me la raconta.
Elle me l'a depuis racontée cent autres fois, à grand renfort de psychologie; mais celte fois-ci elle s'en tint à l'exposé des faits nus, et, pour ma part, je trouve la chose plus piquante sans ornements. Belgrand — Etienne, puisque nous usons du prénom — avait été, au vu de ma lettre, accueilli chez les Richter comme un autre moimême. D'ailleurs, on l'aurait reçu aussi bien quand même je ne m'en fusse pas mêlé. N'était-il pas Français, je veux dire Parisien, de façon moins authentique peut-être que moi, mais qui sautait aux yeux bien davantage? Il était informé de|tout, comme journaliste; il avait traîné dans tous les milieux, voyagé partout; son intelligence, outre qu'elle était simple, avisée, impersonnelle et en
surface, était cosmopolite, et le malentendu des races ne devait pas exister pour lui. J'ignore s'il fit délibérément la cour à M""" Ricliter, parce qu'il avait la notion juste de ses chances, ou s'il la fit par action réflexe, les Français, comme dit la chanson, étant toujours les Français : mais il risqua des galanteries dès le premier soir. Les voyageurs sont pressés, un peu comme les soldats de la Grande-.\rmée, dont la brusque offensive triomphait toujours si facilement de la mollesse allemande ravie. Belgrand eut la même fortune. Il plut d'abord par son physique, et M"^ Richter m'en fit sans honte l'aveu circonstancié qui ne me surprit point : car ce gros homme lourd avait le nez fin, un air ragoiitant, de ces raffinements de toilette qui étonnent la simplicité germanique, et enfin une certaine importance corporelle.
Cependant le coup de foudre que Lotte avait reçu était d'ordre plutôt rationnel, si Ton peut oser des alliances de mots si étranges. Dès la première « explication de leurs caractères » qu'ils s'étaient réciproquement fournie, cette naïve retorse avait eu foi en ce faux aventurier. Elle avait cru à ses instincts et à ses aptitudes de conquérant. Elle avait vu en lui l'homme prédestiné, qui lui donnerait Paris; elle s'était mis en tête, par la même occasion, qu'elle aussi tenait entre ses mains la destinée de Belgrand, et (piii n'arriverait à rien que par elle.
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Pendant les quatre jours — pas un de plus — qu'il était demeuré à Brenz, elle avait eu huit entretiens avec lui, deux par jour, de deux heures chacun. Elle considérait donc qu'elle avait pesé le pour et le contre. Mais j'imagine que Belgrand fut tout de même un peu étonné quand elle lui annonça sur le quai de la gare son intention de le suivre, rien qu'avec un petit sac de bijoux et la robe qu'elle avait sur elle. — Quand je la vis, le divorce venait d'être prononcé entre elle et Richter; elle devait épouser son ravisseur dans les délais légaux.
Elle ne voyait en tout cela rien que de fort naturel, et elle rit beaucoup de mon air effaré. Son rire me remit dans la note. Au fait, voilà un mariage, qui, pour absurde qu'il fût, ne l'était guère plus, à tout prendre, que le mien. Mais je n'eus pas le loisir de communiquer cette réflexion à Charlotte, car Belgrand rentra. Il ne me remit pas d'abord, et, pour sauver les apparences, je lui dis que j'étais changé . Lotte le nia. Une petite discussion s'ensuivit d'où nous sortîmes, Belgrand et moi, amis d'enfance. Il me devait de la reconnaissance, puisqu'il me devait sa femme. Je n'y pensai point avant qu'il me l'eût dit, mais ensuite je le trouvai infiniment drôle et nous en fîmes des plaisanteries. Puis je visitai l'appartement; j'y trouvai l'Allemagne dans les moindres choses, et je fus tout attendri. J'avais un peu de fièvre, comme, au premier jour des vacances,
Fécolier qui rentre au logis maternel après le long exil du collège. Ma joie était trop chaude, mais douce, et prête aux larmes comme au rire. Mes yeux devinrent humides quand Lotte me dit : (( Vous reconnaîtrez aussi ma cuisine. » — Voilà, pensai-je, l'oasis opportune et inespérée où ma lassitude se réfugiera.
Mais je m'avisai que, sauf en voyage où j'étais officiellement seul, je n'avais guère plus le droit d'aller quelque part sans ma femme. L'idée de cette obligation me désespéra. Au fait, pouvais-je amener Suzanne chez des gens qui, provisoirement je veux bien, mais jusqu'à nouvel ordre, vivaient en concubinage? M""^ Richter me tira de peine en me déclarant la première qu'elle regrettait de ne pouvoir, tant qu'elle ne serait pas mariée, faire la connaissance d'une femme aussi jeune, élevée bourgeoisement. Je lui sus gré de ce tact, mais je me récriai de mauvaise foi, par esprit de contradiction. Il ferait beau voir que Suzanne eût de ces bégueuleries! C'était bien le moins que j'eusse avantage, une fois par hasard, du défaut de principes de son milieu! Déjà je memettaisen colère, deconfîance : car je ne doutais pas, à part moi, que Suzanne me refusât avec hauteur de m'accompagner chez M"'" Richter.
Et je souhaitais qu'elle me le refusât; mais je souhaitais aussi le contraire, espérant que sa
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présence empêcherait du moins mon amie de m'interroger sur notre vie intime, et moi de lui faire des aveux et de la psychologie. Ainsi j'étais bien sûr d'avance que la détermination de Suzanne me rendrait mécontent. — Ne sachant point ce que je voulais, je fis un récit hésitant de ma visite, et elle me témoigna sur-le-champ un enthousiaste désir de connaître M™^ Richter.
J'avais compté sans une particularité nouvelle de son caractère qui se manifestait depuis quelque temps : elle accordait, sans plus ample informé, sa sympathie à toute femme qu'elle voyait dans une situation irrégulière ou équivoque; j'étais obligé de me gendarmer pour éviter des liaisons gênantes, ou même compromettantes. Si M™'' Richter fut venue à Paris avec Richter, ou seule, Suzanne aurait refusé de la voir pour me causer de l'embarras, ou s'y serait laissé traîner comme une martyre, pour aller ensuite crier par-dessus les toits que je la mettais en promiscuité avec mes anciennes maîtresses : car elle n'aurait pas manqué de dire, et même de croire, que M"^ Richter eût été ma maîtresse ; elle ne m'épargnait même pas sa jalousie, la plus intolérable des jalousies, celle que n'excuse aucun sentiment d'affection vraie. Mais M™' Richter était déclassée, divorcée, elle vivait avec un homme qu'elle ne pouvait même pas épouser tout de suite : elle avait tous les titres à la sympathie de Suzanne.
Je dus faire la présentation dès le lendemain et^ en moins d'une semaine, ma femme prit chez mon amie des habitudes si assidues que je me trouvai, moi, autant dire, évincé.
Celte liaison, dès que j'en pàtis, me parut fort peu convenable, et je tombai là-dessus d'accord avec M™* Viennet. Je fus pris de tardifs scrupules ; je me décidai à suspecter l'honorabilité de Belgrand; je fis une véritable enquête et j'interrogeai notamment les amis que j'avais aux Affaires étrangères — parce que j'ai à peine besoin de vous dire qu'il passait pour être espion en même temps quepoHcier: ce sont les calomnies usuelles, que l'on assaisonne d'ordinaire d'insinuations sur les mœurs. Naturellement, elles s'évanouirent quand je remontai aux sources. Au quai d'Orsay, où Belgrand allait quotidiennement recevoir des conmiuniqués, on me répondit que, s'il pratiquait l'espionnage, on le saurait, on le mettrait à la porte, et on avertirait le directeur de son journal, qui était, quoique d'opposition, dans les meilleurs termes avec le gouvernement. J'aurais dû prévoir ces réi)onses. Elles m'importaient d'ailleurs d'autant moins que Tété venait, et que notre villégiature à Vernouillet allait forcément espacer les relations entre le faux ménage et nous.
Mais je perdis courage quand je sentis si proche le moment de quitter I*aris et de recommencer à
D L'.\ HOMME d'aLMOLRD HLI 1G7
vivre avec Suzanne dans une intimité sans divertissement. L'épreuve me parut cette fois trop audessus de mes forces, et je saisis le premier prétexte venu pour laisser ma femme y aller d'abord seule avec ses parents. Je n'eus pas grands frais à faire pour la persuader, car elle ne demandait aussi qu'à se débarrasser de moi.
Ce qui m'étonna davantage fat que M™" Viennet, la persévérante ouvrière de notre réconciliation, se payât aussi aisément des fables que je lui servis. Elle ne fit pas la moindre objection, même pour la forme ; elle ne fut point ironique ni sévère ; et elle parut si honteuse de me croire que je vis clairement qu'elle ne me croyait point. Cette façon d'être éveilla ma méfiance ; je jugeai qu'il n'y avait plus d'espoir si ma belle-mère y renonçait; et — tel est l'illogisme de l'âme humaine — j'en conçus quelque mélancolie. Quand je vis qu'on tenait si peu à ma résidence, je m'engageai à multiplier mes visites. Je dis que la proximité de Vernouillet me permettrait d'y venir dîner presque tous les soirs ; que j'y passerais la nuit chaque fois que je n'aurais point nécessité d'être à Paris de trop bonne heure; et comme c'est tout juste si l'on prit acte de cette bonne promesse, je résolus, par malice, de n'y point manquer.
Je l'oubliai pourtant dès que j'eus retrouvé ma chère solitude, que je goûtais sans doute d'une façon
plus délirante, et presque mystique, à l'Étranger, mais qui me procurait à Paris de petites joies positives, plus subtiles et, si je puis dire, plus circonstanciées. Celle qui me louchait le plus vivement, et qui se renouvelait à chaque minute, m'était procurée par la vue du décor conjugal déséquipé, des fauteuils ensevelis sous les housses et des fenêtres sans rideaux. Dans l'unique pièce où l'on avait pour mon usage laissé les meubles en leurs places, je me sentais libre et fier comme Robinson dans son île. Et comme j'aimais le grand lit quand j'y étais seul! Comme j'y veillais pour avoir conscience plus longtemps qu'elle n'y était plus! Comme je me représentais voluptueusement que l'absence est, dans la pratique, la même chose que la mort!
J'avais si peu besoin de compagnie, ou, mieux, un tel besoin de n'en avoir aucune, que d'abord je ne profilai point de ma liberté pour visiter M"' Belgrand en garçon, comme au bon temps. (Je dis « M™^ Belgrand », parce que le mariage avait eu lieu dès les premiers jours de l'été). La première fois que j'y retournai, et que, Belgrand étant dehors, je me trouvai en téle-à-téte avec Lotte, j'eus, comme je le craignais, à subir ses investigations psychologiques.
Les confidences queje ne doutais point qu'elle eût reçues de ma femme, étaient naturellement d'une bizarrerie et d'une incohérence qui donnaient beau
d'un homj^ie daujourdhui 169
jeu à une si déterminée idéologue pour exercer sa subtilité. Elle me débita donc les plus ingénieuses considérations touchant les causes et les dessous de mes dissentiments conjugaux. Je l'écoutai avec impatience, et lui répliquai en quatre mots qu'il ne fallait pas chercher midi à quatorze heures; que Suzanne et moi nous étions mariés bêtement, comme il est ordinaire, par un concours de circonstances, et sans nous connaître, nous aimer, ni même nous plaire ; que nos caractères mal assortis s'étaient encore aigris à la longue, et que nous étions arrivés par le plus droit chemin à une antipathie morale, qui se traduisait en horreur physique. A mesure que je faisais à M'"" Belgrand la leçon, je ne laissais pas moi-même d'en profiter : car moi aussi j'avais trop alambiqué mon esprit dans ces questions, je m'étais trop complu au système ; mais à présent, j'en démolissais l'édifice byzantin avec une fureur joyeuse. Enfin, je recouvrais ma raison claire, qui s'amuse quelquefois, par perversion, aux ténèbres, mais qui se ressaisit dès que je lui donne de l'air et que je dégage son horizon.
Je m'attendais à provoquer, par cette explosion d'esprit français, les contradictions, les ironies dédaigneuses et lourdes de l'Allemande, et ses habituelles remarques sur la mésintelligence des races. Mais elle abonda dans mon sens et ne témoigna de mépris que pour mon illogisme dont
je ne m'apercevais pas. Si la cause du mal était simple, le remède apparemment devait l'être aussi. Quand on ne peut pas vivre avec une personne, qu'a-t-on de mieux à faire que de la quitter? Qu'avait fait Charlotte elle-même, ayant découvert — après quelques années — qu'elle ne pouvait pas vivre avec Richter? Le raisonnement, dans l'ordre de la pratique, était irréfutable; mais à la seule idée d'un divorcé, je sentis, contre toute attente, un tel froid, que je voulus absolument argumenter quand même: je ne pouvais m'en tirer qu'en élevant le débat, car deux et deux font quatre n'est vrai que jusqu'à une certaine hauteur.
Je me. mis donc à battre en brèche le divorce, et je m'en reconnus, à l'œuvre, l'adversaire : je ne soupçonnais pas auparavant qu'il me choquât. Je déclarai que je le repoussais pour des motifs d'intérêt social, et qu'on ne doit pas, en ces matières, considérer les individus, mais la communauté. Je me refusais à tenir compte de certaines espèces, où l'indissolubilité du mariage est éviden> ment barbare, absurde et inutile : la « raison de société », si je puis forger cette expression, prime tout, et tant pis pour les particuliers ({u'elle lèse. Au reste, il ne fallait pas trop me pousser non plus sur la question des personnes. Je souscrivais aussitôt à la théorie de l'empreinte, indiquée par
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Michelel; j'affirmais qu'une femme ne peut être la femme que d'un seul homme, que le second mari est un amant légal, et que le divorce est le sacrement de l'adultère (il me souciait peu qu§ M"" Belgrand put prendre pour elle cette offensante terminologie). J'avouais donc qu'étourdi ment — mais il n'importe et tant pis pour moi — j'avais, par le mariage, contracté l'obligation de garder ma femme, fût-ce « malgré elle et malgré moi. » — C'est, dis-je en souriant, la situation de Bérénice retournée.
Je m'enthousiasmai, comme un amateur de mortification que je suis, pour cet hypothétique devoir, d'autant qu'il m'apparaissait moins agréable. J'étais sollicité aussi par cette tentation que nous avons toujours, dès que nous formulons une loi morale, de nous en excepter; mais cela demeurait subconscient, et l'effet assez imprévu de mon entretien avec M"^ Belgrand fut que j'allai, avant la fin de la semaine, m'installer à Vernouillet. J'étais décidé à user de tous les moyens dont un mari dispose pour redevenir effectivement le mari de Suzanne, puisque, aussi bien, je tenais pour assuré que nous continuerions à vivre ensemble jusqu'à la fin des temps, je veux dire jusqu'à la mort de l'un ou de l'autre. Il est vrai que, dès mon arrivée, je me relâchai de cette intransigeance théorique, et ne m'occupai plus que d'imaginer sur-
le-champ une solution praticable, sans me soucier qu'elle fût ou non conséquente à ma philosophie.
Ce qui me guérit si brusquement des idées et me détermina aux expédients, fut une gêne incompréhensible que je sentis que ma présence causait. Si d'ordinaire Suzanne m'accueillait avec froideur, ses parents du moins me témoignaient une sincère joie de me revoir, d'abord parce qu'ils m'aimaient bien, et puis parce qu'ils redoutaient les commentaires du monde sur mes absences, et qu'ils tremblaient aussi toujours que ces absences ne fussent définitives. Mais cette fois l'excès même de leur empressement accusa un embarras suspect. Je pris peur, j'eus l'impression, mal définie et pourtant nette, que le terrain manquait sous moi, qu'il n'y avait pas de temps ta perdre; et je résolus que j'aurais, dès le lendemain, avec ma femme, une explication.
Je lui remontrerais que notre existence n'était ni tolérable, ni digne, et qu'il fallait prendre un parti : ou bien nous mettre à vivre ensemble comme font ou doivent faire les honnêtes gens unis par mariage, ou bien nous séparer sans scandale, après mûre réfiexion. Je lui offrirais de nous concerter pour faire un essai loyal : j'entendais, premièrement, séjourner avec elle deux mois à la campagne, après lui avoir donné ma parole et reçu la sienne (jue nous éviterions tout froisse-
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ment, toute scène, comme il est toujours possible entre personnes bien élevées ; ensuite voyager deux autres mois, durant lesquels, ayant réintégré, à Paris, le domicile paternel et sa chambre de jeune fille, elle pourrait faire d'instructives comparaisons. A mon retour, je lui demanderais sans débat ce quelle décidait. Si elle voulait divorcer, j'assumerais courtoisement les torts. Je jouerais la comédie usuelle, je me ferais pincer avec n'importe quelle comparse, et nous en finirions vite, aussi décemment qu'il est possible en pareil cas.
Avant de parler à Suzanne, je crus devoir, par déférence, avertir M"'^ Viennet. Je ne doutais point qu'elle me désapprouvât, mais j'étais absolument résolu à passer outre. Je fus bien étonné de voir comme elle s'épanouissait à mesure que je lui exposais mes vues : elle me félicita hautement de ma sagesse et me remercia même avec effusion. Cela me parut encore singulier, et aviva mon impatience. Je demandai où était Suzanne. M'"® Viennet, aussi hâtée que moi, me répondit que je la trouverais apparemment dans le jardin. J'y courus. En descendant de terrasse en terrasse, je tournai machinalement les yeux vers la maison voisine, et j'observai que toutes les persiennes étaient ouvertes et la maison habitée. Je n'avais guère sujet de m'en étonner, vu l'époque, et les Duvignot étaient sans doute libres d'occuper leur villa en août. Mais
j'ai Tesprit mal fait : je me moquais des Duvignot, je ne pensais qirà leur fils, absent depuis plusieurs années, et je conclus de l'ouverture des persiennes qu'il était revenu; que Suzanne avait un commencement d'intrigue avec lui; que W^^ Viennet l'avait découverte et n'y pouvait rien, et qu'elle préférait à l'adultère fatal la solution plus propre que j'avais moi-même suggérée.
Il me déplut d'imaginer (fue je faisais peut-être, en abdiquant, le jeu de l'adversaire; et je souhaitai que Suzanne, tout en acceptant l'épreuve que j'offrais, tendît à la réconciliation. Mais cette pensée me conduisit à m'interroger moi-même sur mes véritables préférences; et le divorce m'apparut soudain si enviable, que toute mauvaise foi, toute illusion, toute ambiguïté de sentiment me furent dès lors interdites : je respirai d'avance ma liberté, comme, encore loin du rivage, on respire la brise mordante de la mer.
Je vis à ce moment Suzanne qui remontait vers la maison, et j'eus le brusque, le déraisonnable espoir, que, tout de suite, en trois répliques, notre sort allait être réglé, réglé comme décidément je désirais qu'il le fût. L'imprévu de cette femme me réservait une autre surprise. Elle agréa de mauvaise humeur ma demande d'un entretien; mais dès qu'elle m'entendit, elle changea de visage et me donna son attention. Je savais bien ce que
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j'avais à dire, et je crois que je le dis bien. Elle fat surtout sensible à la mesure, au sérieux de mon langage, et à la considération que, sans y penser, je lui témoignais : car, pour la première fois peutêtre, je la traitais comme une femme capable de jugement. J'acquis, en peu de minutes, plus de droits à son estime et à sa sympathie qu'en ces quatre dernières années. Elle me remercia, comme sa mère, mais avec une sincérité moins douteuse ; et nous rentrâmes si bons amis que je crus en effet notre sort réglé, mais à rebours de mes inavouables espérances.
Nous fûmes toute la semaine au calme et aux petits soins. Il n'eût tenu qu'à moi de sceller le traité, mais j'y mettais une discrétion qui n'était pas, je crois, sans arrière-pensée. Je prenais garde d'éviter toute conversation avec les Viennet : je ne voulais pas subir d'influence, et je savais aussi que mon intelligence avec eux faisait ombrage à Suzanne. Mais, le huitième jour, ma prudence fut en défaut; je me trouvai chambré entre eux dans le salon. Ils s'exprimèrent sur le compte de leur fille enfermes d'une sévérité outrée, que j'atténuai de mon mieux, mais ne pus contredire tout à fait. Cette fâcheuse scène fut le prélude d'épisodes romanesques, de ceux que je déteste le plus. Suzanne entendit notre dialogue, et m'écrivit à ce ■ propos une lettre, qu'on aurait pu imprimer. Ce
ITfi CONFESSION
procédé de m'écrire, quand nous habitions sous le même toit, choqua mon bon goût ; mais j'eus le pressentiment que ces niaiseries hâteraient la fin, et je ne pris pas de gants cette fois pour m'en féliciter. Je m'en allai faire une longue promenade tout seul, pour bien m'examiner encore et me rendre certain de ce que je voulais : j'en revins si féru de divorce que je préméditais déjà de tirer ma révérence à Suzanne, en cas qu'elle eiit fantaisie de reprendre la vie commune après l'épreuve que je lui avais proposée.
Je ne tardai point de m'apercevoir qu'il était médiocrement honnête de leurrer Suzanne, et que l'essai prétendu loyal devenait au moins superflu, si, d'ores et déjà, je me fixais à la négative. J'avouai cette vérité indéniable d'autant plus volontiers qu'elle mettait d'accord ma droiture avec mon impatience, et je rêvai sans délai à d'autres moyens d'en finir. J'errais au bord de l'eau, quand je vis Suzanne détacher le bateau et passer dans l'île. Je ne sais pourquoi cette traversée, qu'elle faisait joarnellement, me parut suspecte; mais je sais encore moins pourquoi, ayant des soupçons, je ne m'avisai pas de prendre un autre bateau et de la suivre.
Le soir. M'"" Yiennet annonça qu'elle avait invité à dîner, pour le lendemain, les voisins el leurs enfants. Je ne pus me tromper au timbre modifié
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de sa voix, et au battement de ses paupières : elle affectait le naturel, — elle était angoissée affreusement. Une sorte d'hyperesthésie multipliait ma faculté d'observer, rien ne m'échappait de ce qui est infinitésimal, et le sens caché des moindres nuances de physionomie devenait évident pour moi. Cette lucidité, sans doute, était perceptible aux autres, car je les voyais consternés devant moi comme devant un être plus qu'humain qui aurait le privilège effrayant de lire dans les âmes par intuition. Je ne répondais plus aux paroles, mais aux sentiments réels et secrets de mes interlocuteurs. Tous avaient gardé le silence après la timide phrase de M'"^ Viennet : j'y répliquai seul, et rien que d'un sourire, dont l'ironie parut gêner les assistants. Tous les yeux se baissèrent quand je promenai autour de moi un regard méchant et superbe. Je ne saurais vous dire avec quelle intensité je jouis de ce pouvoir d'épouvantement : c'est la plus enivrante des autorités, je la préfère au droit de vie et de mort.
Mes soupçons étaient établis comme des certitudes et, avec cela, indéterminés. Je ne doutais plus, mais de quoi ne doutais-je plus? Je ne spécifiais, en tout ceci, que le rôle de mes beauxparents : je les devinais avertis, mais non complices, de ce qui se tramait contre moi; ils étaient, j'en eusse juré, j'en jurerais aujourd'hui
encore, uniquement témoins, désarmés et désolés. Mes nerfs ne me tourmentaient point trop, il me suffisait de savoir expressément que mon avenir était en train de se jouer là : peu importent, en ces conjonctures, quelques heures de plus; et puis je savais aussi que, le lendemain, dès l'arrivée des Duvignot, je n'aurais qu'à les regarder en face pour « voir ». J'attendais de sang-froid. J étais parfaitement dédoublé. Je notais toutes mes impressions, avec une fidélité scrupuleuse, avec une certaine indifférence. Je me surveillais : je ne m'admirais pas.
Les heures passèrent. L'approche du moment critique ne me causa pas la moindre émotion. J'eus seulement un peu de dépit quand je vis que nos convives étaient plus nombreux que je n'avais cru. Il en était venu de Paris. Je craignis que toute cette figuration ne troublât l'expérience. Mais non. Dès que ceux qui m'intéressaient furent dans la maison, et encore môme hors de ma vue, je sentis s'accumuler en moi comme un fluide; je reconnu s mon pouvoir d'hier, de lire dans lésâmes ; et quand on me présenta ces geias, aurtout Louis, le tili, (je ne les avais jamais rencontrés, ni les uns ni les autres), le miracle que j'attendais s'accomplit .
Miracle, le mot est peut-être bien ambilieux. Je n'eus pas besoin d'être sorcier. L'alliludc embarrassée de ces braves bourgeois — embarrassée,.
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mais non coupable — , l'espèce de confusion — honnête, légitime, qui se peignit simultanément sur les visages de Suzanne et de Louis, mais cela était parlant! J'étais fixé avant que l'on se mît à table! Je n'avais que faire de les épier davantage pendant le diner, où ils furent placés l'un à côté de l'autre, comme deux fiancés. Oui, fiancés : j'ai ménagé mon effet, vous ne l'auriez pas cru du premier coup, comme je le crus, moi, comme je le vis. Voilà ce que l'esprit bas et pratique d'une femme peut concevoir, avec ses prétentions à l'idéalisme et au désintéressement. Il ne s'agissait pas d'amour, de dépit amoureux, d'adultère sans utilité. Parbleu! ma femme tirait ses plans pour le cas, de plus en plus probable, où dans quatre mois, après l'épreuve que je lui avais offerte, elle se trouverait sans mari ; elle s'en rés»r\'ait un à tout hasard; elle s'était fiancée, si j'ose dire, à condition!
Une pareille vilenie ne pouvait m'inspirer que du dégoût : j'étais trop distant en hauteur d'une femme capable de cela pour songer à me venger d'elle. Je me divertis seulement à faire peur. Ils essayaient tous de scruter mon visage. « Que sait-il? Jusqu'où a-t-il deviné? ». Mais, moi, je demeurais impénétrable. Je lançais des mots à double entente, qu'ils laissaient tomber dans le plus maladroit silence. Il ne me souvient pas d'avoir jamais goûté
mieux que ce soir-Uà les voluptés nonpareilles de la cruauté. Vers onze heures, les convives parisiens s'en allèrent. J'eus fantaisie de leur faire seul la conduite jusqu'à la gare : je déclarai ma volonté avec une arrogance incompréhensible pour eux, mais qui s'adressait aux maîtres de la maison, qui n'osèrent point me contrarier. Comme le train était sur le point de partir, je voulus m'assurer d'un témoin qui pût certifier quelque jour que j'avais vu clair du premier coup et qu'on ne m'avait pas joué. Je dis à une charmante femme, qui dut alors me croire fou : « Vous savez, vous venez d'assister à un dîner de fiançailles. Rappelez-vous à l'occasion ce que je vous dis là : vous venez d'assister aux fiançailles de ma femme avec M. Louis Duvignot. »
Je revins ensuite sans me presser, méditant que faire. Vous pensez bien que je voulais aller au-devant des événements, et que l'attitude expectante ne me convenait pas. Mais je ne trouvai pas ma ligne. Quand j'arrivai à la maison, toutes les lumières étaient éteintes. Je montai dans ma chambre, je veux dire notre chambre : Suzanne était déjà couchée, elle faisait mine de dormir, mais son tressaillement involontaire, lorsque je me glissai près d'elle, m'avertit qu'elle ne dormait pas. Je feignis de m'y tromper, pour m'afi"ranchir de toute obligation de bonnes manières, et lui lémoi-
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gner au moins une fois, hypocritement, ma répulision, que d'ordinaire je lui dissimulais par bienséance. J'eus alors quelques pensées de jalousie, mais de jalousie triomphante : je conçus un mépris souverain de cet homme qui allait s'accommoder de mes restes. Et puis je m'endormis paisiblement.
Le lendemain, toujours pour réfléchir, j'allai passer la journée à Paris. Je ne daignai notifier cette fugue à personne. Je télégraphiai seulement, vers le soir, que l'on ne devait pas compter sur moi pour le dîner. Je revins fort tard, à plus de minuit; et quand je rentrai dans la chambre, avec des précautions d'assassin, Suzanne, qui dormait profondément, ne s'éveilla pas. Je commençai de me dévêtir, à tâtons : je ne me doutais guère que je touchais à une péripétie décisive.
Je m'aperçus, en vidant mes poches, que j'avais perdu mon mouchoir, et j'allai tout naturellement en chercher un dans la commode. Il n'y avait pas profusion de meubles, et nous devions, Suzanne et moi, ranger notre linge dans les mêmes tiroirs. Je constatai que celui précisément où j'avais affaire était fermé à clef, et la clef retirée. D'une femme aussi désordonnée que la mienne, rien n'était plus incroyable ni plus louche ; et je fus d'abord persuadé que ce tiroir enfermait la preuve dont j'avais besoin pour agir, qui ne pouvait être qu'une correspondance avec le Duvignot. Je ne songeai point d'ail-
leurs à m'élonner, la connaissant, qu'elle eût fait choix d'une cachette si peu sûre.
Je cherchai la clef, que je ne trouvai pas, et je balançai un moment si je n'éveillerais pas Suzanne. C'était risquer gros. Supposez que le tiroir fût vide? Quel coup d'épée dans l'eau ! Et puis elle ne manquerait pas de crier, d'ameuter toute la maison. Quel scandale, et quelle scène assommante! Je crains les drames. Il faut pourtant bien, à certaines heures, s'y résigner, et je l'eusse fait si je ne m'étais avisé soudain d'autre chose. Les diverses chambres de la maison étaient garnies de meubles similaires, et notre commode se trouvait pareille à celle d'une chambre d'amis alors inoccupée : j'avais donc une double clef à ma disposition. Quand je me sentis maître d'ouvrir ce mystérieux tiroir à l'instant où il me plairait, je résolus de différer jusqu'au lendemain matin, pour éviter la scène. Je me couchai, et — vous aurez peine à le croire, mais cela est \Tai — je dormis parfaite-, nienl bien.
Je m'éveillai à l'heure ordinaire, mais tout d'un coup, et dans un élat remarquable d'allégresse et de lucidité. J'observai la précision de mes gestes. J'étais sûr de ne pas commettre une faute. Je m'éclipsai rien qu'une minute, et j'allai dans la chambre d'amis quérir la clef. Au retour, je constatai, d'un rapide coup d'œil, que Suzanne, encore
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assoupie, n'avait pas bougé, et que le tiroir était toujours fermé.
Puis je fis toute ma toilette dans un petit cabinet voisin, sans perdre Suzanne de vue : je lui tournais le dos, mais je la voyais dans la glace. Elle avait les yeux ouverts, et paressait dans son lit ; elle ne semblait nullement préoccupée. Je traînai jusqu'à passer l'heure du déjeuner; — j'ai omis de vous dire que ma belle-mère maintenait l'habitude patriarcale et fâcheuse de prendre le premier repas en famille, dans la salle à manger. Suzanne se leva brusquement, remit à plus tard sa toilette, que je l'avais à dessein empêchée de faire en éternisant la mienne, s'affubla d'une robe de chambre et sortit sans m 'avoir adressé la parole.
Je verrouillai aussitôt la porte afin de n'être point dérangé, j'oums le tiroir et y trouvai la lettre comme j'avais prévu : rien n'y manquait, pas même l'enveloppe, avec le nom de Louis Duvignot en toutes lettres. Le texte confirmait mon hypothèse de leurs fiançailles. Je ne me trompai point à la maladresse du style et à l'équivoque de deux ou trois phrases enguirlandées; mais un avocat retors en aurait pu tirer bon parti pour insinuer à un tribunal que l'idylle de mon épouse et de mon successeur futur n'était pas, dès à présent, d'une réserve absolue.
Mon calme imperturbable ne se démentit point pour si peu. Je mis la lettre dans ma poche, je refermai le tiroir et j'allai restituer à l'autre commode la clef qui m'avait servi. Puis je descendis tranquillement déjeuner. Je fis le tour de la table. Je souhaitai le bonjour à toutes les personnes présentes, ma femme seule exceptée, et je mangeai de bon appétit. Suzanne, qui avait fini de déjeuner, restait là, comme frappée de stupeur, les yeux fixes devant sa tasse vide.
Soudain elle se dressa, et sortit, toute raide, muette. Je calculai qu'avant cinq minutes elle aurait ouvert le tiroir, constaté l'absence de la lettre et poussé ses premiers cris : j'avais juste le temps d'y couper court. J'avalai vite ma tasse de thé, j'allai droit à mon beau-père qui s'était retiré dans le window, où il lisait les journaux du matin arrivés tout à l'heure de Paris. Je tirai la lettre de ma poche, et lui dis simplement :
— Voilà ce que je viens de trouver. Hein? C'est propre?
Il ne répondit rien. Il leva et laissa retomber ses bras : qu'y pouvait-il?
— Vous comprenez, fis-je d'une voix sourde... — Mon cœur se mit à battre furieusement, je repris haleine. — Vous comprenez... dans ces conditionslà... tout ce que j'avais arrangé., il n'y a plus rien de fait... Je n'ai pas besoin d'attendre quatre mois...
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Je ne serai pas non plus assez idiot pour me laisser condamner... Je la chasse, tout bonnement.
Il baissa la tête, en signe d'assentiment et de résignation.
(( Je la chasse », répétai-je, d'une voix soudain beaucoup plus haute; et ce petit mot bref, sonore, retentissant comme une fanfare, ressuscita ma joie de vivre après le petit froid de l'explication, répercuta en moi par mille échos intérieurs l'allégresse, enfin ! de la délivrance.
« Je la chasse ! criai-je. Oui! Oui! je la chasse! » Et je partis à toutes jambes, lâchement heureux d'avoir pu tout dire et fuir la maison avant la première explosion de colère de Suzanne. Et à travers le jardin, vers la campagne, je courus, comme si j'eusse en effet chassé devant moi, éperdument, jusqu'à bout de souffle, la bête faible et méchante de qui, tant de jours, tant de semaines, de moiS; d'années, j'avais souhaité l'hallali.