‹ Confession d'un MalheureuxChapitre 25 sur 65 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

Me voilà donc réinstallé dans la capitale, mais non plus seul; l'objet de mes coupables amours est avec moi. Autrefois, pour mal faire il fallait que je sortisse de^mon domicile, maintenant c'est en y restant que j'outrage la morale. Il y a progrès, comme on voit , dans mon désordre.

Nous fréquentions les spectacles, les bals publics, les lieux de réunion et de promenade, et cliercbions autant que possible , à nous étourdir sur nos torts respectifs.

J'avais fait la connaissance d' un copiste de rôles du théâtre de l'Odéon. Il me procurait des billets d'entrée, et cela assez souvent, moyennant la tasse de chocolat dont je le régalais de temps à autre. Cette facilité qui m'était offerte de fréquenter le théâtre m'avait familiarisé avec le répertoire tragique que j'aimais de préférence au comique. J'avais vu jouer successivement Rodoyune , Othello, liritannicus , OEdipe, Manlius, la Mort de César, Coriolan^ les

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F'épî'es siciliennes^ les Horaces ^ Merope, Sémira- 7nis et Gahrielle de Vergy. Toutes ces pièces, dont j'étais hors d'état d'apprécier le mérite littéraire, me plaisaient néanmoins beaucoup et remuaient mon âme en sens divers, mais toujours d'une manière agréable pour moi. Le dirai-je cependant? Elles réveillaient quelquefois mes mauvaises passions et me disposaient à braver l'autorité ; elles m'offraient aussi des maximes dont je m'autorisais pour excuser à mes propres yeux la licence de mes mœurs. Ainsi ce vers de Gahrielle de T^ergy :

Tu n'es plus son mari, tu t'es armé contre elle!

apaisait un peu les murmures secrets de ma conscience au sujet de ma liaison avec la personne que j'avais emmenée à Paris, et que n'avait pas manqué de me représenter son mari comme un homme brutal , emporté et qui plus d'une fois avait eu pour elle d'indignes traitemens, ce qui n'était peut-être, après tout, qu'une invention de sa part.

J'avais dans la capitale un parent qui me donnait souvent de bons conseils que je ne suivais malheureusement pas assez. Il m'engagea vivement à rompre des liens illégitimes qui faisaient un grand tort à mon avenir, en m'empéchant de contracter un mariage convenable, car l'époque de mon établissement lui semblait arrivée , quoique je fusse bien jeune encore; mais il y voyait im moyen pour moi d'accroître mon aisance, et de sortir enfm de In

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condition de simple ouvrier. Je pouvais, disait-il , me faire aimer de quelque demoiselle appartenant à un riche parvenu qui , n'ayant pas assez de fréquentation avec la haute société pour lui faire former une alliance en rapport avec sa fortune, serait bien aise de trouver pour elle un jeune homme d'un physique agréable et d'une honnête famille d'artisan. C'était là une chimère dont il berçait de bonne foi ma vanité, déjà trop accessible à de pareilles illusions; mais il en résulta du moins cet avantage pour moi, que je me débarrassai immédiatement de la compagne de contrebande que je m'étais donnée, en la renvoyant par la diligence à Provins , chez son mari , qui dut lui faire ime singulière réception. Je pensai souvent au sort que cette malheureuse s'était attiré par sa faute ou plutôt que je lui avais occasionné par la mienne.

Cependant les riches parvenus ne songèrent nullement à m'accorder leurs filles, encore que je me fusse à plusieurs reprises présenté en grande tenue dans des maisons de ce genre que mon parent m'avait indiquées, et où j'étais censé aller remplir des commissions de mon état. Les jeunes artisans devraient bien se garder de ces espérances présomptueuses qui ne font que troubler leur repos sans chances possibles de réussite.

Cette idée de mariage, une fois entrée dans ma cervelle, l'occupa continuellement, et m'amena par degrés à commettre une faute énorme, à me précipiter dans un abîme de maux et de regrets , en puni-

tioii sans doute de mes désordres passés. Car la justice divine et la justice huiiiaine se tiennent par la main, et si cette dernière ne m'avait pas encore atteint comme séducteur de femmes mariées , la première devait sévir moralement contre moi en nf infligeant la honte d'une indigne alliance. Voici comment la chose arriva : Quelquefois le soir , mon travail de la journée fini , j'allais faire im tour dans les galeries de hois du Palais-Royal, et suivais la foule compacte des promeneurs, mouvenîent de flux et de reflux où venaient s'élourdir tant de consciences fatiguées et échouer tant de vertus déjà chancelantes. J'eus occasion de remarquer une marchande de modes assez jolie. A quiconque hahita Paris inutile de dire que peu de chose suffit pour manifester aux femmes de cette classe les sentimens qu'on a pu concevoir pour elles. Aussi fusje bientôt compris de celle que j'avais en vue. Un soir, comme je passais au devant de son magasin, elle en sortit et se dirigea du côté de la place du Palais-Royal. Je la suivis et, après quelques mots échangés entre nous, elle me conduisit chez elle, dans un appartement assez petit, mais conq)let, mais somptueux , à lui deuxième étage, sur la place.

Je ne sais quelle tournure prit la conversation , mais il fut (juesiion , dès le même soir , d'un projet de mariage. Ici encore, le malheureux orgueil qui me })ossede me fit taire ma condition de garçon tailleur, et c'est toujours une remarcpie à faire, que jamais la dissinmlation et le mensonge n'ont été

VIK Ur, J.-C. ROHI\ND. 4^

avantageux à leur auteur. Si, en effet, je nie fusse déclaré ce que j'étais, j'eusse peu flatté Faniourpropre de la modiste , qui probablement se fût austitôt éloignée de moi , et à quels chagrins, à quelles humiliations j'eusse échappé!... Mais je n'eus garde d'agir ainsi , et de prime abord, je me donnai pour un étudiant en droit; ayant grand soin de dissimuler les callosités d'une main familiarisée avec les ciseaux et le fer brûlant, comme encore les enfoncemens multipliés de l'aiguille dans mon index. De part et d'autre il y eut, pendant trois à quatre mois, des déguisemens et des ruses; mais à la fin pourtant , il fallut en venir aux vérités. Ma condition de tailleur ne fut point repoussée : c'est qu'il s'était fait un calcul dans la tête de la modiste. Elle était assez mal danssesaffaires; en outre, il lui fallait quelqu'un pour lui servir, comme on dit, de chaperon. J'étais devenu amoureux de cette femme, et j'avais vingt-deux ans, c'est tout dire. La passion qui avait faussé mon jugement et troublé ma raison , me fit fermer les yeux

sur bien des choses Enfin, le mariage fut conclu,

et le parent que j'avais dans la capitale, ce parent et sa femme, qui avaient paru prendre tant d'intérêt a moi, quoique prévenus long-temps avant de ma connaissance avecla modiste, et instruits de sa moralité équivoque, me laissèrent pourtant contracter cette union scandaleuse; ils assistèrent même au mariage!... Il est vrai que ma parente avait reçu pour cadeau de noces un beau chapeau orné de fleurs et je ne sais quoi encore. Quelle turpitude!

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INIa femme (car il faut bien à présent lui donner ce nom) avail de longue main combiné son plan. Quoique possédant un magasin de modes assez bien monté, elle était peu à l'aise, ainsi que je l'ai dit. Ses habitudes de luxe absorbaient au-delà de ses bénéfices et un passif assez fort existait dans ses affaires. En contractant mariage avec moi, elle avait conçu le projet de former un établissement de tailleur d'hahits. En conséquence, elle avait reculé ses paiemens à faire aux fournisseurs, ainsi qu'au boulanger et au boucher, de manière à conserver à mes yeux les apparences de la fortune.

J'avais pour connaissances des ouvriers de divers corps d'états , mes compatriotes, qui habitaient Paris; j'entretenais aussi quelques relations avec des personnes plus importantes qui pouvaient m'étre utiles. Je me mis donc tailleur à façons, en ajoutant toutefois k mon commerce, ainsi que c'est l'usage quand on n a pas encore une assez forte clientèle , la confection d'habillemens pour des marchands tailleurs qui font travailler en ville ; néanmoins, quand l'occasion s'en présentait, je ioiu'nissais à mes cliens.

Ma femme me proposa , ce qui était assez de mon goijt , d'acheter luie partie de draperies et de doublures, afin de faciliter le dévelo])pement de mon industrie n. lissante. J'employai pour un premier achat une sonune de l\oo fr.; et connue les marchands sont assez faciles envers lui nouvel établi , (ju'en ouli e il est de règle dans le commerce d'oble-

iiir des marchaiidises à terme au moins pour Téquivalent de celles que l'on paie comptant, le marchand avec lequel j'eus affaire m'engagea à prendre mi assortiment complet, et je fus débiteur envers lui d'une somme égale à celle que je déboursai. J'eus donc un commencement de magasin. Ainsi que je l'ai dit, j'étais logé, du moins ma femme avait ses appartemens place du Palais-Royal, et c'est là que je m'étais installé. Je prospérais déjà un peu, lorsque débouchèrent successivement les nombreux créancieis de cette dernière , créanciers qu'elle avait éloignés pour un temps , soit par des promesses, soit par des réglemens, soit enfin par des billets à ordre. Il fallait payer ou en espèces ou en marchandises, et comme nous n'avions pas d'argent, notre magasin s'appauvrit considérablement. Le fonds disparaissant peu-à-peu, il n'y avait plus que les bénéfices pour nous faire subsister , et ces bénéfices devenaient insuftisans pour couvrir les frais assez considérables de la maison et satisfaire aux obligations que j'avais contractées pour les marchandises achetées à terme. Je voyais donc ma ruine imminente, et un violent chagrin s'empara de moi.

Le juste ciel me punissait d'avoir formé une pareille union, et au regret que j'en éprouvais vint se joindre pour moi une mortification à laquelle le hasard donna lien. Un jour je rencontrai dans

Paris M. le comte D , de \r,on village natal, qui

m'avait connu tout jeune, et m'avait toujours témoigné de l'intérêt. Il connaissait mon mariage ,

mais ignorait , au moment de notre entrevue , le genre de lemme avec laquelle je m'étais allié. Prié par moi d'accepter à déjeuner pour le lendemain , il me fit riionneur d'accepter mon invitation. Mais j'eus la douleur de ne pas le voir paraître au rendezvous. Un éclair m'illumina. Je pensai cpi'il avait su ce qu'était ma femme, et j'ai appris depuis que j'avais deviné juste. Quel chagrin amer ce fut pour moi ! Oh ! comme mon cœur commençait à souffrir, et combien mon front devenait parfois soucieux !

A cette époque, M. le duc d'Orléans, voulant réédifier une partie de son palais en continuant les galeries de pierre, les baux de celles dites de bois devaient avoir un terme prochain. Il fut décidé avec ma femme que nous prendrions un établissement de marchand tailleur dans l'un des quartiers de Paris. La rue des Vieux-Augustins , au coin de la rue Coquillière, fut choisie, parce qu'un local s'y présentait, car pour le quartier, il ne convenait guère.

Je louai donc là un magasin avec ses dépendances. Il me restait ([uelques marchandises, et j'avais déjà lait face à divers engagemens. Un marchand drapier m'ouvrit un assez fort crédit dans sa maison, et je m'établis, ayant préalablement confectionné et fait confectionner une certaine quantité d'habillemens. ]Mais la position de l'atelier était, connue je l'ai dit , mauvaise pour la vente. Il se faisait peu d'affaires , et les frais étaient énormes. Je conservais bien, il est vrai , mes ancifiiiics prati(|ues, et en acquérais de nouvelles, ninis cjs dci'uicics étaient rares, et les

hénéfices ne balançaient pas les dépenses. Si l'on ajoute encore à cet état de choses les créances arriérées de ma femme, qu'il fallait aussi payer, il est facile de comprendre que je ne pouvais pas long-temps me maintenir. Des billets se trouvaient déjà en souffrance.

Deux frères, marchands de vins en gros et en détail, s'étaient établis rue de la Jussienne (aux Vendanges de Bourgogne). Ils me commandèrent pour 800 et quelques francs de vêtemens, et me souscrivirent un billet de 4oo francs. Je fus obligé, pour le surpUis, de me payer partie en quelques faibles àcomptes, partie en vin bouché, sur lequel, en le revendant, j'éprouvai de la perte. Quant au billet de /joo francs, j'aurais pu le donner en paiement à mes fournisseurs , mais la pénurie de mes ressources actuelles m'obligea à chercher à l'escompter. Je me présentai à cet effet dans diverses maisons, mais ni la signature des souscripteurs, ni la mienne n'étaient

connues^ et j'éprouvai partout des refus Un

seul homme eut l'obligeance de venir à mon secours, et cet homme, je me plais à le dire ici en l'honneur de sa mémoire que tant d'autres beaux traits glorifient d'ailleurs, est M. Jacques Laffitte. Etant allé à sa banque, rue du Mont-Blanc, et ayant demandé une audience du chef de la maison, je lui exposai mon embarras en le priant de prendre mon papier; il me répondit, que bien qu'il n'eût ])as pour habitude de se charger d'aussi petites broches sur la place de Paris, cependant, pour me rendre ser-

vice , il escompterait mon effet après avoir toutefois pris des reiiseigneineiis. Le lendemain je reçus une lettre signée Jacques Laffiite^ qui m'invitait à me

présenter à sa banque pour être payé! Que l'on

se figure ma joie. O homme bienfaisant ! tu ne sortiras jamais de ma mémoire, et tant que je vivrai, je redirai la bonté de ton noble cœur! iVlais quelle ne fut ])as ma douleur lorsque j'appris qu'avant l'échéance du billet, les souscripteurs avaient suspendu leurs paiemens et fermé leur magasin! Et moi?. . . moi, hélas! malgré la meilleure volonté, je ne pus y faire face. Le protêt eut donc lieu ; mais les poursuites en restèrent là. Ce fut encore un nouvel acte de générosité envers moi de; riionorable M. Laffitte. Que du moins ce téuioignage de ma reconnaissance lui parvienne dans les lieux élevés que sa belle âme hai)ite aujourd'hui !

Les échéances dénies engagemens s'accumulaient, des poursuites étaient dirigées contre moi. J'étais au .supplice de ne pouvoir payer. Non, jamais on ne se fera une juste idée de ce que j'éprouvai lorsque j acquis la certitude qu'il me fallait manquer à ma signature! Si l'on jette un regard anticipé sur certaine époque de ma vie, on se refusera peut-être à croire que j'aie eu tant de délicatesse dans une pareille circonstance, qui, après tout, n'avait pas dépendu de moi ^ et que l'approche de ma faillite m'eût jeté dans un si grand désespoir. Cependant, ce n'est là que l'exacte vérité, car je me suis imposé la loi de ne jamais mentir dans cet écrit , ([ue les

VIE DE J.-C. ROMAND. 5l

faits, soient en ma faveur ou à mon désavantage. Quei parti prendre pour conjurer l'orage? Déposer mon bilan. Mais quelles grandes pertes pouvaisje établir? Comment motiver une suspension de paiemens?.... C'est dans cette perplexité que j'étais^ lorsqu'un matin arriva chez moi un garde du commerce avec ses recors, pour m'enjoindre de le suivre à la prison de Sainte-Pélagie ! Je m'inclinai devant cet asent lé^rîil, montai dans un fiacre avec lui et ses acolytes, et me laissai triinquillement conduire à l'endroit désigné.

Je ne sais quelles mesures prit ma femme et comment il y eut tant de célérité de sa part^ mais avant d'arriver à la prison , le fiacre qui me transportait fut atteint par un autre dans lequel était celle-ci avec un homme d'affaires. Par suite de l'état de trouble où je me trouvais alors, je ne sais au juste ce qui se passa, mais ce qu'il y a de certain, c'est que je fus relâché sous la caution de l'homme que ma femme avait amené, et qui fut le même jour mis en possession de plusieurs pièces de drap de notre magasin, à titre de garantie ou de nantissement.

Ma femme, dont la généreuse conduite en cette occasion avait racheté à mes yeux bien des torts conjugaux qu'elle s'était permis à mon égard, me conseilla de quitter Paris pour quelque temps, m'assurant qu'en mon absence elle ferait ses efforts pour arranger mes affaires. Sous le coup de poursuites multipliées, et intimidé par ce qui venait d'avoir lieu, je cédai à ce prudent avis et arrêtai immédiate-

;)i coNFr.i>sioN u i:k ^ialheureux.

liient ma place à la diligence, afin de retourner dans Tiion pays natal. De peur d'accident, j'allai coucher le soir dans une auberge de la barrière de Fontainebleau, et le lendemain matin je m'éloignai un peu de la route et m'assis tristement sur la terre, en rase campagne , attendant le passage de la diligence qui devait m' emporter loin de Paris. Je tremblais à chaque instant de voir arriver à mes trousses quelque nouveau garde du commerce. Enfin la voiture parut, et je m'élançai dedans avec joie.

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