‹ Confession d'un MalheureuxChapitre 42 sur 65 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

Je continuai d'habiter la prison de Perrache jusqu'au moment du passage de la chaîne qui devait me conduire au bagne de Toulon. Les condamnés de ma catégorie résidaient le jour dans une salle basse au rez-de-chaussée, à l'angle nord de la prison; la nuit on les enfermait dans une chambre supérieure.

Dévoré de tristesse, accablé sous le poids de la honte et du remords, j'étais en quelque sorte insensible à tout ce qui se passait autour de moi ; je ne songeais plus qu'au fujieste sort qui m'était réservé. Mais telle n'était pas l'attitude de mes compagnons, presque tous scélérats endurcis qui ne savaient pas ce que c'était que de rougir, et qui voyaient avec regret dans leur captivité présente et future un temps perdu pour la perpétration des nouveaux crimes qu'ils avaient médités (i). Aussi firent-ils

(1) Un de ces bandits se vantait hautement d'avoir en sa possession un moyen assuré de faire fortune qu'il lui tardait de pouvoir mettre

tous leurs efforts pour tâcher de recouvrer une liberté dont ils se proposaient de faire un si bon usage. Une tentative d'évasion eut lieu par un souterrain creusé, dans le plus grand secret, sous les deux murs du chemin de ronde et qui aboutissait dans la campagne. Je ne m'en étais nullement aperçu , absorbé que j'étais dans mes réflexions; d'ailleurs, on se méfiait de moi. Cependant, je devais jouer un rôle dans cette entreprise, comme je l'ai su plus tard; on me destinait à frayer la route aux autres, afin que si le coup venait à manquer, je fusse seul pris et puni; au cas où j'eusse poussé le moindre cri, fait le plus léger signe pour attirer l'attention des gardiens, j'étais mort. Eh! plût à Dieu qu'il en eût été ainsi; le bagne ne m'eût pas reçu dans son immonde sein !

Mais ce projet fut découvert à temps , et tous ceux qui y avaient pris part furent mis au cachot.

Il y avait à la prison un aumônier jeune et très instruit; ses sermons du dimanche étaient pleins d'une éloquence à-la-fois brillante et chaleureuse ; cependant j'aurais préféré celle plus simple du vénérable abbéPerrin; elle pénétrait l'âme de sensations plus douces , elle était plus persuasive. Le dernier

en œuvre : cYlait une certaine poudre qui, jetée dans la boisson d'une l)ersonnc, avait pour effet de l'assoupir immédiatement, ce qui perinottait de la dévaliser de tout l'argent qu'elle avait sur elle. 11 ajoutait qu'au besoin il assassinerait la personne ainsi assoupie, par la raison que le sommeil le ])lus profond était celui de la mort : cette poudre était i)robablemcnt un produit du dalura stiamonium, ou pomme épineuse.

était un véritable saint Vincent de Paul tandis que l'autre semblait n'avoir à cœur que de remplir les devoirs ordinaires de sa charge dans la prison. Envisagé sous le point de vue de la moralisation à opérer dans les établissemens pénitentiaires, un aumônier, respectable par son âge et simple dans ses paroles, sera toujours celui qui atteindra le mieux le but espéré par la société, l'amendement des criminels. Quoi qu'il en soit de la différence que j'établis ici entre ces deux ecclésiastiques , je ne regardais pas moins l'aumônier de Perrache comme digne de tous les respects. Aussi, m'adressai-je avec confiance à lui pour remplir mes devoirs religieux, que j'avais trop long-temps négligé d'accomplir. Dès-lors, il me sembla que les tempêtes de mon cœur commençmient à s'apaiser. Il est donc vrai que les hommes coupables et malheureux ont toujours un refuge assuré dans le sein des ministres de ce Dieu qui ne veut pas la mort du pécheur, mais bien son repentir et sa conversion !

On était à la fin d'avril i833 ; j'appris un matin la triste nouvelle que le départ des condamnés aux fers pour le bagne de Toulon approchait. Trois jours après, le capitaine et les argousins de la chaîne se rendirent à la prison pour procéder au ferrement (i).

(l)Le ferrement des condamnés et leur départ offraient à cette époque un spectacle repoussant et immoral , que le nouveau mode de transport par les voitures cellulaires a fait disparaître. C'est un com-

lya cois'FESsiorf dun malheureux.

Tous les condamnés qui devaient être dirigés sur Toulon furent réunis dans la petite cour, à l'angle nord de la prison , et là, rangés en ligne. Les préposés à leur conduite les fouillèrent très minutieusement et (chose ignoble et révoltante!) jusque dans les parties les plus secrètes de leur corps, pour s'assurer qu'ils n'avaient sur eux aucun instrument propre à scier leurs fers. On palpa mes cheveux et la barbe touffue qui me descendait jusque sur la poitrine; mais j'ai peine à me rendre compte du motif pour lequel celle-ci fut respectée du ciseau des argousins qui venait d'abattre autour de moi des forêts de barbes et de chevelures. J'avais au doigt une bague ternaire en or; elle devint l'objet de la convoitise d'uncirgousin ; il voulait mel'ôter, mais j'appelai le capitaine et la lui remis avec prière de me la rendre à mon arrivée à Toulon, ce qui eut effectivement lieu.

Après la fouille des condamnés, on exécuta le ferrement , qui consistait dans le placement à leur cou d'un cercle de fer à charnière brisée et se refermant par un fort boulon rivé sur une enclume portative ; ce cercle était fixé par quelques anneaux à la chaîne commune qui reliait ainsi tous les condamnés les uns aux autres.

Quand mon tour arriva d'être attaché à l'ignoble chaîne, un frémissement involontaire s'empara de moi , et peu s'en fallut que mes forces ne

mencement d'amélioration, mais il faut y ajouter quelque chose de mieux encore.... la suppression des bagnes.

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m'abandonnassent. Cependant la religion vint encore une fois à mon aide dans ce pénible moment , et, rappelant à ma mémoire tout ce que le Juste par excellence avait souffert d'ignominies et de sanglans affronts, elle me fit une obligation, à moi criminel , d'en supporter patiemment une partie. Je me livrai donc aux argousins.

L'enclume ayant été placée derrière moi , le fatal

boulon fut rivé Il fut rivé, mais comment? Un

coup de marteau, portant à faux, imprima au collier de fer, dont le côté opposé touchait à mon menton, un mouvement de bascule qui, malgré l'épaisseur de ma barbe, me fit une profonde entaille à la mâchoire inférieure, d'où le sang jaillit aussitôt avec beaucoup de force. . . Un murmure d'indignation et de pitié s'éleva parmi les personnes présentes. Encore une épreuve semblable à celle de Montbrison ^ mais bien plus cruelle , physiquement parlant, que la Providence m'imposait en expiation de mes désordres passés !

Malgré cet incident, l'opération de mon ferrement fut poursuivie et achevée, comme si de rien n'était. On n'accusera pas du moins les argousins de pécher par excès de sensibilité.

J'ai dit plus haut qu'il y avait du monde présent à ce spectacle. En effet, il ne s'y trouvait pas uniquement les fonctionnaires dont c'est la place obligée, mais beaucoup d'autres personnes des deux sexes que la curiosité seule y avait attirées ; on en voyait jusque sur des murs de terrassement de la distribution inté-

iy4 confessiojv d'un malheureux.

rieure de la prison. Il faut qu'elles fussent singulièrement blasées . pour être venues chercher des émotions dans un pareil lieu.

Les préparatifs terminés, la chaîne des forçats sortit de la prison. Au moment d'en franchir le seuil , un des porte-clefs me remit des comestibles dans une serviette, en me disant que c'était de la part d'une dame qui n'avait pas décliné son nom , mais qui pleurait. Je me doutai que c'était une nouvelle preuve de tendresse que me donnait cette bonne Césarine qui, après avoir vainement cherché à me sauver des périls où je me précipitais en aveugle, venait, alors que mon infortune était consommée, se changer en ange consolateur pour m'aidera en supporter le poids. J'ai su depuis que cette supposition était la vérité. Oh! le coeur de la femme est tout amour et tout dévoûment ; c'est le chef-d'œuvre de Dieu!

La chaîne fut dirigée sur les bords de la Saône , où on la fit entrer dans un grand bateau plat destiné à la recevoir. Pendant le trajet de la prison au fleuve , je tenais les yeux baissés à terre et ne m'aperçus pas de ce qui se passait autour de moi, tant j'étais bouleversé intérieurement! Il me serait donc aujourd'hui impossible d'en reproduire les détails.

Dans le bateau où la chaîne de Lyon fut placée se trouvait déjà ime partie de celle des condamnés de Paris. A l'arrivée de la première, il y eut un brouhaha prodigieux, des cris de joie entre ces forcenés. Il semblait que ce fussent d'anciens amisqui se revoyaient après une longue absence. C'en étaient

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bien effectivement : mais quels amis , grand Dieu ! ceux du crime. Tout ce que Paris et Lyon, ces deux grands foyers de corruption , renfermaient de plus abject , de plus épouvantable , en voleurs , en faussaires, en incendiaires, en assassins, se trouvait là! Moi seul , oui , moi seul , et je m'en glorifie, fus un objet de réprobation pour eux, comme eux en étaient un d'borreur pour moi. Qu'on juge donc quel dut être mon martyre tout le long de la route!

Je ne parlerai pas de la nourriture, qui était affreuse, du poids accablant des fers, ni du couchage au fond d'un bateau, sur de la paille à moitié pourrie et infecte à force d'être triturée; non , je supportais tout cela avec courage et résignation ; mais ce qui nie navrait le plus , c'était l'injustice des hommes qui étaient à mes côtés et qui se plaignaient continuellement que je les gênasse , que je prisse trop mes aises, tandis que je me faisais au contraire une étude de me replier sur moi-même, afin d'être le moins incommode possible à des voisins dont je cherchais même à éviter le contact. C'étaient des querelles sans nombre que me cherchaient ces misérables, de grossières provocations qu'ils m'adressaient afin de me faire descendre à leur niveau. Cela en vint au point que, le lendeniain de notre départ de Lyon, un d'entre eux (auquel, par parenthèse, j'avais cédé une partie des comestibles qu'on m'avait remis à ma sortie de la prison de Perrache"), me cracha à la figure. Pour le coup, je ne pus me contenir, et un revers de main , appliqué de toute ma force.

I^^ CO>'^F£SS10IV D\:y MALHEURKUX.

fit ruisseler le sang tle ses narines. Heureusement pour moi , un des argousins de la chaîne était présent, et il eut assez de conscience pour juger de quel côté étaient les torts, malgré les vociférations de la tourbe de Paris qui voulait les rejeter sur moi. Les menottes furent mises à ce brutal, avec ordre de rester désormais tranquille , s'il ne voulait encourir d'autres punitions plus sévères. Je pensai que cette fois du moins il y avait eu justice, et cela me consola un peu dans ma détresse.

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