‹ Confession d'un MalheureuxChapitre 22 sur 65 · DE JUSTIN-EMMANUEL FAUVIN · texte numérisé non relu

DE JUSTIN-EMMANUEL FAUVIN

Le lieu où ce monument se trouve placé est d'un effet très pittoresque , ombragé qu'il est par quantité d'arbres entre lesquels le sapin domine avec sa sombre verdure.

(^ette époque de mon enfance est frappante pour moi. Je me rappelle que mon petit amour-propre fut flatté d'avoir été choisi avec quelques autres enfans du village, sur la généralité, pour assister à cet enterrement, qui se fit avec une grande pompe. Ma vie à cet âge s'écoulait bien paisiblement. J'étais coulent parce que je voyais que mes parens l'étaient de moi, et que les dispositions dont je faisais preuve répondaient à leurs désirs. Aussi plus je grandissais et plus j'étais idolâtré, principalement de ma mère.

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Mon père, bien qu'ayant au fond une certaine affection pour moi, ne m'a jamais pourtant témoigné la même tendresse. Sans volonté arrêtée, d'un caractère mobile, quoique du reste brave homme, il m'a toujours semblé qu'il aimait un peu machinalement, au lieu que ma mère, avec son caractère ferme et éclairé par le raisonnement , religieuse, douce et aimante, affectionnait par principe el de toute la force de son âme.

Par suite de cette délicatesse de sentimens chez ma mère, sentimens si bien en harmonie avec mon naturel, ou plutôt qui l'avaient formé, j'étais devenu le secrétaire intime de cette tendre mère qui était illétrée. C'est aussi moi qui écrivais les comptes de l'auberge que nous tenions alors, et j'ose dire qu'aucune erreur essentielle n'est jamais échappée à ma jeune plume. Ma mère me confiait tous ses secrets et me mettait au courant de ses chagrins domestiques que je partageais avec une précoce sensibilité. Ainsi, par exemple, elle m'avait fait remarquer que mon père aimait souvent à s'enivrer, seul dans notre cave. Ce vice nous déplaisait plus encore pratiqué isolément que s'il l'eût été en compagnie , parce que cela dénotait un penchant à l'ivrognerie plus profondément enraciné chez lui. Oh ! que mon père a rendu tristes quelques instaiis de mon premier âge !

A onze ans et demi , je fus demandé à mes parens pour tenir un enfant sur les fonts ]de baptême. Ma sagesse sans doute fut la cause qui détermina les parens du nouveau-né à jeter les yeux sur moi pour ce

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pieux office, dont je me regardai à juste titre comme très honoré. J'ai déjà eu le bonheur d'appeler sept pauvres petites créatures au banquet de la vie chrétienne. Cest une grave responsabilité que j'ai assumée sur moi devant Dieu et dont j'aurai à lui rendre compte en même temps que de bien d'autres choses !

J'ai dit plus haut que le jour de ma première communion fut lui beau jour pour moi; j'ajouterai que j'accomplis cet acte solennel avec une ferveur vraiment exemplaire. Toutefois je conviendrai qu'à cette époque (j'avais douze ans), un peu d'orgueil vint s'emparer de moi. Je m'apercevais que je grandissais et que je commençais à compter dans le monde; quelque chose qui ressemblait à de l'amour se développa également en moi sous l'influence du rapprochement que mes fonctions de parrain, plusieurs fois renouvelées, établissaient entre moi et les jeunes filles qui m'étaient données pour commères; mais ce sentiment de ma part était encore vague et aussi pur que le premier rayon du soleil par une belle matinée de printemps.

A quinze ans , toutes leçons étaient finies pour moi, et mes pareus , qui n'avaient aucune fortune à me laisser, jugèrent à propos de me faire apprendre un état. Après quelques hésitations, on se décida pour celui de tailleur d'habits qui était assez conforme à mes goûts, et l'on me mit en apprenlissage chez un tailleur de Nantiia. Dire que je profilai des leçons du maître ne serait pas rendre assez en ergi-

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quement les progrès que je fis, car, au bout de deux mois d'apprentissage, je me taillai et confectionnai un gilet, et au bout de trois autres mois, j'habillai mon père des pieds à la tète, non sans une certaine élégance. J'avais coupé les habillemens moi-même et sans le secours de personne. Quiconque connaît le métier conviendra que j'avais remarquablement profité. Mon patron était content et mes parens satisfaits et fiers de moi au possible. M. Fauvin (i), qui honorait ma mère de son estime, partageait la joie des auteurs de mes jours. Il est vrai de dire que je faisais tous mes efforts pour devenir un bon ouvrier dans cette partie. Je venais passer tous les dimanches dans la maison paternelle; mais là encore, hors l'heure des offices, tout mon temps était employé à découper du papier en forme de vêtemens. Je prenais peu de récréation.

Ici se place un fait que je ne dois pas laisser de côté, parce qu'il sert à faire connaître l'état de mon âme au début de mon adolescence.

C'était dans le courant de la première année de mon apprentissage. Il me revint en souvenir que j'avais omis de déclarer un péché lors de ma première communion , et ce qui me tourmentait surtout, c'est que je l'avais omis volonteirement, par une fausse honte. J'avais cependant plusieurs fois depuis rempli l'obligation imposée au chrétien par deux des com-

(I) Aujourd'hui maire de la commune de Montréal. M. le baron de Mornay, ancien député , a épousé sa fille.

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mandemens de l'Eglise, de confesser ses fautes au ministre des autels au moins une fois l'année, et de recevoir le corps de son Dieu dans le même espace de temps ; et ma conscience assoupie ne m'avait fait aucun reproche à ce sujet. Elle se réveilla tout-à-coup et m'accusa d'avoir commis un sacrilège. Oh! alors plus de repos pour moi ! Un jour je vins chez mes parens , comme je le faisais toutes les semaines ; mais cette fois je devançai le jour du rapprochement, car je ne pouvais plus jouir d'aucune tranquillité avant d'être allé me prosterner aux^ pieds d'un prêtre. Ma bonne mère fut étonnée de me voir arriver à la maison au milieu d'une semaine; elle m'en demanda la cause. La honte me fit dissimuler, et elle ne connut qu'une partie des faits , c'est-àdire que je lui déclarai que j'avais absolument le désir d'aller à confesse, que quelque chose dans mon intérieur m'y engageait fortement. Elle me loua de mes dispositions, et m'invita à mettre ce projet à exécution. Le lendemain matin le curé de Montréal recevait l'aveu de mes scrupules et de mes toin-mens secrets, auxquels il porta remède avec bonté. Je rentrai en grâce avec moi-même.

Non, celui qui n'a pas connu les remords cuisans que j'éprouvais à cette occasion , ne peut se faire une idée de l'état d'une àme ainsi bourrelée. Et pourtant , qu'étaient ces premiers remords d'adolescent en comparaison de ceux (jui devaient plus tard s'appesantir sur ma conscience d'homme fait!

Le calme avait donc été rétabli dans mon cœur,

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mais la plus déplorable catastrophe m'attendait. Je n'avais plus que huit mois de travail pour être ouvrier tailleur au lieu d'apprenti. Ma mère jouissait déjà d'avance du plaisir de voir son fils exercer un état qu'elle avait adopté de préférence comme exposant le moins aux accidens; elle s'applaudissait surtout de m'avoir conservé auprès d'elle. Hélas ! une dyssenterie rebelle à tous les remèdes vint l'enlever à mes affections, après quatre mois de bien vives souffrances. Quel est l'homme qui a été chéri d'une bonne mère et qui ne ressent pas mon chagrin ? Combien de pleurs je versai ! Combien j'en répands encore en y pensant ! Le temps peut rendre moins douloureux, mais jamais faire perdre le souvenir du moment qui vous ravit une mère.

Ce cruel événement avait si fort bouleversé tout mon être, que je restai comme anéanti; je continuai, néanmoins, mon apprentissage avec assez de succès. Après trois mois seulement de veuvage , mon père se remaria... Que j'oublie à jamais cette union qui raviva mes chagrins et m'en créa de nouveaux... Non, il n'est point de bonne belle-mère; j'éprouvai , dans toutesarigoureuseacception, cette vérité proverbiale.

La perte que j'avais faite et ce second mariage opérèrent une sorte de révolution dans mes idées, dans mes habitudes. Je venais bien, comme par le passé, habiter le toit paternel tous les dimanches, mais les occupations de ce jour consacré au culte n'étaient plus les mêmes pour moi. Je négligeais mes devoirs religieux et n'étais que médiocrement assidu

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au travail , douille manquement de ma part , à la mémoire de ma mère d'abord, et ensuite à ce que je me devais à moi-même. Toutefois il n'y avait pas préjudice pour mes intérêts matériels sous ce dernier rapport, puisque, ayant fait de grands et rapides progrès dans mon état, je possédais à-peu-près tout ce qu'il était essentiel d'en connaître, moins pourtant la perfection qui ne s'acquiert qu'avec la pratique et le temps. Mais j'ai toujours failli à ce grand précepte, qu'il ne faut jamais se laisser aller à l'oisiveté, car elle est un tort, un crime même contre le corps social , auquel chaque membre doit son tribut.

De la négligence à remplir mes devoirs sont nées d'autres fautes. Auparavant, j'avais très peu de fréquentation avec les autres jeunes gens de Montréal, et les amusemens futiles ou licencieux auxquels ils se livraient m'avaient constamment rebuté. Je suis, en effet, d'un caractère sérieux et méditatif, et j'ai toujours recherché de préférence ce qui peut agrandir l'imagination et former l'esprit. C'est ainsi que deux fois, entre douze et quinze ans, j'avais voulu visiter une grotte des environs de mon village, au lieu dit sur \ Anteyssart. Je m'étais présenté à l'entrée de ce souterrain dont l'accès était difficile, mais la lumière me manquant, j'en étais resté là. Ce n'était pas toutefois sans regrets de ma part, en songeant aux découvertes minérales et géologiques que j'aurais pu y taire.

Mais depuis le convoi de mon père, je commen-

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çai à fréquenter les garçons de mon âge, dont plusieurs étaient très dissipés. Ce qui peut néanmoins atténuer mes torts à cet égard, c'est que je cherchais à m'étourdir sur la mort de ma pauvre mère et sur le malheur d'avoir une marâtre digne, je le répète, de ce nom réprouvé. J'allais de temps en temps à la danse du village , et c'était une honte, car il n'y avait pas encore un an que ma mère était morte. Du reste, sans penchant pour cet exercice , je ne m'y livrais que parce que les autres garçons le faisaient. Et voilà ce que c'est que l'exemple!

Mon apprentissage fini, je revins habiter la maison paternelle, et incontinent j'eus de l'ouvrage et une clientèle. Je travaillais pour les meilleures maisons de l'endroit et des environs.

Danslechâteaude M.lecomteD , habitait une

jeune fille en qualité de femme de chambre. J'eus occasion de la voir en portant des habillemens dans cette maison, et elle me plut. Un orgueil toujours funeste à l'homme, vice odieux qui dénature sespenchans les plus naturels, me fit désirer de l'épouser plutôt que la simple paysanne qui avait déjà reçu mes sermens. Elle écouta l'aveu de mon amour et m'accueillit favorablement; ainsi, sans connaître le caractère, la conduite de cette femme de chambre, je m'attachai à elle et lui sacrifiai l'innocente fille des champs qui m'aimait, et qui eût été beaucoup mieux mon fait sous tous les rapports ; mais l'une était plus élé£;amment costumée que l'autre, c'était une véritable demoiselle, et j'étais flatté de me voir l'objet de ses

attentions. L'orgueil, je le confesse, est mon vice dominant; c'est lui qui m'a perdu.

La connaissance de cette fine soubrette acheva de volcaniser ma tête. Ajoutez à cela qu'elle me prétait des romans que je dévorais. ^Iphonsine fut le premier livre que je lus; je passai ensuite à Delphine, aux Deux Casimir, -dJulia, à la Cle'iie, et à d'autres. Assurément les ouvrages que je viens de citer ne sont pas essentiellement mauvais, mais que ne peuvent sur une jeune et ardente imagination les peintures de l'amour habilement présentées! Tous les romans sont dangereux jour la jeunesse , je laffuine par expérience.

Un des principaux moyens que cette fille mettait en œuvre, afin de me fixer plus fréqueiinnent auprès d'elle, c'était de stimuler ma gourmandise en me faisant ses honneurs en cachette et aux dépens, bien entendu, de ses maîtres. Fins déjeuners, friandes collations, soupers délicieux arrosés des vins les plus exquis; tels étaient les encliantemens dont cette Armide de boudoir se servait pour fasciner mes sens et me retenir dans ses chaînes. Elle n'y réussissait que trop bien, je dois l'avouer; car je l'adorais comme une espèce de divinité, et ne désirais rien tant que de devenir son mari.

Cej)endant, rentré chez moi, je me reprochais (|uelquef()is ma participation à ces repas clandestuisque condamnaient à-la-lois la morale et la probité. C'est sous l'empire de ce sentiment que je songeai a quitter des lieux où je me voyais si souvent ex-

posé à la tentation de profiter du bien d'autrui. Et ({uand je songe que c'est précisément pour m'ètre approprié ce qui ne m'appartenait pas que j'ai subi la flétrissure du bagne, je me prends à gémir sur la faiblesse de notre nature et sur les misères de l'humanité. Eh quoi! cet homme qui se reproche maintenant comme une mauvaise action d'avoir savouré quelques bons morceaux et vidé quelques flacons (le vin qu'il n'avait pas payés est le même homme qui, plus tard, commettra un vol avec effraction, la

nuit, dans une maison habitée! O profondeur

des décrets de la Providence! o ! inconsistance de nos résokitions ! ô tristesse ! . . . Vous tous , de quelque condition que vous soyez, qui faites un jîremier pas dans le sentier de la vie, voyez d'où le malheureux Romand est parti, considérez où il est arrivé, et frémissez pour vous-mêmes!...

Je déclarai à ma maîtresse qu'avant de nous marier, il convenait que j'allasse à Lyon pour me perfectionner dans mon état et y prendre le coup de ciseau des grandes villes; elle y consentit, quoique avec peine, et nous nous séparâmes les larmes aux yeux, non sans nous faire, suivant l'usage, de mutuelles et bien tendres promesses de nous aimer éternellement.

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