CHAPITRE XIX
Ramené dans la prison, les bonnes sœurs de Saint- Joseph me prodiguèrent à l'envi tous les soins , toutes les consolations qu'il était en leur pouvoir de m'offrir. M. Michel- Ange Périer, mon avocat, vint aussi me voir et m' exprimer la peine que lui avait causée ma condamnation. Il me fit espérer un bon résultat du pourvoi en cassation qu'il me conseilla de former; il émit aussi l'avis que je recourusse à la clémence royale ; mais pour cela il aurait fallu m'avouer coupable , et mon fatal orgueil y répugnait. Le pourvoi en cassation fut donc seul formé pour le moment.
Deux mois après, soit le iS janvier i833, je reçus avis qu'il était rejeté. Le même jour on me transféra dans la prison de Perrache. L'espoir dont on m'avait bercé s'était donc évanoui, mais que devins-je , grand Dieu ! quand on me mit des entraves
aux jambes! des fers et des chauies d'une lour-
lG-2 CONFESSION J)'UN MALHEUREUX.
(leur extrême, qui ne me laissaient de liberté que tout juste ce qu'il en fallait pour placer un pied devant l'autre! Toutefois, ce n'était pas cette contrainte physique qui me poignait le plus, c'était la honte de me voir dans une pareille situation. J'entrevoyais déjà les bagnes qui réclamaient leur proie, je me sentais rapprocher par degré du dernier séjour de l'infamie ! Oh ! les criminels pour lesquels ce changement d'état passe inaperçu mériteraient le dernier supplice; le bagne est trop doux pour eux.
On me plaça parmi les condamnés de ma catégorie, et je revêtis comme les autres la honteuse livrée; mais, bien plus qu'aucun d'eux, j'en ressentis au fond du cœur une indicible humiliation. Quoique j'eusse vu à la prison de Roanne une partie des hommes avec lesquels je me trouvais là ,. ils étaient devenus en quelque sorte des hommes nouveaux pour moi , parce que le masque dont ils avaient cherché jusquelà à se couvrir était totalement tombé; plus de frein , plus de retenue , plus aucun de ces semblans de honte ou de repentir propres à servir, avant une condamnation définitive, leurs vues intéressées auprès des aumôniers et autres personnes charitables qui venaient leur apporter des secours. Vrais serpens dépouillés de leur peau, ils étaient hideux à voir.
L'individu qui me fit le plus d'horreur parmi ces êtres démoralisés, fut un teneur de livres qui avait été condannié à vingt ans de travaux forcés pour crime de viol sur sa propre fille (une enfant Agée de huit ans à peine!). Loin de se montrer honteux et
repentant de son crime , cet exécrable scélérat cherchait à le justifier par l'absurde raisonnement que les premiers hommes avaient bien dû hahiter aiiec leurs
'proclies parentes! Yoilà le fruit qu'on retire des
lectures impies , car il disait avoir puisé ces belles choses dans je ne sais plus quel ouvrage philosophique dont il paraissait enchanté.
Brisé par la douleur, descendu au fond de l'abîme, je cherchai dans le travail un allégement à mes peines , comme aussi des ressources qui me devenaient de plus en plus nécessaires pour adoucir la rigueur de mon sort. Heureux serait l'homme qui calculerait toujours ainsi ! car le travail est la condition essentielle de la vie en même temps qu'il verse du calme et delà sérénité dans l'âme. Grande vérité que j'aurais dû sentir plus tôt et mettre toujours en pratique !
Il y avait déjà quelque temps que j'étais à Perrache, et plusieurs personnes m'avaient engagé à former auprès du roi un recours en grâce ; mais je ne pouvais m'y résoudre ; car, ainsi que je l'ai déjà dit, il eût fallu confesser mon crime, et je pensais ne devoir pas le faire après avoir menti à la justice et trompé mon défenseur lui-même. Néanmoins, après bien des hésitations, je commençai à incliner vers ce parti , mais encore avec la mauvaise idée de dissimuler la vérité , comme on le verra bientôt.
Désirant consulter mon avocat à cet égard , je lui fis parvenir une lettre sous le pli d'une autre que j'adressai au frère supérieur des prisons. Ce dernier
l64 COÎSFESSION d'un MALHEUREUX.
me répondit aussitôt de la manière la plus affectueuse; il me témoigna le plaisir qu'il éprouvait à pouvoir m'étre utile en quelque chose, et me promit de faire tenir, avec recommandation, ma lettre à M. Périer. Son billet se terminait par ces mots, bien doux pour moi : Espoir et courage, Dieu fera le reste. Votre ami , JOSEPH^ frère supérieur des prisons.
Il y a donc encore quelqu'iui qui ose s'avouer mon ami! me dis-je en moi-même : oui, mais celui-li^ n'est pas du monde, autrement, ce serait presque fabuleux.
Voici la réponse que je reçus de M. Périer :
)^/ Lyon, le 16 mars 1833.
« Je voulais toujours vous répondre, mon pauvre Romand, ou même vous aller voir en prison : une assez grave indisposition m'en a empêché. Vous me parlez dans votre lettre d'un second pourvoi; mais j'ai la douleur de vous apprendre que tous les moyens vis-àvis de la Cour de cassation sont épuisés ; reste une seule ressource : celle d'un pourvoi en grâce adressé au roi. Je conçois la répugnance que vous m'exprimez à demander grâce d'un fait dont vous n'êtes pas coupable; mais enfin, tentez toujours ce dernier moyen, ([ui, s'il ne peut vous obtenir l'entière remise de votre peine, sans doute vous obtiendra une conunutation : c'est mon espoir du moins. IMaisnc comptez pas du tout sur la signature des jurés ; elle est, au reste, peu nécessaire. Écrivez une demande en grâce, où vous exposerez les faits, et que vous signerez. Je la verrai avant (pie vous ne l'envoyezà Paris, et vous dirai s'il y manque quelque chose.
« Croyez à la pari bien sincère que je preiuls à vos malheurs. « Votre dévoué défenseur,
« Michel-Ange Périer. »
D'après le conseil contenu dans la lettre qu'on vient de lire, je rédigeai le pourvoi en grâce suivant :