‹ Confession d'un MalheureuxChapitre 41 sur 65 · A SA MAJESTÉ LE ROI DES FRANÇAIS · texte numérisé non relu

A SA MAJESTÉ LE ROI DES FRANÇAIS

« Sire ,

« Grâce ! grâce ! parole que le mallieureiix prononce avec espoir quand il s'adresse à vous. Oui, grâce ! Sire ! votre cœur paternel peut-il refuser de s'ouvrir à cette prière que lui fait entendre du fond de sa misère un de vos fidèles sujets qui connaît votre bonté et se confie en votre clémence ?

« Le 23 novembre dernier, je fus condamné par la Cour d'assises de Lyon à cinq ans de travaux forcés, comme complice d'un vol. D'abord, on m'en croyait l'auteur ; les débats ont établi le contraire ; la déclaration du jury, à cet égard, n'a pas été équivoque : Bomand est-il coupable de vol? Non, à la majorité.

« Des objets de peu de valeur en chrysocale, consistant en agrafes de manteau, boucles, etc., relatifs à mon état de tailleur d'habits, me furent vendus par un inconnu, marchand ambulant, comme on en rencontre assez souvent à Lyon, et avec lequel le hasard seul m'avait mis en rapport. Ces objets, que je croyais avoir légitimement achetés, puisque je ne soupçonnais point leur mauvaise origine, ayant été reconnus pour avoir été volés, je me suis vu condamné comme complice et sur de simples conjectures ; car, comme je vous l'ai dit plus haut. Sire , primitivement on m'avait accusé d'être l'auteur du vol. Il a fallu la déclaration des témoins, même de ceux à charge, pour prouver la fausseté de cette accusation. Actuellement, je suis considéré comme complice , me trouvant dans l'impossibilité de justifier de mon achat par la production d'une facture.

« Il n'y a donc eu que les objets par moi achetés qui aient témoigné contre moi ; mais. Sire, cet indice était-il assez puissant pour me faire réputer complice ? Je me flatte que jamais ma conduite n'a révélé en moi un mauvais sujet, et, pour se rendre complice d'un vol, il faut l'être au suprême degré.

« î\lon cœur vous est ouvert, Sire , et je ne dois rien vous cacher.

« Je fus entraîné, malgré moi, dans les troubles qui ont affligé Lyon en novembre 1831, et ce douloureux souvenir fait encore saigner mon cœur. Oui, Sire, j'ai été poussé dans la révolte des ouvriers, et j'ai porté la peine de cet acte involontaire, en me voyant frapper par la Cour d'assises du Puy-de-Dôme d'une condamnation à deux années d'emprisonnement. Mais il est permis de penser que le jury fut influencé par la connaissance qu'il eut de la honteuse accusation qui pesait sur moi à Lyon, car tous mes coaccusés furent acquittés (excepté ceux, en petit nombre, qui avaient gâté leur cause par le pillage); moi seul, victime expiatoire, payai pour tous les autres!

« Or, si les jurés de Riom puisèrent dans ma prévention de vol un motif de sévérité contre moi, ceux de Lyon, à leur tour, ont dû se montrer moins indulgens envers un homme déjà atteint par la justice.

« J'ai été égaré. Sire, et me repcns d'avoir coopéré, bien que malgré moi , à des événemens qui ont affligé le cœur de Votre Majesté et plongé dans le deuil la seconde ville du royaume. Daignez jeter un voile indulgent sur le passé et ne plus voir en moi qu'un homme qui ne désire rien tant aujourd'hui que de pouvoir vous prouver son attachement et sa reconnaissance.

« Grâce donc, Sire ; sauvez-moi, je vous en conjure, de l'ignominie du bagne, et je vous devrai plus que la vie!

« Je suis, avec le plus profond respect. Sire, « De Votre Majesté, « Le très humble, très obéissant et très repentant sujet,

« Romand. »

J'envoyai cette supplique à M. Périer, avec ces mots : « Je prie mon défenseur de jeter un coupd'œil sur le pourvoi en grâce que j'ai Tlionneur de

lui communiquer, et de me donner son avis à ce sujet. » M. Périer me répondit : « J'ai trouvé votre supplique très bien sous tous les rapports; il était impossible de faire mieux. Je n'ai eu à y faire que quelques légères corrections de style. »

Mon avocat pouvait trouver ma requête convevable, puisqu'il me croyait innocent; mais moi, qui avais la conscience de ma culpabilité, soUs le double rapport de l'insurrection et du vol, je dus la juger plus sévèrement. Je me reprochai, dans le for intérieur, d'avoir , à l'aide de phrases artistement cousues, cherché à tromper la royauté, dont j'implorais ma grâce, après avoir déjà trompé mon défenseur, à qui je demandais mon acquittement.

En dépit de ces scrupules, je copiai avec soin ma supplique sur du grand papier vélin, et l'adressai au roi. Suivant l'usage, elle fut renvoyée du cabinet royal à M. le garde des sceaux qui , lui-même , la transmit à M. le procureur général de Lyon , pour avoir son avis. Ce magistrat m'était peu favorable , et c'était tout naturel ; mais je lui avais fourni par mes détours et mon mensonge de nouvelles armes contre moi. Aussi répondit-il au ministre qu'il s'étonnait que j'osasse solliciter ma grâce en arguant d'erreur l'arrêt qui m'avait frappé; il rappelait ce principe que la première condition pour obtenir une pareille faveur était d'avouer franchement sa culpabilité et de s'incliner devant les arrêts judiciaires, en demandant à n'en pas subir toute la rigueur; il terminait en disant que j'avais fait couler le sang français dans

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les rues de Lyon, et ne méritais pas de voir commuer la peine qui m'avait été infligée pour un vol qualifié dont j'avais d'ailleurs été parfaitement convaincu. Il concluait, en conséquence, à ce que mon pourvoi en grâce fût repoussé.

C'est ce qui eut effectivement lieu. On m'informa que Sa Majesté avait décidé que la justice suivrait son cours à mon égard. Dès-lors, la porte du bagne, autant vaut dire celle de l'enfer, s'ouvrit sans rémission devant moi, et si jamais la vie me parut im lourd fardeau , ce fut à coup sûr dans ce cruel moment !

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