‹ Confession d'un MalheureuxChapitre 43 sur 65 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

Quand le convoi passa devant Valence, et que les ruines d'un ancien château , bâti sur l'escarpement d'un rocher élevé, sec et grisâtre, s'offrirent à la vue des forçats, ceux-ci se livrèrent à des conversations animées, à des commentaires sans fin sur l'origine et l'ancien propriétaire de cette demeure. Ces frais d'érudition de la part de telles gens m'étonnèrent, mais, en prêtant plus attentivement l'oreille à leurs discours, j'entendis circuler de bouche en bouche , avec éloge , avec une véritable admiration , le nom de Mandrin. Dès-lors, ma surprise cessa pour faire place à l'indignation. Vils scélérats! pensai-je, est-ce avec de pareils sentimens que vous devriez approcher du lieu oii vous allez expier vos forfaits ? Vous acheminez-vous vers un séjour de pénitence ou vers l'académie du crime?.... Maintenant que je connais les bagnes , je ne serais plus indécis à cet égard.

Arrivées à Avignon, les chaînes de galériens furent

débarquées, et on nous conduisit dans celte imposante prison qui fut autrefois le palais des papes. Je remarquai sur trois cotés de la cour dans laquelle on nous plaça provisoirement, des murs d'une hauteur prodigieuse couronnés de créneaux indiquant bien que cet édifice avait eu anciennement d'illustres hôtes. Il s'y trouve aussi des souterrains et des oubliettes qu'on ne me permit pas de visiter, malgré l'envie que j'en manifestai; ma position ne le permettait pas.

On nous distribua la ration. En ce moment, deux hommes se présentèrent à une des fenêtres grillées de la prison qui donnaient sur la cour, à la hauteur du premier étage; l'un de ces hommes, en promenant ses regards sur les condamnés , les arrêta sur moi. Je crus, de mon coté, le reconnaître : il me fit un salut de la main , j'y répondis. Un instant après , je vis sur le bord intérieur de la croisée un réchaud plein de feu et un gril dessus avec des viandes qui cuisaient; quand elles furent prêtes, on les descendit au moyen d'une ficelle, dans un linge propre, avec du pain blanc. Un des argoiisins do la chaîne prit la provision; on lui indiqua le condamné avec la redingote bleue et la grande barbe, comme étant celui auquel elle était destinée. Je reçus les comestibles avec une reconnaissance proportionnée à la délicatesse du j)rocédé et fis un signe de remercîment aux deux hommes de la prison ; car tous deux s'étaient occupés de moi. C'étaient deux fortes côteleues de mouton qu'on m'envoyait. On demanda

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s'il était possible de me faire passer du vin; la permission ne fut pas accordée. Après que j'eus mangé, un nouveau signe me fut fait pour savoir si je désirais fumer. Bien que ce ne fût pas dans mes habitudes, je répondis par un geste affirmatif, car je pensais que fumer un peu chasserait les miasmes résultant de l'agglomération des condamnés. Aussitôt on me fit parvenir, par le même moyen que les côtelettes , une pipe neuve et un paquet de tabac qui pouvait peser un quart de livre.

La jonction d'ime chaîne de condamnés, venant du côté des Alpes, se fit à Avignon le même jour qu'y arrivèrent celles de Paris et de Lyon. Cette nouvelle cliaîne avait pour chef un homme auquel on donnait le titre de lieutenant. Il n'avait pas à beaucoup près la même réserve avec les condamnés que le capitaine de Paris ; il plaisantait avec eux , leur faisait raconter leurs actes criminels et les appelait les Enfans de la jubilation. Je trouvai que tout cela était aussi inconvenant qu'immoral. Le soir étant venu, on nous fit gravir l'escalier très étroit , en spirale , de la grosse tour de l'ouest, placée à l'angle de la cour; on monta très haut et avec un infernal bruissement dechauies accompagné de chants, de rires et de cris confus. Nous fûmes placés dans un assez vaste local attenant à la tour; des argousins furent commis à notre surveillance.

La soirée était déjà fort avancée; presque tous les galériens ronflaient à leur aise, et moi, j'étais sur mon séant, quand je vis arriver le capitaine de la

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chaîne de Paris ; il était accompagné du concierge de la prison et de l'un des hommes qui m'avaient fait parvenir les comestibles dans la cour. Cet homme s'approcha de moi , et une reconnaissance complète eut lieu : c'était un réfugié italien nommé Galante, ex-officier dans son pays. Nous nous étions très imparfaitement connus à la prison de Roanne à Lyon, ce qui rendait son action plus méritoire encore. Incarcéré pour dettes , il avait eu l'adresse de s'échapper, mais, repris ensuite, il avait été conduit dans les prisons d'Avignon où il m'avait reconnu à mon arrivée. Il avait pensé que quelques alimens ne me déplairaient pas, et avec raison. Nous causâmes assez long-temps ensemble , principalement sin- d'autres réfugiés italiens que nous connaissions; il était bien naturel que deux captifs s'entretinssent d'autres infortunés privés de leur patrie. Avant de nous séparer, il eut encore la bonté de me donner un paquet de tabac. Comme je lui témoignais toute ma gratitude pour sa générosité, il me répondit : « Je n'ai rempli « que le devoir d'un honnête homme. » Simples paroles dont je me ressouviendrai toute ma vie. M. Galante m'invita au courage et à la résignation , en attendant, me dit il, un meilleur avenir. Ensuite il me tendit la main ; je la serrai dans la mienne , et l'on se quitta. Je ne l'ai plus revu depuis.

D'Aviiijiioii à Toulon la route se fit par terre, tantôt à pied tantôt en voiture. Ce fut alors que tout ce que l'on peut imaginer de hideux, d'insolent, de cynique, se manifesta parmi les vauriens dont j'avais

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le malheur d'être le compagnon. Pareils à des animaux immondes que réjouit la vue du bourbier ou ils vont pouvoir se vautrer à leur aise, le rapprochement du bagne communiquait à leur esprit un surcroît incroyable de gaîté. Dès qu'ils avaient à traverser un bourg, un village ou même un simple hameau , ils entonnaient à plein gosier des chansons composées par eux , et bien dignes soit par le sujet, soit par le style, de semblables auteurs. Ce tintamarre était ordinairement accompagné du cliquetis de leurs fers qu'ils secouaient eu cadence à chaque fin de couplet. Une de leurs chansons favorites avait pour titre les Exploits cVun forçat libéi^é , et le refrain en était :

Je jure, je jure, d'attaquer les riches en passant, De prendre, de prendre tout leur argent.

Point autres effectivement n'étaient les idées et les projets des chanteurs.

Le convoi arriva à Toulon le 9 mai i833 , et s'arrêta sur l'emplacement nommé Castignau. C'est un lieu ouvert, hors de l'enceinte du port; aussi la foule , toujours avide de se repaître du spectacle d'une nouvelle arrivée de forçats et des turpitudes qui en forment l'accompagnement ordinaire, s'y précipita-t-elle comme un torrent impétueux. Il y avait beaucoup de femmes, et parmi celles-ci un certain nombre de jeunes filles à la mine éveillée et au regard investigateur; était-ce là leur place, et la morale n'avait-elle pas à souffrir de leur présence?

i8a CONFESSION d'un malheureux.

On fit d'abord placer les condamnés sur deux lignes et assis par terre. On procéda ensuite au déferrement et au referrement en usage dans le bagne, et qui étaient pratiqués par d'anciens forçats. Un officier supérieur delà marine, le commissaire en chef des chiourmes, et plusieurs de leurs subordonnés , étaient présens. Préalablement, la reconnaissance des condamnés avait eu lieu. Tout étant terminé, on intima Tordre à ceux qui avaient de Targent sur eux de le déposer entre les mains de l'administration du bagne , à la réserve de 3 francs qu'il leur était permis de garder pour leurs besoins personnels.

Alors on mit les nouveaux arrivés nus comme ver, et leurs habillemens furent brûlés surplace; puis on les fit entrer les uns après les autres dans des cuviers pleins d'eau : une éponge leur était passée sur le cou et sur les épaules par les anciens condamnés qui venaient d'opérer le ferrement ; la même eau servit pour toutes les nouvelles chaînes arrivées avec nous, et l'on appelait cela un bain de propreté! Mais s'il fut jamais une amère dérision , c'est celle du semblant de pudeur qu'affectait l'administration des chiourmes. En effet, on préparait les cuviers d'eau pour les bains sous une espèce de hangar fermé avec des toiles à voiles; les condamnés étaient, comme je l'ai dit, dépouillés en public de leurs derniers vêtemens; ils se transportaient ainsi, chacun à son tour, dans le local dont il s'agit; eh bien î une fois l'ablution terminée^ on leur distribuait leurs costu-

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mes de forçats , dont on leur ordonnait de se revêtir immédiatement, sous le hangar même, et il y avait des peines sévères pour quiconque alors se fût montré nu en public. La nudité était donc immorale après le bain, et ellenel'avait pas été avant. Pourquoi?...

Les chefs de la chiourme reconnurent plusieurs condamnés pour être en récidive et notamment celui qui m'avait craché à la figure le lendemain de notre départ de Lyon. L'un d'eux, c[ui le savait très mauvais sujet, lui dit d'un ton sévère : « Ah! te voilà revenu, toi! — Je ne sais pas ce que vous voulez dire, monsieur , répondit l'autre , avec un sang-froid apparent. — Tu ne sais pas ce que je veux te

dire? Eh bien! on te l'apprendra Les manches

brunes et la salle des indociles t'attendent (i). Il faut que je l'avoue, je jouis de l'humiliation qu'eut à subir l'individu qui m'avait insulté, mais je me reproche aujourd'hui de m'étre laissé aller à ce mauvais sentiment, trop naturel à l'homme.

Les nouveaux forçats furent embarqués dans des chaloupes; une fraction fut transportée au bagne de terre, et la généralité sur la frégate rasée la ISéréide, stationnée dans la rade, à proximité du port, et désignée ^Bagne flottant n" i. Je fis partie de ce bagne.

(1) Les manches brunes sur une casaque rouge sont la marque distinctive des récidivistes et des indociles.

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