‹ Confession d'un MalheureuxChapitre 39 sur 65 · CHAPITRE XVIlï · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIlï

Je reprends la suite de mon histoire.

La Cour royale de Riom était instruite qu'une prévention de vol pesait encore sur moi à Lyon ; mais je ne l'appris qu'à ma rentrée des assises, alors qu'on m'annonça que j'allais être reconduit dans cette dernière ville pour y devenir l'objet d'une nouvelle information. — La condamnation qui venait d'être prononcée contre moi ne m'humiliait pas à mes propres yeux; mais de penser que, dans un avenir prochain, j'allais être condamné comme voleur, oh ! c'était pour moi un tourment inexprimable !

Je partis de Riom le i[\ juin ; ma pension de nourriture et de couchage avait été réglée et payée au concierge de la prison jusqu'au jour de mon départ par les détenus aisés de la pistole ; ils me laissèrent en outre un peu d'argent pour me soulager en route, et j'avais gagné quelque chose en travaillant

de mon état en prison pour diverses personnes de Rioin qui s'étaient intéressées à mon sort. Lors de mon passage à Clermont, je reçus de M. Trélat, rédacteur du Patriote du Puy-de-Dôme^ la somme de i\ francs , montant d'une souscription ouverte au bureau de son journal. Ces sympathies me touchaient et j'aurais encore été content malgré ma condamnation, si un poison intérieur ne m'eût consumé à cause de mon vol. Ce qu'il y eut de bien pénible pour moi dans mon trajet, ce furent les questions multiplié'es que l'on m'adressa et auxquelles je fus obligé de répondre dans toutes les prisons que je travei'sai : pourquoi n'avais-je p'as été acquitté comme les autres? pourquoi me reconduisait-on à

Lyon .^ m'étais-je rendu coupable de quelque

autre crime ?.... J'étais au supplice.

Réintégré dans la prison de Roanne à Lyon, je subis de nouveau trois à quatre interrogatoires où je ne sortis pas du système que j'avais adopté depuis ma comparution devant le commissairede police A...., savoir, que j'avais acheté lesobjets volés d'un marchand ambulant à moi inconnu. Le Dieu des miséricordes ne m'avait})as encore faitla grâce de m'ouvrir lesyeux et de m'iiispirer l'aveu franc et sincère de ma faute, premier pas d'un coupal)le vers le repentir et l'amendement !....

Je devais passer aux assises qui s'ouvrirent quelque temps après mon arrivée à Lyon, mais il manqua un témoin, et la Cour, faisant droit aux réquisitions du ministère public , renvoya l'affaire à la session

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du mois de novembre. Ce fiit encore un nouvel ennui pour moi, car il me tardait de sortir de cet état d'anxiété. Des hommes charitables appartenant à une association religieuse venaient tous les dimanches visiter les prisonnierset leur apporter des secours et des consolations. Ils les rasaient et leur coupaient les cheveux et, l'après-midi, quelques-uns d'entre eux revenaient faire l'instruction ou des lectures pieuses avant les vêpres. Ainsi la journée du dimanche se trouvait chrétiennement remplie pour nous , puisqu'elle avait commencé ])ar la messe, célébrée de bonne heure dans la chapelle de la prison par M. l'abbé Perrin, si connu par ses vertus évangéiiques et son inépuisable bienfaisance. Seulement^ une chose me faisait de la peine, c'était de voir que la plupart des détenus ne se montraient religieux que par calcul.

Il se forma entre nous une espèce de confrérie dont l'initiative appartint à un condamné qui avait obtenu la faveur de faire son temps à Lyon, au lieu d'être transféré dans une maison centrale, et qui, se conduisant très bien, avait été placé à la tête des travaux qui s'exécutaient dans la prison pour des maisons de commerce de la ville. Ce condamné jouissait de l'insigne faveur de sortir dehors pour les démarches que nécessitait le travail. C'est avec lui seul que je liai une connaissance intime. Un jour il m'engagea à composer une prière à Dieu, dans le but de faire des prosélytes à notre société naissante et de ramener nos camarades égarés à de meilleurs senti-

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mens. J'exécutai cette œuvre de mon mieux (C) ; elle eut du succès et retentit souvent sous des voûtes accoutumées à des paroles d'un genre bien différent.

Depuis mon retour à Lyon, je n'avais pas encore reçu de visites, quand un jour Granier, le gérant de la Glajieuse, vint me voir et m'apporta 10 francs provenant d'une collecte qui avait été faite pour moi dans un banquet politique offert au député Garnier- Pagès, alors de passage à Lyon. Toutefois, mon visiteur me dit que l'affaire de mon vol, connue maintenant / diminuait beaucoup l'intérêt qui s'était d'abord attaché à moi. « Cela doit être, répondis-je, mais si l'on connaissait dans quelles circonstances je m'en suis rendu coupable , il y aurait quelque pitié pour moi , j'en suis sûr. — Je vous crois, répliqua Granier, mais le vol est toujours là pour le public... Périer est votre avocat?... on fera toujours pour vous tout ce que l'on pourra. •» Il pai'tit là-dessus. Cette visite ne fut pas la seule que je reçus, car Rosset, Desgarniers, Dekesmaker arrivèrent successivement dans ma prison ; quelquesuns d'entre eux m'apportèrent de l'ouvrage à confectionner ; d'autres m'offrirent des comestibles que j'acceptai. Enfin la femme que j'aimais, Césarine, trouva dans son amour persistant pour un malheureux placé sous la main de la justice, la force nécessaire pour venir le consoler et pleurer un instant avec lui. Cela me fit du bien et me prouva que tous les nobles sentimens n'étaient pas éteints sur la terre.

Un prévenu nouvellement arrêté, qui faisait par-

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tie de ma chambrée, y rencontra un homme qu'il avait autrefois connu. L'un réclama à l'autre 5 fr. qu'il lui avait, disait-il, prêtés; ce dernier nia la dette , ils s'invectivèrent. De concert avec le condamné chef du travail, dont j'ai déjà parlé, je proposai d'organiser une cour de justice, prise parmi les prisonniers reconnus les plus raisonnables, pour juger l'affaire. Cette idée fut approuvée tant parle débiteur que par le réclamant. Nos devoirs religieux du dimanche accomplis, tout le reste du jour fut employé à instruire l'affaire et à improviser un tribunal. Je fus, d'une commune voix, chargé du rôle d'avocat général, et le soir la cour, réunie en présence de tout l'auditoire des autres prisonniers de la chambrée, entra en audience et fit commencer les plaidoiries. Ayant ouï les deux parties en leurs dires respectifs et les avocats en leurs conclusions, je pris la yjarole. A force de questions, j'avais amené le défendeur à un semi-aveu. Je conclus donc à ce qu'il plût à la cour ordonner la restitution des 5 fr., ce qu'elle fit, en effet, et le débiteur, acquiesçant à l'arrêt, promit le remboursement, qui eut lieu deux ou trois jours après.

Quoique je n'eusse vu M. Périer, mon avocat, qu'un instant, le matin du jour où je devais paraître aux assises, et que je dusse penser qu'il ne m'accorderait pas une visite particulière, j'eus cependant la satisfaction de le voir arriver auprès de moi; mais son air réservé et un peu froid ne me dénota que trop bien qu'il soupçonnait en moi de la dissi-

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Ululation et des réticences. Je n'eus garde de l'éclairer, et c'est un tort que je me reproche, car un avocat devant être le médecin de l'âme de son client, il est nécessaire qu'il connaisse aussi bien les infirmités morales de celui qui a recours à son ministère^ que l'autre médecin connaît les infirmités physiques de son malade.

Depuis mon retour dans la maison d'arrêt, je ne manquai pas de travail, car beaucoup de personnes s'intéressaient à moi; il y eut même jusqu'à un de mes créanciers qui m'apporta de l'ouvrage et eut la générosité de ne pas vouloir accepter que le montant de mes confections fût à valoir sur la somme que je lui devais. Les bonnes sœurs de Saint-Joseph, chargées du détail des habillemens , voulurent bien aussi m'occuper très activement. Je devins le tailteur de la prison pendant tout le temps que je dus y séjourner', et mes ciseaux, détaillant plus d'une pièce de drap brun , donnèrent aux vêtemeus de la captivité une tournure qu'ils n'avaient pas eue jusqu'alors. Aussi eus-je la satisfaction d'être compli» mente par la sœur supérieure sur les modifications que j'avais apportées à la coupe des habits et sur l'économie de l'étoffe qui, entre mes mains, produisait plus f[ue par le passé. J'eus encore l'honneur et la consolation de recevoir la visite de M. de Forcrand, chanoine de la métropole, qui m'avait assisté jadis dans un jour d'infortune , et qui depuis est allé recevoir, dans le sein de Dieu , la récompense de ses vertus!

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Ce respectable ecclésiastique me savait républicain, opinion bien opposée à la sienne, et cependant il ne cessa jamais de me faire ses libéralités. Je saisis avec plaisir cette occasion pour montrer parles faits combien la charité chrétienne l'emportesur la philanthropie moderne. Un honnne du monde pratiquant les bonnes œuvres avait provoqué en ma faveur une collecte parmi les maîtres tailleurs delà ville, et je m'attendais à en toucher d'un moment à l'autre le produit; mais rien n'arrivait. Je cherchai à savoir le motif de ce retard , et j'appris que le philanthrope, qui croyait d'abord ne secourir qu'un détenu ordinaire, ayant été informé de mes opinions politiques, avait donné une autre destination aux fonds par lui reçus. C'était, ce me semble, une conduite bien peu conforme au véritable esprit de charité qui , dans les malheureux , n'a à voir que le malheur même.

Le session des assises cle novembre i832 s'ouvrit , et la liste des jurés me fut notifiée le î4 2 du même mois. Le jour de l'audience arrivé, deux gendarmes vinrent me prendre pour me conduire devant la Cour. Je n'osai lever les yeux tout le long de la route , non plus que dans la fatale enceinte; cependant, en entrant à la barre , à droite de la porte, j'aperçus un de mes coprévenus de Riom, qui était à peu de distance de moi et qui sembla m' encourager du geste à supporter mon malheur avec fermeté. Cette marque de sympathie, donnée dans un pareil moment, me fut précieuse et fit couler un baume salutaire sur les

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plaies de mon àme. Enfin les débats commencèrent, et, après qu'on eut procédé à l'audition des témoins et à mon interrogatoire, M. de Thorigny, avocat général, prit la parole pour soutenir l'accusation. J'eus la douleur de l'entendre insister beaucoup sur ce que je venais d'être condamné à deux ans de prison par la Cour d'assises de Riom, pour les événemens de novembre ; dire que j'avais des opinions républicaines outrées ; que j'étais altéré de sang ; que c'était moi qui avais assassiné les militaires de la rue Grenette, etc. , etc.; qu'en conséquence je ne pouvais être qu'un fort mauvais sujet, et que si je n'étais pas l'auteur du vol, j'en étais au moins le complice.

En vertu de la loi, M. Michel-Ange Périer, mon avocat , eut la parole le dernier. Il parut s'étonner que l'organe du ministère public évoquât le fantôme sanglant de la malheureuse insurrection lyonnaise dont le récent souvenir oppressait encore tous cœurs honnêtes à Lyon ; il avança qu'on pouvait être ini séditieux sans pour cela être un voleur, et soutint que, si quelques présomptions s'élevaient contre moi, aucune charge sérieuse, aucune preuve surtout, n'était ressortie des débats qui venaient d'avoir lieu. Discutant les dépositions des témoins , il dit que, si quelques-uns d'entre eux avaient déclaré avoir vu un homme commettre le vol dont il s'agissait, ils avaient aussi ajouté que le voleur leur avait ])aru moins grand que moi et plus gros ; que , par conséquent , messieurs les jurés ne pouvaient prononcer ma culpabilité sans compromettre le re[)os de leur

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conscience. En présence d'un langage si entraînant, si persuasif, je me flattai que la justice pourrait prendre le change sur mon compte. Mais il n'en fut pas ainsi, car il était là-haut un Dieu , réalité de l'image qui le représentait dans l'enceinte de la Cour , et qui ne voulait pas que mon méfait restât impuni !

Les débats clos, M. le président en fit le résumé , puis, il posa les questions, et le jury entra dans la salle des délibérations. Oh! quelle tempête s'éleva alors dans mon cœur ! ! ! Si ceux qui méditent un crime pouvaient sentir au juste tout ce que j'éprouvai de douloureux en ce moment , à coup sûr ils renonceraient à leur coupable dessein.... Le jury rentra , un profond silence s'établit dans l'assemblée, devenue très tumultueuse après la sortie des magistrats. M. le président demanda au chef des jurés quel était le résultat de leur délibération, et celuici, la main posée sur son cœur, dit à haute voix : Sur mon honneur et ma conscience^ devant Dieu et devant les hommes , la déclaration du jury est à la majorité : Sur la première quesfio?i : non, l'accusé n^est pas coupable (je respirai et me crus sauvé); Sur la seconde question : oui , l'accusé est coupable (D). Je fis un bond convulsif sur mon siège , et m'écriai avec force : « C'est impossible ! la justice «se trompe Les questions ont été mal pote sées! » Comme un blessé, que la douleur

fait d'abord se débattre contre la mort , et qui huit par l'attendre sans plus faire aucun mouvement, ou connue un cadavre qui, galvanisé subitement par

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une grande somme de fluide électrique, reprend son immobilité dès que la tension des forces musculaires a disparu, ainsi je retombai anéanti. ;L' avocat général requit l'application de la peine et le président

prononça l'arrêt Ciivq ajvs de travaux forcés,

sans exposition; surveillance a vie !

Les gendarmes s'approchèrent de moi et m'avertirent, non sans quelques égards pourtant, qu'il lailait me retirer. L'accusé de novembre dont j'ai parlé plus haut m'offrit alors son bras pour m'aider à sortir de cette triste enceinte qui venait de me voir retrancher du nombre des citoyens. — « Du courage, « me dit-il, mon pauvre Romand!... on ne vous « oubliera pas : tout sera mis en usage pour vous « être utile. » Ma douleur, dont j'avais cherché jusque-là à comprimer l'essor, se fit. jour aussitôt et mes larmes coulèrent abondamment.

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