CO^TESSION
Je me persuadais que toutes les questions de politique, même internationale, sont, aujourd'hui, exclusivement économiques; et je m'attribuais donc un rôle politique, parce que j'avais participé à une affaire. Le louche de mes relations avec certains faiseurs, certains tripotages où, en me salissant le moins possible, il avait bien fallu me mêler, certaines compromissions inévitables correspondaient aussi à l'idée assez peu relevée que nous avons en France de la fonction du politicien. Enfin j'étais assez partisan de l'opinion, fort répandue parmi nous, que la politique sert d'asile aux ratés de toutes les professions, et je m'appliquais simultanément les deux épithcles de politicien et de raté, sans préciser laquelle était dans mon esprit la conséquence de l'autre.
Il ne m'échappait d'ailleurs point que ce discrédit de nos hommes politiques est fort exagéré, et ne s'explique point, sinon par notre manie nationale de nous dénigrer nous-mêmes ; qu'enfin, si les chambres françaises sont peuplées de « sousvétérinaires », comme il est fatal, elles contiennent aussi un plus fort lot que n'importe où de personnes distinguées. Il va de soi que, par anticipation, je me comptais au nombre de ces dernières, peutêtre même à part. Je ne considérais même point comme indispensable d'obtenir un siège de sénateur ou de député pour exercer la fonction ])oli-
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tique : j'aime mieux dominer les faits que d'y prendre part, et l'influence me semblait préférable au mandat. Ne suffit-il point, pour acquérir une autorité, de manier, par exemple, la plume? J'eus de la rancune rétrospective contre mon ami Belgrand, qui aurait si aisément pu m'ouvrir son journal, et qui ne l'avait point fait. Puis je me rappelai en passant, avec quelque gêne, ce que j'ai toujours pensé du métier littéraire quand il n'a pas l'excuse d'une vocation.
J'édifiais cependant un idéal du politicien que je prétendais être, si décidément je m'en mêlais : je me le représentais comme un docteur ès-sciences sociales, un biologiste des collectivités humaines, wai savant de laboratoire, en même temps qu'un homme d'action et un homme d'affaires; et cet idéal commençait à singulièrement dépasser la spécialité que je lui assignais, pour devenir l'archétype même de l'homme qu'on peut dire moderne, qui cumule les modes les plus perfectionnés de la conscience avec les ressources les plus intensives de l'énergie.
Le seul fait de me proposer un tel modèle impliquait des ambitions qui eussent dû m'exalter, ou au moins me tonifier. Je demeurais pourtant dans le marasme, et la précision même des études techniques où je m'appliquais ne me tirait point du vague. J'éprouvai alors que la joie est bien un
phénomène physique, et ne dépend point des causes morales que nous croyons, mais uniquement d'une santé prospère. Je relevai ma force nerveuse au moyen d'une de ces drogues que fabriquent les guérisseurs d'aujourd'hui, (jui règlent et fortifient pour de bon l'organisme, au lieu de procurer une excitation passagère, suivie d'une dépression pire. Je me trouvai, au bout de quelques jours, dans cet état d'allégresse généralisée qui se manifeste par un plaisir égal de s'endormir le soir et de se réveiller le matin, ainsi que par un continuel besoin de chanter. Ce bien-êlre fut si soudain, qu'à l'agrément de le sentir s'ajouta un véritable amusement de le constater. Je ne saurais déplorer, comme les spiritualistes, que la joie soit à notre disposition sous forme de pilules : avouez que cela est merveilleusement commode et, en outre, divertissant. Les effets de cette joie physique n'en sont pas moins moraux, et je recouvrai médicalement l'appétit de vivre, en même temps que la certitude flatteuse d'être encore assez neuf de caractère et de tempérament pour fournir un nouveau stade. Ce fut un épanouissement assez comparable à celui de la puberté, avec l'expérience en plus. Je faisais mentir le proverbe : Si jeunesse savait, si vieillesse pouvait. J'étais la maturité qui peut et la jeunesse qui sait.
La vraie Providence est en nous: les événements
D UN HOMME d'AUJOURD HUI 237
qui nous semblent être le plus extérieurs se mettent toujours en harmonie avec notre intimité. Le fait est qu'il m'arriva « quelque chose » au moment où je savais, et où je pressentais, que « quelque chose » me devait arriver.
Je trouvai un jour, en rentrant, une enveloppe de l'étranger, ressemblant à celles qui contiennent des prospectus de loterie avec bulletins de souscription. Elle contenait de même plusieurs pièces différentes, sur papier pelure : d'abord, une lettre du consul de France à *** — pays où s'était retirée Louise Charrier — , qui m'annonçait la mort de ma pauvre amie; puis une copie de son testament, par lequel elle me léguait, dans les termes les plus touchants et les plus simples, tout ce qu'elle possédait au monde — son fils, présentement âgé de douze ans révolus; enfin, une expédition de l'acte de naissance de cet enfant, fils de père non déclaré. Le consul m'avisait des formalités quej'aurais à remplir au cas où j'accepterais ce legs, c'est-àdire cette tutelle ; et il m'invitait à lui faire connaître d'urgence où, comment j'entendais qu'on me fît parvenir mon pupille. Ces expressions assimilaient si fâcheusement l'enfant à un colis, que je résolus, par protestation, de l'aller chercher moi-même, avant de m'être seulement demandé si je consentais à me charger de lui.
11 est vrai qu'aux premiers mots de la lettre.
j'avais murmuré comme malgré moi : « J'ai un enfant » ; et celte parole involontaire trahissait peut-être bien une décision prise d'emblée. J'essayais d'y apporter après coup un peu de délibération et de calcul; mais je n'étais capable que de sentir. J'éprouvais une grande joie vague, aussi corporelle d'ailleurs que si j'en eusse dû le bienfait à mes miraculeuses pilules. Elle me paraissait un peu scandaleuse : j'essayais de me reprocher mon indilférence à l'égard de la mère, mais je ne pouvais songer qu'à l'enfant. J'essayais aussi de me rappeler au bon sens : que signifiait ce bonheur fou d' « avoir un enfant», comme je me disais? N'en avais-jepas eu deux, qui étaient bien la chair de ma chair? Et celui-ci était issu d'un autre père que moi ! Mais je renonçai bientôt à me débattre parmi toutes ces bizarreries. J'étais sur de me retrouver pendant le long trajet en chemin de fer, où mon activité intellectuelle devient toujours plus intense, et où j'aurais plus de quarante-huit heures à moi pour m'examiner.
Je goûtai encore plus vivement que d'ordinaire le plaisir du départ. Je commençai par m'abstenir de toute réflexion. Je voulais laisser se produire, sans y intervenir, la multiplication de mes facultés. D'ailleurs, j'étais parti le soir : je m'endormis tôt, je dormis bien ; si mon cerveau travailla, ce fut dans l'inconscience, dans l'indépendance du som-
meil ; et je me trouvai, dès le réveil du lendemain, en possession de toutes les clartés que je désirais, comme si l'interprétation de mes sentiments et de mes pensées se fût élaborée en moi automatiquement et à mon insu, pour n'être aperçue de moimême qu'une fois achevée.
Je reconnus d'abord que ma paternité artificielle procédait rigoureusement des mêmes instincts et me procurait la même plénitude de satisfaction que jadis mes paternités véritables. Je n'en revenais point, car le lien paternel est avant tout un lien de chair ; mais je découvris aussitôt maints arguments contre cette objection. La matérialité de l'enfantement compte pour la mère : pour le père, combien peu? Reste l'hérédité : mais si elle n'était confirmée par l'éducation, que demeurerait-il de la ressemblance des enfants aux pères ? On hérite des dispositions, des tendances, enfin les éléments d'un caractère, et non point un caractère tout fait; la composition de ces éléments dépend du milieu, des circonstances, des influences : outre que leur combinaison avec les éléments maternels les modifie, jusqu'à les rendre parfois méconnaissables. C'est lorsque l'enfant est fait qu'un père le forme. La paternité n'est pas une fois donnée : elle devient plutôt qu'elle n'est; elle s'acquiert, tandis que la maternité ne s'acquiert pas.
S'il me fallait enfin absolument, pour me croire
père, un titre matériel, je n'étais pas en peine de le produire : n'étais-je pas celui que Louise avait aimé, qui l'avait faite sa chose et marquée à son empreinte? Une telle possession est permanente, ineffaçable, et je me considérais, selon l'ordre de la Nature, comme seul auteur légitime de cet enfant, qu'un inlrus avait fortuitement jeté au moule fixé pour jamais par moi. L'amour anticipé que j'éprouvais déjà pour ce petit être inconnu, m'absolvait à mes propres yeux d'avoir si mal chéri, si peu regretté jadis, sa petite sœur presque mort-née, celle qui « était de moi », au sens étroit et populaire. Je réparais enfin mon péché, mon seul ^Tai péché, qui avait été de ne pouvoir pas aimer Louise; je rentrais dans les voies de ma destinée, je me réconciliais avec la nature : et je tressaillais d'une joie mystique, pareille à celle du chrétien qui se réconcilie avec l'Église.
11 me paraissait même plus efficace et plus noble, plus surhumain de me « réconcilier» ainsi, par l'entremise d'un enfant qui ne fût pas né de mes œuvres, qui ne pût être mon fils que dans les régions de l'idéal et par une manière de symbole. Ne souriez pas de ce style: n'oubliez pas que j'étais en voyage et que je rêvais. La logique, les procédés de l'esprit ne sonl plus tout à fait les mêmes, lorsque le corps est emporté d'un train vertigineux sur une grande roule, .l'ai tort de vous ra-
conter un songe froidement, et encore plus de l'analyser. Vous auriez tort aussi de le discuter : il n'était pas entièrement chimérique, il procédait de ma sensibilité plus que de ma raison, et la sensibilité ne feint pas ce qu'elle éprouve; j'étais heureux, on ne s'y trompe point, et le bonheur ne saurait être une illusion.
Gomme j'ignorais le visage de l'enfant que j'allais chercher, rien ne gênait ma fantaisie. Je pouvais l'imaginer à ma guise. Je lui attribuais une figure typique, aussi impersonnelle que possible, comme ces effigies que jadis on décernait aux athlètes vainqueurs, et qui portaient leur nom, mais ne reproduisaient pas leurs traits. Son nom même, je l'ignorais encore : je lui en donnais un symbolique, je l'appelais Euphorion.
Il était peu vraisemblable que la réalité s'accordât avec mes symboles : elle ne les contredit point cependant; même, elle y ajouta une particularité significative et saisissante. Lorsque l'enfant me fut amené dans le salon du consul de France où je l'attendais tout ému, je fus d'abord frappé de sa ressemblance à mon rêve, je reconnus en lui ma créature, le fruit de mon imagination; j'avais pressenti sa beauté, sa sérénité, la transparence de ses yeux pâles, si profonds mais inexpressifs, pareils aux yeux aveugles des statues. Mais quand je lui adressai la parole, il ne répondit pas. Élevé parmi
les gens du pays, dans une maison où sa mère seule savait le français, il ne l'avait jamais entendu parler et ne l'avait pas appris. Nous ne parlions pas la même langue ! Signe de la mésintelligence fatale des enfants et des pères : il était l'avenir, en qui je me flattais de revivre, et il ne m'entendait seulement pas; l'avenir entend-il jamais le passé? Et quelle vertu de consolation pouvons-nous dès lors attribuer à cette fiction d'une survie par la descendance, puisque les générations qui se suivent sont inconscientes de leur identité, et que leur inaptitude à se comprendre est la pire forme de l'oubli?
Mon cœur se serra. Tristement, j'emmenai ce petit par la main. Nous partîmes ensemble le même soir. Et sans doute il était curieux du voyage, des paysages nouveaux; mais il ne pouvait pas me le dire. Je le regardais, et je m'occupais de lui en silence. Je le fis dîner. Je m'enfermai seul avec lui dans l'étroite cabine du sleeping. Je Taidai à se mettre au lit, et je rangeai ses vêtements. J'éprouvai un soulagement lorsqu'il dormit, lorsque son silence eut une autre cause. Et longtemps encore je le regardai ; je l'interrogeais en moimôme : « Oui es-tu? Peu m'importe d'où tu viens. Je ne connaîtrai jamais le mystère de ton passé, qui est enseveli dans la mort, et que personne désormais ne peut révéler à personne; je serùi moi-
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même Fouvrier, je suis le maître de ton avenir; mais c'est le mystère de ton présent qui me tourmente, c'est ton âme close d'aujourd'hui. »
Jamais je n'avais eu à ce point la sensation d'un désastre. Je recou\Tai pourtant mon sang-froid, ma sagesse ne se démentit point. Je m'obligeai à sourire de ce que je ne voulais appeler ^qu'une déconvenue. Je ne tentai point de me dissimuler que je n'avais pas reçu ce coup de foudre d'amour paternel sur lequel je comptais, et qu'à la vue de cet étranger, de ce jeune barbare, j'avais senti mon cœur se barrer. Mais rien de tout cela ne me semblaiTirréparable. Les joies que j'avais crues prochaines étaient seulement différées. Est-ce moi, le ménagea si expert de mon propre bonheur, qui allais, dès le premier échec, inconsidérément y renoncer?
Avant qu'Euphorion eiit rouvert les yeux, j'avais arrêté déjà tout le dessein de ma future conduite ; j'avais résolu de le mettre dans une école hors Paris, pour ne le voir que le moins possible jusqu'au jour où, initié, il pourrait communiquer avec moi. Et je recommençais déjà d'escompter une joie nouvelle, celle de la révélation dont j'aurais la faveur tardive et d'autant mieux appréciée, quand il s'exprimerait à moi dans mon langage. Je pouvais bien d'ici là prendre un peu patience, je pouvais bien me donner un peu de mal ; et d'abord je profitai du loisir que j'avais pour cultiver la fleur de mon amour paterneL
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Vaudrait-il la peine de connaître l'évolution des sentiments si l'on ne tirait parti de cette science pour y intervenir et les diriger? La sensibilité peut obéir à des mobiles artificiels, et la volonté réfléchie lui est, à l'occasion, un utile, un légitime complice. J'imitai de propos délibéré le travail de la cristallisation. Je forçai mon attention à se fixer sur ce petit être que je voulais bientôt chérir, et dont l'idée se réduisait encore pour moi à une image, mais à une image de beauté.
Je me séparai de lui dès le retour, et cette sépalion me fut, hélas! une délivrance. Mais je ne cédai point. Par calcul autant que par devoir, je l'allai visiter régulièrement à chacun de ses jours de congé. îl apprenait le français, comme h cet Age, avec une rapidité extrême. Il a\ail seulement un peu d'accent, qui trahissait toujours son origine étrangère, et cela m'était cruel. Mais je me commandais l'indulgence : il la méritait par sa bonne volonté, et surtout par sa grâce puérile. Je n'avais pas moins de bonne volonté que lui. J'épiais mon cœur. Je sentais la fragile bouture d'amour y insinuer peu à peu les premiers filaments de ses racines. Oui, j'étais sur le point d'atteindre la belle récompense due à mes eiïorts ingénieux, à ma persévérance bien avisée... Un nouvel imprévu de la vie, une diversion brusque de ma pensée interrompit, faillit compromettre à jamais cette œuvre si délicate
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d'une paternité volontaire, rompre le lien qfui se formait entre mon fils adoptif et moi.
Un matin, j'étais en train de lire, ma porte défendue. J'essayais de réserver mes matinées à une apparence de travail, pour me donner l'illusion d'avoir encore une vie intellectuelle; et je me défendais contre les intrus avec d'autant plus d'acharnement que j'étais moins dupe de cette illusion. Dès que j'entendais sonner, une colère me prenait, je ne tenais plus en place, j'avais des démangeaisons de courir sus au fâcheux et de lui dire son fait... Je me contentais de me précipiter dans l'antichambre au-devant de mon domestique, et de lui répéter péremptoirement : « Je ne veux recev^oir personne, vous savez, personne ! » comme si la chose n'eût pas été ordonnée une fois pour toutes. Et puis, je rentrais chez moi, furieux de ce dérangement dont j'étais seul cause; mais je me dérangeais encore, dès que j'avais entendu battre la porte de l'escalier, pour demander : « Qui est-ce? » Car ma surexcitation nerveuse ne me permettait pas de supporter que quelqu'un vînt sans que je susse à l'instant même qui.
Je n'agis point ce jour-là différemment, et je jetai un cri de regret, de surprise, quand je vis la carte qu'on me présentait, que je reconnus de loin, avant d'être à portée d'y lire : Prince Serge Nicolaïé^^tch Yashvine. Je m'emportai contre mon
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domeslique, et lui reprochai avec la plus insigne mauvaise foi d'avoir enfreint mes ordres en renvoyant le prince Yashvine de son autorité privée ; je prétendis, ce qui était faux, lui avoir dit cent fois qu'il devait feindre d'ignorer si j'étais ou non au logis, demander aux visiteurs leur carte et me l'apporter d'abord.
Je rentrai dans mon cabinet tout échauffé. J'étais à coup sûr dépité, mais pas uniquement du renvoi de Serge. J'éprouvais un sentiment compliqué et confus, où une espèce de gène dominait. Il est clair que je me réjouissais à la pensée que Serge fût à Paris ; mais cette présence me semblait aussi peu compatible avec mes habitudes, imprévue, déconcertante, je devrais presque écrire : importune. Serge me paraissait cadrer mal, par son moral comme par son physique et sa tenue, avec le milieu parisien, et, d'avance, sa personne m'embarrassait. Je me reprochai ces réserves et, par la même occasion, d'avoir espacé, puis rompu mes relations épistolaires avec lui. Je me taxai d'ingratitude, je ne doutai point de sa fidélité : elle me loucha, mais je n'étais plus dans la note; et le sentiment de notre discordance accrut ma gène, au point de me suggérer l'étrange désir que Serge n'eût fait que traverser Paris, et que la rencontre une fois manquée me fut épargnée définitivement.
Il revint chez moi le lendemain, un peu |)lus tôt,
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et mon domestique, averti par ma colère de la veille, Tintroduisit sans crier gare comme j'étais en train d'achever ma toilette. Ce rappel de nos familiarités anciennes et du temps où nous vivions fraternellement dans la même chambre, n'était point pour dissiper mon embarras. La timidité respectueuse de Serge acheva de glacer notre abord. Je vis pourtant — je le connais si bien — que son cœur puéril débordait de joie; mais je ne sais quelle malice m'interdit de faire un geste ou de dire un mot qui lui permît l'effusion; et nous demeurâmes face à face plusieurs secondes, avec cette angoisse, ce serrement de cœur, cet affreux sentiment de vide qu'éprouvent après les longues absences les gens qui se sont tendrement aimés, parce qu'ils ne peuvent plus nier désormais qu'ils ne sont pas nécessaires l'un à l'autre. La contrainte fut si atroce, pour moi comme pour lui, que nous échangeâmes instinctivement un regard de détresse et de supplication réciproque. Ce qui nous sauva fut la poignée de main brutale de Serge : il me fit mal comme d'habitude, j'avais les nerfs crispés, les larmes me vinrent aux yeux. Ces larmes factices me détendirent. « Gomme je suis content de te revoir ! .» m'écriai-je, le tutoyant pour la première fois. Il était trop russe pour hésiter après cette invite à me saisir entre ses bras; et c'est ainsi que la glace fut rompue.
Nous nous relrouvàmes tels aussitôt que si jamais nous ne nous fussions quittés, et nous reprîmes la conversation où nous l'avions laissée la dernière fois. Nous traitâmes de but en blane diverses questions générales, sans nous instruire au préalable de nos affaires personnelles et de noire situation. Ce n'est qu'incidemment, par digression, avec des « au fait » et des « à propos », que je lui contai les principales de mes histoires, et que je sus de lui, entre autres, la résolution prise par sa mère de s'établir sans esprit de retour à Paris. La princesse en avait eu subitement assez de la vie russe : vous savez qu'elle est coutumière de ce genre de fantaisies. Elle venait de louer rue Barbet-de-.Iouy un hôtel fort grand et fort beau, entouré d'un vaste jardin.
Malgré l'avenir sans limites que cet établissement assurait à nos spéculations, nous continuâmes de mettre les bouchées doubles comme si le temps nous eût été mesuré. Nous fîmes dès ce premier entretien une revue sommaire de toutes nos idées, et nous dissertâmes, comme à Pétersbourg le jour de notre première rencontre, de otnni re scibili et quibusda7n aliis. Mais nous procédions avec plus de méthode et par développements alternés. Nos intelligences tour à tour se manifestaient l'une à l'autre sous un aspect chacpie fois nouveau ; et chacun de ces morceaux de bravoure
justifiait ainsi d'un nouveau motif notre joie de nous trouver réunis : si bien que nous ne pouvions pas nous défendre ni nous lasser d'exprimer cette joie en termes lyriques, et comme un refrain, à la fin de chaque couplet.
Quand Serge me quitta, j'étais ivre et fatigué de renouveau, comme après une première journée de grand air. J'avais la courbature. Une fois seul, je ne trouvai pas davantage le repos. Je ne cessai point de m'extasier sur l'invraisemblable de ma chance. Quelle bonne fortune pour moi que cette installation des Yashvine à Paris! Je la qualifiai d'abord de providentielle : mais ce mot choqua mon positivisme et je traduisis ma pensée différemment. J'observai que, dans la vie sociale ni plus ni moins que dans la vie matérielle, la fonction ou le besoin crée l'organe. Un célibataire se constitue fatalement le foyer d'adoption qui lui est nécessaire et auquel il a droit. Les Belgrand me faisaient défaut : à point nommé les Yashvine survenaient ; je ne perdais pas au change. Les Yashvine étaient pour moi une véritable famille. Certes, j'avais eu pour le pauvre Belgrand une affection que je ne reniais pas; mais pouvais-je la comparer à ma fraternelle tendresse pour Serge Nicolaïévitch, que je retrouvais intacte au fond de mon cœur après un sommeil de plusieurs années? 11 serait oiseux ou cruel d'insister sur la différence morale
des deux personnages : quel abîme aussi entre leurs intelligences! L'agilité, la souplesse d'esprit d'un Belgrand avaient bien pu quelque temps m'amuser : que valaient-elles au prix de l'érudition formidable, de la conscience de Serge et de son ardente imagination? J'oubliais qu'à maintes reprises, nous avions naguère senti la diversité de nos origines, nous nous étions heurtes ou méconnus ; ou bien, si je m'en souvenais, c'était pour me féliciter que mon foyer d'emprunt fut exotique : les vagabonds comme moi ont, à de certaines heures, la nostalgie de l'Étranger, ainsi que les autres ont, en exil ou en voyage, la nostalgie de leur patrie.
Je devais dès le lendemain déjeuner chez la princesse. J'étais si heureux que je l'étais sans discernement. Je me faisais fête même de revoir la princesse mère. Je fus refroidi à l'arrivée par la mine peu hospitalière des appartements d'apparat qu'il fallait traverser d'abord. Ils me rappelèrent les résidences royales que j'avais vues, auberges somptueuses, mais qui semblent peu achalandées, où l'on fait des séjours — où on n'habite point, et dont les meubles apportés expressément du garde-meuble y sont retournés dès que l'hôte auguste s'en va. Le vestibule était en effet peu garni, et de pièces tellement monumentales que l'on était tenté de ne les croire laissées Là que par
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>uite de l'impossibilité de les mouvoir. Des toile*^ grises, accrochées le long des murs, protégeaient sans doute des tapisseries, qu'on avait toute liberté de supposer magnifiques. J'admirai, mais sans passion, l'ordonnance de ce vestibule perpendiculaire à la rue et aboutissant à une manière de galerie des glaces en façade sur le jardin. A gauche était l'escalier d'honneur, menant aux salons du premier étage. J'allais le prendre quand on m'ouvrit, précisément de l'autre côté, une porte perdue sous tenture, une vraie porte de placard, derrière laquelle était dérobé un escalier en cassecou menant aux appartements privés.
Je trouvai M"'« Yashvine dans un boudoir Louis XV de style chinois. Je sentis une préférence pour ce luxe moins écrasant. La princesse y faisait bonne figure, malgré la sauvagerie de son aspect et la barbarie de son accoutrement. C'est que nous sommes habitués à voir les exotiques parmi les objets de luxe de provenance française. M""' Yashvine, à mon entrée, ne fit pas le plus léger mouvement, et elle parut, comme hier Serge, reprendre la conversation au point où nous l'avions laissée ; mais sa voix de tête me révéla qu'elle n'était pas insensible au plaisir de me retrouver, et je fus moi-même assez vivement ému. Serge Nicolaïévitch nous ayant aussitôt rejoints, nous passâmes dans la salle à manger Empire — cette bigar-
rure des styles est fréquente dans les habitations séculaires. On nous servit un grand déjeuner classique, d'excellente cuisine parisienne, sans autre note de cosmopolitisme que les zakouski à la russe et le café à la turque. Je pris alors congé de la princesse, et je suivis Serge dans ses propres appartements.
Il logeait au dernier étage de rhôlel, surélevé depuis peu. Il y avait un atelier de peintre, haut et clair, plus trois pièces inégales et fort basses de plafond, dont la plus petite lui servait de chambre à coucher, la moyenne de cabinet de toilette, et la plus vaste était arrangée en bain russe. Ici d'ailleurs, tout le décor était russe. J'avais, dès en entrant dans l'atelier, aperçu l'icône et la veilleuse. J'étais déjà tout de mon long couché sur un large divan de cuir noir. Je m'y sentais bien. Celte originale garçonnière me plaisait. Je m'y considérais chez moi, et je me promettais d'y fréquenter davantage que dans les imposants salons des étages inférieurs.
En quoi je m'abusais : dès ma seconde visite, M'^* Yashvine m'informa qu'elle prenait un jour, le jeudi, pour donner, dans l'intimité la plus stricte, à diner d'abord, el ensuite à causer. Elle me dit qu'elle comptait bien que je ne manquerais pas une seule de ces après-dînées, et elle m'y pria une fois pour toutes avec cette insistance déférente qui
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de sa part m'étonnait toujours : car je la savais entichée de naissance au point de ne pouvoir absolument pas admettre qu'un homme de rien comme moi fût fait des mêmes éléments qu'une femme comme elle, encore que cette différence de composition, si je puis dire, chimique ne fût point, à ses yeux, exclusive de l'affinité.
Sachant par expérience qu'elle appelait « causer » écouter des gens qui causent, comme les Orientaux regardent danser, je comprenais qu'elle eût ce désir de recevoir ; mais je me demandais aussi qui elle recevrait, ne lui connaissant à Paris d'autres relations que 31™^ Belgrand (qu'entre parenthèse elle avait eu soin de couper dès le premier jour.) Je fus donc, le jeudi suivant, fort surpris de voir assemblées dans le boudoir chinois une vingtaine au plus de personnes, mais qui me parurent bien former un cercle intime et avoir avec la princesse une entière familiarité. M""^ Yashvine voulut me présenter elle-même, usurpant sur son fils, et elle prit soin de marquer le cas tout particulier qu'elle faisait de moi. Elle me nomma, sans omettre un seul, tous ses invités, qui portaient les plus grands noms de France, qu'elle faisait suivre chacun d'une mention d'alliance ou de parenté : je vis tout ce qu'il subsiste encore de liens de famille entre les noblesses des divers pays d'Europe, et qu'une princesse Yashvine, débarquant chez
nous, y trouve un assez nombreux cousinage pour peupler du jour au lendemain ses salons.
Je sentis du même coup pourquoi ce monde est inaccessible, du moins théoriquement : on est de la famille ou non, nul ne peut rien contre le fait, et si vous n'êtes pas de la famille, ce n'est pas le préjugé seul ou le dédain qui vous exclut. L'impossible venait quand même de se réaliser pour moi. J'étais admis, et pas du tout comme un intrus. La déférence que me témoignait la princesse faisait impression ; Ton ne me regardait point de haut en bas : bien au contraire. Mes belles fréquentations antérieures me préservaient de tout snobisme. Je ne me défendais point cependant d'être llatlé, prisant le faubourg Saint-Germain plus que les autres aristocraties d'Europe (par chauvinisme, j'imagine). Ma curiosité aussi s'allumait; et puis rien ne m'amuse comme les coups de baguette, surtout qui font des miracles à mon profit.
Je m'intéressai dès lors beaucoup moins à Serge lui-même qu'à ce milieu nouveau où je lui devais de pénétrer. L'occasion était belle pour faire de la sociologie plus positivement. Je me proposai d'étudier ces gens-là sans parti pris ; et je m'avouai en passant que j'avais nourri contre eux jusqu'alors les plus sliii)ides préventions. J'avais d'eux une idée toute faite, où je n'étais personnellement pour rien, et cpic je devais tenir des bas-fonds de mon
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hérédité plébéienne : car elle était d'un élémentaire, d'un « roman-feuilleton », d'un « image d'Épi nal » à faire sourire. Je ne les considérais pas seulement comme des sots incurables, mais comme des sots tous pareils, taillés sur le même patron, conformes, physiquement et moralement, à un type. Je n'apercevais point chez eux, comme chez nous les plébéiens, de traits individuels, et ils me paraissaient aussi malaisés à discerner les uns des autres que les Japonais, les Chinois, les Nègres, ou mieux les animaux d'une même espèce.
Étant préoccupé contre eux d'une si extravagante façon, je ne pouvais manquer d'avoir des surprises en apprenant à les connaître mieux, et de faire des découvertes, plutôt à leur avantage. Ce fut leur physique naturellement qui attira d'abord mes regards, et, comme je vois vite, il me suffit d'un jeudi pour rectifier l'image arbitraire que je m'étais formée d'eux. Ainsi, je reconnus du premier coup d'œil ceux qui étaient pur sang (s'il en reste), et j'observai que les signes par où se manifeste la race sont en général l'opposé de ce qu'on appelle communément signes de race; que par exemple, et chez les femmes tout aussi bien que chez les hommes, elle s'accuse beaucoup moins par la finesse d'attaches et par la petitesse d'extrémités dites aristocratiques, que par une certaine puissance de charpente, une certaine grossièreté
(le l'ossature, et la hardiesse outrée de certaines courbes, notamment celle du nez ; — et je compris pourquoi les anciens portraits de grandes dames réputées belles nous paraissent le plus souvent fort vulgaires ou fort laids.
Je notai que, parmi ces pur-sang, les hommes avaient une élégance native et, si je puis dire, inaliénable, qui se fiit trahie sous n'importe quels haillons : ils n'avaient pas besoin d'être bien habillés, et ils l'étaient au reste fort mal pour la plupart, avec des fautes de goût incroyables ; en revanche, les femmes, qui ne l'étaient guère mieux, me parurent sensiblement gâtées par le provincial de leurs toilettes.
A ces exemplaires de la race conservés intacts se mêlaient quelques individus au contraire tout dégradés, rabougris, présentant les plus évidents signes de la dégénérescence. Entre les intacts et les dégénérés, je n'aperçus presque pas d'intermédiaires. Je relevai une nuance de physionomie très appréciable entre ceux qui étaient du Faubourg légitimiste, et ceux dont les pères avaient du servir la monarchie de juillet. Ces derniers avaient cependant assez déteint sur tous les autres pour donner à l'ensemble du groupe une sorte de tonalité bourgeoise : je n'entends point qu'on y était bourgeois comme les bourgeois d'aujourd'hui, qui ne le sont guère, mais comme ceux de ma j)re-
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mière enfance, qui n'ont commencé à détraquer leurs allures que vers l'époque du septennat. Leur type servait de transition entre celui de la vieille noblesse et celui de la noblesse d'Empire, où l'on retrouve du maréchal de Napoléon I" et du Louis-Philippe, dans un encadrement de chevelures et de barbes savamment jardinées, mis à la mode par les préfets de Napoléon IIL Tout ce qu'il y avait de bonapartiste chez la princesse Yashvine était grand, large d'épaules, un peu voûté, la tête en avant. Deux ou trois belles .Juives représentaient encore dans cette assemblée la part d'influence sémite ; et je n'aurais garde enfin d'oublier quelques adolescents porteurs de noms historiques, épris d'art décadent.
Cette définition des physionomies impliquait déjà une psychologie : car les âmes sont écrites sur les visages, et je ne sache même pas qu'elles puissent être écrites ailleurs. Je concluais donc de la diversité des figures à celle des caractères, que je pus au reste vérifier.
Je découvris, chez ceux que j'ai appelés les pur-sang, des vestiges d'une distinction d'esprit correspondante à leur élégance. Chez les descendants des parlementaires et des doctrinaires, je retrouvai quelques-unes de mes propres idées sociales, du moins sous une forme de préjugé. J'étais si persuadé de l'ignorance de tous ces
nobles que, par réaction, j'attachai trop de prix peut-être à une apparence qu'ils avaient d'érudition historique. Ils savaient du moins assez complètement chacun Thistoire de leurs origines et de leur famille, avec quelques tenants et aboutissants. Ils afTectaienl même parfois des allures de fouilleurs d'archives et tiraient vanité de posséder à domicile des secrets d'État. Ils ne les livraient pas volontiers. Ceux toutefois qui continuaient des noms impériaux étaient plus communicatifs que les autres, et racontaient comme de vieux soldats, à défaut de campagnes qu'ils eussent faites personnellement, celles de leurs grands-pères. J'accordais à ces récits une attention, une créance trop complaisante aussi peut-être, et un .intérêt trop prévenu. Enfin quelques-uns avaient des spécialités qui me donnaient le change sur leur valeur : ainsi deux ou trois connaissaient à merveille le vieux Paris ; un autre était renommé pour sa compétence d'antiquaire ; — heureusement, car il ne vivait que de trocs de bibelots.
Les jeunes, sans me plaire autant, me touchaient par une espèce de bonne volonté. Encore (|ue la plupart fussent un peu bornés, et je dirai même hébétés, ils ne voulaient absolument pas n'être que des porte-noms, ils prétendaient à exister par eux-mêmes. Et les uns s'essayaient à la littérature, principalement à l'incohérente; les autres, plus
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posés, s'adonnaient à la politique, et répétaient assez fidèlement des choses de Joseph de Maistre ou de Donald qu'ils tenaient de seconde ou de troisième main.
Vous apercevez que c'est les jeunes que je jugeais le plus défavorablement : ils ne laissèrent point cependant de me faire illusion au début ; ils me corrompirent par la flatterie. J'ignore ce que Serge Nicolaïévilch (qui les méprisait d'ailleurs) avait pu leur dire de moi, ou bien ce qu'ils imaginaient de mes capacités authentiquées par des diplômes ; mais ils m'accueillirent comme de timides débutants accueillent un maître. Les adultes ne me témoignèrent pas une moindre considération ; et dans ce milieu où j'avais pu craindre d'être traité en domestique, j'obtins de prime abord l'autorité.
L'aptitude oratoire consiste à peu près uniquement, selon moi, dans la certitude d'être écouté. J'étais si sûr de l'être que je me découvris subitement un talent, ou plutôt une extrême facilité de parole. La mode étant à l'idéologie, et même au mysticisme politique, je pouvais suivre ma pente et disserter tout mon saoul sans excéder mes auditeurs. Je n'avais pas non plus besoin de modifier mes idées pour les leur rendre agréables. Bref, je me trouvai improvisé le théoricien du salon Yashvine ; et comme tous les hôtes de la princesse se
disputèrent l'honneur de m'avoir aussi chez eux, je me ramifiai ; je devins le théoricien du clan ; j'acquis, avant de pouvoir comprendre moi-même comment cela s'était fait, une de ces situations de leader, une de ces réputations soudaines et inexplicables, assez fréquentes, en somme, à Paris, où elles sont aussi fort précaires.
Ce qui faisait la solidité de la mienne, c'est qu'elle ne reposait sur rien de réel que je pusse perdre après l'avoir gagné. Je sentais tous les avantages d'être une individualité sans mandat, et moins que jamais je pensais à en briguer un. Je n'étais pas même journaliste, et comme je m'en félicitais! Il fallut pourtant céder sur ce point. Je fus cité d'abord, puis interviewé ; enfin je ne pus me refuser à prendre la plume. Ce fut d'abord pour user du droit de réponse; mais je fus obligé de signer aussi quelques articles. Je le fis avec beaucoup de répugnance. J'attachais peu de prix à une réputation si aisément acquise, mais je ne voulais pas la risquer : elle m'amusait. Elle me paraissait analogue à celle de ces écrivains chefs d'écoles qui ne doivent leur gloire qu'à leur abstention, et qui se perdent dès qu'ils ont la maladresse d'écrire. J'eus le pressentiment d'un accident de ce genre lorsque je corrigeai mes premières épreuves.
Autre chose encore me troubla. J'avais envoyé ma copie à un journal bien pensant, dont l'aspect
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même était suranné. Je ne pouvais guère soutenir ailleurs les doctrines que vous savez, et ma collaboration à cette feuille antédiluvienne — je veux dire anté-révolutionnaire — m'avait paru d'abord toute naturelle : elle me le parut beaucoup moins lorsque je me vis imprimé tout vif. Je me sentis déplacé parmi les fossiles qui me flanquaient. Bien que je n'eusse professé que des idées qui étaient les miennes, j'avais menti au moins à mes origines : cela inquiète toujours la conscience. J'éprouvais une honte vague, une honte d'apostasie ; j'étais, à mes propres yeux, un peu déshonoré. Je ne crois pas que jamais personne ait eu si peu de joie à lire pour la première fois sa signature au bas d'un article. J'étais transi d'une sorte de peur fort dissemblable à l'émotion ordinaire des débutants : car j'allais jusqu'à souhaiter que ma prose passât inaperçue. Celte peur devint une véritable phobie de la publicité. La seule vue de mon nom dans un journal me causait une angoisse. Il fallut pourtant bien me faire une raison : je ne pouvais plus restreindre ma notoriété. Je m'étais aventuré hors de mon cercle intime d'admirateurs ; on ne se gênait plus pour discuter mes idées au dehors, et vous savez sur quel ton maintenant on discute : j'eus la faiblesse d'être sensible aux injures.
J'étais pusillanime parce que je ne me sentais pas en sécurité, même, surtout peut-être, parmi
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mes coreligionnaires accidentels. Les sympathies d'origine sont les seules fortes : celles qui ne procèdent que d'une identité de doctrine sont précaires et révocables. Mes idées étaient assurément sympathiques à mes amis du Faubourg; mais, de ma part, elles leur semblaient peu normales, au même titre que les idées de Serge — qui n'en demeurait pas moins prince pour ôtre anarchiste, émancipateur, éducateur de paysans, tandis que je demeurais bourgeois malgré mon goût de la hiérarchie et ma haine de l'égalité. J'étais l'ennemi héréditaire, devenu alhé. Cette alliance les étonnait un. peu, et moi elle me rendait confus, comme l'Italie son alliance avec l'Autriche.
Ce n'était pas excès de scrupule. Je commençais d'apercevoir, à m'examiner de plus près, que ma conscience ne s'alarmait pas sans motif. Je vous ai dit que je ne professais pas d'idées qui ne fussent les miennes : soit, mais il ne faudrait pas conclure de là à mon indépendance absolue. Même en admettant que je n'eusse pas un peu plié mes idées à mon public, j'étais désormais obligé de m'en tenir à ces idées-là, comme aux seules que je lui pusse faire avaler. Je n'avais d'existence qu'autant que je demeurais d'accord avec lui : je n'étais donc plus libre d'évoluer, je n'étais plus maître de mon opinion. Et déjà cette contrainte me révoltait ; j'étais humilié de me sentir politicien au pire sens
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du mot, à la merci de mes partisans et des circonstances.
Il est une question sur laquelle j'avais dû transiger, ou dissimuler : la question religieuse. J'essuyais à tout propos des conversations bien étranges sur ce sujet. Mes interlocuteurs, qui avaient la foi du charbonnier, me semblaient tombés d'une autre planète. Certes, on ne me demandait pas de feindre les croyances que je répudiais ; mais je m'étais docilement rangé à la doctrine des catholiques par raison d'état, qui revient à dire qu'il faut une religion pour le peuple. Je vous ai marqué ailleurs que cette doctrine me répugne et pourquoi : j'y avais pourtant consenti, non par un mensonge délibéré, mais, ce qui n'est guère plus honorable, et qui est plus grave, par force. La direction de mon intelligence m'échappait donc : je le voyais et n'y pouvais rien. J'étais dépossédé de moi-même, j'avais perdu mon ombre ; je devins en proie à une épouvante superstitieuse.
C'est alors que des événements, dont je n'ai pas à vous faire ici l'histoire, qui est d'hier, remirent les divers partis en état de guerre ouverte, forcèrent les individus à dépouiller leurs apparences et à s'affirmer sans tempérament. Les sensibilités eurent ici plus de rôle que les intelligences, et en effet je sentis, du premier jour, que je n'étais pas le semblable de ces gens-là, que nul intérêt
social, nulle chimère de raisonnement ne me ferait jamais leur semblable. Sans doute, si j'avais voulu rester conséquent à mes théories, eussé-je dû les approuver sur certains points. Je n'eusse point fait acception de leur façon inintelligente d'avoir généralement tort et même quelquefois raison. Mais ce n'est pas de quoi il s'agissait. Tout mon être criait contre eux. Je voyais rouge. La Révolution se réveillait au fond de moi, de moi qui l'avais critiquée aux heures pacifiques, avec une si dédaigneuse ironie. Ses principes me tenaient au cœur, son idéal restait ma foi, je n'étais pas dégrisé de son ivresse, j'étais encore égal à ses fureurs, et je redevenais terroriste vis-àvis des petits de ses victimes.
Je me découvrais une àme de Jacobin ! C'est la découverte la plus inattendue que j'aie jamais faite en moi, où j'en ai fait de bien surprenantes : celle-ci m'ei'it égayé, si, en une telle crise, j'avais été capable de dilettantisme. Mais il ne s'agissait point de rire : il s'agissait de conformer mes actes à mes idées. Ma conduite m'était tracée : je devais rompre avec le parti où je n'étais plus qu'un faux frère, et je n'y eusse point manqué si une nouvelle entrée de personnages n'avait changé brusquement ma résolution.
Un jeudi, que je croyais venir chez la princesse Yashvine pour la dernière fois, j'y trouvai deux
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passants dont je connaissais l'un : le marquis de Theuil et sa jeune femme. J'avais entrevu le marquis à Constantinople, où il était conseiller d'ambassade. Il avait quitté la Turquie presque en même temps que j'y arrivais. Il s'était acquitté à son honneur de plusieurs missions délicates, qui le mettaient enfin hors de pair. Il dirigeait quelque temps notre ambassade de Washington, et concluait un mariage américain qui le faisait puissamment riche. Il menait d'être nommé ambassadeur à Constantinople pour sa particulière expérience des procédés turcs : on comptait qu'il saurait mieux que personne en finir avec diverses affaires inextricables, celle notamment où je me trouvais intéressé.
Le marquis de Theuil appartenait au groupe que j'ai appelé des pur-sang. Il était très grand, mince, d'un blond pâle. Son teint exsangue et l'étriqué de ses épaules suggéraient à première vue des doutes sur sa santé : il y répondait sans y penser par de soudains gestes de force qui trahissaient l'athlète, donnant à croire que, si son corps était fait de peu de matière, c'est qu'il l'était d'une matière de choix, métallique plutôt que charnelle, d'une résistance et d'une densité invraisemblables. Je pensais à lui lorsque, précédemment, je vous ai parlé de leur élégance native que les plus fâcheuses confections ne gâteraient point. J'ai en elfet ra-
remenl vu homme moins soucieux de son vêtement et mieux habillé de n'importe quoi, plus correct sans y prendre garde, plus distant bien qu'il fût, au vrai, affable, modeste et discrètement tendre. Si j'osais parler « d'âme de cristal », je dirais que ses yeux déteints révélaient une âme de cette sorte. Son hérédité était particulièrement heureuse : il n'avait qu'à continuer une tradition d'honneur datant de sept ou huit siècles, et que pas un de ses ascendants n'avait, par chance, interrompue. Comme pas' une femme de sa maison n'avait non plus été suspecte, il possédait aussi ce privilège d'être absolument sûr de son droit au nom illustre qu'il portait.
Différemment de la plupart de ses pairs, Theuil était d'une bonne intelligence moyenne et fort convenablement instruit. 11 était ancien lauréat de Stanislas. Il avait passé tous ses examens, y compris ceux de la Carrière, où il était entré par tradition de famille et où il avait fait le beau et rapide chennn que je vous ai dit. Il n'en lirait aucune vanité ni même aucune satisfaction. J'observai cette bizarrerie, que, tout en exerçant un métier, il était travaillé du môme ennui que les oisifs de sa caste. Il se prenait pour un inutile au même litre qu'eux : il en souffrait, ne s'apercevant point que sa naissance ne l'avait jamais empêché de valoir personnellement, et méconnaissant les services qu'il avait
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rendus, le grand rôle qu'il avait joué. Ses facultés étaient supérieures, raais diminuées par une méfiance de soi, qui accusait seule chez lui la fatigue d'un sang trop vieux; et son enjouement naturel se voilait d'une mélancolie, qui était la mélancolie de sa race à la veille de s'éteindre.
L'incompatibilité de cet homme charmant et de sa femme semblait évidente rien qu'à les voir. La marquise avait une aussi caractéristique façon d'être belle que lui d'être distingué. J'ai toujours eu beaucoup d'attrait pour la beauté anglo-saxonne, pour sa splendeur et pour sa candeur surtout; mais la beauté américaine est bien autre chose, ou plutôt la l3eauté anglaise n'est qu'un élément, parmi d'autres, de la beauté américaine. Cette race composite, et pourtant si bien fondue qu'un lype proprement américain a fini par se dégager, cette race factice réalise la conception des anciens artistes qui prétendaient emprunter à plusieurs modèles leurs perfections fragmentaires pour les ajuster ensemble et former un idéal unique. L'idéal du Nouveau-Monde rappelle prodigieusement celui des anciens Grecs, et je n'ai jamais rencontré de femme vivante qui plus que la marquise de Theuil ressemblât à une statue. Elle portait cependant la toilette avec une élégance dont la beauté véritablement sculpturale est d'ordinaire exclusive; elle avait aussi les finesses d'extrémités et d'attaches
qui manquent aux statues grecques, et que je vous ai dit qui manquaient le plus souvent aux femmes nées : de sorte qu'elle m apparaissait, en ce milieu ^ d'aristocratie, la seule beauté aristocratique, elle « qui ne connaissait pas son grand-père » et dont le père « s'était fait lui-même », comme on dit là-bas. La petitesse de sa tête était selon le canon classique, mais n'indiquait pas une subordination de l'intelligence aux facultés plus animales : car ses yeux brillaient d'une flamme extraordinaire de curiosité, d'esprit et de hardiesse.
Vous savez ma doctrine de l'amour : elle est très métaphysique, et j'ai cru devoir user d'un jargon technique pour vous la développer; mais j'aurais pu tout aussi bien me contenter des expressions vulgaires qui signifient que les amants sont prédestinés l'un à l'autre et se reconnaissent dès qu'ils se voient. Cette façon de parler n'est pas moins scientifique ni rigoureuse : il n'est point rare que le bon sens ou le génie populaire formule ainsi les vérités éternelles, avec l'inconscience, mais avec l'infaillibilité, la précision de l'instinct. Je crois que l'amour — j'entends celui qu'un vœu de la nature légitime — a toujours des causes profondes; mais je crois aussi qu'il ne peut naître ni évoluer régulièrement que si ces causes nous échappent : nous n'en devons être avertis que par des signes apparents, qui ne sont d'abord in-
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telligibles qu'à notre cœur, et dont nous abolirions le prestige si notre raison les interprétait. Il nous est loisible de réfléchir une fois émus, et quand notre critique n'a plus le malfaisant pouvoir de supprimer le fait acquis ni d'en arrêter les conséquences.
Je prétends donc que l'amour est toujours instantané, et que le coup de foudre est une règle sans exception. S'il vous souvient encore, après si longtemps, démon premier amour puéril, et de la nymphe qui, sur la plage d'Élretat, pour la première fois me révéla mon idéal de la beauté féminime, vous n'avez pu lire le portrait que je viens de vous tracer sans y reconnaître l'épreuve enfin parfaite de cet idéal permanent dont ma nymphe d'Etretatfut l'ébauche. Et vous ne serez pas étonnée qu'à l'instant même de mon entrée dans le salon de la princesse Yashvine, à la vue de la marquise de Theuil, j aie tressailli comme un homme à qui Ton frappe sur l'épaule : « Ecce feinina... »
Je sentis du même coup certitude, surprise et joie. La certitude d'aimer n'est pas discutable : c'est par intuition qu'on l'acquiert. Ma surprise et ma joie venaient de reconnaître mon cœur habile une fois encore à l'amour, et peut-être plus que jamais, alors que je ne l'espérais plus : l'adoption de Tenfant d'un autre n'impliquait-elle pas une arrière-pensée d'abdiquer? Mais abdiquer l'amour,
c'est avoir commencé de mourir: je ressuscitais! Je ressucitais jeuue, ou plutôt sans âge; car Tamour procure une joie qui participe de son éternité, et son miracle nous soustrait à la loi du temps.
Il nous soustrait également — j'entends cet ■ amour-là — à toutes les lois sociales et morales, qu'il prime; il est, de droit, par-delà le bien et le mal : et c'est pourquoi je ne regardai môme pas que ses ambitions d'abord infinies, et déjà même son existence, lésaient un homme pour qui j'éprouvais de l'estime et de la sympathie. Mais s'il dédaigne de s'asservir aux principes de la petite morale et aux ordinaires préjugés sociaux, ce n'est pas qu'il craigne le terre-à-terre : il est, au contraire, merveilleusement, pratique; sa politique est celle des résultats. Et comme il ne souffre point de délai du moment même de sa naissance à l'entreprise de sa réalisation, j'avisai dès lors aux moyens de renverser toutes les barrières qui pouvaient provisoirement me séparer de mon objet.
Je ne me heurtai pas d'ailleurs à la moindre difficulté. Il va de soi que le marquis de Theuil me présenta dès ce premier soir à la marquise, ni plus ni moins que tous les autres figurants du salon. Cette présentation ne fut pas si absolument sans conséquence que je pensais qu'elle dût èlre. Je vous ai dit la modestie de Theuil et sa méfiance de soi : son
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air de s'effacer lorsqu'il vous nommait à sa femme, semblait un aveu tacite des mille raisons que \ ous deviez avoir de l'intéresser et de vous intéresser à elle, lui-même ne comptant plus. On se trouvait tout de suite de plain-pied avec elle par contraste de l'abaissement du mari.
Il outra le procédé en ce qui me concerne, et me mit au-dessus, non seulement de lui, mais des autres : il ne faisait pas de ses pairs, somme toute, beaucoup plus de cas qu'il ne faut, et sa modestie personnelle devenait, à l'occasion, collective.
La marquise ainsi avertie ne prit garde qu'à moi et ne parla qu'à moi durant toute cette soirée. Elle ne se soucia point, même pour la forme, de ne pas faire de jaloux. Un entretien de prime abord si familier n'eût point demeuré cinq minutes sans équivoque avec une française; mais la droiture virile de M""' de Theuil et sa drôlerie froide ne pemettaient point de glisser à la galanterie. Autour de nous, la conversation était générale, et il s'y émettait de ces choses qui, depuis quelques semaines, me faisaient dresser les cheveux sur la tête. Nous n'y prenions point de part ni l'un ni l'autre, mais nous écoutions pour nous moquer. Elle faisait de temps en temps, à demi-voix, pour moi seul, une remarque juste et mordante : elle avait le sens de la caricature, le don de la définition
pittoresque, et son accent nasal faisait valoir son ironie. Je lui savais gré d'oser dire ce que je pensais. Nous nous entendions à merveille, étant seuls de notre opinion, et notre commun mépris secret du personnel environnant était entre nous un commencement de mystérieuse intelligence.
Mon imagination s'en autorisa pour brûler toutes les étapes : comme rien ne l'entravait, elle atteignit de plein saut l'extrême de l'amour, et le désir fut contemporain de la première vue. Notre commerce réel se développa nécessairement beaucoup moins vite. Nos entrevues ne furent longtemps qu'hebdomadaires, et encore je tremblais toujours que M""" de Theuil ne manquât un jeudi. Nous ne pouvions nous rencontrer que dans une maison tierce, où nous étions à part, mais point seuls, et notre plus grande intimité ne consistait qu'à baisser la voix. Nous avions eu du premier jour ces façons libres qui sont naturelles à deux personnes du môme clan ; mais depuis lors notre familiarité ne faisait aucun progrès. La disparate enfin était si marquée entre nos rapports imaginaires et les réels, que j'avais l'impression bizarre d'aimer passionnément M"^^ de Tlieuil hors de sa présence, et, en sa présence, de ne l'aimer plus.
Je voulus, pour me rassurer, l'obUger à se rendre compte de la fatalité qui, selon moi, nous rapprochait; et je ne |)erdis pas une occasion de lui faire
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sentir que nous étions, parmi cette bande de gens nés, les seuls plébéiens. Je fus bien étonné de ce ([u'elle me répondit un jour, avec un singulier mélange de sarcasme et de sérieux. Elle me laissa entendre, plutôt qu'elle ne me dit, que ses ironies à l'égard des gens du monde n'étaient pas exclusives d'un certain snobisme, conscient et délibéré. Elle se faisait assurément peu d'illusions sur la valeur morale et intellectuelle du monde ; mais elle ne jugeait pas qu'il fût encore dépossédé de son privilège d'être le milieu le plus raffiné en civilisation, et par conséquent le seul où une femme de son prix pût respirer. Elle n'admettait point qu'elle eût fait un marché de dupe en échangeant sa dot énorme contre un grand nom français.
Ce trait me parut bien caractéristique de sa race. Je fis à ce propos réflexion qu'il était singulier que je fusse toujours en amour avec des étrangères, quand je ne croyais point qu'elles pussent manquer de devenir un jour ou l'autre incompatibles avec moi, par quelque point de leur intelligence ou de leur sensibilité. Une telle façon d'envisager le mariage me semblait, à moi, surprenante. Je n'étais d'ailleurs pas plus apte à comprendre le mari que la femme ; ni qu'un homme si droit, si honnête, d'une moralité, selon les idées courantes, fort supérieure à la mienne, eût trouvé tout simple de vendre son nom contre six cent mille livres de rentes ; ni qu'une
femme supérieure eût borné ses ambitions à faire cette emplette et à en jouir après. Ces étrangetés m'eussent diverti en toute autre circonstance : elles ne firent pour le moment que me troubler et me refroidir. Je devinai aussi que mon plus sérieux obstacle serait l'honnêteté commerciale de la marquise, et qu'elle manquerait d'autant moins à ses engagements conjugaux qu'ils étaient les clauses d'un marché.
Mais l'amour ne dépend point du raisonnement, et la démonstration préventive de l'insuccès n'a sur lui aucun effet de veto. Les incompatibilités même que maintenant j'apercevais entre M°° de Theuil et moi, qui semblaient nier notre harmonie préétablie, ne pouvaient point m'en retirer la certitude : car je l'avais acquise par intuition, et il n'y a point de preuve contre le témoignage de la sensibilité. Mon cœur, une fois mis en branle, continuait donc machinalement sa fonction d'aimer. Les phases d'un amour normal s'y succédaient selon leur ordre habituel ; et lorsque je fus au moment où l'aveu devient nécessaire, je ne me sentis pas libre de le différer quand même je l'eusse jugé inopportun.
Je ne fis pas beaucoup de diplomatie. Je saisis la première occasion. M""* de Theuil m'ayant demandé sur ces entrefaites pourquoi je n'avais jamais seulement posé une carte chez elle, je ne lui
répondis que pour la forme qu'elle ne m'avait non plus jamais autorisé à lui rendre visite ; mais j'ajoutai aussitôt, d'un ton brusque et dramatique, que j'irais dès le lendemain lui donner l'explication de ma réserve. Elle parut surprise, et m'interrogea d'un regard où je voulus lire qu'elle me devinait. J'eus de nouveau le sentiment de notre accord éternel, le pressentiment de notre prochaine complicité. Oubliant ce que je savais de son caractère et de ses préjugés, je recommençai de l'imaginer toute neuve, instinctive, presque sauvage, proche encore de la nature en même temps qu'affranchie de toute contrainte par l'autorité de sa fortune, et disposée en conséquence à se passer toutes ses fantaisies.
Un hasard de la conversation fit que dans l'instant même elle confirma ce jugement, d'ailleurs faux. On parlait d'une de ses compatriotes récemment mariée à un Anglais, et dont les aventures défrayaient la chronique scandaleuse des cinq parties du monde. On blâmait principalement l'ingénuité de la dame, qui déclarait, paraît-il, à tout venant combien il lui semblait naturel et sans importance de prendre son plaisir où elle le rencontrait. M"^ de Theuil approuva hautement cette licence, avec un aplomb tranquille. Son ironie nasale lui permettait de proférern'importe quelle énormité : on ne savait jamais au juste si elle parlait ou non
sérieusement ; et elle eut, en particulier cette fois, si bien l'air de se moquer, que Theuil, qui n'aimait guère ces incartades de langage, ne fronça pas même le sourcil. Je fus seul à soupçonner d'une intention les bizarres paroles de la marquise; je les interprétai dans le sens de mes intérêts ; et quand je fus, le lendemain, lui faire ma visite, j'y allai comme à un rendez-vous décisif.
Les contradictions decette âme multiple meréservaient un dernier étonnement. Dès l'antichambre, je fus pris à la gorge par une odeur d'éther, qui me déconcerta, si je puis dire, autant qu'elle m'incommoda. M"^ de Theuil était à mes yeux l'image même de la santé, de la santé morale et de la santé physique. Non seulement je ne pouvais pas admettre chez elle une perversion, mais il me paraissait déraisonnable qu'elle fût même souiïrante. Je la trouvai si différente d'elle-même, les yeux égarés, le teint pâle, que mon désir n'aurait pas dû la reconnaître, et que je me reprochai comme un égarement d'être ému par sa déchéance plus que jamais encore par sa beauté.
Le décor même me paraissait équivoque. Theuil n'étant que de passage à Paris, et pour trois mois, n'avait point voulu faire une installation, ni descendre à l'hôtel : il avait pris un appartement meublé. Ce garni était luxueux, mais c'était un garni, aisément suspect. L'odeur d'éther y semblait, plus
qu'ailleurs, gênante et significative. Il était déplaisant de voir cette femme-ci étendue comme une mourante sur une chaise longue, où d'autres avaient reposé peut-être d'inavouables lassitudes.
— Dieu! m'écriai-je, êtes-vous malade? Et je saisis sa main que je n'osais point baiser comme de coutume, mais que je pressai avec force.
Elle secoua la tête. « Je m'ennuie », 'réponditelle, d'une voix si grave, que je fus pénétré d une sorte de respect de cet ennui qu'elle bâillait. Elle ajouta, en me regardant fixement : « J'ai bupour me donner le courage », et je pensai, dans un éclair : le courage de quoi? Puis, je lui demandai, assez sottement, si elle avait cette habitude; et elle me répondit, avec son assurance tranquille, que oui, quand elle s'ennuyait trop.
Ce brefdialogue suffît à retournerl'idée que j'avais d'elle. Je l'avais crue saine, parce qu'elle débordait de vitalité; mais l'excès même de son tempérament était le contraire de la santé, qui est un équilibre. Elle échappait à l'hygiène et à la morale commune. Non qu'elle fût sans principes ; mais elle en avait un, du moins, bon à tout : donner toujours le maximum de sa force, quel que fût l'objet où elle l'appliquât — ce que les Américains appellent « battre le record ». Elle n'était pas à la merci de ses instincts, mais elle se faisait une loi de ne les asservir à aucune
loi, et ce parti pris d'indiscipline devenait une manière de discipline.
Nous devions nous entendre sur ce terrain. Je le lui dis, et qu'il ne s'agissait plus de la sympathie fragile et imaginaire que j'avais cru d'abord qu'établissait entre nous notre isolement de plébéiens égarés parmi des nobles; la cause de notre alliance était plus profonde et plus efficace : nous nous étions pressentis naguère, nous nous reconnaissions aujourd'hui, deux êtres exceptionnellement, également libres, moi par l'abolition de mes préjugés, elle par le pouvoir de son argent. Et je la gourmandai de son ennui, comme d'une faiblesse ou d'une inconséquence, parce que l'ennui naît de la gêne, et que nous n'acceptions, ni elle ni moi, nulle gène, et que nous les supprimerions toutes et l'ennui, si nous nous liguions en secret.
Je lui parlais d'une voix basse et sourde, si près de son visage que ses lèvres buvaient mon souffle, mes paroles la caressaient. Je ne saurais vous écrire ce que je lui dis. Les historiens littéraires d'autrefois refaisaient en beau style, a leur guise, les harangues prononcées en public; mais il est justement deux sortes de discours que l'on ne peut reproduire après coup et de sang-froid : ceux que l'on a tenus à une foule et ceux que l'on a tenus à une femme. Chaque mol de ces improvisations passionnées naît du contact de l'orateur ou de
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l'amant avec la foule ou avec la femme à laquelle il parie. Celle qui les entend les suggère à celui qui les prononce, et leur justesse ne dépend que de leur opportunité. Comment les fixer ensuite par écrit? Sur le papier, ils n'ont plus de sens. Il faut qu'un discours écrit soit une preuve déduite : la parole ne raisonne pas les volontés, elle les entraîne; elle ne persuade qu'au physique. Elle n'est qu'accessoirement l'interprète de la pensée : en amour, elle agit surtout de même qu'un geste ; elle prend et elle retient, comme on enlace ; et nul ne saurait déterminer l'instant où le verbe achève de se préciser en étreinte.
Je déterminai du moins celui où se dissipa mon ivresse. Je connus que j'avais repris possession de mon jugement lorsque je regrettai, pour la dignité de notre amour, le caractère équivoque du cadre, que les licences mêmes de notre amour venaient d'accuser encore davantage. L'accent ironique de M"^ de Theuil m'avertit qu'elle avait recouvré, en même temps que moi, le contrôle de son instinct. Nous ne détournâmes point les yeux l'un de l'autre, nous ne prononçâmes point de paroles inutiles, nous n'étions pas inquiets ni embarrassés ; notre amour était déjà une habitude.
Durant tout le mois que le marquis et la marquise de Theuil dememèrent encore à Paris, nous nous aimâmes en toute sécurité. Notre accord
était si absolu que nous n'éprouvions nul besoin de le commenter. Nous ne passions pas des heures à « nous expliquer nos caractères », comme je faisais jadis, ta Brenz, avec M""" Richter, avec qui d'ailleurs je ne faisais pas autre chose. Je n'ai jamais eu de liaison plus étroite : je n'en ai jamais eu de moins psychologique. La sentimentalité même était, si je puis dire, sous-entendue entre nous ; et lorsque nous nous abordions hors la présence de témoins, nous nous donnions la main comme deux camarades. En vérité, elle était pour moi un ami aux heures où elle n'était pas une maîtresse.
A ces heures même, elle m'étonnait par une façon d'être amoureuse, qui n'était, au vrai, que naïve et naturelle, et qui, pour cela justement, me semblait à peine féminine : car c'est l'œuvre lente de la civilisation et de l'hérédité qui a diiïérencié de la notre la sensualité des femmes, au point que les mots de désir et de plaisir n'ont plus pour elles le même sens élémentaire que pour nous. M""" de Tlieuil ne les entendait pas différemment de moi. Je vous ai dit qu'en amour j'étais « l'ingénu » : elle aussi, ce qui est rare, et d'un incomparable agrément, à mon goût du moins. En ceci encore, nous étions moins amants que camarades, avec tous les avantages d'être amants. Nous avions le même entrain, le même appétit, la même gaîté, la même santé de jeunesse; et rien ne nous rapi)elait (jue
nous nous étions aimés pour la première fois un jour d'ivresse maladive, dans une atmosphère viciée.
Elle ne se trahissait femme que par une continuelle peur d'être surprise. Elle démentait bien ce que j'avais préjugé de sa hardiesse! Pour chacun de nos rendez-vous, elle prenait des précautions infinies, et le moindre propos malveillant l'affolait. J'avais le sentiment très net que, si jamais notre intrigue était publiée, elle se croirait perdue et n'y survi^Tait pas. Sauf cette faiblesse, elle était bien autrement solide et assurée que moi. Le peu de domination que j'exerçais sur elle ne me venait pas d'être l'homme et elle la femme, mais d'être l'amant et elle Taimée. Encore était-elle si peu passive que cela ne marquait guère, et je ne gardais, en fin de compte, sur elle, que la supériorité de celui des deux qui aime plus.
Non pas qu'elle m'aimât précisément moins : mais mon amour était plus vital "que le sien, si je puis dire. Je pouvais si peu m'imaginer désormais vivant sans elle que l'idée même d'une séparation me demeurait inconcevable, et que son prochain départ ne me troublait pas. Sans hésiter, sans même la consulter, j'avais résolu de la suivre à Constantinople. Je ne manquais point d'excellents prétextes, la mission de son mari ayant pour principal objet le règlement de mes affaires. En vérité, ma pré-