LETTRE VI
Je m'aperçois, en relisant les dernières lignes de ma précédente lettre, que je me suis laissé aller une fois de plus à user de termes presque hermétiques, pour vous décrire, ou vous interpréter, des mélancolies, des aspirations un peu bien vagues, procédant toutes du même vice initial de mon caractère et de mon destin, qui est l'individualisme outré. J'eus, dans ce même temps, à subir un changement de condition qui donna une raison d'être plus positive à mes malaises, en me -réduisant à n'avoir plus, du jour au lendemain, aucun emploi utile de mon activité, ni aucun métier défini.
Je ne vous ai dit, jusqu'à présent, que l'indispensable de mes affaires, dans le style des indications scéniquesde Shakespeare : « Les deux armées se battent... Les Romains sont vainqueurs... » Je ne compte pas renoncer à ce procédé sommaire :
mais ici doit prendre place une de ces indications.
La publicité des chemins de fer de TAsie Mineure m'avait, depuis plusieurs années, fourni, outre des gains appréciables, uti semblant d'occupation régulière. J'avais quotidiennement des gens à visiter, et une correspondance à entretenir, notamment avec Rodosto. Ce commerce épistolaire avec Rodosto était même le principal agrément de ma vie : car vous pensez que je n'y traitais pas seulement d'affaires, mais de confidences et d'idées comme avec vous (ces lettres-ci ne sont point mon début) ; j'y joignais même une gazette à la façon de Grimm et Diderot. Quand il venait à Paris, je ne savais plus à quoi dépenser le temps que d'ordinaire je consacrais à rédiger ces volumineuses missives. J'étais comme une âme en peine. C'est sa présence, et non son absence, qui faisait un vide dans ma vie. Je l'aimais beaucoup mieux de loin et par écrit, ce qui n'est guère conséquent à mon caractère, nul n'ayant besoin plus que moi de la présence réelle de ceux qu'il aime.
Je dois ici une mention au jeune Périclès, mon ancien élève, devenu, contre tout espoir, d'enfant insupportable adolescent accom])li, digne de celte charmante épilhète double de « beau et bon w qui est traditionnelle en son pays privilégié. L'esprit de ce ci-devant cancre — d'ailleurs si bien doué — s'était merveilleusement ouvert. 11 avait, comme
d'un homme d'aujourd'hui 231
ceux de sa race, le sens du fini et du parfait, un idéalisme sobre, le don de ruse et d'ironie. 11 était énidil et curieux. Je ne sens pas que j'eusse contribué le moins du monde à cette heureuse culture; mais il le voulait croire, et me témoignait une reconnaissance dont j'étais touché d'autant plus que je ne la méritais pas : j'aime qu'on me rende plus que ma monnaie, il n'y a pas de plaisir à recevoir son dii. Périclès m'écrivait aussi de nobles lettres. Mais je n'ai pu vous parler de tout cela en cours de route ; car, sans m'astreindre à une composition de li\Te, je suis bien obligé de m'en tenir à la ligne principale de ma vie. — Je reviens à mes chemins de fer.
Les travaux avaient été adjugés, puis commencés; ils étaient même poussés avec une diligence fort rare en pays musulman, lorsque la Sublime Porte les interrompit sans motif qu'une de ces fantaisies dont elle est coutumière. Cette mesure donna lieu à d'interminables négociations diplomatiques, où je fus mêlé sans bien savoir à quel titre : mais j'eus l'occasion de constater que j'étais toujours fort bien vu aux Affaires Étrangères, où l'on n'oubliait pas mes insignifiants rapports secrets de Brenz. Les pourparlers aboutirent enfin à une conclusion, qui fut le rachat de la ligne par le gouvernement turc, moyennant un prix si exorbitant que ma part de cette créance aurait consti-
tué à elle seule une véritable fortune, s'il y avait eu apparence que notre débiteur s'acquittât. J'ai à peine besoin de vous dire que, provisoirement, il n'en était pas question; mais les Rodosto, qui connaissaient bien le pays, m'affirmaient que nous arriverions, un jour ou l'autre, à nous faire payer. J'en doutais fort, quant à moi, et cela ne me troublait guère. Je ne pose pas pour le désintéressement : mais le premier capital qui m'avait été attribué, grossi des commissions que j'avais touchées depuis lors, me mettait d'ores et déjà fort audessus de la médiocrité ; sans compter que le Turc nous garantissait encore, jusqu'au solde de la créance, le revenu des actions restées sur le marché.
Ce qui me fit surtout impression fut, comme je vous ai dit tout à l'heure, que je n'avais plus rien à faire. J'aurais dû, à certains égards, me féliciter de ce loisir : d'abord pour la façon imprévue dont je me l'étais procuré, car voilà bien, ou je m'abuse, une sécurité du lendemain qui ne ressemblait point à celle des fonctionnaires; et puis j'ai appris des anciens à priser Votium, non negotium ; enfin vous savez si j'ai la passion de l'indépendance. Mais je ne m'avisai pour lors nullement de tout cela, et je me trouvai, à la lettre, dans l'état d'àme d'un petit jeune homme fraîchement sorti du collège et incertain de sa carrière; avec cette différence que
je n'étais plus un petit jeune homme, que je traînais le poids d'un passé, et que je sentais vivement le ridicule de n'être pas casé à mon âge.
Je me demandais : Que suis-je? un peu comme Montaigne se demandait : Que sais-je? mais non point avec la même sérénité ni la même béatitude, et je vous assure que ce genre tout spécial de doute n'était pas pour moi, comme pour lui, un commode oreiller. Je voulais à toute force me définir socialement, au moins par à peu près. Je crains que la définition de moi-même où j'aboutis, au premier abord ne vous surprenne; je conviens qu'elle est inattendue : je découvris que j'étais une manière de politicien in parfibus.
Ne vous récriez pas : songez plutôt que la question des rapports que les individus soutiennent avec les sociétés était mon souci dominant presque depuis l'enfance. J'avais été, par suite, amené à réfléchir sur tous les problèmes sociaux et politiques du temps présent. Vous me connaissez trop pour douter aussi que j'eusse pu me mêler d'une affaire sans rêver tout aussitôt une métaphysique des affaires. Depuis que je m'intéressais à une entreprise et que j'étais agent de publicité, je lisais des ouvrages d'économie politique. Ils me profitaient. Je me retrouvais bon élève. En même temps, suivant une pente de mon esprit, j'universalisais, si je puis dire, la science nouvelle que j'étudiais.