CHAPITRE XIII
Mes moyens d'existence étant dans mon travail, je dus, après les journées de novembre, rentrer dans l'atelier où j'étais employé. Quelques jours se passèrent assez tranquillement et sans inquiétude de ma part ; mais S. A. R. M. le duc d'Orléans étant venu reprendre possession de la ville sur les insurgés, ces derniers furent recherchés et appréhendés. Bien que décidé à subir toutes les conséquences d'une conduite que je jugeais alors conforme aux inspirations du devoir, je ne laissai pas pourtant de concevoir quelques craintes en voyant les mesures que l'autorité prenait pour découvrir les principaux agens de l'insurrection. Aces craintes fondées sejoign ait encore pour moi la torture morale d'une conscience que le remords commençait d'assiéger au sujet du vol que j'avais commis. Il se présentait sans cesse à mon imagination, et je puis bien dire avec vérité que ma pénitence pour ce méfait fut rude dans mon propre cœur
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avant que la justice m'en infligeât une autre, également sévère. INIalheur à l'homme qui cesse d'être en paix avec lui-même ; son supplice est de tous les jours !
Les arrestations de révoltés s'opéraient activement. Beaucoup de personnes qui s'intéressaient à moi me conseillaient de passer à l'étranger; je ne pus jamais m'y résoudre. J'eus même là-dessus, un jour, un assez long entretien avec deux réfugiés italiens qui n'avaient échappé à la mort qui les eût atteints dans leur pays qu'en se retirant sur le sol français. Ils me firent divers raisonnemens pour me démontrer que l'honneur ne recevait aucune atteinte d'une expatriation pour cause politique, et je convins avec eux de ce principe, sans néanmoins suivre l'avis salutaire qu'ils me donnaient. Si je sonde aujourd'hui mon cœur à cet égard, je trouve que deux mobiles principaux me dirigeaient dans l'imprudente détermination que j'adoptai, im peu de fanfaronnade d'une part et, de l'autre, beaucoup d'amour pour la femme dont j'ai parlé plus haut en racontant qu'elle voulait m'empêcher d'aller combattre le second jour des événemens de novembre.
On était au mois de janvier i832; je traversais l'Hùtel-de-Ville, un paquet d'ouvrage sous le bras. Un monsieur m'aborde : k Ah! vous voilà, monsieur Romand! Kt votre livret, l'avez-vous retiré de rHôtcl-de-Villc? — Tl ne m'a pas encore été délivré, mais je l'ai |)ayé. J'irai le prendre incessamment.— Donnez-vous une prise de tabac? — Vo-
lontiers... — Excusez, je vous quitte un instant. » Et mon interlocuteur alla causer avec trois hommes sous les arcades de la grande cour; ensuite il
disparut. C'était M. A , ancien officier, qui s'était
montré en i83o, qui avait été souvent côte à cote avec moi dans les rangs de la garde nationale, et qui, en ce moment, était commissaire de police du quartier du Palais-des-Arts.
Un des hommes avec lesquels le commissaire de police venait de causer s'approcha immédiatement de moi et me dit que M. Prat demandait à me parler. « Je n'ai pas l'honneur de connaître ce monsieur, lui répondis-je, ainsi je n'ai que faire d'aller le voir. — C'est le commissaire central, reprit-il; au surplus, pas de rébellion , car on saurait vous contraindre. . .» Je compris que j'étais arrêté !
Arrivé devant le commissaire central, je subis un long interrogatoire sur ma participation aux journées de novembre, interrogatoire dans lequel je soutins hardiment que j'avais été forcé de combattre. Le résultat de ce premier acte d'instruction fut un ordre de m'écrouer provisoirement dans les caves de l'Hôtel-de-Yille , pour de là être conduit à la maison d'arrêt dite de Roanne. Je voulus encore faire le récalcitrant , mais quatre fusiliers qu'on appela , m'escortèrent jusqu'à l'entrée delà prison provisoire qu'on allait me donner. On me fouilla préalablement, et l'on mepritma bourse et mon portefeuille dans lequel se trouvait la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen.
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Introduit dans la grande cave de rouest de l'Hôtel-de-Ville, je restai seul jusqu'à la tombée delà nuit. Alors un geôlier vint s'informer de moi si j'avais besoin de quelque chose. Je demandai s'il n'y avait pas moyen d'être mieux placé pour la nuit que dans l'endroit humide où j'étais, qui ne présentait d'autre lit que de la paille à moitié pourrie , et dont les larges soupiraux n'avaient pour obstacle au passage des vents glacés de la saison, que trois gros barreaux de fer. Le geôlier me répondit que, si j'avais de l'argent, il pourrait me procurer un gîte un peu meilleur, et que je pourrais même avoir du bon à manger.
Sur mon affirmation que j'étais à même de payer le prix de cette offre, dont je désirais profiter, le geôlier me mena dans un réduit plus étroit que celui d'où je sortais et où se trouvaient déjà deux individus de mauvaise mine occupés à jouer aux cartes auprès d'un poêle en fonte, à la lueur blafarde d'une chandelle collée contre la muraille; une bouteille et deux verres étaient auprès d'eux : « Ah ! ah ! voici un fègrel s'écrièrent ces deux individus avec un rire en quelque sorte satanique! Camarade,
vous serez des nôtres Allons! plus on est de
fous plus on rit, comme dit la chanson. Nous ferons bombance pour passer la nuit avec moins de désagrément. » Je ne répondis que par monosyllabes à ce langage encore étranger à mon oreille et peu en rapport avec mes goûts. Mes deux compagnons ayant cessé de jouer, il me fallut essuyer le
feu roulant de leurs questions indiscrètes , de leurs ignobles plaisanteries , et souffrir tranquillement les effets de cette licence éhontée qui est de mode envers tout nouvel hôte des prisons. On voulut savoir pour quel motif j'étais arrêté , et je déclarai avec une certaine fierté que c'était pour cause politique; en revanche et sans que j'eusse la peine de le leur demander, les deux hommes que j'avais en face de moi m'apprirent qu'ils étaient là pour des vols qualifiés. Leurs confidences, faites du ton le plus dégagé, étaient autant de coups de poignard qui s'enfonçaient dans mon cœur; car en les écoutant je me disais tout bas que moi aussi j'avais commis un vol qualifié! mais que j'étais loin de l'avouer aux autres, avec ce ton de forfanterie surtout, moi qui aurais voulu pouvoir me le cacher à moi-même î
Le concierge, auquel j'avais demandé du pain, du vin et un peu de charcuterie pour souper, m'apporta le tout, mais non pas gratis assurément. Mes deux compagnons profitèrent de mon repas, sur l'invitation que je leur en fis , par réciprocité de Tof- Ire qu'ils m'avaient faite eux-mêmes d'un verre de leur vin, que je n'avais pas accepté.
Nous achevions de manger, quand on amena auprès de nous un nouveau prisonnier. Il y eut encore une foule de questions, de plaisanteries, de quolibets. Celui qui venait d'arriver était un cocher de fiacre qui s'était battu et avait porté des coups assez graves à son adversaire. Il demanda aussi à boire et à manger; les comestibles servis, ce fut un nouveau
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festin, auquel il fallut que je prisse part; et il se prolongea plus long-temps que le précédent, par la raison que la société étant devenue plus nombreuse, il y avait naturellement plus de frais de conversation à faire. Aussi , les trois hommes que j'avais avec moi s'en donnèrent-ils à cœur joie ; c'était à qui raconterait ses plus belles prouesses. J'écoutais, répondais quelquefois lorsqu'on m'adressait directement la parole , et voyais avec dégoût que le cocher de fiacre , un homme arrêté pour un délit non infamant , semblât sympathiser avec des individus qu'il savait être des voleurs. Il est vrai qu'il ne parlait pas de vol , mais il renchérissait avec complaisance sur les coups de poing qu'il avait donnés aux filles publiques; il les avait souvent roulées , ajoutait-il d'un d'un air triomphant, ce qui voulait dire qu'il avait obtenu leurs bonnes grâces sans bourse délier. De tout ce que je voyais et entendais je tirai la conséquence qu'une prison en France est un lieu où, pour peu que l'on y soit disposé (et combien de gens le sont!) L'on se déprave très promptementpar les yeux, parles oreilles, par tous les pores de son corps. Je n'avais jamais connu jusqu'alors l'intérieur de ces élablissemens, et je m'imaginais que, fondés pour la répression et la pénitence , ils ne devaient inspirer aux individus qui les habitaient que des sentimens d'honnêteté de repentir. Combien je me trompais! L'échantillon cjui s'offrait à moi pour la première fois me fais.ut complètement revenir de cette erreur pardonnable du reste. Je me promis bien
toutefois , si le malheur voulait que la suite de mon arrestation fût une condamnation à l'emprisonnement, d'être un autre homme que ceux qui se présentaient à mes regards.
Le lendemain était un dimanche, et comme il n'y avait pas ce jour-là de petit parquet (interrogatoire préalable des personnes arrêtées pendant la nuit , fait par un substitut du procureur du roi), je séjournai encore vingt-quatre heures à l'Hôtel-de Ville. Des individus , en assez grand nombre , avaient été arrêtés pendant la nuit et la matinée du dimanche. Tout le monde fut réuni dans un nouveau local assez vaste où il y avait quelques grabats établis sur des planches, et qui ne se compo» saient que de mauvais matelas, dans un état repoussant de malpropreté, avec des couvertures analogues. Une grande table longue tenait presque toute la profondeur de la cave ; deux bancs étaient de chaque coté, et la table était garnie de bouteilles et de verres , en sorte qu'on se serait cru dans un cabaret, dans un lieu de débauche , plutôt que dans une prison ; et ce qui s'y passa le dimanche justifia pleinement tout ce que donnait à penser ce premier aspect.
C'est là, en effet, c'est dans un local où la surveillance de l'autorité devrait être incessante, que retentirent les propos les plus grossiers , les impiétés les plus révoltantes , les chansons les plus immondes, que furent racontés avec vanterie les actes les plus
riminels. On eût dit la demeure des réprouvés.
Quant à moi , je ne sortis pas de ma réserve ; seulement , pour ne pas paraître trop ridicule à mes compagnons en me laissant croire tout-à-fait innocent, je déclarai le sujet de mon arrestation , et racontai la part que j'avais prise aux événemens de novembre. C'est alors que j'appris queplusieurs individus arrêtés pour le même motif que moi étaient déjà à la prison de Roanne. Qui m'annonçait cela? Un jeune homme sorti tout récemment de cette prison où il avait été conduit pour escroquerie, et qui déjà se voyait arrêté de nouveau pour la même cause. Oh ! pitié pour luie si précoce et si incurable perversité , oui , pitié et indulgence! car le tort en est beaucoup moins aux malheureux dépourvus d'éducation qui se laissent aller à tant de rechutes, qu'au régime des prisons qu'ils ont fréquentées. Pour moi, je tiens qu'un séjour d'une semaine ou deux dans ces serres-chaudes du crime suffit pour amener le vice naissant à un point de maturité parfaite.
La journée se passa en goinfreries pour ceux à qui ces écarts plaisaient, et ils plurent à tous, hors à moi. Il y eut des visites, voire même des visites de femmes, ce qui pourtant ne devait pas être ; mais le geôlier, bon humain, tempéra un peu la rigueur du règlement en faveur de la pièce reçue. I^e cocher de fiacre accueillit avec distinction une femme qu'à sa tournure et à son langage je jugeai être une fdle prostituée, sorte de connaissances qui lui étaient familières, connue je l'ai dit plus haut. Je fus alors témoin de bien des choses que je ne chercherai pas à repro-
duire. Moins favorisé que mes compagnons , je ne vis arriver personne auprès de moi, bien que j'eusse, toujours moyennant la pièce, fait prévenir mes amis du malheur qui m'était arrivé. Mais je pense qu'il s'en fût trouvé bon nombre au rendez-vous , si je leur eusse annoncé qu'une succession m'était échue, et que j'étais résolu à en dépenser le montant avec eux. Ainsi va le monde !
Après l'interrogatoire du lundi, où tous les prisonniers comparurent, il y en eut quelques-uns de relâchés; le reste fut conduit à la maison d'arrêt de Roanne , et je fus de ceux-là. Il me fallut traverser la ville , confondu avec une bande de voleurs, dont plusieurs étaient fort connus du public qui les hua en les voyant passer. Mais tous ces hommes paraissaient fiers d'attirer ainsi sur eux l'attention générale, et ils riaient et chantaient. Un seul marchait silencieux et en se couvrant la figure avec les mains; était-ce le plus coupable ?