LETTRE V
Je demeurai toute Taprès-midi dans un état si voisin de l'ivresse que je ne songeai point aux convenances élémentaires et aux nécessités de la situation : dont la plus urgente était que je déguerpisse, pour m'installer, avant la fin du jour, chez mes parents ou à l'hôtel, ou chez moi-même, à Paris. Je dus, par suite de mon incroyable étourderie, subir le dîner de famille, où je ne vis à l'entour de moi que des faces rougies et muettes. Mais ce spectacle me fut doux. J'étais assis parmi des ruines. Je me sentais fléau de Dieu. Plus simplement, j'avais l'air d'un officier ennemi, hébergé, en pays vaincu, chez l'habitant. Mes hôtes s'obslinant à se taire, j'entrepris de faire à moi tout seul les frais d'une conversation extrêmement animée. Je parlai, du potage au dessert, avec une s olubilité surprenante. Je vous avoue que j'étais confondu
moi-même de ma liberté d'esprit et très fier de ma verve.
Une épreuve autrement bizarre m'était réservée. Je vous ai dit que Suzanne et moi n'avions qu'une chambre; la chambre d'amis était bien disponible, et j'y pouvais camper pour une nuit; mais, à l'heure du coucher, il se trouva que M""" Viennet n'avait point donné d'ordres, soit, tout bonnement, qu'elle n'y eût plus songé, ou pour ne pas mettre ses gens dans la confidence : car je ne crois pas qu'elle eût rarrière-pensée d'amener entre Suzanne et moi une réconciliation par surprise. A cet égard, j'étais, moi, bien tranquille : j'avais trop souvent fait mentir le proverbe, qui dit que la chair est faible, pour me croire en danger de succomber à la tentation. Je ne laissai pourtant point de me feindre, pour m'assurer une victoire de plus, que je hasardais quelque chose en risquant ce dernier contact avec une créature qui m'était depuis si longtemps étrangère. Il me souvint que mon ami, le philosophe Max Eberfeld, exhortait les candidats à la surhumanité, de s'imposer des jeûnes, disciplines et austérités diverses, non par ascétisme, mais par entraînement, et pour exalter leur faculté volontaire : j'osai me représenter l'épreuve de celte cohabitation comme un de ces exercices de force, que mon ancien maître recommandait à ses disciples. Elle ne fut pas bien rude et, pour ma
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part, je dormis de cet admirable sommeil de brûle, que seuls connaissent les héros aux soirs des grandes batailles.
Dès le lendemain matin, ma solitude commença; les joies que je n'avais goûtées que par intermittences durant mes trop rares escapades, je les connus définitives et continuelles. Elles furent bien un peu gâtées par certaines formalités ennuyeuses. 11 me fallut tout raconter aux miens, qui n'étaient, comme je vous ai dit, nullement préparés à ce dénouement; leurs lamentations me parurent oiseuses et intempestives. Il fallut aussi voir un avoué. Mais le soir je retrouvai ma chambre, mon lit d'enfant, mon âme d'enfant, intacte et reconnaissable sous tant d'alluvions successives. Je me baignai dans l'atmosphère candide et radieuse de mon enfance. Je me sentis neuf, tourné vers l'avenir, sans flétrissure après de si rudes expériences, ignorant et curieux de la vie, ardent, — précoce. Ma température était plus élevée, mon pouls plus rapide, comme celui des enfants. Quand la bête fut endormie, le cerveau actif veilla, sans fatigue, imaginant des choses puériles et magnifiques. Je sentis vraiment mon âme séparée de mon corps, [ainsi que sous l'action du chloroforme, à la minute qui précède l'anesthésie totale.
Cette espèce d'immatérialisation me convia aux idées métaphysiques, où m'inclinaient déjà les
souvenirs ressuscites de mon enfance, de mon adolescence philosoplie. Malgré roptimisme du rêve, je ne pus défendre à ma raison de se représenter mon divorce comme un désaveu de mes principes, comme une faillite de toutes mes ambitions sociales. C'est la nostalgie sociale qui m'avait ramené dans mon pays sitôt que j'y avais pu vi^Te indépendant, et qui m'avait impérieusement suggéré d'y créer une famille : je n'avais rien créé, mon effort aboutissait à un avortement; j'étais plus que jamais excommunié. Mais ma raison seule s'apercevait de ma défaite : j'avais une sensation de victoire et d'affranchissement. Je ne croyais d'ailleurs plus à mes théories que d'une façon en effet théorique. J'étais même plutôt porté à l'anarchie. Je ne me pi açais pas seulement, de mon autorité privée, pardelà le bien et le mal, mais par-delà la société. J'avais dépouillé toute doctrine, comme j'avais dépouillé tout vêtement pour me mettre au lit ; j'étais au moral, comme au physique, dans l'état de nature.
J'employai les jours qui suivirent à organiser ma nouvelle existence. D'abord, je donnai congé à mon propriétaire. J'arrivais justement à la fin d'une période de bail : cette coïncidence heureuse me donna l'impression que « tout s'arrange ». Je louai un appartement |)lus proche du boulevard. Je le choisis suffisamment spacieux et confortable ; mais
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je voulus qu'il eût bien l'air d'un appartement de garçon, et fiit inhabitable pour plus d'une personne. Je pris plaisir à le meubler, n'ayant à consulter que mon goût. Enfin j'y pus emménager très rapidement, et je connus une joie nouvelle, celle du domicile inviolable, l'abolition du monde extérieur, chaque soir, une fois le verrou tiré, la suppression d'autrui.
Les formalités de mon divorce m'importunèrent, parce qu'elles me rappelèrent que je ne disposais pas seul de moi; qu'il ne m'avait pas suffi, pour me libérer, de dire à Suzanne : « Je vous chasse » ; et qu'il me fallait encore l'assentiment officiel Me gens que mes affaires ne regardaient pas. L'appareil et le personnel de la Justice m'ont toujours inspiré la répulsion la plus vive. Je ne suis pas à mon aise chaque fois que j'entre au Palais. Je ne fus d'ailleurs, en cette circonstance, obligé d'y aller qu'une seule fois, pour ce qu'on nomme l'appel en conciliation, où je me présentai seul, Suzanne faisant défaut. Notre divorce était des plus simples et ne menaçait point de traîner ; d'autant que nous avions d'assez nombreuses relations dans ce monde-là. L'avoué des Viennet s'était chargé de tout, même du choix d'un de ses confrères devant fictivement « occuper » pour je ne sais lequel de nous deux : il m'affirma que le jugement serait rendu avant six sen^aines.
Je résolus de faire un petit voyage : il m'ennuyait d'avoir à conter mon histoire à tous les passants : dont je me flattais d'être dispensé, lorsque chacun l'aurait pu lire dans les journaux. La saison étant favorable, j'embarquai pour FEgypte que je désirais fort revoir. Je partis avec un peu moins de ravissement que lors de mes précédentes fugues : j'avais trop le droit de partir, ce départ n'était plus une évasion. — Il n'importe, marié ou non, dès qu'on prend le bateau ou le train, on s■é^ ade de la gêne sociale. Je me plus à penser que, cette fois, je n'avais pas même l'obligation d'écrire, de corîtinuer par lettres la comédie conjugale. Tout décidément me souriait : la traversée fut admirable, j'eus des après-midi radieuses, des soirées d'été en novembre. Je ne frayais avec personne, je ne parlais pas, je ne lisais pas ; je regardais la mer unie, le ciel vide; je reconnaissais les rivages que j'avais déjà vus, la Corse qui, pareille à un monstrueux lézard, tend à fleur d'eau une tête aiguè et plate, l'île d'Elbe, les lèvres rapprochées de la Sicile et de l'Italie. Dès que la nuit tombait, le sillage du vaisseau devenait phosphorescent; le grand mal et la grande vergue, dessinés par leurs feux, faisaient une croix gigantesque, immobile, dressée vers les étoiles. Je fus réveillé en sursaut, à cinq heures du matin, par un arrêt brusque de l'hélice: je courus au hublot, je vis
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dans un pâle soleil la grève morne d'Alexandrie ; je la saluai comme une terre promise.
Ce voyage n'eut cependant pas tout l'agrément que j'espérais. Je me fatiguai vite du Caire : j'y regrettai l'absence de Rodosto, de Serge Nicolaïévitch, même de la princesse Yashvine. Et puis le Caire est une ville d'eaux, sans attrait pour le solitaire. Je pris passage sur un bateau Cook pour la haute Egypte : je n'osai pas m'avouer qu'après trois jours, j'étais déjà las de la navigation sur le Nil, si insupporlablement monotone. C'est à Louqsor, un soir, que je reçus la nouvelle de mon divorce. J'étais sur la terrasse de l'hôtel; je contemplais la nuit bleue, la lune rayonnante, qui cependant n'éteint pas les étoiles, la lune qui est, ici seulement, la véritable sœur nocturne du soleil, et nulle part ailleurs n'a ainsi le visage d'une divinité. J'écoutais aboyer les chiens dans toute la plaine mélancolique, parmi les villages et parmi les ruines. A deux pas de moi, un jeune poitrinaire anglais flirtait avec une Américaine très bien portante. Ma présence ne les gênait en aucune façon : la majesté de certains décors abolit le respect hufnain. Lorsque mon ânier, après m'avoir cherché longtemps, dans la maison, dans le jardin, jusque dans le temple, me trouva enfin sur cette terrasse et me remit la dépêche, je pus la déchiffrer sans peine à la grande lumière de la lune...:
c'est à peine si je pus la comprendre. J'étais trop loin, ailleurs, indifférent à ce qui passe, environné de choses éternelles.
Mais, dès le lendemain, une envie trépidante, folle, me prit de revenir, pour ni'installer définitivement dans ma vie nouvelle : je sentais que je n'en pourrais tirer qu'à Paris tous les avantages. C'est par acquit de conscience que je différai encore de quelques jours; mais j'avais, en fait, tant de hâte que je fus bien aise d'apprendre, dès en arrivant au Caire, que le bateau de Chine pour France avait une avance de douze heures : il me restait le temps juste de gagner Alexandrie. Durant les quatre jours de la traversée, ma joie se manifesta si puérilement que j'en fus attendri et un peu honteux. Je nie remontrai qu'à trente ans, on n'est plus autorisé à manquer de tenue, même en l'absence de témoins. Mais j'avais des états d'àme d'écolier — je veux dire des inquiétudes dans les jambes comme un écolier à la veille des vacances.
Le mot de « vacances » me parut heureusement choisi. Je me figurai cette vie de garçon que j'allais mener comme le temps de mes vacances. Ahl je les avais bien gagnées! Je pouvais les prendre à mon aise et les prolonger à ma guise. Mais, comme toutes les vacances, elles auraient une fin. Je m'y résignai aussitôt avec ma coutumière sagesse de bon élève, et je m'aperçus que l'expérience n'avait
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pas affaiJDli en moi la notion du devoir social : j'admis comme indiscutable que je me remarierais un jour, à l'âge où il est normal qu'on se marie, dans quatre ou cinq ans, plutôt quatre ans, — je me fixai ce délai par inslinct de symétrie, parce que j'avais vécu avec Suzanne un temps égal; je me remarierais averti et toute cause d'erreur éliminée. Je saisis tous les avantages de ma situation présente : à trente ans, âge critique, j'avais déjà vécu toute une existence, et j'en avais toute une autre à vivre. Les circonstances me permettaient de faire une liquidation totale, pour repartir sur nouveaux frais. Cela est unique. Vous savez ma philosophie de l'histoire : elle est éparse dans ces lettres. Je crois que, pour les collectivités comme pour les personnes, l'idée de recommencement absolu est une chimère. Je consens — avec d'autres — que l'erreur de la Révolution française fut de penser faire table rase, pour tout reconstruire par principe. J'estime, par contre, que les effets n'en ont pas été si funestes qu'on le dit : car il importe peu que les politiques aient eu cette intention de démolir et de reconstruire, si à leur insu ils ne l'ont point fait, s'il n'ont que participé à l'évolution, et si l'histoire de France demeure, en dépit d'un hiatus apparent, remarquable par sa continuité. Supposez cependant que la chimère d une liquidation et d'une rénovation totales soit, une fois par
hasard, réalisée : je demande l'invenlaire avant de prononcer si cet accident est forcément un désastre. En ce qui concerne les personnes, je penche, au moins je penchais alors, pour la négative : et, détournant mes yeux de l'histoire générale pour les reporter sur mon histoire, qui me touche plus, c'est avec une joie enthousiaste, avec de superbes espoirs, que je considérais le privilège de mon destin.
Ma joie de vivre, désormais, procédait de causes trop nobles pour se pouvoir comparer à l'entrain d'un écolier en vacances ou d'un célibataire à l'affût de bonnes fortunes. Elle se traduisit pourtant, d'abord, par un vulgaire appétit de plaisir, mais que son excès même magnifiait. Les premiers objets de ma sensualité furent le confortable et le luxe. J'y avais dû renoncer pendant mon temps de ménage et aller à Tépargne : je repris mes habitudes larges du temps où j'étais parasite et salarié. Mais, à présent, je m'entretenais moi-même : n'ayant à pourvoir qu'à moi, mes ressources médiocres y suffisaient, et je me passais raisonnablement toutes les fantaisies que se refusent les plus riches qui sont chargés de famille. La liste en est d'ailleurs brève, je l'eus vite épuisée; et j'en vins, tôt à me restreindre sur tous les chapitres de mon budget pour attribuer à la dépense de l'amour la majeure partie de mes ressources.
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L'amour somptueux était encore une nouveauté pour moi. Je vous ai dit mes aventures avec des femmes de toute catégorie, mais notamment celles qu'on ne paie pas ; pour les autres, qu'on paie, vous savez que je m'étais adressé au plus bas étage. Je vous ai raconté que c'était par principe : c'était aussi par économie. Ma préférence pour l'amie soldée est incorrigible, et ce que je prisais le plus de mon célibat est la facilité qu'il me donnait, non point d'ajouter des numéros au catalogue de mes maîtresses, mais d'élever l'ordinaire de leur taux.
Je poussai ma pointe dans ce demi-monde de filles qui se disent de théâtre, où peut-être vous souvient-il que j'avais déjà un peu fréquenté quand j'étais à l'École Normale et que je « faisais dentiste ». Je n'avais plus besoin de « faire dentiste )) en aucun sens du mot, n'étant plus asservi au règlement d'une école ni à la fidélité conjugale. Toutefois, l'imagination aidant, je trouvai à ces amours désormais licites une saveur d'adultère, et je m'en amusai aussi comme d'une escapade. Vous ne sauriez croire comme je me sentis jeune lorsque je repartis en chasse dans la rue de Gonstantinople, ancien théâtre de mes exploits. J'avais le goût le plus naïf du plaisir; j'avais même de la candeur, et en plus, ce qui semble absurde, la conscience de cette candeur. Mais ma jeunesse n'était qu'un état de ma sensibilité : j'y ajoutais l'expérience,
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l'assurance, des ressources financières d'homme. J'étais un ami sérieux, comme disent ces créatures, je n'étais plus un amant de cœur. Cette promotion me flattait infiniment.
Je ne multipliai cependant point mes aventures de coulisses. Dès que les femmes ont un semblant de personnalité, on ne les supporte que si elles intéressent : je suis distrait, peu causeur, ma devise est « Age quod agis ». Je fais ce que je fais (liens ! c'est la formule des Mille et une nuits) ; ensuite je préfère être libre de me taire et de m'en aller. Mais je vous ai dit naguère et expliqué ma préférence pour des fréquentations plus modestes : les mêmes causes produisirent les mêmes effets. Je retournai vite à mes habitudes de jeune homme ; seulement je leur trouvai je ne sais quel air d'habitudes de vieux garçon qui ne laissa pas de m'inquiéter.
Je présentai bientôt d'autres symptômes de vieuûc-garçonnisme (jui me parurent encore plus significatifs. Si passionné que l'on soit de céhbat ■et de solitude, on cherche machinalement ailleurs le foyer dont on est privé chez soi. Il n'y a que deux expédients : le faux ménage — où vous devinez que je ne suis guère enclin — , et le parasitisme — mais point au sens honorable où j'ai pris jusqu'alors ce mol pour désigner mes préceptorats. La maison où il était le plus indiqué que
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j'eusse mon couvert rais, était celle des Belgrand : d'autant que leur caractère hospitalier, et mon intimité ancienne avec Lotte, y rendaient mon intronisation possible du jour au lendemain. Malgré le penchant de Lotte pour Suzanne, la question de savoir si l'on prendrait le parti de ma femme ou le mien ne se posait seulement pas ; et, en effet, dès le premier jour, où j'allai tout chaud leur conter les péripéties de mon divorce, et où naturellement l'on me retint à dîner, je compris que je m'installais.
Il fut dit une fois pour toutes que je viendrais dîner ou déjeuner chaque fois qu'il me plairait : je n'avais qu'à téléphoner. J'usai d'abord de discrétion ; mais si je demeurais seulement deux jours sans me faire nourrir, c'est les Belgrand qui me relançaient. Etienne était le plus accapareur des amis. Il ne tolérait surtout pas que je manquasse le dimanche, où le dîner était de cérémonie ; et quand par hasard, ce jour -là, je lui objectais mes obhgations de famille, il exigeait que, du moins, je vinsse « en cure-dent » comme on dit. Sinon ce gros homme mùr me boudait, comme on boude son inséparable dans les sottes petites brouilleries de la quinzième année. Il avait la phobie du lâchage, et me soupçonnait de vouloir rompre dès que je je sortais de son ombre. J'en riais, mais les façons puériles de cette amitié me touchaient. J'admirais
rassortiment du couple : la sentimentalité de Belgrand me paraissait toute germanique ; quelle chance qu'il eût épousé une Allemande ! Je ne doutais point de son affection : pourquoi donc aurait-il tenu à moi si obstinément?
Pour l'honorabilité de ma famille, de mon nom? C'est vrai que j'étais une excellente référence ; mais il recevait des personnages encore beaucoup mieux qualifiés que moi pour jouer le riMe de témoin à décharge. Il les recevait, j'en conviens, par accident, une fois, rarement deux : une fois suffit. Je me souviens d'avoir dîné chez lui avec le Préfet de Police et le Chef de la Sûreté : cela me fit impression ; je ne prêtai plus aucune créance aux vilains bruits qui couraient ; d'autant que je ne demandais qu'à n'y plus croire, pour mon agrément et ma commodité.
Ce ne pouvait être davantage pour ma notabilité qu'il me recherchait. J'étais du Tout-Paris, surtout depuis mon divorce, mais beaucoup moins en vue que Belgrand lui-même, et je n'allais aux premières que dans ses loges. Tl ne manquait pas d'hôtes illustres. Je vis défiler chez lui toutes les célébrités, éphémères ou durables. Dès qu'on parlait d'un livre, d'une pièce, d'une chronique môme ou d'une caricature, l'auteur était invité pour le dimanche suivant sans remise, et traité à brûlejjourpoint en familier de la maison. Ces belles
relations ne survivaient guère à 1 actualité ; mais Belgrand avait aussi des intimités anciennes, toutes plus ou moins mystérieuses, et je me trouvais en compétition avec d'autres commensaux inamovibles.
Le plus régulier était un certain docteur Pampin, jeune, affairé, sans clientèle, et médecin de Belgrand comme on l'est d'un roi : il venait faire tous les jours, avant dîner, une piqûre de sérum à son client. On le retenait. Il dînait là encore plus souvent que moi-même. J'en concevais de la jalousie : je me mettais au ton de la sentimentalité de Belgrand. A moins que ce ne fût simple jalousie d'estomac : car la cuisine, francoviennoise, était remarquable, bien meilleure même qu'à Brenz, du temps que M"" Belgrand s'appelait M""' Richter. J'ai d'ailleurs lieu de croire que Pampin touchait peu d'honoraires, en dehors de ses dîners, et qu'il avait prêté à Belgrand une forte somme. Il était l'amant d'une M"" Fagetle, dont le mari, retiré du commerce après une faillite frauduleuse, ne s'en portait pas plus mal. Les Fagette étaient bi-hebdomadaires, ou même trihebdomadaires. Enfin Lotte accueillait à bras ouverts tous ses anciens compatriotes de passage à Paris, toutes les illustrations européennes qu'elle avait précédemment reçues en Souabe : et cela faisait une lanterne magique bien amusante pour
un amateur de physionomies diverses et d'âmes cosmopolites comme je suis.
Ma présence au grand dîner du dimanche et à plusieurs repas de semaine était loin de suffire à Belgrand. II me fallait encore aller presque tous les soirs à son journal, où il trouvait moyen de rester bien après le départ des autres rédacteurs : car il abattait prodigieusement de besogne, et il semblait faire exprès de distribuer son travail aussi mal que possible. Je l'attendais jusqu'à des heures où je mourais de faim. Alors il m'emmenait souper — au restaurant, pour avoir le plaisir de laisser perdre l'excellente collation que, chaque soir, M™" Belgrand nous tenait prête. Les restaurants où il fréquentait étaient toujours les plus chers, et, pour augmenter la dépense, il prenait un cabinet particulière II ne souffrait point que je payasse les additions, ridiculement élevées. II avait toujours sur lui deux ou trois billets de mille francs, dissimulés dans une poche secrète de son portefeuille. Il ne cessait pourtant point de soupirer et de gémir sur les difficultés de la vie. Je savais qu'il empruntait à toutes mains, et par d'étranges passe-passe ; mais je me sentais à l'abri — je serais bien embarrassé de dire pourquoi. L'événement n'a point démenti celte impression que j'avais de lui être sacré.
Le journal où opérait, si je puis dire, Belgrand,
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était d'un type assez bizarre (il a depuis lors disparu.) II était intitulé le Raffut, du nom d'un certain Léon Raffut, qui l'avait fondé. Il avait d'abord paru sous la forme d'an petit cahier bimensuel, où des critiques dart modem stijle^ et des récits ou dialogues similaires à ceux de la Vie Parisienne, s'entrelardaient d'échos dans la manière du Cri de Paris et du Truth. On l'avait pu prendre au début pour une fantaisie de jeune amateur riche et snob, qui rêve de s'entourer d'artistes et de diriger une petite revue. Mais Léon Raffut n'était amateur, et même snob, que par spéculation : son périodique ne tarda pas à se distinguer des revues d'éphèbes par l'absence d'idéalisme et par le souci du public payant.
Fort peu de temps après sa fondation, le Raffut devint quotidien. Il n'avait encore qu'un tirage restreint, en dépit d'une manière de célébrité; il paraissait assez maigrement sur quatre pages, et les bénéfices avouables ne pouvaient assurément couvrir les frais. Les comptes rendus des Chambres et de la Bourse y étaient rédigés à merveille. Belgrand y faisait une politique étrangère, surtout anecdotique, particulièrement nourrie depuis son mariage. Il y débitait aussi de la littérature boulevardière, d'un esprit facile, d'une sentimentalité un peu surannée. II se plaignait d'être surmené, et exploité. J'en jugeais de même, tout en m'éton-
nant quïm homme si peu naïf se laissât faire. Mais je découvris que son patron le tenait comme les patronnes de maisons publiques tiennent leur personnel : par la dette. 11 avait eu besoin d une assez forte somme pour l'enlèvement de M"" Richter : c'est Léon Raffut qui lui avait fait les fonds, en avance sur copie. Belgrand peinait pour rembourser ; mais il continuait à solliciter la caisse, et sa dette, au lieu de s'éteindre, s'augmentait. La complaisance de Raffut était inépuisable autant que calculée : il connaissait Belgrand d'enfance et le traitait en vieux camarade ; il le tutoyait ; seulement — j'ignore pourquoi — il ne mettait jamais le pied chez mes amis.
Je tirais ces informations de Lotte : car j'aurais pu vivre des années dans une intimité quotidienne avec Belgrand sans percer le mystère, d'ailleurs assez illusoire, dont il s'environnait. Mais de loin en loin, aux rares heures qu'il me laissait libres, j'avais des entreliens avec sa femme, comme jadis à Brenz. Nous jouions au halm,a, et nous traitions de philosophie, mais peu transcendante : une femme amoureuse n'a point d'idées générales, et si elle feint d'en exprimer encore, c'est un langage convenu qu'il faul traduire, qui formule en le déguisant le sentiment où elle s'absorbe. Elle croyait me parler de l'Univers : elle ne me parlait que d'Etienne ; et noire seul objet d'étude était le
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caractère de cet homme, qui, je m'en aperçus bien vite, lui demeurait aussi impénétrable qu'à moi.
C'est donc à titre de donnée, pour faire cette psychologie, qu'elle me révéla le passé de Belgrand — entendez ce qu'il avait bien voulu lui raconter, ou inventer. J'appris que Belgrand (de même que Raffut) était fils de coulissier : il avait mangé la fortune de son père, vécu ensuite d'expédients, et retrouvé à point son ancien camarade Raffut, qui l'avait tiré de la misère en l'improvisant journaliste. Lotte ne me dissimula point qu'aux heures difficiles, Belgrand avait eu des démêlés avec la justice de son pays. Je suis d'ordinaire assez bégueule sur ce chapitre, mais je me sentis en veine d'indulgence. « Que celui, dis-je, qui est sans péché lui jette la première pierre. » J'oubliais, avec une exemplaire modestie, que j'aurais pu la lui jeter, n'ayant jamais escroqué personne, ni oublié des fiacres à l'heure devant des passages ou des maisons à double issue.
Je m'élevai aussi, avec force, contre cette idée que Belgrand ne fût journaliste que par occasion ; et je démontrai à sa femme, en plusieurs points — je ne sais combien, vous ferez le compte après coup, s'il vous plaît — je démontrai qu'il était au contraire prédestiné, qu'il était le type même, le plus symbolique représentant du journalisme.
Il l'était premièrement par la qualité de son
intelligence, apte à deviner plus qu'à comprendre. Il savait tout, n "ayant rien appris. Il avait fait des études de cancre, et il donnait l'illusion de la culture, même à moi qui en avais fait de supérieures. Il pouvait discourir en connaisseur de toutes les questions actuelles — artistiques, littéraires, sociales — , qu'il n'avait point ap|)rofondies, ni même effleurées. Enfin il n'était jamais « informé », mais il était toujours au « courant ». Il avait notamment le don de la critique littéraire, et il parlait des livres sans les avoir coupés, des pièces sans les avoir vues, avec autorité, souvent avec compétence, parfois même avec justice.
Il était journaliste-né par sa facilité à l'émotion. Les matins d'exécution capitale, il s'apitoyait sur le condamné et réprouvait la peine de mort. Il s'emballait à tout propos ni plus ni moins qu'un homme véritablement passionné. Il était « sensible », non point à la façon du dix-huitième siècle, mais à la façon de Meilhac : il avait la superstition du Boulevard, le goût de la petite fleur bleue et de la petite femme. Il était viveur par principe, travailleur sans méthode, brouillon ; il ne faisait rien de bon qu'en retard et bousculé. Il ne respirait qu'essoufflé. Il avait plus besoin d'embarras que d'action; et s'il dépensait trop, c'était par goiit de la gêne plutôt que par instinct de luxe
Enfin, il était journaliste par la faculté inventive
et par un pouvoir surprenant d'auto-suggestion. Il n'avait aucun respect, aucun sens de la réalité, et il y substituait continuellement une autre réalité de son cru. Nous le prenions à toute minute en flagrant délit de mensonge. Je représentai à sa femme combien ce mensonge, qui la révoltait, était spécial et excusable. Belgrand ne mentait guère par intérêt, tout au plus pour faire plaisir, pour procurer à autrui des illusions flatteuses : mais il mentait surtout sans objet, par disposition naturelle. L'épithète même de menteur ne lui convenait point. Le menteur est un homme pareil aux autres, qui vit dans la même vérité, qu'il travestit en paroles ou en actes : Belgrand vivait dans une autre vérité, créée par lui ; et quand il mentait, il n'était pas seulement de bonne foi comme la plupart des menteurs professionnels, mais plus \Tai que s'il eût exprimé la vérité de tout le monde. Il n'était pas davantage hâbleur, à la façon des méridionaux : il était un menteur du nord, un menteur des pays de chimère et de légende, une façon de poète, — un comédien plutôt, déformé par la scène (et quelle coïncidence qu'il portât un nom de comédien de province !) — mais, avant tout, un journaliste : l'homme de ce métier baroque, €ù rien ne se réalise et ne se convertit en argent comptant ; où la réclame est une monnaie, où la gratuité s'appelle faveur, les billets de théâtre services, et les
billets de chemins de fer permis ; où toute information, même vraie, est hâtive, surprise ou imaginée ; et où Terreur même n'est erreur que provisoirement : car il suffit de la maintenir pour l'imposer.
Lotte prenait plaisir à m'entendre lui démontrer que Belgrand était prédestiné au métier de journaliste : mes raisonnements la tranquillisaient et la consolaient aussi de bien des déboires. Mais je la touchais davantage en lui démontrant qu'il était surtout prédestiné à devenir son mari ; et je nvem- ])loyais de bon cœur à lui fournir les preuves de celte douteuse proposition. Je lui disais donc que chez elle, tout comme chez lui, j'avais souvent remarqué des lacunes et une certaine témérité de jugement, peu en rapport avec le scrupuleux esprit germanique : j'expliquais ainsi qu'elle eût pu être séduite par l'intelligence peu consciencieuse, mais prestigieuse, de Belgrand. Je faisais des rapprochements ingénieux entre la sentimentalité de Belgrand, que je viens de vous défuiir, et la sentimentalité allemande. Je soutenais que si Belgrand avait plu à une imagination allemande, c'était justement par ses mensonges — je veux dire par ce pouvoir ([u'il avait de créer des chimères. J'insistais enfin sur les avantages du cosmopolitisme de Belgrand, si rare chez nous, sur son polyglotlisme qui permettait de diversifier si heu-
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reusement les scènes de ménage : pensez que ce couple privilégié pouvait se chamailler, tour à tour, en français, en anglais, en allemand, et même en italien !
Je n'aA^ais garde non plus d'oublier que l'amour de Lotte pour son deuxième époux procédait de l'ambition, et qu'il avait pour fin dernière la conquête de Paris. Je lui affirmais qu'elle n'avait pas eu tort de croire à l'avenir, à la fortune de Belgrand. Il fallait seulement patienter un peu. Au surplus, la course au billet de mille n'est pas si fastidieuse : c'est un sport. On y prend goût. Je lui prédis qu'elle ne pourrait bientôt plus s'en passer. Je ne la plaignais point : rien n'est pire qu'une vie plate, la sienne était pleine d'imprévu. Pour une femme d'esprit comme elle, un mari comme le sien est un continuel sujet de divertissement. Je lui assurai, avec le plus grand sérieux, que Belgrand était un personnage de Balzac. Elle aimait tant les formules, et en devenait si aisément dupe, que celle-ci lui servit de réponse à tout pendant des mois. Chaque fois que Belgrand se permettait une fantaisie un peu forte, elle disait : « Etienne est un personnage de Balzac. » — J'ai l'air de plaisanter : je conviens que j'idéalisais un peu mon modèle, mais point jusqu'à le défigurer ; tenez le portrait pour ressemblant.
Les entretiens dogmatiques avec Lotte m'amu-
sèrent d'abord : ils me servaient à étudier Belgrand pour mon propre compte. Cette besogne achevée, je me fatiguai des redites et j'évitai les tête-à-lête avec la femme. Je négligeai aussi quelque temps le mari, parce que je fis, à un souper de centième, la connaissance d'une fort belle personne qui dansait à rOpéra, et qui conçut pour moi, j'ose le dire, une soudaine et furieuse tendresse. Elle était précisément la sorte de maîtresse que j'avais cherchée autrefois, et que je ne cherchais plus. Son logement ne me plaisait pas moins que sa personne, et il n'eût tenu qu'à moi d'y trouver l'asile indispensable aux célibataires. Les Belgrand le sentaient bien : ils s'émurent de la concurrence. On me fit de véritables scènes. Je ne pouvais qu'être flatté; mais ce genre de flatterie m'assomme. Je me piquai, je me brouillai presque, je prétendais avoir toutes les maîtresses qu'il me prairait. Ce qui arrangea les choses fut que je me dégoûtai brusquement de celle-ci.
Le roman tourna court, pour des raisons physiques où je n'insisterai pas: ce serait me répéter. Je vous ai expliqué naguère, de mon mieux, l'esprit de contradiction de mon tempérament : vous m'avez vu devenir de glace pour Louise Charrier, parce que j'avais sur ses sens un empire troj) aisé et trop absolu. Je me détachai de même de ma danseuse. Je ne la regrettai point; mais elle
m'avait rappelé Louise, elle m'avait rappelé le passé que j'oubliais trop. Je m'aperçus que j'étais en train de perdre la direction de ma vie. Je m'étais livré à un tourbillon qui m'emportait je ne sais où. J'avais donc renoncé à tout ce que Louise me représentait ? Vous savez quelle façon de personnage symbolique elle était devenue pour moi. Elle était ma maîtresse selon Tordre éternel, celle que j'aurais du. aimer, si je n'eusse été hors la loi. La rupture de tout rapport entre nous signifiait mon excommunication définitive, et mon oubli d'elle signifiait ma résignation. En effet, je ne me souciais plus de ces choses qui m'avaient si longtemps bourrelé : je ne me souciais plus du reste de l'humanité, ni d'être exclu ou non de mon milieu social, ni d'assigner une conduite à ma vie ; je vivais pour moimême, au jour le jour, et selon ma commodité. La pensée de Louise ne fit que me traverser. Je m'étonnai distraitement qu'elle ne m'eût pas écrit, même à l'époque de mon divorce. Je me débarrassai de ma danseuse et je retournai machinalement chez les Belgrand, comme un enfant prodigue, mais comme un enfant prodigue désabusé, qui ne rentre au logis que pour le gîte et sans dessein de régénération.
On tua le veau gras. Même, on ne se contenta point de le tuer à la maison. Belgrand, qui aimait fort se distraire en ma compagnie, m'emmena dîner
chez le Paillard des Champs-Elysées. Celait le premier beau soir de l'année : les rhododendrons étaient en fleurs, toutes les femmes étrennaient leurs toilettes d'été. Dans le crépuscule, où les lanternes de jardin n'éclairaient vivement que le linge et l'argenterie, les nuances amorties des étoffes, le mystère des visages féminins ombragés de grands chapeaux, la gaîté discrète des voix, le parfum des muguets et des fraises, donnaient une sensation exquise d'élégance et d'intimité. La bigarrure de cette assemblée, qu'avait groupée le hasard seul, s'atténuait à la faveur de la nuit tombante; un lien d'aristocratie unissait toutes ces personnes, qui ne se connaissaient point, dans la fraternité de goûter ensemble les mêmes plaisirs et de les payer le même prix. Enfin, c'était une de ces soirées attendrissantes, dont il faut dire, comme disaient les survivants de l'ancien régime, qu'on ignore la douceur de vivre si on ne les a pas vécues.
Belgrand me témoignait une affection vraiment louchante. Ce gros homme avait tant de bonhomie ! 11 était susceptible aussi de poésie, et d'une mélancolie, (jue j'appellerai gastrique. Notre conversalion était agréable, animée. 11 l'interrompait de temps à autre pour me citer les notabilités présentes : c'est la déformation professionnelle du reporter. Soudain, sa mélancolie s'aggrava : une
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femme de théâtre assez répandue, nommée Roseline Denis, venait d'apparaître, accompagnée d'un tout jeune homme singuhèrement grand et encore plus mince, au cou long, à la tête minime, aux cheveux pâles, aux yeux clairs, inquiets; je reconnus un certain Camille Lambercier, que Belgrand avait naguère harcelé d'échos venimeux dans le Raffut. « Tiens! dis-je, votre ennemi... »
Ce Lambercier était le fils du fameux spéculateur mort quelques années auparavant. Malingre, incapable d'initiative et d'effort, atteint du délire de la persécution, et puis honnête peut-être, honteux de sa fortune, de son nom, Camille Lambercier vivait dans une sévère retraite. Son hôtel, à plusieurs issues, environné d'un parc, se dissimulait derrière les immeubles de rapport qui font l'angle du boulevard Haussmann et du faubourg Saint-Honoré. Il jouissait de ses revenus, mais il ne poursuivait aucune des entreprises paternelles. Il venait pourtant d'admettre une exception, pour sauver un gros morceau de sa fortune, qu'il eût jugé tout de même trop absurde de laisser perdre.
Son père lui avait transmis, entre autres, la propriété d'un canal, dont le trafic, absorbé par un chemin de fer adjacent, était nul, mais dont le produit était, jusqu'à nouvel ordre, considérable : les administrateurs du chemin de fer, craignant la concurrence, n'avaient trouvé qu'un moyen décisif
de s'en garantir, qui était d'exploiter le canal euxmêmes, et ils Taffermaient, moyennant d'exorbitantes annuités. Le bail arrivait à expiration, et il n'y avait pas apparence qu'il fut renouvelé : il s'agissait donc d'obtenir à temps le rachat du canal par l'État, afin que la valeur en pût être majorée sans trop de scandale, étant calculée d'après la donnée du fermage actuel. Pour obtenir cet avantageux résultat, Camille Lambercier intriguait, de la façon la plus louche, au parlement et dans la presse.
On le faisait fort chanter... — c'est un jugement téméraire : je veux dire qu'on l'abîmait fort dans les feuilles, et principalement dans le Raffut. Je m'étais intéressé à cette affaire, pour certaines analogies qu'elle pouvait présenter avec celle de mes chemins de fer asiatiques. Depuis quelque temps, les attaques du Raffut, c'est-à-dire de Belgrand, contre Lambercier, avaient cessé: je n'y avais point pris garde sur le moment; je n'en fus pas moins étonné de voir que les deux hommes se saluaient. Roseline Denis fit mieux que saluer Belgrand, et elle le gratifia d'un sourire, où il y avait de la complicité.
J'interrogeai Belgrand du regard : il me répondit, sur le mode sentimental, que Lambercier était un bien aimable garçon, qu'il avait connu (comme Léon RalTut, d'ailleurs) du temps qu'il appartenait
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au monde de la Bourse. Puis il laissa Lambereier de côté, et se mit à me faire des confidences sur Roseline. J'appris qu'il avait jadis vécu avec elle, que leur goût réciproque était même fort vif et avait persisté longtemps. Mais tous deux étaient également raisonnables, et, aux termes de leur arrangement. Ton devait se séparer sans cris ni larmes, dès que Roseline trouverait ce qu'on appelle dans ce milieu-là une situation. C'est fort peu avant le voyage d'Etienne en Souabe — d'où il ramena lui-même M""* Richter — , que Roseline avait fait la connaissance de Lambereier. La rencontre était heureuse. Dès le collège, Camille Lambereier avait été le souffre-douleur de Belgrand et en admiration devant lui : pouvait-il hésiter à prendre pour maîtresse une femme qui avait été la maîtresse de Belgrand ?
Je n'en sus pas plus long ce jour-là ; mais, le lendemain soir, allant chercher mon ami au Raffut, j'eus la surprise de le trouver prêt à sortir : il avait fini sa besogne. « Je veux, dit-il, vous emmener quelque part. » Je ne lui demandai pas de me dire où : ses réticences, complètement inutiles, m'amusaient. La voiture s'arrêta devant un somptueux hôtel, tout neuf, de la place des États-Unis. Nous étions chez Roseline. Nous y passâmes une agréable soirée, à bavarder tous les trois, à faire de la musique. On ne me donna point d'explica-
lions : elles étaient, au reste, superflues. A dater de ce soir, j'eus un chez-moi de plus.
L'habitude fut si soudainement prise, qu'il était trop tard quand je m'avisai que je n'agissais pas très correctement vis-à-vis de Lotte, en acceptant de fréquenter tour à tour chez elle et chez la maîtresse de son mari. Mais comment faire ? Belgrand me réquisitionnait. 11 me faisait monter en voiture, il donnait l'adresse au cocher : il ne me consultait pas. Il aurait bien ri, si je m'étais rebiffé ; après quoi, il se serait fâché tout rouge. Et puis, l'oserai-je dire? je me plaisais chez M"^ Denis beaucoup plus que chez M"^' Belgrand. Certes, je n'aurais pas renoncé à Lotte pour Roseline ; mais elles se complétaient, et j'éprouvais d'autant plus le besoin d'une intimité parisienne que j'avais été réduit jusqu'alors à une seule amie, étrangère. Je jugeais d'Etienne par moi-même, et je comprenais qu'ayant une épouse étrangère, il fiit en quelque sorte obligé d'avoir une maîtresse parisienne. Je le comprenais, donc je l'excusais, je m'excusais moi-même et, sans remords, je menais la vie de famille avec le vrai ménage, je faisais la fête avec le faux.
Celte combinaison m'assura, durant plusieurs mois, une vie parfaitement confortable. Cest tout ce qu'on demande, et je me gardais bien d'examiner de trop près d'où pouvaient provenir les
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sommes énormes qu'Etienne dépensait pour Roseline. Vous pensez que j'aurais eu aisément le fin mot, si j'avais voulu. Je sais, parbleu ! qu'un tapeur comme Belgrand n'approche pas un richard comme Lambercier sans en tirer pied ou aile, et que ledit Lambercier, selon toute apparence, était donc trompé à ses propres frais.
Les autres familiers de la maison Belgrand, qui n'avaient pas les mêmes raisons que moi de curiosité psychologique, ou les mêmes excuses de dilettantisme, agissaient néanmoins tout de même que moi : ils s'asseyaient alternativement à la table de la maîtresse et à celle de la femme légitime. La liaison coupable de Belgrand était donc avouée, publique, et il n'y avait plus, sans doute, que deux personnes à Paris qui l'ignorassent : M""^ Belgrand et Lambercier. Je ne m'étonnais point qu'ils ne vissent clair ni l'un ni l'autre : cet aveuglement est classique ; Lambercier, d'ailleurs, vivait cloîtré. Mais je n'en revenais pas qu'ils n'eussent reçu encore aucune lettre anonyme, dont l'usage est si répandu en ce milieu : car puisque tout le monde s'y plaint d'en recevoir, il faut donc qu'il y ait aussi pas mal de gens qui en écrivent.
C'est, au surplus, par ce moyen que tout enfin se découvrit, et la péripétie ne fut que retardée. M""" Belgrand me fit l'honneur de me montrer la lettre révélatrice; j'en devinai l'auteur sur-le-champ :
]y[mo Fagette. Comme on ne pouvait décemment pas l'inviter, malgré la facilité de ses mœurs, dans un ménage iirégulier, elle se trouvait lâchée tout ensemble par Fagette, son mari, et par son amant le docteur Pampin, qui ne se faisaient pas scrupule d'aller ensemble, et sans elle, s'amuser chez Roseline. La bonne dame s'était vengée.
Dès que M""® Belgrand eut un soupçon, il lui suffit, pour le confirmer, de distribuer quelques louis à des subalternes et de courir un peu après son mari. Le même jour elle savait à quoi s'en tenir. Le souvenir de ce jour-là me reste comme celui d'une des plus fastidieuses journées que j'aie vécues. Lotte, qui est si intelligente, devient la plus obtuse des femmes dès qu'elle aime. Le champ de sa conscience se rétrécit. L'amour, et surtout la souffrance d'amour, abolit toutes ses facultés, sauf une. Vous vous rappelez la nuit du charivari à Brenz. Nous essuyâmes, les uns après les autres, une scène de reproches que nous n'avions pas volée. Ma scène personnelle dura deux heures grandement : il me fallut, pour me remettre, un temps égal de promenade et de plein air.
Vous pouvez croire que je m'en allai dîner ailleurs : la discrétion me commandait de ne pas assister au premier choc des époux. J'avais mon compte, et ne me souciais pas d'avaler encore la scène conjugale. Je ne reparus que le lendemain
matin, nullement préparé à la foudroyante nouvelle que voici : Lotte, qui est, en amour, la femme des résolutions brusques, et qui l'avait bien montré à Belgrand, en le suivant sans barguigner, venait de le lui montrer une seconde fois, en le quittant comme elle l'avait pris. Elle était repartie dès la veille, sur mes talons, sans même attendre qu'il fût rentré, repartie pour l'Allemagne, avec son petit sac à main !
Quand je vis mon hôte garçon, aussi garçon que moi, et mon foyer d'élection en ruine, je reçus un coup. Mais quel écroulement! Quelle désorganisation de ma vie ! Le désastre me paraissait égal pour Belgrand et pour moi. Je m'étonnai pourtant qu'il eût l'air moins accablé que je n'étais. Il semblait même en proie à des préoccupations autres, que je ne pus éclaircir, et qui reléguaient celle-ci au second plan. Il était assis devant sa table ; il travaillait comme tous les jours, en manches de chemise. Il m'accueillit sans les effusions et sentimentalités qui lui étaient coutumières, et qui, pour une fois, eussent été de saison. Il me reçut plutôt comme un homme qui a beaucoup à faire et qu'on dérange. Cette attitude m'intimida. Je respecte, j'admire les gens qui sont les esclaves passionnés d'un métier, et que nul deuil personnel ne détourne de leur fonction. Il faut avouer que ]y[nie Belgrand avait choisi son temps bien mal pour
donner à ce grand journaliste le souci supplémentaire d'un drame intime. Paris était depuis plusieurs jours dans cet état d'ébullition où nous l'avons depuis revu à maintes reprises, chaque fois qu'il y a une « affaire », comme on dit. Il y avait alors une « affaire », et dont le héros justement était Camille Lambercier.
Je vous ai dit comme on le traitait, depuis qu'il poursuivait le rachat de son canal. D'abord, le pauvre homme avait tout supporté sans souffler mot, soit par lâcheté, ou par prudence, parce que ses intrigues pour obtenir le vote de la loi le mettaient en fâcheuse posture. Mais il venait à l'improviste de faire tête à la meute de ses exploiteurs. Il avait déposé une plainte. Plusieurs personnes étaient déjà sous les verrous, d'autres attendaient leur tour ; enfin Paris avait une de ses crises périodiques de roman-feuilleton.
Je trouvai donc Belgrand en plein coup de feu ; il rédigeait à la hâte échos, articles, expédiait de mystérieuses correspondances , et recevait des dépêches Havas sans interruption. C'est a peine si je pus lui tirer quatre paroles sur la fugue et les projets de sa femme, les siens propres. Celte taciturnité me causa un indéfinissable malaise ; je pris la porte ; il ne se leva pas même pour me reconduire ; il ne voulut point cependant me laisser partir sur une aussi fâcheuse impression,
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et il me dit adieu très atfectueusement, mais avec une sorte de lassitude. Puis, au moment que je sortais, il poussa un grand soupir et me dit :
— Ah! mon vieux, si on savait ce que je sais !
C'était son expression favorite, d'homme prétendu informé, et mystérieux. Je laissais d'ordinaire passer la phrase : cette fois-ci, je la relevai.
— Quoi? dis-je. L'affaire Lambercier?
11 fit signe que oui.
— De nouvelles arrestations?
— Peut-être, répondit-il, et il se mit à écrire fiévreusement ; je n'en tirai rien de plus. Je partis, fort heureux d'ailleurs qu'il ne me retînt pas à déjeuner.
Mon état de malaise dura jusqu'à près de quatre heures sans que je pusse réagir, ni me divertir, ni, au reste, préciser ce qui me tourmentait. Ensuite je sortis de chez moi : je n'aurais su dire pourquoi je sortais ; mais, dès que je fus dehors, je vis bien que c'était pour acheter les premiers journaux du soir ; et quand je lus, de très loin, le nom de Belgrand imprimé en caractères énormes à la manchette de la Patrie, au lieu de m'étonner, j'eus rétrospectivement conscience d'avoir pressenti que je le lirais. Je ne découvris pas d'abord
la note relative à Belgrand : elle n'avait pas trois lignes. Elle annonçait, en dernière heure, que l'on était entrain de perquisitionner chez lui.
Ce que je sentis, à cette lecture, fut purement physique : mon cœur n'y eut point de part. J'ai la même horreur physique de la justice et de la mort ; cela se conçoit, car l'homme d'un certain monde, qui a seulement maille à partir avec la justice, est retranché de ce monde comme il le serait par la mort. La note que je venais de lire me parut une nécrologie. Elle m'annonçait la mort civile de Belgrand. J'en conclus que je devais sans retard me présenter à son domicile mortuaire, et j'y allai du pas rétif des gens qui répugnent au spectacle de la mort, mais ne se croient pouvoir dispenser de rendre à lami décédé du malin une suprême visite de politesse. Et tout en cheminant, je me répétais, comme un maniaque, sans doute pour détourner les pensées funèbres, le bizarre nom du commissaire aux délégations judiciaires, à cette heure en train d'opérer la perquisition. Ce nom était Corbineau du Bocage. J'avais dîné chez les Belgrand avec Corbineau du Bocage — de même qu'avec le Préfet de police et le Chef de la Sûreté! Je ne pouvais me défendre de trouver piquant que le convive d'hier forçat aujourd'hui les tiroirs, fouillât i'a|)|jarlement qu'il connaissait, et sans doute appelât de son j)rénom le valet qui l'avait servi à table.
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A deux pas du théâtre de ces événements, je rencontrai Léon Raffut, qui me dissuada de monter chez Belgrand, où je ne trouverais plus personne : on venait, paraît-il, d'emmener notre ami au Palais, et nous ne saurions que tard dans la soirée si le juge d'instruction se décidait, après interrogatoire, à le laisser libre. J'échangeai avec Raffut quelques banalités de circonstance, et lui dis que je viendrais le soir au journal prendre les dernières nouvelles.
.l'y allai, en effet, après un dîner solitaire interminable : car les émotions de cette sorte me donnent la fringale. En arrivant, je fus assourdi dès la rue par le vacarme qu'on faisait au premier étage, dans la salle de rédaction. J'allai au bruit, et je crus tomber chez des Apaches en danse autour d'un cadavre. La joie des confrères de Belgrand était véritablement indécente. Elle s'exprimait par une espèce de vocero à rebours, composé de couplets à une seule voix et de chœurs. 11 était malaisé d'y rien entendre, principalement lorsque tous ces messieurs hurlaient à la fois. J'ai retenu pourtant quelques-unes de leurs formules injurieuses, celleci entre autres qui me parut la plus significative : « On n'entendra plus le grelot de sa voiture à roues de caoutchouc. »
Mal renseigné par ces criailleries, j'allai dans le cabinet de Léon Raffut, qui m'apprit que notre
pauvre Etienne était écroué depuis sept heures. (( Mais enfin, dis-je, pourquoi ? » Raffut m'en éclaircit. Parmi tous les écornifleurs de Lambercier, Belgrand était à coup sur le moins pendable, puisqu'il n'écorniflait qu'amiablemenl. Par malheur il écrivait trop, son style mystérieux était compromettant, et Lambercier avait de lui une centaine de lettres, faciles à interpréter dans le pire sens. Jamais Lambercier n'en eût fait usage si Lotte n'eût pris soin de lui révéler les coupables relations de Roseline et de Belgrand. Le mouton, déjà plus qu'à demi enragé, l'était devenu tout à fait. Il avait porté plainte. Et comme l'on soupçonnait fort Belgrand de détenir des documents incommodes à diverses personnes bien placées, on avait saisi le prétexte pour barboter dans ses paperasses.
Je rentrai chez moi fort tard, et, pour la première fois depuis mon divorce, je souffris de m'y sentir seul. Les journaux du matin ne m'apprirent rien de neuf, puisque j'avais assisté à la fabrication de l'un des mieux informés. J'avais lu sur épreuves toutes les dépêches : je les relus, elles me parurent anciennes. Je trouvais singulier, injuste, choquant, d'être réduit aux nouvelles de tout le monde, moi, l'ami le plus intime de l'incarcéré. Son appel de chaque matin au téléphone, son petit bleu quotidien me manquèrent. Je tremblais
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que mon nom ne fût prononcé par quelque malveillant chroniqueur, et je dépouillai avec soin toute la presse : par une inconséquence bien singulière, je me froissai de n'y découvrir nulle part la moindre allusion à ma personne. Je murmurai avec satisfaction le Suave mari inagno..., mais j'eus honte de n'être pas un peu compromis.
En revanche, une dépêche de M'"^ Belgrand me donna de l'humeur : elle m'annonçait son retour et me priait de la venir voir tout de suite pour me concerter avec elle. Je me demandai ce qui lui passait par la tête, de venir se refourrer dans le guêpier d'où elle était si opportunément sortie. J'aurais dû comprendre que cet héroïsme était de son caractère, logique et partant fatal. Je vous ai dit comme cette femme, si affranchie de son sexe dans le commun de la vie, redevenait exclusivement femme dans le drame amoureux. Elle ne raisonnait plus : elle suivait son instinct. Elle avait quitté son premier mari par amour pour le second, le second pour une simple tromperie : elle revenait, parce qu'elle avait un blessé à soigner et que la femme est née garde-malade. Ce dévouement a quelque chose de machinal, il n'en €st peut-être pas moins sublime.
Pour l'instant, le subhme de Lotte consistait principalement à manquer de sens commun. Elle voulait crier par-dessus les toits l'innocence de
son mari, qu'elle se flattait d'arracher aux grilTes de la justice. Je dus lui opposer une froideur, qu'elle taxa d'ingratitude. Elle se rendit à la raison, mais elle ne me pardonna jamais de l'y avoir ramenée ; il y eut entre nous une brouille latente, inavouée, au moment même où notre intimité devint plus étroite par la nécessité de conférer ensemble plusieurs fois par jour, et où mon admiration pour elle se renouvelait. Car j'admirais, bien plus encore que son intelligence philosophique, l'intelligence pratique dont elle me donna les preuves dès que son premier trouble fut dissipé. J'admirais son courage, et surtout son ingéniosité. Les difficultés excitaient sa verve, elle était féconde en expédients. Elle avait aussi le goût de la lutte, elle se battait gaîment; elle défendait sa vie comme elle eût joué.
Elle mit à profit le temps du procès pour tout liquider. Elle vendit les meubles, paya la plupart des créanciers et prit avec les autres des arrangements ; elle s'assura, par un travail personnel, des ressources médiocres, mais suffisantes ; elle résilia son bail, loua un appartement plus modeste, et attendit patiemment que l'on voulût bien lui rendre son mari. Enfin Belgrand fut acquitté. Son innocence n'était pas contestable, ses sottes lettres à Lambercier n'avaient nul caractère de chantage ni d'escroquerie, et l'on ne trouva moyen de le désho-
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norer que par l'artifice des considérants. L'on n'avait pas négligé non plus d'évoquer, au cours des débats, le souvenir de ses peccadilles anciennes, pour autoriser ses amis à le lâcher et à crier haro sur lui. C'était un homme fini, usé, malade : mais quand il sortit de prison, il trouva son foyer restauré, et sa fidèle femme aussi prête à la conquête du pain que naguère à la conquête chimérique de Paris.
Ce dénouement d'idylle me toucha. Je considérai comme un devoir de ne point ralentir notre inti- , mité. Mais un peu plus de discrétion s'imposait : le foyer rétréci des Belgrand ne pouvait plus être le mien ; j'étais le plus atteint par la catastrophe, ma vie de célibataire se trouvait désorganisée ! Je fis d'amères réflexions sur ce que cette organisation prétendue avait eu, depuis mon divorce, de précaire ou, pour mieux parler, de tout à fait illusoire. Une fois de plus, je m'attristai de mon inutilité sociale. Les années passaient et je n'avais pu, malgré tant de bonne volonté, ni reprendre dans la société ma participation légitime, ni transmettre à l'avenir, en me propageant, ce que je tenais du passé. Je redevins sensible à la perte de mes deux enfants : ce deuil m'était comme un symbole de ma destinée avortée. Mais j'avais aussi trop de jeunesse, trop de vitalité pour me décourager, pour renoncer. L'instinct de survivre n'était pas
aboli en moi : seulement ma conscience le précisait. Et la même voix intérieure qui suggère aux adolescents l'amour sans leur en révéler la fin, me suggérait ensemble le regret, le désir timide, l'espérance encore d'une postérité.