‹ Confession d'un MalheureuxChapitre 34 sur 65 · CHAPITRE XIY · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIY

Arrivés à la prison de Roanne , on nous mit tous dans la cour en attendant qu'on nousenfermât dans le local qui nous était respectivement destiné. La première personne de connaissance qui se présenta à moi fut un nommé B. , chapelier, qui me dit aussitôt qu'il était arrêté pour l'affaire de la maison Oriol , et que probablement, moi aussi, je devais l'être pour les événemens de novembre, qu'on en parlait même dans la prison. Sur ma réponse affirmative, il m'annonça que presque tous les prévenus politiques et lui-même étaient à la pistole, moyennant 20 francs par mois , une benne de charbon et une livre de chandelles , qu'il fallait payer incontinent ; il avouait que c'était un peu cher, mais , comme on était bien mieux là sous tous les rapports, il n'avait pas hisité. Je lui fis observer que j'étais presque sans ressources, et que cette dépense serait au-dessus de mes facultés; il me répondit que les sympathies des ou-

ri6 CONFESSION d'un malheureux.

vriers du dehors viendraient à mon secours aussi bien qu'elles étaient déjà venues à celui de mes coprévenus; que d'ailleurs on pouvait travailler à la pistole pour son compte particulier , et que sans doute je ne manquerais pas d'ouvrage. Cédant à ce raisoimement non moins qu'au désir de n'être pas confondu avec les mauvais garnemens qui constituent le mobilier ordinaire d'une prison, je me décidai à demander au concierge d'être admis dans ce lieu privilégié , où d'ailleurs se trouvaient déjà, pour leur argent comme nous, des escrocs, des voleurs , des receleurs , et même des condamnés à mort qui étaient venus purger leur contumace.

Je ne fus pas peu surpris, en faisant quelques tours dans le préau, d'entendre le chapelier dont je viens de parler, et que j'avais autrefois connu homme assez raisonnable , se répandre en reproches et en invectives des plus grossières contre les sœurs de l'ordre de Saint-Joseph qui donnaient leurs soins aux prisonniers. Je ne pus concevoir une semblable conduite , surtout quand j'appris que le motif de ces récriminations était la visite ordinaire de salubrité que ces bonnes sœurs pratiquaient sur les nouveauvenus , et qui consistait uniquement à leur examiner les mains et les avant-bras pour s'assurer s'ils n'étaient pas atteints de la gale ou de quelque autre maladie do peau. Je fis observer à B. que ses plaintes n'étaient nullement fondées , et que rien ne pouvait l'excuser de s'élever ainsi contre une mesure qui

intéressait la généralité des détenus. Il parut goûter mon raisonnement, et manifesta même du regret d'avoir blessé par ses propos de saintes filles qui accomplissaient une mission toute de dévoûment et de charité évangélique. En général, j'ai été assez heureux dans les réprimandes que j'ai adressées aux gens qui faisaient ou qui disaient mal, 1 1 j'ai presque toujours réussi à les ramener dans la bonne voie. Pourquoi donc cet empire que j'ai sur les autres, n'ai-je pas su l'étendre plus souvent sur moi-même ? Je serais aujourd'hui plus tranquille et pourrais porter haut mon front, que je suis obligé de tenir baissé devant les hommes.

Il paraît qu'il y avait déjà eu beaucoup d'arrestations de faites à l'occasion de l'insurrection lyonnaise, car, en me promenant dans la cour et en levant les yeux vers le balcon d'un escalier qui desservait la pistole, je lus l'inscription suivante : Révolti: de Lyon: 21, 22 et 23 novembre i83i. i5o détenus politiques. Ce fut la première consolation que j'éprouvai depuis trois jours que j'étais privé de ma liberté ; car c'en est une de savoir qu'on n'est pas seul infortuné.

Parmi les hommes arrêtés pour les événemens de Lyon , il y en avait quelques-uns qui , considérés comme plus imporlans que les autres, formaient une catégorie à part et étaient logés un étage plus haut. Toutefois ils venaient de temps en temps fraterniser avec nous. Les prisonniers d'élite dont je veux par 1er étaient MM. Granier, rédacteur de la Glaneuse

lIiS CO^•FESSION d'un 3IALHEURE11X.

Giiillot , qui avait , disait-on , été préfet ou commandant (le Lyon pendant trois jours; Rosset, Desgarniers, Dékesmaker, Glas , Bazin et plusieurs autres.

Je fus, il faut le dire, l'objet de quelques attentions de la part de ces chefs de mon parti, qui me louèrent du courage que j'avais déployé dans la lutte ; nfais ils étaient vaincus et prisonniers comme moi, ce qui explique peut-être pourquoi ils me traitaient si bien. En possession du pouvoir, ne m'eussent-ils pas repoussé comme l'avaient fait ceux de l'Hôtel-de- Ville? c'est assez probable ; je crois même avoir reconnu parmi eux deux ou trois de ceux qui m'avaient alors rudoyé, mais je ne cherchai pas à éclaircirla chose.

J'avais été interrogé par M. le juge d'instruction et m'étais servi auprès de ce magistrat du même moyen de défense auquel j'avais déjà eu recours lors de ma comparution devant le commissaire central, et qui consistait à dire que j'avais été forcé de combattre. Je fus appelé encore une ou deux fois à l'instruction et persistai toujours dans ce mensonge palpable.

Un jour le concierge vint m'annoncer que quelqu'un me demandait au greffe de la prison et il m'y

conduisit. C'était ce même M. A , commissaire de

police du quartier du Palais-des-Arts , qui avait fait oj)érer mon arrestation à l'Hôtel-de-Ville. Il venait m'interroge r sur la malheureuse affaire de mon vol... Tout mon sang reflua vers mon cœiu! Il s'en aperçut, et me laissa un moment d crépit. Puis, il me de-

VIE DE J.-C. IIOMAND. 1 19

manda comment les objets qu'il me représentait et (ju on savait avoir été dérobés dans un magasin de la place del'Herberie étaient arrivés en ma possession. Je répondis, suivant l'usage, que je les tenais à' un marchand ambulant àmoi inconnu duquel je les avais

achetés... L'interrogatoire fini, M. A me dit: « Je

désire, mon pauvre Romand, que tout aille bien pour vous ; mais je ne vous dissimule pas que je crois que vous ne vous tirerez pas aussi bien de cette affaire-ci que de votre autre affaire politique. » Je restai anéanti!... M. A me tendit sa

main que je pris et, après avoir glissé dans la mienne une pièce de monnaie, il sortit. Mon premier mouvement avait été de refuser, mais je me dis cependant qu'après la marque de sympathie qu'il m'avait donnée, je pouvais accepter la petite libéralité qu'il me faisait. Mon chagrin et mon agitation étaient au comble!

Cependant, réintégré à la pistole, j'eus encore un surcroît de douleur en me voyant forcé de reparaître aux yeux de mes compagnons de captivité qui, après n'avoir vu en moi qu'un homme de parti, commençaient à y découvrir un voleur ; car le bruit de mon interrogatoire circulait déjà dans la prison, et j'étais accablé de questions à ce sujet. Quelles tortures j'éprouvais intérieurement!... Or, voici comment la Providence avait amené la découverte d'une mauvaise action que je croyais ensevelie à jamais dans les ténèbres de la nuit brumeuse qui en avait été témoin.

Le marchand brocanteur auquel j'avais vendu les

I20 CONFESSION D UN MALHEDREUX.

objets volés, avec engagement par écrit et signé de moi f quelle imprudence!) de les retirer en remboursant la somme touchée, afin de pouvoir les restituer à leur propriétaire, ne m'ayant pas vu revenir à l'époque fixée, s'était cru en droit d'en disposer et les avait mis en vente. Ces objets furent reconnus par la personne à qui ils avaient été soustraits, et elle en porta sa plainte à la police qui se livra à d'activés investigations. Le parquet fut d'aulant plus heureux de trouver à joindre cette nouvelle accusation aux griefs qu'il articulait déjà contre moi, qu'elle était de nature à me ruiner entièrement comme homme politique. Une souscription fut ouverte en ma faveur parmi les ouvriers de la Croix-Rousse ; ce fut l'ex-sergent dont j'ai eu occasion de parler qui m'en apporta le produit. J'adressai à son auteur une lettre de remercîment, que j'accompagnai d'écrits dans le sens républicain, destinés à être lus dans les réunions secrètes qui se tenaient encore en ce moment. Les tailleurs aussi ne m'abandonnèrent pas pendant mon séjour à Lyon.

Page 1