AUX HOMMES DE LA FRANCE NOUVELLE
•' La France n'est plus la reine des nations; elle a honteusement courbé sa tête sous le joug de la tyrannie et ac-
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cepté l'esclavage. L'Europe, qui lui portait envie autrefois, la méprise aujourd'hui , et craindrait de se souiller à sou contact. Quelle honte pour vous , citoyens de la génération actuelle , qui sentez bouillonner dans vos veines le sang des héros de Marengo et d'Austerlitz !... Courez donc aux armes et renversez le pouvoir inique et pusillanime qui vous prive des bienfaits delà liberté comme des rayonneuieus de la gloire.
« Aux armes ! oui , aux armes , patriotes ! et vous, braves ouvriers qui produisez à la sueur de vos fronts ces brillans tissus dont l'éclat fait contraster encore davantage avec le luxe insolent des riches, les haillons qui vous couvrent! Puisque ceux qui nous gouvernent ont l'infamie de vous refuser le juste salaire de vos peines , saisissez vos armes redoutables et ne les déposez que lorsque vous aurez fondé un ordre de choses conforme aux besoins de notre belle patrie ! Ce qu'il lui faut, à la France d'aujourd'hui, ce qu'il nous faut à nous tous qui sommes ses enfans, c'est le rétablissement de celte république qui rendit nos pères si fortunés. Dès qu'elle sera proclamée , l'abondance renaîtra comme par enchantement dans toutes les classes de la société , mais particulièrement dans celle des ouvriers. Alors disparaîtront comme des vapeurs malfaisantes que cluisse au loin la tempête, ces nuées de sbires et de mouchards qui nous enveloppent de toutes parts et corrompent de leur souffle impur l'air que nous respirons; alors nous serons vraiment indépendans ; alors nous pourrons nous écrier avec un saint enthousiasme que ne viendront plus comprimer les menottes des gendarmes et les réquisitoires des procureurs du roi : Vwe la république ! Vive la liberté ! »
J'étais enchanté c!e mon ouvrage, qui me paraissriitiin petit chef-d'œuvre en son genre : mais combien mes idées ont changé depuis! j'y découvre aujoiud'hui quantité de non-sens et de pauvretés, qu'une simple analyse suffira pour l'aire ressortir. Voyons, en effet :
«I La France n'est plus la leine des nations »
l46 CONFESSION d'un MALHEUREUX.
On a beaucoup abusé de cette manière de parler, qui a été successivement à l'usage de tous les partis déçus dans leurs espérances de domination. Les libéraux le disaient sons la restauration, et on l'a répété cent fois depuis la révolution de juillet; moi j'ai fait comme les autres. Cependant, à bien voir les choses, qu'a de vrai cette assertion ? sans doute la France ne fait plus flotter ses drapeaux victorieux sur toutes les capitales de l'Europe, pour elle l'état de paix a remplacé l'éiat de guerre; mais est-ce à dire pour cela qu'elle soit déchue du haut rang que le courage et le génie de ses habitans lui ont de tout temps assigné entre les autres peuples? Non, il serait absurde de le prétendre : le lion au repos est toujours le lion.
« Elle a honteusement courbé sa tête sous le joug delà tyrannie et accepté l'esclavage. »
En i83i, qui était tyran , qui était esclave en France? Personne, pas plus qu'au moment où je trace ces lignes. Nous vivions alors, comme aujourd'hui, sous le régime constitutionnel qui ne passe pas pour être celui de la tyrannie et de l'esclavage.
« L'Europe, qui lui portail envie autrefois, la méprise aujourd'hui et craindi'ail de se souiller à son contact. »
La passion m'aveuglait au point de m'empécher de voir une chose qui frappait cependant tous les yeux, c'est que la France, en renversant une dynastie qui se prétendait seule It^gitime , et qui par
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cela même avait ]es sympathies de toute l'Europe monarchique, avait déployé une audace et une énergie capables d'exciter tout autre sentiment que celui du mépris. Comment donc cette Europe nous auraitelle méprisée ? comment aurait-elle craint de se souil' 1er à notre contact ? Ah ! plutôt elle tremblait de nous approcher, connaissant de longue date notre manière d'agir sur les champs de bataille !
« Quelle honte pour vous, ciloyens de la génération actuelle, qui sentez bouillonner dans vos veines le sang des héros de Marengo et d'Austerlitz ! »
Les héros deMarengo et d'Austerlitz défendaient leur pays contre la ligne des rois coaUsés pour l'envahir et probablement le démembrer ; mais leurs descendans n'avaient rien de pareil à faire à l'époque où cette proclamation leur fut adressée ; pourquoi donc auraient-ils ressenti delà honte en pensant aux exploits de leurs pères ? Ce n'est pas là raisonner.
« Courez donc aux armes , et renversez le pouvoir inique et pusillanime qui vous prive des bienfaits de la liberté comme des rayonnemcns de la gloire ! »
Quand la gloire rayonne trop, la liberté prodigue rarement ses bienfaits aux peiq^les, témoin l'empire.
« Aux armes! oui, aux armes, patriotes! et vous, braves ouvriers qui produisez à la sueur de vos fronts ces brillans lissus dont l'éclat fait contraster encore davantage avec le luxe insolent des riches , les haillons qui vous couvrent ! »
La phrase est sonore , il faut en convenir, mais elle est parfaitement absurde. En elfet, s;ins le luxe
l48 CONFESSION d'un MALHEDREUX.
insolent des riches que devieiulraient les fabriques de soierie? Ce ne seraient sans doute pas les prolétaires qui les feraient prospérer. Il est donc mal d'insulter les oens qui vous nourrissent.
« Puisque ceux qui nous gouvernent ont l'infamie de vous refuser le juste salaire de ^os peines, saisissez vos aimes redoutables, et ne les déposez que lorsque vous aurez fondé un ordre de choses conforme aux besoins de notre belle patrie. »
C'est à ceux qui les employaient, c'est aux fabricans que les ouvriers de Lyon devaient uniquement s'en prendre de la vilité de leurs salaires, et non au gouvernement qui n'en pouvait mais , car l'industrie est libre en France , et cette liberté est même une des conquêtes de la révolution. M. le préfet Bouvier-Dumolard avait donc fait une faute capitale, qu'Upava du reste de sa place, en consentant à débattre et à régler un tarif avec les ouvriers en soie ; cette condescendance de sa pîirt fut la source des graves désordres qui éclatèrent plus tard.
« Ce qu'il lui faut , à la France d'aujourd'hui, ce qu'il nous faut à nous tous ([ui sommes ses enfans, c'est le rétablissement de cette répubUque qui rendit nos pèies si fortunés. »
Oh! oui, si la guillotine en permanence, les mitraillades et les noyades rendent les hommes heureux, rien n'a manqué à la félicité de nos pères î
" I)( s qu'( lie sera proclamée, l'abondance renaîtra comme par enchanlcuienl dans toutes les classes de la société , mais parliculièrement dans celle des ouvriers. »
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Quel leurre ! Et c'est pourtant ainsi qu'où a toujours poussé les classes inférieures à la révolte.
« Alors disparaîtront comme des vapeurs malfai.-aiitos que chasse au loin la tempête ces nuées de sbires et de inouchards qui nous enveloppent de toutes parts et corrompent de leur souffle impur l'air que nous respirons. »
Les sbires (soit gendarmes) et les mouchards (soit ageus de police) sont nécessaires au maintien de l'ordre dans une république comme dans une monarchie; et, à leur défaut, les amateurs du bien d'autrui, les filous, les voleurs de grand ciieuiiu , les assassins et autres variétés de l'espèce ne manqueraient pasde satisfaire leurs penchans à l'encontre des plus purs républicains. C'est bien alors cpie l'air serait infecté autour de nous, ou plutôt nous ne le respirerions pas long-temjis.
« Alors nous serons vraiment indépendans, alors nous pourrons nous écrier avec un saint enthousiasme que ne viendront phis comprimer les menottes des gendarmes et les réquisitoires des procureiu*s du roi : Vive la rqmbliquc! Vive la libei-té! »
Nul doute que, si la république était le gouvernement légal de la France, on ne put crier à plein gosier : Vive la république ! mais il V est pas aussi bien prouvé pour moi ([u'on put impunément pousser cet autre cri : Vive la liberté! car les commissaires du gouvernement ou les accusateurs publics, qui rempliraient les fonctions attribuées aux procureurs du roi actuels, ne mancpieraientpas d'y voir la manifestation d'un vœu contraire à l'ordre de choses
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établi: «Un tel, diraient-ils aux juges dans leurs « réquisitoires , n'a crié vive la liberté ! qu'afin de « donner à entendre qu'elle est mourante dans notre « beau pays; prouvez-lui, messieurs, en le con- « damnant à la prison et à l'amende qu'elle y existe « dans toute sa plénitude. »
On peut voir par cette simple analyse quelle révolution s'est opérée dans mes idées politiques depuis une quinzaine d'années. C'est que, si ce sont les mêmes yeux qui contemplent les mêmes» choses, le point de vue a changé pour moi, et je crois que celui où je me trouve aujourd'hui placé est le véritable. Deux grands maîtres ont formé mon jugement, le temps et le malheur.