CHAPITRE YII
Arrivé à Lyon, je me rendis immédiatement chez le tailleur qui m'avait engagé. Je le trouvai dans un assez beau magasin situé à l'entresol de la maison du Café parisien ^ place des Célestins. Les ateliers et un logement étaient au cinquième étage et se composaient de deux chambres ; le patron et sa femme demeuraient dansune pièce attenante au magasin. On me fit prendre connaissance de tous ces détails. Quant au point essentiel, à celui qui avait motivé mon départ de Paris, on ne l'aborda même pas de quelques jours. Je ne crus pas devoir le premier rompre le silence à cet égard. Je travaillai, néanmoins, soit à l'atelier, soit au magasin pour couper, et j'étais logé et nourri.
Je ne fus pas long-temps à m'apercevoir que j'avais été pris pour dupe dans les propositions qui m'avaient été faites. Une explication eut lieu enfin, et me convainquit de cette triste vérité. Si j'avais quelque
Go CONFESSION d'uN MALHEUREUX.
argent, me dit-on, on m'intéresserait, on m'associerait même au commerce, mais ne pouvant rien verser, je ne devais m'attendre à aucun avantage de ce genre. Je réclamai, je fis des observations, mais en vain. Je ne tardai pas à être témoin de l^ien des visites de créanciers chez le patron ; malgré cela, je remarquais toujours dans cette maison un luxe hors de proportion avec les profits qu'on y faisait, d'où je conjecturai sans peine qu'elle touchait à sa ruine. Ce qu'il y avait de plaisant, c'est qu'on avait compté sur moi pour obtenir des fonds, et se tirer d'embarras: on s'était bien adressé, il faut en convenir!
Obligé de cesser ses paiemens, le maître tailleur évacua une partie de ses marchandises et de son mobilier, et prit la fuite avec sa femme. Je ne fus couvert de mon travail que par une redingote et un habit confectionnés que l'on me laissa, quelques aunes de tricot pour garnir les habits, et un bois de lit sans autres accessoires. La plupart des créanciers, accompagnés des propriétaires de la maison, se présentèrent incontinent pour délibérer sur leurs intérêts communs. Ils me proposèrent de prendre en location l'atelier et le logement du cinquième étage, pour travailler à mon compte. Comme j'avais déjà fait quelques connaissances à Lyon, que j'y avais un parent et beaucoup de compatriotes, qu'en outre quelques-uns des cliens de mon ancien patron m'avaient promis de ne pas me quitter, je me déterminai à adopter le parti qu'on me conseillait. J'eus le bon-
VIE DE J.-C. ROMAND. 6l
heur d'obtenir tout de suite assez de comniaudes pour m'occuper, et peu de temps après, pour occuper un, deux et même jusqu'à trois ouvriers. Je fis venir de chez mon père la garniture d'un Ht. et c'est ainsi que je m'étabhs à Lyon.
Je travaillais et me trouvais aussi heureux qu'on peut l'être dans mon état; mais un génie maltaisant devait venir me poursuivre, ou plutôt, c'est moi, c'est mon peu de sagesse, c'est mon orgueil immodéré qui me créa ce génie malfaisant, et le vieil adage : « Il « n'est pas de gueux sans cause, » reçut de ma part une éclatante confirmation.
Les dimanches, et quelquefois dans le cours de la semaine, j'allais passer la soirée dans des maisons de ma connaissance, où les personnes qui s'y réunissaient discouraient assez librement sur la politique. Je pi enais goût à ces causeries qu'animait un libéralisme très prononcé. On y lisait les journaux de l'opposition , et de temps en temps aussi des pamphlets écrits dans le même sens ; on chantait les chansons de Béranger; en un mot on se montait la tête contre l'ordre de choses établi.
Un soir, dans une de ces assemblées, un ouvrier en soie m'adressa cette superbe allocution : « Et toi, « Romand, avec ton air rêveur, on dirait que tu n'es
« pas partisan des idées libérales? Tu ferais, je
« crois, triste figure dans une révolution ! — Peut- « être pas autant que toi! » répondis-je vivement. Lu i83o, lorsque l'on se mit sur la défensive à Lyon, à l'occasion des ordonnances de juillet, et en i83i,
aux fatales journées de novembre, mon questionneur se tint enfermé chez lui. C'est que les grands parleurs ne sont ])as, en général, ceux qui agissent le plus au moment du danger.
L'année 18^47 arriva, et avec elle la gène dans mes affaires, résultat naturel de mes écarts de conduite, qui avaient recommencéde plus belle, et, en outre, de mes préoccupations politiques. Le crédit qui m'avait été ouvert chez les marchands me fut totalement fermé, et il me fallut régler en billets la plupart des factures. Je dus alors me restreindre à la simple condition de tailleur à façons; c'était encore assez pour me faire vivre, avec l'amour du travail, de la conduite et de l'économie; mais, hélas! ces vertus étaient presque éteintes chez moi, et je ne travaillais plus que par boutades. J'étais donc bien éloigné de pouvoir remplir les obligations que j'avais contractées. Il me restait pourtant quelques sommes à recevoir, et je dois dire à l'acquit de ma conscience qu'à mesure que je touchais de l'argent , je n'eu conservais que le strict nécessaire , le surplus étant employé à désintéresser mes créanciers.
(^ette même année, une manifestation populaire eut lieu à Lyon^ à l'occasion d'un projet de loi sur la liberté de la presse , que le gouvernement s'était vu comme contraint de retirer. On illumina; ce fut lu manière dont les partis se dessinèrent et arborèrent leur drapeau. Mes deux ])elites chandjres du cinquième étage furent illuminées à leurs quatre croisées. Il y eut plus que des chandelles, il y eut un
balai attaché à une longue perche , et qui avançait bien avant sur la rue. C'était une allusion que je voulais faire. Je devais réfléchir, cependant, qu'un ouvrier qui a besoin de se concilier la bienveillance de tout le monde^ doit éviter de froisser aucune opinion et de s'aliéner par des actes de cette nature beaucoup de personnes desquelles dépend son existence, surtout quand nulle raison majeure ne le contraint d'agir ainsi; mais la passion politique raisonne-t-elle?
De 182 "7 à i83o, mes affaires se gâtèrent par degrés, au point que la catastrophe finale éclata. Un créancier impitoyable me pomsuivit à Oiiitrance et fit vendre chez moi tout ce dont la loi permet la saisie. Il ne me resta que mon lit et les outils de ma profession. Ce qui me navra le plus fut de voir mettre à l'encan quelques objets d'art dont je m'étais formé un petit musée, tels que tableaux, gravures, bronzes antiques, armes et médailles. Je versai des larmes abondantes, qui n'auraient dû être provoquées que par le sentiment du repentir, mais qui furent en réalité des larmes de rage et de haine forcenée contre le gouvernement , bien innocenta coup sûr de ma ruine et tous mes malheurs. Dès-lors, je me jetai à corps perdu dans la politique, et n'attendis plus ([u'une émeute populaire pour y prendre la plus large part possible. O folie! o crime !....