‹ Confession d'un MalheureuxChapitre 24 sur 65 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Malgré tous les agrémens que me présentait Je séjour de Paris, je m'en dégoûtai , parce qu'il ne me conduisait à rien de ce que j'avais rêvé. Je n'étais toujours, en effet, qu'un simple garçon tailleur, et il me semblait que je manquais à ma destinée qui m'appelait à devenir quelque chose dans le monde , sans savoir précisément quoi.

Je roulais ces folles idées dans ma tête, lorsque un jour le chef du bureau de placement des ouvriers tailleurs me proposa la place de contre-maître chez un tailleur achalandé d'une petite ville de la Brie, à vingt lieues environ de Paris. Ce n'était pas là sans doute la réalisation de mes chimériques espérances , puisque je restais tailleur comme devant; mais enfin je m'élevais d'un cran, je pouvais regarder d'en haut les simples ouvriers de ma profession, et leur parler d'un ton d'autorité. Il est si doux de commander quand on a long-temps obéi I Cette jouissance était

'dl CONFESSION d'un MALHEUREUX.

plus grande encore pour moi que pour beaucoup d'antres; j'en ai précédemment dit la raison.

J'acceptai donc la proposition qui m'était faite, et me disposai à prendre la route de Provins; car c'est la ville où m'attendait l'emploi en question.

Que devais-je emporter de Paris dans ma nouvelle résidence? En morale, des fautes, des remords de plus, puisque j'avais maintes fois trompé l'innocence et souillé la pureté du lit conjugal ; en religion, l'oubli des préceptes de Dieu qui m'avaient été inculqués pour mon bonheur dans mes jeunes années ; en politique, les idées les plus extravagantes, le mépris de l'ordre et des lois, le penchant à la révolte, la haine de la royauté!... Homme ignorant, imbécille et pervers, quelle raison avais-tu pour éprouver ce dernier sentiment? Quel mal t'avait fait la royauté? aucun ; mais tu sacrifiais à une des phis basses passions lie l'àme, celle de l'envie, et, semblable au démon , tu goûtais le plaisir infernal de t' élever contre les puissances! Voilà ce dont j'étais redevable à Ja grande ville; ah! ce que j'avais emporté de mon village natal ne valait-il pas cent fois mieux?

Je partis un aj)rès-midi ; mais ayant été mal adressé pour la route à suivre jusqu'à Provins, je me dirigeai sur Melun. Arrivé dans cette ville, qui m'éloignait de ma destination, je fus obligé de prendre lUie patache, ahn de suivre ini chemin de traverse qui devait me conduire à Guignes, bourg situé sur la route directe de Provins.

Un incident vint signaler ce voyage, et il est as-

sez singulier pour que je croie devoir en reproduire ici les détails.

On saura d'abord qu'à mes petites moustaches frisées et à l'air martial que j'affectais, le conducteur delà patache me prit pour un jeune officier de dragons qui se rendait de sa famille dans le lieu de sa garnison, à Provins, où séjournait alors le régiment des dragons de Berri. Par suite de mon amour-propre naturel, je me gardai bien de le détromper à cet égard; . au contraire, je cherchai à me poser à ses veux en militaire d'un grade élevé. Ce petit mouvement de vanité faillit me coûter cher, comme on va voir.

La voiture partit de Meluu à la nuit close. Je me trouvais assis côte à côte du conducteur, qui avait une figure sinistre. La lune, à demi voilée par les nuages, dissipait à peine l'obscurité d'une foret que nous traversions et qui s'étend jusqu'à Guignes. Très peu de mots étaient échangés entre le conducteur et moi; mais si, durant cette route de trois à quatre heures, mon esprit ne fut pas arraché au plaisir de la méditation par une conversation insignifiante, en revanche, je fus soumis à des transes cruelles, sans cependant que je sois bien craintif de ma nature. J'avais beau me dire qu'il était improbable qu'un loueur de voitures osât atlaquerun voyageiu' qu'il conduisait, je ne pouvais néanmoins inc détendre d'un certain sentiment d'effroi, siu-tout quand j'apercevais mon conqiagnon jeter sur moi des regards furtifs, qu'un rayon subit de la lune venait me révéler, regards très nudti plies et (uù se ri''*-

louniaient aussitôt qu'il pouvait se clouter qu'il était surveillé. Lorsque l'obscurité redoublait, mes appréhensions redoublaient aussi, et je me suis cru plus d'ime fois arrivé à mon heure dernière. Enfin, dans un instant où il était possible de distinguer les objets, je vis parfaitement un geste du bras droit de mon conducteur qui portait la main à la poche intérieure de son habit, vsous l'aisselle. Qu'avait-il pris là? je l'ignorais , mais ce qu'il y a de positif, c'est qu'aussitôt sa main se reporta entre ses genoux , comme s'il eût cherché à dérober quelque chose à ma vue. Ce geste n'avait rien de rassurant pour moi, on en conviendra ; aussi , par un mouvement plus prompt que l'éclair, m'emparai-je de la main qui s'était cachée, en criant avec véhémence : « Qu'est-ce

(jue vous prenez donc là, conducteur? — Oh

rien! — Tenez, c'est mon couteau avec lequel je voulais recoiq^er la mèche de mon fouet qui est émoussée — Je crois que vous ayez peur de moi. — Vous l'avez dit, et je vous prie de descendre de voiture et de conduire à pied. »

Cet homme, étonné sans doute de ma présence d'esprit et de la fermeté de mon langage, obéit à linjonction que je lui ils, et nous cheminânîes plus lentement à la vérité; mais j'eus l'avantage d'être délivré d'un terrible cauchemar. Bientôt nous arrivâmes à Guignes; on frapj)a à la porte de l'auberge de la Vierge^ où je séjournai jusqu'au passage d'une diligence qui faisait le service de Provins,

Quand je songe à cette a\ enture , je ne puis m'em-

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pécher de faire une jDénible réflexion , c'est que l'amour de l'or est une incitation au crime tellement puissante, qu'il transforme subitement un honnête homme en scélérat (j'entends un honnête homme selon le monde , car celui qui l'est devant Dieu ne cesse jamais de l'être). Ainsi ce voiturier avait instantanément conçu le dessein de s'enrichir de la dépouille d'un voyageur, dont il eût pu facilement cacher le cadavre dans l'épaisseur de la forêt; mais, comme ce n'était qu'un criminel par occasion, il s'est laissé promptement déconcerter, et a reculé devant l'accomplissement de son forfait. Combien d'hommes dans la société ne doivent leur répjitation d'honnêtes gens qu'à des circonstances indépendantes de leur volonté^ comme on dit à la Cour d'assises!

Il faut convenir aussi que ma malheureuse vanité n'avait pas peu contribué à faire naître le danger que j'avais couru; car si, au lieu de laisser croire à un officier de cavalerie, dont la bourse est ordinairement bien garnie, surtout au retour de sa famille , j'eusse tout bonnement avoué n'être qu'un modeste garçon tailleur, il est certain que la convoitise du voiturier ne se fût pas allumée à mon sujet. Que ceci serve de leçon aux personnes qui, en voyage, veulent passer pour plus qu'elles ne sont réellement.

Enfin j'arrivai à Provins, où je fus reçu avec les égards dus à un chef ouvrier, qui vient d'habiter la capitale. Nos prix furent bientôt réglés; je devais travailler au mois et êlre nourri et logé, avec

3o fr. d'appointemont, sans y comprendre les gratifications des pratiques qui étaient nombreuses.

Le lendemain j'étais à l'ouvrage dans une boutique assez spacieuse et prenant jour sur la grande rue. J'avais à diriger un certain nombre d'ouvriers, auxquels je commandais d'un air capable et avec toute la conscience de ma nouvelle dignité. Il y avait dans mes manières quelque chose du général d'armée réglant l'ordre de sa première bataille.

Peu de temps après, une éclipse de soleil annoncée, suivant l'usage, par tous les almanaclis et par tous les journaux , avait fait sortir de leurs maisons les habitans de Provins qui, afin de pouvoir mieux contempler ce phénomène céleste, se répandaient par groupes sur les places publiques et dans les promenades. Les travaux de l'atelier avaient été suspendus à cette occasion, et je pouvais disposer de deux heures pour mon plaisir personnel.

Mon goût pour la méditation et la solitude me dirigea vers la vieille et imposante tour en ruines, à trois retranchemens, reste des fortifications qui autrefois formaient l'enceinte de la petite ville de Provins. Arrivé au pied de ce monument, j'en franchis l'entrée et montai d'étage en étage jusqu'au deuxième retranchement. Parvenu là, j'allai m'asseoir en dehors de l'espace voûté, et en dedans du cordon circulaire dont l'escarpement est garni. Je m'étais placé sur des décombres tombés avec le temps du sommet de la tour, et me trouvais tourné du côté opposé à la ville. Mes regards plongeaient sur une partie des riches

plaines de la Brie, productives en biés qui fournissent les farines si renommées de Provins, et voyaient se dérouler, comme une belle ceinture de moire, la charmante rivière de la Voulzie.

Le soleil venait de disparaître derrière le disque de la lune, et une teinte grisâtre s'était répandue sur la campagne. Cette demi-obscurité me portait à la rêverie, et je m'y livrai tout entier. Ma vie précédemment écoulée se présentait à mon esprit avec tous ses désordres, toutes ses agitations, tous ses orages. Je n'ai que vingt-et-unans, me disais-je, et je connais déjà le remords! Oui, je le connais, et je

rends grâce au ciel d'être susceptible de l'éprouver, puisque la marque la plus certaine d'une corruption complète, c'est de rester sourd à cette voix secrète de la conscience. Je vaux donc encore quelque chose , Dieu merci ! Cependant, je sens que ma nature commence grandement à se vicier, et que je glisse de plus en plus sur la pente irrésistible du mal. Semblables aux flots de la mer qui monte, les mauvaises passions envahissent mon cœur, et je vais bientôt sans doute en être submergé. Je n'ai pourtant jusqu'à ce jour connnis qu'un certain nombre de ces fautes que le monde pardonne si facilement, et mes mains sont pures encore du bien d'autrui; mais je tremble qu'avant peu le cercle de la loi positive ne soit franchi par moi et que je ne roule dans le dernier abîme. Déjà, en effet, j'ai sur le droit de propriété des idées qui pourront me mener loin, et ces idées sont si bien entrées dans ma tète qu'il me se-

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rait difficile aujourd'hui de les en faire sortir; car raisonnons : il y a sur la terre des gens qui possèdent et des gens en plus grand nombre qui ne possèdent pas. Pourquoi cela? Pourquoi cette inégalité choquante dans la somme de bonheur dont jouissent les enfans d'un même Dieu? L'Évangile nous dit que nous devons tous nous aimer comme frères, et il a raison; mais les hommes ne pratiquent guère ce précepte, puisque toutes les jouissances sont pour les uns et toutes les peines, toutes les privations pour les autres. Cela esta réformer... — Oui , mais quand on aura égalisé les fortunes, comment marchera la société? Tout le monde étant dans l'aisance , personne ne voudra plus en remplir les emplois infimes et rebutans. Celui de tailleur d'habits, j'en conviens, n'a rien de désagréable, et cependant je sens que si je devenais riche , je poserais immédiatement les ciseaux... Mais une difficulté plus grave encore se présente : une fois accompli, ce nivellement pécuniaire durerait-il long-temps? IS'y aurait-il pas comme aujourd'hui des prodigues qui dévoteraient promptement la part qui leur aurait été attribuée? Supposons qu'en ce moment même toutes les fortunes de la France fussent réduites à la même quotité, le soleil, qui va bientôt reparaître, y manifesterait déjà quelques différences. Que serait-ce donc dans quinze jours, dans un mois, dans un an ?..,. Il faudrait recommencer sans cesse sur nouveaux frais, et la justice serait foulée aux pieds , puisque les gens économes, sages, rangés seraient dépouillés au profit des

libertins et des dissipateurs! Oh! quel chaos inextricable tous ces raisoimemens-là forment dans ma pauvre tète! Si du moins j'avais reçu de l'éducation, si j'étais un homme lettré, peut-être cette grande question se dégagerait-elle à mes yeux des nuages épais qui l'obscurcissent aujourd'hui, et saura is-je positivement à quoi m'en tenir là-dessus (i). -Mais, ignorant comme je le suis, j'éprouve un tourment secret de ne pouvoir résoudre ce grand problème so- ' cial. Tout ce que je sais, c'est que je brûle de m'élever au-dessus de ma condition, n'importe comment...— N'importe comment! malheureux, qu'as- tu dit là? Et tu ne reculerais donc pas devant le pillage, devant le meurtre, devant tous les excès enfin que ce seul mot renferme? — — Oh! quesi^ je reculerais; car je ne suis pas méchant par caractère , et je me rendrais odieux à moi-même si je faisais sciemment du mal à mes semblables. Les reproches que je m'adressais tout-à-l'heure sur mes fautes passées me prouvent assez que je ne suis pas né pour le crime. Soyons donc honnête homme, et chassons toutes ces dangereuses chimères de mon cerveau... O Romand! Romand ! chétif atome ! ne cherche pas à t'enfler outre mesure et à sortir de ta sphère : reste ce que tu es, ou si tu changes, que ce soit uniquement poui devenir meilleur!

^1) Ce n'est pas de la science qu'il faut pour trouver le mot do cotte énigme, témoin les grands et vains raisonnemens de Rousseau et de tant d'autres philosophes, c'est un esprit naturel d'équité, c'est de la vertu, c'est de la religion. [Note de l'éditeur).

4o CONFESSION d'uN MALHEUREUX.

Telles sont les méditations auxquelles je m'abandonnai sur la plate-forme de la vieille tour de Provins. La fin de l'éclipsé en marqua le terme, et je redescendis dans la ville pour aller reprendre mes travaux habituels.

Loin du tourbillon de la capitale, je renaissais de jour en jour au calme et à la sérénité d'âme qui sont riiem'eux partage des habitans des petites villes, lorsqu'une de ces j^assions ardentes qui m'avaient déjà plusieurs fois fait dévier de la ligne du devoir vint de nouveau s'emparer de moi. Une jeune femme, d'une classe supérieure à la mienne, conçut pour moi une inclination dont jem'aperçusbientôt, malgré le soin qu'elle prenait de la cacher; j'épiai les occasions de la voir , et enfin des rapports intimes s'établirent entre nous. Encore un adultère! Encore un outrage aux saintes lois de la morale et de la religion î Et je m'étais cependant promis de mieux vivre à l'avenir!.... Mais ce n'est pas tout; un mari, une famille gênaient notre mauvais commerce; je proposai à ma complice de nous soustraire par la fuite à cette double et importune surveillance. Elle résista d'abord, mais je la pressai tant qu'elle finit par céder , et ime nuit nous partîmes ensemble de Provins , nous dirigeant vers ce grand réceptacle de tous les vices, de tous les crimes; est-il besoin de nommer Paris?

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