‹ Confession d'un MalheureuxChapitre 26 sur 65 · CHAPITRE YI · texte numérisé non relu

CHAPITRE YI

Je séjournai un mois à Montréal. On m'y croyait au courant de mes affaires et heureux !.... Mais en écoutant toutes ces félicitations, combien je souffrais intérieurement! C'est ainsi, me disais-je, qu'on n'a souvent du bonheur que l'apparence.

Je fis la faute de vendre l'héritage maternel , dont le produit s'éleva à moins d'un millier de francs. Je pensais par cette vente, qui me laisse aujourd'hui avec une très chétive habitation, faire face à une partie des dettes pressantes que j'avais contractées à Paris; mais, hélas! comme je raisonnais en jeune homme! C'était une goutte d'eau pour éteindre un incendie. Enfin, après quelques lettres reçues de ma femme, et qui ne m'annonçaient cependant rien de positif, rien de terminé relativement à mes affaires, je repartis pour la capitale, en embrassant mon pauvre père, qui n'avait consenti qu'à regret à me laisser dilapider ainsi notre avoir commun.

54 CONFI-SSION d'un ]\rALHEUREUX.

De retour à Paris, j'obtins de mes créanciers un sauf-conduit pour vaquer librement à mes occupalions. Toutefois , aucun traité n'intervint entre eux et moi, de manière que ma position restait toujours aussi précaire que par le passé.

J'avais peu dépensé en route de la somme produite par la vente que j'avais faite du bien de ma mère, et, cependant,, sans avoir payé aucune dette importante, trois jours après mon arrivée dans la capitale, l'argent s'était évanoui : ma femme avait tout dissipé! — En vain lui demandai-je un compte détaillé, il aurait fallu se disputer pour l'obtenir, et cela n'était ni dans mes goùts^ ni dans mes habitudes. Je dévorai donc mon chagrin en silence, car je n'ai jamais fait consister l'énergie du caractère dans les querelles , encore moins dans celles de ménage.

Il me restait très peu de marchandises en magasin. Je désintéressai faiblement quelques-uns de mes créanciers par l'abandon que je leur fis de matières confectionnées et en pièces. Je travaillais encore un peu, mais mon courage était à bout.

iL'humiliation m'accablait, j'étais obligé de faillir à mes engagemens , et j'avais pour femme ime personne dont la conduite présente tendait de plus en plus à se mettre à l'unisson de sa conduite ancienne, comme j'en pus juger par le fait suivant :

Les baux des galeries de bois du Palais-Royal n'étaient pas encore à leur terme, et ma femme y tenait toujours magasin de modes. Elle venait quelque-

fois me voir dans mon établissement de la rue des Vieux-Augii'^tinK. Un soir, elle arriva avec un monsieur assez bien couvert, qui pouvait avoir une c juarantaine d'années ; elle me le présenta comme un homme de sa connaissance qui désirait se faire habiller. L'individu balbutiait et paraissait vouloir éviter la conversation sur le motif qui l'amenait. Enfin, après quelques paroles évasives, « je reviendrai, — je verrai,.... » il partit sans rien conclure. Ma femme sortit en même temps que le visiteur. Un soupçon s'empara de moi ; je les suivis pas à pas, et, après avoir traversé la rue Croix des-Petits-Champs, je vis qu'ils entraient dans l'impasse qui est derrière la Banque de France et aboutit rue des Bons-Enfans. Comme je n'étais pas très éloigné d'eux, je les aperçus s'embrassant très tendrement. Le vertiee me monta soudain au cerveau, et en quelques pas je me trouvai auprès des deux êtres qui m'outrageaient. D'un grand coup de revers de main appliqué de toute la force de mon bras^ j'apostrophai la ligure de l'homme; celui-ci tomba d'un côté et son chapeau de l'autre : « C'est ainsi que je récompense les séducteurs de femmes mariées! » furent les seules paroles que je prononçai. Mais devais-je bien parler de séducteurs de cette nature, moi que Dieu punissait en

ce moment même poiu' l'avoir été? Aucune

plainte ne fut articulée par l'individu qui avait reçu le soufflet et qui disparut aussitôt. Ordre fut intimé à ma femme de rentrer à la maison. C'est alors que commença de sa part une série d'invectives contre

moi; celle qui faisait ma honte osa me reprocher le désordre de mes affaires, comme si , par ses folles dépenses, par son amour de la toilette, elle n'y avait pas grandement contribué. L'enfer brûlait dans mon cœur! je ne pouvais plus vivre dans cette atmosphère empestée. Aussi, dès ce moment, je résolus de m'affranchir de la position humiliante où j'étais tombé et de m'en affranchir par une brusque séparation. C'est ce qui eut effectivement lieu quelques jours après.

Bien peu de marchandises restaient dans le magasin. J'abandonnai le tout à la créature que j'avais associée à mon sort; de plus, un très beau secrétaire que j'avais acheté et qui était payé depuis quelque temps, resta en sa possession. Mes créanciers paraissaient ne pas vouloir sévir contre moi. Au fait, puisqu'il m'était matériellement impossible de les payer, à quoi auraient , en dernier résultat, abouti leurs poursuites ?

Je louai un petit appartement garni, rue Notre- Dame-des-Victoires, n" 9, où je n'apportai de mon magasin que les outils indispensables à mon état. Possédant quelques pratiques que j'avais prévenues de mon changement de domicile au moment où je l'effectuai, j'eus de l'ouvrage assez pour vivre, et c'est dans cet endroit que j'inventai les manches à gigot pour les habits , qui ont fait fureur dans le temps. Le costume était complet; il y avait le pantalon» plissé sur le coté, à petit pont, et le gilet en rajiport, que je nommai à la lord Byron; mais la

mention du gilet fut omise dans la gravure que publia alors \e Joui'nal des Modes, j'en ignore la raison. Voici comment ce costume fut désigné : Habit sans fausses poches ^ et manches à gigot ; pantalon plisse SU7' le côté, de Vinvention de M. Romand, tailleu?', rue Notre- Dame-des-f^ictoires, n" 9. Cette idée me mit en évidence pour un moment et me valut quelques bénéfices, moins pourtant qu'à ceux qui l'exploitèrent sans ma permission et en s'en donnant effrontément pour les premiers auteurs.

J'avais quelques pratiques dans le quartier latin, d'autres dans de grands établissemens de corroyerie du faubourg Saint- Antoine. Il semble que ce fût ime fatalité, partout j'entendais parler le langage d'un libéralisme effréné qui jetait mon esprit dans un trouble et une exaltation inexprimables. La maladie de Louis XVIII tenait en émoi la population ouvrière ; je désirais un mouvement poiu' chercher à

sortir de ce que j'appelais mon obscurité ! Folles

chimères, qui m'étaient communes avec la plupart des jeunes gens de ma classe, et qui nous faisaient perdre un temps précieux, lequel aurait dû être consacré au travail, autant pour notre avantage personnel que pour le bien de la société en général, qui se sent toujours troublée dans sa base par ces ambitions subalternes.

En ce temps-là, un tailleur d'habits, que j'avais précédemment connu à Lyon, vint faire un voyage à Paris. J'eus occasion de le voir; il me proposa de

venir occuper cliez lui la place de premier garçon, me promettant de plus im intérêt dans son commerce. Malgré tous mes malheurs, il m'en coûtait de quitter Paris, et je balançai quelque temps à accepter cette offre; mais, enfin, je me décidai, et ayant donné parole au maître tailleur, je fis mes préparatifs de départ Plut à Dieu que j'eusse toujours

résisté à cette proposition î Plût à Dieu que je n'eusse pas remis les pieds à Lyon, dans cette ville si funeste pour moi, qui devait être le dernier écueil de ma vertu et le tombeau de mon honneur !

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