CHAPITRE XV
Un jour, vers la fin de mars, à dix heures du soir environ, le concierge delà prison de Roanne vint nous prévenir que les insurgés de novembre ( les ouvriers en soie exceptés) allaient être extraits dans la nuit même de la prison pour être dirigés sur la ville où devaient s'ouvrir les assises appelées à juger leur affaire, mais sans nous désigner cette ville qu'il assura ne pas connaître lui-même ; il nous dit seulement de nous tenir prêts. Nous nous accordâmes tous à penser qu'on agissait ainsi dans la crainte d'un soulèvement à Lyon pour nous délivrer ; car à dix heures du soir il n'y avait plus moyen de faire avertir les hommes de parti du dehors ; les visites avaient cessé. Nous nous récriâmes vivement contre la mesure prise à notre égard, en nous appuyant sur ce grand principe de droit que nul ne doit être distrait de ses juges naturels.
A deux heures du matin, un grand bruit de ver-
roux, de grilles en fer roulant sur leurs gonds, qui s'ouvrirent d'abord et se refermèrent ensuite, avec un grincement aigu, le fracas des crosses de fusils résonnant sur les dalles d'une cour étroite et haute, annoncèrent le moment du départ. Concierge et porte-clefs vinrent faire lever les prisonniers; un appel eut lieu, et tous ceux désignés pour partir furent obligés de se rendre dans la cour de la prison, déjà garnie de soldats et de gendarmes. Un triage fut fait, et les sommités de la pistole restèrent libres, c'est-à-dire qu'on ne leur mit pas la chaîne au cou ; decenombre furent : le gérant de/a Glaneitse, Rosset, Desgarniers, Dékesmaker ; le reste fut enchaîné deux à deux ; mais il est vrai de dire qu'on laissa à chacun la faculté de choisir son compagnon, et, quoiqu'on m'eût fait comparaître devant le juge d'instruction toujours avec un nommé Mignard, cordonnier (i), je choisis le nègre Stanislas qui, disait-on, avait sur le pont Morand soutenu à lui seul le choc des forces opposées. Il me semblait que cette circonstance me rapprochait de lui plutôt que de tout autre, parce que j'y voyais du courage et une frappante analogie avec ma position dans la rue Grenette, où, seul aussi, j'avais fait face à un poste entier de la ti-oupe de ligne.
(O On avait établi des catégories pour l'instruction du procès; ainsi on avait groupé ensemble les insurgés qui avaient paru sur le môme point de la ville, et pourtant je n'avais pas môme aperçu ce Mignard dans la rue Grenette, où racrusalion dit qu'il s'était montré amié d'une barre eu fer pour enfoncer les portes d'allées.
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Quand tous les préparatifs furent terminés, les portes de la prison s'ouvrirent pour donner passage à chaque groupe qu'on plaçait dans un fiacre stationné au-devant, et immédiatement deux gendarmes montaient à côté des prisonniers, deux autres gendarmes à cheval caracolaient aux portières de la voiture qui allait prendre la fde sur le quai, entre deux haies de dragons qui se tenaient droits comme des piques sur leur selle et le pistolet au poing. Il y avait encore sur la place de Roanne un bataillon d'infanterie en équipement de campagne avec l'arme au bras. Comme on voit, les précautions militaires ne faisaient pas défaut; on peut même dire qu'elles avaient été poussées jusqu'au luxe.
La dernière des dix voitures qui composaient ce convoi étant arrivée sur le quai, la colonne s'ébranla et prit la direction du faubourg de Vaise; mais on marcha assez lentement d'abord, sans doute à cause de l'infanterie qui suivait. Les dragons et la ligne cessèrent de nous escorter au point du jour, et la gendarmerie nous accompagna seule jusqu'à Duerne, sur la route et à quelques lieues de Montbrison. J'eus beau adresser des questions aux gendarmes sur le ternie de notre voyage, je ne pus rien en obtenir. Plus d'une fois je me flattai que, malgré le mystère de notre enlèvement, la nouvelle s'en serait répandue à Lyon et que d'un instant à l'autre la colonne serait attaquée par nos partisans , mais c'était une illusion où mon esprit s'égarait sans ombre de réalité.
On s'arrêta à Diierne pour déjeuner, et là eut lieu de la part des principaux accusés un acte qui me donna beaucoup à réfléchir. Ils ne voulurent pas manger avec le commun des prisonniers, et demandèrent à prendre leur repas séparément, ce qui leur fut accordé au grand déplaisir de tous les autres. Je me disais en moi-même : Voilà donc comment nos chefs mettent en pratique ce fameux système d'égalité que nous avons tous cherché à faire prévaloir en France! Et pourtant ils sont dans les fers; que serait-ce donc s'ils se voyaient puissans et comblés des dons de la fortune? Non, l'égalité ne peut pas réellement s'établir dans la société ; elle est antipathique au coeur humain.
Cela n'empêchait pas ces messieurs d'être bons et généreux, et je me plais à dire que MM. Rosset et Granier me demandèrent si j'avais assez d'argent. Sur ma réponse que j'en étais peu fourni, ils me remirent chacun 5 francs, en me disant : « Romand , ne vous inquiétez pas ; les fonds seront désormais communs entre nous. « C'était là un noble procédé de leur part, et je leur en exprimai ma juste reconnaissance. Je puis dire que, sans le ver rongeur qui dévorait ma conscience au sujet du vol, cette translation n'eût été pour moi qu'un voyage d'agrément, qu'une intéressante promenade à travers des sites pittoresques que je ne connaissais pas encore; mais pour l'âme déchirée de remords la plus belle nature perd beaucoup de ses charmes. Aussi, malgré mon goût prononcé pourla campagne, contemplai-je
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avec indifférence tout ce qui s'offrait à ma vue sur la route, rochers, forets, cascades, et même ce superbe fleuve de la Loire que je vis, du haut du pont de Montrond, porter majestueusement ses ondes limpides vers des contrées où d'autres factieux, enrôlés sous une bannière diamétralement opposée à la nôtre, avaient jadis, comme nous aujourd'hui, battu en brèche le pouvoir établi en France. Oui, ce spectacle vraiment beau était à-peu-près muet pour moi. C'est qu'il n'y a qu'un homme libre qui puisse savourer ce genre de jouissances, et ce n'étaient pas les fers dont j'étais chargé qui m'empêchaient de l'être en ce moment!...
A la maison d'arrêt de Montbrison , on procéda au déferrement des prisonniers; mais, dans cette occasion encore, je fus bien malheureux; car on avait commencé l'opération sur moi en même temps que sur mes camarades , et il y avait déjà plus d'une heure qu'elle avait cessé pour tous, qu'on était encore occupé à tirailler le cadenas de ma chaîne sans pouvoir l'ouvrir. Le geôlier, les porte-clefs , les gendarmes même s'appitoyaient sur mon sort; deux grosses larmes vinrent rouler sur mes joues. Mon cœur était plein , et il ne trouvait aucun autre cœur où s'épancher. Non, celui-là n'est pas homme qui ne me plaint pas pour ce que j'éprouvai de pénible en cet instant !.... Enfin , autant par adresse que par force, on fit céder la serrure , et je fus débarrassé de mes entraves , mais non de la tristesse que ce fâcheux incident m'avait inspirée.
126 CONFESSION d'uN MALHEOREUX.
Après avoir soupe, je demandai au concierge s'il n'avait point de livres à me prêter : il alla me chercher dans un cabinet voisin une Bible très antique avec gi'avures enluminées. On eût dit qu'il avait deviné ce qui pouvait me faire du bien; car rien n'était plus propre que cette lecture à verser un baume salutaire sur les blessures de mon âme et à me don^ ncr la force de supporter mes malheurs. Aussi m'y livrai-je avec avidité , et aux dépens d'un repos que les fatigues de la route et cette dernière circonstance avaient rendu si nécessaire pour moi. Mais avec quel ravissement je vis se dérouler devant moi tous les grands événemens du monde depuis sa formation par la main de l'éternel architecte! Quelles joies ineffables je goûtai en pénétrant sous la tente des patriarches ; en m'asseyant avec les pasteurs sur la pierre des puits où ils menaient abreuver leurs troupeaux; en suivant dans toutes ses phases cette histoire si touchante de Joseph qui , plus innocent que moi, connut aussi les angoisses delà captivité! De quels transports je fus saisi lorsque je découvris dans les anciennes prophéties l'annonce si claire , si précise delà venue de ce Rédempteur qui devait se charger des iniquités des hommes et satisfaire pour eux à la justice de son père !... Oui , c'était pour moi un véritable enchantement, et je me retrouvais aussi joyeux que dans mon enfance , lorsque je feuilletais ce livre divin sur les genoux de ma mère.
Le lendemain , nous repartîmes pour aller coucher à Noiretable. Là , je liai conversation avec un
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gendarme attaché à la brigade de Boën, qui m'apprit qu'il était de Bussy, hameau de la commune d'isernore, à une demi-heure de mon village natal. Cette circonstance me valut quelques égards. Le même gendarme me dit à l'oreille que , selon toute probabilité^ nous étions dirigés sur Riom. On nous entassa plutôt qu'on ne nous logea dans une petite chapelle qu'on avait subitement transformée en prison. Ne pouvant fermer l'œil, je me promenai une partie de la nuit sur la paille qui nous servait de lit ; j'avais sept pas à faire pour mesurer l'étendue de notre dortoir.
La ville de ïliiers nous dédommagea un peu le lendemain des désagrémens de la veille. La prison où l'on nous plaça était garnie d'assez bons lits; mais ici comme à Montbrison , comme à Lyon^ comme partout sans doute , il y avait un dégoûtant péleniéle d'hommes prévenus de délits très divers et néanmoins réunis ensemble.
Enfin, le jour suivant , nous arrivâmes à Riom, qui était bien réellement le lieu de notre destination et la ville où devaient s'ouvrir les assises devant lesquelles nous allions comparaître , en suite d'un arrêt de renvoi de la Cour de cassation, rendu pour cause de sûreté publique.