CHAPITRE XVI
Notre arrivée à Riom avait produit une certaine sensation dans la ville, et les hommes qui partageaient nos opinions cherchèrent à nous donner des marques de sympathie en venant nous visiter dans notre prison. De ce nombre furent MM. Tréiat et Edouard Albert, le premier rédacteur du Patriote du Puy-de-Dôme y et le second adjoint au maire de Riom. PauvreM. Albert, si honnête et si bon, qui, à l'instigation du gérant de la Glaneuse , se laissa entraîner plus tard aux illusions politiques, et sacrifia sa tranquillité en venant à Lyon prendre la rédaction de ce journal ! On me dira peut-être que je critique quand je ne devrais qu'exprimer de la reconnaissance; mais la reconnaissance n'exclut pas les observations, et M. Granier serait en ma présence que je lui dirais également qu'il devait laisser M. Albert à Riom, jouir en repos de sa belle fortune, sans l'exciter à entrer dans la collaboration d'une feuille
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qu'il savait trop bien être en butte à la réprobation du pouvoir.
Quelque temps après , vinrent se constituer MM. Michel-Ange Périer, avocat à Lyon et Péclet, clerc de notaire dans la même ville, tous deux impliqués dans les affaires de novembre. M. Périer fut celui de tous qui manifesta le moins d'exaltation républicaine. Son langage était modéré et il raisonnait assez juste en politique : j'aurais voulu ne jamais avoir connu que des hommes comme celui-là, tant le bon sens et la modération ont d'attraits pour qui réfléchit un instant.
Un jour il se fit la proposition entre deux de mes codétenus de la pisiole et moi, de nous adresser à M. l'aumônier de la prison pour accomplir nos devoirs religieux. On approchait alors des fêtes de Pâques. Je ne sais comment les autres prisonniers s'en aperçurent; mais, étant tous réunis à dîner, nos intentions firent le sujet de leurs vives railleries. Je me récriai fortement contre cette tyrannie et soutins queles consciences devaient être aussi essentiellement libres en matière religieuse qu'en matière politique; que c'était une propriété inviolable. Je ne trouvai d'appui qu'en un seul homme, Michel-Ange Périer. Des deux autres qui avaient fait la proposition avec moi, l'un ne donna aucune marque d'approbation ni d'improbation, et le second fut contre moi. Voilà
bien la faiblesse des hommes! Le plus fort de
mes railleurs fut llosset , et cela ne m'étonna pas; il était irréligieux depuis long-temps et par caractère.
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C'est lui qui, en [816, avait été l'un des principaux instigateurs du mouvement par lecpiel on devait attaquer les autorités de Lyon, le jour de la Fête-Dieu, à l'instant même du passage de la procession. L'Amérique est devenue depuis son lieu de refuge.
Nous jouissions à Riom d'une assez grande somme de liberté. Le concierge nous avait permis, à nous les favorisés delà pistole, quelques promenades, d'abord dans l'avenue extérieure de la prison , ensuite dans les quartiers de la ville les plus rapprochés. Je profitai quelquefois de cette latitude pour aller visiter une ancienne chapelle gothique attenante au palais de justice et qui servait provisoirement de dépôt pour les archives, jusqu'à ce qu'on eût achevé de le réédifier. Je me plaisais à contempler les anciens vitraux coloriés delà chapelle, chefs-d'oeuvre de l'art ancien et que je n'ai encore pu voir parfaitement reproduits de nos jours. Les sujets étaient traités en grand : c'était la famille de Jacob. Cette vue me rappela le vestibule du château de Montréal, où l'on remarque aussi Joseph et ses frères peints sur toile. Mais, hélas! les temps étaient bien changés! Quand je fréquentais le château de mon village, j'étais pur encore et avais l'esprit tranquille, tandis qu'en ce moment, à Riom, j'étais soudlé et inquiet. Il me semblait que ces vénérables patriarches lançaient sur moi des regards sévères et me demandaient compte de mon innocence perdue.
La liberté qui nous avait été accordée, nous eûmes le tort de l'étendre au-delà de ses justes limites. Un
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soir, que c'était la fête de Riom , nous étions dans l'avenue ordinaire ; tout-à-coup la pensée nous vint, à Granier, à Dekesmaker, à Péclet et à moi, d'aller faire un tourdepromenadesur le Pré-Madame , où se tenaient les danses. Nous mîmes aussitôt ce dessein à exécution, et restâmes dehors jusque vers onze heures du soir. Cette équipée nous valut une verte réprimande de la part du concierge, que nous trouvâmes, à notre arrivée , très courroucé contre nous et alarmé de notre longueabsence. Nous méritions la leçon , et elle fut suivie de la consigne de ne nous plus laisser sortir de l'enceinte de la prison. Voilà ce qu'on gagne à abuser des bontés dont on est l'objet. Avec les hommes lettrés qui habitaient la pistole , il fallait parler politique, surtout quand venaient des visites du dehors , comme aussi quand nous nous trouvions réunis dans la grande cour intérieure avec les autres prévenus de Lyon. C'étaient alors un déluge de paroles, des discussions sans fin , des querelles même; car le moyen que tant d'hommes de conditions et d'habitudes si diverses pussent se tenir d'accord! Mes idées républicaines s'affermissaient, mais étaient loin de s'épurer; l'expérience et le raisonnement n'étaient pas encore venus à mon aide. Comme le feu qui , concentré dans un étroit foyer, en acquiert plus d'intensité , les opinions politiques des détenus s'échauffaient par l'effet même de leur réunion , et c'est bien là que la démocratie coulait à pleins bords, pour me servir d'une expression qui a retenti à la tribune législative. Cette exal-
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tation était encore entretenue par des concerts donnés tons les soirs sur un balcon de la prison, et où se chantaient au plus haut diapason de la voix, des chansons essentiellement révolutionnaires.
L'acte d'accusation pour les événemens de novembre m'avait déjà été signifié depuis quelques jours, et comme rien de l'interrogatoire concernant mon vol de la place de l'Herberie ne m'avait été expédié de Lyon , je me berçai de cette idée que la Chambre des mises en accusation avait rendu un arrêt de non-lieu sur ce chef. Je me trompais. Toutefois ce silence de la justice , sans faire taire le cri de ma conscience, avait apporté un peu de soidagement à mon âme , car je me disais à moi-même que, si la faute me restait, au moins la honte n'en rejaillirait pas sur moi et sur ma famille. Quelque imbu que je fusse des fausses doctrines sur la propriété qui étaient à l'ordre du jour dans le monde où je vivais, et encore que parfois j'eusse adhéré à l'utopie révolutionnaire du nivellement des fortunes par le partage des biens, j'aurais cependant , en réalité, voulu l'avènement de cet ordre de choses par une voie à-peuprès légale , et je n'étais pas assez dépravé pour me déclarer l'apôtre du vol et l'avocat des voleurs.
Voici cet acte d'accusation, qui était signé , sinon peut-être rédigé, par M. Duplan, procureur général près la Cour royale de Lyon :
« Dès le courant du mois d'octobre dernier, des rassemblemens nombreux d'ouvriers en soie avaient eu lieu à Lyon ; ils voulaient faire tarifer leurs salaires, ou plutôt c'était là le pré-
texte de leurs réunions et de leurs plaintes. Dans le commencemont du mois de novembre , ces rasscmblcmens devinrent plus nombreux. Les ouvriers en soie avaient obtenu la concession qu'ils demandaient , et cependant ils se réunissaient et murmuraient encore. Enfin le lundi 21 novembre, dans la matinée, ils contraignirent par la force du nombre un poste de garde nationale qui occupait la barrière de la Croix-Rousse, à se replier sur Lyon. Bientôt ils descendirent en bandes et en armes dans la ville et attaquèrent la garde nationale et les troupes de ligne armées pour la défense des lois et de l'autorité. Le combat fut meurtrier ; toutefois, dans cette journée désastreuse, les ouvriers en soie, réduits à-peu-prèsà leurs seules forces, n'obtinrent qu'un commencement de succès ; mais le lendemain 22, tout ce que la ville renfermait de vagabonds ou de ces hommes que la soif du meurtre ou du vol pousse toujours au désordre dans de semblables occasions, se réunirent à eux , et le sang coula en plus grande abondance. La nuit suivante la force légale fut contrainte de céder : les gardes nationaux et la troupe de ligne évacuèrent la ville et allèrent prendre position sur les hauteurs de iMoulessui. Indépendamment des crimes qui se trouvent dans le fait même de ce mouvement insurrectionnel, il en a été commis beaucoup d'autres: des soldats isolés, de malheureux olTiciers blessés ont été égorgés impitoyablement(l) , des vols nombreux ont eu lieu (2), et enfin la dévastation, le pillage de plusieurs maisons et la ruine d'un grand nombre de familles ont terminé ce sanglant événement.
(4) Cela n'est pas , la justice a été trompée sur ce point comme sur plusieurs autres. Les insurgés firent au contraire preuve d'humanité. Voici, entre antres, un fiiit qui parvint à la connaissance de tout le monde : au-dessus de la côte Saint-Sébastien, un officier de la ligne esl blessé; les soldats qu'il commandait se replient et opèrent leur rôlraile, protégés qu'ils sont par le feu de leur mousqnelerie. Les ouvriers s'avancent , prennent rofTicier blessé et le transportent au milieu des siens avec beaucoup de soins et d'égards.
(2) Il n'y a eu de vols commis que dans la maison Ôriol, où beaucoup de filous s'éliiient plissés à la faveur du tumulte, mais un d'eux, f)ris en flagrant délit, lut à l'instant môme ftisillé par les ouvriers; toutLvon connut ce fait.
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« C'est à raison des crimes qu'ils ont commis dans ces bandes meurtrières que les deux accusés sont poursuivis par la justice. Romand est tailleur, Mignard est cordonnier ; ni l'un ni l'autre ne peut mettre en avant le prétexte dont cherchent à se couvrir les ouvriers en soie et qui a égaré la plupart d'entre eux (1).
« Romand et Mignard étaient complètement étrangers aux intérêts des ouvriers en soie ; il n'y a que l'attrait du pillage et la soif du meurtre qui ont pu les faire agir.
« Le mardi, dès le matin, un détachement nombreux de troupes de ligne était sur la place des Cordehers, A environ dix heures, il fut attaqué du côté du quai. Pour éviter toute surprise, les chefs de ce détachement durent établir autour d'eux des postes avancés ; en effet , ils placèrent un peloton de militaires au milieu de la rue Grenette, au point où cette rue est traversée par les débouchés des rues de la Plume et de l'Aumône, Le principal emploi de ce peloton consistait à intercepter les passages qui aboutissaient à la place des Cordeliers.
« A l'extrémité occidentale de la rue Grenette et sur l'un des côtés, est un portail qui sert d'entrée à une autre rue qu'on nomme les Halles de la Grenette , laquelle conduit à la rue Tupin. Un rassemblement d'hommes et surtout de femmes et d'enfans, se forma sur ce point ; il se tenait presque toujours dans les Halles ou dans la rue Tupin, où il était à l'abri de toute atteinte. »
Ici le rédacteur de l'acte d'accusation s'étend sur Mignard qui, dit-il, « armé d'une barre de fer, longue d'environ 6 pieds , s'en servait soit pour dépaver les rues, soit pour enfoncer les portes d'allées. » Il lui iriipute aussi d'avoir, avec un fusil dont il se serait armé plus tard, fait feu sur le poste de la rue Grenette. Revenant ensuite à moi, il poursuit en ces termes :
« Romand a été encore plus coupable que Mignard, si toutefois il y a des degrés dans de semblables crimes.
« Romand a fait partie aussi du groupe qui s'était formé dans
(1) C'est vrai, mais on a tort, deux lignes plus loin, d'assigner pour mobiles à ma conduite ï attrait du pillage et la soif du meurtre, car ce qui m'avait mis les armes à la main, c'était uniquement le désir de fonder une république dont l'égalité formât la base.
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les Halles de la Greuette. Il était d'abord araïc d'un pistolot, il le tirait sur les militaires qui étaient entre la rue de la Plume et la rue de l'Aumône, puis il le cachait sous sa redingote et mettait les mains dans ses poches en affectant une indifférence apparente, afin qu'on le prît pour un simple spectateur (1).
< Il ne paraît pas que, tant qu'il ne s'est servi que d'un simple pistolet, il ait fait beaucoup de mal : ses coups, en effet, ne pouvaient guère porter , car il y a des Halles de la Grenette à la rue de la Plume une distance de cent quinze pas (2).
« Il prit ensuite un fusil (3), ajusta les militaires, lâcha la délente, mais l'amorce brûla sans communiquer le feu à la charge ; il rejeta le fusil en donnant des signes du plus grand dépit. C'est alors qu'on lui procura une carabine qui malheureusement ne resta pas sans emploi dans ses mains meurtrières; il la chargeait dans la rue Tupin : il traversait les Halles de la Grenette; il se plaçait derrière l'angle du grand portail des Halles qui donne sur la rue Grenette; là, il appuyait le canon de sa carabine sur une partie saillante des pierres de taille qui forment l'encadrement de ce portail (h), et tirait sur les militaires. Sa personne était à l'abri de tout danger, ses coups étaient assurés (5). Il en tira cinq ou six et blessa cinq militaires, dont deux plus grièvement que les autres et un surtout si grièvement qu'il est mort de sa blessure à l'hôpital quelques jours après.
« Ici se place un fait qu'on ose à peine révéler, tant il est horrible, mais qui n'est que trop bien constaté par l'information;
(1) Il y a ici erreur complète : avant d'être porleur de la carabine que je m'étais procurée on sait où et comment , je n'avais eu aucune autre arme en ma possession.
(2) J'aurais donc été bien sliipide de me compromettre sans aucune chance do servir mon parti.
(3) Nouvelle erreur : je n'ai pas plus eu de fusil que de pistolet.
(4) Tous ces détails sont inexacts.
(5) J'ai déjà répond\i à cette allégation qui , si elle était vraie, me ferait descendre au dernier rang des lâches; mais heureusement qu'elle n'a rien de fondé. Conmic je l'ai dit, j'allais charger mon arme sous les Halles de la Grenette, puis je revenais me placer au milieu de la rue jiour tirer; donc j'étais exposé aux coups des militaires.
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toutes les fois que la détonation de l'arme de Romand se faisait entendre, la foule qui voyait tomber une victime de sa criminelle adresse, se livrait à tous les accès d'une joie féroce en frappant des mains et en criant : Bravo ! en voilà un à bas ! bien tapé ! C'est un bracotinier ! Effectivement Piomandest un chasseur d'habitude (1).
« On portait les blessés chez le sieur Guilliermond, pharmacien, qui leur prodiguait les plus grands soins et dont le magasin a été ensuite assailli par une foule furieuse après la retraite de la troupe de ligne.
« Romand n'a pas désavoué dans son interrogatoire les faits qui lui sont imputés, mais il prétend qu'il passait par hasard dans la rue Grenette, que la foule l'a entouré et l'a contraint de se battre; qu'il ne peut savoir s'il a tué des militaires , attendu qu'il tirait au hasard. Toutes ces réponses sont mensongères ; il n'a été contraint par personne ; au contraire, il était l'homme le plus considérable de l'attroupement et il excitait une telle admiration qu'il en résultait pour lui toute l'influence d'un chef. D'ailleurs, sa parfaite volonté de commettre tous les crimes d'assassinat dont il s'est souillé, s'est manifestée par plusieurs signes; s'il eût agi sous l'empire de la contrainte , il n'aurait point montré de dépit lorsqu'il a vu que le fusil dont il s'était d'abord armé ne partait pas ; il n'aurait pas recherché une autre arme et il n'aurait pas ajusté si bien , quoique placé à cent quinze pas, que tous ses coups fissent une victime. »
Tel est l'acte d'accusation qui me fut signifié et qui finissait par me placer, ainsi que Mignard (2) , sous
(1) Sans être un chasseur d'habitude, encore moins un braconnier , j'avais quelquefois chassé et étais assez bon tireur, talent dont je voudrais aujourd'hui avoir manqué pendant les funestes journées de no- \embre.
(2) Je ne sais pourquoi on m'avait accolé à cet liomme que je n'avais jamais connu , et qui ne s'était pas même offert à mes regards avec sa barre de fer dans la rue Grenette.
i38 CONFESSION d'un malheureux.
le coup des articles 91 ,96, 97, 100, 296, 3o2 et u du Code pénal, qui édictent la peine capitale.
Me sera-t-il permis, aujourd'hui que quatorze années nous séparent des événemens en question , aujourd'hui, surtout, que j'ai dit un éternel adieu aux doctrines qui me faisaient alors agir^ me sera-t-il permis , dis-je, de formuler mon opinion sur la pièce dont on vient de lire les principaux passages? Je le pense, car ce n'est pas manquer au respect qu'on doit à la justice que de soumettre à une critique modérée et décente ses paroles ou ses écrits : eh bien! cet acte d'accusation me paraît déclamatoire, et manquant de cette rigoureuse exactitude qui est de l'essence de tout ce qui émane des tribunaux. Effectivement, dans le but de me rendre plus odieux , on va jusqu'à changer la nature et le caractère des faits accomplis. On me représente comme un assassin, comme un homme pour qui le meurtre est un besoin, tandis que l'on eût été plus vrai, sans être moins sévère, en montrant dans ma personne un factieux , un de ces enfans perdus des partis qui, à bout de ressources et d'expédiens, viennent en aide à la première émeute qui passe par la rue, espérant contribuer à amener la chute des pouvoirs établis et la fondation d'un ordre de choses meilleur pour eux. Car voilà ce que j'étais dans la réalité, et non un lâche meurtrier qui , tranquillement et sans danger pour lui-même , trouvait un barbare plaisir à blesser et à tuer de pauvres militaires français. Je ne dirai rien des erreurs matérielles, assez graves pour-
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tant , que renferme cet acte d'accusation et que j'ai relevées dans des notes, parce qu'elles ont dû être la conséquence des dépositions mensongères ou seulement erronées de certains témoins ; mais ce qui me semble constituer une flagrante contradiction , c'est qu'après avoir fait de moi un misérable altéré de sang et poussé par le désir du pillage , on ajoute que j'étais l'homme le plus considérable de l'attroupement et y excitais une telle admiration qu'il en résultait pour moi toute l'infjuence d'un chef. Or, un assassin , un voleur ne seront jamais des hommes considérables y partout et toujours la foule les poursuivra de ses imprécations , les exterminera même , si elle le peut, plutôt que de les encourager par ses acclamations et ses bravos : la raison et l'expérience proclament cette vérité. J'étais donc autre chose aux yeux du peuple , puisqu'il applaudissait à mes coups; c'est évident. Je pourrais relever aussi cette autre phrase : « Romand a été encore plus cou- « pable que Mignard , si toutefois il y a des de- « grés dans de semblables crimes. » Qu'aurait-on dit de plus s'il se fût agi d'un parricide?
Jamais je n'ai mieux senti combien le jury était une belle et salutaire institution , que dans cette circonstance où ma tète était en jeu. Jugé par des magistrats, j'étais perdu sans ressource, car l'esprit qui avait inspiré l'acte d'accusation eût immanquablement dicté l'arrêt à intervenir, et mon sang eut rougi] l'échafaud en expiation de celui que j'avais versé dans l'effervescence d'une guerre civile. Ce
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n'eût pas été une injustice, sans doute, puisque j'étais un révolté , un séditieux pris les armes à la main , mais c'eut été du moins une rigueur bien excessive, surtout pour l'époque où nous vivons.
Le 11 juin i832, je comparus devant la Cour d'assises de Riom, présidée par M. le conseiller Magnol. Les autres catégories d'accusés avaient déjà été appelées, et des verdicts d'acquittement étaient intervenus dans toutes ces affaires , hormis dans deux concernant des vols d'argenterie, commis dans la maison Oriol. La mienne avait été réservée pour la dernière, comme étant la plus grave , et celle où le ministère public attendait une condamnation exemplaire.
Mon défenseur fut M"^ Bayle, avocat distingué du barreau de Riom , qui déploya en ma faveur une grande éloquence, et rendit aux événemens dans lesquels j'avais figuré leur véritable physionomie. Il émut l'auditoire et entraîna le jury dans les voies de la mansuétude et de la clémence , qui paraissaient d'ailleurs être en rapport avec ses sentimens naturels. Une seule des nombreuses questions qui lui furent posées à mon sujet, reçut une réponse affirmative : ce fut la question subsidiaire que mon avocat avait eu l'habileté de faire ajouter aux autres. Je fus donc seulement déclaré coupable « d'avoir, en faisant feu V de ma carabine sur les militaires, eu l'intention de « faire des blessures, mais non de donner la mort, » et condamné pour cela à deux années de simple em- . prisonnement sans surveillance (B). C'était une
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peine bien légère, comme on voit, et dont j'aurais eu tort de me plaindre; aussi l'acceptai -je sans murmurer.
Quant à mon coaccusé Mignard, il fut acquitté comme tous les autres.