‹ Confession d'un MalheureuxChapitre 23 sur 65 · CHAPITRE IIÏ · texte numérisé non relu

CHAPITRE IIÏ

Par une matinée de septembre , je traversai ce pont rouge jeté sur le Rhône en face de la grande allée des Brotteaux, à Lyon, et que l'on nomme le Pont-Morand. Arrivé à l'extrémité opposée à la ville, je demandai à être renseigné sur une adresse que je tenais à la main, et grâce à l'obligeance d'un passant, je me trouvai bientôt au pied d'une maison située à côté du Jeu de houles, n" 48. C'est là que j'avais affaire. Je monte au second étage, et me précipite dans les bras d'un homme avec lequel j'étais depuis quelque temps en correspondance relativement à mon projet d'aller habiter Lyon, et que j'aimais autant qu'il était lui-même affectionné à ma famille; c'était le cousin-germain de ma mère, et il avait trouvé chez nous un asile durant le siège de Lyon, dans lequel il s'était gravement compromis.

Ce parent me retint à dhier chez lui et me promena ensuite dans la ville dont il me fit visiter les principaux monumens qui me parurent fort beaux , puis il me conduisit chez le maître tailleur où ma place était retenue. Dans cette entrevue, mon petit amour-propre fut singulièrement froissé. J'étais ha-

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bille en veste de chasse d'un drap gris, gilet à fond rouge et pantalon en drap bleu garni de peau, comme les militaires des récimens de cavalerie. On me tit l'observation cpie ce n'était pas là l'accoutrement d'un garçon tailleur de grande ville, comme si la capacité devait se mesurer à la finesse de l'étoffe et à la coupe de l'habit. Il est vrai de dire pourtant cpie dans notre état le costume indique assez souvent le goût de celui qui le porte, et que le proverbe relatif aux cordonniers ne saurait s'appliquer avec justesse aux tailleurs.

Je travaillai dans cet atelier l'espace de cinq mois. Ce laps de temps suffit , sinon pour effacer entièrement, du moins pour affaiblir beaucoup l'amour que je portais à la chambrière de Montréal, ^fais aussi la femme du tailleur était si jolie ! Une vertu sévère n'était pas son partage, et il ne me fut pas très difficile de mener à bien les projets que j'avais formés sur elle. Est-il nécessaire de dire que j'étais aussi heureux que fier de cette conquête, tandis que j'aurais du plutôt rougir de porter le déshonneur dans la maison d'un honnne qui me donnait du travail et du pam? Mais voilà les maximes du monde; l'adultère est un amusement permis et qui honore même celui (jui vient à bout de le commettre; car c'est une preuve de son amabilité, de son élégance et des ressources de son esprit. O étrange contradiction ! Tel (jui craindrait de dérober un sou à sonprocliain ne s(; fait aucun scru[)ule de lui enlever le cœur de sa femme et d'introduire souvent dans sa maison

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des étrangers qui sont autant de voleiu's vis-à-vis des héritiers du sang! —

On peut voir par là quelle marche rapide suit un jeune homme dans la route du vice une fois qu'il a dévié des principes de la vertu. Il commence par se livrer à un amour qui n'a rien de condamnable en soi et qui pourrait même devenir légitime; c'est ma première inclination pour la jeune paysanne de Montréal. Il passe ensuite, non sans quelques regrets, à un autre amour moins pur que le premier ; c'est ma liaison avec la femme de chambre. Enfin il en arrive au point de fouler aux pieds toute pudeur et toute morale, et l'adultère, le hideux adultère ne lui coûte plus rien ; c'est ma dernière aventure. Si l'on songe jusqu'où je suis allé, il y a là de quoi faire réfléchir sérieusement.

Cependant je voulus rompre des nœuds qui ne laissaient pas ma conscience parfaitement tranquille, ne fût-ce que sur le chef d'ingratitude qui me paraissait établi contre moi, et un beau matin, je partis de Lyon pour revenir dans mon pays natal. jNIais mon nouveau séjour n'y fut pas de longue durée. J'y avais, en effet, retrouvé une marâtre devenue plus méchante encore pendant mon absence et qui allait jusqu'à vouloir me retrancher la nourriture; en outre, des idées nouvelles avaient germé dans ma jeune tète; mon village n'était plus assez vaste pour mon imagination exaltée; j'avais envie de courir après la fortune, après les aventures, après limprévu. La paysanne et la femme de chambre m'étaient deve-

iHies-à-peu près aussi indifférentes l'une que l'autre. Concluons de là que l'habitation des grandes villes est une peste pour les jeunes gens de la campagne , poiH' ceux surtout que le ciel a fait naître dans une humble condition , qu'ils y perdent leur innocence , leurs goûts simples, leur bonheur, tout enfin.

Je partis donc de Montréal, mais non plus pour me rendre à Lyon; Paris était devenu le but de mon ambition et l'objet de mes rêves insensés. Mon sort allait y devenir des plus brillans; je devais m'enrichiren peu de temps, avoir une clientèle dorée, courir les rues en cabriolet , que sais-je ? dépasser peut-être de beaucoup la fortune des Staub et des Blain. Que l'on soit garçon tailleur ou fils de famille, on porte à Paris un beau bagage d'illusions alors qu'on s'y rend à l'âge de vingt ans.

Je fis à pied la route jusqu'à Châlons-sur-Saône ; là, je pris une voiture jusqu'à Auxerre, et de cette dernière ville, je voyageai en patache vers Paris, où j'arrivai aux environs de la Saint- Jean 1820. L'aspect de cette immense et superbe capitale me transporta d'admiration, et je me pris à regretter de n'avoir pas un gros patrimoine pour pouvoir jouir à mon aise des plaisirs de tout genre qu'elle renferme dans son sein.

Je m'étais lié en route avec un monsieur aux belles manières, au langage tranchant, aux allures de grand seigneur, et qui m'avait déclaré être un prince russe du nom de Nicolas Kostoloff. Enchanté d'une pareille connaissance , dont le hasard m'avait grati-

fié, je m'empressai de courir à l'hotei qu'il m'avait indiqué pour être le sien, et qui se trouvait situé rue du Mont-Blanc, à côté de Thotel du cardinal Fescli. Je fus introduit dans des appartemens somptueux et nudtipliés par des domestiques en livrée qui, après m'avoirfait parcourir tout l'intérieur de l'hôtel, probablement pour me mettre à même d'en admirer le luxe vraiment princier, finirent par me déclarer que monseigneur n'y était pas, qu'il était allé faire une petite course à Rouen. Cela me fut dit avec une sorte d'embarras qui dénotait quelque mystère. Je laissai mon nom et sortis, en réfléchissant à la bizarrerie d'une aventure que je ne savais comment expliquer.

Un grand procès pendait aux assises de la Seine, et les annales judiciaires avaient à signaler un crime d'empoisonnement commis par une femme adultère avec son complice, sur la personne de son mari. Les journaux retentissaient de ces débats. J'eus occasion de les lire, et je vis le nom de Nicolas Kostolo accolé à celui de la veuve Bourcier!... C'était mon prince russe, moins la désinence obligée du nom. Je fus honteux de la connaissance que j'avais faite et que j'eusse désiré voir se resserrer de plus en plus. Hélas! d'autres éprouvent peut-être aujourd'hui le même sentiment en se rappelant les relations qu'ils ont pu avoir avec moi !

Je ne raconterai pas en détail toutes les particularités de mon existence dans la capitale. Il me suffira de dire que mon temps se partagea entre le travail, qui devait fournir à mes besoins , et la dissipation

qui en absorbait les produits les plus clairs. j\îa toilette était très soignée et bien différente de celle qui m'avait valu une si rude mortification chez le maître tailleur de Lvon. C'est à elle, je pense, non moins qu à un physique qui , je dois l'avouer, n'était pas sans agrément, que je fus redevable d'assez nombreuses bonnes fortunes où de grandes dames ne dédaignèrent pas déjouer un rôle actif à mon profit. En vérité , n'y a-t-il pas de quoi rabattre un peu l'orgueil des séducteurs de profession du beau monde, de voir un lovelace de bas étage, un simple gar- (;on tailleur être autant, et peut-être même plus favorisé qu'aucun d'eux dans des entreprises de ce genre?

Je fréquentais les théâtres , les musées, les bibliothèques, et assistais même quelquefois à des cours publics. La politique m'occupait aussi, et je me rendais de temps à autre, avec un ami qui en était passionnément épris , au jardin des Tuileries où , assis sur un banc, nous commentions ensemble les articles de journaux qui traitaient des affaires du gouvernement et reproduisaient les discussions des chambres. Le Constitutionnel était le journal qui me plaisait le plus, et je me délectais de ses longues tirades en faveiu' de la liberté ou contre les jésuites. Et à ce dernier sujet , je suis bien aise de faire ici une déclaration à laquelle pourraient se joindre la plupart des hommes faits d'aujourd'hui, jeunes gens à l'époque dont je parle; c'est qu'en approuvant les altnqucs dirigées contre cet ordre fameux, j'enten-

dais réserver les droits sacrés de la religion, pour laquelle j'ai toujours, malgré mes égaremens, professé amour et respect; tandis que le journal dont ii s'agit prétendait, lui, sous ce masque trompeur, battre en brèche la religion elle-même. Il me semble qu'il n'y avait pas dans sa conduite luie bien grande loyauté, et que le reproche de jésuitisme pouvait lui ét!e renvoyé avec quelque raison.

C'était le moment où le général Foy, Benjamin Constant, Manuel faisaient retentir la tribune de leurs ardentes philippiques contre les abus de la restaïuation. Je m'enthousiasmais à la lecture de tous ces discours, auxquels je prétais souvent un sens qu'ils n'avaient pas réellement, entraîné que j'étais par la fougue de la jeunesse et égaré par le manque d'éducation première. C'était là un grand tort de ma part; car, d'un côté, je perdais un temps précieux, moi pauvre ouvrier qui devais subvenir par un travail assidu à mes nécessités de chaque jour, et assurer mon existence à venir; de l'autre, je remplissais Uion cerveau d'idées fausses ou tout au moins exagérées sur des matières qui passaient la portée d'un homme de ma classe. Voilà l'origine et la cause véritable de tous mes malheurs. Sansdoute tout citoyen doit aimer son pays et se tenir prêt à le défendre dans l'occasion; mais ce n'est qu'aux esprits d'élite, aux hommes de science et d'étude qu'il appartient de sonder les secrets de la politique et de prétendre mettre la main à la direction du char de l'État. Une cruelle expérience m'a trop appris cette vérité !

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